‹ Liberté, causerie faite a la Société Générale des Etudiants de l'Université de LouvainChapitre 3 sur 4 · TOUS DROITS RÉSERVÉS · texte numérisé non relu

TOUS DROITS RÉSERVÉS

Mesdames, Messieurs,

Il se fait, à l'heure où je vous parle, dans notre vieille Europe, un mouvement de générosité magnifique. Elle s'est aperçue tout à coup, que de par le monde il existait encore des esclaves, et devant ce défi Jeté à la civilisation contemporaine, elle frémit et s'indigne.

Peut-être ignorez-vous d'où lui vient cet élan. Livingstone avait écrit ses voyages à travers l'Afrique, vingt autres, après lui, avaient écrit les leurs.

Tous racontaient en termes émus les horreurs dont ils avaient été les témoins : les hommes, les

femmes et les enfants traqués comme des fauves, conduits, le col lié dans des ceps, à la manière d'un troupeau de bœufs, mis à l'encan sur les places publiques, pesés, palpés, marchandés, vendus enfin et mis au joug, battus, fouettés, égorgés à plaisir. Ils avaient dit tout cela, et leurs livres, traduits dans toutes les langues, étaient allés le redire à tous les coins du monde.

L'Europe restait endormie. Dans le secret de sa chambre de lecture, plus d'un cœur avait frissonné : mais c'érait tout. Le livre fermé, sa compatissancc s'était éteinte, et dans l'indolence de sa vie égoïste, un roman du jour était venu faire l'oubli sur ces misérables...

L'an dernier l'Europe s'émut, mais pour une fête. L'Église allait célébrer le jubilé du Pape, et de toutes parts on receuillait l'or et les pierres fines, on travaillait la soie et les dentelles, on élaborait des trésors pour les mettre aux pieds du Pontife. Même nos frères égarés unirent leur cœur au nôtre, et ce fut certes un grand spectacle qu'ofl'r'.t alors l'univers. Tandis que l'Empereur d'Allemagne déposait sur la tête du vicaire de Jésus-Christ la tiare à la triple couronne, le Sultan, le vieil ennemi du nom chrétien, lui mettait au doigt l'anneau des Pasteurs suprêmes.

Eh bien, il y eut mieux que cela, il y eut plus beau, il y eut plus grand ! Il y eut plus doux pour le cœur de Dieu!.. Ce fut l'inspiration divine de ces femmes brésiliennes, qui vinrent déposer sur les genoux de Léon XIII non pas de l'or, non pas des bijoux... Qu'est-ce que c'est donc que de l'or et des bijoux pour qui sait le prix des âmes?.. Non, rien de tout cela, mais l'acte de liberté de cent cinquante esclaves.

O Christ, vous qui aimez les petits et les pauvres, vous qui aimez les esclaves, combien vous devez les avoir bénies!

Voilà, Messieurs, d'où vint l'élan : de ces cœurs de femmes.

Ému lui-même, jusque dans les dernières fibres de son âme, Léon XIII écrivit alors aux évéques du Brésil, celte lettre pastorale que vous avez tous lue, et d'où sort comme un cri déchirant, le cri d'un Père appelant au secours pour ses fils enchaînés. Mais ce ne fut pas assez. Quelque temps après, comme il recevait en audience les Évéques d'Afrique, il vit parmi les Pères blancs qui les accompagnaient, de pauvres noirs rachetés, enseignés, baptisés par eux.

Ils étaient là, à genoux devant son trône, tout

effarés devant ce luxe et ces splendeurs du Vatican, eux, à peine sortis de leurs huttes de torchis et de feuillage. Leurs mains noires croisées sur leur tunique blanche l'imploraient, tandis que leurs yeux le contemplaient avec une naïveté étonnée, mélangée de crainte et de confiance. On leur avait dit que c'était leur père à eux comme à nous.

Le Pape eut pitié : debout, le regard levé vers le ciel, et comme sous le coup d'une inspiration soudaine, longtemps il parla de levangélisation des sauvages, puis passant à ces pauvres esclaves et se tournant vers le cardinal de Lavigerie : « Cardinal, lui dit-il, c'est à vous, à vous que je confie ces âmes ; c'est vous que je charge de les sauver : allez à travers l'Europe : prêchez la croisade, secouez les âmes assoupies, dites-leur ce qui se passe dans votre Afrique, et qu'il leur suffirait de vouloir pour mettre fin à ces horreurs-là. Allez au nom du Christ, faites votre œuvre! »

Et le Cardinal est venu ; il a parcouru l'Europe; il a prêché la sainte croisade !

Vous l'avez entendu. Messieurs; vous avez donné de l'or pour la grande œuvre; beaucoup lui donneront leur vie, et l'œuvre se fera. Réussira-t-elle? Je ne veux pas m'en enquérir. L'important pour un

cœur généreux n'est pas de réussir, mais de bien faire. Et vous avez bien fait.

Je voudrais vous montrer aujourd'hui, ce que d'autres ont fait, en d'autres temps, pour ces mêmes pauvres esclaves.

Je ne vous le cache pas, c'est un Saint que je vais vous montrer... mais un Saint, c'est la même chair et le même sang que nous : il n'est pas d'autre race que nous ne sommes... Ce qu'il a fait nous pourrions le faire, si nous savions nous dégager de nos lâchetés et de nos paresses.

Je veux vous dire ce que fit pour les esclaves Pierre Claver, un catalan du comté d'Urgel, né en i586 et mort en 1654.

Pour comprendre la vie de cethomma. Messieurs, il faut que vos pensées s'arrachent au monde d'aujourd'hui et remontent de trois siècles en arrière ; il faut que vous oubliiez un instant les petitesses, les calculs, le terre à terre de notre vie, et que vous vous fassiez à la grandeur d'àme, à

l'enthousiasma, à ce que nous appelons volontiers, la folie chevaleresque de l'Espagne antique.

Sinon, ce que je vous dirai vous semblera quelque légende fabuleuse, devant laquelle en souriant vous branlerez la têie, comme autrefois dans les collèges nous souriions aux travaux d'Hercule.

L'Espagne alors était cet empire immense où le soleil ne se couchait pas. Son maître Philippe II régnait sur la Castille, l'Aragon, la Navarre, sur Naples, la Sicile, la Sardaigne, le Milanais, le Roussillon, les Pays-Bas, la Franche Comté; au Cap Vert, à Tunis et à Oran; sur toute la côlc occidentale de l'Afrique. Marie Tudor lui avait mis en main les armées et les flottes de l'Angleterre. En Amérique il gouvernait le Mexique et le Pérou, la Nouvelle Grenade, le Chili, le Paraguay et la Plata. Les îles de Cuba, de la Martinique, la Guadeloupe, la Jamaïque et Saint-Domingue relevaient de son sceptre. Et vous le savez, ce roi puissant rêvait d'agrandir encore sa couronne, il ambitionnait la monarchie universelle et menaçait la liberté du monde.

Tandis que ses mille vaisseaux sillonnaient les mers en portant, abrités sous leurs voiles, les richesses, l'honneur et la fierté espagnoles, ses

ariisteset ses peintres, formés par les Léonard de Vinci, les Michel Ange< les Riphaël, les Titien, les Corrège, rentraient dans la patrie mère et formaient ces écoles de Madrid et de Séville, de Tolède et de Castille, où brillent les Velasquez, les Ribera, Luis Tristan, tant d'autres qu'il serait trop long de nommer, et à leur tête, les résumant tous dans sa splendeur, Murillo.

Les lettres vont plus haut que les arts. Au théâtre on joue l'Electre de Sophocle, et l'Hécube d'Euripide. Cervantes écrit son immortelle satire : Lope de Vega est acclamé par le peuple et, quand il passe sous les fenêtres du palais royal, Philippe II le montre avec fierté à ses hôtes. Cilderon et Ercilla — que Voltaire compare à Virgile — Herrera, Hurtado de Mendoza, Garulaso de la Vega, font de la littérature espagnole la première littérature d'alors. Corneille lui empruntera le Cid ; Molière, le Misanthrope et le Festin de Pierre.

En vérité l'Espagne était la reine du monde.

Or, Messieurs, quand la patrie est grande, elle fait grands les cœurs de ses fils.

« Quand l'Espagne bouge, disait un proverbe, la terre tremble. »

Et vous vous souvenez de celte fière formule des

Aragonais couronnant leurs rois : « Nous qui, chacun, sommes autant que vous, et tous ensemble plus que vous, nous vous faisons roi ; si vous respectez nos lois et nos privilèges, nous vous obéirons, sinon, non ! »

Reliseiî le Cid, vous y trouverez le fond du caractère espagnol d'alors, la fierté, le besoin de voler haut, plus haut encore, de faire grand, l'amour passionné de l'honneur, le désir des grandes choses et l'ambition des entreprises glorieuses.

Et en même temps l'indifférence dédaigneuse de la fortune et de la richesse, le mépris de la douleur et de la mort. Quand un gentilhomme espagnol passait son épée à sa ceinture, il en baisait la lame, en lui recommandant « de bien soutenir son honneur si besoin était », et il s'en allait le front haut, insoucieux du danger et de la mort, droit devant lui, son chemin de brave.

C'est dans ce temps et dans celte atmosphère généreuse que naquit Pierre Claver.

Il était de sang noble et se rattachait par son père aux Requesens et aux comtes de Bénévent.

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Mais ce n'était point chose rare : déjà l'Espagne était le pays des Seigneuries et des Grandesses, et le plus déguenillé des soudards se faisait appeler « Caballero ».

Il était pauvre — ce qui était moins rare encore — non pas de cette pauvreté besogneuse qui confine à la misère, mais de celle qui commande le travail. Mais on ne s'enquérait pas alors en Espagne de savoir si un homme était riche ou pauvre : on demandait s'il était brave et de bon sang, et cela suffisait à l'honneur.

Ses parents comptaient, pour l'établir, sur la prébende d'un vieil oncle, chanoine de la cathédrale de Solsone. Les camails de chanoine se passaient de ce temps là en manière d'héritage, comme de nos jours les études de notaire et les comptoirs de pharmacien.

Rassurés de ce côté, ils ne songèrent plus qu'a lui former l'esprit et le cœur. Son éducation fut confiée aux Jésuites de Barcelone. Il y fit ses études classiques et passa à l'Université de la même ville, où il prit ses degrés, avec une distinction marquée.

Et maintenant où va-t-il orienter sa vie ?

Ambiiionnera-t-il la gloire aventureuse des expé-

ditions lointaines? L'Espagne lui ouvre le nouveau monde : et l'écho n'est pas mort des noms de Christophe Colomb, d'AméricVespuce, de Fernand Corlez.

Est-ce la gloire retentissante des armes ? C'est la grande gloire du temps, et, dans sa famille même, il compte d'illustres capitaines désireux de devenir ses parrains de chevalerie.

Est-ce le gouvernement des hommes et la pri-. raauté du pouvoir ? Il y peut atteindre. Est-ce le laurier de l'artiste, du poète, du savant ? Qu'il tende la main. Il est à lui. Non, Messieurs, ce n'est rien de cela : la gloire dont il s'énamoure, il l'a marquée dans un journal de ses pensées, que le temps a épargné et qui est venu jusqu'à nous : Ecoutez bien :

« Je veux passer ma vie à travailler pour les âmes de mes frères, les sauver, et mourir pour elles. »

« Sauver les âmes jusqu'à mourir pour elles ! »

Et il va se mettre à mourir.

Mourir au monde d'abord. Il demande la cléri-

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cature et les ordres mineurs à l'Evêque de Barcelone, qui les lui confère, en rendant hommage à sa doctrine et à sa vertu.

Mais bientôt ce premier sacrifice lui paraît trop peu. Il lui reste à mourir à lui-même ; il vient tendre le cou au joug de l'obéissance, il entre au Noviciat des Jésuites à Tarragone.

« Sauver les âmes ! » Eh! Messieurs, nous le désirons tous en abordant la vie religieuse, et nous ne désirons que cela! Seulement, quand l'heure arrive de marcher à leur conquête, nos généraux nous marquent la place et le rang, et tel qui rêvait l'Amérique, sauve les âmes en régentant une classe de grammaire, en débrouillant des théorèmes de géométrie, ou même en donnant des conférences. Le mérite est mince.

Mais Claver l'eniendait à l'espagnole. Il n'avait pas terminé le cours de ses études religieuses, que par trois fois il supplie ses supérieurs de l'envoyer aux Indes, servir les sauvages. Ses supérieurs refusent. Il insiste ; il insiste encore. Enfin, après 8 ans, en 1 6 1 o, il reçoit de son Provincial, le P. de Villegas, la permission tant désirée : « Longtemps il m'a paru bon de vous retenir ; mais je ne puis plus tarder à combler vos vœux. Vous partirez de Séville. Je prie Dieu de vous bénir. »

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Cette lettre, Claver la lit et il tressaille; il la cou vre de baisers ; il la lit à haute voix pour en char mer ses oreilles; puis, sentant son cœar déborder, il court la lire à ses frères, et eux, voyant sa joie, le félicitent de ce qu'il appelait le suprême bonheur dô sa vie !

Le suprême bonheur de sa vie!.. Quoi, quitter le sol natal, l'Espagne aimée!... Quitter ses amis et ses frères!... Quiiter son père et sa mère qui vivent encore... Oui! il faut que ce cœur meure aussi, il faut déchirer ces attaches qui entravent l'âme, il faut mourir à tout cela ! . . .

Ah! Messieurs, que c'est dur à entendre ce que je viens de dire là!.,. Et pourtant écoutez. Un jour le Christ prêchait à la foule : elle s'était rassemblée autour de lui, tandis qu'il se promenait dans les champs de blés mûris de la Galilée. Elle l'avait suivi grossissant toujours, et comme le soir tombait, elle l'écoutait encore charmée. Plus loin sa mère et ses frères l'attendaient, désireux de lui parler.

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« Maître, lui dit un de ses disciples, votre mère et vos frères sont là. »

Et le Christ répondit : « Qui est-ce ma mère? Et qui sont-ce mes frère? » Puis étendant la main et montrant le peuple qu'ilévangélisait : « Voilà, dit-il, voilà ma mère et voilà mes frères (i). »

Qu'est-ce à dire? Sinon qu'à l'appel de Dieu, il faut savoir briser son cœur, pour servir le devoir et, 1 "âme en sang, partir.

« Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Celui qui aime son fils où sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi î » Et c'est vrai. Messieurs!

Savez-vous quel est le grand ennemi des grandes entreprises et des grands courages? C'est le cœur! J'en ai dit assez de bien autrefois, pour pouvoir en dire un peu de mal aujourd'hui... Oui, c'est le cœur ! Le cœur qui par mille liens, même dans ses affections saintes, nous attache, nous lire, nous enchaîne, nous couvre de rets, et nous tient indolemment endormis dans cette jouissance d'aimer, très douce il est vrai, mais si souvent personnelle

(1) Matlh., c J2, V. 41-49.

et égoiste. Et quand il court ailleurs à des amours coupables, oh! alors!...

Quand est-ce donc que Samson, le fort, oublie Israël et sa gloire, quand est-ce qu'il s'affadit et s'effémine?... C'est quand, le cœur lié, il s'en va boire le vin perfide de Dalila.

Quand donc David, le vaillant, tandis que ses soldais se font tuer à la frontière Iduméenne, demeurera-t-il, lui, lâche et mou, dans son palais déshonoré? C'est quand son cœur, pris par ses yeux, l'aura mis à genoux devant la femme d'IJric.

Et remarquez-le, ce sacrifice du cœur, même dans ses affections saintes, Dieu ne le demande pas seulement à ses prêlres et à ses apôtres, il le demande à une heure donnée à tous les hommes de devoir.

Quand un cri de la patrie appelle ses soldats à la bataille, que font ces braves? Ils laissent là femme, enfants, tousleurs bien aimés, et saisissant leurépée, eux aussi s'écrient comme le Christ, en la brandissant étincelante : Voilà ma mère et mes fièrcs, mon fils et ma fille.

Quand la mort décime vos villes, que la contagion les ronge, que fait le médecin qui court de lit en lit boire vingt fois la mort? Laisser li femme,

enfants, tous ses bien aimés, et crier lui aussi en montrant ces chevets où l'on agonise : Voilà ma mère et mes frères, voilà mon fils et ma fille.

Et s'ils ne le faisaient point, ne les mépriseriez-vous pas?

Laissez donc partir Claver dans la joie de son âme!

Mais comment son premier dessein si vaste : « Sauver les âmes jusqu'à mourir pour elles » s'était-il tout à coup précisé et rétréci, en délimitant son zèle aux Indes... lui, qui semblait embrasser l'univers. Le voici.

Au cours de ses études religieuses, Pierre Claver avait été envoyé à Majorque, pour y suivre des leçons de philosophie. Or, au collège de Majorque vivait alors un religieux très humble, un simple frère, chargé du service de la porte, le frère Rodriguez. Il avait vécu dans le monde, jusque vers l'âge de quarante ans, s'occupant de trafic. Mais après la mort de sa femme et de ses trois enfants, « Ses affaires allant toujours de mal en pis, dit l'auteur naifde sa vie, il s'ennuya fort d'une vie qui luy

ctoit si laborieuse et si pénible, et néanmoins si malheureuse et si ingrate. De là il prit sujet de se donner tout à Dieu (i).» lUe fit avec une générosité parfaite. Du jour de son entrée dans la Compagn'e il vécut en saint, et aujourd'hui même, en même temps que Claver, il est élevé sur nos autels.

Le bon frère vivait silencieusement dans sa loge de concierge, égrenant son rosaire, ouvrant la porte et recevant les visiteurs, mais le rayonnement de ses vertus avait passé au delà de ces humbles murs, et partout on ne l'appelait que « le saint portier » de Majorque.

Quand Claver pour la première fois approcha du collège il avait le cœur ému : il savait qu'il allait voir un saint. Rodiiguez lui ouvrit la porte et le reçut avec ses compagnons de voyage, mais tout à coup, contemplant Claver, dans une illumination d'en haut, il vit à travers les voiles du corps, il vit la beauté de cette âme ardente et magnanime, et tombant à genoux, l'humble vieillard lui baisa les pieds. Mais Claver, ému, troublé, tomba à genoux

(i) La vie du dévot frère Alphonse Rodrigucz, par le P. Antoine Girard. Liège, i635. p. 3.

lui-même et pressant dans ses bras ouverts le pauvre portier, il l'embrassa.

De ce moment, une grande et tendre amitié les unit. Tous les jours, les leçons de philosophie écoutées, Claver s'en venait dans la petite cellule du portier conférer avec lui des choses divines. Même à sa demande le frère mettait par écrit ces pieux discours, et plus tard, au milieu des nègres, pour reconforter son âme et revivifier son courage, le prêtre et le maître en théologie, ira chercher les pages jaunies, qui gardent dans leur écriture tremblante, les leçons du portier.

Or, comme Claver achevait sa philosophie et que son départ était proche; dans une de ces longues et saintes causeries, le vieux frère lui parla des Indes. Son discours fut chaud et vibrant : « Pierre, Pierre, disait-il, que de peuples s'égarent là bas, parce qu'on ne leur présente aucune lumière pour les conduire! Que d'âmes qui périssent, non point parce qu'elles veulent périr, mais parce qu'on ne fait aucun effort pour les sauver!... On craint la peine qu'il y aurait à les chercher, et l'on ne craint pas le crime qu'il y a à les abandonner. Tout sauvages que paraissent ces hommes, ce sont des diamants; encore bruts à la vérité, mais dont la beauté dédommage assez de

L'ESCLAVK DES ESCLAVES.

la peine qu'il en coûte pour les polir... O cher IVcre de mon âme, quel vaste champ à votre zèle! Si la gloire de Dieu vous touche, allez donc aux Indes ! Si vous aimez Jésus-Christ, allez donc aux Indes, ramasser là son sang répandu. »

Claver écoutait, le cœur enflammé. Dans la voix de son ami, il entendit la voix de Dieu : il ne s'y refusa point. Je vous l'ai dit; et voici qu'au port de Séville il s'embarque.

Il prit la mer au mois d'avril de l'an 1610.

Il faudrait quinze jours à peine à nos navires à vapeur pour fournir le trajet de Séville à Carlhagène.

Au méchant voilier qui portait Claver il fallut plusieurs mois.

Pierre Claver avait alors 2 5 ans. Les portraits qui nous sont restés de lui nous le montrent élancé, fort et énergique : sa physionomie, d'une régularité parfaite, est illuminée par deux grands yeux noirs d'o-i sort la flamme de son âme. On pressent

l'cncrgie qui vit dans ce corps nerveux et ferme où bout le sang d'Espagne.

Messieurs, rappelez-vous comment, à vingt-cinq ans, au sortir des études académiques, vous envisagiez la vie. Rappelez-vous les rêves d'avenir, qui dans l'horizon vague passaient et repassaient sous vos yeux... Comme vous les faisiez chauds, charmants et faciles!.. Comme l'illusion vous berçait de ses douceurs enchantées ! Claver lui aussi a son rêve, et devant lui aussi, il passe et repasse. C'est le nègre, c'est le sauvage, c'est l'esclave ! Son amour c'est lui; sa fiancée, c'est lui; son avenir, sa vie, c'est lui, ce nègre dans les fers ! Et debout, sur le pont du navire, impatient, il regarde, là, au bout de la mer lointaine, si quelque point gris n'apparaît pas dans la brume, marquant la côte et Carthagène. « Terre ! Terre ! » crie la vigie du haut des mats. Oh! comme son cœur bat, comme l'émotion monte à sa gorge. Enfin l'heure est là : la chaloupe a touché le sol, son pied foule les Indes, et à genoux, avec d'ineffables larmes, il se précipite et baise la terre où désormais, pour l'esclave, il va vivre et mourir!

L'ESCLAVi: DES ESCLAVES.

Ce n'est point la douceur du climat, ni la fertilité du sol qui avait attiré l'Espagne à Carthagène. Le climat y est mortel et le sol stérile. Mais la côte où la ville est située, baignée par les eaux du grand golfe du Mexique, abritée contre les tempêtes de l'Atlantique par une merveilleuse ceinture d'iles : Cuba, la Dominicaine, Porto Rico, en faisait un port facile et assuré pour les navires venus en droite ligne d'Espagne et de toute l'Europe. Le grand fleuve Magdalena y dégorgeait ses eaux, et apportait avec ses fîois,surla rive où il venait périr, l'or et l'argent de toutes les Indes. Carthagène était l'entrepôt de toute l'Amérique méridionale.

Hélas! l'or et l'argent n'y venaient point seuls !

Au temps où Claver y abordait, on y vendait par an, au marché, lo à 12.000 nègres!

Ils y arrivaient du Congo, d'Angola, des côtes de la Guinée et de l'intérieur de l'Afrique même, des confins de la Mauritanie, de Saint-Thomas, d'Arda et de Mina. Là, les peuplades voisines, sans cesse en guerre, les capturaient à leurs ennemis;

L't:SCLAVE DE5 ESCLAVES

elles les venJaient à des armiteurs pour un peu de vin, un lambeau d'étoffe, un collier de verroterie. L'armateur les revendait en tas à quelque marchand intermédiaire, au prix moyen de 4 écus. Les mieux faits, les plus noirs, les plus robustes montaient ensuite à 200 écus, sur les marchés de Carthagène,

Avez-vous vu charger dans nos ports, à fond décale, des troupeaux de moutons?... C'est ainsi qu'on les chargeait. Pieds et mains liés, on les jetait pèle mêle, les uns sur les autres, deux cents, trois cents au fond du navire, pu':s on les laissait croupir là, durant la traversée. Eh, Messieurs, tout cela n'est pas si vieux ! Il y a quinze jours à peine, M. le prince de Bismarck racontait devant le parlement d'Allemagne, qu'un croiseur venait de saisir une embarcation de négrier. Au fond gisaient les esclaves : il y en avait trois couches superposées. Par dessus on avait étendu une voile et là, sur ce matelas de chair humaine, la nuit les Arabes dormaient, et le jour ils marchaient et dansaient ! Ah ! nous n'avons rien à envier au temps de Claver. On les jetait donc ainsi. Il en mourait, on laissait là pourrir le cadavre. A l'arrivée, on les retirait du bouge, et on les lavait, vaille que vaille, pour faire valoir la marchandise.

26 L'ESCLAVE DES HSCr.AVES.

Sans doute, une fois vcnJus, leur sort semblait plus heureux : leur maître les traitait comme un bœuf ou un cheval, que Ton ménage pour le laire durer longtemps; ils représentaient un capital productif. Toutefois, Messieurs, il arrivait d'eux ce qui arrive de nos pauvres chevaux de fiacre, qui, eux aussi, représentent un capital productif... Voyez comme le maître les traite; ainsi traitait-on les noirs!..

Le fouet à la main il les faisait travailler aux champs ou à la mine ; mesurant ses coups, pour que la lanière sanglante ne déchirât point trop les chairs, et que le bâton ne rompit pas les os. Voulezvous, dans un proverbe contemporain des esclaves d'Afrique, connaître d'un trait tout leur sort ? « Le maître est le couteau, disent-ils, et l'esclave est la bête ! »

Ces pauvres, ces méprisés, ces vendus, ces bétes domestiques Clavcr va les aimer. Il semble que le cœur va naturellement à tant de misère, et que nous aussi, nous aurions tendu les bras et ouvert le cœur à ces déshérités. Ne nous y trompons pas. L'esclavage des noirs était chose admise alors, il était e.".lré dans les mœurs, et même les âmes, tendres le trouvaient légitime. Pourvu que l'on ne dépassât point, en les traitant, une certaine limite

de barbarie, nul ne trouvait à y reprendre et nul ne s'apitoyait sur eux!... Il y a plus, Messieurs, il faut savoir le reconnaître : à nos cœurs d'em-opéens et de blancs, le noir n'est pas aimable.

Son teint, les traits de sa figure, si en désaccord avec nos idées esthétiques, je ne sais quoi de dégradé dans l'expression du visage, d'hébété dans le regard, de gauche et de lourd dans l'attitude ; une pudeur si amoindrie qu'elle semble à nos yeux raffinés une impudence éhontée ; des habitudes grossières, des mœurs basses, des passions toutes d'instinct brut, n'est-ce pas lui, n'est-ce pas le nègre, tel que nous le marquent nos souvenirs ?

Eh bien, les voici : on vient de les sortir de la cale immonde du navire, oià ils sont demeurés vautrés durant deux mois de traversée. Ils sont là, jetés sur la plage, assis, debout, couchés, rassemblés en cercle par des gardiens qui tournent autour d'eux, comme des chiens autour d'un troupeau parqué durant la nuit.

Viens, ô Claver, tes bien aimés sont là !..

Dans sa mission auprès des esclaves, Claver eut

un maître, le P. de Sandoval. Sous ce guide, à la flamme de l'exemple et de la charité, son amour s'échauffa. Il vit de près ceux qu'il voulait aimer et servir. Si quelque illusion autrefois s'était mêlée à son rêve, devant la réalité des choses elle tomba. Il vit à nu ce que serait celte vie consacrée tout entière, sans repos, sans lacune à ces misérables... Il les vit bien tels qu'ils étaient : malpropres, répugnants, dégradés, trompeurs, aux yeux de tous les derniers des hommes; il vit que ses forces allaient s'user dans ce labeur sans gloire et sans douceur ; il vit ce qu'il allait lui en coûter de se vouer aux nègres !...

Et sans doute. Messieurs, devant cette vision, le tentateur — il n'a pas reculé devant le Christ, pourquoi aurait-il reculé devant Claver!.. — le tentateur en fit passer une autre : la vie souriante, la vie chaude et facile, qu'il avait laissée là, derrière lui, en Espagne.

Oh ! que cette vision était charmante! Car toutes les fascinations de la terre l'enchantaient. La fortune lui réapparaissait et l'entourait de ces facilités molles, qui bercent l'existence et la couchent, allanguie, sur un lit "de velours et de roses. Il avait renoncé aux jouissances de l'or... n'était-ce

l'esclave des esclaves. 29

pas assez de ce sacrifice ? La gloire lui réapparaissait, radieuse : elle lui tressait des couronnes, elle chantait à son oreille Iharmonie des applaudissements et des triomphes. Il avait renoncé à la gloire mondaine... N'était-ce pas assez? Fallait-il enterrer son intelligence, son savoir, toutes les énergies d'une âme d'élite dans ces cas2s, dans ces écuries de nègres ? L'amour lui réapparaissait et montrait à son cœur le nid délicieux des affections saintes : elle dressait à ses yeux ce foyer familial où, devant la flamme vivante, se pressent comme une guirlande d'anges, de beaux et blonds enfants. Il avait renoncé à ces joies du cœur, si attirantes et si douces : il vivait déjà dans la solitude froide d'une cellule silencieuse et morne, fallait-il plus?., fallaitil épouser l'abjection de ces noirs, choisir ses bien aimés parmi ces misérables, et ployer son cœur à ne battre que pour eux !.. Après tant de sacrifices Dieu pouvait-il exiger d'un cœur d'homme l'anéantissement d'une abjection si révoltante !

C'était pour Claver l'heure solennelle : le long temps de nos épreuves religieuses allait se clore pour lui.

Il vit tout cela, et d'un cœur qui ne battait pas plus vite, d'une main qui ne tremblait pas :

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courbant le front sous le couteau des victimes, il écrivit : « Moi, Pierre Claver, je promets à Dieu le tout puissant, devant la Vierge sa mère, devant toute la Cour du ciel, devant tous ceux qui m'entourent... je promets de garder à jamais la pauvreté, la chasteté et l'obéissance... »

Et par dessous, de sa grande écriture, il signa : « Pierre Claver, esclave des esclaves jusqu'à la mort. »

Et vous allez voir, Messieurs, comment il lenlendait.

Dès qu'au port de Carlhagène était signalé un navire chargé de nègres, le gouverneur en donnait l'annonce au collège. Aussitôt Claver se mettait en quête : il parcourait la ville, mendiant à ses amis, quelque peu d'argent, des biscuits, des conserves, des fruits, du tabac, des linges, mille petits objets, de nul prix pour des Européens, iriais dont les pauvres sauvages faisaient leurs délices. 11 en chargeait le frère qui l'accompagnait, il s'en chargeait luimême, et courbé sous le faix, pliant sous la charge, il courait au port où le vaisseau débarquait.

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Quand alors ces pauvres esclaves étaient descendus sur la côie, il les embrassait, il leur donnait des rafraîchissemenls, il les lavait, il nettoyait leurs plaies, et comme ils avaient les mains liées, luimîmc il leur portait les mets à la bouche. Il étendait son manteau par terre et y asseyait doucement les malades ; parfois il les portait dans ses bras jusqu'à la civière qui devait les conduire à l'hôpital. Si de petits enfants étaient nés durant le voyage, c'était à eux qu'il courait d'abord : il les caressait, et dans les bras de leur mère il les baptisait.

Tout cela, avec un si délicieux sourire et de si délicates tendresses, que ces sauvages, qui ne comprenaient pas sa langue, mais qui devinaient son cœur, stupéfaits de trouver de l'amour dans un de ces hommes pâles, qui les avaient accoutumés à une barbarie si cruelle, l'embrassaient à leur tour avec des larmes qui roulaient sur leurs joues noires. O bienheureuses larmes des nègres, comme Dieu les recueillait!

Quand tous étaient descendus et que les provisions de Claver étaient épuisées, par signes souvent, et parfois aidé de quelque interprète, il leur parlait des divines espérances, les seules qui leur

32 l'esclave des esclaves.

restaient encore ici bas, et commençait à les instruire dans la foi. Puis l'heure venait : le négrier les remettait en rangs ; il leur fallait entrer dans la ville où, dans l'attente du jour et de l'heure du marché, on les entreposait comme on ferait d'une marchandise. Claver marciiait au milieu d'eux, consolant ceux qui pleuraient, encourageant les plus désespérés, donnant le bras ou la main aux plus faibles et aux plus Jeunes... et si le fouet du négrier se levait, se précipitant, pour couvrir de son corps le corps du pauvre noir. Mais le fouet relevé ne tombait pas! Avez-vous vu les yeux d'une mère quand elle défend son fils ? Avei:-vous entendu son cri? Tel était Claver, et devant son regard et devant sa voix, ces vendeurs sans entrailles tremblaient.

Le lendemain, il allait les revoir, chargé de provisions nouvelles et il les intruisait encore. 11 continuait ainsi jusqu'à ce que, l'heure du marché étant venue, on les vendit. Claver était là prenant note de l'acheteur et de sa demeure; car il ne les abandonnait pas : il allait les revoir chez leur maître, il achevait là de les instruire, les réunissant tous les dimanches dans l'église du collège, leur faisant le catéchisme, leur préparant des fêtes solennelles... N'était-ce pas son peuple à lui, ses ouailles, sa famille, les seuls bien aimés de son cœur.

Savez-vous combien il en baptisa ainsi pendant les quarante années qu'il passa à leur service? Plus de 3oo.ooo.

Dans l'intervalle des arrivages, ses journées se passaient à courir de case en case, visiter ses pauvres nègres. Il portait dans ses courses un bâton en • forme de croix à la main, sur sa poitrine un crucifi.x de bronze, et sur les épaules une besace pleine de provisions pour ces malheureux. Un interprète l'accompagnait ; il marchait d'un pas si agile que souvent son compagnon lui demandait grâce. Il e.^i fatiguait d'ailleurs quatre ou cinq en une Journée, dit l'historien de sa vie.

Il allait les voir tous, surtout les abandonnés!

Ah! Messieurs, les abandonnés!

Au temps de la Rome païenne, quand un esclave était devenu vieux et ne pouvait plus servir, on le jetait sur une île du Tibre, ou dans un étang aux lamproies.

Les gourmets d'alors trouvaient une saveur plus fine à ces poissons, quand ils étaient nourris de sang humain.

Quand le souffle du Christ a passe sur une terre, CCS horreurs là ne sont plus possibles.

A Carthagcnc on ne les tuait donc pas, mais on les abandonnait à eux-mcmcs : ik vivaient le reste de leur vie en mendiant. Or, parmi ces abandonnes, il en est un qui marque dans la vie de Claver. Le pauvre homme s'était réfugié dans une misérable case, abandonnée comme lui, et bientôt l'infirmité de sa vieillesse l'y cloua.

Claver le découvrit et l'adopta. Toutes les semaines, il venait le voir et lui apportait des provisions : il le prenait dans ses bras, l'asseyait sur son manteau, puis lui refaisait son lit. Il l'y recouchait ensuite et balayait la case ; il raccommodait cette misérable cabane que le vent et la pluie rongeaient. Il ne le quittait enfin qu'après s'être assuré que, dans l'entretemps de ses visites, quelque âme charitable du voisinage viendrait visiter le malheureux. Et savez-vouscombiencela dura. Messieurs?.. Quatorze ans ! Pendant quatorze ans, Claver y fut toutes les semaines.

Le matin très tôt, avant ses courses et le soir du retour, Claver ouvrait son confessionnal, mais toujours à ses esclaves. Il arrivait que des Espagnols, aîtirés par l'éclat de sa sainteté qui rayonnait

autour de son nom, lui demandaient de diriger leur conscience. Il s'en défendait. « Non, disait-il, je suis le confesseur des nègres! » Mais l'on insistait, l'on revenait à la charge, on recourait au supérieur, et quand parfois l'obéissance forçait Claver àcéJer, ilposait à ces riches une condition suprême. Si hauts seigneurs, si grandes dames qu'ils fussent, ils devaient laisser passer devant eux les chers nègres, et ne se présenter qu'après le dernier des esclaves.

La vanité de plusieurs d'entre eux s'en offensa : il y eut parmi degrandes dames qui faisaient à Dieu Thonneur de le visiter dans son temple, tout un petit complot. Elles découvrirent que la présence des nègres à l'église la rendait infecte; qu'on n'y pouvait plus tenir, qu'y prier devenait impossible. Voulait-on donc les chasser, elles?... Ne pouvait-on pas reléguer le Père Claver dans quelque case lointaine avec ses nègres. Au moins, là, ils ne gêneraient personne et l'église du collège serait réservée à des chrétiens de plus haut rang, mieux en cour

36 l'esclave des esclaves.

sur celte terre, et portés dès lors à se croire mieux en cour auprès du ciel.

Claver se borna à répondre : « Mes nègres sont lavés par le sang de Jésus-Christ : ils sont les fils de Dieu au même titre qu'elles. » Et, je le dis avec fierté, je ne vois pas dans l'histoire que ses supérieurs lui aient donné tort.

Au reste, Messieurs, ne croyez pas que ce fut la seule traverse que rencontra l'Esclave des nègres.

Les maîtres auxquels il reprochait parfois avec la liberté d'un apôtre, leur cruauté et leur barbarie, l'accablaient d'injures et de coups ; des libertins auxquels il enlevait déjeunes négresses le battaient à sang! Claver se laissait battre... Q ue lui faisaient ces coups et ce sang?.. Il avait sauvé une esclave, une petite, une pauvre. Ce n'était pas trop payer son bonheur.

Ses frères même traitaient son zèle d'indiscrétion et de folie : on le disait maniaque et illuminé; on lui reprochait de perdre son temps ; de s'emparer de tous les interprètes de la maison ; et comme un jour il avait appelé un petit nègre : « Mon nègre », un Provincial — Dieu le lui pardonne! — l'en reprit amèrement, en lui rappelant son vœu de pauvreté.

l'esclave des esclaves. 37

L'abjection de ses chers nègres avait rejailli sur lui-même ; il semblait, tant on le voyait toujours avec eux, qu'il était de leur monde et qu'on ne lui devait pas plus d'égards. Un jour, tandis que les Pères discutaient une question de théologie assez épineuse, Claver émit modestement son avis. Un des préopinants s'oublia jusqu'à lui dire : « Ne vous mêlez pas de théologie, Père Claver, à peine savezvous le latin : occupez-vous de vos nègres. » Claver baissa les yeux et se tut. Le feu de la discussion fait pardonner beaucoup d'écarts, et je ne voudrais pas taxer de crime cette parole de mal appris. Mais je suis très désireux, je vous l'avoue, de voir, au jugement dernier, la figure que fera, devant Claver, ce grand mandarin des lettres latines et du syllogisme théologique.

Croyez-vous, que devant ces oppositions et ce dédain, Claver se découragea? Allons donc! vous ne connaissez pas les Saints. Claver avait grand souci de plaire à Dieu et ne se préoccupait guère d'agréer aux hommes. Il laissait passer l'orage et poursuivait son chemin. Il y a dans sa vie à ce sujet, un trait qui m'a toujours frappé, parce qu'il me semble rappeler, d'une façon vivante, un grand cri d'amour de saint Paul. Cet obéissant, ce moine,

ce bâton de bois mort, ce cadavre, perinde accadaver, ce jésuite en un mot — car un jésuite, c'est tout cela, n'est-ce pas? — avait, quand il était à servir Dieu et ses frères, des élans de fière indépendance.

Un faux monnayeur espagnol avait été condamné à mort. Il demanda comme grâce d'être assisté par Claver, et Claver y mit toute son âme.

Comme on le hissait, la corde se rompit et le malheureux tomba à terre. Claver courut à lui, le prit dans ses bras, et tendrement le couvrit de baisers. Il le tenait ainsi sur son cœur, tandis que le bourreau lui passait au cou une nouvelle corde. Des prêtres formalistes crièrent à Claver, qu'il aidait le bourreau dans une œuvre de mort, qu'il tombait du coup sous les censures ecclésiastiques.

« Que m'importe ! répondit Claver, pourvu que je sauve cette âme. »

Et la corde s'étant rompue une seconde fois, une seconde fois il se remit à embrasser la pauvre victime !

Oh! oui, c'est le cri de saint Paul : « Que je sois séparé, même du Christ, pourvu que je sauve mes frères!., u). »

(i) Optabam ego ipse anathema esse a Christo pro fratribus meis. Ad Rom. c. q. v. 3.

L'ESCLAVE DES ESCLAVES. Sg

Ah ! je ne vous ai pas tout dit, Messieurs!

i Ces nègres dont je vous ai conté qu'il les portait dans ses bras jusqu'à la civière de l'hôpital,

l les abandonnait-il ?

^ Abandonnait -il ceux que leurs maîtres y envoyaient, pour se dispenser du soin de les guérir ou de les enterrer. Et ceux qu'on reléguait, lépreux et pestiférés, dans des huttes, loin de la ville, près des bois, les abandonnait-il?

, Non ! vous le devinez, n'est-ce pas, mais ce que

I vous ne devinez pas, ce que vous ne pouvez pas même pressentir, c'est ce qui me reste à vous dépeindre. Je prends deux traits, j'en pourrais citer mille.

Les deux hôpitaux de Carthagène recevaient sa visite régulière. Là il rendait à ses nègres les services les plus bas et les plus abjects.

Il allait de préférence aux plus répugnants. Dans l'hôpital de Saint-Sébastien, il se trouva un malade si couvert de plaies que son corps tombait en lambeaux. Afin de délivrer les autres de

40 L'ESCLAVK DES ESCLAVES.

l'insupportable infection qu'il répandait, on l'avait mis au dehors, dans une espèce d'appentis fort élevé de terre. Pour y arriver il fallait monter une mauvaise échelle. Claver s'attacha à ce malade que tous fuyaient et, durant des mois, on le vit trois et quatre fois le jour, gravir l'échelle branlante, pour aller retrouver et consoler son pauvre cher nègre, le laver, balayer sa case et refaire son lit.

Il y avait, au service du collège, un noir atteint d'une infirmité affreuse. Il était question dé l'envoyer à l'hôpital, tant sa présence était pénible et nauséabonde. Claver obtint la permission de le soigner dans sa chambre : il le mit dans son propre lit ; lui dormit par terre, la tête sur un escabeau. Nuit et jour il le pansait, il le soignait comme une mère, jusqu'à ce que, après quatre mois, le pauvre rendit l'âme entre ses bras.

Oij les plus forts sentaient leur courage faiblir lui ne reculait pas. Ses compagnons fuyaient frappés d'horreur, ils s'évanouissaient ; lui marchait toujours.

Dans une case on avait jeté des nègres atteints de la petite vérole. Claver accourt, accompagné d'une interprète courageuse, Madeleine Mendoza. Il entre, et veut soulever doucement un de ces

malades couché par terre ; mais au moment où il le prend dans ses bras, une odeur si infecte se répand dans la hutte, que Madeleine, si vaillante pourtant, ne pouvant résister, jette un cri d'épouvante et s'enfuit ! Claver continue impassible et souriant, mais ne pouvant se faire comprendre de ces malheureux, il sort, et suppliant: « Madeleine, cria-t-il, revenez ! au nom de Dieu, revenez ! ce sont nos frères. » Elle revint la brave femme, et quand à nouveau elle franchit la porte de la case... elle vit Claver, penché sur les moribonds et, malgré l'horrible révolte de sa nature qui bondissait, baisant à pleines lèvres ces misérables comme une mère n'aurait pas fait de son fils.

Ah ! Messieurs ! . . On raconte que la reine Elisabeth de Hongrie, la chère Sainte de Montalembert, visitant un jour un lépreux, et sous l'affreuse misère de ce corps dévoré, découvrant le Christ, s'inclina, et sur les plaies hideuses posa ses chastes lèvres. On le dit de sainte Catherine de Sienne, on le dit de saint François-Xavier et de quelques

autres saints... et quand l'amour a conduit ces âmes à vaincre ainsi les suprêmes révoltes du sens, l'Eglise marque avec fierté dans ses annales ce trait d'héroïsme sublime ! Ce qu'ils ont fait une fois, Claver l'a fait cent fois, mille fois, non pas à des blancs, mais à des nègres, non pas à des libres, mais à des esclaves !

Ah ! votre cœur sursaute, vos sens se révoltent. Ce qu'il faisait lui, vous ne savez pas l'entendre, vous, et peut-être en secret me suppliez-vous de ne pas aller plus loin ?

Croyez-vous qu'il ne lui en coûtait pas à lui, croyez -vous que son cœur ne se soulevait pas, que sa chair ne frémissait pas ? Ah ! l'on ne dépouille pas ainsi la nature humaine, l'âme n'arrive pas à tuer à ce point le corps... Mais elle le dompte, elle le vainc, et je vais vous dire à quel prix.

Un jour un navire chargé d'esclaves toucha au port de Carthagène ; en route, parmi eux la petite vérole noire s'était déclarée, toujours cette horrible vérole noire ! Elle y avait fait de tels ravages que l'on ne put pas songer à débarquer en ville, l'amas infect des morts et des mourants. Le navire dut reculer jusqu'à une île voisine et là, sur le sol, on jeta cette pourriture humaine.

Claver l'apprend... il accourt... mais devant l'odieux spectacle, son cœur se soulève, sa tête se détourne, les bras lui tombent, et il recule. Pour la première fois le cheval se cabrait sous l'éperon de son maître. Il fallut un instant à Claver pour se reconnaître ; il rougit et pleura, puis, se retirant à l'écart, il dégraffa son manteau, découvrit ses épaules, et saisissant d'une main vengeresse le fouet de sa discipline, il se flagella jusqu'au sang... Quand il sentit sa chair matée, il s'habilla, il s'en revint aux varioleux, et se traînant à genoux devant eux pour leur demander pardon, l'un après l'autre il les baisa longuement, savourant avec délices l'horreur de sa victoire.

Voilà, Messieurs, comme il vainquait le sens et le tenait en bride ; voilà comme il mettait le corps et la chair aux pieds de l'âme. Voilà comment il aimait ses esclaves... Car enfin, vous ne me contredirez pas... Est-ce aimer cela, oui ou non?...

« Mais — me dites vous avec effroi — est-ce que Dieu demande de nous cet abaissement sans nom et ces horribles triomphes ? »

Oh! non. Messieurs, il ne les demande qu'à ses héros !

« Mais tout cela était-il nécessaire? Ne pouvait-

il pas servir ses nègres sans la folie de ces baisers révoltants?»

Eh bien oui, il le pouvait, et ces baisers n'étaient pas nécessaires?

Mais demandez donc à une mère pourquoi, quand son fils tombe, quand il souffre, pourquoi elle court, pourquoi sur son petit front brûlant, sur ses genoux endoloris, sur sa chair meurtrie elle met le baume de ses inoubliables baisers, elle !

Elle vous dira : parce que j'aime !

Et demandez à l'enfant pourquoi ses larmes se sont soudain taries, pourquoi son mal s'est comme évanoui.

Parce que de ces lèvres bénies un flot d'amour a coulé et qu'il n'y a pas, dans la souffrance, une douceur comparable à se sentir aimé,!

Si Claver a été fou. Messieurs, le secret de sa folie est là... Il aimait !

Et s'il sauvait, par milliers, ses nègres, le secret en est encore là... Ils se sentaient aimés.

Messieurs, il n'est point rare de nos jours dentendre des philosophes et des journalistes repro-

cher à l'Eglise et au Christianisme de ne pas avoir fait assez pour les esclaves. A leur avis, il eût fallu dès les catacombes armer les chrétiens en guerre, et les faire courir à travers le monde batailler pour les esclaves. Je ne me sens pas la moindre envie de contredire ces messieurs. J'attendrai que parmi eux il se soit montré — non pas un Claver, je n'en demande pas autant — non, mais un simple zélateur qui, sans qu'un coin de son âme au moins ait été imprégné par le Christ, ait jamais, pour aider aux esclaves, détourné son chemin seulement de vingt kilomètres ; à moins toutefois qu'il n'y eût au bout quelque banquet, avec invitation gratuite à la Philosophie et à la Presse : ce qui changerait les conditions de l'épreuve.

Dites-moi donc, sans le Christ, sans le Christ flagellé et crucifié pour les hommes, quel est le fou qui, pour ces mêmes hommes, aurait fait ce qu'a fait Claver ?

Mais le Christ a montré le chemin, et ceux qui l'aiment suivent passionnément ce Roi de l'amour et de la souffrance,

« Est-ce que le Christ n'est pas mort pour nous, dit saint Paul, eh bien, nous aussi nous devons savoir mourir pour nos frères. »

Il y avait trente-six ans que le P. Gaver menait cette rude vie, quand la peste s'abattit sur Carthagène. Elle ravagea les esclaves, et trouvant Claver à leur chevet, elle le frappa. Elle y mil une telle violence que les supérieurs crurent prudent de lui administrer le Saint- Viatique ; à deux doigts de la mort Claver songeait à ses nègres, et déplorait de ne pas pouvoir mourir près d'eux. Il se rétablit pourtant, mais son mal lui laissa de terribles traces : tout son corps demeura secoué d'un tremblement nerveux, qui lui ôla l'usage des mains et des pieds.

Renonça-t-il à ses nègres. Non ! Messieurs. Quand un navire abordait, pour recevoir ses enfants, il se faisait porter à bras sur la plage, et pour aller les visiter dans leurs cases, il se faisait lier par des courroies et des cordes sur un vieux cheval, que son interprète conduisait à la main. Lui, rassemblant sous son manteau noir, comme il pouvait, ses bras inertes et paralysés, pâle mais souriant, brisé de corps mais l'âme vivante et forte, comme un

i L'ESCLAVE DES ESCLAVES. 47

fantôme, il traversait Carthagène. Et la foule qui le voyait passer, s'arrêtait émue et pleurait d'admiration devant un si indomptable courage.

Il fit ainsi pendant quatre ans, puis tout à coup ses forces tombèrent. Le 8 septembre 1654, porté par deux nègres, il vint communier à l'église; comme on le reconduisait à sa chambre, il dit à un frère qu'il rencontra : « Je vais mourir. »

Le soir même il entrait en agonie ; toute la nuit elle fut douloureuse ; le matin, il était sans parole et sans mouvement, mais calme et tranquille.

Le bruit de sa mort imminente se répandit aussitôt dans Carthagène : il retentit comme un coup de tonnerre au milieu des esclaves ; les petits enfants, par les rues, criaient avec des larmes : a Le Saint se meurt ! le Saint se meurt ! » et les pauvres nègres accouraient pour voir une dernière fois leur père.

On les accueillit d'abord, mais bientôt le nombre en fut si grand qu'il fallut fermer les portes du collège.

Ils demeuraient là, se pressant contre les murs, pleurant et jetant des cris à fendre l'âme, et leur nombre grossissait toujours. « Leur Père ! Leur Père ? ils voulaient le voir ! Était il vrai qu'il allait

48 L'ESCLAVK DES ESCLAVES.

mourir? » Et dans leur douleur aimante, ne gardant plus de mesure, voyant qu'on ne leur ouvrait pas, affolés, ils se précipitèrent ; la grande porte céda et le flot des pauvres noirs envahit le collège... Le chemin qui conduisait à la cellule de Claver leur était bien connu... Pieux et silencieux maintenant, ils se pressaient dans les corridors, laissant couler leurs larmes muettes. Ils entraient dans la chambre par petits groupes, contemplaient un instant le mourant immobile, lui baisaient les mains et, retenant leurs sanglots, ils s'en allaient. Tout le jour, devant le chevet de Claver, cette glorieuse procession des noirs passa désolée. Un peu après minuit, Claver montait au ciel. Ah ! Messieurs, cherchez donc dans l'histoire un grand, un riche, un roi qui, paraissant devant la mort, s'est vu entouré jamais d'un tel cortège.

Ainsi vécut, ainsi mourut Pierre Claver, esclave des esclaves jusqu'à la mort !..

Eh bien. Messieurs, que vous en semble ?

Que sommes-nous à côté de lui ?

N'est-ce pas que nous sommes petits ?

N'est-ce pas que nous disparaissons dans notre insignifiance ?

Je vous entends, Messieurs , vous me dites :

« A quoi bon ce discours, mieux fait pour désespérer notre faiblesse, que pour aiguillonner nos courages ? Pourquoi cet anachronisme, de nous donner l'exemple d'un vaillant sans doute, mais qui vivait en des temps si différents des nôtres. Où. sont les esclaves autour de nous ?.. et nous faut-il, pour aller les servir, passer les mers et dresser notre tente aux bords du Congo et du Zambèse ?

» Pourquoi transporter à la tribune d'un cercle ces vies de saints inimitables, qu'il vaudrait mieux laisser à la chaire des églises, avec les vieux récits des catacombes et le sang du Colysée. »

Ce dernier reproche, Je l'accepte ; oui, c'est vrai, il faut la nef immense des cathédrales pour mettre debout ces géants-là.

Oui, c'est vrai, mais que voulez-vous ? Claver m'a passionné; je n'ai pu m'en défendre. Je me disais qu'après tout, pour passer de l'église au cercle, votre cœur ne changeait pas, et que toujours la magnanimité y trouverait de vibrants

5o L'ESCLAVE DES ESCLAVES.

échos. Je ne me suis pas trompé autant qu'il vous plaît de le dire.

Que vous soyez faibles, Messieurs, non, je ne l'admets pas! Ah ! quand vous vous laissez aller à l'enthousiasme — à ce noble et saint enthousiasme qui est la flamme et l'aile de l'âme — vous faites de si grandes choses et de si magnifiques ! Je vous parle de Claver, mais ignorez-vous donc qu'ici même, à l'heure où je vous parle, des femmes, de jeunes femmes s'arrachent tous les jours au tourbillon de vos fêtes et, oublieuses du monde, s'en vont, un tablier blanc sur leur robe de soie, de ces mêmes mains qu'elles vous tendront le soir au bal, laver et panser des cancéreuses !

Il existe un petit livre que je vous supplie de lire: La charité privée à Paris (i). Son auteur n'a pas la foi du Christ, il le déplore ; mais il a compris la charité du Christ et cela suffit pour que son livre soit vivifiant. Lisez-le, vous verrez ce qui se fait dans le monde, non pas par des prêtres et des saints seulement, non pas par des sœurs de charité et par des vierges, mais par des mondains et des mondaines comme vous.

(i) La charité privée à Paris, par Maxime du Camp.

L'ESCLAVE DES ESCLAVES. 5r

Faibles, vous ! Non ! il vous suffirait de vouloir.

Enfin, Messieurs, j'ajouterai que ma pensée ne fut jamais de vous faire vous embarquer tous pour les terres africaines. L'œuvre civilisatrice conçue par notre Roi, dans ces régions immenses, entreprise par lui au prix de sacrifices personnels si grands, que l'égoisme contemporain se refuse à les comprendre, cette œuvre généreuse ne demande votre concours que sous une forme facile : l'aumône de l'or. J'aime à croire que vous ne la lui avez pas marchandée. Eh bien, quand vous aurez donné largement, donné d'un grand et noble cœur , oui, je l'avoue, vous aurez fait à peu près tout ce que la plupart d'entre vous peuvent faire pour les esclaves d'Afrique.

Mais est-il bien vrai qu'autour de nous il n'y ait plus d'esclaves? Est-il vrai que si Claver revivait au milieu de nous, il n'aurait d'autre ressource que de se croiser les bras et de réciter paresseusement son bréviaire? En vérité, le croyez-vous ? Croyez-vous qu'il s'y résignerait ?

Messieurs, ne nous laissons pas séduire par les mots.

L'esclavage est la forme sociale du faible devant le fort dans les sociétés païennes. Partout — loin du Christ — le fort opprime, lie sous le joug le faible, et s'en fait servir. Et si grands que soient les progrès qu'une société semblable réalise, si haute que soit la civilisation à laquelle elle s'élève, le faible y demeure esclave. Voyez la vieille Rome aux temps de sa splendeur : l'esclave y est moins vil que nul. Il n'est rien, « non tant viles quant nulli sunt ». C'est un outil comme un autre, seulement un outil qui parle : « Instrumenti genus vocale ». Il n'a aucun droit d'aucune sorte : « Servile capiit nullumjus habet. »

Je sais bien que des philosophes, au cœur tendre, protestaient, mais ils avaient senti le souffle du christianisriie passer sur leurs fronts.

Dans les sociétés chrétiennes, la forme sociale du faible vis-à-vis du fort est dite toute entière en un mot, qui sonne mal il est vrai depuis qu'on l'a traîné dans le sang et dans la boue, mais qui, à la splendeur de l'Évangile , restera éternellement magnifique : la fraternité.

Le faible aux pieds des dieux est un esclave. Le faible aux pieds du Christ est un frère.

Et d'oîi vient cela. Messieurs? D'une chose fort

simple. Sous le gouvernement des dieux, l'homme s'aime lui-même, et n'aime les autres que dans la mesure où ils le servent. Le principe actif des sociétés païennes est l'égoïsme.

Sous le gouvernement du Christ, l'homme aimera les autres comme il s'aime et il les aimera pour Dieu. Le principe actif des sociétés chrétiennes est la charité.

Ce sont là les deux formes extrêmes que le faible revêt aux yeux du fort, le petit aux yeux du grand, le pauvre aux yeux du riche. Et toutes les sociétés, quelles qu'elles soient, viennent se ranger là entre ces deux limites : les unes plus près des hauteurs de l'idéal chrétien : les autres plus près des bas-fonds du paganisme.

Et les individus font comme les sociétés.

Mais oià qu'elles soient : elles ont des faibles dans leur sein, elles ont des pauvres, elles ont des petits.

Vous me demandez où sont vos esclaves?., les voilà ! ce déguenillé qui mendie du travail ou du pain, cette pauvre veuve qui s'épuise à l'ouvrage et ne parvient pas à nourrir ses enfants, cet infirme, ce vieillard, cet invalide du fer et de l'acier de nos machines. Oui, même cet ouvrier fier et vaillant,

qui ne mendie pas, qui lasse ses muscles sur le marteau des forges ou sur le ciseau des carrières, ce petit laboureur qui devant le soleil brûlant creuse les guérets de vos champs, tous les déshérités du sort et de la fortune : les petits, car c'est leur vrai nom, les faibles et les pauvres... Voilà vos esclaves !..

Eh bien. Messieurs, devant ces esclaves de notre société à nous, comment vous tenez-vous, vous les grands, les forts et les riches ?..

Dans le roman que le cardinal Wiseman publia il y a quelque trente ans, « Fabiola » , je trouve une scène qui semble faite pour mon dessein. Un jour Fabiola, la patricienne antique, formée aux lettres et à la philosophie, écoute une esclave lui parler des mystères chrétiens. Elle s'étonne de trouver un cœur si haut, dans une Grecque, celte Syra, une brodeuse à ses ordres. Mais quand cette pauvre Syra lui dit qu'elle croit avoir une âme, elle aussi,.. Fabiola s'irrite, et pour châtier ce qui lui paraît une intolérable insolence, elle saisit son stylet et

frappe ; Syra recule, mais trop tard et l'acier aigu perce son épaule avec un Jet de sang.

C'est la païenne ceci !

Mais Fabiola a l'esprit élevé et elle a du cœur... Elle rougit de s'être emportée, a Va, dit-elle, va te faire panser par Euphrosine. Je ne croyais pas te faire tant de mal. » Puis, choisissant parmi ses bijoux, une fine émeraude montée en bague : « Tiens, ajouta-t-elle, prends cette bague. »

C'est mieux, Messieurs, mais c'est encore la païenne.

Syra sortit toute sanglante. Au moment de relever les lourdes tapisseries qui fermaient la chambre de sa maîtresse, elle vit debout, dans sa robe blanche, la petite sainte Agnès. Elle avait tout vu, la colère de sa cousine et le sang de Syra... elle ouvrit ses bras à l'esclave, et comme une sœur elle l'embrassa. Ceci c'est la chrétienne.

Non ! vous n'êtes pas vis-à-vis du faible et du pauvre comme ces païens et ces païennes des grands siècles. Le dernier, la dernière d'entre vous sacrifie au petit, au pauvre, à l'esclave, au moins de l'or, ce qui certes marque pour eux un cœur bienveillant, mais froid. Mais je vous prie de descendre dans vos âmes et de vous demander à vous même,

56 l'esclave des esclaves.

si vous êtes pour eux ce qu'il faut que soit un chrétien et une chrétienne... Si vous les aimez..., les aimer, entendez bien, les aimer... Ah ! que ne faiton pas quand on aime!.. Voyez comme Claver aimait ! . .

L'eméraude de Fabiola ne suffit point, Messieurs, c'est votre or cela ! l'amour est tout autre chose. L'amour c'est le cœur de Claver et d'Agnès.

Et savez-vous pourquoi j'ai toujours dit que la charité de l'or ne suffisait pas, que vous aussi vous deviez y ajouter la charité du cœur ? C'est parce qu'elle est avant tout et surtout la charité du Christ. Je lis dans l'Évangile qu'il a donné deux fois du pain aux pauvres, mais son cœur toujours. C'est aussi parce que seule elle touche le pauvre jusqu'à l'âme ; par elle seule il se sent aimé. Quand vous avez mis dans la main du pauvre une aumône il vous dit : « Merci » n'est-ce pas ? Eh bien, je voudrais qu'il vous dise davantage.

Permettez-moi de vous conter un souvenir personnel. En septembre dernier, j'étais allé voir à la

L'ESCLAVE DES ESCLAVES. Sy

campagne une famille d'amis, qui y passait les vacances.

Les enfants étaient accourus au devant de moi, et je cheminais doucement, entouré de cette belle petite guirlande. Tout à coup, sur le bord du chemin, droite, entre deux haies, parut une jeune fille. Elle pouvait avoir quinze ans ; elle n'était point pauvre; vêtue comme le sont les enfants au village, elle avait un reflet de propreté charmante ; mais hélas!... Oh! la pauvre enfant!... Ses grands yeux hagards et vides, le pli de ses lèvres entrouvertes et l'impassibilité morne de sa figure, tout disait que dans ce corps, l'àme dormait et que l'intelligence était morte !

« Père, me dit l'aînée de mes petites compagnes, c'est une pauvre innocente ! » et elle me conta comment les gamins riaient d'elle et l'accablaient d'avanies, qu'ils allaient jusqu'à lui jeter des pierres.

Or, tandis qu'elle parlait, tout à coup le visage de l'idiote se détendit, ses lèvres frémirent et d'une voix rauque et sauvage, mais émue et pénétrante, d'une voix que je n'oublierai jamais, avec une indicible tendresse : « Marguerite ! » cria-t-elle.

Et Marguerite la salua d'un doux sourire.

« Tu la connais donc bien, » dis-je à ma petite amie.

« Oh ! n'en dites rien à Père, mais je vais parfois jouer avec elle et la consoler un peu, elle est si malheureuse! »

L'idiote répétait toujours et de cette même voix : « Marguerite ! Marguerite ! » puis, gonflant sa poitrine, avec des efforts convulsifs, comme si son âme voulait déborder, «Marguerite, cria-t-elle... Oh ! toi !.. bon cœur ! »

Ah! Mesdames, Mesdemoiselles, il y a beaucoup de louanges qui tombent dans vos oreilles... En connaissez-vous une comparable à cette bénédiction de l'infortunée? Comment l'a-t-elle méritée cette petite Marguerite? Est-ce en donnant de l'or?.. Est-ce qu'une enfant de douze ans a de l'or?... Non! c'est en donnant son cœur! C'est en aimant!

Eh bien, je voudrais que le pauvre, le petit, l'esclave, sentant que vous aussi vous l'aimez, que vousaussi vous lui donnez votre cœur, à vous aussi crie, non pas : « Merci ! » seulement, mais : « Oh ! toi !.. . bon cœur ! »

« Mais ce sont des Saints ceux-là, et nous ne sommes pas des Saints ! »

L'ESCLAVE DES ESCLAVES. Sg

Oui, Messieurs, c'étaient des Saints, et c'est pourquoi, même sans ces dévouements et cet héroïsme, avec confiance ils pouvaient aller au devant du Grand Juge,

Et nous, nous ne sommes pas des Saints! Nous, nous n'avons que de petites vertus médiocres ; nous ne secouons qu'à grand'peine le joug de nos passions ; nous ne faisons pas un pas dans le chemin de la justice sans chanceler; nous tombons dans la poussière, parfois dans la fange ; nous avons des âmes molles, sans énergie pour le bien, toujours enclines au mal ; nous tenons à la vanité par toutes les fibres de notre âme ; nos sens et notre corps nous rivent à la terre et aux désirs de la terre.

Qu'est-ce donc qui nous sauvera si nous n'aimons pas les pauvres?

Qu'est-ce donc qui nous sauvera, si nous n'aimons pas les faibles et les petits ?

Qu'est-ce donc qui nous sauvera, si nous n'aimons pas nos esclaves 1

6o L'ESCLAVE DES ESCLAVES.

Mesdames, Messieurs,

Je vous ai dit la vie de Claver. Je ne vois nulle part qu'il ait fait de théorie sur l'émancipation des esclaves. Il a fait mieux : il les a aimés et vous avez vu comment il l'entendait.

Ne faites pas davantage, ni n'écoutez de théories sur la régénération sociale, sur l'ouvrier et le pauvre. Comme Claver, faites mieux : aimez-les, et laissez-vous aller à l'inspiration de votre amour. Il vous conduira à ceux qui ont faim, pour les nourrir ; à ceux qui sont nus, pour jeter sur leurs épaules une part du manteau de votre richesse; à ceux qui souffrent, pour les consoler et les guérir ; il vous conduira à eux, les mains débordantes de dons, mais le cœur surtout débordant d'amour... Croyezm'en, croyez-m'en, ils ont plus besoin de votre amour que de votre pain.

La piété des noirs pourClaver se manifeste de nos jours par une légende singulière. La statue du Saint qu'ils vénèrent davantage est fort ancienne; le temps en a si bien assombri les couleurs que vraipaent la figure en est toute noircie. Or, les pauvres

l'esclave des esclaves. 6i

noirs en tirent argument pour soutenir que Claver était nègre comme eux : « Un blanc, disent-ils, ne les aurait jamais aimés ainsi. »

« Il est de notre sang, » répètent-ils, avec une fierté reconnaissante.

Quand un grand de ce monde, un puissant, un riche, s'est incliné vers le petit, le faible et le pauvre, quand son cœur est allé vers eux, quand il a serré leur main, parlé leur langue, quand il s'est assis à leur table, quand il s'est montré leur frère, eux aussi ont un mot analogue. Ils racontent, avec une reconnaissatice naive, ce qu'il a fait pour eux, la familiarité chrétienne qu'il leur montra, et ils ajoutent : « On aurait dit l'un d'entre nous. » C'est bien le « Il est de notre sang » des pauvres nègres !

Oh! Messieurs, vous aussi, méritez cet éloge! Il n'en est pas de plus grand, ni de plus glorieux. Le Christ n'en ambitionna pas d'autre.

Il a choisi d'être petit, faible et pauvre. Il a choisi l'humble toit et l'outil de l'ouvrier.

Il fut l'un d'entre eux.

Il fut de leur sang.

Songez au Christ !

Brux., imp. Polleunis, Ceuterick et De Smet, r. des Ursulines, 55.

BRt'XEl.I.ES. — IMPRIMERIE POLUEUNIS, CEUTERICK ET DE SMET

35, rue des Ursulines, 35.

. En Afrique

Victor Van Tricht, S. J.

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