‹ Liberté, egalité, fraternité:Chapitre 9 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Revèlue d'une forme positive, la doctrine discutée dans leschapitres qui précèdent est celle-ci :

i^ L'administration tout entière et la direction de la vie humaine dépend de la question de savoir si oui ou non il y a un Dieu, et un état futur de Texistence humaine. T a-t-il un Dieu et pas d'état futur? Dieu n'est plus rien pour nous. S'il j a un état futur, mais point de Dieu, nous ne pouvons pd& faire dé conjecture rationnelle sur un état à vemr. ^

2^ S'il n'y a ni Dieu ni état futur, les hommes rjaisonnahles régleront leur conduite soit par leur inclination, soit par un genre plus large d'utllitarianisme.

3<> S'il y a un Dieu et un état futur, les hommes raisonnables régleront leur conduite par \m genre plus large d'utllitarianisme.

4® Quelle que soit la règle adoptée pour régler leur conduite^ il ne reste pas de place pour un enthousiasme rationnel quelconque en faveur de l'ordre d'idées exprimé par la phrase Liberté, Égalité, Fraternité. Quelle que soit, en effet, la règle appliquée, il y a un grand nombre de matières relativement

auxquelles il ne peut y avoir de liberté pour les hommes; ils sont fondamenlalement inégaux, et quant à être frères, ils ne le sont pas du tout, ou ils ne le sont que sous le bénéfice de restrictions qui retirent toute portée à l'assertion de leur fraternité. Il est impossible de poursuivre des spéculations qui mènent à de telles conclusions sans qu'on en vienne à se d&« mander si elles sont de quelque importance, s'il est possible qu'elles le soient. Les questions que j'ai discutées ont été, sous des formes diverses, débattues pendant des milliers d'années : ce fait est-il compatible avec la possibilité qu'elles puissent Jamais trouver une solution, et si elles ne doivent pas être résolues pourquoi les débattre encore, lorsque l'on n'a aucun goût pour une lutte qui ne finit pas et recommence incessamment, toujours battant, toujours détruisant.

On répondra que bien qu'il faille s'attendre à ce que ces spéculations soient sans fin, bien que leurs résultats ne soient que destruction, cependant leur utilité est grande et leur nécessité absolue. Il peut leur arriver de démontrer que certains systèmes d'opinions sont incohérents , et dès lors , à proprement parler ne sont pas même des opinions. Elles peuvent encore avoir un effet, celui de ramener à leur juste mesure Tidée exagérée de la probabilité de systèmes particuliers, et mettre en demeure leurs prétentions d'atteindre à quelque chose de plus que la probabilité. Elles peuvent enfin signaler les rapports capables d'exister d'une opinion à l'autre, et ceci est un très-vaste champ. Les hommes, tant qu'ils auront de l'activité mentale, spéculeront comme ils l'ont fait toujours; ils spéculeront sur eux-mêmes, leur nature et leur destinée. Us se demanderont dans toutes les langues : Où sommes-nous? d'où venons-nous? où allons-nous? Et leurs réponses seront osées, abondantes, sans compter le reste. lime parait improbable au plus au degré qu'il puisse être fait aune de ces questions une réponse qui à toutes les époques et par le genre humain tout entier puisse être acceptée comme finale et conclusive. Les faits de la vie ont leur équivoque : ils prêtent à ime certaine variété d'interprétations, et ils ne

3e présentent pas sous le même jour à des gens qui les considèrent de points de vue différents. Pour le savant, la société, dans la mesure où il se mêle à elle, c'est-à-dire dans la mesure où elle l'intéresse, est une chose toute différente de ce qu'elle est pour celui que les affaires mettent en contact permanent avec les autres hommes.

En outre, la plus considérable et, de beaucoup, la plus importante partie de nos spéculations sur l'humanité, relève de notions tirées de nous-mêmes et procède de l'hypothèse que les motifs et les principes des actions des autres sont, en substance, identiques aux nôtres. Or la variété des goûts et le point où elle est portée sont tels que cette hypothèse renferme le gage d'une erreur, et d'une erreur telle que nulle créature humaine n'est en mesure de l'éviter. Rien n'empêcherait d'accumuler d'autres observations du même genre, Pour ce que je me propose, il suffit de faire observer d'une manière générale que le genre humain me paraît en présence de la difficulté suivante qui, à mon sens, demeure inextricable pour lui.

De deux choses l'une, ou il retiendra ses conclusions dans les limites de ce qui est susceptible d'une vérification expéri^ mentale actuelle, et alors les questions qui ont le plus d'intérêt pour nous, devront être mises de côté comme des énigmes insolubles, ou il se contentera de solutions probables, et alors ces dernières comporteront toujours un certain degré d'erreur et demanderont à être réformées d'âge en âge suivant les circonstances. Il se présentera d'ailleurs plus d'une solution possible et il n'y aura nul moyen de décider laquelle est la vraie. L'expérience me persuade que la seconde partie de l'alternative est celle que l'humanité adoptera, et c'est la seule, je crois, que des hommes raisonnables doivent adopter. Il convient, selon moi, qu'ils l'acceptent ouvertement avec pleine conscience de la nature et des conséquences de ce parti à prendre.

En fait, cette conclusion se trouve avoir été et, à travers une étrange intervention de formes, se trouve être acceptée par

bien des gens qu*^e semblerait devoir effaroucher. La doctrine entière de la foi, quand on envisage le sujel par le cMé intellectuel seulement, implique Tadmission de celte vérité que le doute est l'attitude propre de Tesprit en matière de religion. Il ne s*est pas encore trouvé créature humaine pour recourir à des raisons de foi à propos des démonstrations d*Buclide. Elles parient pour elles-mêmes aussi bien d'ailleurs que beaucoup d^autres propositions basées sur des raisons moins fortes. C*est naturellement que Ton y croit, pour cause d'évidence et sans avoir besoin d'y être e^orté comme à un devoir religieux. Si un homme revenait actuellement de la mort et se trouvait dans un monie différent, on ne lui dirait plus de croire à un état à venir, il en aurait la connaissance. Lorsque saint Paul oppose la vision obscure en un miroir à la vision face à face, quand il dit que maintenant nous connaissons en partie, et maintenant nous croyons en partie, il admet que croyance n'est pas connaissance, et il n'aurait certes jamais jugé possible une distinction (que personne d'ailleurs n'a jamais songé à établir d'une manière intelligible,} entre avoir la foi et partir d*une probabilité ou en d'autres mots, entre la foi et un genre de doute. La différence entre les deux états d*esprit est morale et non intellectuelle. Oui, je croirai, quoique je ne sois pas sûr, dit la foi ; non, je ne croirai pas, parce que je ne suis pas sûr, dit le doute : tous deux sont d'accord pour n^ôtre pas sûrs, et tous deux s'absorberaient ensemble dans la connaissance actuelle et Texpérimice directe.

Il est facile de pénétrer pourquoi des hommes passionnément zélés pour la propagation de leur croyance, dâiient la force de cet argument et tâdi^it de prouver par tous les moyens en leur pouvoir, que l'évidence imparfaite peut et d<»t produire, en matière de sujets religieux, un effet en dehors de la nature. Leur but se révÛe d'abondance. Si un acte doit être feit nécessairement, il a lieu quel qu^n doive être ie motif, et la pensée de sa probabilité aussi bien que la démonstration de sa certitude peuvent servir de molils adéquats. La parfaite certitude de l'approche de la mort et le doute sur son degré

d'éloignemest, sont deux étal» d'esprhs qnî, Tun eomme^ Tamire peuTciki amener an homme à faire on testament, et ce testaifient sera ralide, que l*bomme ait préfn sa mort d'une manière ifrécise, ou qu'il n*ait fait que Tapprâiender vagueguiment. Il n'en est pas de même sous le rapport du sentiment. Une motion générale de rineertitude de la vie difiPère l^eaoeoFup, dans les sentiments qui en résultent, de la positive et immédiate attente de la mort : de môme, im sentiment de crainte que les prindpauz dogmes de la religion ne soient vraies, peut motiver la môme ligne de conduite à peu près que la eonvidioik la plus assurée qu'elles le sont, mais leur effet sur l'esprit et le sentiment sera très-différent et la vie en recevra une couleur très-diff^nte.

Ce n'est pas une raison pour forcer l'évidence et voir de la certitude li où il n'y en aura pas. Nos sentiments doivent se régler sur les faits qui les font naître. Un grand abus et la source de la moitié des erreurs de ce monde, c'est cette tentation à laquelle nous cédons de nous guider sur nos sentiments pour l'appréciation des faits. En matière de religion, le sentiment rationnel est celui qui nous vient de l'appréciation sincère des faits relatif's à la religion qui sont à notre portée ; puisque nous n'en savons pas assez pour sentir avec chaleur, contentons-nous de sentir avec calme. Serait-il honnête, en effet, de vouloir de l'exaltation d'un sentiment faire sortir l'évid^ice d'un fait? Dire : il doit y avoir un Dieu parce que je l'aime, n'équivaut'il pas à dire : cet homme doit être un coquin parce que je le hais, chose que font bien des gens, mais sans l'ombre de rectitude. Il y a à l'époque actuelle nombre de spéculationsémanant d'hommes de véritable valeur ou réputés tels, qu'on pourrait définir des essais d'augmenter le poids et la force de la preuve en l'appuyant sur la chaleur de l'amour. La grammaire de l'assentiment du docteur Newman est une bonne illustration de ceci ; il y expose, comme des cheveux coupés en quatre, les gradations de l'assentiment et les modifications corrélatives dans la conviction et la certitude. Seulement cela fait penser aux convulsions du ver autour de l'hameçon.

et à la peine que se donnent les enfants pour enclore un espace avec deux lignes droites ou tracer une croix sans surcharge avec un seul trait. Vous pourrez tourner et tortiller tant que vous le voudrez, vous n'échapperez pas à cette vérité que voici : l'histoire chrétienne a tout juste le degré de probabilité que ses preuves comportent, rien au delà, et c'est aller au delà de £on caractère d'événement historique que de donner un assentiment sans réserve à une proposition en vertu de laquelle elle posséderait un degré d'évidence supérieur à celui qui résulte des témoignages qu'elle produit»

Il n'y a pas, en effet, grande difficulté à démontrer que, quel que soit le département de la science humaine, la probabilité seule peut être atteinte. En voici une brève démonstration : le présent est un pur nuage qui se fond à mesure que nous le regardons. Notre connaissance du passé dépend de la mémoire, celle que nous avons du futur dépend de la prévision, deux choses faillibles également. En fait de conclusions et de jugements, les plus fermes relèvent de faits qui, autant que nous pouvons le savoir, dans le passé et dans le futur, peuvent avoir été et devenir autres, de même que les faits du présent peuvent avoir pour d'autres un aspect tout différent de celui qu'ils ont pour nous. Il est possible de mettre en avant des hypothèses qui renverseraient les vérités les plus évidentes à nos yeux, celles même qui s'élèvent au-dessus de la logique et de la pensée. La proposition, tacitement assumée dans le mot moi, peut être fausse aux yeux d'une intelligence supérieure qui verrait en nous toutes les parties d'un grand tout et non de simples individus. La table de multiplication suppose un monde qui existe pour être compté. Un et un font deux est la pure définition du mot deux ou une affirmation portant que chaque unité est et continue quelque temps d'être une. La proposition ne fut jamais venue à l'esprit de l'habitant d'un monde où tout serait entraîné dans un flux perpétuel. On peut douter qu'elle parut vraie à un être constitué de manière à regarder l'univers comme un tout d'une connexité unique.

Mais laissons ces imaginations, car il ne s^agit guère d'autres choses ; il est certainement évident que toute science physique n'est qu'une probabilité et, bien plus, une probabi-^ lité que nous ne pouvons même pas mesurer. Toute la méthode d'induction et de déduction repose sur l'hypothèse tacite que le cours de la nature a été et continuera à être uniforme. Telle est bien l'impression qu'il produit sur nous. C'est la plus haute probabilité qu'il nous soit donné d'atteindre; là est la base de toute pensée systématique, c'est un fait, enfin, que l'on a vérifié minutieusement dans tous les sens imaginables, bien que pourtant nul n'ait jamais su répondre à la question : Quelle preuve avons-nous que ces uniformités que nous appelons des lois ne finiront pas demain ou ne s'altéreront pas? Sur ce point, qui est celui de notre plus haute probabilité, nous ressemblons à un homme qui navigue dans une direction en regardant dans une autre et gouverne son navire en tenant sa poupe réglée sur des objets situés en arrière de sa marche. Ceci ne soit pas dit pour déprécier la science, mais pour montrer les conditions de la connaissance humaine. Rien ne peut être plus certain qu'une conclusion scientifiquement établie, elle dépasse de beaucoup la certitude d'une sensation isolée actuelle ainsi que celle d'un assemblage isolé de sensations passées, et ce n'est pourtant qu'ime probabilité. En conformant nos actes à des conclusions scientifiques, nous courons un risque qui est en même temps inévitable et peut avoir des proportions que nous ne pouvons mesurer. Nos conclusions touchant à des objets sensibles que nous pouvons peser, mesurer, manier, ne sont que probables ; comment se pourrait-il que nos spéculations relatives à des objets qui sont au-dessus de nos sens fussent jamais rien de plus que probables?

Si maintenant on se demande t Mais n'eziste-t-il pas une chose telle que la certitude? Je réponds, qu'à proprement parler, la conviction ou la certitude (je ne m'occupe pas de distinguer entre deux mots confondus dans l'usage commun) signifie un état de l'esprit et non la quahté de certaines pro-

poftiiions. La cerlilude est l^élat d'eqirit dans lequd, en fait, un homme ne doute pas. Une certitude raisonnable est rétai d'esprit dans lequel on peut être prudent et ne pas douter. Cet état peut se produire de différeates manières et se rapporter à toutes sort^ de sujets. Il importe surtout de se souvenir du truisme : de ce qu*un homme tranche, il ne s'en suit pas qu'il soit dans le Trai, en admettant même que ce soit sans imprudence qu'il ait pu être aiErmatif et courir la chance d'être dans le faux. Les conâkions <|ai font de la certitude une chose raisonnable et prudente en telles ou teUes matières, sont suffisamment bien connues pour la plupart des cas qui nous intéressent, mais eUes se refusent à xme dét^-* mination précise. La certitude qu'elles garantissent d'aillears est toujours contingente, exposée à être troublée, sa stabilité varie infiniment dans ses degrés suivant ks circonstances* U y a des sujets où, pour arriver à la certitude, nous prenons des points d'appui du genre le plus précaire. Notre certitude, alors, peut être aussi aisément renversée qu'elle fut établie. Il est d'autres cas, au contraire, ou elle repose sur des bases si larges que l'on ne peut admettre la possibilité de son renversement et qu'il ne serait pas d'an esprit pratique de l'envisager. Personne n'a de doute sur une condui^on sdyenti ûque, le sens du mot science ime fois bien entendu. Aucun jury ne doutera d'une histoire vraisemblable affirmée par des témoins dignes de foi, dont le témoignage a été dûment cons* taté. Aucun homme raisonnable dans la vie courante ne récuse ses propres sens ni les infirenees immédiates tirées de ce qu'ils lui apprennent. Il admet également ies assertions sérieuses, vraisemblables, émanées de personnes compétentes et à lui connues. En chacun de ces cas, étendant, il n'est pas d'esprit un peu rationnel'ei d'homo&e modeste qui ne soit prêt, s'il en voit un motif, à admettre qu'il a pu se tromper. Il n'y a probablem^at pas de proposition qui, sous rempre de circonstances faciles à concevoir, ne puisse en venir à paraître fausse ou, à tout le moins, douteuse aux yeux de quelqu'un de raisonnable.

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U n'y a peut-être pas de sujet sur lequel la sophistique ait lissé plus de subtilités. Je ne veux en citer qu'une, mais qui a pris des milliers de formes variées dans les écrits des catholiques modernes et de quelques protestants mystiques. On peut la présenter de la manière suivante : comme la certitude est 60u\'ent produite par des raisons probables, et comme les propositions dont les gens acquièrent la certitude par ces sortes de raisons sont fréquemment vraies, on ne doit pas prendre le poids de la preuve pour mesure de Teffet mental que cette preuve doit produire. Ce sophisme rappelle la superstition des joueurs : « J'ai parié trois fois pour le rouge, je me sentais sûr de gagner et j'ai gagné, la prétention de calculer les choses est donc vaine. Le calcol donnerait-il quelque chose de plus qu'une certitude, moi, j'ai obtenu la mienne par un procédé plus facile, et l'événement m'a donné raison.» Deviner est souvent nécessaire. Deviner juste est toujours heureux, mais il n'est pas de divinations heureuses quelque nombreuses qu'elles soient, qui touchent au vrai caractère de Topération ou diminuent l'incertitude de la base d'après laquelle procède la personne qui 4eviae«

On peut objecter à tout cela que moi-même, j'ai fait allusion à certains sujets comme placés hors de la portée du langage et môme de la pensée, et qui pourtant sont pour nous d'un intérêt très- intime, plus intime et plus durable en vérité que celui de toute autre question. Gomment, me demanderat-on, pouvez vous admettre qu'il y a des matières dépassant langage et pensée et encore déclarer ipeaous devons nous en tenir à la probabilité?

Je ne perds pas de vue naturellement que la croyance en ce que l'on appelle quelquefois des faits^ transcendants, faits dont la perception nous arrive en dehors de la sensation, s'associe fréquemment avec ia eroyainee qu'un ensemble de propositions verbales concernant ces faits sont non-seulement vraies, mais encore perçues comme telles par le fait de quelque faculté spéciale qui les perçoit. Ceci a toujours paru illogique. S'il y a des Mis dont nous ayons conscience et

dont la sensation ne puisse nous informer, et si tout notre langage est tiré des sens, et à l'adresse des sens, il résulte de Ik, ce n^e semble, que le langage doit rendre d'une manière fort inadéquate ces choses d'au delà des sens qu'il peut indiquer seulement et chercher à exprimer à l'aide de métaphores empruntées aux sens. Ce qu'indique le mot moi ne saurait être ni touché ni entendu, c'est un inscrutable mystère, mais l'image que le mot moi suggère à l'esprit, c'est l'image d'un corps humain individuel. En réalité ce ne sont que les deux côtés opposés d'une seule et même opinion d'une part que celle en vertu de laquelle les faits qui nous intéressent le plus intimement surpassent à la fois le langage et la pensée, et celle en vertu de laquelle les mots prononcés ou non, ne sauraient atteindre ces sortes de faits, ne nous suggérer quelque chose de plus que leurs images sensibles plus ou moins incorrectes inadéquates et conjecturables. La véritable înférence à tirer de la qualité inadéquate du langage humain à l'égard de l'expression des vérités de cette classe est renfermée dans ces quelques mots, « il est dans le ciel, tu es sur la terre, ainsi que tes paroles soient brèves. » Puisque sur ces grands sujets, nous sommes réduits à nous exprimer d'une manière si imparfaite avec un tel désavantage, nous ferions bien de parler aussi peu que possible et de nous abstenir autant que possible d'ajouter inférence à inférence : elles deviennent, en effet, de moins en moins probables, en raison géométrique de l'éloignement où elles sont de l'observation actuelle. Lorsqu'il s'agit de deviner, faisons nos conjectures aussi simplement et aussi modestement que possible. Probabilité sur probabilité approche de bien près d'improbabilité.

Il ne faut jamais oublier qu'autre chose est de douter de la possibilité d'ajuster exactement les mots aux faits, ime toute autre le doute sur la réalité et la permanence des faits euxmêmes. Quoique les faits qui nous environnent suggèrent, comme je l'ai dit, différentes explications, il n'en est pas moins vrai que de toutes ces explications une seule peut être

vraie. Lorsque Toracle répondit à Pyrrhus: ^Aiote^ JEacida^ Xomanos vincere passe ^ » cela signifiait que Pyrrhus pouvait vaincre les Romains ou que les Romains pouvaient vaincre Pyrrhus, quoique pour Pyrrhus il n*y eût qu*im seul sens. Et quoique nous devions admettre pleinement que la question de savoir si Thomme est esprit ou champignon est une de celles que Ton ne peut trancher parla force des arguments, il reste toujours parfaitement clair que de ces deux opinions, si Tune est vraie, Tautre doit 6tre fausser. Dans toutes les crises importantes de la vie, et surtout dans celles qui regardent le futur, c*est un saut dans Tobscurité que nous avons à faire. L'incertitude de la vie est proverbiale, et pourtant la manière dont nous la prenons implique constamment la supposition qu'elle doive se prolonger longtemps encore pour une période indéterminée. Quand nous sommes appelés à prendre une résolution importante, à faire choix d'une profession, à adresser une demande en mariage, à entamer une spéculation, à écrire un livre, en un mot à faire quelque chose qui soit de nature à entraîner de grosses conséquences, il s*agit d'agir pour le mieux et presque toujours en connaissance très-imparfaite de cause.

Dans les affaires humaines, le premier des talents est celui déjuger correctement sur des éléments insuffisants d'appré* ciation. Ce talent-là, il n'y a point de principes qui puissent l'inculquer, il s'en faut même que l'expérience le donne toujours; il lui arrive même souvent de coexister avec une bonne dose de lourdeur et de lenteur, et avec une faculté très-mince d'expression. On n'en. peut dire qu'une chose, c'est qu'il exige de voir les choses comme elles sont, sans exagération ni passion. Mais comment nous est-il possible de voir les choses comme elles sont. Il n'y a qu'une manière : ouvrir les yeux et regarder avec toute la puissance qui est en nous. Toutes les matières réellement importantes se décident, non par des arguments conduits régulièrement de prémisses suffisantes à une conclusion nécessaire, mais par un choix sagement fait entre différentes vues possibles. Il en est de môme, je crois,

en fait de croyances religieuses. Différentes rues, coordonnéees sur la matière et suggérées par ks faits actuels, sont possibles et peuvent, en conséquence, être appela probaHes^. La raison, dans le sens ordinaire du mot, peut les compter et jeter une grande lumière su? leurs probal>iKtés comparatives en discutant les divers questions de fait qu^elles impliquent en discutant leurs connexions avec d'autres spéculations. Il n'est pas improbable que le résultat définitif de ce mode de procéder soit de réduire à un très-petit nombre celles des vues sur la vie, qui sont à la fois bien ordonnées de soi et suggérées par les faits. Mais tout ce qu'il est possible de feire une font fait, il restera toujours ces questions-ci: Quid du monde? Quid de nous-mêmes? Sommes-nous de pures madiines, et la conscience, comme on Ta dit, n'est-elle qu'une pure résultante? Ce monde n'est^il qu'un simple fait ne suggérant en dehors de lui rien de digne qu'on y pense? Ce sont toutes questions qui ne se laissent entrevoir qu*à leur fantaisie, énigmes de sjAynx qui de manière ou d*autre se dressent sur notre chemin. Prenons-nous le parti de les laisser sans réponse? c'est un choix. Balancerons-nous? c'est encore choisir. Mais à quoi que nous nous arrêtions, c'est encore à notre risque et péril. Si un homme choisit de tourner le dos à I>reu et à une vie à venir, personne ne peut l'en enq)ê€her ; qui peut, sans raison de douter, démontrer qu'il est dans l'erreur? Si un homme pense autrement et agit en conséquence, je ne vois pas comment on peut trouver qu'il se trompe : à chacun d*agir comme il juge le mieux de le faire, et s'il à tort, tant pis pour lui. Nous sommes dans un passage de montagnes, au milieu du brouillard et des tourbillons de neige, cherchant de tous cêtés des traces de sentiers qui peuvent n*ètre que des apparences. Cessons-nous de marcher, le froid nous saisit et nous tue; nous trompons-nous de switîer, nous sommes précipités et mis en pièces. Existe-il même un chemin? nous ne le savons pas. Que faire? Nous devons être forts et courageux, agir en vue du meilleur, espérer en conséquence, accepter «nfin ce qui nous vi«nit. Pas de songes avant tout et pas de

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mensoDges; où qu'il mène, suivons notre chemin, les yeux ouverts, la tète droite. La vie est elle la fin de tout? il n'y a rien à y faire. Dans le cas contraire, faisons notre entrée sur la nouvelle scène, quelle qu'elle puisse être, en honnêtes gens, -sans sophismes à la bouche et sans masque au visage.

Paris. — Imp. Moderne (Barthier, d»"), rue J.-J. -Rousseau, 61

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