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MÉMOIRE A CONSULTER

La question de la liberté d'enseignement met en présence deux autorités qui se combattent : d'une part, l'Université, au nom de l'Etat, prétend au monopole ; de l'autre, le pouvoir paternel aspire à la liberté. -

La prétention de X Université au monopole n'est point nouvelle; et, comme les habitudes de domination sont le plus souvent tout le droit de dominer, il est important de rappeler quelques souvenirs d'histoire, afin que nulle objection n'échappe à l'examen que nous allons faire du monopole.

§ Ier.

Et d'abord, quelle que soit l'origine de YUniversite de Paris, qu'elle remonte à Charlemagne et à la célèbre Ecole du Palais, ou bien qu'elle n ait pris naissance que sous la forte race de Hugues Capet, un fait historique non contesté, c'est que son institution fut primitivement ecclésiastique. Alors l'Eglise seule enseignait, et seule elle ouvrait et tenait des écoles. Elle avait des écoles dans les cathédrales; elle en avait dans les presbytères ;4elta

en avait dans les cloîtres; elle en avait partout où il y avait un abri ouvert au peuple, que ce fût un temple, que ce fût un palais.

Entre les écoles instituées par l'Eglise, quelquesunes eurent pour mission d'enseigner les hautes sciences philosophiques ; telle fut l'école du grand archevêque de Reims, Hincmar,et de Foulques, son successeur; et ce furent deux moines de cette école qui vinrent fonder l'Ecole de Paris, d'où sortirent bientôt des noms célèbres, depuis le grand pape Gerbert jusqu'à Abeilard et Guillaume de Champeaux.

Mais le nom d'Université n'apparaissait pas encore. Il ne se montre qu'au xne siècle. Les écoliers, accourus de tous les points de la France, de l'Europe même, faisaient dans la grande cité comme une population distincte; les maîtres s'associèrent pour donner plus de force à leur enseignement qui devint lui-même une sorte de juridiction. Delà une corporation puissante, Universitas magistrorum et auditorumj c'est l'origine réelle de Y Université.

L'Eglise intervint dans la constitution de cette compagnie par des privilèges ; l'Etat intervint par des dotations.

Mais il est très-important de remarquer que ni l'Etat ni l'Eglise n'entendit reconnaître et instituer dans l'Université un droit exclusif d'enseigner. L'Eglise garda son droit propre; précédemment le chancelier de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève déférait aux écoles et aux mailres la licence d'en-

saignement; cette prérogative subsista, si ce n est que l'Université reçut par délégation le droit de conférer la même lice nce à ses propres membres. Quant à l'Etat, il se plut à entourer d'honneurs l'Université, mais sans préjudice de la liberté des écoles qui subsistaient en dehors de sa juridiction. Les monastères et les cathédrales continuèrent d'enseigner , et toujours en vertu du droit de l'Eglise qui dominait également l'école du moine et l'école du docteur, la leçon de l'Université et celle du cloître.

Il est inutile de suivre les développements de l'Université sous ce double patronage de l'Eglise et de l'Etat.

Par une tendance naturelle à toute corporation privilégiée, l'Université agrandie, hère de sa renommée et de ses honneurs, aspira bientôt à absorber en elle le droit d'enseigner qu'elle avait reçu par exception, et à envelopper dans sa juridiction toutes les écoles, même celles que l'Eglise s'était réservées, et celles qui dérivaient naturellement de l'institution des monastères.

De là des conflits souvent scandaleux. A mesure que parurent des ordres nouveaux, l'Université prélendit leur interdire le droit d'enseignement, comme si elle seule l'avait reçu tout entier. Dès le règne d< saint Louis, cette prétention au monopole s'était déclarée; il fallut que le roi intervint pour (aire déférer a saint Thomas, le grand maître de la science du moyen âge, le litre de (docteur, La même ton-

dancese manifesta dans la suite; mais quelque disposition que les parlements eussent à la seconder, jamais pourtant ils ne la reconnurent comme un droit pleinement acquis. Eux-mêmes s'en firent juges, selon qu'il était à leur convenance de l'opposer aux ordres religieux qui venaient successivement revendiquer le droit commun.

L'Université traversa six siècles de la sorte, luttant pour les progrès de la science, mais aussi pour 1 agrandissement de son pouvoir, tour à tour hostile au roi, aux parlements et aux évêques, mais contenue toutefois par une loi générale qui, avec les modifications successives de la vieille société, montrait l'Eglise comme règle suprême du droit d'enseigner.

C'est ainsi qu'à la fin du xvinc siècle l'Université allait encore recevoir tous les ans du chancelier de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève la bénédiction de licence, au nom de l'autorité apostolique, comme pour attester que son droit d'enseigner était une dérivation de l'Eglise , ni plus ni moins que le droit des ordres religieux dont elle avait tour à tour admis ou combattu La rivalité. C'est encore ainsi qu'un syndic, par une institution qui remontait à l'an 1 203, n'avait cessé de veiller à l'orthodoxie catholique de son enseignement et de ses thèses, au nom du Saint-Siège; et ce syndic était un témoin de plus du droit primitif en vertu duquel l'Université enseignait, droit commun à tous les ordres religieux, aux franciscains, aux dominicains, auxj congrégations

de Saint-Benoit et de l'Oratoire , mais droit entouré pour elle d'honneurs publics (1).

Ce ne sont ici que des souvenirs d'histoire dégagés de toute pensée d'admiration ou de censure. On en verra tout à l'heure l'importance par rapport à la question qui occupe les temps présents.

Ajoutons que, sous cette constitution antique, l'Université arriva à d'admirables destinées. Elle servit aux rois de France d'instrument de civilisation, et ils lui donnèrent le titre de leur fille aînée, comme pour faire de l'empire de l'intelligence une partie de la royauté. Ce patronage fut fécond, et l'imagination s'étonne, en nos jours de progrès, comme dit la langue contemporaine , de voir la multitude d'écoles, de maîtres et d'écoliers qui, pendant six siècles, donnèrent aux études humaines un si grand éclat. Les papes, les légats, les évêques, les grandes familles rivalisaient avec le roi de fondations chrétiennes pour développer le mouvement de la science. Paris se peupla de collèges, tous créés primitivement avec des bourses en faveur de pauvres écoliers. La charité était ingénieuse à propager les connaissances comme un élément de liberté , elle élevait le peuple par l'instruction , et alors le bienfait était béni ; car l'instruction n'était pas isolée de la foi, et la science était compagne de la vertu et des bonnes mœurs.

(1) Histoire de l'Université, de du Boullay et de Crévier

Nous ne saurions nombrer toutes ces fondations. Au début du \l siècle, un écrivain anglais s'exprimait ainsi : «On peut voir aujourd'hui à Paris cent beaux collèges pour l'usagé des étudiants, tous bâtis de marbre d'un grand prix (1 ).» Le temps en détruisit successivement plusieurs ; mais plusieurs aussi restaient debout à la fin du xvmc siècle. Alors l'Université de Paris comptait encore dix grands collèges de plein exercice , tous dus à la charité magnifique des vieux âges; et, au-dessous de ces écoles célèbres, vingt-six collèges moins importants dus à des fondations semblables : on les appelait les collèges réunis (2). Nous ne parlons pas des pensions de l'Université ; nous ne parlons pas non plus des écoles du clergé. Les unes et les autres étaient pourtant nombreuses et peuplées. Un ordre surtout avait longtemps attiré dans ses collèges des flots de disciples, l'ordre des Jésuites. Ses succès lui furent funestes. On n'osait lui reprocher ce grief, on lui en reprocha d'autres. L'ordre fut expulsé. Mais le droit commun d'enseigner n'en fut que plus manifeste, et un édit de 1763 distinguait admirablement les écoles régies par les statuts d'Université , et les écoles subsistant chacune par son propre établissement. « Nous de-

(1) Traité sur toules les villes où florissent jusqu'à ce jour des Universités privilégiées (Biblioth. du roi).

(2) En 184 i, il n'y a à Paris que sept collèges de plein exercice.

vons, disait le roi, également à toutes notre protection royale et notre attention paternelle. »

Donc par ces écoles diverses « dispersées dans toute l'étendue du royaume, » disait encore l'ëdit, l'enseignement enveloppait les générations de toutes parts, et la population des écoles était de beaucoup supérieure à tout ce que nous avons vu de nos jours, quelque soin que nous ayons de nous vanter de nos lumières et de plaindre l'ignorance des autres siècles.

Telle fut l'Université de Paris. Cette Université n'embrassait pas toute la France; il y eut successivement vingt-trois autres Universités, toutes dérivant du même principe, toutes constituées par des lois analogues.

On ne saurait trop rappeler à la nation cette fécondité d'institutions, ayant pour objet la propagation de la science, et par là même de la liberté. Et une merveilleuse chose surtout, c'était de voir comment « la religion avait, par le seul génie de sa charité, inspiré tant de créations dispendieuses pour les faire passer au travers des temps , sans que l'Etat eût à s'enquérir de leur existence, ni à les alimenter par ses trésors (1). »

Mais notre objet ne saurait être de compléter ces souvenirs. Ce qu'il nous suHit d'établir, c'est 1° que Y Université enseigna, dés sa fondation, au même titre

'I Bneycl, du xix* siècle, au mot : Université,

que tous les ordres religieux, en vertu d'une délégation de l'Eglise, seule en possession de ce droit dans le moyen âge ; 2° que cette délégation ne constitua point dansTUniversité un droit de monopole; 3° que l'Université sans doute aspira à transformer son privilège en une domination exclusive, même contre les écoles que l'Eglise s'était réservées ; mais que cette prétention, en donnant lieu à des conflits, ne fut jamais admise, nous ne disons pas par l'Eglise, mais par l'Etat. Une question subsidiaire se présente ici, nous le savons : c'est la question de l'enseignement supérieur, ou de l'enseignement des Facultés, duquel dérivait alors comme aujourd'hui le droit d'exercer une profession dans la société. A ce point de vue, le privilège de l'Université fut exclusif, en ce sens du moins que les Ecoles de droit et de médecine lui furent incorporées , et que seule elle finit par faire des docteurs. Il en fut de même à peu près de la Faculté de théologie (la Sorbonne), bien qu'avec des différences infinies dans l'exercice du droit général d'enseigner. La Sorbonne fit des docteurs, mais sans nulle altération possible du droit de l'Eglise. C'est des évêques que dérivait son propre enseignement. Seulement, en un temps où il y "avait des bénéfices, dont la possession résultait du concours des deux puissances , on conçoit qu'on eût fait des titres de Sorbonne une condition pour les obtenir. Mais, pour ne parler que des deux facultés de droit et de médecine, les seules qui aient gardé leur identité après

nos révolutions, on voit qu'ici s'offrait une question complexe d'enseignement et de profession publique, et, puisque la profession touchait de près au droit de l'Etat, l'Etat avait pu en soumettre l'exercice à des conditions quelconques et en remettre l'examen décisif à l'Université. Ce privilège ne choquait point la liberté; et encore il faut dire que ni l'Etat, ni l'Eglise n'entendirent rester étrangers à cette constitution d'enseignement supérieur; ainsi c'était le chancelier de France qui instituait les professeurs endroit; et c'était le chancelier de Notre-Dame qui, tous les ans, jusqu'en 1789, distribuait les titres aux bacheliers en médecine et qui leur donnait la bénédiction, après laquelle ils pouvaient recevoir le bonnet de docteur (1).

Nous avons dit que ces souvenirs avaientde l'importance, car ils nous font saisir le caractère de la constitution antique de l'Université ; et lorsque de nos jours on nous vient dire que l'Université moderne aspire au monopole en vertu des vieux droits ou des vieilles coutumes de l'Université ancienne, nous avons toutes sortes de réponses à faire à ces sortes de logiciens dominateurs.

Qu'est-ce que l'Université moderne a de commun avec l'Université ancienne?

(I) Cette cérémonie est racontée dans les almanachs de ITniversitd avant 89. Nous QYOI1S pris, SU hasard, celui de 1770.

Son droitd'enseigncrdérive-t-il du même principe?

Y a-t-il des analogies possibles entre les deux constitutions de société?

L'Université moderne enseigne-t-elle au nom d'un Etat constitué sur une hase de foi quelconque?

L'Université a-t-clle une croyance?

N'ayant pas de croyance, a-t-elle le droit d'enseigner exclusivement?

L'exclusion, en ce cas , n'est-elle pas la pire des tyrannies ?

Les objections seraient infinies; et c'est pourquoi, nous le répétons, il est d'une haute importance de bien caractériser les temps anciens et les temps modernes : les temps anciens où l'enseignement public dérivait de l'autorité de la religion, et les temps modernes où il dérive de la seule prééminence de la force; les temps anciens où l'Université était catholique, et les temps modernes où, fût-elle croyante et pieuse pour elle-même, elle est légalement athée pour les autres; les temps anciens où, avec ce caractère de christianisme , les écoles de l'Etat laissaient toute leur liberté aux écoles de l'Eglise, et les temps modernes où, sans croyance définie d'aucune sorte, les écoles de l'Etat aspirent à absorber toutes les écoles.

Vint un jour où tout fut détruit en France. LY7"niversité, les universités, les collèges, les fondations,

les écoles de toutes sortes, tout fut emporté. Et pourtant il fallait un enseignement quelconque.

L'histoire des travaux de la Révolution en matière d'enseignement est une des plus instructives leçons qui puissent être offertes à la méditation des temps présents. Rien ne saurait mieux faire connaître l'impuissance de l'homme à former et à diriger l'homme en dehors de la loi chrétienne. Nous ne saurions ici tracer ce triste tahleau.

La Révolution, incertaine et impuissante lorsqu'il s'agissait d'autre chose que d'exterminer, avait commencé par proclamer vaguement la liberté d'enseignement, mais comme une théorie philosophique opposée seulement à ce qu'on appelait alors les préjugés d'un régime qui s'écroulait. Toute la liberté de la Constituante ne servit qu'à hâter la ruine des écoles, et le projet qui suivit le célèbre rapport de M. de Talleyrand resta sans application. La Révolution avait besoin de s'établir dans le vide.

Peu après, à la théorie de la liberté succédait une théorie toute contraire. La convention proclama que l'enfant n'était pas à la famille, qu'il était à l'Etat, c'est-à-dire que l'homme ne s'appartenait plus à lui-même, et que la société, comme l'avait très-bien dit Rousseau, devenait un état public de servitude (1 ).

Dans ces alternatives désespérées, le désordre de

(1) Rapports diveri depuis h convention jusqu'au consulat, analysés par M. Fabry, Uétn, sur t'instr, pubt., ~> vol..

l'enseignement arriva au comble ; les études furent abandonnées; les écoles devinrent des camps ou des clubs, et, vers le milieu de 1794, Barrère, l'élégant lettré du comité de salut public, s'exprimait ainsi devant la convention : « Il y a quatre ans que les législateurs tourmentent leur génie pour fonder une éducation nationale, pour ouvrir des écoles primaires, pour instituer différents degrés d'instruction, pour raviver les sciences et les lettres, pour encourager les arts et pour élever en républicains la nombreuse génération qui s'élève. Qu'ontils obtenu? Qu'ont - ils établi ? Rien encore. Les collèges sont heureusement fermés; mais aucun établissement ne les a remplacés (1). » Si un tel régime avait pu longtemps durer, l'intelligence de la nation se fût éteinte, un vaste idiotisme eût couronné une civilisation de dix siècles !

Tous les essais qui suivirent furent aussi vains, et il serait inutile de fouiller ce chaos (2).

Enfin parut Napoléon.

On était las de l'anarchie ; on se réfugia dans la dictature. Premier consul, empereur, Napoléon traita l'enseignement comme toutle reste; il n'aspira pas à le féconder par une pensée morale, il l'organisa.

En 1802, une loi présentée par Fourcroy laissa

(1) 15 prairial.

(2) Lois du 29 frimaire an n.— Constitution de Tan ni. — Loi du 5 brumaire an iv.

d'abord subsister la concurrence des établissements particuliers. Mais bientôt Napoléon voulut tout avoir sous sa main. En 1 806, il fit porter une loi en trois articles, qui décidait en principe qu'une vaste Université serait légalement instituée et qu'elle embrasserait toutes les écoles: c'était comme un germe du monopole. Napoléon ne se fia pas aux législateurs pour saisir tous les détails de l'ensemble de domination qu'il avait conçu. Il était pressé, et aussi rien ne le gênait. Il ne fit pas une loi, il fit un décret. En 1 808, il créa par sa volonté cette Université annoncée. Un décret annulait la loi de 1 802, et cette remarque n'est pas sans valeur pour ceux qui prennent au sérieux la légalité. Voilà toute l'origine des droits universitaires depuis cette époque. Puis vinrent d'autres décrets, puis des ordonnances, puis des règlements, puis des statuts, tous destinés à fortifier la centralisation absolue de l'enseignement, mais tous contradictoires entre eux, travail de philosophes indécis qui veulent le monopole et ne savent comment le vouloir; chaos administratif en douze gros volumes in-8°, où la pensée se perd; chacun de ces volumes contient plus de règlements qu'on n'en trouverait dans les institutions réunies de tous les ordres enseignants du moyen âge au xvm° siècle, et de toutes les universités de l'Europe depuis Charlemagne.

Mais il importe de saisir le caractère profond de cet le Université, si singulièrement établie et perpétuée, du moins au point de vue de la liberté.

En 1802, l'Etat n'avait fait qu'encourager les écoles secondaires existantes; il en créait de nouvelles, et il décidait qu'aucune ne serait désormais fondée sans son autorisation. En même temps, il instituait des écoles spéciales sous le nom de lycées : c'étaient ses écoles. Et enfin il laissait aux écoles ecclésiastiques leur indépendance. On eût dit un semblant de bienveillance et d'équité.

Mais l'Etat s'aperçut qu'il s'était trompé. Dans l'ordre révolutionnaire, la concurrence, en effet, est un objet d'effroi, et c'est ici une remarque qui pénétrera vivement dans les bons esprits. Dans la vieille société chrétienne la multiplicité des écoles était sans péril. Rois, évêques, papes, grands seigneurs, tous concouraient à la propagation des études , et personne alors ne s'effraya des multitudes savantes qui pouvaient sortir de cette émulation d'enseignement. C'est qu'alors mille asiles s'ouvraient aux hommes sortis du peuple et élevés par l'instruction; et, l'ambition trouvant des facilités naturelles, les vœux n'étaient pas déréglés, monstrueux, et l'enseignement n'était pas un instrument de désordre , mais un instrument de perfection et d'harmonie.

Tout le contraire devait arriver dans une société où rien ne restait debout, où, pour toute organisation publique , apparaissait une hiérarchie d'administration avec le despotisme au sommet.

Alors la facilité de l'instruction dut faire peur.

Et c'est pourquoi Napoléon se hâta de faire disparaître cette loi de 1802 qui avait pris au sérieux le zèle et la propagation des lumières.

On a dit souvent que Napoléon voulait se façonner des générations obéissantes, et que pour cela il avait fait son Université de monopole. Napoléon voulait autre chose; il voulait raréfier l'enseignement; il demandait souvent avec une sorte d'anxiété ce que l'Etat pourrait faire d'une masse instruite, et nous pouvons affirmer, sur la parole véridique de M. de Fontanes, que lorsqu'il fut question à' imposer les études comme on avait imposé les portes et les fenêtres, Napoléon accepta vivement cette pensée illibérale, parce que, disait-il, c'était un obstacle de plus à la diffusion de l'instruction.

C'est là, disons-nous, un élément important d'appréciation dans la question présente. La liberté, ou, si l'on veut, la rivalité d'enseignement, n'a pu être une réalité pratique qu'aux jours où la société offrait des avenues partout ouvertes aux générations fortement et diversement éclairées; mais en un temps où l'administration publique semble le seul abri qui reste à la science, il est aisé de comprendre que l'encombrement des sujets instruits fasse trembler l'Etat, et que par sécurité il invoque l'ignorance connue le malade désespéré invoque la mort.

Cette remarque générale éclaire toute la marche du gouvernement impérial en matière d'instruction publique.

L'Université de 1808 est une organisation matérielle dans laquelle l'Etat dispose des études à son gré.

Les écoles sont classées toujours à ce point de vue de restriction farouche et défiante.

Nul ne peut enseigner à un titre quelconque. Jadis tous les membres du clergé enseignaient. Chaque évèque, chaque curé, chaque couvent avait son école. Chaque prêtre avait ses disciples. Dans Tordre nouveau, un curé qui enseigne est frappé de punition; il faut qu'il soit autre chose que curé, il faut qu'il soit maître de pension. C'est la dégradation même du sacerdoce.

A prendre le décret de 1 808 et celui de 1811 dans leur ordre de hiérarchie enseignante , il faut convenir que rien n'avait échappé aux scrupules et aux terreurs de Napoléon. Tout aboutissait à son grand maître, depuis l'école de village jusqu'à la faculté de théologie. Les séminaires, comme les maisons d'études spéciales, s'engouffraient dans le monopole ; la conscience comme la raison, la foi comme le talent, tout se façonnait sous cette main de fer ; l'intelligence enfin ne grandissait que sous le bon plaisir du pouvoir civil.

Il est inutile d'entrer dans les détails de l'institution universitaire. Il suffit de saisir la pensée générale du fondateur, à savoir : une pensée de restriction et de compression sur l'esprit humain.

Or, l'Université, instrument de cette pensée, dut en faire bientôt sa pensée propre. L'Université se

sentit instituée pour contenir l'intelligence, et elle remplit son office. De là un système d'études sec, technique, sans poésie, sans élan , sans inspiration. De là une triste uniformité d'enseignement. De là une monotonie désespérante de talents factices. L'Université impériale a produit beaucoup d'hommes doctes, diserts, élégants, point de poètes, point d'écrivains, point d'orateurs. Le mouvement de la pensée n'était pas là. Il n'y avait qu'une froide imitation des talents déjà produits, avec un système d'exclusion contre la liberté du génie.

La restauration succéda à l'empire. La première pensée de Louis XVIII, roi lettré et qui avait gardé le souvenir des vieilles choses, fut de rendre à l'enseignement son caractère antique. Il annonça que l'impôt des études serait aboli , et il affecta un million sur sa cassette pour le suppléer. C'était une pensée digne des vieux âges. Il déclara en même temps vouloir rétablir les Universités provinciales. C'était une parole d'affranchissement et comme un réveil de la liberté. Mais les cent jours rendirent vaine l'ordonnance du 17 février 1815.

Puis il y avait en cette Université impériale une habitude déjà prise de monopole, et, lorsque Louis XV11I reparut, il se trouva des gens qui lui firent entendre que c'était une chose merveilleuse que de tenir ainsi emprisonnés les esprits dans un royaume; que de la sorte on était maître de la pensée de tout un peuple, et qu'à coup sur par ce pro-

cédé on était à tout jamais délivré des chances d'une révolution nouvelle.

On écouta ces conseillers. La prison universitaire fut conservée. Là régnait alors une secte d'esprits étroits, mais pédants, sorte de bigots philosophes, qui , n'ayant rien de personnel à produire dans un vaste système de concurrence intellectuelle, trouvèrent commode d'être exclusifs pour être assurés d'être les plus forts.

L'Université est tellement faite que le bon vouloir des meilleurs esprits se fût brisé contre sa constitution, une fois admise. Et aussi tout tendit à la rendre maîtresse, même de l'autorité souveraine.

Sous l'empire, le grand maître, avec son conseil de consultation et d'honneur, était l'homme de Napoléon. En 1815, il n'y eut plus de grand maître; il y eut une commission avec un président, ressortissant du ministère de l'intérieur. Puis, cette commission se sentant grandir, par sa liberté de délibération souveraine, il fallut lui donner un titre plus haut : on appela le conseil royal. Par degrés, l'Université s'affranchissait de la royauté; toute la liberté possible alors, ce fut sa liberté, c'est-à-dire sa domination absolue et sans contrôle." Bientôt reparut le titre de grand maître comme un tempérament de cette puissance du conseil ; mais la condition était changée. Le grand maître n'était plus que le président d'un conseil royal indépendant, et ses attributions étaient indécises. On fit le grand maître

ministre. Mais la confusion resta la même. Le conseil royal domina son autorité : le ministre était responsable, et le conseil royal délibérait ses actes; c'était un désordre au point de vue constitutionnel; mais c'était l'attestation d'un monopole désormais enraciné dans l'Etat et contre l'Etat même.

C'est de ce conflit de deux pouvoirs, mis en présence dans le conseil royal, du pouvoir du roi et du pouvoir de l'Université, que sortirent des actes si contradictoires, le pouvoir du roi tendant à l'extension des études par la morale, par Tordre, par l'économie; le pouvoir de l'Université tendant seulement à l'exclusion de l'enseignement par un monopole impitoyable et insoucieux des bonnes mœurs.

Ce fut le pouvoir de l'Université qui resta maître.

Cependant un mouvement singulier d'instruction s'était fait sentir. Partout naissaient des maisons libres; les collèges se multipliaient sous toutes les formes; les évêques favorisaient les institutions religieuses. Mais tout à coup l'Université s'en vint fixer le nombre d'élèves qu'il serait permis à l'épiscopat de former pour le sanctuaire, Le monopole se faisait barbare: on appela cela du nom de libéralisme. Il est vrai que sept collèges de jésuites s'étaient mêlés a cette vaste émulation : le vandalisme était ainsi justifié.

Enfin la tempête souffla de nouveau sur le trône.

On ne saurait dire comment, dans cette ferveur de nouveauté, le mot de liberté cT enseignement se lit entendre ; quelques-uns de ceux qui abattaient

la monarchie étaient naïfs sans doute. Ils avaient pris au sérieux la liberté, et ils la mirent dans la charte, au grand étonnement de l'Université, qui n'avait soif que d'exclusion.

Aussi ce ne fut là qu'une parole qu'on espéra faire oublier.

Mais les pères de famille l'avaient entendue. Ils ne cessèrent d'en réclamer le bénéfice. Et vainement, pour faire illusion aux instincts de la nation, on se mit à lui étaler des écoles nouvelles, des règlements nouveaux, des concours, des agrégations, des chaires, des facultés, tout un enseignement bruyant de professeurs sans expérience et sans renommée. Toujours le cri de liberté revenait aux oreilles du pouvoir : c'était pour lui comme une menace sinistre. Il feignit pourtant de céder. Il apporta des lois aux chambres ; mais, sous ce nom même de liberté, c'était le monopole qui reparaissait avec sa souplesse tenace.

En même temps un singulier spectacle était offert à la nation : publiquement, dans le Moniteur, un économiste devenu pair de France, M. le baron de Morogues, soutenait cette thèse jadis inconnue, que l'instruction propageait les "crimes dans une progression effroyable. Et un fonctionnaire de l'Etat (1), avec l'assentiment de l'Etat, publiait des statistiques, desquelles il résultait, en effet, que la

(1) M. M©reau (Christophe), inspecteur général des prisons.

progression des crimes était en rapport direct avec la progression de l'enseignement primaire et supérieur. Voici ses propres paroles : « Là où il y a une plus grande masse d'instruction, il y a une plus grande masse de crimes. » On dirait un cri d'anathème contre l'intelligence, c'est-à-dire contre Dieu même !

C'était là, disons-nous, une thèse inconnue, et qui eût fait frémir saint Thomas et Gerson, Charlemagne et saint Louis.

Mais les philosophes contemporains ne voulant point reconnaître que ce qui fait les crimes c'est la perversité de l'athéisme, revenaient à la pensée de Rousseau : « L'homme qui pense est un animal dépravé. »

Au fond, cette thèse monstrueuse était la condamnation de l'instruction , non point comme instruction, mais de l'instruction irréligieuse, scandaleuse, désordonnée du monopole, et à ce titre elle venait à l'appui des familles qui réclamaient la liberté pour assurer à leurs enfants une instruction toute différente.

Et en conformité de la doctrine désespérée de M. de Morogues, c'était à la fois un curieux spectacle de voir l'Université s'appliquer à restreindre le bienfait de l'instruction secondaire, en étendant et aggravant chaque jour les conditions de transition à l'enseignement supérieur.

L'Etat, épouvanté par ces cris d'alarme, avail en effet déclaré que désormais les carrières ne seraient ouvertes qu'à des bacheliers; et l'Université tout aussitôt se mit à envelopper les aspirants à ce même

grade de telles difficultés qu'il est permis de douter que l'Institut, avec ses quatre ou cinq académies, fût assuré de les franchir du premier coup. C'était là du progrès ! C'est-à-dire que, par ce procédé philosophique, on écartait, pensait-on, la foule qui ohstruait les avenues, l'on faisait retomber la masse instruite sur elle-même, et l'Etat enfin se croyait dégagé de la concurrence des ambitieux, des avides et des mécontents (1).

(I) Pour avoir une idée précise du système exclusif de l'Université, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur le tableau comparatif des examens pour le baccalauréat en diverses Académies, tel qu'il est publié parles journaux spéciaux do l'instruction publique, pour le premier trimestre de 1841 .

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