LA COMMUNE
a U y aura une municipalité en chaque ville, » bourg, paroisse ou communauté de campagne; »
Par cette disposition, l'assemblée constituante consacrait le principe de la décentralisation administrative ; elle dégageait la molécule organique de la nation. La commune peut tout reconstituer, elle peut tout sauver. Tant que les communes existent, les matériaux de Tindépendance nationale sont là ; il ne s'agit que de les grouper sous les lois générales de l'association supérieure. Avec des com-r, munes fortes et consistantes, on peut toqjours, sous le nom de départements ou de provinces, construire des associations plus vastes ; avec les départements ou les provinces, on édiGe la nation elle-même, énergiquement constituée au dedans et au dehors.
« La commune, a dit Royer-Collard, ost comme. » la famille, avant l'Etat ; la politique la trouve et ne i la orée pas. »
Mais la commune est déjà un composé politique;
en la décomposant on rencontre l'élément primitif, l'unité simple et irréductible de toute organisation politique, Tindividu, c'est-à-dire la liberté individuelle. C'est là le dernier résultat de l'analyse, et c'est là qu'il faut toi^ours aboutir. Des volontés individuelles se rencontrent et s'associent sous la ga-' rantie de la liberté réciproque ; voilà l'association et la communauté , variables dans leurs formes et dans leur objet. L'association peut être de nature économique , si elle a pour objet le travail matériel, ses prpduits et leurs échanges; intellectuelle, si eUe a pour objet la science et l'enseignement; morale, si elle se propose pour but la conscience et la religion ; elle peut enfin être politique, quand son objet est la garantie générale de Tactivité humaine, d'où résultent, selon la direction que prend cette activité, les associations particulières.
Qui n'a pas le respect de l'association communale n'a pas le sens de la liberté. En tout pays où la liberté a pris de fortes racines, la commune» n'importe sous quel nom, a été respectée et florissante. Née de la liberté, elle nourrit à son tour la liberté et la développe. Dans notre histoire, la liberté a marqué ses étapes par rémancipation des com--
muiies, La royauté a pris sur eUo son point d^appui
pour renverser la féodalité. C*est sur elles que la liberté, à son tour, a pris son plus ferme appui pour . renverser Tautocratie monarchique; qui avait fini 'par résumer h son profit toutes les prérogatives iniques dispersées dans la hiéraroliie féodale.
En déchiffrantetencompulsantavec tantdepieuse sagacité les chartes communales , M. Augustin Thierry démêlait les premiers titres et découvrait à nos yeux le blason de la liberté. Le. tiers-état est sorti des communes affranchies, la révolution, du tier»-état. C'est à la commune que nous, devons par conséquent revenir, si nous voulons renouer la tradition véritable de la liberté en France. Si les parties qui constituent l'ensemble restent esclaves,* comment rensemble lui-même pourrait*"il être llr. bre ?
En 4793, Hérault de Séchelles répondait à Condorcet, proposant d'élablh* des sections qui contiendraient plusieurs paroisses : « Pourrions-nous » ne pas conserver les municipalités ? Ce serait » une ingratitude envers la révolution, elun crime » contre la liberté. » La révolution s'est arrêtée de vaut la commune ; en passant outre, elle détruirait la liberté politique dans ses derniers retranchements. Mais les communes, associations restreintes et semées en nombre infini, ne peuvent seules résister aux empiétements de l'Etat ; en un pays surtout, où, ccmime on France, l'amour de la centralisation politique remporte à un si haut degré
sur celui de l'mdépradanee iadividiielle. Il faut
qu elles puissent segrouper en des associations plus étendues, et créer aintii une communauté intermédiaire plus compacte entre elles et TEtat. Isolées en face du pouvoir central , elles restent menacées chaque jour dans leur existence. Histoire dubroch^t et des petits poissons ; le brochet sera bientôt mat* Irc de J'étang. La commune a b(\soin de l'association départementale pours etayer et résister avec succès aux envahisssements du centre. Le cou]) ({ui atteiguit les provinces devait donc laire aux municipalités une blessure profonde. Les discours, el les lois elles-mêmes, en Tabsence de Fîntermédiaire dont elles avaient besoin, devenaient une médiocre garantie de leur indépendance; On le vit bien au temps de la révolution, et on le voit trop encore au-
jourd hui.
« La commune n est point un idéal fantastique,
» dit M. deSismondi, c'est la vraie patrie.»— «Le )) patrioUsmo qui naît des localités, dit benjamin
Constant, est aigourd'hui le seul véritable. On » retrouve partout les jouissances de la vie sociale, » il n'y a que les habitudes et les souvenirs qu'on » ne retrouve pas. Il faut donc attacher les hommes » aux lieux qui leur présentent des souvenirs el » des habitudes, et pour atteindre ce but, il faut
leur accorder, dans leur domicile, au sein de • » leurs communes, autant d importance i)olitique » qu'on peut le faire sans blesf^er Tordro^général. »
La commune est pour laliberté individuelle ce que
la motte de terre est pour la plante. Faute de rencontrer sonpremieralîmentdanslacommune,laliberté ' s étiole, et Ton voit en grand nombre les énergies individuelles se consumer sans profit pour Tindé-
pendance et la prospérité du pays. On ne saurait évaluer la prodigieuse quantité de capacités moyennés, lesplusindispensablesaumaintien de la liberté, qui sont perdues faute d'une sphère restreinte où 8 employer utilement. L'absence de liberté communale et départementale entraîne pour la nation une déperdition de forces incalculable. L Etat a beau appeler à son secours les capacités et les ambitions locales, Tabsence d'initiative et de responsf^biliU écarte deson administration leshommesles plus capables de comprendre et de manier les intérêts lo-f eaux. Le niveau s'abaisse; lapiècefinitpar se jouer avec des doublures. Les ambitions les plus dignes et les plus patientes se résignent à Timpuissance; les autres s'unissent pour assiéger les remparts du pouvoir. L'enceinte est vaste, mais ne peut les renfermer toutes ; les ambitions repoussées vont gros- . sir les forces révolutionnaires. Conséquence grave de la centralisation, qui fait pulluler les mécontents eamême temps que les fonctionnaires, et pour un serviteur qu'elle donne à TEtat lui crée cent ennemis secrets ou avoués La commune et le département, s'ils étaient des réalités offrant aux ambitions légitimes des objets d'activité , bri- • seraient cette coalition, et diviseraient sur toute la surface du pays ces courants que les pen-
tes de la centralisation dirigent incessamment et concentrent vers Paris.
« La centralisation, dit encore M. de Tocque- » ville (1), est un mot que l'on répète sans cesse de. n nos jours, et dont persmme, en général, ne cber- » che à prccisorlo sens.
» Il existe cependant deux espèces de cenlralisa- » tion très distinctes, et qu*il importe de bien con- » naître.
)» Certains intérêts sont communs à toutes les parm ties de la nation, tels que la formation des lois gé-
» nérales et les rapports du peuple avec les étran-^ n gërs.
il D*autres intérêts sont spéciaux à certaines par* » ties de la nation, tels, par exemple, que les en-
1» treprises communales.
1» Concentrer dans un même lieu ou dans une
» même main le pouvoir de diriger les premiers, m c*est fonder ce quej'appellerai une centralisation » gouvernementale.
(1) De to démocratie en Amérique,
' )i Concentrer de la même manière le ponToir de
» diriger les seconds, c'est fonder ce que je nomme- D rai la centralisation administrative.
ji II est des points sur lesquels ces diverses es- » pèccs de centralisation viennent se confondre. » Mais en prenant dans leur ensemble les objets
qui tombent particulrèrementdansle domaine de » chacune d'elles, on parvient aisément à les dis- » iinguer.
Y> On comprend que la centralisation (gouverne-
» mentale acquiert une force immense quand elle » se joint à la centralisation administrative. De » cette manière, on habitue les hommes à faire ab* » straction complète et essentielle de leur volonté, Y> à obéir, non pas une fois et sur un point, mais en » tout et tous les jours. Non-seulement alors elle » les dompte i)ar la force, mais encore elle les prend » par leurs habitudes ; elle les isole et les saisit un . » à un dans la masse commune.
» Ces deux espèces de centralisation se prêtent )» un mutuel secours, s'attirent l'une l'autre ; mais » je ne saurais croire qu elles soient inséparables.
D Sous Louis XIV, la France a vu la plus grande n centralisation gouvernementale qu*on pût conce- - » voir, puisque le même homme qui faisait les lois » générales et avait le pouvoir de les interpréter 1» représentait la France à Textérieur et agissaU exk » son nom. L'£tat, c'est moi, disait-il, et il avait » raison.
» Cq[>endant, sotts Louis ?UV, il y avait beaucoup
% moins de centralisatioii administrative que de nos
» jours.
» De noire temps, nous voyons une puissance, )^'l'Ângleterre, chez laquelle la centralisation gou- » vernemenlale est portée à un très liaiU degré. » L'Etat semble s'y mouvoir comme un seul homme; n il soulève à sa volonté des masses immenses, » réunit et porte partout Teflbrl de i>a puissance.
» L'Angleterre, qui a fait de si grandes choses de- » puis cinquante ans, n'a pa^ de centralisation ad~ » ministrative.
» Pour ma part, je ne saurais concevoir qu'une » nation puisse vivre ni surtout prospérer sans une » forte centralisation gouvenieinentale.
» Mais je pense que la centralisation administra- )) tive n'est propre qu'à énerver les [)eupl(\s qui s'y » soumettent, parce qu'elle tend sans cesse à dimi* » nuer parmi eux l'esprit de la cité. La centralisa- » tion administrative parvient, il est vrai, à réunir » à une époque donnée et dans un certain lieu . )» toutes les forces disponibles de la nation, mais » elle nuit à la reproduction des forces ; elle la fait
triompher le jour du combat, elle diminue à la V) longue sa puissance. Elle peut donc concourir » admirablement a la grandeur d'un homme, non 1» point à la prospérité durable d'un peuple.
1» Qu'on y prenne bien garde, quand on dit qu'un » Ëtat ne peut agir parce qu'il n'a pas de centralii> salion, on parle presque toujours, sans le savoir,
de la centralisation gouvernementale. L'empire
1» d'Allemagne, répèle-t-on, n'a jamais pu tirer de )i ses forces tout le parti possible; d'accord. Mais » pourquoi? Parce que la force nationale n'y aja- » maisélé centralisée ; parce que l'Etat n'a jamai* 1» pu faire obéir à ses lois générales; parce que les » parties séparées de ce grand corps ont toujours 1» eu le droit ou la possibilité de refuser leur con- » cours aux dépositaires de l'autorité commune, » dans les choses mc^mes qui intéresTsaient tous les. » citoyens ; en d'autres termes, parce qu'il n'y avait » point de centralisation gouvernementale. »
Dans un autre passage, M. de Tocqueville décrit
ainsi les effets la centralisation administrative :
« Après avoir pris ainsi tour à tour, dans ses-puis-
» santés mains, chaque individu,. et Tavoir pétri h 1» sa guise, le souverain étend ses bras sur la so- » cîété tout entière ; il en couvre la surface d'unré- » seau de petites règles compliquées, minutieuses • » et uniformes, à travers lesquelles les esprits les » plus originaux^et les âmes les plus vigoureuses b^ç » sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ^ ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les . » plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il \» s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il nedé- ^» truit point, il empêche de naître; il ne tyrannise » point, il gêné, il comprime, il énerve, il éteint, il » hébété, et il réduit enfin chaque nation à n'être
» plus qu'un troupeau d'animaux timides et indus- » trieux, dont le gouvernement est le berger. »
M. Charles Dunoyer s'exprime ainsi dans son ouvrage intitulé De la liberté du travail :
« Ce qu'il y a d'excessif, ce n'est assurément pas, n je le répète, d'avoir ramené à l'unité, en les divi* » sant et les définissant mieux, tous les éléments » constitutifs de la puissance publique, et d'avoir 1» voulu qu'il n'y eût dans l'Etat qu'une même force » armée, un môme système d'impôts. Ce n'est pas » non plus d'avoir voulu que la puissance publique» » ainsi généralisée et rendue partout présente, » exerçât une surveillance assidue, réprimât toute » injuste prétention, punit les actions malfaisantes, T» ordonné! la réparation des dommages tsausés, et » gouvernât ainsi indirectement toutes choses. Non, o» l'excès a été de vouloir qu'elle gouvernât toutou )i presque tout indirectement ; qu'elle régît, dans » l'acception propre et positive du mot, presque » toutes les forces placées en dehors de la sienne, ]» toutes les agglomérations el tous les ordres de » professions.
I» C'est par là seulement que le système est atta- )» quable ; mais, envisagé de ce côté, il donne lieu » à d'irréfutables objections, et, théoriquement du » àioîns, il n'est possible de défendre avec solidité, 3» ni Festension qu'il a reçue, ni môme le principe
1» siur lequélii se fonde; il assigne, en effet, au gou- » vernemenl une multitude de rôles différents du » sien ; il complique el accroît démesurément sa » tâche ; il le fait sortir à tout propos de sa vérita- )) ble spécialité, qui est d'empêcher, par une bonne » administration de la justice civile et pénale, que » personne n'agisse d'une manière nuisible à au- » trui,etnon de substituer son activité à celle de » tout le monde, ou de régler arbitrairement toutes )» les activités. »
La France n'est pas équilibrée : une émeute qui réussit à Paris change en un jour les destinées de la nation. Tout parti peut espérer, en jetant dans la balance l'audace qui fait la force des minorités, de faire tomber de son côté les destins du pays. Sors les barrières de Paris, la France cesse d'exister ; Paris même, sous Tinfluence de la centralisation, tend de plus en plus à devenir un champ de bataille offert aux partis, et oii ils sont conviés a régner tour à tour sur leurs propres débris. La politique, je le répète, devient un coup de dés, et de plus en
plus les partis prennent le tempérament des joueurs.
En une situation pareille, qui peut se croire vaineu ? qui peut se dire vainqueur ? La lice reste ouverte) étroccasion s'offrant, ou le seul préteiUé, la lutte peut recommencer avec les chances diverses et imprévues qu'elle présente toujours. De l'opinion véritable du pays, de sa volonté, on n*a guère souci. La province est bonne tout au plus à juger des coups, à applaudir ou à se résigner. La dernière victoire, a-t^on dit, appartient toujours k Topinion. Nul doute, mais à quoi bon, si les choses sont en tel état que la première victoire est toujours aux partis ? On avance que la province est consultée, qu elle envoie ses représentants au miliewdela capitale ; qu'elle est maîtresse enfin par la majorité au sein-^des assemblées^délibérantes.
Aucun homme capable de dépasser l'apparence des choses, et qui connait notre histoire, ne souscrira à un pareil raisonnement. La province, ou la France, pour l'appeler de son vrai nom, n'est consultée que sur des faits accomplis dans la capitale
et par celle-ci. Quand on lui demande ses votes, elle est déjà liée. De peur d'une révolutionnouvelle, elle sanctionne le fait intervenu hors de son concours ; ainsi le plus souvent la ratification est un mensonge qu elle impose à sa propre conscience. Telle a été, pour citer un exemple récent, et trep fertile en conséquences inattendues, la révolution de 1848. Faite à Paris, expédiée dans les départements sous forme de commissaires, elle a été wdantaire"
mentsubiey car il est incontestable que si quelques réformes étaient alors dans la pensée et dans la volonté de la nation, le gouvernement républicain n*y ^'t^itpas. Cependant le pays se fit violence; no voyant pas le moyen de revenir sur cet accident politique, dont il n'avait pu empêcher Tavènetient, il parut se décider à faire une loyale expérience du nouveau régime dont ou l'avait gratifié à son réveil. C -est ainsi que Ton vit une assemblée, qui se croyait et se disait républicaine, sortir d'un pays qui n'était républicain ni pai* sa pensée, ni par ses.mœurs, ni surtout par ses institutions, demeurées si essentiellement monarchiques. Que l'on scrute notre histoire depuis la fin du siècle dernier, et Ton verra combien de fois, sous des noms et à des époques divéhs, cette inconséquence s'est produite ; combien de fois des événements accomplis subitement à Paris ont jeté la France, impuissante à les empêcher, dans une direction nouvelle qu'elle n'eût jamais suivie si elle était restée, par le fait de son organisation, ma!- . tresse de régler le cours de ses destinées. On a vu laFranjce applaudir à ce revirement soudain qui, de la veille au lendemain, a ramené TËmpire et entièrement changé les décorations et les acteurs sur la scène politique ; mais cette transformation si rapide n'a-t-elle pas été décidée par une métamorphose plus imprévue encore, et la réaction ne fùtelle pas commandée par l'excès du mouvement républicain? La confusion, les clameurs et le désordre n'umèneront à tout jamais que la dictature, Vim^
mobilité et le silence. Toutefois ilne faut pas se méprendre. Lorsqu'un pays consacre l'autocratie in-* dividuelle, son amour est surtout de la crainte. Otez le danger de ranarchic, qui est Tautocratie des multitudes, tous aurez enlevé àrautocratie individuelle toute l8 faveur dont elle jouit. Dans la vie des peuples la dictature est un accident, mais déterminé par un autre accident, auquel il se rapporte comme l'effet à la cause. Anarchie et dictature sont deux boulets unis par la même chaîne, et cette chaîne, le peuple français semble condamné à la porter tant qu*il n'avisera pas aux moyens de faire prévaloir efficacement et avec durée la volonté nationale sur T-ambition des partis. Pour cela il faut reconstituier la France, et la fortifier contre Paris, qui l'écrase. Autrement notre existence politique ne sera plus qu'une série d'aventures, et la liberté elle-même une apparition aléatoire.
Ce' manque d'équilibre que l'événement de 4848 a mis si cruellement à découvert, il pouvait être réparé par les suites de cet événement lui-même. Le parti qui avait triomphé matériellement pai;les hasards de la lutte, pouvait triompher moralement par l'intelligence du but vers lequel il se précipita dans les ténèbres. Il ne suffit pas de vouloir la liberté, il faut connaître les chemins qui conduisent vers elle. Au lieu de rester enfermés dans la routine révolutionnaire, si les chefs du parti républicain avaient Tendu la France à elle-même en créant l'autonomie des départements et des communes, qui peut dire
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' Teffet de cette (Buyre de logique et de liberté? La province , gagnée par une restitution inespérée, revivait, et les armes qu'on lui rendait devenaient des Organes dévoués au service de Tindépendance nationale , devenue désormais la caution de leur existence. Le gouffre que la Constituante et TEmpire avaient creusé, il pouvait être comblé en partie. La France, guérissant peu à peu de sa blessure, renaissait sans porter atteinte à aucune des conquêtes véritables de la révolution ; à côté de l'unité politique, la diversité administrative s'organisait. Du même coup on atteignait dans sa cause essentielle le double fléau qui s'est abattu sur la France : Tindifférenre et le marasme des provinces, fruit inévitable du rôle passif qu'on leur a attribué ; puis la vie fiévreuse , inégale et troublée de Paris, son corollaire inévitable. On n'obviait pas à tous les maux, mais on les atténuait à un haut degré, et l'on préparait dans l'avenir des bases meilleures à la liberté. Quand les hommes manquent de logique, les événements en ont pour eux. La centralisation, que la république n'avait pas songé à abolir, qu'elle avait caressée au contraire et idolâtrée comme au premier jour, abolit la république. L'assemblée représentative, les yeux fixés sur des fantômes, délibérait dans la gueule du monstre. Tandis qu'on s'échauffait et se divisait sur la question du droit au travail, dont là liberté, la science et l'avenir ont seuls la solution, la centi*aiisation muette attendait son heure.
U CENTRALISATION iNTElLECTUELLE
» La pensée qui soumet à l'autorité centrale Ten-*
» seipnement de la jeunosso n'est pas nouvelle (1). » On sait que les législateurs de Tantiquilé avaient » compris l'importance de l'éducation pour la so- » ciété, et on avaient confie^ la direction à l'Etat. » L'empire romain fonda des écoles dans toutes les
(i) Je ne puis mieux faire que de transcrire ici presque eti son entier un excellent article inséré pjBr M. A. Chéruel dans son Dictionnaire des instilutionSf mœurs et coutumes de la France (seconde partie}. I/esprit centralisateur qui a régné sur notre histoire s'y manifoste avec une clarté croissante par des em-* piètements successifs, qui devaient s'achever daqs l'absolutisme de l'enseignement universitaire.
Y) grandes villes et les plaça sous la surveillance du » pouvoir central. L'invasion des barbares, enrui- » nanl lempire, ruina les écoles impériales ; il n y » eut plus alors d'aulre enseignement que celui des » monastères et des cathédrales. Charlemagne, qui » Yoalul faire revivre les traditions de l'empire ro- » main, prescrivit d'établir près de chaque éveché )) et dans chaque monastère des écoles où les en- » fants apprissent le chant, le calcul, la grammaire. » C'était un véritable système d'instruction publi- » que, et aucun souverain ne montra plus de zèle T» que Gharlemagne pour le progrès des écoles
» Les efforts de Cliarlemagnc ne furent pas aussi » inutiles qu on Ta quelquefois prétendu. Les nom- D breux écrivains qui illustrèrent les neuvième et » dixième siècles, sortaient des écoles fondées par » Gharlemagne. Ën général, l'activité intellectuelle » de ces époques contraste avec la stérilité des siè- » des qui avaient précédé Gharlemagne. Le droit » de l'empereur en matière d'enseignement était si 1» bien reconnu que. sous le faible successeur de » Gharlemagne, un concile suppliait Temperexir de » fonder des écoles publiques.
% Avec la féodalité, toute impulsion centrale dis-- » parut ; il n'y eut plus, comme sous lesMérovin- » giens, que des écoles dispersées dans les mo-. 1) nastères et auprès des cathédrales. Au douzième » siècle, maîtres et écoliers se formèrent en corpo- » rations, suivant l'usage du temps; ainsi naquit la » célèbre Université de Paris. Elle reçut ses pre-
- Itï -
» miers privilèges des papes qui ICproiégèrent tout
» à la fois conlre les entreprises de la puissance ci- » vile et de l'aulorilc épiscopale. Mais lorsque Y> la royauté grandit, elle revendiqua les droits » qu'avaient jadis exercés sur renseignement les » empereurs romains et carlovingiens. Pliilippe- » le-Bel supprima T Université d'Orléans établie » par le pape Clément V, et la rétablit de sa propre » autorilé en lui coniiant spécialement Tensei- » gnement du droit. A dater de cette époque, la » royauté ne cessa d'exercer un contrôle sur l'en- » seigneixieni. L'Université proclamait Philippe de » Valois le fondateur et le gardien de ses privilèges, » et se proclamait elle-mcme la fille aînée des rois.
» Bientôt les rois intervinrent aussi bien que les » papes dans les règlements intérieurs pour la dis- » cipline des études. Lorsque le cardinal D'Es- » touteville réforma Tuniversité de Paris le 4^^ juin » 1452, il rec,ut ses pouvoirs du roi en même temps » que du pape. Les jurisconsultes des seizième et » dix-septième siècles proclamèrent qup le droit » de fonder des collèges appartenait exclusivement ». aux rois. «Les fondations de collège, dit Coquille, )» appartiennent au droit public, pourquoi est bien » séant qu'outre 1^ soin que les supérieurs ésta- » blis par la fondation doivent avoir, les oliiciers » du roy s'entremettent pour procurer et faire que » l'intention des fondateurs soit exécutée. » Les » grandes ordonnances du seizième siècle firent » passer ces principes dans la pratique. L'ordon-
1» nance d'Orléans et surtout Fordolinance de Blois » s occupèrent des universités et trouvèrent des » règles uniformes pour renseignement et la colla- » tîon des grades. Sous Henri IV, en 1598, la ré- » forme de l'Université fut faite exclusivement par 3» les commissaires royaux, sans Tintervention de To l'autorilé ecclésiastique. Ainsi l'instruction pu- » blique était déjà sécularisée. Lorsqu'on cnre- » gistra l'ordonnance de réforme, le président de )) Thou dit que le roi avait jugé cette réforme chose » digne de ses soins, à l'exemple des empereurs chré^ » tiens^ et il ajoutait que le roi de France était em- » pereuren sonroyaume. Le chancelier de Belliùvrc, )) sous Henri IV, regrettait de ne pouvoir soumettre » à l'Université de Paris cette multitude de petits » collèges disséminés dans toute laFrance. « Comme « » je sollicitais un jour, dit Pasquier dans ses lettres, T» ce grand homme de bien de me sceller des lettres » pour établir un collège à Saintes, il me dit en me » les baillant qu il n'y avait que trop de collèges en » France ; que le meilleur pour TËtat serait que le » roi abolît tous ces petits collèges et les réduisit » tousèuTUniversité de Paris. »
Les Parlements,, représentants de Tautorité » royale, continuèrent aux dix-septième et dix- » huitième siècles d'exercer une surveillance ri- » goureuse sur les uni versités et collèges. L'ensei- » gnement même y était soumis au contrôle du pou- » voir central et de ses délégués. L'Université de )i Paris le reconnaissait solennellement, lorsqu'elle
» disait à Louis XV : <^ Sire, les universités sont tbu- 1» jours sous la main de Votre Msjesté. G est aux ma- » gistrats, dépositaires de votre autorité, à y faire » observer les lois et à prendre les mesures cffica- » ces contre les prévaricateurs. 9 Les établisse- » ments d'instruction publique dirigés par les jé- » suites ou d autres congrégations religieuses, TU étaient aussi soumis au contrôle des magis- » trats. Après rexpulsion des jésuites, Tédil de )» février 1763 domxa plus de régulai ité à la sur- » veillance qu'exerçait la royauté surTinstruction » puljlique. Le roi s'y exprimait ainsi : « Sous 1 au- » lorité des rois nos prédécesseurs et la nôtre, sans 1» laquelle il ne peui être permis d établir marne école » 'publique dans notre royaume, se sont établis les » deux sortes d'écoles qui existent aiyourd'hui 1» dans nos Etats : les unes gouvernées par les uni- » versités, les autres subsistantes chacune par son
propre établissement. Le gouvernement exigea » que les administrateurs des collèges, appartenant » à des congrégations religieuses ou séculières, re- » missent, dans le délai de six mois, Tétat exact de )» ces établissements. Les parlements et autres tri- » bunaux étaient spécialement chargés de connaî- D tre de la police^ régie et administrcUion des écoles.
Y) Enfin, une autre preuve de la puissance de » l'Etat en matière d'instruction publique , c'est » qu'aux universités seules appartenait le droit de » conférer les grades académiques d*où résultaient » d'importants privilèges. C'est ce que prouvent
» les ordonnances de 1 629 et de 1 769. Ce fut en » vain que les Jésuites s'efforcèrent de partager ce
» privilège avec les universités) en s'y faisan! agré- » ger; TUniversité de Paris repoussa toutes leurs » tentatives et fut soutenue par le Parlement. Les » séminaires n'obtinrent pas plus que les collèges n des jésuites le droit de conférer les grades acan démiques.
' » Après Texpulsion des jésuites, la pensée d un » enseignement national se manifesta dans plù- «» sieurs Hémoires rédigés en 4763 et 4764. La Chft- » lotais présentait au parlement de Bretagne ses 1» Essais d éducation ntUionaU, le 24 mars 4763. n M. de Saussin, dans un Mémoire adressé au*par« » lement de Grenoble (H décembre I76i),expri- 1» mait le désir que tous les collèges dispersés » dans les diverses parties de la France fussent » affiliés à 1 Université de Paris, et il signalait les 1» avantages de cette mesure : Sûreté parfaite de m VEtat par les instituteurs ^ nul règlement, nulle prayyJiquequi ne soit connue et autorisée, L Etat seul n donne à ce grand corps le mouvement ^ et s* il se re- » pose avec confiance de l exécution des détails inté^ rt rieurs et de la pratique journalière, c'est que tous » ses réglemerUs lui sont connus. Il est très utile & )) l Etat, dit le mumc magistral, que l'éducation » suive une marche uniforme; elle ne peut être » viritMement nationale que par ce moyen.
» L'abbé Pélissier publiait vers le môme temps le » plan d'une maison cTins^iVu^iofi, véritable école
» normale supérieure, destinée à former des pro- 1» fesseurs pour tous les collèges affiliés à l'Univer* » sité. Les esprits étaient si ardents pour les ré- » formes qu'un anonyme, dans des lettres publiées » à Toccasion du projet de Tabbé Pélissier, cgou- » (ait qu'il était à désirer qu'il y eut un élablisse- » ment ou une école où se formeraient les maîlresi> ses pour Téducation, soit publique, soit particu- » liére, vœu qui p été souvent répété sans ôtre » jamais réalisé. Ëniin le président Roland, dans » un curieux Mémoire où j*ai puisé la pluptfrt de » ces détails, exposait au parlement de Paris des » idées hardies et souventjustes sur la correspond » dance des universités et des collèges, et sur un » nouveau plan d'éducation. On ne s'en tint pas à » la théorie. Plusieurs édits et arrêts prouvèrent )» que le gouvernement voulait imprimer à Tensei- » gnement un caractère d'unité. Des lettres-paten-
(1764) ordonnèrent que renseignement des coln léges de Chàlon-sur-Sa6ne, Rouen et Autun, non » compris dans le ressort du parlement de Paris, 1» serait conforme aux usages et méthodes de l'Uni-' » ver sité de Paris. ...»
« Un des ministres les plus honnêtes et les plus » intelligents qu*ait eus la France, Turgot,'eut aussi » la pensée d'organiser un enseignement national » par l'institution d un conseil qui en fût le centre i> etrâme. «Il avait joint, » dit un écrivain contem- » porain, <^ il avait joint à son projet de constitution » générale de tous les degrés d'administration ce*
)) lui de l'établibsement d'un conseil de 1 instruction * » nationale, composé d'un petit nombre de citoyens » les plus recommandables par leur naissance, » leurs lumières et leurs vertus, choisis parmi Jes » plus grands seigneurs dans le conseil du roi, et n dans le Parlement. Ce conseil, qui ne devait in-
Huer eu rien sur l instruction religieuse toujours » sacrée, et qui n'est pas du ressort do l'autorité )> civile, devait avoir la direction générale des aca- » démies, des universités, des collèges, des petites i> écoles, faire faire au concours des livres classi- » ques, établir des mattres d'écolé dans les parois^ » ses, etc. »
« Ainsi il est certain que depuis l'époque où la » royauté intervint avec suite et force dans Tadmi- » nistration de la France, elle ne cessa de surveiller )» rinâtruction publique et de la regarder comme » une des prérogatives de la couronne. Cependant
ce fut seulement à partir de la Révolution, et » après bien des essais infructueux, que le gou-« » vernement organisa un vaste système d'enseigne- » ment recevant l'impulsion et la direction dupou- I» voir central.
)) L'Asscmljléo constituante décréta, on septem- » bre 4791» qu il serait créé et organisé une in-
strucfion commune à tous les citoyens, gratuite à » l'égard des parties d'enseignement indispensa-
blcspour tous les hommes, et dont les établisse* D ments seraient distribués graduellement dans un » rapport combiné avec la division du royaume.
» Les principes posés par l'Assemblée constituante D ne furent pas appliqués par elle. Plusieurs pro* » jets d'éducation nationale lui iîirent soumis, ainsi » qu'à la Convention. Les noms de Talleyrand et i> de Condorcet, qui les élaborèrent, prouvent que T» rimportance de cette question préoccupait vive- » ment les assemblées; mais renseignement publie )i ne fut oiiganisé que dans les derniers temps de » la Convention et sous le Directoire. De cette » époque datent les écoles centrales; elles lurent » instituées par un décret du 25 février 1795. Il ïi devait y avoir une école centrale dans chaque » chef-lieu de département. L'enseignement aurait » compris, d*après ce décret, les mathématiques, » la physique et la chimie expérimentales, l'his- » toire naturelle, 1 agriculture et le commerce, la )» mélbode des sciences ou logique, et l'analyse » des sensations et des idées, l'économie politique » et la législation, l'histoire, l'hygiène, les arts et » métiers, la grammaire générale, les belles-lettres, » les langues anciennes, les langues vivantes les 1» plus appropriées aux localités, le dessin. Ce pre- D mier décret fut modifié le 25 octobre 4795. La » Convention, tout en conservant les ero/e.s c^^/i^ra- » les, en bannit 1 enseignement des arts et métiers » renvoyé à des écoles spéciales, et divisa les » écoles centrales en trois sections. On enseignait » dans la première le dessin, l'histoire naturelle, TU les langues anciennes, enfin les langues vivantes, » lorsque les administrateurs des déparlements le
» jugeaient convenable. La deuxième section corn-
» i)renaitles éléments de mathématiques, la phy- » sique et la chimie expérimentales. Enfin, dans m la troisième section, renseignement embrassait » la grammaire générale, les belles-lettres, This- » toire et la législation. Les professeurs étaient » élus par un jury établi dans chaque département. » Les élèves qui fréquentaient les écoles centrales » étaient tous externes ; ils ne pouvaient être ad- » mis à la première section avant douze anS; à » la seconde, avant quatorze ans, et à la troisième » avant seize ans. Les écoles centrales ne réussi- » rent pas à remplacer les anciens collèges. Les » élèves manquaient de direction suffisante à un » âge oik ils ne pouvaient se guider eux-mêmes. ib L'enseignement y était mal défini et se perdait » dans des généralités peu appropriées à un au- » ditoire aussi jeune.
» Après un essai qui se prolongea jusqu'en 4802, » les écoles centrales firent place aux lycées. Ces » établissements rappelaient les anciens collèges, » mais ils étaient soumis à un règlement uniforme, » et une part plus large était faite à l'enseigne- » ment scientifique. Cependant Tinstruction pu- » blique n'avait pas encore en France une admi- » nistration indépendante. Elle était toujours su- 1» bordonnée au ministère de l'intérieur, oii elle » formait une simple direction. L'empereur Napo- » léon conçut la pensée d une Université impériale, . » et chargea le conseiller d*Etat Fourcroy d'en ^
» soumettre le projet au Corps législatif en 1806. 1» Fourcroy rappelait dans Texposé des motifs que
» jusqu'alors la France avait manqué d'unité en » matière d'instruction publique. ^ L'Université de )i Paris, disait-il, n*ayait aucune autorité, n*exer- » çail aucune influence directe sur les autres uni- » versités ou établissements d'instruction publi- » que de la France. Ce n'était même qu*à Paris oiii » 1 on pût dire qu'il existât un système complet n d'éducation, et c'était une des principales causes )» de la supériorité d'études de la capitale. Lesau- » très corporaliuas s éloignaient plus ou moins de » sa méthode, et n'avaient entre elles aucun rap- « port, aucune communication. Comme elles ne » dépendaient pas d une même autorité, ne con- -» vergeaient pas à un même point, leur méthode » était partout difTérente, ei le gouvernement n*a- » vait aucun moyen direct de s'assurer de leurs » succès, de diriger leur marche, de réprimer leurs » écarts. Tous ces inconvénients disparaîtront par D le projet dont je dois vous exposer les motifs. » L'instruction deviendraparloutuniformeet com- » plète. Les abus qui pourraient s'y introduire sc- » ront bientôt connus et redressés. » A la suite de » ce rapport, le Corps législatif adopta, le 10 mai » 1806, le projet de loi qui créait, sous le nom » d'Université impériale , un corj)s exclusivement % chargé de l'enseignement et de l'éducation pu- » bliquc dans tout l'empire. «De mémo, dit M. Vil- » Icmain, qu^ les diverses juridictions des parle-
)» ments, jadis indépendantes, étaient remplacées » par des ressorts plus nombreux de cours d'appel, » aboutissant à une cour suprême, les diverses » universités, transformées en académies, furent » ramenées à une seule université, dépendante de *
» l'Etat. »
« La loi du 10 mai 4800 avait créé l'Université, » mais les détails d'organisation furent réglés par » les décrets du 1 7 mars 1 808 el du 1 5 novembre 181 1 . » Ln grand maître de l' Université, assisté d'im con- T» seil, dirigeait l'ensemble de rinstruction, sur- » veillait tous les établissements par le corps des 1» inspecteurs généraux, conférait les grades sur la » proposition des facultés et nommait à la plupart » des fonctions universitaires. L'Empire français » était divisé en autant d'académies qu'il y avait n de circonscriptions dé cours impériales. Un rec- » teur était placé à la tùte de chaque académie, avec i> des inspecteurs chargés de surveiller tous les 1» établissements d'instruction du ressort académie » que, et assisté d un conseil académique qui pro- » nonçait sur les questions disciplinaires. Une fa-r * » culté des lettres et une faculté des sciences » devaient être instituées dans chaque chel'-lieu » d'académie' et donner l'enseignement supérieur » qui comprenait la philosophie, l'histoire, les lit- » téralures grecque, latine et française, les mathé- » matiques pures et appliquées , la physique, la » chimie et Thistoire naturelle. Des facultés de » droit, de médecine et de théologie» établies dans
)» les principaux centres d'instruction publique.
» complétaient l'enscifîneniont supérieur.
«L'enseignement secondaire, -qui comprenait I» les langues anciennes et la langue française, ainsi » que les éléments des sciences, était donné dans » les lycées et les collèges. Les élèves des inslitu- I» tions et pensions particulières devaient suivre les » classes des lycées et des collèges. En6n, l'instruc- 1» tion primaire avait ses écoles dans toutes les 1» communes. Ainsi, ce vaste système d'instruction » publique, dirigé par le grand-maître de TUniveri> sité impériale, qu'éclairaient les conseillers et les if> inspecteurs généraux de FUniversité, distribuait » renseignemeat supérieur par les facultés, l'en- » seignement secondaire par les lycées et les col- » léges, enfin l'instruction primaire par les écdles » communales. iMailieureuscment, les désastres des » dernières années de l'empire ne permirent pas de » réaliser complètement le plan de Napoléon. Ni les » facultés, ni les écoles communales ne furent en- » tièrement organisées. Les lycées seuls reçurent » tout leur développement.
» La Restauration maintint l'Université par une D ordonnance du 22 juin 1814; mais, peu de temps » après, elle la modifia dans son principe fonda- » mental, en créant, par une ordonnance dttUfé- » vrier 4813, dix-sept universités locales qui rap- » pelaient les anciennes universités de France. Les » nouvelles-universités devaient cependant rester D soumises à une administration centrale de l'inç-
)» truction publique. Les Cent--Jours empêchèrent » Texécution de ce projet, et la seconde Restaura-
» tion conserva l'Université de France qu'elle sou-' » mit à une commission de l'instruction publique. A » la tête de ce conseil fut placé pendant quelques » années un homme dont s'honore 1 Université^ I» M. Royer-CoUard ; répondant, en 1817, aux atta- » ques dirigées contre le corps enseignant, il di- » sait : L'Université a le munolc de Tinstruction à » peu près comme les tribunaux ont le monopole » de la justice, Farmée celui de la force publique. » L Université ii est autre chose que le gouvernement » appliqué à la direction universelle de l'instruction » publique, aux collèges des villes contmo à ceux » de r£tat, aux institutions particulières comme » Aux collèges, aux écoles de campagne comme » aux facultés. » On no pouvait, en effet, ouvrir au- » cune école ni enseigner publiquement sans avoir » reçu de l'Université, soit un diplôme, soit un bre- » vct de capacité, ou sans avoir du moins obtenu » une autorisation spéciale accordée par les auto- » rités universitaires Les archevêques et évêques )) avaient seuls le droit d'établir, en se conformant )> aux règlements, des séminaires et des écoles se- » condaîres ecclésiastiques ou petits séminaires.
» En maintenant le principe de l instilulion uni- » versi taire ou le droit de TÉtat sur l'instruction pu* » blique, la Restauration modifia profondément » l'organi^fation de TUniversité. Une partie des fa- » cultés instituées par l'empereur fut supprimée^
» ainsi que rEcolc normale, pépinière des profes- . 1» seurs de T Université ; le titre de grand-maître de » rUniversité avait aussi été aboli et l'autorité » transférée au président du conseil qui s'appela » successivement commission de l'instruction puy) blique et conseil royal de l'Université. En 1822, la » dignité de grand-maître fut rétablie et confiée à n l'évèque d'HermopoIis (H. l'abbé Frayssinous). » En 1824, le ministère des affaires ecclésiastiques » et de rinstruction publique fui institué. Le titre m de grand-mattre de l'Université resta joint à ce- » lui de ministre de l'instruction publique. En 1828, » le ministère de l'instruction publique fut séparé y^' de celui des affaires ecclésiastiques. Après 4830, » les ministères de l'instruction publique et des » cultes rq||èrent distincts.
» La charte de 1830 avait promis la liberté de » renseignement. M. Guizot, ministre de l'instruc- D tion publique en 1833, lit adopter une loi sur l ins- D truction primaire qui a donné une forte impul- » sion à cette partie de l'enseignement. Surveillée » et encouragée par des comités locaux et supé-
rieurs, Tinsfruction primaire échappa presque » entièrement aux autorités universitaires. Les 1» instituteurs primaires, auxquels la loi conférait T» une sorte d'inamovibilité, en abusèrent quelque- 1» fois, et il fallut dans la suite rendre la surveillance )» plus active et la répression plus efficace. M. Gui« » zot voulut aussi tenir les promesses dé la charte » de 1830 pour rinstru€tion secomlairc. Une loi sur
» rinstruclion publique ftit discutée et adoptée par » la chambre des députés (1835-1836); mais elle . 1» fui retirée sans avoir été soumise k la chambre » des pairs. D'autres projets de loi proposés par » MM. Cousin, Vilicmain et de Salvaady doimèreat » lieu à des discussions approfondies, sans qu'il en » sortît une loi organique réglant les conditions de
la. liberté^ d'enseignement.*
)^ Après la révolution de février 4848, qui ren- » versa la royauté et proclama la république, les » assemblées politiques s'occupèrent de Tinstruc- » tion publique. L'assemblée législative adopta, » le 18 mars 1850, une loi qui donnait une nouvelle » organisation à l'instruction publique. Le conseil » supérieui" était composé de quatre arofaevêqMs » ou évôques élus par leurs collègues^'^^un minis- » ire de i Eglise réformée élu par les consistoires, i»'d'un ministre de la confession d'Augabourg élu D par les consistoires, d*un membre du consistoire » central israélite élu par ses collègues, de Uois » membres de la dbur de cassation élus par leurs » collègues, de trois membres de l'Inslitiu élus en » assemblée générale de Tinslitut, de huit membres ^ I» nommés par le président de la république, en )) conseil des ministres, et choisis parmi les anciens » membres du conseil de l Université, les inspec- Tb teurs généraux, les recteurs et professeurs des » facultés (ces huit membres formaient la section )) permanente), enûu de trois membres de l'ensei- » gnement libre i^ommés par,le président de la ré-*
» publique sur la proposition du minisire de Fins- » truction publique. Les membres de la section » p«nananente étaient nommés k vie; ils ne pou- » vaient être révoqués que par le président de la
• ^ ' » république, en conseil des ministres, sur la pro- V position du ministre de t mstruction publique. Ils » recevaient seuls un traitement. Les autres mem- » bres du conseil étaient nommés pour six ans ; ils » étaient indéfiniment rééligibles. Le conseil supé- » rieur tenait au moins quatre sessions par an. 11 w poofait èire appolé k donner son avis sur les D projets de loi, de règlements et de décrets rela- » tifs à l'enseignement, et en général sur toutes les » questions qui lui étaient soumises par le ministre. »'ftélKit|iécessairement appelé k donner son avis : ^» sur les règlements relatifs aux examens, aux cqp-
^ » comrs et aux progranunes d'études dans les écoles » publiques, k la surveillance des écoles libres, )) et en général sur tous les arrêtés portant régle- » ment pour les établissements d'instruction pui^HMique; sur la création des facultés, lycées et » collèges; sur les encouragements à accorder aux » étahMifiements libres d'instruction secondaire; » surlesKvres qui pouvaient être introduits dans » les écoles publiques, et sur ceux qui devaient » être défendus dans les écoles libres, conune con- » traires k la morale, k la constitution et aux lois. Il » prononçait en dernier ressort sur les jugements » rmidus par les conseils académiques. *
La même loi aétaUi une aca^mie par dépar-
DigitizcG by Li(.)o^le
» tement et en a confié Tadministration à un rec-^ '
» teur, assisté, si le ministre le juge nécessaire, ^
» d'un ou plusieurs inspecteurs, et à un conseil «ca-
» démique. D après la loi du 15 mars 1850, cecon- *
» seil élail composé du recteur, président, dun
» inspecteur de TAcadémie, d'un fonctionnaire de'
» renseignement ou d'un inspecteur des écoles pri-
» maires, désigné par le ministre ; du préfet ou de" %
1» son délégué , d'un ecclésiastique désigné par l'é^
» vôque,^ d un ministre de l'une des deux églises '
» protestantes désigné par le ministre de l'instruc-^
)> tion publique, dans les départements où il exis— ^
u tait une église légalement établie; d'un délégué ,
» du consistoire israélite dans chacun des déparle-
» ments oit il existait un consistoire l||galement
» ^^tabli ; du procureur général près la cour d'appel
» dans les villes où siégeait une cour* d'appel, et *
» dans les autres du procureur dè la république ' >
» près le tribunal de première instance; d un mem—
» bre de la cour d appel, élu par elle, ou, à défaut
1» de cour d'appel, d'un membre du tribunal de pre-^*
» mière instance élu par le tribunal; de quatre
)) membres élus pai* le conseil général, dont deux
1» aii moins pris dans son sein. Les membres des
» conseils académiques étaient nommés*pour trois
)» ans et indéfiniment rééligibles. Les conseils aca-- *
» démiques étaient investis d'une autorité disci^
» pl inaire fort étendue, et avaient la surveillance
» de l'enseignement public et privé. L'importance'
I» de la loi résidait én grande partie dans la compo*
h sifion des conseils préposés à rinstruction et '
)) composés pour la plupart d hommes étrangers k « l'enseignement public, qui étaient élus par des » cbrps d'ecclésiastiques, de magistrats, de savants » ou (le citoyens notables. La môme loi avait orga- » nisé rinspection des écoles et réglementé Tensei-' * gnement primaire et l'enseignement secondaire » à ses diiïérenls degrés. Des jurys mixtes aceor- • » daient et accordent encore les brevets nécessaires .» pour ouvrir des écoles libres.
» Un décret du 10 avril 1852 a modifié la loi du 15 mars 4850, et donné au gouvernement le droit D de nommer ceux des^ membres du conseil supé- » rieur et des conseils académiques qui, d'après % c«jile loi, étaient éligibles. Le même décret asup* •i> primé la section permanente du conseil supé- • y) rieur et enlevé l'inamovibilité aux membres du > corps tdaseignant qui, comme }es professeurs du 1» collège de France et des facultés, ne pouvaient » être suspendus ou destitués qu'en vertu d'un jui/*gement. Il a établi trois ordres d'inspecteurs généraux : 4® pour renseignement supérieur; 2^ pour » renseignement secondaire ; 3^ pour renseigne- 1» ment primaire.
« * » Âu milieu de toutes lès vicissitudes de Tinstruc* » lion publique que nous venons de rappeler, il est m un principe qui, malgré des attaques multipliées, 1» a triomphé , c^st le droit de TÉtat en matière d'en- » seignement, c'est le principe d unité qui a suborik donné toufr les établissements d'instruction pu-
» blique à la direction du pouvoir central. Le àùrpu
» enseignant, sous quelque nom qu'on le désigne, » a formé et forme encore une hiérarchie de fonc^ » tionnaires qui relèvent du gouvernement et en » reçoivent l'impulsion. » *.
La centralisation administrative se reproduit dans
celle de renseignement. Les deux systèmes présentent une hiérarchie presque parallèle, et descendent du pouvoir avec la même régulalké symétrique. L'un dans l'ordre des intérêts matériels, l'autre dans l'ordre des idées, constitue au profit de l'État un monopole à peu près absolu. Un gdu^ vemement qui s'est réservé de porter sa volonté et son contrôle jusque dans les moindres détails de Fadministration^ne pouvait, sans manquer de logique, abandonner aux individus et aux localités le soin de former des foyers pour la culture des esprits et po ur réducation des caractères. On invoque en faveur de la centralisation intellectuelle, comme au proht de la cen|ralisation administrative, les
bienfaits de Tunité. La même méprisa engendre les mêmes' résultais; on croit Yoir l'unité là où règne l'uniformité. Le mécanisme s'est substitué à la vie, à la spontanéité et au mouvement. Oii est râme au sein de cet ordre rectiligne, objet d'une, si grande admiration? On n'a pas laissé l'enseignement s'organiser de lui-même, d'après la diversité des besoins et des intérêts ; on n'a pas laissé la liberté satisfaire aux exigences de la liberté. Il a fallu porter encore ici, par l'intervention écrasante du pouvoir central, une atteinte mortelle à la liberté individuelle et à la puissance de l'association. Au nom d'une égalité mensongère, tout est devenu méthodique, tout a été réglé, pr^isposé et prét«|. L'établisseraent pédagogique fondé parl'État a repouverJl le pays intellectuel comme une immense «serre chaude» oh sont cultivés par des procédés identiques, les esprits et les caractères les plus diffé- . drents. Mais quel arrangement , quelle propreté et t|ueUe ordonnance en toutes ces dispositions, dont Feflsemble etlesdétail^ se peuvent embrasser d'un coup-d'œiy^I y a de quoi dilater d'aise l'âme d'un géomètre, si tant est que les géomètres aient une âme. A vrai dire, les esprits souffrent d'ôtre ainsi tassés dans des cadres uniformes et inflexibles; mais il m résulte un immense avantagé pour ceux qui sont chargés d'enseigner, pour l'État surtout qui donne 1 impulsion à tout cet appareil. Un nouveau Yaucanson ne nous rendra-t-il pas le service de .fabriquer quelque professeur mécanique, faisant
sa classe comme le fameux canard digérait, après avoir été monté ingénieusement pour débiter, du grec ou du latin, de la logique ou de Thistoire, y compris les sciences naturelles et les mathématiques? Ce serait le comble de la perfection; au lieu d'admonester ou de destituer, on réparerait les ressorts. Quelle sécurité on y trouverait, quelle promptitude et quelle ponctualité 1 Ne désespérons pas : tout est possible en ce genre à un siècle qui a ima- :giné la locomotive, le télégi^aphe et les montres k répétition. J'imagine encore que dans ,quelque laboratoire on découvre le moyen de faire cristalliser sous la même forme les substances les i)lus variées*: on aura trouvé le procédé que l'État, sous la fonbe
universitaire, a employé à la cristallisation des esprits.
On connaît les luttes entre l'Université et l'Église, chacune s'efforçant d'évincer l'autre. Au fond, c'est de part et d'autre un combat contre la liberté. L'esprit est différent, je le veux bien; ici c'est l'esprit du moyen-àge,* là l'esprit (|u siècle : quant au tut, il est le même; il s'agit d'absorber la liberté individuelle. Que veut l'Eglise? l'unifoi^mité' de l'enseignement, c'est-à-dire la souveraineté de l'enseinement au profit de l'Église. Et l'Université, que demande-t-elle? la souveraineté de l'enseignement au profit de l'État, c'est-à-dire l'uniformité de l'enseignement. Entre l Église et l'Université, la question n'est donc pas celle de la liberté d'enseignement, car toutes deux visent à la centralisation. La
question unique est celle-ci : auquel, de l'État ou du prêtre , appartiendra le pouvoir de pétrir les Ames dans ses moules? Question de monopole, d'où résulte une tactique semblable. Chaque fois que l'Église a pris le pas , l'Université a invoqué contre TÉglise la liberté d'enseignement. Chaque fois que l'État^ devenu le plus fort, a dicté ses conditions à l'Église et lui a mesuré sa part dans l'enseignegnemént, on a vu aussitôt l'Église s'éprendre d'une ardente passion pour la liberté, et revendiquer énergiquement, ô prodige! les droits de l'individu. ^ L'Université et l'Église ont combattu pour la prééminence avec des succès alternatifs ; on les a même vus en ce temps-ci s'unir dans un accouplement hybride et engendrer, sous le titre de transactions, des monstres inféconds. En rapprochant les rivaux^ en les liant 1 un à Tautre, on n'avait fait qu'assurer les coups dans un champ -de bataille plus circonscrit. L'histoire de celte lutte est celle de l'enseignement en France. Quant à 1 histoire de la liberté d'enseignement, où la trouver? L'Église, définitivement vaincue, la civilisation en profitera peut-être, mais l'État héritera de l'Église, et le catholicisme laïque du gouvernement remplacera le catholicisme clérical du prêtre.
Il n'y a pas de cultm^e véritable des esprits sans une éducation conforme des caractères ; mais il n'y a ni enseignement ni éducation sans le respect de la nature humaine ; et il n y a point de respect de la nature humaine hors la connaissaiice et le respect
des individualités. Qui dit individualité, dit inéga*
lilé et diversité. Nulle tâche n'est plus délicate, plus lente et plus laborieuse. que celle du développe* ment de rhommè, caractère et esprit, car elle ré« sumc et enveloppe toutes les autres. Nulle peutêtre, eu égard à ses nombreuses exigences, n'est traitée chez nous avec moins de façon. Ce qu'on pa- ^ raît chercher, ce sont des méthodes expédilives qui, dans le moindre temps, puissent faire accomplir le plus de chemin apparent aux esprits. En admettant que ce but du moins soit atteint par la centralisation intellectuelle, l'avantage dontonse pré- ^ vaudrait serait bien faible pour compenser tant d'inconvénients et de péfils attachés au système. La centralisation gouvernementale appliquée k renseignement exige que Ton enrégimente Jes in- * , telligences. comme la centralisation administrative exige que Ton enrégimente les intérêts. La diversité
* qu*on pourrait vouloiry introduire créwait des obstacles qui empêcheraient la machine de fonctionner;
L elle veut en effet des procédés, des méthodes et im arrangement symétriques. G*est à cette condifi(m seulement que Tensemble pourra exister, tous les ^ • rouages s'engréner, et obéir docilement au moteur *^ unique chargé de leur donner l'impulsion. L'uni- * formité est donc le moyen, comme elle est le prin- ^ cipe du système ; elle en est également l'infaillible * • .résultat. % ^
On se plaint de ce que les forces originales dis-
. . pai*a4fisent Sans doute, il y a à c^la des causée gé<^
nérales qui influent ^ur tous les peuples de TEurope; mais à ces causes, il faut certainement joindre en France la centralisation intellectuelle. Si la centralisation appliquée à l'administration est une faute, parce qu'elle épuise le pays, dessèche la province, et la jette dans le marasme et l'indifférence politique, en matière d'enseifi;nement, la centralisation gouvernementale est plus qu'une faute, élle est un sacrilège commis envers la nature humaine. On parle des besoins d'un enseignement homogène, et des brillants résultats qu'il offre au pays, soumis au\ procédés d'une culture identique. Dans cette homogénéité de renseignement, je ne vois l)as cependant que nulle force réelle puisse être acquise. Je suis bien persuadé, au contraire, qu'elle abaisse plutôt qu'elle n'élève le niveau des intelligences, qu'elle affaiblit les caractères plutôt qu'elle ne les fortifie. La force ne peut se trouver là oii^ manque l'individualité, et un système qui fait tout^ pour détruire l'initiative et niveler les diversités que ♦ la nature a mises entre les tempéraments, les volontés ol les aptitudes, ne peut que tarir partout oii il sera appliqué la sève et la puissance. Tandis qu'il ^ fait monter le niveau en quelques intelligences par des procédés artificiels, il abaisse, dans le grand ^ nombre des âmes qui su bissent sa pression, les sources vives du progrès, laissant h leur place chez les uns la vanité aride et l'envie, chez les autres la lassitude et le découragement. Ces canaux savamment distribués, tout ce système d'irrigation intellectuelle
où tant de ressources sont, employées, combien d'esprits ont-ils réellement fertilisés? La France produit nombre d'excellents esprits. Est-ce le lycée qui les a engendrés, ou bien n'est-ce. pas plutôt mal{^ré le lycée qu'on les voit surgir, et parce qu'ils avaient en eux, privilège rare, de quoi résister au communisme universitaire ? Qu'ils le disent : n'ontils*pas été obligés de reprendre l'œuvre de leur propre culture, de dépenser un temps et des efforts considérables à reconstruire ou à raffermir leur individualité délabrée, leur force originale Aiussée, mutilée et amoindrie? Et combien en est-il (jui ne
• [)arviendront jamais à restituer en eux la sincérité de leur nature ! Toujours leur esprit, toujours leur caractère portera les marques du maniement bru-
* tal qu'ils ont du subir; ils resteront déformés pour la vie; or, déformer les esprits et les caractères,
^ c'est les corrompre ' les corrompre, c'est les affai-
• La centralisation de l'enseignement entre les ^ mains de l'État entraîne avec elle la nécessité d'entasser pôle-môle, au sein des villes, les enfant»
* ^ dans des établissements qui reproduisent tous un ^ riiodèle unique. Quand on se propose d'enrégîmen- ^ ter, il faut commencer pai^caserner. Le lycée devient donc une caserne ; les classes un champ de
• manœuvres. Tout y rappelle, méthode et discipline, - • les mouvements réglés et la précision mathématic^ue ^ des exercices que l'on voit ailleurs. Seulement, il^ ne s'agit plus ici des corps, qu'une pareille discipline
peut fortifier et assouplir, mais des esprits, auxquels il ne peut manquer de causer un préjudice irréparable. En vain Ton voudrait remédier au mal, je le répète; comment s'y prendre? Si Ton cesse d'enrégimenter et de brasser les intelligences par masses dans des cadres identiques, la direction et le contrôle de TÉtat deviennent impossibles : il faut, l>ar conséquent, quoiqu'on en ait, imprimer à l'enseignement, sous tous ses aspects, un cachet d'uniformité mathématique, c'est-à-dire le mécaniser. Est-if besoin de dire les trouI)les qu'en des conditions pareilles doivent subir l'organisation physique, aussi bien (jue la nature intellectuelle et morale de l'homme? Chacun les a constatés mille fois autour de lui ; chacun les a éprouvés par une expérience douloureuse, qui se prolonge bien au delà des murs sombres du collège. On méconnaît, on méprise de la sorte Icî^rapports si intimes que la nature a établis entre le physique et le moral de l'homme, et l'on porte du môme coup une double atteinte à l'intelligence : une atteinte indirecte par l'épuisement du corps, privé des éléments nécessaires à son développement durant l'âge consacré aux plus
• pénibles études ; une atteinte directe, par l'excès d'un travail entassé confusément dans l esprit, ou
^ enfoncé dans la mémoire à grands coups de pen- * ^ums, comme le coin dans l'arbre. Au lieu d une sévérité aimante et d'une émulation paisible, c'est la terreur qui règne, mêlée aux fièvres malsaines de l'amom*-propre sans cesse surexcilé.chez lepetil nom-
bre, aux découragements et à la lassitude.toujours renaissants chez la plupart. Les esprits sont poussés haletants vers une môme issue. Aujourd'hui, la route des études, à un moment donné, se bifurque ; celleci va du côté des lettres, celle-là du côté des sciences. Mais qu'importe? C'est toujours le môme encombrement, le même troupeau confus qui se presse et se foule sous l'aiguillon du berger et la morsure du chien. Quel œil assez vigilant, quelle volonté assez prompte serait capable de suivre chaque enfant, de l'attendre et de le presser tour S tour, sans trop l'écarterde la voie commune, de îlii faire suivre enfin un développement conforme aux indices de son organisation spéciale? Une pareille tâche, en des conditionspareilles, est radicalement impossible même pour les hommes qui se montreraient le plus merveilleusement douo.s pour l'accomplir en d'autres circonstances. La voie est tracée, le point de départ et le but sont fixés, les étapes marquées rigoureusement avec le temps pour les parcourir ; méthode, discipline, programme sont implacablement réglés; il faut subir la fatalité de ce mécani.^me dont on ne peut être qu'un rouage. Tout part et tout revient à l'uniformité, et nul effort ne pourra rompre le cercle ^ qui circonscrit et étouffe l'initiative du professeur et celle de l'élève, en raiçenant toujours les rayons k ce centre unique où siège, omnipotente, la volonté gouvernementale. Comment des professeurs, aipsi privés de spontanéité et d'initiative, transmettraient-ils l'initiative et la spontanéité à leurs élc- #• . ^ "
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ves? Quelques-uns» dans l illusiongéuéreufle d'un débul, IMmmmile&ter de vivi^et de oomimiiiiquer
la vie; ils reconnaîtront bientôt leur erreur, et ils sentirout s abaisser sur leur volonté et sur leurs effiorte tout le poids du système qu'ils sont chargés
^ d'appliquer; pris dans ses formidables onj^rénages, ils ne chercberont plus à se soustraire au mouvesient réguUer qui les briserait sans pitié, s'ils ne consentaient pas à le suivre. Ils s'accommoderont
^ à la logique de cette organisation et étendront la aainyers les seuls levions qu'on ait laissés k leur portée, ils pousseront au but cette multitude jetée péloi'inèie devant eux ; ils en appelleront tour à tour «ÉhfiMiges de la Eiémpîre, de la vanité ou de la crainte.
On reste surpris de voir si Iréquemment s'évamôm dans in paresse ou dans la nullité les météores Je collège, thefs-d' œuvre du baccalauréat et des concours, et qui font l'ambition des lycées auxquels ils servent d'enseigne. En y réfléchissant, le mot de l'énigme s'olTre de lui-même. La mémoire et la vanité sont les deux grands ressorts de l'enseignement en Frmce. Ils^agit de pocisser les enfants. On * s'adresse donc surtout à cette métnoire qui devance ^ ^ez eux l'intelligence, et qui peut servir à engen- ^ drer un progrès apparent, prématuré et artificiel. L'esprit, que i on excède sous cette lorme, ne se B%|irritpas, il se remplit» Quelque facile et prompte que soit la compréhension chez Fenfent, elle al^ ^oin j^our mûrir d'être ménagée et attendue, et plus
souvent encore retenue que stimulée. Mettic dès le début les esprits Sa pas de course, c'est vouloir exténuer même les pliis rapides et les plus robustes. Us arrivent hors d'haleine ; mais le succès suffit, • rÔD ne s'informe* pas s'il repose sur une force véritable et sur un véritable développement ; on ne ^ se demande pas ce qu'a coûté on puissance individuelle ce brillant échafaudage bâti à la hâte sur ' des bases si fragiles Oh le reconnaîtra plus tard, quand tout s évanouira en face dé cette nouvelle école qui commence, et qui a d'autres exigences, te présence de la vie qui requiert les énergies réelles du caractère et de rintelligence. Ceux que la fortune n'accueille pas au sortir de ces études briU(Me$ porteront impatiemment la position sociale qui leur est imposée; ceux que la vie facile attend, passeront trop souvent, selon l'expression db Mirabeay, « tt de la frivolité à la corruption, et de fa coriuiption » à la nullité. »
On dit que l'égalité, sur laquelle repose notre société issue de la révolution, s'affermit au soin de la vie commune dans les lycées, et tend à produire cette fraternité sociale si souvent invoquée à grand bruit. Est-on bien assuré de n'y pas nourrir, aucon- , traire, le monstre de l'envie, et en ne faisant que ^ rapprocher matérieliemen les classes de la société, 4^' de ne pas les armer davantage les unes contre les autres ? Cette égalité apparente que le lycée constitue,
vie ne la connattra plbs ; les destinées si différentes qui s étaient transitoirement rencontrées d^iw es-
pace commun, elles vont se diviser de nouveau à la sonle, et chez plus d'unie souvenir.de cette égalité
menteuse versera une nouvelle goutte de fiel dans un breuvage déjà amer. G est par la justice et 1 amour qu'gjp^ rapproche les rangs ; le lycée ne donne guère cet enseignement qui communique aux moins favorisés le courage et la patience, aux puissants, lacon-
, science des devoirs qui leur sont imposés par leur position. Elle est vraie cependant, mais en un sens particulier, cette assertion si rebattue que le lycée
* prépare à la vie publique. En passant d^l'un à Tautre on ne cesse pas, en ciïet, d'(^tre soumis au mc^me régime ; 1 État continue à vous tenir enfermé dans
^Ms formules. L'enceinte s'élargit, il est vrai, mais ces limites nouvelles doivent contenir l'homme ; «ont-elles beaucoup plus vastes dax^s leur proportion relative ? La vie commune des écoles est une condition Essentielle de l'éducation pour Tenfant par>Mii à un certain âge. Mais qui prétendra que le
. lycée puisse seul réaliser cette communauté aalu*
,i taire ? La coniinunaulé n'est pas Tentassement; la
^4bule qui j;ftj[»plrt»)jflfe lycées crée au contraire pour
' J'enfai^t le pire dé tCKls les isolements, car il l'abandonne au hasard des plus funestes influences. La
%^urveillance, pour être roide et pesante dans sa forme, demeure très incomplète dans son étendue,
j;)lus insuffisante encore dans son esprit.
i^ig^a porte des lycées déverse chaque année dMi^Ja sociéfi Tavenirde cette société elle-même.
À^fy^i croit avoir préparé cet avenir pour son
* alTermissement. IS' a-t-il pas possédé les esprits^ et ne doit-il pas continuer à les diriger? CepeifMnl il ne réussit pas à les maîtriser. Cette masse qu*il a triturée, maniée et façonnée comme le moulin triture le blé, comme la lilatwe manie et faço^^ le coton ou le lin, il ne la possède même pas. PoinRre homogène, elle s'élèvera contre lui en tourbillons à la première tempête, pour le renverser et l'enser velir. S*il veut résister, il faudra (}a*il complète le système de renseignement et qu'il s'empare de la presse; ilfa^ra qu'il continue sur leshommes l'œuvre ébauchée dans les enfants : il sera contraint de diriger les esprits dès le berceau et de ne les abandonne]^ que sous la terre. ^MmoM mieus înÊ^ Têts des gouvernés que ceux qui gouvernent ?Le tribun RioufTe a formulé dans ces paroles Tépitaphe de laltberté. LaissonÉf donc au pouvoir le soin d'enseigné les hommes, après avoir enseigné les enfants, car la plupart des hommes restent des enfants. IftKinte^ Dons, fortifions encore la tutelle de TËtat M icAtték
choses de la matière et de ]Vs{)rit. Allons franche-*" ment Jusqu'au bout ; supprimoo^ 1^ individus, an-^ nùloiis les go'uvemés, afin àë orieut affermir lei gouvernements. On passera sur tous les esprits un môme badigeon; la surface plaira à Tceil, et on y ' recctanattra le vernis d'une civiliaatioii brillante. An^ dedans — n'y entrez pas : c'est le sépulcre. . . v ^ .
U GfiNTRALl&lTION BEUGUDSfi
La cenlralisition religieuse s'appelle le oathoUcisme. L'Église agit à l'instar de l'État; elle cherebe la force dans TuBÎté, et l'unité dans la centra*lisation. « Tous les écrivains catholiques et dignes ^,.31 de ce nom, dit Joseph do Maistre*(1), convien- » nent unanimemrat que le régime de l'Église est » monarchique, mais suffisamment tempéré d'aris* » tocralie pour qu'il soit le meilleur et le pluspar- » iiaii des gouyemraiœls. » Plus l'Église est cei^
(i) Du Pape.
tralisée, plus elle est puissante comme Ë^lise^ais d'autaiit plus comprimé esi Tessor de la cât^mace
individuelle. ^
L Église est TÉtat spirituel; l'État est TÉglise temporelle. Ces deux moitiés du gouvememM «h pirent à se joindre partout où elles le peuvent, ou bien elles luttent pour s'absorber. L'Église voudrait arracher à l'État la puissance temporelle, TÉtat déposséder l'Église du pouvoir qu'elle exerce sur les consciences. L'union de l'Eglise et de l'Etat serait donc le chef-d'œuvre de la centraUsaticm.
Entre l Etat et TEglise, il n'y a que deux rapports possibles; ou bien c'est l'Eglise qui domine TÉtaty OU bien c'est l'État qui domine l'Église. S'ils pouvaient s'accorder, ils se confondraient, et l'individu, pris entre les deux parois de l'étau, serait anéanti.
Quand l'Église domine TÉtat, le gouvernement * incline vers la théocratie. L'Égypte nous a fourni dans l'antiquité le plus parfait modèle du régime* théoeratique. Le roi régnait sur ses peuples, le . prêtre sur le roi. Le dix-neuvième siècle nous propose, dans les États romains, un type plus compléÉ encore de la théocratie ; le souverain temporel nV est pas seulement soumis au pouvoir religieux , il est identique avec lui. Parmi les nations médemes» il y en a une qui nous offre le rapport inverse ? en Angleterre, le chef du gouvernement est aussi Celui de l'Église ; il représente la tête de la hiérarchie cléricale. Dans les autres pays, on peut signaler, en des mesures différentes, la iy*édominai;}ce
^'É^e sur l'État, ou celle de l'Étal sur l'Église.
• L'inbiMméricaine nouç parait seule avoir réalisé, ^dans toute son étendue, le terme vers lequel nous
pousse évidemment l'esprit moderne : la séparation absohief c'est-è^dire l'indépendance réciproque de ^ TÉglise et de l'État, sous la garantie et au profif de la liberté individuelle. La tâche, il est vrai, était Itluç aisée sur ce sol vierge, où le passé ne rencontrait pas Tavenir pour former le présent de deux as- ^ .pirations opposées.
En Europe, tant que la liberté individuelle ne dominera pas à la fois l*État et l'Église, c'est-àdire tant que l^glise et l'État ne résulteront pas de Tassociation spontanée des consciences et des 'intérêts, ils tenteront par ruse ou par violence de triompiiier aux^dépens Tun de 1 autre. On espérerait vainement les réconcilier durablement. Leur al-
* liance peut avoir lieu sur quelques points, et par
* ^*effet de circonstances transitoires qui les mena- • . cent'd*un commun péril; au fond ils restent ad^
'^r^aires . iît ils le deviendront de plus en plus. ^'Etat le plus* despotique, celui qui prendrait le -plus à la liberté individuelle au profit de la centralisation gouvernementale, ne laisse pas, en clïet, r de subir l'influence d'un esprit différent de^celui " qui règne dans l'Église. Il est laïque dans son ori- • . gine, et il Test quant à son objet par les intérêts
* «-qu'il a» eMtrepris«de représenter. Comment dès
tote pQurrait-il ne pas être laïque dans son esprit? son plus ferme désir de s appuyer i>yr 1*É-
Malgré
glise, il sentira qu'en elle n'est pas son soutien yiri— table, el que Télément où il est appelé à vivre est tout autre que celui dont le catholicisme est né.% L'État est formé des intérêts, des besoins, des idées modernes, qui engendrent un courant formidable. Infidèle à lui-même, il peut se mettre en travers de ce courant, déterminé à ne pas lui céder, à l'arrêter même plutôt que de le suivre : efforts inutiles; car en organisant la résistance, et en la fortifiant sans . cesse sur tous les points où elle se trouvera menacée, il pourra ralentir le mouvementque loi im-^ priment les intérêts, les idées et les opmion^ de l'époque , mais il ne réussira pas à immobiliser le temps. Insensiblement il sera entraîné, et, pour. ^ ne pas être anéanti sou» l'effort que sa rési^ancé « tend sans cesse à augmenter, il se verra contraint de céder et de transiger avec un pouvoir plus ^ grand encore que le-sien. Les concessions jugées^ prudentes et indispensables à sa propre conser- ^ vation, c'est au mouvement qu'il les fera, à Tesprii moderne, par conséquent ëh opposi^'on ave9 les intérêts de l'Église, car l'Église catholique eut Fimmobilité, ou bien elle n'est plus.
' Quelque lente et imperceptible que soit rac'lion du CQtirant moderne en certainspays et sur quelques gimvemements, elle est incontestable néanmoins et tend à éloigner de plus en plus l'un de l'autre TÉtaf et 1 Eglise. Que doit-il arriver en un pareil état de disses, sjils restât néanmoinsàttachés a]i- même eàble„étsi la liberté ne tranche p|is résolûment le
* nœud par un coup salutaire? La diyergence, à mesure qu'elle s'accusera, augmentera aussi la tension. Le résultat iinai, chacun peut l'apercevoir.
^ Plus un État est centralisé, plus il doit convoiter l'héritage de l'Église. Il a beau, en effet, étendre partout son bras et sa volonté, s'emparer des iurtérètspar une administration uniforme, des esprits par l'enseignement dont il dispose en maître : si les consciences lui échappent, son œuvre est compromise; elle peut être minée en tous liwx et à toute heure, sans qu il trouve une arme certaine contre un ennemi qui s*enveloppe dans les ténèbres et le silence du confessionnal. Le confessionnal est une citadelle où l'État ne pénètre pas, à moins « qu'4 ïi^Y outre, comme l'histoire Ta montré, pour subir uns direction et ployer le genou devant l'Église triomphante. Certes, un gouvernement qui a reçu de la tradition ou du vœu même d'un peuple le pouvoir
• de gérer en mattre les intérêts et les esprits, a dans sa main une grande portion de la nature humaine ;
«l^lais celui qui a la conscience possède Thomme tout entier; et c'est là le privilège immense éont jouit l'Église. Cette puissance, si redoutable au moyen âge qu'elle faisait choir les couronnes^ en prononçant une formule et tomb^ les empereurs à genoux devant son sceptre, elle est encore aujourd hui, hiçn g^e délabrée et démantelée comme un vieux çatH* tel, la plus grande force avec laquelle TÉtat ait h iwcompter dans les pays où elle a su maintenir, par la ^i^rreur morale, sa domination sur les conscimces.
DigitizcG by Li(.)o^le
Il a pu sembler parfois qu'elle allait être réduite, et
que des coups mortels ot décisifsjui étaient portés. Elle s'est tovyours reievée jusqu'à ce jour. Son état de vétusté paraît la préserver; chaque atteinte qu'elle subit retentit dans les fondements mêmes des gouYemements dont la forme, sinon l'esprit, cor* respond à la sienne. Ces gouvernements, incertains entre le passé et l'avenir, craignent d'être ensevelis sous les décombres d'une puissance qui, comme eux, représente l'absorption de l'individu par l'État; ils redoutent d autre part d'être emportés, s'ils opposent aux tendances du présent vers la liberté individuelle une trop forte résistance. Ainsi divisés contre eux-mêmes, on les voit tendre une main incertaine vers cet héritage de TÉglise, en^méme temps qu'ils tremblent d'y toucher, de petfr qu'il ne tombe entre les mains de la liberté, et que, enrichie d'une si précieuse fortune, celle-ci ne soQge à revendicfuer également ses droits sur le domaine de l'intelligence et des intérêts matériels, oin l'État s'est instati^ en souverain, après les avoir ressaisis* sur celuiVe la conscience.
L'État centralisé continuera chez nous à poursuivre son con)plément logique et son véritable achèvement dans la centralisation religieuse. La f rance sm' ce point prêtera toujours à ses, gou- Yemements la complicité de ses instincts ^ÛOf^ liques. Elle se montrerait favorable à l'État contre l'Église, si l'État osait tenter au moment oppoj^^
tunde trancher le nœud qui plus ou moiiis le r
. tient encore dans le giron de la papauté ; mais si elle coosentait à Ifiisser frapper l'Eglise, seraiirce dans rintérèl de la conscience individuelle aflran--» chie? J'en doute beaucoup. La France, en se dégageant de Rome, resterait catholique, parce qu'elle est catholique dans Tàme. Sous toutes les formes, on l'a vue tourner au catholicisme. La centralisation administrative, qu'est-elle? un catholicisme des in* térèts. Et la centralisation de renseignement? un catholicisme des esprits. H reste un seul pas à faire pour atteindre la perfection du catholicisme gou-» vememental : que l'État fasse dire la messe ; que le prêtre, l'autel et le confessionnal soient à lui, comme le professeur et le lycée, pommé le préfet et le dé* parteqient ; quelle ambition lui restera-t-il à satis* faire ? Lia racine du catholicisme est profonde en France, on la voit partout s'épanouir sur les ruines de la liberté individuelle. Même dans ses llireurs et ses attentats contre la papauté, la France est restée
^ catholique; elle a tenté de placer les conscients sous la main de l'État, et non de briser un faisceau artificiel, assemblé par l'ignorance et lié par la peur.
La France marche vers un catholicisme triple et un tout à la fois; vers un catholicisme qui embrasse l'homme physique, l'homme intellectuel et 1 homme moral dans une commune étreinte de l'État. Sans qu'elle s'en doute, eHe s'avance vers le communisme, qui est le véritable nom du catliolicisme . gouvernemental réalisé sur une pareille échelle. Ce n^est pas d'aventure que les systèmes Qonmiimistea
ont trouvé chez nous un sol aussi favorable. Qu'on veuille bien y réfléchir, et l'on comprendra à quel point cette plante vénéneuse est un produit de notre génie, poussé jusqu'à ses extrêmes conséquences.
Il est temps d ouvrir les yeux et de voirTabime au bord duquel nous sommeillons.
Le communisme des consciences, soit par rÉglise, soit par l'Etat, n'est pas> facile à détruiii^ [en ce pays si peu individualiste. N'outrez pas les livres des philosophes, n'invoquez pas Voltaire; lisez l'histoire, celle d'hier. Qu'a-t-on vu durant notre grande Révolution ? L'État a-t-il décrété la libefl^ des cultes? L'a-t-il surtout assise sur son unique fondement, en séparant sans retour le spirituel du temporel? Non. La Hévolutim a suivi la pente qui l'entraînait avec une rapidité croissante-; elle a ' promptement traversé la liberté et remplacé le despotisme moral del 'Ëglise par le despotisme matériel,- plus odieux et plus funeste, de l'Etat; elleaencJipiiné, puis renversé l'autel dans un moment de ' colère; enfin ,*s'érigeant en souverain pontife, rÉtat a dérisoirement décrété un culte à l'Être suprême. Sous l'Empire, nous avons vu l'Église rentrant humblemmt d*aJ»ord par une concession du pouvoir dans les temples que la Convention avait vidés, reprenant sous la Restauration un à im ses privilèges, et r oj yy c nant assez puissante, àmeso|e que descendait le niveau révolutionnaire, pour re'-* mettre' en partie l'État sous sa tutelle, après avoir subi Qnif^pi)t>lant les brut$dités de son autocratie.
On à dit que Napoléon aiirait pu établir le protestantisme en France, s'il Teût voulu. Le protes^n-
tismc? On ne songe pas que les nations protestantes .le furent avant de le devenir; qu'elles Tétaient par leur génie. Le génie du protestantisme est le génie • individualiste. Les races germaniques sont nées ffrotestantes, comme les races latines sont nées catholiques ; les unes tendentTers la diversité individuelle, aussi puissamment que les autres vers l'uniformité gouvernementale. Un peuple qui aime la eentralisation au point de lui sacrifier les droits les phis évidents de l'individu, est un peuple voué par essence au catholicisme. Il détruira le cathoU^ cisme dans ses ancienne formes, mais ce sera pour refaire du catholicisme en des formes nouvelles. Sous François PS le mouvement de la Réforme pouvait réussir en France, si l'esi-circonstances politiques eussent été différentes ; il avait de la sève alors, et peut-être que, favorisé par la royauté, il aurait pU s'élever jusqu'aux proportions d*un mouvement national. Je n'en reste pas moins convaincu qu^ si la France s'était à cette époque détachée du Saint-Siège, elle ne serait pas devenue protestante. La réforme n'était pas encore le protestantisme. .Le divorce avec&ome, s'il est la conditiop. matérielle et extérieure dd protestantisme, n'estpas' encore, il s'en faut, le protestantisme lui-même. La condition morale du protestantisme est au dedans, dans rindividu luinnème, dans son respect pour Içs droits de sa conscience, et principalement dans
cette disposition du caractère qui donne à Thomme la force nécessaire pour supporter de croire ou de
nier isolément. Chez les nations protestantes, il y a un grand fonds de religiosité mêlé à un fonds non moins riche d'individualité et de courage personnel. On entend dire fréquemment que ce sont Ik les fruits du protestantisme; je croirais plus volontiers qùe le protestantisme est le fruit de ces inapprécial)les qualités. Tel que les réformateurs nous l'ont donné, le protestantisme n*est pas encore la isouveraineté absolue delà conscience individuelle ; délivrée du servage de l'Église, cette consciencê a ^té laissée par eux esclave d'une tradition écrite. Pourtant la Réforme impliquait -l'esprit d'indivi* dualisme, et c'est avec cet esprit que Rome a été vaincue et son faisceau brisé. C'est avec cet esprit également que le protestantisme s'identifie aujourd'hui (le plus en plus avec la liberté, et qu'il s'affranchit des entraves oiiles réformateurs l'ont laissé, ap— paraissant de la sorte toujours davantage dans la nudité de son principe essentiel, qui est l'interiiré— tation souv^îraine de la conscience. '
En Angleterre, la circonstance fortuite d^un mariage royal a décidé de la rupture avec Rome, ainsi que de l'époque FÉglisc est tombée dans ee pays «ntre les mains de l'État. La forme est restée catholique, mais en substance c'est le protestantisme qui a triomphé ; la religion anglicane, théocratique par son enveloppe, est profondément individualiste «au dedans. D'où cela vient-il ? De ce que rien d'ao-
«identel n'a décidé du fond.. Le caractère national l'a^mporté, et malgré la forme, a dirigé, interprété et maintenu le culte dans le sens le plus favorable à la liberté des individus. L'intervention de TÉtat est nominale en Angleterre ; elle ne devient réelle que lorsque Rome, Tancien adversaire, tente de re« prendre pied matériellement sur le sol purgé de sa domination.
J'admets la France affranchie à son tour du Saint-
' Siège, et le p;allieanisme, dont Thistoire a jeté les bases, établi chez nous comme l'anglicanisme Test 4epAs trois siècles au-delà de la Manche. D'un événement semblable par Tapparence, combien Ton j^urait vu sans^doute se dégager de conséqueuQes différentes ! Chez nous, la forme et le fond se fussent promptement mis d'accord. L'Église hiérarchisée et aboutissant au pouvoir central, ce pouvoir n'aurait eu garde de s'en dessaisir au profit de l'individu et de sa libèrté. En serait-il autrement aujourd liui? On n'ose l'espérer, lorsqu'on voit cette fureur de cen* tralisation qui plus que jamais semble posséder les esprits. -Ce ne serait donc pas pour abandonner le catholicisme que nous quitterions Home. Le pouvoir, héritier de l'Église, et armé de la loi sur les associations, se sentant enfin maître de manier à son gré les consciences, consentirait-il aisément à perdre une aussi belle prérogative, et ne ferait-il paspayerpeut-etrepluscherque l'Kglise elle-même si^^elle à la liberté ? Pourrait-il cesser d être ca- .iholique dans le culte , quand il le .resterait dans
Digitize
renseignement et dons l'administration? S'il Tes-
sayait, mettant les consciences en appétit de liberté, il serait bien vite -averti de revenir sur ses pas. Clomme les formes de la centralisation, celles la liberté sont solidaires. Si l'on n entreprend pas de placer la nation tout entière sur une base n(9Uvelle, il faut rester catholit^ue. Les nations pro*testantes paraissent mieux disposées pour rétablissement delà liberté individuelle, mais ce n estpas en tant que protestantes, c'est parce que leur génie individualiste les a rendues capables de protester contre les usurpations etde4'Ëgliae et delË'tatii^'en voit, au contraire, la liberté osciller sans équilibre, et même dispai*aître entièrement chez les peupl^ catholiques, qe n'est pas h cause du catboUcisme lui-même, mais parce que le génie de ces peuples les porte à absorber 1 individu dans la collectivité,, oentralisée soias la forme de TÊglise et de TÉtat. L'exercice de la liberté individuelle fortifie certai-
••.nement, et en plus d'un sens réengendre cette, liberté, tout conune la imi^alysie de l'individu par rÊtat ou par l'Église accroît sans cesse l'inaptitude à se gouverner soi-même, et détruit, ce qui est plus grave, le désir même de la liberté, bientôt ressenti
' comme une charge. Si la cause produit l'effet, l'effet réagit sur la cause, en vertu de 1 aftinité intime et de ^. l'identité de niiture.^i existent entre çlleB. Miiij#^ ^'est manifestement substituer l'effet k la cause de * pré t,en cire que le protestantisme rend les pnmtini
fiâtes à la liberté, et ^ue le catholicisme 4jminue m
eux cette aptitude. L'aptitude à la liberté est l'aptilude 8tt protestantisme lui-même, entendu dans son
sens le plus large, oiîi il signifie liberté absolue de la conscience individuelle: le protestant est celui qui proteste et^protestera toujours contre les empiétements illégitimes de tout pouvoir quelconque sur les droits de 1 individu. Il y a, en revanche, un catholique en tout homme qui ne possède pas en lui, dans son caractère et dans son esprit, dans sa vo- 'hmt^ et dans sa pensée, do quoi réagir avec durée contre^es empiétements, et par suite de quoi s^eor garantir. Catholicisme et protestantisme pourront •disparaître du globe sous leurs formes actuelles, tandis que l^spn^ catholique et l'esprit protestant ne disparaîtront pas ; causes permanentes et fondamentales, on les verra produire des effets conformes à leur -essence inaltérable. Les nations vouées au culte de rindividu continueront à exiger le progrès de l'individu ; celles que retient captives le culte de la centralisation gouvermentale, continueront à demander tout progrès à l'État. L'avenir décidera entre elles, il nous dif'a aveo lesquelles il entend faire alliance.
La France, à la fois révolutionnaire et servile a rencontre de 1 État, a témoigné du môme tempérament vis-â-vis de TÉglise. Nulle {Mort on n*a porté des coups si violents au trône et à l'autel ; en aucun pays on n'a vu Lautei et le trône se relever si promptement. La foi monarchique -a été sapée chez .nous pour ne plus se relever; cependaiit la forme iho-*
narcbique a survécu. Ainsi du catholicisme. Mais un peuple qui ya à confesse, fùtrce le sourire du scepticisme aux lèvres, a aliéné sa conscience. Or, que peut-il rester de 1 individu quand sa conscience est livrée ? Lorsque Tennemi a planté son drapeau au cœur même de la place, qui peut songer ^vou* loir encore défendre les ouvrages e.\térieurs ?
BÉFiEXIONS DIVERSES
C'est ropinion publique, c'est-à-dire rintérét gé^-
Tiéral formulé dans cette opinion, qui doit gouverner. Tout le monde est aujourd hui d'apcord sur ce point en théorie. Miis ce* principe se traduit prati* quemeilten un proljlèine à résoudre : trouver les moyens les plus propres à exprimer en tout temps les vœux de Topinion publique, afin que les gouvernants ne puissent s'éji^arer dans une voie où ils ne sauraient que succomber; car, ou l'a dit avec maison : les victoires définitives appartiennent à l'opinion. On peut lutter contre elle avec plus ou mdtns de succès; on peut toujours la combattre, on ne peut jamais la vaincre.
De,u-\ grands moyens s'oflrent mu nations mo-
derncs pour la manifestation de l'opinion publique : l'élection comme moyen périodique,la presse comme moyen permanent Mais ce sont là des ins-' truments faciles à fausser. Chez un gouvernement aux mains duquel, comme en France, la centralisa-tion administrative, intellectuelle et religieuse a mis un poids si formidable, la séduction est presque irrésistible pour ceux qui commandent d'agir sur l'élection et sur la presse, et de créer à leur profit apparent, mais à leur détriment réel, une opinion publique artificielle. Ce fut la faute et l'erreur capitale du gouTemementde Juillet, de s'être assis sur un suffrage incapable de donner autre chose que Fopinion d'une classe et Texpression d'une cat^orie d'intérêts ; encore la sincérité du suffrage, mime dans ces conditions restreintes, était altérée sans cesse par la part d'influence que le pouvoir préA nait dans les élections, soit diredtoent passes agents révocables, soit indirectement, en laissant le 4)hamp libre aux candidats sur* l'appui desquels il pouvait compter d'avance. On engendrait^ si une représentation de plus, en plus insuliisantC; et qui, au lieu de réfléter le sentiment public dmn sa plus grande généralité, établissait entrele p^s et rassemblée un schisme qui ne pouvait aboutir qu'à la ruine de la royauté constitutionnelle. La conclusion sera toujours la même pour tout régime, n'importe son origine et son nom, qui s'isolera de l'opiïftoii, L opinion publiqué pouvant être réduite au silence, mais non pas anéantie, le gouvernement quine l'a
pas pour lui, la i-encontre nécessairement contre lui.
Le premier intérêt d'un ^ouvemement qui -veut % durer est donc, non pas d*étouffer l'opinion publique en limitant ou en dénaturant ses deux organes principaux, mais d'élargir au contraire, et de perfectionner de tout son pouvoir ces grandes voies du vote et de la presse, qui conduiront vers lui les vœux des popy^btions, et le mettront en mesure de déduire avec i^gesse et intelligence, à une dis-r tança égale des extrêmes et dans une mesure convefaable de conservation et d'initiative, les réformes • imm^atement réalisables que réclament des intérêts l^i^^mes. Savoir 4iscerner outre les fruits mûrs etifceux qui ne le sont pas, cueillir les premiers et l^jifer au temps, à la liberté de discussion et à Texpérience le soin de faire mûrir les seconds, tel est le talent qui fait l'homme d'État sous tous les régimes et sous toutes les latitudes. Il n'attend pas que sa résistance ou son aveuglement ait soulevéj'ouragan révolutiopQaire et fait tomber pêle-mêle sur le soHes frfiits mûrs avec les fruits verts, Içs fleurs àpeiffe écloses et même les bourgeons. Ilnyapas dg|||^itique de résistance ^de politique de mouve*ment, comme ont paru le penser chez nous certains ^^prit's qui se sont décicrnés à eux-memej^ le titre i^ljhmnmrfT d'État. La pratique politique se compose dersaimir-llire autant que de savoir; elle réside ^ dans un tact heureux, qui avertit celui qui en est doué de ce qu/illaut entreprendre'et de ce qu'il faut
évitor. Toute la politique consiste h savoir capituler à propos devant l'opinion, à ne pas céder trop tôt, à ne pas résister trop tard. Le sens gonvememen* tal est donc, avant tout, celui de l'opinion ; un gouvernement qui sait discerner, au milieu de toutes les exagérations des partis, les éléments qui, à une époque donnée, constituent vcritablement la conscience publique, est un gouvernement vraiment représentatif, par conséquent solide. De pareils gouvernements n'ont rien à redouter de la liberté des élections ni de la liberté de la presse. Peuventils s'en passer? Non, car Topinion étant privée des organes nécessaires i)()ur se formuler, où ces gouvernements puiscraient-ils* les éléments sur ^squels ils exerceront leur sagacité ? Si un gouvernement s'oppose ii l'expansion de l'esprit public, n'est*ce pas une preuve, ou bien qu'il ne comprend pas la part qu'il faut faire à cet esprit dans le gouvernement lui-même et le secours inappré-* ciable qu il offre aux plus intelligents, ou bien qu'il ne se sent pàs en accord de pensée, de volonté et de fait avec la conscience nationale? Pour certaines gens, gouverner avec la liberté du vote et de fa dis*r T^ussion paraît chose intpossible, ou & coup sûiifKis difficile que de gouverner sans celte liberté. Onl'entend répéter tous les jours et sur tous les tons. Mais Un gouvernement qui craint la libre manifestation de l'esprit public, est un •gouvernement qui Sfe condamna lui-même. 11 s'a(5cuse de faiblesse. Sans idoute, il peut s'enfermer quelque lemi^s àfns la ei<*
tadelle du pouvoir, alors surtout qu'elle est fortifiée par les. remparts de la centMisation; mais comment espérer qu1f résistera longtemps à des assauts toujours plus multipliés et plus redoutables, et qui l'obligeront à s isoler de plus en plus de la nation? Un gouvernement qui se dénationalise de son propre fait, commet une faute irréparable et se perd sans ressource .
Il se peut néanmoins qu'un pouvoir auquel la popularité est acquise d'avance par le bénéfice de ses origines, conduis à son gré, dirige et restreigne, selon qu'il le juge à propos, abolisse mémo entièrement l'élection et la presse. La nation s'étant donnée à lui en bloc et d un seul coup , en maniant à son gré les organes du contrôle public, il agit encore en conformité de l'opinion. Mais ce gouvernement, à raison même de son immense popularité et de là puissance sansfrem q^ie cette popularité semble lui donner, court de i)lus grands périls qu'aucun autre. Habitué à trouverdansl opinion publique une servante empressée pour ses desseins, à rie rencontrer aucune résistance sous sa main ([ui pétrit à son gré les institutions et les intérêts, s il arrive que quelque jour cette opinion, inquiète d'un si grand pouvoir transmis en un jourfl'angoisse à un seul homme, vienne à regreiter 1 abandon si complet qu'elle fit d'elle-même et cherche à ressaisir en partie des droits qui sont la sécurité d'un peuple, comment un pouvoir, qui la trouva si soumise f ne se sentira-t-il pas disposé à la traiter '
en ennemie , dès qu'elle menacera de lui disputer le terrain qt elle lui laissa occuper tout entier? Comment surtout, dans la conscience d'une force re^putable, organisée à l'abri même et avec l'assentiment de l'opinion, ne sera-t-il pas tenté d'employer contre elle cette force venue d'elle, de son inertie et de ses découragements? En un . tel moment, alors que l'opinion se montre disposée à reprendre au moins une partie de ses droits, si le pouvoir leslui refuse, le divorce ne peut manquer de se produire, une fois établie en un point,, la divergence s'accusera de plus en plus, la ligne suivie par le gouvernement et celle parcourue par l'opinion iront eus écartant toujours davantage, jusqu*à ce qu'elles se rencontrent de nouveau dans un combat suprême.
Sépare-t-on le fruit delà racine, si Ton ne veut pas qu'il se corrompe et se dessèche? Or, le gouvernement doit être l'épanouissement progressif de l'opinion, racine et substance de la nation,
La presse et l'élection, la discussion et le vote, quand ils ne sont pas troublés, représentent le double miroir où se réfléchit une nation dans sa laideur comme dans sa beauté, dans ses vices et dans sa difformité aussi bien que dans ses vertus. En brisant les miroirs, peut-on rien changer à la physionomie nationale? Mieux vaut qu'un peuple se con- . naisse, afin qu'il se juge, et, s'il est possible, qu'il s'amende. C'est donc la plus grande sincérité du miroir qu'il faut tâcher d'obtenir.
Plus le vote sera libre et étendu, plus il dira clairement la situation matérielle, intellectuelle, morale de la société. Mais, en ouvrant le scrutin d élection à ceux qui ne sont pas nés à l'existence politique, & ces multitudes entassées dans la'misère intellectuelle et dans la misère physique , n'est-ce pas créer au proiit de l'if^noraace, et sou- Tent de l'immoralité, un surpoids funeste dans les destinées du pays? Ce péril a été mis en évidence par les résultats. Mais dans l'état où sont les choses, la suppression du suffrage universel, remplacé par le suOVa^e condilioiiiicl et restreint, créerait certainement des diiiicultés et des dangers plus grands que ceux dont son existence nous menace. L'imperfection du vote est celle de la société même, qu'il reproduit : c'est donc sur la société qu'il faut agir pour perfectionner Télection. La véritable réforme du suiTragc universel, c'est d'abord l'instruction Amiverselle. L'existence du suffrage universel sans rinstruction universelle est un fléau contre lequel les plus honnêtes, les mieux intentionnés et les plus habiles ne pourront jamais rien ; elle donnera toujours à une majorité d'ignorants le pas sur une minorité intelligente. Cependant l'instruction est peu de chose sans la moralité; la moralité, à son tour, est difficile sans un travail normal qui la soutienne, et qui permette à l'homme le respect de lui-même. Les problèmes de la démocratie sont nombreux, et ils sont difficiles. II ne s'agit de rien moins que d'élever, la condition des masses sous le rapport
intellectuel, moral et physique, éducation qui devait précéder, en bonne logique, rétablissement du sufFraf^c universel. Mais aujourd'hui que la masse a été mise, à tort ou à raison, en possession du droit de suffrage, elle ne l'abandonnera plus. Les critiques que Ton adresse à l'institution demeurent stériles ; on est en présence d'un fait qui a fait irruption largement dans Thistoire moderne, et qu'il est' impossible d'en retirer désormais : il faut donc l'accepter, et, dans les données mêmes établies par lui, chercher des remèdes possibles à ses plus grands écarts. Je suis convaincu que la décentralisation faciliterait beaucoup l'éducation du peuple, à laquelle toùt doit revenir en définitive, et qui pourra seule, à mesure qu'elle avancera, nous préserver des excès auxquels nous expose le manque de cette éducation. L'élection élargie est une arme redoutable , sujette h de funestes explosions entre les mains de l'ignorance. S'il est impossible de la rendre absolument inoflensive, mettonsnous du moins à l'œuvre pour diminuer les dangers qu'elle présente chez un peuple qui eti fait l'apprentissage sans avoir trouvé h s'exercer préalablement à la liberté , à la modération et à la justice, sous l'égide d'institutions locales et par la pratique des associations dont ces insti^ tutions favoriseraient le développement. Bien des problèmes qui semblent insolubles quand ils incombent h TÉtat, seraient assurément rapprochés de leur solution s'ils n'embrassaient pas tout un
pays dans un seul rayon, et s'ils pouvaient ôtre posés, selon les localités et les circonstances, sôus Teffort combiné des initiatives individuelles, d«s institutions communales et départementales, en un mot, dans dos sphères limitées qui permettraient de concentrer les moyens, et de les appliquer selon la diversité des exigences et des ressources locales.
Il en est des souifrances et des plaintes du peuple comme de certaines maladies ; en les empêchant de sortir et de se montrer sur 1 épiderme, on les contraint à refluer vers le dedans, et à se jeter sur les organes essentiels de la vie ; de dangereusos qu'elles restent toujours, on les rend ainsi mortelles. Au moment où elles semblent avoir disparu, et où le médecin se félicite d*un si brillant succès si aisément obtenu, on apprend que le malade est moribond.
He doi t--on pas restreindre la liberté de la presse ?
La liberté non pas ; mais ce qu'il faut toujdurs empêcher, par conséquent réprimer, c'est la licence, qui est Tinverse de la liberté et ne peut que la dé~ truire. Où finit la liberté, où commence la licence ? La liberté iiuit avec la discussion des idées, la licence commence avec les attaques aux personnes. La discussion la plus véhémente, la plus frénétique même et la plus absurde, reste dans les conditions de la liberté tant qu'elle ne porte que sur les opinions ; dès qu'elle s'exerce sur les personnes, fût-ce par la voie des insinuations les plus fines et les plus spirituelles, on «st déjà sur le terrain de la licence ; un pas de plus, et l'on rencontre la diffamation, le plus lâche attentat que l'homme puisse commettre énvers Thomme.
Ce qui importe à la liberté, ce sont moins les constitutions et les chai^tes que les institutions, et moins les institutions que les mœurs publiques, quî>i supportent tout l'édifice d'une nation. •
D'une constitution très imparfaite, un peuple né pour la liberté saura malgré tout tirer son indépendance i d'une constitution théoriquement bonne, un peuple qui n'a pas Tesprit et les mœurs de la liberté, tirera difficilement autre chose que la ser* Yitude.
Une constitution n*gst qu'un outil, et l'outil vaut
surtout par l'ouvrier. Ici, avoi; un instrument médiocre, produira une œuvre excellente, quand tel autre, avec un outil excellent, mettra au jour une œuvre médiocre.
On s'est toujours Ix'aucoup exagéré parmi nous a valeur des constitutions, et les vertus inscrites à
notre bénéfice — sur le papier. Si ces vertus ne sont pas écrites dstns les cœurs, leâ plus glorieux chiffons ne les y IVront pas entrer. II en coûte un peu plus d être libres, en effet, que de proclamer les principes de la liberté.
Voulez-vous enchaîner sûrement une nation par 1 amour de sa propre servitude ? Gouvernez-la par ses mauvais instincts et flatfez-la par ses défauts.
Voulez vous l'élever à la liberté, lui faire sentir le prix de soil indépendance et la dignité de son être ? Gouvemez-lapar ses qualités, et faites-lui ressentir ce qu'elle renferme de puisant et de généreux.
•Un peuple qui veut sincèrement la liberté, possède la liberté.
La liberté renferme nécessairement l'égalité, qui ne renferme pas nécessairement la liberté L'égalité peut être parfaite dans la servitude, la liberté est touiours incomplète avec le privilège qui ne tient pas de la nature des choses.
La liberté engendre l'inégalité, mais c'est par l'elTet de la nature des choses, et non comme conséquence de la loi. La liberté est en même temps rinégalité naturelle et Tégalité civile. Dès que l'égalité civile empiète sur les inégalités naturelles» elle marche vers le communisme, par conséqruent vers la plus odieuse, la plus insupportable et la plus funeste de toutes les tyrannies.
La vraie fraternité est Tassistance que Thomme libre prête à l'esclave, pour l'élever vers lui.
Tout privilège de nature «e traduit en obligation aux yeux de la morale ; mais ce n'est point là unedette qu'aucun gouvernement soit en droit d'exiger. Du jour où rÉtat en exigerait- raccomplissemebty l'obligation morale cesserait d'exister. C'est Thistoire de la poule aux œuls d'or.
Qu'une théorie issue de l'esprit rencontre l'intérêt, elle passera de l'état d'idée pure à l'état de passion, et la passion tend toujours à agir; mais toute action passionnée tend à son tour à s'exagérer, et toute exagération à corrompre par l'excès de la pratique le principe idéal qui fut le premier anneau de la série. Chaque révolution dans son développement offre cet enseignement.
Par l'idée, l'homme gouverne; par la passion, il est gouverné ; mais rien ne s aecomplit dans les fai(9 que par la passion. Un homme ou un peuple sans passions n'agirait plus.
L'esprit de parti est avant tout un esprit de dénigrement; sa tactique coi\pi0te à combattre les
idées en abaissant les hommes qui les représentent. Rendre justice à un adversaire semblé à l'esprit de parti un crime envers lui-même, un suicide; Malheur donc à celui qui s'encadre dans une coterie ! dùtril chercher sincèrement la liberté, c'est en esclave qu'il la poursuivra. Est-ce ainsi qu'elle veut être servie ?
Le principe do là liberté polilique est la fierté humaine. Le principe du christianisme est l'humi-
lité. En faut-il conclure qu'il y a incompatibilité entre la liberté politique et la religion chrétienne? Je ne le pense pas, car rhumilité du chrétioii est tuie humilité envers Dieu, non pas envers les hommes; et, d'autre part, la fierté derhomme libre est une fierté vis à vis de lui-même, ei qui l'empêche de rien accomplir doni il pourrait soulïrir dans sa pr.opre estime.
Certains esprits systématiques ont prétendu dé^
duii'c la liberté politique du cliristianisme. Assu- • rément la révolution religieuse a préparé les voies à la révolution, sociale qui s'est accomplie, ou qui est en train de s'accomplir chez toutes les nations chrétiennes; mais on commet une erreur égale en prétendant identifier ces deux révolutions, et en prétendant les séparer tout à fait. Il y a entre elles à la fois de.nombreux points de contact et des points nombreux de divergence.- Pour moi, je ne doute pas que la Révolution, à mesure qu'elle se comprendra mieux et s'installera plus largement dans les institutions, fera sortir de ses entrailles son couronnement religieux, et que cet idéal qu'elle développera de son sein , sans être infidèle aux prin- • ^ cipes les plus essentiels du christianisme et sansk
divoreer avec son génie fondamental, modifiera lar-* gemént néanmoins ces princjpes et ce génie luimême par une interprétation de plus en plus philosophique des symboles. Une chose unira le chris^ tianisme et la révolution : c'est Tidéal d^humanité, qui se trouve au fond de tous les doax, et le progrès is8U*de cet idéal. Le sentiment religieux deviendra celui de la solidarité, né de la conception^t de la poursuite de ce commun idéal.
La Révolution est la liberté militante; la Liberté est la révolution pacifique.
La logique véritable est toujours pratique, car elle consiste en un raisonnement juste établi sur dçs faits certains. Elle est un calcul dont lexpérience doit faire la preuve; si elle aboutît à des conséquences contraires à la pratique, c'est sûrement qu'elle a négligé un ou plusieurs chiffres dans son opération. On peut avoir dans l'esprit une grande justesse de raisonnement, et aboutir à Tutopie si
I expérience fait défaut. On peut, enrevandie, con-
nattrc les faits, etles mtil combiner dans le raisonnement par un défaut de justesse dans Tesprit. Des deux côtés, on ira à des conséquences erronées ; • mais dans le premier cas on aura manqué de science pratique et ce ne sera qu'une lacune à remplir; dans l'autre, on aura manqué de jugement» or. si li^jugcment est susceptible de se perfectionner, il n'est pas susceptible de s'acquérir; le man« que de jugement représente un yice oirganique dans la conformation intellectuelle.
Souvent les hommes dénués d'imagination passent, ou se font passer pour des hommes pratiques. Dans la» sphère restreinte de leur horizon visuel, ils le sont en effet; aucim mirage ne trouble leur vue. Mais quels pauvres praticiens que ceux auxquels il n est pas même donné de s'égarer! Avec eux le monde resterait éternellement en place.
Tout esprit qui généralise est philosophique.
L'homme sera toijgours perfectible, parce qu'il ne sera jamais parfait. La perfectibilité est de
son essence, non la perfection. Tout progrès nouveau fait jaillir de nouyelles imperfections, et d'uue nature égale à la siemie.
Le mécanisme des majorités, qui domine souverainement le monde politicpié moderne, est un mécanisme très grossier, que je ne puis considérer que comme transitoire.
Autrefois les minorités opprimaient la majorité; la majorité aujourdliui opprime les minorités. Cela vaut déjà mieux sans doute; mais la nécessité d'un système pareil accuse encore l'existence d'un état de barbarie relative dans nos sociétés Les majorités ne sont que des béquilles dont le corps social, ne pouvant reposer encore d'aplomb sur la liberté iQême,se sertpour marcher vers cette liberté.
Tout contrat social peut promulguer, mais il ne peut pas créer la justice, qui est née avecTliomme.
Le contrat, susceptible de revêtir des formes très multiples, ne doit être que Tapplication consentie du principe de justice, éternellement identique en lui-a3xême, à la diversité des cas études situations qui naissent du mouvement des sociétés.
De ce que la justice n'est point pratiquée, en résulte-t-il que la justice n'existe pas?
Combien d'architectes construisent au mépris des lois qiy régissent l'équilibre des forces? Ces lois sont-elles moins immuables? Non, elles existent, et prouvent leur e;cistence en détruisait l'œuvre qui les ignore.
Il n'y a qu un droit, dont tous les autres dérivent : le droit d'exister. Formuler les conditions générales (le rexistence humaine, c'est formuler le droit. L'existence de l'homme est à la fois physique, intellectuelle et morale. Cette division éM)lie, celle des droits en résulte tout naturellement. Les moyens de réaliser ces droits sont la liberté du travail, matériel, celle du travail intellectuel et celle du travail moral. Le progrès collectif est dans un
accroissement toujours plus considérable des biens matériels, intellectuels et moraux dont s'alimente la société. Le progrès indrviduel est la participation de plus en plus grande que chacun prend à ces biens. Entre le progrès collectif et le progrès individuel il y a la justice, chargée de les mettre €n rapport ; car la justice n'est autre que la faculté pour tout individu de s'approprier, selon son vouloir et sa capacité, les biens que Téchange social fait incessamment circuler. On développera donc la justice, et avec elle le progrès collectif et le progrès individuel, en ouvrait à Téchange des voies toujours plus larges et plus rapides. L'échange est à la société ce que la vie est à lorganisme. Echange diatériel, intellectuel et moral, voilà ce qui joint l'individu k la communauté, la multiplicité à Tunité, et leur permet de se pénétrçr constanmient sans jamais se confondre.
Le progrès est indispensable pour unir le droit reconnu au droit réalisé. Promulguer le droit au travail sans mettre entre les mains de tous les instruments du travail, n'est-ce pas soulever gratuitement des révolutions sans issue? On a commis . cette faute, et les conséquences se sont bien vite présentées. Il eût mieux valu chercher les moyens
de développer le travail, et surtout de le moraliser.
Les prop;rcs mécaniques, l'association des travailleurs poux* une assistance réciproque, l'initiative généreuse des chefs d'ateliers, enfin un plus grand développement des échanges, et par suite de la
production, tels sont, ce me semble, les prin^ cipaux éléments qui serviront à développer et h
moraliser le travail.
Ce n'est point là, on l'imagine, une œuvre à réa* liser en un jour, ni par Tapplibation de quelque système général et préconçu. Gardons-nous surtout de l'intervention exagérée de l'État en une question aussi délicate, qui doit se résoudre parla science' et par la liberté. Il est toujours à craindre que, par l'effet des tendances de notre esprit et par celui de notre organisation politique, un gouverne-^ ment mal avisé, quoique de bonne intention, ne veuille trancher d un coup d'autorité un nœud si compliqué, et imposer au travail ses conditions. L'avenir se dessine déjà faiblement dans le présent; les semences d'une meilleure organisation germent çà et là dans le chaos douloureux auquel ♦ l'industrie est encore livrée. L'association des ouvriers est ébauchée dans les caisses desecours, dans les caisses de retraite, dans les assurances mu- . tuelles de toutes sortes, que les salariés commencent à former entre eux pour leur mutuelle garantie, et sous la tutelle discrète des patrons. Ce . mouvement, dans ses infimes débuts, présage un meilleur sort aux populations ouvrières.
Des associations de crédit, où le travail commanditerait le travail, ont été essayées déjà. Le succès n'a pas répondu à de trop fastueuses promesses; néanmoins on peut espérer (ju'un avenir prochain reprendra des institutions pareilles, et qu il pai*-
Yiendraà les rendre viables. Les fautes commises par trop de précipitajtion et des visées trop ambi- 'tieuses serviront à éviter les écueils où ces associations ont sombré, et Ton iinira par découvrir, avec le secours de l'expérience, des combinaisons capables de satisfaire en une certaine mesure à ce problème fondamental de la démocratie moderne : créditer le travail par le travail. La question reste à Tétude, mais elle mûrit en plus d'une intelligence.
L'institution des prud'hommes est à mes yeux d'une portée trop peu comprise en ce qui concerne les améliorations que la liberté, la science, et le rapprochement entre patrons et ouvriers amèneront certainenaent dans le giron des intérêts matériels. Pourquoi ne pas étendre les attributions de ce tribunal mixte, institué pour juger les différends entre ouvriers et patrons? Je ne vois pas ce qui empêcherait qu'on lui soumît des quesiions relatives • à la fixation des salaires, c'est-à-dirè aux contrats entre ceux qui travaillent et ceuif qui font travailler. Serait-il donc absolument impossible que patrons et ouvriers s'entendissent pour nommer des délégués chargés de débattre et de régler équitablemént, pour ' les uns comme pour les autres, les conditions du travail, selonles temps, les localités, les circonstances diverses et variables qui s'offriraient à leur appréciation? Cela vaudrait infiniment mieux que de faire intervenir l'État dans ces questions dont la liberté réciproque doit Atre l'unique juge, et d'aller jusqu'à supposer, comme suprême remède, le pouvoir cen-
tral agissant pour fixer uniformément, c'est-à-dirQ arbitrairement, un taux mmimum des salaires.
Cela vaudrait mieux aussi que l'établissement des coalitions d ouvriers ou de patrons, dont la loi a voulu préserver l'industrie française, mais qui, en d'autres pays, altèrent si profondément les rapports entre l'atelier et le chef d'industrie, et, quoi qu'on fasse, garderont toujours une apparence d'oppression et dë haine, dont on craint de voir se revêtir Texercicc môme de la liberté. Patrons et ouvriers choisissant des délégués, auraient nômmé des arbitres k la décision desquels ils se seraient d'avance soumis. Je ne me dissimule nullement les difficultés pratiques d'une institution semblable; si elleparatt impossible aujourd'hui, elle sera peut-être moins éloignée de sa réalisation, le jour où les associations ouvrières, fondées sur la mutualité et à l'abri du patronaj^o des chefs, en auront préparé les éléments les plus indispensables.
•La société est une mutuelle assurance pour la liberté du travail^ pour la liberté de la pensée et de la conscience. Periectionner cette assurance par tous les moyens possible et selon fous les modes
que la variété des situations doit lui imposer, c'est
donc, qu'on le sache ou non, le but où va toute institution fondée en vué de satisfaire à lalilicrté.
Qu est-ce que la bourgeoisie ? Le capital. Qu'estce que la démocratie ? Le salaire. Qu'est-ce que le capital dans son origine? Le salaire accumulé, le travail épargné, c'est-à-dire l'économie. Tout salaire aspire à se convertir en épargne; tout travailleur veut s'enrichir, tout démocrate, par conséquent, veut passer bourgeois.
L'antagonisme entre le capital et le salaire, entre la démocratie et la boui geoisie, n'est*nullomentune opposition de principe. La racine est identique, et cette racine est le travail. Ameuter le capital contre le sahiire, ou bien le salaire contre le travail, revient à armer le travail contre le travail et à troubler la société dans son véritable fondement.
Du pain et de l'instruction, voilà ce que demande la démocratie ; et voilà ce que la bourgeoisie intell igente doit s'efforcer de lui procurer, si elle ne
veut pas 6tre brutalement écrasée par lès multitudes. La démocratie qui s'isole de la bourgeoisie se résout en démagogie ; la bourgeoisie qui s'isole de la démocratie s'enferme dans un égoïsme funeste, elle tourne à la plutocratie ( 1 ).
Quand la monarchie ou gouvernement d'un » seul, ditAristote (2), a pour objet l'intérêt général, » on la nomme vulgair^ement royauté. Avec la même n condition, le gouvernement de la minorité-, pour- » vu qu'elle no soit pas réduite k un seul individu, » c'est l'aristocratie, ainsi nommée, soit parce que I» le pouvoir est aux mains des gens de bien (3), soit D parce que le pouvoir n*a d'autre objet que le plus » grand bien de l'État et des associés. Enfin, quand 1» la majorité gouverne dans le sens de l'intérêt gé-
néral, le gouvernement reçoit comme dénomi- )) nation spéciale la dénomination générique de tous » les gouvernements, et se nomme république (4),
y) Los déviations de ces gouvernements sont : la » tyrannie, pour la royauté ; l'oligarchie, pour l'a- » ristocratie ; la démagogie,i)Our la république. La » tyrannie est une monarchie qui n'a pour objet
(Ij Règne de l'argent.
{%) Politique, livre ni, chap. 5«
(3) Le mot est pris en grec dans la pureté de son acception originelle.
(4} Res publka^ chose publique.
)) que l'intérêt personnel du monarque; Toligar- » chie n'a pour objet que rintérct particulier des ri- )» ches ; la démagogie, celui des pauvres. Aucun de » ces gouvernements ne songe à l'intérêt général. »
« Dans les démocraties où la loi ^^ouverne,» dit ailleurs le grand philosophe (4), il n'y a point de p démagogues, et les citoyens les plus respectés )) ont la direction des aflaires. Les démagogues ne m se montrent que là où la loi a perdu sa souverai- » neté. Le peuple alors est un vrai monarque, uni- D que mais composé par la majorité, qui règne, non » point individuellement, mais en corps. Dès que le » peuple est monarque, il prétend agir en monar- I) que, parce qu'il rejette le joug de la loi, et il se
fait despote ; aussi les flatteurs sont-ils bientôt en » honneur. Cette démocratic'est dans son genre ce » que la tyrannie est à la royauté. De part et d'autre, n mêmes vices, même oppression* des bons ci* » toyens : ici les décrets, là les ordres arbitraires. »i De plus, le démagogue et le flatteur ont une resri semblance frappante. Tous deux ils ont un crédit » sans bornes, Tun sur le tyran, l'autre sur le peu- )) pie ainsi corrompu,
(1) Livre VI, chap. 4.
L'Église a toujours considéré le mariage comme un sacrement. «Ce qui a été lié dans le eiel,i» ditelle, t< ne peut être délié sur la terre. » En consé- ({uencc, ollo proscrit le divorce.
De quel droit l'État l'a-t-il rét^li ? En vertu de quel principe a-t^il proclamé en France Findissolubilité du lien conjugal? L'Etat s est chez nous substitué à l'Église en ce point, çomme en beaucoup d'autres : il a créé, de par l'autorité du maire, un sacrement civil. L'État a remplacé l'Église, quant au mariage ; le maire a remplacé le prêtre, le code le droit canon; l'institution du mariage, devenue civile, n'en est pas moins restée catholique en son essence. ^
Mais ce qui était dans l'Eglise une conséquence ]o^(i(iue d'unprincipe une fois admis, crée vis-k-vis de l'État une contradiction flagrante. L'État, en effets établit en principe (|ue le mariage cesse d'être à ses yeux uu sacrement pour devenir un contrat. Ce contrat repose uniquement sur le consèntement mutuel des parties contractantes, dont l'État, par l'organe de l'oliicier municipal, ne fait que prendre acte sur ses registres. L'État constate, il ne lie pas; ce qui lie, ce qui foriae le nœud conjugal, il l'énonce lui-* même nettement, c'est le consentement respectif des époux. Gomment sV prend-il dès lors, sans se contredire, pour empêcher le contrat de se dissoudre comme il s est formé, par 1 effet d un consentement mutuel légalement constaté?
Si l'on cherchait bien, on trouverait partout l'État sortant ainsi du domaine civil et faisant irruption sur celui de la conscience, pour juger souverainement des questions qui appartiennent à l'ordre moraj.
En voici un exemple encore aussi frappant que celui du mariage.
La propriété a été définie essentiellement, le droit de jouir et de disposer de la chose. Nul ne devrait donc être empi^ché dans cette faculté que par une nécessité générale, déduite des conditions qui gouvernent souverainement Texistence politique des sociétés. En d'autres termes, l'expropriation ne devrait jamais être prononcée que pour cause d utiliié publique.
On lit cependant dans notre code (I) :
Les libéralités, soit par acte entre vifs, soit n par testament, ne pourront excéder la moitié des
» biens du disposant, s'il ne laisse à son décès n qu'un enfant légitime; le tiers, s*il laisse deux 1» enfants; le quart, s*il en laisse trois ou un plus » grand nombre.»
(1} Article 913.
Qu'est-ce à dire? que TËtat dispose des biens du père pour la moitié, pour les deux tiers et même pour les trois quarts. Gette^ expropriation a*t*elle lieu pour cause d'utilité publique ? Non ; elle constitue une intervention arbitraiire de l'État dans le domaine de la morale et de là conscience privée; elle atteint deux fois la liberté individuelle, car elle empiète sur l'autorité du propriétaire et sur Tautorité paternelle; c'est du communisme dicté par une intention généreuse, mais c'est du communisme dans toute sa pureté.
Disposition utile, dit-on, sage et prudente. Je le veux l)ien, quoiqu'il y ait beaucoup adiré là-dessus. Mais, si l'on fait intervenir ainsi l'État en faveur des enfants contre les pères, pourquoi rester en chemin et ne pas autoriser le pouvoir à s'emparer des enfants chaque fois qu'il le jugera utile dans leur propre intérêt? Au bout de cette perspective, il y a la République de Platon et la Communauté lacédémonienne« On a voulu sauvegarder la famille, et l'on se trouve dans une voie qui , si elle était poursuivie, conduirait directement à l'abolition de la famille.
On considère comme un progrès profitable à la .iberté la séparation du pouvoir civil et dù pou-
voir religieux. Pourquoi alors confondre en tarit de choses capitales le pouvoir civil et le pouvoir moral, rautori té acceptée de la conscience avec Pautorité subie du magistrat? La morale et la politique se touchent; c'est une raison déplus pour veiller à ne les point confondre. Cette forme de Tabsolutiâme qui confond la morale et la politique, étant la plus séduisante, est peut-être aussi la plus dangereuse. Rappelons-nous toujours le mot deBenthàm : «La morale et la politique ont le môme centre, mais ils n'ont pas la même circonférence. »
Qui respecte la conscience doit désirer qu'elle soit dégagée des étreintes de la loi civile, et placée au sein de cette société impalpable, mais supérieure, que contractent entre elles, sans qu'elles se soient concertées, les âmes éprises de l'idéaL
Améliorer la condition extérieure des individus, en négligeant d'élever leur condition intérieure, c'est travailler à accroître leur servitude.
La morale consiste théoriquemoDt à appeler les choses par leur nom, c*esi«à-dire à exprimer le
véritable rapport où les choses se trouvent au regard des exigences permanentes de la nature humaine. Sî j'appelle juste ce qui est ii\ju8te/ grand ce qui est petit, vrai ce qui est erroné, libre ce qui est opposé à la liberté, je renverse ou j'altère ce rappoirt naturel ; la nature des choses n'est pas exprimée, et avec la vérité disparaît la morale.
La morale consiste pratiquement à vouloir et à agir conformément à la nature des choses. Un peUr ' ' pie immoral sera, pour ce motif, toiyours esclave.
La liberté triomphe dans tout ce qui élargit et élève râme de Thomme.
Le progrès des richesses matérielies n'est un auxiliaire de la civilisation qu'autant qu*il se met au service de la liberté, dont le principe est situé plus haut iqpie le sien. Autrement, loin de délivrer les peuples et les individus, il multiplie leurs chafaies.
Le véritable luxe est la richesse soumise à l'art. Ce luxe a brillé d un éclat magnifique à Tépoque de la Renaissance dans les républiques italiennes. Aujourd'hui c'est l'inverse qui se voit; Tart sert la fortune et la richesse corrompt l'art, au lieu que l'art élève la richesse et l'inspire.
Qu'est-ce que le matérialisme? la pensée et le sentiment sôumis à la sensation, c'est-à-dire le
renversement de la nature des choses, le mensonge , et par suite la corruption. En cette situation, l'art et la sciei)ce portent le joug de la matière; lasot-
tise et rignorance oppriment le savoir et l'esprit; la vulgarité écrase de sod pied brutal les fleurs délicates du sentiment. Quand passe le million, savants et artistes s'inclinent; comment le million ne se eroirait~il pas supérieur à tout ce qui s'abaisse devant lui et court le servir?
• On peut triompher m^rne de layieillesse. Le secret pour cela consiste à s'attacher, non pas à des formes transitoires' et restreintès de la vérité, de la justice et de la beauté, mais à la vérité, à la justice et à la beauté elles-mêmes. Ainsi l'on sera préparé à aimer d*avance toutesies manifestations où ces choses éternelles pourront apparaître, et l'on rajeunira sans cesse par leur rajeunissement
Ce qu'on nomme les convenances représente en
général ce qui ne vous convient pas, mais ce dont on n'ose convenit que cela ne vous convient pas. Ce sont des fictions sociales que la société observe
collectivement, par une sorte d'hypocrisie convenue; et dont chacun aspire indiYÎduellement à s'affranchir.
Ce cpii est important, ce n'est pas l'opinion que l'on afliche, ni même celle que Ton a; mais c'est la source de cette opinion. Un homme peut montrer ce qu'on appelle des opinions libérales, et rester l'esclave d'un tempérament despotique, à l'opposé de tel auire qui exprimera des opinions despotiques, mais dont les sentiments seront naturellement libéraux.
L'organisme social, comme Forganisme individuel, se conserve en se renouvelant. La conservation sans le progrès, le progrès sans la conservation sont deux non sens qui se valent.