LEURS RAPPORTS AVEC LA LIBERTÉ
Sous aucune lormc la liberté de l'homme n'est absolue.
• Matériellement, elle se limite par la nature des
choses et par l'ignorance de l'individu. 3Ioralement, par. le frein que l'individu s'impose jdan$ la conception du devoir. Politiquement, .elle se cir*.
conscrit par le droit.
: Le droit ^st i'intér&t général fomiulé. L'Etat est cet intérêt transformé en puissance ; il est le droit
anno pour la soumission des volontés récalci-. trantesv
: n en i*ésulte que la définition de la liberté po».
liiiquo est celle du rapport qui doit exister entre r£tat» représentant armé du droit, et Tiudividuen. possessioii de ses puissances naturelles.
Le droit est réiement commun des libertés individuelles. Pour formuler le droit; il faut donc extraire de Tensemble des yolontés particulièrl&s ée qui constitue la condition générale de leur exercice. . Les volontés se distinguent selon les organisations et les aptitudes ; mais elles se Relient et s'identifient .p^r une commune aspiration, qui est l'existence. La . diversité dans les tendances forme la matière des " libertés individuelles; de Tunité qui réside dans la • commune aspiration résulte la substance do la liberté collective, celle du droit et de Tautorité politique, le fondement de l'Etat.
Pour organiser l'Etat, il faut enlever à chaque . pvûssapce individuelle ce qui tournerait contre les nécessités de l'existence collective, c'fest-à-dir© resserrer la liberté naturelle dans les limites de . la . • liberté politique. Une double possibilité, sé pré«sente ici. L'Etat peut exiger des libertés iiidividuelles un sacrifice plus considérable que ne le commandent les strictes conditions de la justice ; où bien, il peut laisser h ces libertés au delà de m qui est indispensable pour l'établissement du droite. Dans le premier cas, l'Etat absorbant l'individu aii-delà des nécessités sociales, se constitue dîrec^ tement pour cette part à l'état d'absolutisnte. Ulans le second cas, l'Etat n'opprime pas directement, mais il laisse l'oppression se réaliser par le fait, des yolontés individuelles ; il est despotique indirectemmt par le laisser faire. ' L £tat peut donc exercer un doubla despotisme,
par trop de puissance ou par. trop de faiblesse ; Vm direct, l'autre indirect, un despotisme du plus et
un despotisme du moins.
Un péi4>le qui. veut installer chez lui et retenir la
liberté, doit éviter les deux excès avec un soin .(égal : enlever aux libertés primitives tout ce qui est indispensable à la garantie de ces libertés contenues dans les bornes de la réciprocité, et ne leur enleyer que cette portion de leur activité spontffidée.— Limite très délicate' à fixer en théorie, mille fois plus délicate, impossible peut-être à établir et à conserver dans la pratique des choses. - L'équilibre parfait n'existera chez aucun peuple; mais le défaut d'équilibre se montrera plus ou moins gran^d chez Tun ou chez Tautre. Selon Tinstinct national' et la tournure de l'esprit, celui-ci inclinera plus volontiers vers la liberté individuelle, à laquelle il sera disposé à fg^ire plus large part, celui-là vers Tautorité collective, à laquelle il laissera prendre le pas en des empiétements toujours glus considérables. Les peuples, ainsi que les individus, ont feur pente qui, s'ils n'imposent •à temps un frein à leur propre génie, les mène à leur perte.
La France est aujourd'hui plus que jamais enfoncée dans l'absorption de l'individu par l'Etat. Toutes les issues de son histoire sont venues aboutir, comme en un carrefour, h une centralisation formidable, et dont nul peuple, même Rome, n'avait encore fourni l'exemple. Cette centralisation à ou-
trance a déjà fait courir mainte aventure à la liberté ; elle la menace de périls plus grands encore,
et d'autant plus diniciles à conjurer, que la nation ne semble pas voir l'abîme qui lui renvoie l'image de son propre génie, sous la forme d'un système trop uniforme dans sa symétrique ordonnance pour laisser une place réelle à cette diversité vivante qui a toujours marqué l'épanouissement dés forces individuelles au sein des sociétés où l'Etat est demeuré dans les limites de ses attributions légiti-n mes. Dans ce système où elle s'est enfermée, la France croit reconnaître la liberté, et elle ne trouve, en réalité que la discorde dans l'anarchie ou l'égalité dansrasservîssement.Laliberté s'y essaie vainement; elle surgit pour disparaître bientôt sans, avoir rencontré ses assises. Le centre oii peut seul re-. poser un pareil système est la dictature; la France en a fait toujours la stérile expérience, après les. oscillations des soulèvements populaires.
' Les grands peuples se forment, ainsi que lés grands fleuves, par le concours tle divers affluento. Les courants opposés luttent jusqu'au jour où iU sont entraînés déUnitivcment par celui que sa puissance destinait à maîtriser leurs directions. Chaque peuple se creuse son lit et suit sa pente.
On sait les afiluents de source diverse qui ont contribué à former le peuple anglais. JUa nation française s^est constituée par le concours puissant de la Gaule, de Rome et de la Germanie. C'est Rome qui a fini par triompher dans les idées'comme dans les faits: Elle a célébré sa résurrection dans notre histoire, qui de la sorte est devenue, à plus do quinze siècles de distance, comme une prolonga-* tion de la sienne. Elle a vécu parmi nous en traits impossibles k méconnaître ; après s'être cherchée dans Louis XIV, elle s'est installée au cœur de la. Révolution; enfin on Ta vu s'incarner, comme un éblouissant anachronisme, dans Napoléon. Borne s'appelle centralisation et conquête. Depuis que la féodalité, œuvre de race germanique, a été sapée san$ retour par la monarchie devenue absolue, elle s*est montrée de nouveau à découvert, plus puissante qu'au jour où elle soumettait à son génie et à ses armes la Gaule rebelle ; car elle a témoigné par son réveil qu'elle avait cette fois aci^ompli une conqut^te assurée parla complicité du vaincu d'au-» trefois, devenu son allié. Si notre humeur est restée gauloise, tous les produits supérieurs denotre intelligence, les œuvres classiques de notre lit-
térature, notre législation, nos histitutions politi- . ques et administratives, sont marquées à Teffigie inçMtestable de la raee lfttine.
Avant d'expirer, submergée dans les flots de rinvasion barbare, Rome avait inoculé son esprit h M Gaule, él buriné sur le fond ardent et impressionnable du tempérament celtique l'empreinte inflexible de son génie centralisateur : préparant ainsi paYmi nouSf et disposant d'airanee le moule où devaient se fixer, après l'élimination du système féodal et germahique, superposé mais non implanté siir le sol gaulois, les lignes dominantes, de. notre caractère et 'de nos destinées. Quand les hordes germaines eurent débord.é sur le champ de bataille de César et de Tercingétorix, le mrade gallo-romain sembla disparaître comme sous une avalanjche. Mais Tinvasion franque» ne put changer les qualités essentielles des populations qu'elle recou^ vrai t, ni faire disparaître les semences que la conquête romaine avait jetées pour Tavenir dans le sillon creusé par l'épée. Ces germes, dès le douzième et le treizième siècles, devaient préluder puissamment à leur épanouissement dans Thistoire moderne, et montrer par là tout à la fois leur én'ergie propre et leurs rapports avec des populations qui, après les avoir subis par le fait de la violence, devaient les accepter insensiblement par la vertu des affinités préexistantes. L'esprit centralisateur de Rraie avait rencontré bonne teite ilans la brillante inconsistance du Gaulois.
Si l'on étudie avec quelque attention le génie do la France moderne, on y reconnaîtra, indissolublement mêlés, rélément gaulois. et l'élément romain, le Celte et le Latin; 1 un prépondérant dans les qpialités gui appartiennent surtout au caractère;, l'autre, manifesté dans celles qui relèvent particulièrement de rinlelligence. On leste suipris au premier coup d*œil qu'une part si importante accordée dans le passé de la France à la race germanique n'ait pas donné à cette race, dans la formation du oaractère et du génie national, une influence correspondante à son intervention dans les faits. Le passé cependant n'est pas sur ce point en désaccord avec le présent, qu'il explique au contraire et justtBe. Il en est des races comme des substances dont la chimie constate les relations; si quelquesunes se montrent siitc^tibles de s'amalgamer, d'autres restent éternellement séparées; la pression extérieure et les circonstances peuvent les rapprocher, non les fusionner. La race latine et la race germanique se repous.scnt en vertu d une opposition fondamentale. L'une se caractérise avant tout par. l'inAinct de l'unité et du nivellement, Tautre par l'amour opiniâtre de la diversité et de l'indépendance individuelle. La sociabilité, qui constitue le trait distinctif du caractère gaulois , en portant les existences individuelles à se rapprocher pour se dissoudre enfin dans la vie collective, ne pouvait que favoriser une alliance définitive entre l'esprit unitaire de Rome et le caractère gaulois. Si
Digitiz
Ton y joint l'amour commun des armes et de la • gloire, on comprendra à quel point les siècles devaienl cimenter avec force une union ainsi préparée. Entre le Gaulois et le Germain, au contraire, les points de contact font défaut, alors que les oppositions abondent. Peut-être que livré à lui-mfime, le Gaulois eût servi d'intermédiaire entre la race latine et la race germanique, et les eût fait rentrer dans un ^semble national où leurs tendances ex* clusives se fussent tenues en échec pour produire le peuple le mieux équilibré, le plus puissant et le plus'civih'sateur de la terre. Mais lorsque les Francs envahirent la Gaule, celle-ci avait subi déjà, puis ressenti et accepté, après jcinq siècles de domination, la supériorité de la cité maîtresse du monde. Rome avait pesé sur elle de tout le poids de sa masse et de toute l'autorité dtee civilisation achevée; elle s'était incrustée dans les institutions et dans l'esprit des vaincus, elle était prépondérante, et elle le resta. Le Gaulois ne s'allia pas aux nouveaux conquérants pour repousser les anciens ; il ne combattit pas l'esprit centralisateur de Rome par le génie individualiste propre aux race& germa* niques; il se ligua au contraire avec Rome contre les conquérants barbares, et ne subit jamais, à l'en-.» contre de ces derniers, que la loi du plus fort. Le Germain, prépondérant par le nombre, ne le l'ut point par cet ascendant moral auquel appartiennent les victoires définitives. Il couvrit la Gaule de ses institutions, mais il ne rencontra pas dans
les dispositions des vaincus un fondement durable pour SDH établissement. Son œuvre capitale, et le mot suprême de son organisation, la féodalité, ne fut qu'un édifice improvisé sur le sol; édifice que deyait saper lamonarchie, sortiedeluipourledétniire, et dont la révolution, marquée au front du sceau irrécusable de la centralisation latine, emporta sans retour les derniers vestiges. En opprimant ien commun le génie de Rome et celui de la Gaule^ l'invasion barbare acheva de les mêler par le sentiment d'une conmiune servitude. En régénérant par une jeune sève le sang vieilli de la race latine, épuisée et affaiblie par l'excès môme de ses succès, elle alimenta la force même qui devait la renverser et s'asseoir sur ses ruines. Roine restait en possession de l'àme de la Gaule ; elle fit bien voir par la suite que la France appartenait a son esprit, et que c'était a elle à manier les leviers formidables delà monarchie et do la révolution, identifiés dans sa main, pour les appliquer, selon la pente de ses instincts indestructibles, à la même tâche qu'elle poursuivit jadis : l'uniformité et le nivellement.
La liberté est aflhire de caractère bien plus que
d'intelligence. Il n'en est pas autrement en ce poiot des peuples* que des individus. Tel qui dépasse par Fintelligence son voisin, toute sa vie durant restera asservi à l'inconsistance de son caractère; tandis que tel autre, évidemment intérieur par. l'esprit, saura demeurer en équilibre, et résister, par l'aplomb d une volonté patiente, à l'influence excès- .»Te du dehors, à la pression des hommes et des événements.
Ën toute existence, soit individuelle, soit nationale, . un examen attentif fait reconnaître, sous les vicissitudes , les métamorphoses et les variations les plus apparentes, quelque chose de stable qui se développe sans discontinuité à travers Fhistoire, comme un fil intérieur soutenant tous les anneaux de la chaîne où se déploie la destinée d'un peuple. Ce fil, que l'individu ni la nation ne sauraient rompre dans leurs plus violents efforts sans se détruire eux-mêmes,, est celui de la tradition : et cette tradition représente Tidentité dû caractère, maintenue au mépris de toutes les diversités auxquelles la vie individuelle ou nationale se trouve assujettie dans ûon conflit avec les conditions extérieures qui lui servent de milieu.
On peut donc le dire sans exagération : Tartisan essentiel de la (^estinée, soit d*un peuple, soit d'un individu, c'est son caractère. A lui appartiennent les victoires ou les défaites qui élèvent ou précipitent définitivement les hommes et les nations. Ce qui
ne concorde pàs avec lui peut exister, non du*
rcr; ce qui est d'accord avec lui a des assises de granit. La substance peut venir du dehors en éléments nombreux et variables, mais le caractère, moule intérieui- impossible à briser, la façonne en se Tassimilant, et finit toujours par la ramener au type qui constitue l'individu ou le peuple. Les événements et les conditions extérieures ne sont que l'accident dans la vie individuelle ou nationale ; la fatalité ou le bonheur des peuples et des individus réside avant tout en eux-mêmes.
Or, le caractère gaulois, par ses qualités comme par ses défauts, offrait tout à la fois un appui et uneproie à l esprit réglementaire do Rome.
Le génie gaulois (1 ), ditM. Henri Mai tin, apparaît » un et identique dans l'histoire; ses caractères prin- » cipaux sont une cxtrcmc activité morale ot physi- D que; plus d'ardeur que de persévérance dans Tap- » plicationdo cette activité, prompte à changer d'ob- » jets ; une valeur bouillante cl téméraire ; une so- » ciabilité, un ihtérèt pour tout ce qui se passe dans » le monde, une tendance sympathique, extraordi- » naire dans ces âges d'antagonisme où le genre » humain s'était divisé en groupes exclusifs et hos-
(1) Ué la France, de ton génie et de ses destinées. ~ 1S47.
» tiles, sociabilité et sympathie que les Grecs seuls » partageaient avec les Gaulois, mais qui, chez ces 10 derniers, étaient paralysées dans leurs heureux résultais par un développement de personnalité )» intraitable (I) ; un esprit d'imitation dans le bien » et le mal, procédant de la sociabilité ; une ima-> 1» gination brillante ; une vivacité d'esprit mêlée 31 de pénétration et de légèreté railleuse ; une mo- » bilité singulière en ce qui concerne les personnes 3> et les choses extérieures, etc. »
Voici un autre tableau, ti^acé par la main trop tôt glacée d^m homme qui a possédé parmi nous, à un degré rare, Tamour et l'iatelligence de la liberté (2).
« Quand je considère cette nation en elle-même, 1» je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des » événements de son histoire. En a-t-il jamais paru » sur la terre une seule qui fut si remplie de con* «» trastes et si extrême dans chacun de ses actes,
plus conduite par des sensations; moins par des
(1) Nous appelons cela la vanité gantoise, très différente de la force dindividualité, qu'elle tend plutôt encore à diminuer qtt*à accroître.
(2] 11. de Tocqueville. — VÀtuiien Jiégime et la Révolution^
» principes; faisant ainsi toujours plus mal où
• » mieux qu'on ne s'y attendait, tantôt au dessous » du niveau conunun de Thumanité, tantôt fort au 1» dessus; ce peuple tellement inaltérable dans ses » principaux instincts qu'on le reconnaît encore » dans des portraits qui ont été faits de lui il y a TU deux ou trois mille ans, et en même temps telle* » ment mobile dans ses pensées journalières et n. dans ses goûts qu'il finit par se devenir un spec- » tacle inattendu à lui-même, et demeure souvent » aussi surpris que les étrangers à la vue de ce m qu'il vient de faire ; le plus casanier et le plus n routinier de tous quand on Tabandonne à lui* » même, et, lorsqu'une fois on l'a arraché malgré » lui à son logis et à ses habitudes, prêt à pousser » jusqu'au bout du monde et a tout oser; indocile » par tempérament, et s'accommodant mieux tou- ' » tefois de l'empire arbitraire et même violent d'un « prince qu(* d'un gouvernement rép^lier et libre » des principaux citoyens; aujourdiiui Tennemi » déclaré de tolite obéissance, demain mettant à )) servir une sorte de passion que les nations les . » mieux douées poui' la servitude ne peuvent at- » teindre ; conduit par un fil tant que personne ne » résiste, ingouvernal)Ie dès que l'exemple de la résistance est donné quelque part; trompant D toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou » trop ou trop peu ; jamais si libre qu'il faille déses- » pérer de l'asservir, ni si asservi qu'il ne puisse en- TU core briser le Joug ; apte à tout, msiis n'excellant
» que dans la guerre; adorateur du hasard, de la » force, du succès, de l'éclat et du bruit, plus que » de la- vraie glôire ; plus capable d'héroïsme que » de vertu, de génîe que de bon sens; propre à » concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parais chever-de grandes entreprises ; la plus brillante et la plus dangereuse des nations de TEurope, et » la mieux faite pour y devenir tour à tour un objet 39 d'admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais 01 jamais d'indifférence! »
A vingt siècles de distance, c'est le même peuple : il ne s'est point démenti. Ce caractère pétri de contrastes, qui se traduit dans Taction par des mouvements extrêmes, cst-il bien propre à fournir une base à la liberté? Quelle résistance durable opposera-t-il aux empiètèments de TËtat, n'importe sa forme et son nom ? Il saui a emporter de haute lutte un privilège, une aristocratie, un gouvernement, comme il emportera une redouté ou une forteresse
J'çnneuij contraint de ployer devant l'irrcsisti-
hle élan de m masse homogène ; mais, le .combat terminé, saura-i-il fournir à l'œuvre lente dé la liberté, chargée d'édifier au milieu des ruines, le contingent journalier dont elle a besoin? La liberté est œuvre de détail ; Télan et l'enthousiasme, accumulés sur un point de l'iiistoire, sulïisent pour renverser tout un passé de despotisme ; pour préparer un avenir à la liberté, c'est une défense plus difficile qu'il faut, une énergie de chaque heure, plutôt récalcitrante que révolutionnaire et subversive ; il faut enfin que chacun soit prêt à payer à l'indépendance nationale, à clia(|ue instant et en toute circonstance, la dette de fierté et de patience qu'elle réclamera toujours.
Caria fierté et la patience sont les vertus fondamentales de la liberté.
Il faut donc que chaque volonté reste armée de de ces deux vertus essentielles de Thomme libre, ou destiné à le devenir. Sans leur concours perma-^ nent, toute œuvre d'émancipation reste compromise. Ce sentiment de lierté, qui se rencontre chez le barbare aussi bien que chez Thomme cultivé, forme chez le premier l'embryon de la liberté individuelle; chez le second, il se transforme par le fait de la civilisation, mais sans changer de nature en s'élevant, et devient le sentiment de la dignité humaine. Qu'on essaye de fonder autrement que sur ce sentiment le droit et la liberté ! Qu'on tente de faire une nation libre avec des hommes dépourvus de fierté 1 Le premier sens de la liberté
]cur fait défaut; ils saisiront rindépcndance et la
perdront de même, en aveugles.
' La patience est sœur de la fierté ; ensemble, elles
constituent la matière' première de la liberté. Là où elles se trouvent, vous verrez sûrement se développer, avec le secours des siècles, des institutions capables de protéger l'initiative individuelle contre l'extension excessive du gouvernement. Un peuple ainsi deué ne sera pas sans doute à Tabri des hasards ni des mésaventures , mais il saura gérer ses destins à travers les obstacles du dehors et au milieu de. ses propres fautes, de manière à les ramener sans cesse vers les issues qui ouvrent à l'indépendance des perspectives nouvelles.
La liberté n'est pas une maîtresse qui le plus souvent commande les grands élans, l'impétuosité fougueuse de la passion, le délire de la lutte et l'eni^ vrementdu triomphe. Elle s'aclsommode mal peutêtre, à la longue, dos qualités trop brillantes de Fesprit et de Timagination ; c'est une épousé sé- . vère, et Tunion avec elle apporte pour le moins au-, tant de sacrifices qu'elle procure de félicité. Avant tout, elle impose des devoirs et appelle Ténergie pour les accomplir; son commerce est fait moinspour donner la volupté que la maturité et le calme. La maîtresse disparait toigours ayec les ivres* ses de la passion. Auprès de Tépoiise , quand la passion s'est apaisée, il reste le devoir et l'estime, et cet attachement nouveau, moins véhément et et moins plein de délices, mais plus durable et plus
fécond, plus austère, et plus digne de rhomme parvenu à la possession de lui-même.
. Les Français ont trop aimé la liberté comme une maîtresse , et c'est pourquoi ils l'ont souvent trahie. Ils lui ont demandé le vertige d'enthousiasme et la fièvre divine qu'elle procure à l'âme ; mais lorsqu'à son tour elle leur a demandé sa rançon quotidienne, la persévérance et la suite dans la volonté, la modération dans le progrès, la fierté surtout, cette fierté opiniâtre qui dans l'âme de chacun élève une citadelle à la liberté de tous, il s'est trouvé que le délire des premiers baisers, terminé dans l'excès et la licence, avait épuisé, par une folle prodigalité^ leur brillante énergie avec leur amour. La lassitude les prit et les livra, par la torpeur et l'inertie, à 1 ennemi qu'ils avaient cru abattre d'un seul coup.
Les Français n'ont guère connu que les lunes de miel de la liberté ; c est 1 amour jeune et enthousiaste, l'amour héroïque, qui les a toujours enlevés. Ils ont admirablement chanté l'épopée de rindjépendance, et tant qu'il s'est agi d'accomplir en commun quelque grand mouvement national, rien n'a résisté à leur fou^^ue généreuse; on les a vus s'élever du même coup jusqu'au niveau des plus grandes vertus et des plus grands crimes. Invincibles tant qu'il s'agil de sentir, de penser et de vouloir en commun, ils demeurent volontiers incertains, routiniers, dénués d'énergie etde dignité véritables, dès qu'ils se voient abandonnés à eux-
mêmes. Excellents soldats , et par le même 'motif excellents révolutionnaires, si la liberté ne leur, offire pas un ehamp de bataille avec roccasion dew grands conflits où le monde ju{:2;e les coups, on lestrouve prompts à la répudier. Leur lorce collective est la phis grande de l'univers, leur forcé individuelle, leur valeur dans risolcment est peut-être la plu$ faible. Demandez-leur de n^tre que dos héros Bn commun à une heure donnée, ils. vous surprendront par des prodiges de valeur et de générosité. Exigez d'eux qu'ils résistent un^à un, isolément et à chaque heure, aux empiétements du despotisme sous toutes ses formes, depuis le despotisme brutal et bai*barejusqu au despotisme raffiné qui s'insinue et se répand comme un subtil venin dans les replis du progrès et marche sous le couvert de la civilisation : dans ces héros de la veille TOtts^trouverez à peine de quoi former une nation capable de se maintenir compacte dans son indo^ pendance. .
Les conquêtes matérielles se font & coup de
masses ; mais pour s'établir et s'achever dans la liberté^ elles exigent Tappui des conquêtes morales queTindividu accomplit sur lui-même. La liberté ne peut triompher réellement que parles vertus de la liberté. Du jour où, au sortir d'un grand mouvement national, les Français se sont retrouvés en présence d eux-mêmes, et que les obstacles extérieurs enlevés, ils ont eu à lutter contre ceux que leur propre tempérament^ leur caractère et
leur volonté pouvaient oppo^^i- en cux-mi mes h leur émancipation, ils ont faibli et sont restés audessous (le cette nouvelle tâche, plus grande, plus courageuse et plus difficile cent l'ois que la précédente. L'héroïsQie de chaque jour, qui n*est pas appuyé par rentraîiiement général et ne connaît dûutre suffrage que celui de la conscience solitaire et de Testime personnelle, cet héroïsme sans vernis extérieur qui veut du recueillement plutôt que du bruit et de 1 éclat, le dédain des distinctions extérieures plutôt que le goût et la recherche des applaudissements, une pratique modeste, mais opiniâtre, plutôt que de fastueuses théories et des actions retentissantes : cette mâle vertu enfin du devoir journalier, les Français s'entendent peu en • général à l'exerccar. Une fois le théâtre renversé et les décors absents avec le public, quand les ardeurs de la lutte et des partis cessant de le soutenir, le Français redevient individu et se retrouve avec sa seule valeur intrinsèque pour fonder à part et enraciner dans son cœur l'œuvre de Tindépendance, on voit sa volonté retomber inerte comme un ressort détendu qui pour résister ne saurait se passer de la pression collective. Mais pour se fonder et se maintenir, la liberté ne doit pas compter sur Tamour de la gloire, ni même sur la faculté de l'enthousiasme ; ce qu il lui faut c'est un aliment quotidien, ce sont des qualités de résistance individuelle à Tarbitraire plus encore que. d'initiative et d'emportement généi'al contre lui.
On trouve dans le caractère français des ptérogSL",
tives éminentes,maison y signale avec tristesse 1 absence des vertus essentielles qui ont su ^tirer et qui savent retenir la liberté chez d'autres peuples. Quelques individus les possèdent ; elles ne forment guère Tapanage du tempéramwt national. Nous * sommes excellemment doués au point de vue de la civilisation, si Ton veut réduire ce mot à l'idée d'une culture intellectuelle et artistique plus étendue que profonde, à la finesse du goût, au tact, à Taménité d*es mœurs, à la f^énérosilé des intentions et à la mutuelle bienveillance ; nous sommes également doués excellemment comme promulgateurs théoriciens du droit et de l'égalité; mais, pour que la France soit la première nation du monde, la plus solide en ml^me temps que la plus brillante, il lui manque une chose dont la privation est capable de balancer à elle seule tous les dons qui furent départis à ce peuple sympathique : il manque à la France le tempérament de la liberté. Au lieu d'être
fiers, nous sommes vaniteux ; au lieu d'être patients
et opiniâtres, nous no savons que bondir vers lo but, et nous décourager si du premier coup nous ne l'avons pas atteint ; inhabiles au même degré à supporter le joug que le despolisme nous impose, et le servage volontaire que réclame la liberté.
Unenation peut succomber h des accidents; mais si l'on voit ces accidents se reproduire avec un caractère ' périodique , dans des conditions et sous des aspects analogues, on en peut conclure qu'il n'y a là rien d'accidentel qu'en apparence, et que ces rechutes indiquent quelque vice touchant à son organisation même.
Un homme fier n'appartient qu'à lui-m(>me; il nourrit sa fierté du sentiment de son indépendance. Un homme vain appartient à sa vanité ; sa vanité dispose de lui ; elle le livre pour un ruban, pour un titre, pour un morceau de pouvoir qui le mettra en évidence. Vain et vénal sont deux adjectifs qui marchent de compagnie. Un homme vain est toujours à acheter ; il ne s'agit que d'y mettre le prix. S'il résiste, c'est qu'il espère, ou bien qu'il redoute mieux encore; car il peut Être assez honnête pour craindre une tentation excessive. Peut-être ira-t-il jusqu'à fuir cette tentation ; mais, si elle lui propose le marché, les honneurs en échange de sa conscience politique, on le verra, au risque d'encourir son propre mépris, fléchir le genou devant ceux que le sort a institués pour distribuer ses hochets à l'ambition vaniteuse.
L'homme fier recherche sa propre approbation; rhomme vaniteux celle des autres. Les autres , c'est le public, et le public c'est le grand nombre/ incapable de peser la valeur réelle des hommes, ébloui et subjugué, comme il Test toujours, par Tapparence qui lui tient lieu delà réalité. Le vulgaire estresclavc de sa propre platitude, de cette badauderie qui reste bouche béante devant Téclat extérieur et passe indifférente, sinon avec dé- ^ dain, devant la puissance et l'élévation véritables, si elles ne sont recouvertes du sceau matériel de la grande jr. L'homme vain est l'esclave d'un. esclave, auquel il croit commander le respect. Il s'abuse lui-même en abusant le public, et prend pour des hommages rendus à la personne ceux qui s'adressent au personnage, c'est-à-dire au masque et au costume. Le public et la vanité sont faits pour se tromper mutuellement. Si le vulgaire n'existait pas, la vanité, disparaîtrait de ce monde. Mais alors où serait l'homme ?
L liomme vain, courtisan et esclave du vulgaire, qui à son tour est l'esclave et lecourtisan de la vanité triomphante, doit nécessairement rechercher tout ce qui impose au grand nombre, et se tourner par conséquent vers ceux qui disposent des distinc-
• tions et des faveurs. On le retrouvera toujours près de la main du pouvoir, dont il implore perpétuellement Taumône. Tout soleil levantle rencontrera dans la direction de ses rayons, car l'obscurité
• est sou martyre ; il en moai rait, s'il n avait pour se
venger du succès d'aulrui l'envie et le sarcasme. Déliezrvous de cet amour excessif qui l'anime aujpurd hui pour rindépendance ; s'il voH briller de loin la faveur, il ctreindru la liberté jusciu à I ctouffer dans ses transports.
Assurémenl, Thoiûme fier peut ne point justifier le seiiliiiK'iU qu il nourrit au dedans, et la fierté, cette souveraine vertu de I homme né pour la liberté, peut n*être que de l'orgueil. L'orgueil est déjà plus près de la vanité, dont la fierté est si * loin, car Torgueil est la iiei'té qui a rencontré la présomption. Bile est une corruption de la fierté. Dans sa pureté origincllo, la fierté représente chez Tindividu la conscience de la valeur inhérente à la nature humaine ; voilà pourquoi elle forme la racine *de la liberté/On voit beaucoup d'orgueilleux chw. les nations indépendantes ; la morgue individuelle et le dédain du vulgaire s'y rencontrent fréquemment sous des formes anti-sociales, môme grosi^ères et blessantes; mais la liberté s'accommode mieux de ces excès que de ceux de la vanité ; elle préfère la morgue ou les aspérités de Torgueii à cette souplesse empressée, hypocrite et courtisane, comme à cette austérité de commande derrière laquelle se masquent encore i'inirigue et la soif du pouvoir.
^ On ne voit point mieux le ridicule de la vanilé, » dit La Bruyère, et combien elle est un vice .hon-
» Ceux, qu'en oe qu'elle n*08e se montrer, et qu'elle « se cache souvent sous les apparences de son » contraire,» .
L'orgueil est un défaut .'sans do^te , mais beaucoup moins menaçant pour la liberté que l'ambition vaniteuse ; car, tandis qu'il regarde au dedans et ne supporte pas que l'individu s abaisse à ses propres yeux, on voit cet abaissement coûter peu à la vanité, dont l'essence est de rechercher les applaudissements et les suffrages au dehors de l'individu, et par conséquent de sacriBer celui-ci chaque fois que cette immolation est nécessaire à sa satisfaction. Si l'orgueil produit également des ambitieux, il communique en général de la grandeur aux desseins que ces ambitieux poursuivent. L'orgueilleux ne se vendra jamais; il ne sera ni mendiant ni courtisan du pouvoir. Il saura y monter et en descendre détesté peut-être, impopulaire et même criminel : le mépris ne l'atteindra pas ;.s'il a failli, il n'aura pas du moins été servile et lâche envers lui-môme ; sa conscience témoignera qu il a pu céder à la passion ou à Terreur, au désir de marquer de son influence les destinées de son pays, mais non à cette convoitise inférieure du pouvoiç, dont notre grand moi'aliste entendait parler lorsqu'il disait : « L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambi- » tieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa 1» fortune, w • .
n y a des hçmmes vains en tous les pays, et chà^
que sol aussi nourrit des hommes fiers ; mais la proportion D*est pas la même chez les différentes nations. L'Anglais est généralement fier, le Français généralement vaniteux. La vanité s'insinue subtilement en toutes, nos qualités pour les altérer et les corrompre. Mêlée à l'amour de la justice, qui est le plus pur instinct de la France, ellaen a fait la passion de l'égalité, déjà inférieure à elle-même, et qu elle nourrit chec beaucoup du poison de Tenvie. La lèpre de l'envie démocratique s'est répandue en France avec les progrès de l'égalité plus qu'en aucun autre pays du monde. C'est que l'envie est encore de la • vanité. La bravoure et la sociabilité constituent, avec l amour de la justice, les grands côtés du ca-» ]||ictère français; mais en chacune de ces vertus la vanité s'est glissée éî;alement pour ronger les plus beaux fruits du génie national. La vanité se cache à ses' profères yeux et s*enveIoppe sous les plus nobles sentiments ; mais on la reconnaît à ses effets. Elle corrompt la bravoure et la convertit en bra-vade; de la gloioe cherchée* en des objets dignes de suffrap:e, elle tend à faire la gloriole. La volupté de ce pe\iipie niveleur est le commandement^ Tambition de tous Tégalité, l'ambition de chaoun le pouvoir, et ces deux ambitions se confondent; personne ne veut obéir, parce que chacun veul commander. Il faut que l'Etat rende en dé* tail aux individus l'autorité exorbitante qu'ils lui ont transmise^alin de les protéger en masse contre l'in^ -
égalité, dont pourtant ils se montrent si avides.
Si Ton n'a pas appris à distinguer entre le Français agissant comme nation et le Français agissant comme individu, tout paratt contradiction dans notre histoire et dans not^e société. Ici encore cette contradiction apparente se manifeste; car il est évident que la France veut l'égalité ; et il ne l'est pas moinsr que chaque individu pris isolément recherche le pouvoir, au moins par fragment, et qu'il aspire h ressaisir à son profit particulier, dans la forme nouvelle créée par les institutions démocratiques, fùtn^e sous l'infime costume du garde champêtre, un lambeau de ces privilèges abolis par lui avec une ardeur égalée seulement par son impatience à participer au gouvernement, et cl faire goûter ainsi à son amour-propre les délice» de l'inégalité dont il craint si fort le retour. On voit ainsi du cœur même de la démocratie française, rongée par la vanité, surgir do toutes parts et s'épanouir l'amour des fonctions, où s éparpille l'autorité en même temps que la servitude.
On Ta souvent répété : jamais peuple ne Tut à la fois plus ingouvernable et plus avide d'ôire gouverné. 11 semble que la démocratie française ne trouvera de repos que si elle parvient à faire de tous les citoyens des l'onctionnaircs.; mais en dépit des progrès réalisés déjà vers^ce brillant idéal, comment espérer qu'on l'atteindra jamais entièrement?
Dans les grandes époques de sa vie, lanation fran-
çaise & est élevée jusqu'à des hauteurs où la vanité ne pouvait Tatteindre; mais redescendue de ces sommets et abaiulonnéc par les inspirations héroïques, lennemi a ressaisi les âmes une à une, à fleur de soi, plus près de la poussière. Dès que le Franc; ai. s se repose, il croupit, et pour lui le repos, ne faut-il pas le craindre? c*est le progrès dans la paix. La France, quand elle ne peut être ni révolutionnaire ni guerrière, semble se désagréger sous les yeux inquiets de Tbistorien et du philosophe.
* La liberté a peine à contracter des alliances durables avec un peuple belliqueux, amoureux de gloire et de trophées. Us peuvent, en des circonstances rares, se rencontrer et s'assister, minier leur voix dans im même cri d'enthousiasme, mais on ne les verra pas longtemps demeurer d*accord. Il y a entre le goût de la liberté et celui des armes une incompatibilité d'humeur irrémédiable qui doit toujovirs amener le divorce.
Le goût des armes ne va pas sans celui des conquêtes. S'il appaiaissait dans sa sincérité, il serait
moins à redouter, car une nation saurait à qmoi eHe s'engage et le prix qu'êUe met à lâ satisfaction de son penchant guerrier. Mai94orsque ce penchant se rencontre dans un peuple en même temps quç Tamour du droit, il ruse arec celui-ci et se montre habile à adopter, pour se rendre plus îtrésistîble, le vocabulaire de la liberté : Tépée s'appelle alors le glaive de la justice, la conquête l'émancipation des peuples. Sous celte forme la France n'a jamais su le dominer, elTonavula statue qu'elle a élevée à ses instincts dominants, formation hybride, ofiWr à robsorvatour le double visage de l'égalité et de la guerre, sans un seul trait qui rappelât la liberté. La liberté doit craindre l'épée même quand elle • la tire pour sa défense, et si elle no so hâte de la remettre au fqurreau, elle tombera ensanglantée au sein de ses propres triomphes bientôt convertis
en défaites.
Un peuple qui s'ennuie et s'énerve dans la paix n'est guère fait pour la liberté. Il a besoin de se sentir vivre, d'imprimer un mouvement accéléré aux battements de son cœur ; il aime 1 excitation fiévreuse des grands élans, que les échos du monde lui jettent son nom, et que l'univers entier lui serve de miroir, lui renvoyantdans scm admiration ou dans sa terreur sa propre image devant laquelle il demeure fasciné. Chez lespouplesbelliquèu.\, la liberté est promptement assujettie à servir de prétexte. On la chérit pour la sonorité qu'elle procure au choo des armées sur les champs de bataille. Dans lea
luîtes oratoires, dans Jamôlée des partis, c'est encofiB la gueriejgt le triomphe, c'est encore la révoliitien et les armes .^i entraînent les Français. En- Icvcz à la liberté ses lauriers, vous lui prendrez soja prestige aux yeux de la France. Cependant la 'iberté aime moins à faire, parler d'elle ; elle redoute, non sans raison, le bruit et l'éclat, elle craint d'être trahie ou délaissée promptement par les peu* ptes qui lui demandent avant tout les périls de la lutte et les voluptés de la victoire, le bruit des multilpdes soulevéQ3 plus que le silence austère des âmes résolues qui gardent le dépôt de leur indépendance enveloppé dans leur fierté, et vouent à sa garde leurs plus mâles pensées.
Aimer la liberté pour la gloire plus que pour ellemôme , c'est l'avoir trahie d'avance en son cœur : ' cai* le jour où il faudra opter la liberté passera après la gloire, et ce choix ne pourra longtemps tarder à s olFrir. Le peuple français n'a jamais marchandé ses franchises à qui lui a donné la gloire ; il n*a pas senti le joug quand la victoire Ta chargé sur ses épaules, et il l'a porté avec enthousiasme jusqu'aux conlins du globe. Ce peuple, le plus généreux et le plus spirituel de la terre, il se • courbera avec empressement, pourvu que ce soit en passant sous un arc de triomphe. Rome étouffa de ses propres mains la liberté dans la pourpre des Césars. Le peuple romain, alors maître de la terre, ^tait captif de lui-même; ill était de son amour pour la gloire, et cette servitude le perdit.
Les temps approchent cepeadant où répéesea'a enfin dépossédée du rôle immense ^tf elle a jMé dans les progrès de la civilîsatÎDn. N'ayant plus d^ nation à délivrer ou à asservir par ses armes, que fera la France ? Tombera-t-elle dans le marasifte, ou la verrons-nous renaître pour accomplir sur elle-même les grandes conqti(îftes pacifiques dont . elle abesoin pour reprendre et garder son rang? Msp peut-être Tidée de la liberté sans la gloire la fera bâiller, et si elle ne fait pas un champ de i)ataille d^ son propre sol, livré aux stérile» alternatives dis partis, on la verra s'endormir pour rôver encore aux grandes batailles qu elle a livrées. Elle gardera sans doute des poètes pour les célébrer, desiiistorîens pour lui dire que la gloîre est en ce monde' le plus beau diadème dont un peuple puisse se couronner et le suprême objet de son ambition. Le seul souvenir de la gloire ne suffit-i! pas pour consoler un peuple vain en deuil de sa liberté ?
Jamais un Français n'aurait imaginé l'aventure de Robiuâou Crusoé j la pensée de la solitude lui eût
fail-tomber la plume des mains. Robinson est l'épopée du géniMiMlividualMte, le pur miroir de la race saxonne.
Il est une observation que chacun a pu l'aire : c'est que les natures douées d'une forte individualité aiment èi>se recueillir eh elles-mêmes, et qu^elIes recherchent volontiers la pensée et le travail solitai** i^. De là, chez les peuples de race germanique, Vamour profond du foyer ; le fo^ er est le rempart de l'activité individuelle. Les races latines vivent à ciil découvert i leur foyer est le forum, leur famille la nation entière oi!i se noie Tindividu. Le Nord porte l'individu à refluer sur lui-môme, il le concentré et 1# fortifie, alors que le Midi l'engage à s'épancher au dehors, à vivre et h ne ressentir sa vie que dans des impressions extérieures. La uatui e germante s*épanouit au dedans; elle a conscience que la trop longue fréquentation du monde, et le mou-- Ycment rapide mais superiicicl de la société qui entraine l'àme sans Ijii laisser le temps de revenir sur elle-même, doit à la longue lui devenir pi éjudiciable. De là son penchant inné vers la solitude, l inquiétude seéiète et la tristesse qui la gagnent lorsqu'elle se trouve contrainte de vivre longtemps loin d elle-même i mais de là aussi la volupté qu elle éprouve à se recueillir ttut entière dans la cons<!^ience de sa liberté, à s'écouter penser, à sentir croître en elle les forces de la réflexion indépendante.
Les natures plus brillantes que profondes, d'une
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intelligence plus rapide que puissante, se trouvent en générai entraînées par un penchant contraire. Si la société est* promptement ressentie, comme une servitude par les premières, comme une gêne et un amoindrissement imposés à la pensée ind^[>endante et originale, c'est la solitude qui pèse sur les secondes et leur semble un esclavage» de tous le plus insupportable. Elles se sentent captives dans* cette même solitude quidonne aux autres le sentiment de leur liberté et la complète possession d'elles-mêmes. Cela répond à la logique des choses. Les esprits mieux doués pour recevoir que pour produire, et dans lesquels par conséquent rintelligence a plus de part que le génie, ne peuvent que gagner aux habitudes de sociabilité qui rapprochent sans cesse les hommes. Ce concours permanent établit une sorte de couragt général où chacun jette ses facultés comme un filet, et où il recueille, selon sa mesure, sa part des idées et des sentiments en circulation»
L*homme, sans doute, n'est pas fait pour vivre seul, et réchange intellectuel est indispensable au développement de l'esprit et au progrès de ia vérité ; mais s*il ne sait pas sortir de ce commente ou s'il craint de le quitter, on peut douter qu'il y ait en lui une grande censiilance, comme on ne doit pas espérer que la société lui donnera jamais une existence réelle, ni qu'elle pourra n mphicer par un assemblage hétérogène et souvent ai'tiiiciel, la 9yb$laiiçe intimç qui constitue Tindividualilé.
La solitude concentre les forces que la société épai*piUe ; la première donne à tous les éléments qui constituent la personnalité une grande puis^ sance de cohésion; la scconile, lorsqu'elle devient envahissante, dissout volontiers les forces individu6lle$*«dans son élément , elle tend à substituer de plus en plus à l'individu un composé étranger, une simple agrégation de molécules intellectuelles h un organisme vivant. Remaniant sans cesse les individualités les unes par les autres, à iorce de tes mêler elle finit par former les caractères et les esprits comme les eaux courantes forment les terrains, par alluvion. A peine s'il subsiste encore sous celte agrégation un noyau organique^ un centre où l'on retrouve de la résistance et l'élément primitif de la personnalité. . '
Penser en commun facilite certainement le tra^ vail à chacun ; mais est-ce là un résultat fort enviable ? Chacun prenant Tesprit, et plus ou moins le caractère de tout le monde, que deviennent dans ce frottement incessant l'esprit et le c'aractère de chacun? On ne peut nier qu'il sorte de cet entasse*: ment des intlffigences et des volontés une culture plus générale, plus prompte et surtout plus identique; mais cette culture, si on l'examine de près, n'est chez la plupart qu\in vernis superficiel et trompeur dont se recouvrent l'ignorance et la faiblesse.
En un pareil état de choses Tindividu est sans
cesse porté à prendre en dehors de lui-mêmiî lo
point d'appui de ses opinions, de ses sentiments et par suite de son vouloir. Il abdique au profit de la collectivité; il se dépossède lui-même. Cet amour excessif de la vie en commun prépare ainsi rabsorbtionderindividuparrEtal.Iln'yaqu unpas, bientôt franchi, de ce qui se passe dans Tordre social à ce qui existera dans Tordre politique. La puissance collective, force impersonnelle qui s'est substituée de plus en plus à l-individu au sein de ce mouvement infatip:al)lo qui saisit lès individus par milliers el les jette dans un moule uniforme, se reconnatt ainsi comme l'auxiliaire de la centralisation gouvernementale ; en se substituant de fait aux volontés individuelles, TEtat ne fera que donner un corps légal à cette abdication générale : des individualités: confondu avec la société ellemême, dont il devrait abriter seulement Tessor spontané et multiple sous Tégide du droit, il sera insensiblement chargé de sentir, de penser, de vouloir et d'âgii*. pour tout le monde.
«L'ennui naquit un jour de runiformité, i> a dit Boileau. Pour combattre Tennui et jeter quelque diversité au sein de ce nivellement, le Français a gardé Tironie et le paradoxe. Le paradoxe n*est pas un refuge contre l'uniformité sociale, c'est une hypocrisie qui joue l'individualité, mais qui n'en est que la grimace. Stérile protestation de l'impuissance contre cette règle qui régit tyranniquomcnt toute velléité d'un mouvement spontané. L'individualité est presque de l'impertinence, un manque de savoir^
vivre en France. Le bon goût exige que Ton soil comme tout le monde, cesl-à-dire comme personne. Le paradoxe va dans le monde ; il est bien reçu là où loriginalilé sincère est une faute, de toutes la plus grave peut-être, car elle ollense la médiocrité souveraine. Par le paradoxe et la raillerie, le Français cherche h ressaisir rindiviclualité qui lui échappe, et à se défendre contre lur-méme. Quand elle est maniée pour de généreux desseins, par des esprits puissants et élevés, l ironie possède une précieuse vertu. Elle puriiie l'atmosphère sociale des miasmes de la sottise , de la vanité, de toutes les choses mesquines et ridicules singeant la grandeur véritable. Le rire est sain, . quand il se met au service de la vérité, de la justice et du bon sens, quand il s'appelle Molière, Voltaire et Rabelais: mais il se convertit en corrupteur lorsqu'il ne sert que Tennui ou la vanité frivole. Sans doute. Tironie et le sophi.smc ne peuvent rien contre les vérités éternelles en dépôt dans Tesprit humain; celles-ci représentent les corps simples de rintelligencc ; elles résistent à toute décomposition. Mais il n'en est pas ainsi des caractères, sur lesquels Tironie et le sophisme sortis de sources impures exercent une aelion eorrosive. Les vérités restent intactes; les hommes chargés de les proclamer et de les pratiquer sont entamés. En France, on a répété à satiété que le ridicule tue. Erreur : ce qui tue, c'est la vanité qui rend le ridicule mortel. Le Français qui brave le ridicule
pour mainleBir la sincérité de ses conviions, man-*
tre plus de courage qu'en exposant sa vie sur le champ de bataille. Il lui est plus facile, en effet, d'affronter les balles que le sarcasme. C'est un in* vers que la société française, dont l'effet le plus certain est de mettre continuellement les vanités en présence, tend encore à augmenter. Elle tient sur le qui-vive des amours-propres trop faciles à exciter, et dénature en beaucoup de points le véritable sens de rhonneur et de la dignité humaines.
Le Français ne doit-il pas à son amour de la société l'aménité de ses mœurs, la grâce et la souplesse de ses manières? Je n'entends pas le contes^ ter; 1 ardeur à rechercher le commerce de ses semblables lui communique toutes sortes d agréments ; mais je doute qu'au regard de la liberté, dont les conditions me préoccupent ici avant tout, il y ait à cela beaucoup de profit. La société et le monde, lorsqu'ils vont jusqu'à envahir l'individu au point de le remplir à toute heure de leurs exigences, sont une mauvaise école pour l'indépendance du caractère; les petites concessions et les petits acconnnodements peuvent faire des hommes agréables, plus difficilement des volontés robustes et des intelligences vigoureuses. L'homme qui veutgarder intacte sa force intellectuelle et la sincérité de sa nature morale, ne se condamnera pas à l'isolement, mais il fera- sa juste part au commerce du monde; il s'entendra surtout à discerner dans cette cohue qu'on appelle la société moderne, le
nombre r^i^emt de ceux dont la fréquentation e
l'estime seront un stimulant nouveau pour son développement particulier.
Que deviendrait chez le Français la vivacité et la finesse de l'esprit, si la société n'aiguisait sans cesse la pointe de sa pensée? Je ne sais; mais les peuples libres, ou qui veulent le rester, se gardent d'avoir trop d'esprit. Peut-être môme une certaine étroitesse des idées est-elle chez eux com> pensée surabondamment par Ténergie du vouloir et la rigidité des convictions. A force de voir des préjugés partout et de faire de l'ironie à tort et % travers,- on arrive à considérer comme un préjugé la liberté elle-même.
Trois passions dominantes se paitagent l.e cœur de la France : la passion des armes, la passion de
l'égalité, et celle des relations sociales. Toutes trois, par des voies différentes, mais également
sûres, aboutissent à un même résultat, qui est l'uni-
formito. Chacune a son niveau, qu'elle promène sur les diversités individuelles.
L'individualité qui résiste à cette triple épreuve a triplement aussi témoigné de sa puissance. Mais un nouvel ennemi la menace, plus redoutable que tous les autres, car il résume en lui leurs forces. com])inées. On peut en une ccrlaine mesure se soustraire aux étreintes du caractère national; comment échapper aux institutions où il s*est incarné et se présente au nom de la loi, armé des rigueurs de la puissance publique?
Pour opérer la transition des instincts générafux d'un peuple à sa vie politique, il faut concevoir des formes qui correspondent à ces instincts. C'est Tin* telligence* qui sert d'intermédiaire; elle a mission de convertir en des idées capables de réalisation la substance du caractère national et de faire apparat-^ tre ce caractère au dehors, dans la vie publique, en le promulguant sous la forme des institutions.
Il se pourrait que la raison d'un peuple le conduisît à apercevoir les pièges cachés dans son propre caractère, bien qu'il semble ne devoir les reconnaître qué tardivement et ne songer que rassasié de ses propres mécomptes à chercher enfin les moyens de les éviter. Mais comment se mdtrisera-t-il, si la qualité de son intelligence, qui devrait le protéger, l'induit à pencher dans le mt^me sens et vers les mômes excès où déjà l'entraîne son tempérament?
Or, c^ési là ce qui se voit chez nous. L'esprit fraïKjais est ossontiollomont un esprit rocliligne. Dans ses allures géométriciues il poursuit avec ua zèle que rien ne rebute la régularité dans la loniie, rhomof^énéilé dans le fond; pour roalisor des institutions uniformes, il veut des natures identiques.
Le génie inlellcctuol de la Franco aspire dans tous les sens, souvent dans i ignorance de lui-même, mais avec une évidence parfaite, vers Tordonnance symétrique. Qu'on y rogai de de près, c'est là le trait qui domine dans sa mobile physionomie. Ce peupie si frivole et si inconstant est en ceci d'une opiniâtreté invincible. Un peuple se retrouv(i en toutes les branches de son activité avec les éléments essentiels de son esprit et de son tempérament. Ce qui le caractérise dans ses institutions politiques, si elles ne sont pas accidentelles, doit le caractéri- . ser dans les œuvres de sa littérature, dès qu'elle obéit à sa propre inspiration. L'œuvre qui le reproduit le plus complètement est, pour lui, une œuvre classique. En reconnaissant une œuvre pour telle, c'est lui-môme qu'il reconnaît; en Tadmirant, c'est encore lui qu'il admircj c'est-à-dire son propre génie dans ses plus hautes manifestations*
L'œuvre classique de la France, dans 1 ordre i)olitique, c'est la centralisation. La centralisation télle que la France Ta engendrée après cette longue et douloureuse gestation qui représente son
histoire, la centralisation qui étend atiyourd'hui son
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réseau comme un immense filet sur toute la nation ;
cette centralisation baptisée du nom de l'État, mais qui, poussée à outrance, a débordé de toutes parts hors du légitime domaine de la puissance collective dans le domaine de la responsabilité individuelle; cette centralisation enfin qui, sous prétexte de pro-^ ' tectiondue à l'individu, le dévore presque tout entier, qu'est-ce donc qu'elle renferme qui fascine la masse et subjugue les meilleurs esprits au point de ne leur point laisser voir le gouflFre qu'elle creuse à la liberté? Elle renferme la plus puissante séduction qui puisse agir sur des esprits français, un chef-d'œuvre de symétrie, de régularité et d'ordonnance ; un chef-d'œuvre d'uniformité. L'esprit français se courtise lui-même en se prosternant devant cette merveille d'agencement et de rectitude. H ne songe pas, à peine si parfois en ses instants de mauvaise humeur il sent que la liberté individuelle reste broyée dans ces engrenages d'acier . dont il ne continue pas moins d'admy er le jeu sy-, métrique et le mouvement l>alancé sous l'impulsion d'un moteur identique. Que lui importe, en effet, si la liberté individuelle cherche vainement sa placé au milieu de ces agencements^mécaniques? N'est-il pas en présence de la merveille que nous envie le monde civilisé, en présence d'un prodige d'ordonnance? Gomment ressentirait-il une servitude dans laquelle il n'est prisonnier que de lui-môme ? Ce qu'il veut, c'est avant tout l'égalité, qui a l'uniformité pour premier ministre, et cette
égalité il la trouve dans le mécanisme le plus vaste et le plus radical qui se rencontre dans Tuni-
vers.
Lisez les œuvres de Racine, le plus achevé et le plus français de nos classiques; c*est le génie de la symétrie et de l'ordonnance qui s'y fait reconnaître, allié à toutes les amoureuses élégances de la société française aux joiirs oii elle ne s*étaitpas ouverte encore à la pression démocratique qui devait remporter sans retour dans le ilot de la révolution égalilaire. Ces ieurs de sentiment, écloses à la cour de Louis XIV sous les rayons artificiels de. Tastre monarchiqu6t Kacinp les sema dans les parterres si bien sarclés de ses tragédies. Parcourez le parc de Versailles, vous retrouverez le génie de Racine dans celui de Le Nôtre; dans tous les deux, le génie français de ralignement, où régnent en souverains Téquerre et le cordeau. Lisez à haute voix une oraison ou un sermon de Bossuet , toutes les pompes du catholicisme s'y reflètent; et le^^a** tholicisme est la centralisation appliquée aux consciences. Quelles sont les productions, quels sont les hommes que la nation, française distingue, qu'elle admire entre tous? Ce sont les hommes et les œuvres où s'est le mieux incarné le génie de Tuniformité. Nsfpoléon restera Tidole de la eonscience populaire. LaFranc(fle couva dès l'origine dans ses entrailles entre la passion do» l égalité et ^elle de la gloire -militaire. Dans cette- prodigieuse apparition; il a semblé que César et Auguste revi-
vaient tout à coup au milieu de nous sous le nom de Bonapai*te. La centralisation attendait cette heure pour amener son œuyre h perfection. L'esprit latin a vécu, il a régne sur le moude, il a succombé dans Rome anti<|ue. li vit encore dans la Rome moderne. Il siège au Vatican sous la forme religieuse, en France sous la ibrnie politique; comme jadis de Rome, il a rayonné de Paris sur Je monde entier. Ce n*est pas néanmoins la centralisation en ellemôme qui est hoslile à la liberté, c'est l'abus de là centralisation. Où finit l'usage de la coatralisation au profit de la liberté, là commence l'abus de la centralisation auprolit delà tyrannie. La centralisation est un bienfait et une nécessité dans les limites de la justice. Ce qui dToit être centralisé, par conséquent dévolu à la puissance publique, c'est tout ce qui ne saurait être abandonné aux libertés individuelles sans nuire à ces libertés elles-mêmes dans leur rapport réciproque. L'existence et le re^ect d^ libertés individuelles est la raison d'être de l'Etat. Autrement TEtat n'est encore que le droit du plus fort. L'individu a le droit, et par suite il peut légijimement Revendiquer la faculté de faire tout ce qui n'est pas opposé à la justice. La cen<tralisalion représentant 1 Etat, TEtat la justice, et la jtistice la réciprocité dans la liberté individuelle, il s'ensuit nécessafreflaent que la centralisation ne peut, sans dépasser son but, réduire la liberté individuelle au-delà des exigences commandée! par la réciprocité sociale. On craint d'énoncer des
vérités aussi élémentaires; cependant il est bon de les tenir présentes, et de s'y attacher rigoureusement si l'on veut éviter de s'exposer dans la pratique à des erreurs déplorables. Les conséquences, méritent bien qu*on y réfléchisse. La théorie pure • trace dans les esprits une ligne idéale que les faits ne peuvent entièrement reproduire. Mais parce qu'il y a dans Ja pratique des déviations inévitables nées des obstacles de tout genre qu'opposent à un peuple sa propre tradition et les données * générales de la nature humaine, est-ce à dire qu'il faille renoncer à la théorie et aux principes déterminés par elle? Ce serait abandonner les choses au chaos et à Tempirisme, et renoncer au progrès en supprimant du même coup et la chose et le mot. Vouloir trop et vouloir trop peu sont deux excès qu'il faut éviter avec le même soin. Les idées doivent se plier aux laits, mais à la «ondition que les faits à leur^tour, dans la mesure de chaque situation particulière , se plieront aux exigences de l'idée.
Orp je me demande si les faits sont de telle nature en notre pays qu'ils s'opposent invariablement à ce que l'Etat soit ramené plus près de ses attributions légitimes ? Je me demande si la liberté individuefle, que la centralisation gouvernementale doit protéger et non coniisquer, est du domaine -de Tabstraction ou du domaine delà vie, et si cen'estpas à elle, qui donne au gouvernement la raison de son existence, à régler cette centralisation et à la con-
tenir, au Heu que par un étrange renversement
la centralisation soil considérée comnie disposant de la liberté individuelle? Sans la liberté individuelle, qui réclame sa garantie, FEtat n*est cpi'une utopie tyrannique du f^it. L'existence individuelle est la réalité intime et la moelle du gouvernement. Si • donc TEtat lui impose des limites, ce ne peut être pour l'amoindrir, mais pour la fortifier en la protégeant contre de mutuelles infractions. L'Etat balance, et par suite il limite les unes par les autres les libertés individuelles; c est là son rôle véritable ; le pouvoir général ne peut être que la résultante de toutes les libertés individuelles. Le principe et le but du gouvernement véritable restera toijgours la liberté individuelle.
«Pour se soustraire à la force, dit Vauvenar- » gues, on a été- obligé de se soumettre à la jus- » ttce. »
Et Pascal a dit excellemment : « Il est juste que ce » qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce » qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la » Ibroe est impuisi^ante ; la puissance sans la justice » est tyrannique. La justice sans la force est con- » tredite, parce qu'il y a toujours des méchants ; la » forcé sans la jûstice est accusée. Il faut donc met-
» tre ensemble la justice et la force, et pour cela » faire que ce qui est juste soit fert, et que ce qui » est for^ soit juste. »
Qu'est-ce qui sans arbitraire limitera ma liberté de penser et d'exprimer ma pensée, ma liberté de croire et de manifester ma croyance, ma liberté de travailler et d'appliquer à mon usage, directement ou par la voie de l'échange, les résultats de mon travail? Qu'est-ce qui limitera enfin la liberté d'employer mon activité selon ma puissance et mon vouloir, avec le secours des matériaux qu'un état social déterminé met à ma disposition? l^c seule chose : la liberté équivalente en autrui. Voilà donc la réciprocité qui apparaît au sein de la liberté même, et qui se montre engendrée par elle. Cette réciprocité dans la liberté est le droit, le droit tout entier, rien que le droit. Elle ne iMent pas du dehors, elle ne s'applique pas extérieurement et mécaniquement à la
• -te- •
liberté individuelle ; elle naît du dedans, elle jaillit de la racine même de cette liberté: La justice represonto la mutualité; elle est l'unité dans la diversité. Les volontés et les activités diffèrent; la justice, qui les règle etVes dominé toutes, est identique. Elle est la chose commune et indivisible, * ràme, le lien et Tesprit des sociétés humaines: elle estdonc l'unité qu'ilfaut incarner et centraliser dans TÉtat.
Cette unité dans la diversité, cette autorité au sein de la liberté, née de la liberté même pour la garantir, est la matière de la centralisation politique et la substance du gouvernement. Ea deçà et au-delà de la justice, il n'y a que Tarbitraire. L'Etat existe pour empêcher les libertés individuelles de s'entre-dévorer. 'Par quelle contradiction avec son propre principe, irait-il enfreindre lui-même cette liberté, et feire au nom de la justice ce que nul individu ne saurait faire sans iniquité à sa place? Tout acte qui, venant de Findividu, est contraire à la liberté, l'est au même degré venant d'un pouvoir qui intervient sous le nom de l'Etat. Un baptême officiel ne change rien à la nature des choses. Toute I humanité se mît-elle d'accord pour attenter contre moi à la justice, Tinfrac-.* tion serait la même. Le droit ignore les majorités, dès que les majorités .ignorent le droit.
L'esprit de centralisation qui domine la France a évidemment porte l'Etat à s'étendre bien au delà des limiiesoùil reste legardien de la liberté individuelle.
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Engagé dans celte voie, le pays s'y est enfoncé de plus en plus; èt nous avôns continué de chercher la libei*té en lui tournant lo dos. L'égalité est resiée, mais une égalité mensongère : légalité dans Tas* serYÎssement. On d'hissé TEtat envahir de plus en plus le terrain qui appartient h rinitiative individuelle, et à l'association qui représente l'exercice et le résultat de la liberté. On a partout substitué à l'individu, dans une mesure plus ou moins étendue, un contrôle qui doit Tannibiler. Mais tandis que les YolcHités individuelles abdiquaient, elles mettaient sur les épaules de l Etat un fardeau qui l'écrase, et auquel^malgré toutes lesressourcesdonton laarmé, il pourra de moins en moins suffire. C*est qu on ne remplace pas les forces vives de la liberté par le mécanisme gouvernemental le plus ingénieux, et qu*on ne suppléera jamais, quelque sacrifice qu*on apporte a l'absolutisme, les prodiges de ractivifo spontanée et son inépuisable fonds de progrès. La phis merveilleuse machine ne peut remplacer les forces de l'organisme vivant qu'elle simule.
Le goût durable de la liberté individuelle man* quait- b la France ; au lieu de le stimuler, on a détruit également les devoirs quimpose la li- * berté ; la paresse et la routine aidant, le pays tout entier s est affaissé toujours davantage entre les bras de 1 Etat. Chacun repose avec ses biens, avec ses pensées et ses convictions sous la garde d'un gouvernement qui peut changer de forme et de dénomination, maib qui, le voulùt-ii, ne pourra changer
de système. L envie d être libres semble avoir disparu avec l'énergie nécessaire pour le rester. Une tutelle permanente et générale s'ingénie à détruire les derniers vestiges d'une aptitude quelconque pour la liberté. Selon ie temps et les hommes qui sont au gouvernail, on voit la main du pouvoir, qui mesure â chacun sa ration de liberté, s'ouvrir un peu plus ou se fermer davantage. Qu'importe, après tout, si la liberté reste une munificence, si elle est un droit proclamé dans le vide mais non réalisé dans des institutions capables de le couvrir de leur égide, et où chacun, à toute heure, puisais trouver un abri; qu'importe surtout si les libertés fastueusement proclamées sur le papier se refusent à entrer dans la volonté publique, dans les mœurs etdansles traditions qui ont créé et qui maintiennent aveuglément contre elles un système aboutissant à lanr destruction ?
On change la toiture, mais les fondements restent les mêmes. On n'a rien fait, et les révolutions se succèdent en vain. La liberté, assise sur un système de centralisation aussi formidable, est un non sens. Une pareille organisation invite fatalement, si elle n'oblige pas au despotisme. Quand on aura compris enlin cette incompatibilité radicale, on fera de deux chose Tui^e : on ne parlera plus de liberté, ou bien Ton songera b réduire la centralisation à des limites qui permettront rexercice de la liberté.
«En FrancOi dit un humoriste anglais, quand il
m pleul trop longtemps, on s'en prend au gouver-- » neœent; lors^il a été trop longtemps sans pieu- » voir, on s'en prend encore au gouvernement. »
N'est-ce pas logique dans un pays où i Etat est tout, où l'indiviflv ne compte pour' rien ?
Le tribun Riouffe réfutait Bei\jamia Constant par ces mémorables paroles :
a Qui sait mieux les besoins des gouvernés que ' npeux qui gouvernent? (1) »
Serait-ce là le dernier mot de la théorie gouvernementale en France? Non; on a trouvé le moyen de surenchérir encore :
«De quelque façon qu'il soit constitué, a écrit 1» un publiciste moderne, 1 Etat vaut mieux que les » individus (2)
L'Ettt s'est appelé Néron etCaligula à Rome ; en
France il s'est appelé Charles VI et la folie; il s'est appelé. Çlharle% Vil, o'est-à^dire^la guerre çivile,
(IJ Prévost-Paradoi.— £MaM de po^ttigue et cto HUéroMe, (2j Dupont-Wifche.— r/otftvfdu et l'Etat^ page 172,
rinyasion et la honte, tandis que le peuple s'appelait Jeanne d'Ârc; TÉtat s'est appelé encore Ghar*^ les IX et la Saint-Barlhélemy, Louis XIV et la révocation de rédit de liantes ; il s'est appelé Robespierre, le comité de salut public et l'échafaud.
« En France, dît un auteur étranger (I), chaque » chose est attribuée à un centre commun, dans le- )» quel toutes les fonctions civiles sont abs^bées. » Tous les progrès de quelque importance, tous les » plans, même pour améliorer la condition maté- » rielle du peuple, doivent recevoir la sanction du » gouvernement, les -autorités locales n'étant pas » considérées comme capables de suffire à des tà- » ches aussi ardues. Afin que les magistratures in** » férieures ne puissent abuser de leur pouvoir, on » ne leur confère aucun pouvoir quelconque.
» L'eKrcice d'^ne juridictinp ind^endsfute ^t » presque inconnu. Toute affaire doit être faite par » des fonctionnaires. Le gouvernement est censé
voir toute chose, connaître toute chose et soigner » pour toute chose. Afin de renforcer ce monstrueux » monopole, on a imaginé un mécanisme bien di* )i gne du dessein poursuivi. Le pays tout entier est m couvert d'un immense réseau de fonctionnaires.
[1} Henry Thomas Buckie. — Misiory of OvUisatiOH.
» offrant, par la régularité de la hiérarchie et l'or* n dre de leur série descendante, un admirable em-
» blomo de ce principo féodal, qui, cessant, d'ôlre I» territorial, est devenu personnel. En réalité, » toute la besogne de TÉtat est dirigée d'après » cette supposition qu'aucun homme n'entend quel- » que chose à son propre intérêt ou n'est capable % de prendre soin de lui-même. Les sentiments du » gouvernement sont si paternels , si empressés )^ pour le salut de ses si^jels, qu'il a attiré dans sa juridiction les actions les plus rares aussi bien »' que les plus ordinaires de la vie. Pour éviter que 1» les Français ne fissent qucl'que aveu imprudent, » il a limité le droitde pétition; et, de crainte qu*ils » ne gérassent mal leur propriété, il les aentière- » ment dist>ensés d*en gérer la plus grande partie. 1» Afin que la société soit protégée par sa police, il » u décrété que nul ne pourrait voyager sans un )» passeport. y.. Confj^mément à ces vues, le peu- » pie, même dans ses amusements ordinaires, est » surveillé et régenté avec une sollicitude parfaite. i> Craignant qu'ils ne se chagrinent les uns les au- » frcs par quelque soudaine indiscrétion*, on a pris » des précautions sem])iai)les ù celles dont un père » environne ses enfants. Dans leurs fêtes, dans leurs » théâtres, dans leurs concerts, dans tous les lieux » où se réunit le public, des soldats sont toujours T» présents, envoyés pour veiller à ce que nulle in- » fractionne soit commise, qu'il n'y ait pas de ras- » semblemeni inutile, qu aucun n'use d'un langage
» trop rude, que pas un ne se querelle avec son » voiBÎn. Mais la vigilance du gouvernement ne « s arrête point là. Même Téducation des enfants » est placée sous le contrôle de 1 Etat, aulieu d'ô- » tre réglée par le jugement des maîtres ou des )» parents. Et le plan tout entier est exécuté avec » une telle énergie que les Français devenus des 1» hommes restent sans cesse gardés à vue, absolu- 1» ment comme cela avait lieu alors qu'ils étaient » enfants. En môme temps , comme on suppose 1» raisonnablement que des adultes ainsi gardés en » tutelle ne peuvent être eux-mêmes juges de lebr » propre nourriture, le gouvernement a également » soigné pour cela. Son regard scrutateur suit le » boucher à son étal, le boulanger à son four. Par » le soin de sa main paternelle, la viande est exa- » minée de crainte qu'elle ne soit mauvaise, et le » pain est pesé de peur qu'il ne soit trop léger. » Bref, sans multiplier les cas avec lesquels la plu- » part des lecteurs doivent être familiarisés, o'est » assez de dire qu'en France, comme en toute con?- » trée ou le principe protecteur est en activité, le » gouvernement a établi un monopole de la pire » espèce ; un monopole qui pénètre avec les hom- » mes à leur foyer et au ce;itre de leur intimité;, qui » les suit dans leurs occupations journalières, les » gône par son esprit minutieux, tracassier, et, ce » qu'il y a de pire, diminue leur responsabilité vis- 1» à-vis d'eux-mêmes, les privant ainsi de la seule » éducation réelle que reçoivent la plupart des es-
prtts , la constante nécessité de veiller à leurs
» besoins àYonir et l habitude de lutter avec les n difficultés de la vie.
rt La conséquence de tout ceci a été que les Fran- » çais, quoique formant un peuple grand et splen- T» dide, — un peuple plein de bravoure, d un esprit T» élevé, abondant en science, et peut-être moins » opprimé par la superstition qu'aucun autre en Tf> Europe, — a to^joQrs été reconnu inhabile à exern cer le pouvoir politiqpie. Même quand ils l'ont » possédé, ils n'ont jamais été capables de combi- » ner la permanence avec la liberté. L'un de ces T» deux éléments a toujours fait défaut. Ils ont » eu dos gouvernements libres qui n'ont pas été » stables. Ils ont eu des gouvernements stables » qui n*ont pas été libres. Confiants dans leur hu- » meur courageuse, ils se sont révoltés, et sans n dovte ils c<intinueront à se révolter contre une D condition si mauvaise. Mais il n'est ])a^ nécessaire » d'avoir la langue d'un, prophète pour dire que, )i durant quelques générations au moins, tous les 1» efforts pareils doivent rester sans succès. Car les » hommes ne peuvent cire libres, à moins qu'ils ne » soient élevés pour la liberté. Et ce n'e^it pas là « tme éducation cpii puisse être trouvée dans les » écoles ou gagnée dans les livres ; niais elle con- » siste dans la discipline personnelle, dans la con- » fiance en soi et dans le gouvernement de soi. Ce » sont là, en Angleterre, des matières qui se transi> mettent par héritage, des usages traditionnels
» dont nous nous imprégnons dans notre jeunesse » et qui nous dirigent dans la conduite de la vie. » Les anciennes associations de la France portent » toutes vers une direction diiférente, A la moindre » difficulté, on en appelle au gouvernement comme » à un appui. Ce qui chez nous est concurrence, est chez eux monopole. Ce que nous effectuonf» y> par des compagnies privées, ils le font sous le » contrôle de 1 Etat. Ils ne peuvent creuser un ca- » nal, établir un chemin dé fer sans appeler le -» gouvernement k leur aide. Chez eux, le peuple » attend sa direction des gouvernants; chez nous, » les gouvernants se dirigent d'après le peuple. » Chez eux, le pouvoir exécutif est le centre d'oi » rayonne la société ; chez nous, la société est l'ins- » tigateur et le pouvoir exécutif l'organe. La dilfém rence dans le résultat a été en rapport avec la » différence dans la marche suivie. Nous sommes » devenus aptes au maniement du J)Ouvoir politique par le long exercice de droits civils; eux, négligeant cet exercice, imaginent qu'ils peuvent D d'emblée débuter par le pouvoir. »
On dit avec raison qu'il faut à un peuple des ijàs* titutions conformes à son génie. Mais chaque na* •
tion est disposée à s'exagérer dans le sens^ de ses • instincts dominants. Tel individu qui aime le vin, s'il boit sans excès, s'en trouvera bien et ses Forces
seront stimulées ; mais si, insensiblement eulrainé, -
le hasard , l'habitude et les mauvaises rencontres y aidant, il va jusqu'à devenir ivrogne, faudra-t-il
encore le mener au cabaret, sous prétexte que tel est son génie?
LA CENTRALISAÏION POUTIQUfi
l'étàt
Une -organisation sociale peul se trouver menacée de deux manières : soit p.ar la dissolution, lorsque, feute d'un lien politique suffisant, elle se perd dans Tanarchie des forces individuelles ; soit par la cristallisation, lor6qu*eIle va jusqu'à s'immobiliser dans une volonté unique. Dans le premier cas elle tombe par un défaut, dans le second par un excès de centralisation gouvernementale.
Une société vivante est un organisme, cl tout organisme est à la fois un et multiple, centralisé et décentralisé. La •science politique doit imiter la nature et tendre à former les nations sur le modèle de la vie, où aucun organe n'est isolé de Fautre, où aucun n'est absorbé. La vie est en péril chaque fois que l équilibre est rompu. Certaines, nations in-
-tt9-
cUnent à fortifier l'individu aux dépens de 1 État, 4i*aiifre8 à accroître la souveraineté de TÉtat aux
dépens de 1 individu. Mais si les unes et les autres ne savent pas s'armer contre elles-mêmes, et créer des cdntre-poids à leur tendance dominante, elles
• marchent à leur perte, celles-ci par 1 inertie, née de Tuniformité, celles-là par le chaos.
Entre rimmobilité et Tanarchie, entre le peuple emprisonné dans une volonté unique et celui
, ehez lequel la liberté de chacun n'est pas contenue dans sa ephère légitime, il y a des degrés fort nombreux. L'équilibre parfait est un point idéal qui ne peut être atteint dans la pratique des choses. On signalera donc toujours dhez les peuples une inclinaison plus ou moins grande vers le pôle de Tautocratie gouvernementale, ou bien vers celui de Tautocratie individuelle ; mais celui qui voudra éviter la décadence cherchera à étayer le côté par où il est exposé à sa ruine, et certam que ses défauts et ses passions menaceront toujours de remporter sur sa volonté réfléchie, il rassemblera toutes ses lumières et concentrera tous ses efforts
sur le point faible de son organisation.
Pour les peuples, le premier pas vers la liberté, e'est, comme pour les individus, la connaissance de soi. Or, il est impossible de ne point voir com- « bien, on suite de la pression du génie national agissant à rinsu de lui-même, aussi bien que par la fatalité de certains événements, l'aplomb de la li berté s'est déplacé en France aux dépens de l'ini-^
liative individuelle. Le mal n'est pas d'hier, et il d'est tellement aggravé que les esprits les moins
portés au découragement vont parfois jusqu à désespérer que réquilibre puisse jamais être rétabli. A coup sûr, il faudrait un remède, une persistance sage et opiniâtre dans Tapplication, si nous vou- • lions guérir de cette maladie gouvernementale qui affecte déjà tous les symptômes d*un trouble chronique, invétéré et rebelle. Avant tout, il faudrait voir clair dans les rapports qui limitent la puis- « sance individuelle par la puissance publique, celleci par la puissance individuelle. Il faudrait comprendre ce que Texistence de la liberté comporte de centralisation politique, et ce qu'elle n'en comporte pas. Nul ne peut sérieusement songer à préserver la liberté sans une centralisation politique qui contienne dans l'orbite de la justice les volontés particulières toujours disposées à en sortir ; mais nul ne peut en revanche espérer garantir la liberté, s'il ne connaît pas les limites imposées à la centralisation politique par lexpansion légitime des volontés particulières.
LalVontière entre lautorité collective et la liberté individuelle est-elle donc impossible à fixer? S'il en est ainsi, il faut déclarer que les conditions de Tordre social sont irréalisables. A coup sur. je crains de ne pas le répéter assez, la pratique ne répondra jamais entièrement, chez aucun peuple, aux eKi^^(MU'es posées par la théorie ; mais il suffit au progrès que, d'une part; cette théorie soit possible ;
de l'autre, que la volonté et l'intelligence des hommes, en dépit des obstacles divers, des mstitulions établies, en dépit même de la tradition et du caractère national, arrivent à se rai)procher assez des conditions logiques de la 1 iberté pt>\xr empêcher
• de trop dangereux écarts. Ces conditions essentielles de la liberté ne varient pas dans leurs linéaments fondamentaux. Aucune nation ne les réalisera jamais dans toute leur rigueur, mais aucune ne s*en écartera que pour se corrompre et s'affaiblir. Toute infraction à la nature des choses se paie par des mécomptes déGnitifs. La liberté, dans la limite de ses exigences générales , laisse une certaine marge
#LUX individualités collectives qui s'appellent des
* nations; mais si, dans le jeu de leur génie personnel et les mouveracnts de leur histoire, les nations s'éloignent outre mesure, dans un sens ou dans l'autre, de ces exigences impossibles à supprimer, (?est toujours à leurs risques et périls : la liberté, que la nature des choses a mise au prix de ces obligations satisfaites, se refusera opiniâtrement à
• toute nation qui se rendra indigne de la posséder. On ne peut l'emporter sur elle de haute lutte et par la violence. Le monde peut appartenir aux violents, mais le monde n'est pas la liberté; Tunivers entier ne saurait payer la rançon d'un peuple plongé dans sa propre servitude, et s'y complaisant.
Dire en quoi consiste l'intérêt général , c'est dire l'essence et les attributions invariables de l'Etat; c'est fixer la nécessité en même temps que
les bornes de la centralisation gouvernementale.
L'intérêt général est celui qui ne peut être indi^ viduaifsé m localisé, celui qui, sans créer m mo^ nopole inique, ne saurait appartenir en propre à ^ aucun individu, à aucun groupe territorial, à ao-» cune association formée pour ttn but déterminé * dans les frontières du pays Tout intérêt qui peut sa ' généraliser doit être placé dans les mains de Tadmînistratîon collective; il est de sa nature dévolu à la centralisation. Généraliser et centraliser sont une même chose. La plus vulgaire intelligence comprend comment le jeu des libertés individuelles, conformément aux conditions de l'agglomération locale, aux besoins de 1 existence matérielle, în-# tellectuelle et morale des citoyens, doit aboutirà constituer des associations diverses, plu3 ou moins étendues et d'une importance Tariable, des groupes qui gardent leurs sphères particulières, tout en se plaçant, quant à leur existence, sous la protection de l'association nationale qui les enveloppe, et les fait graviter dans son orbite sans leur enlever le centre naturel de leur évolution. A Tégard de ces associations se présente, au regard du pouToir cen^ tral, le même principe qui est appelé à déterminer les limites de l'initiative individuelle. En effet, ou bien ces associations poursuivent un but hostile à l'intérêt général, alors elles ne sont que des factions, et le devoir de 1 État est de les abattre; ou bien ces associations ne contredisent pas les in-^ térêts de la conservation générale, elles émanent^ .
de la liberté, et alors le devoir de l'État est de les protéger contre toute atteinte, à commencer par
celles qu'il serait tenté Ue leur porter lui-même sous prétexte de les garantir contre leurs propres égarements. Atteindre les résultats de la liberté dans son exercice légitime, c'est Irapper la liberté dans son principe. La cause ni les effets,, la liberté indi* viduelle ni l'association, ne peuvent être limités autrement que par la réciprocité sociale. Une as^ sociation qui n'enfreint pas cette réciprocité est un fruitnaturel de la liberté, et quelque funeste qu'elle puisse être à cile-meuK^ par une gestion défectueuse, le pouvoir central ne doit intervenir, s il .demeure dans ses attributions, ni pour l'empêcher de naître, ni pour l autoriser à vivre, encore moins pour l'administrer lui-même. Elle demeure étrangère à sa compétence tant qu'elle ne s'élève pas contre cette même liberté à laquelle elle doit do pouvoir exister.
Laissez à l'État la 'faculté d'autoriser, de défendre ou de réduire les associations, de s interposer entre tes activités individuelles sans que les nccessité^de l'ordre social le lui commandent, et sous le seul prétexte que ses lumières le rendent plus apte à juger, dans lintérêt même des citoyens, de ce qui est conforme à leurs besoins véritables, il aura bientôt la main partout et en tout; un jour ou l'autre, on le verra, chargé de la besogne grande et petite, plier sous le faix, en présence d'un pays qui n attendra plus que de lui son salut, alors que
Fusage et Féducation de la liberté pourraient seuls
lui en répondre.
On a, chez nous, confondu sans cesse TËtat avec k Société. L'État n'est chargé ni de représenter, ni de diriger le raouvcmenl social; mais seulement do contenir ce mouvement dans les bornes de la jusr tice. L*Ëtat est la sentinelle, non le chef de la société. Il a mission de veiller à ce que l'ordre, c'està-dire la liberté, ne souffre point d'aiteinte. A cet effet, on l'a armé d'une force publique èt judiciaire capables de garantir les droits individuels contre toute infraction, qui viendrait du dehors ou du dedans. L'armée et les tribunaux, ces deux bras du pouvoir, n'ont qu'un même objet : maintenir l'ordre au profit de la liberté. Ils doivent restituer en sécurité à la liberté individuelle ce qu'elle leur a payé de sa substance sous la forme de l'impôt. L'impôt est la rançon de l'existence dans l'état social. L'impôt, la force armée et les tribunaux constituent les éléments de l'administration générale. L'Etat doit par suite être rigoureusement centralisé quant à l'armée, les tribunaux et Timpôf ; car il est impossible qu aucun de ces éléments pWsse être individualisé sans préjudice pour la liberté de tous.
Une société peut abdiquer; elle peut dire à son gouvernement, chargé en principe de lui garantir la franchise de ses mouvements dans les bornes de Tintérôt commun : « Je t'appartiens, fais mes affaires à ma place. Mes biens, ma pensée, ma conscience, les
voici; gère-les, ei en retour de ma liberté, donnemoi le repos et le bien-être. » Dans un pareil l)lancseing, s il pouvait être maintenu, celle so. iété aurait signé sa déchéance. Alors même que le plus întelli* gent, le plus paternel et le plus permanent des pouvoirs lui donnerait le repos elle bien-être auxquels ellb aspire, elle perdrait, avec les dangers qui accompagnent l'usage de la liberléja possibilité de faire sa propre éducation; elle ne tarderait pas à croiipir saps force réelle et sans dignité. Elle se mécaniserait. Même dans les conditions relatives les plus favorables, elles apercevrait trop tôt qu'elle a fait un marché de dupe, et qu'une nation qui se rend irresponsable vis-k-vis d'elle-même, a décide sa ruine. Mieux vaudrait encore pour elle un champ de bataille qu*un champ de repos. Son gouvernement, dil-on, lui rendra la liberté par degrés, dans la mesure des forces dont elle fera preuve pour la supporter. Vaine illusion : il n*y a que les gouvernements libres qui donnent la liberté en ne la prenant pas, et ii n y a que les peuples doués en même temps, chose rare! du goût et de Tintclligence de la liberté, qui imposent la liberté à leur gouvernement. Les autres leur imposent la servitude. Jamais un peuple n*est esclave que de luimême.
LA CENTIIAIISATION ADMIMSTIUTIVE
LE DéPARTEBlENT
«La France est démocratique, sans doute, dans ' » ses éléments et ses tendances, dit M. F. Laferrièrc (I), mais son organisation politique et ad~ » ministrative est fondée sur l'unité. La centralisa- D tion qui fait sa force au dehors, et dont les excès yi ont porté sur la gestion des intérêts locaux, su*- » bordonne l'action de la commune et des autres » divisions politiques et adpiinistratives à Tunité y» prédominante de TEtat. Il faut donc se placer au » sein de cette unité, sous peine de perdre toute » vue d'ensemble, toute intelligence de notre or- » ganisation politique et administrative : il faut •
(1) Cours de DroU public et odmimHrt^if,
» descendre de l Etat aux dépai lemenls et aux corn- » muoes. »
« La hiérarchie, dit le même auteur, part du
» chef du gouverneuient, et descend jusqu aux T» derniers rangs de rexécution. L empereur délè* » gue Fautorifé administrative h des agents supé* » rieurs ; mais il conserve la nomination aux foncm tiens publiques et le droit de révocation.
» Les ministres forment le second degré de la » hiérarchie; ils procurent, selon les expressions » de la Constitution de Tan VIII, Texécution des ))• lois et des règlements d'administration publique. » Chacun d eux représente au centre de l Etat la
branche d'exécution qui lui est confiée d après » les attributions légales de son ministère.
» Mais il faut que 1 administration sorte de ce » centre d'activité et se répande vers tous les points » de la circonférence; les préfets sont les repré- )) sentants de l administradon générale dans les » départements et forment le troisième degré de » la hiérarchie. Ils ne relèvent pas seulement du » ministre de l'intérieur dans 1 exercice de leurs » attributions ; ils sont les intermédiaires par les- » quels Faction de tous les ministres peut se com- 0) muni(iuer dans les départements. Des agents 1^ spéciaux relèvent de chaque ministère pour les » services administratifs; ils en reçoivent direc- » tement 1 action pour la communiquer : le préfet 1» seul est le représentant de l'admûiistration gé- » nérale de l Etat.
»Du centre partiel de chaque préfecture, il faut D aussi que raction se propage dans, le départe- » ment, et arrive à la commune, à l'unité admi-
nistrative : entre, les départements et les com- 1» munes se trouve une circonscription intermé- D diaire, l'arrondissement ; entre les préfets et les » maires il existe un agent intermédiaire, le sous- D préfet. L'application première de ce principe ifi avait donné un sous-préfet même à l'arrondis- » sèment du chef-lieu de préfecture. Aujourd'hui, » dans tous les départements, moins buit^ l'arron- » disscment du chef-lieu est sous Tadministration » immédiate du préfet. -—Le sous-préfet n'agit pas » ordinairement par lui-même; il ne fai( guère » qu'exécuter les instructions, les ordres, les'ar-' » rêtés du préfet dans les communes de son ar- 1» rondissement, en se mettant en communication )) directe avec les maires. Les sous-préfels ne » sont pas, à proprement parler, des administra- » teurs; ils sont des agents intermédiaires del'ad- » ministration départementale : il n'y a qu'un ad- Tn ministratcur dans le département, c'est le préfet.
D Le département, ramené à l'unité locale et » primitive, se résout en communes : c'est donc )) dans la commune que se trouve le quatrième et D dernier échelon, de la hiérarchie administrative. » Les maires ont, en effet, deux qualités bien dis- » tinctes : celle d administrateurs municipaux, celle )» de fonctionnaires de TEtat. Dans la première, m ils représentent le pouvoir cominunal propre-
ment dit; dans la seconde, ils représentent Tac-
» tion générale du gouvernement : sous ce dernier » rapport, ils relèvent du préfet, du ministre de » rintérieur, de l'empereur; ils sont sous leur ou* î> torité.
» L'action, dans l'administration actuelle de la » France, repose sur l'unité; elle est, à . tous les Tfi degrés, confiée à un seul fonctionnaire. Les di- » rectoires administratifs, créés par rassemblée » constituante, ont fait place au système de l'unité » administrative du consulat, selon la loi du 28 plu- » viose an VIll. Mais à côté de l'action, pour la fa- D ciliter et l'éclairer, se trouve Tinstitution des » conseils.
i> Aux différents ministères correspondent les sec- T» tions du conseil d'Etat, qui sont chargées de » préparer les institutions, les règlements, les so- » lutions de toutes les questions qui peuvent in- T» téresserla science; ce sont des comités consul- » tatifs de premier ordre.— A côté des préfets est » placé le conseil de préfecture, lequel, dans ses » attributions complexes, est .chargé de donner » son avis sur toutes les décisions, sur tous les ar- » rêtés qui doivent être légalement pris par le pré- 1» fet, en cônsml de préfecture. Ce conseil n'est pas » alors un tribunal administratif; il n'est qu'un co- » milé consultatif dont l'avis peut ne pas ôtre suivi. » — côté des maires se trouvent le conseil des » répartiteurs pour l'assiette des impôts, et le con- » seil municipal qui, en certains cas intéressant
» l'ordre public, peut éclairer l'action du maire.
» Mais si l'action administrative manifeste sous 1» diYerses formes le pouvoir de i Ëlat, la société r> aussi 9l sur Tadministration son droit d'examen » et de contrôle. L'iniervention .sociale ei le dr.oit » de dontrôle sont représentés à côté du pouvoir » exécutif par le Corps législatif et le Sénat; à côté
des préfets et sous-préfets, par les conseils élec- » tifs de département et d'arrondissement; à côté » de^ maires, parles conseils municipaux .'Faction » administrative et le contrôle social se présentent ï> donc toigours sur deux lignes parallèles.
• » Le même principe, qui place au somtnet de » TEtal la représentation naûonale et le chef du » pouvoir exécutif, a fait ainsi organiser, dans les 10 sphères inférieures, des institutions correspon- » dantes qui réfléchissent dans les départements, i> les arrondissements et les communes, Taction et » la délibération, l'autorité administrative et le » droit de contrôle; en d'autres termes, le pouvoir » et l intervenlioii sociale.)»
Au point de vue de l'esthétique gouvernementale, 1 ensemble de ce système paraît irréprochable, et aussi ingénieux dans le détail que largement conçu dans le dessin général. Le regard se promène avec volupté sur le tout el sur les parties si bien ordonnées. Pour peu qu'on ait Tamour de la ligne droite, on ne pourra refuser sou culuiiration à ce monument de la sage^e politique, et tout
jamais on restera sous le diiu*iae. Où est le peuple qui ne nous envierait pas cette demeure, assez .
spacieuse pour y loger parallèlement lautorilé de l'État et la liberté de Tiadividu? Craignons cependant les mensonges du lointain. De près, tout peut changer. L cdiiice garde ses grandes formes symétriques, mais on s'aper^it que les matériaux menacent ruine; que les larges cadres o& devraient passer abondamment l air et la lumière, sont de fausses fenêtres peintes sur les murailles. Quant à * rentrée do Tédifice, c'est une brèche immense où tout un peuple peut passer ; mais elle est faite de façon que la foule et ranarchie y entrent le plus souvent, avec la dictature marchant sur leurs talons, et que la liberté, si elle y pénèti*e d'aventure» se refùse à y séjourner.
Les mensonges de ce chef-d'œuvre d'architecture politique, ce sont ces institutions qui rélléchiêsMdans les MpartemerUs, les arronc^tssemsn^s et les communes y le pouvoir et Pinier vent ion sociale. Ces institutions paraissent, mais elles ne sont pas. La représentation communale et départementale, que l'on vante, n'est qu'une ficlion. Existence nominale, pouvoir nominal : de réalité le moins pos-siUe, ou point du fout: Ni la commune ni le département ne sont en possession d'une administration indépendante quant à leurs intérêts particuliers. Ce sont des mineurs que contrôle, surveille et dirige le pouvoir central. Le centre de leur mouvement * n est pas en eux, mais k Paris. Ils n'ont point de
volonté propre, point d'autonomie. L'Ëtat les ' sorbe, et dti même coup il soustrait h la liberté in^.
dividuelle ses plus indispensables appuis.
On admire moins notre civilisation, quand on a compris cela, et Ton commence à craindre que Tédifice ne menace ruine par un excès de poids formidable du côté de TEtat. Dans cette situation, ex-posé à toutes les secousses de la démagogie, il appellera à son aide, à chaque nouvel ébranlement, les étais du despotisme. Secours périlleux^ to^}Oura transitoire, et qui no le sauvera pas.
. Pour s'être donné une représentation nationale, le pays se croit quitte envers la liberté; mais, par une inconséquenco inouïe, il restitue au pouvoir sous la forme administrative, en le laissant maître absolu de toutes les circonscriptions, cette intervention et ce contrôle qu'il entendait se réserver. Contre lui-même, du sein de la démocratie, il constitue et sanctionne la féodalité préfectorale. La nation, émancipée dans la sphère générale du pays, s'est livrée à merci au pouvoir exécutif dans chacune des sphèreë particulières oii elle devrait être appelée à exercer le plus efficacement son activité. Après avoir dégagé sa tête par un elfort héroïque, elle s*est lié les membres; elle a comprimé plus étroitement que jamais les battements de son cœur, Tinitiative de sa pejosée et la spontanéité de son . vouloir dans la camisole de force de la tutelle administrative. Comment s'étonner des soubresauts, et des vertiges qui, par intervalles^s'ei^parent du
Ta-
pays ? Tout autre peuple, soumis à ce régime, serait
mort d'une congestion cérébrale.
« Pour so procurer des ressources, a écrit M. Gui- » zot (I), le despotisme des empereurs romaine i> fut contraint de créer une machine administra- » tive capal)le de porter partout son action, et qui » devint elle-même une. charge nouvelle. Ce sys- » tème de gouvernement n'avait d'autre objet que » d'étendre sur la société un réseau de fonction- » naires sans cesse occupés à en extraire des ri* » ehesses el des forces pour aller les déposer aux y> mains de l'empereur. )) Et quand le même auteur ajoute ailleurs,-parlant de la France, que « la ré- 1» volution a détruit le gouvernement de l'ancien » régime, » mais « quelle n"a pas construit son, » propre gouvernement, » il énonce une profonde vérité, s'il entend par la révolution la liberté en quête de son organisation. Comment espérer cependant quelaliberté construira enfin sonpropre régime, quand on considère combien peu les hommes qui, jusqu à ce jour, se sont succédé chez nous au pouvoir, se sont préoccupés de cette contradiction où la révolution s'est placée, presque dès son avènement, vis a vis d'elle-même ? Les efforts violents ne rompront pas ce nœud oii la liberté s'est prise; il se reformera toigours sous tous les régimes et entre #
(1] Eistoire de la cmH$aU<m en Europe.
les mins de tous nos hommes d'Etat, jusqu au
jour où quelque grande volonté, éclairée par Texemple <le tous les peuples libres, osera le dénouer en laissant aux communes et aux déji^artements , affranchis d'une tutelle double ment onéreuse, la faculté de se mouvoir librement dans le giron de leurs intérêts spéciaux.
La sagesse pratique commande que l'on ne s'écarte pas trop brusquement des données d'une situation établie. Pour achever la révolution *en construisant son véritable régime, il suffirait de convertir les fictions en réalités; et de faire en vérité des conseils municipaux et des conseils généraux ce qu ils sont nominalement : la représentation effective, c'est-à-dire indépendante, des intérêts .communaux et départementaux. On donnerait ainsi
une âme à ces corps qui n'en ont pas; on en fe-^ rait des individualités, des points d'appui, et, s'il était nécessaircf. des points de résistance pour la liberté. Les communes et les départements ne peuvent rester de simples automates sous la main de TEtat, qui épuise leur sève, et en échange d'une réalité leur donne une abstraction. A 1 impulsion extérieure et mécanique doit se substituer un centre organique, d*où puisse graduellement sortir une existence substantielle. Si les membres constitutifs 0 d un pays sont faibles, épuisés et inertes, comment le pays lui-même jouira-t*il d'une vie puissante Bt d'une force réelle?
On attribue généralement à la constitution de
Fan VIII, fruit du Gonaiilftl, et- à lEmpire qui a développé et pratiqué cette constitution dans toute sa rigueur, l'œuvre qui a englouti dans le pouvoir central toutes les franchisest partant toute la vie
des circonscriptions administratives établies sur la surface du pays. On ne peut disconvenir qu un premier examen ne laisse à la charge de l'Empire la responsabilité de ce système, et (jue la révolution, • si l'on veut la considérer surtout dans son expression la plus nationale, dans le miroir de TAssemblée constituante, ne semble devoir être accusée d'une faute aussi monstrueuse à Tégard de la liberté. Cette grande assemblée néanmoins, k laquelle nous devons tant de comjuùtcs durables, a implicitement fourni la baso de notre centralisation actuelle; én préparant le terrain par le nivellement absolu des existences provinciales, elle a invité 1 Emi)ire k faire peser sur ce soK d oii elle avait déraciné jusqVaux dernières traditions, la masse écrasante de son administration autocratique. Déjà emportée par le génie de ^uniformité révolutionnaire, qui plus tard devait rompre ses dernières digues, l'Assemblée constituante, qui voulait être sage et prévoyante, n'avait pas conscience de 1 œuvre fatale à laquelle elle préparait ainsi les voies. Sa pensée était à la liberté; mais sa main, à son insu aplanissait les voies à la dictature. Les opinions variât beaucoup sur la marche de la révolution, où des hommes éminents ont voulu reconnaître 1 action d'une force absolument irrésistible k l encontre des
choses et des hommes. Pourmoi, avec tout le respect
quejeprofessepourdesauloriléséminentesj'e reste convaincu que la dictature de la Convention, celle du Comité de salut public et toutes les dictatures qui, sous un nom ou sous Taulre, se sont produites dans notre pays jusqu à ce jour, après des intermittences trop fugitives de libéralisme, ont été sinon engendrées, du moins favorisées au plus haut degré par la destruction des communautés tradition- • nelles qui auraient pu faire contrepoids à Teniraînement révolutionnaire concentré dans Paris, et livré sans remède à Taudace triomphante des minorités violentes, loiiyours prêtes à tout risquer pour le pouvoir. Les provinces abolies, la France restait désarmée contre sa capitale, transformée dès-lors en un champ de bataille où la faction la plus entrepicnante j)ouvait cluuiuo jour mettre en jeu la destinée d'un pays démantelé, paralysé, et muet dans le sentiment de son impuissance, sous les coups rapides et multipliés de la terreur. La politique des ce jour est devenue une partie de dés qui a eu la France pour galerie et pour enjeu.
L'Assemblée constituante cjui dans une pensée de liberté abolit radicalement les existences provinciales, improvisa, également dans une pensée de liberté, le système des départements, basé sur une nouvelle division territoriale delaFrance.Double er« reur, et double contradiction entre le fait et Tidée. On se méprendrait entièrement si Ton voyait dans le système départemental, imaginé par la Gonsti--
tuante, la création d'individualités administratives. Tracés pour ainsi dire au compas dans la poussière des provinces tombées sous le marteau de la révolution^ les départements ne pouvaient être en réalité que des circonscriptions électorales, et non • de véritables existences administratives. On n'improvise pas ces dernières ; il faut qu'elles naissent
^ d'elles-mêmes et s'organisent suivant les exigences des localités et la communauté dos intérêts, selon la puissance des mœurs, des habitudes, des souvenirs. Toute association locale oflTre dans son existence et son développement l'image réduite de Tassociation nationale. Sur une échelle moindre, ce sont les mêmes éléments qui sont appelés à la former. Gomment les semences nouvelles, jetées à la hâte sur la surface du pays dévasté, eussentelles pu s implanter et é'épanouir en des organismes vivants dans la sphère mathématique où on les avait enfermées? Rien ne répugne plus que la ligne du géomètre à la spontanéité de la vie. Malgré cela, laissés à eux-mêmes dans la paix et dans la liberté, les départements auraient fini sans doute par constituer des institutions territoriales qui eussent en partie suppléé la vie des provinces, et rempli peu à peu les immenses lacunes que son anéantisse-
■ ment créait pour la liberté du pays, abandonné à la seule impulsion du centre. Mais pour cela il eût fallu deux choses indispensables : pour les intérêts locaux le temps de se grouper' dans Tenceinte dés circonscriptions nouvelles, et surtout la latitude
de modifier les limites de ces circonscriptions, en les remaniant sous la sanction souveraine du vœu national, mais conformément aux exigences que révélerait la pratique des choses aux départements eux-mêmes. La division territoriale, tracée à la hâte par la Constituante , eût été dans ce cas considérée par elle comme une première esquisse, susceptible d*ètre modifiée, "reprisé, et complétée à ^ Vessai par les populations groupées en des cadres demeurés élastiques. On eût vu alors, selon toute apparence, les département se rapprocher assez des provinces, sous l influence des affinités naturelles du sol et de rhistoir.e, pour constituer des personnalités vivantes; pas assez cependant pour ressusciter un ordre de choses arbitraire que la .Révolution était venue abolir. Les départements se fussent convertis de la sorle insensiblement pour former des existences moins inégales que les provinces en territoire et en valeur intrinsèque, plus homogènes par leur administration, demeurée libre dans la mesure oh elle ne pouvait enfreindre les principes généraux fixés comme fondements de Tordre nouveau, et comme garanties contre le retour de l'ancien état des choses.
Mais les départements manquèrent, tout à la fois de la substance et de Tindépendance indispensables ' à leur développement progressif dans l'avenir. La substance de leur développement ne pouvait consister que dans des intérêts capables de s'associer. Ce premier aliment leur fit défaut. Il n'entrait
d'ailleurs pas dans la pensée de la Constituante de le leur accorder; autrement elle se fût contentée de remanier légèremeiitle système traditionnel et vivant des provinces pour le mettre d'accord avec le nouveau droit public qu'elle proclamait; elle eût modi6é sensiblement, mais non pas refoit en . entier, sur les débris de l'histoire, la carte de la France. Ce qui préoccupait l'assemblée, c'était Tabolition du régime provincial, coïKiidéré comme hostile dans son existence à la révolution. Le fait qui ressort avec clarté des grandes discussions qui eurent Heu à ce sujet, c'est que l'assemblée ne se préoccupait pas de créer, sous le titre de départements, des institutions territoriales forcement organisées on ellcs-mc^mes, mais qu elle songeait à employer le département comme un moyen expéditif et radical pour l'abolition des provinces. La province appartenait au passé; elle se mêlait à rhistoire monarchique et féodale de la France. C'en était assez pour la détester et la déclarer, non pas seulement quant aux incp:alités et privilép:es de son organisation, mais dans le seul fait do son existence, incompatible avec la Révolution. En de pa« reilles dispositions, TAssemblée constituante, et moins encore la Législative et la Convention, ne purent imaginer de faire des départements ce qu*ils auraient pu devenir : des existences collectives, égides et organes de la liberté au soin de la nation Pour se persuader que telle né fut jamais Tintentiou de la Constituante, il suffirait de ce seul fait,
que les déparlements ne furent pas reconnus capables de devenir propriétaires. Aujourd'hui ce droit leur est accordé, mais comme à des mineurs, dont la fortune d(3meui e sous tutelle. Or, le droit de posséder, c'est le droit d'exister.
« De ce principe que les départements ne sont » que des sections administratives de l'Etat, dit » M. Laferrière, l'Assemblée nationale avait conclu n que les départements n'étaient point propriHai-' » res, La qualité de propriétaire suppose une in- » dividualité, une personne morale, conune les
communes, les établissements publics; la Constiï> tuante reconnaissait et consacrait la propriété )i communale ; el\e ne reconnaissait point et passait )> sous silence la propriété départemerdale, parce m que les départements n étaient à ses yeux qu'une » section administrative. »
Le principe delà propriété départementale n*a été déposé que dans le décret du 9 avril iSH, ^ qui » a fait aux départements, et même alors aux ar- » rondissements, une concession d'édifices incor- » porésau domaine de l'Etat, et affectés au service » des tribunaux ou des administrations.» C'était peu de chose certainement pour constituer la personnalité départementale, mais la faculté de devenir propriétaire était reconnue.
Ainsi bâtis sur le néant, les départements Airent gratiiiés néanmoins à leur origine, par une contradiction singulière, d'une assemblée chargée de leur administration. L'administration départemen-
)) talc était conférée ( l)parlaConstituante (décret du )) déoeinbre4789) ànne assemblée admiaislrativè, » formée par le corps électoral et composée de » trente-six membres ; de celte assemblée sortaient, 1» par r.éleciion qu'elle faisait elle-même dans son y> sein, un directoire de département, composé de* » huit membres, le procureur général syndic» et » un conseil de département. — Le directoire de » département ^tait chargé de Tadministfation ac-. » tive; le procureur général syndic, dolasui/e des » affaires; le conseil recevait les comptes de ges- » tion, et, dans sa session annuelle, il délibérait » sur- tous les objets intéressant le département. » — On reconnaît ici4e premier modèle de nos conseils généraux.
vice radical de ce plan, dit M. Duvergier de 1» Hauranne (2), tout le monde le cotnprend au- » jourd'hui, c'est qu'il créait des administrations » collectives. Mais Tidée d'un administrateur uni- » que, surveillé, contrôlé, dirigé par un conseil » multiple, cette idée, "si simple et si -féconde , » n'était pas née sous l'ancien régime. »
Ce système des administrations colicctivés était vicieux sans doute, mais c'était un vice de formeauquel on BÛt pu remédier. Le vice radical n'était pas dans, la constitution dés conseils départemen-
(2J Histoire' du gouvernement parlementaire en France, t.
taux, mais dan&la double contradiction gui.affectait ces eonseilE dans leur principe et dan» leur mou*^
yement. La première contradiclion consistait en ce que, bien ou mal constituées, ces assemblées locar les qui devaienlr^résenfer ledépartementConclionnaient sans qu un objet d'administration personnelle fut offert à leur activité. La seconde coutoir diction dont ils souffraient^ C'e8l^|ue:ces^œevrieft9fi9ii tournaient dans le vide recevaient, par surcroît d'ineonséquence, des impulsions contrairesj.1 une venant du pottTohr exécutif et central , yauàrevdcM^ lection, celle-ci de la base, celle-là du sommet. D une part, en effet, il avait été décrété que les citoyens actife de chaque canfcm , réunis en une ou plusieurs assemblées primaires, nommeraient à la fois les membres de la représentation na-tionale et ceux de Tadministration département • taie. Mais, d'autre part, le rapporteur du comité : 'de constitution, Ihouret, déclarait que les directoires de département, aussi bien que les direc-> toires du district (I), devaient être les organes et les instruments du pouvoir exécutif, dont le roi testait le chef suprême. « Subordonnées directe^ ■ y> ment au roi comme administrateur supérieur, ^» disait-il, les administrations départementales recevront ses ordres, les feront exécuter et s'y
» conformeront». En conséquence, «il convient » «
li'iiiiiiiii II II iii fM I ii.— i ^ , m m mm i [ l I I I H
(t) Devenu f arrondissetneDt.
x> d établir conslitutionnellcment, disait-il encore, » que les assemblées administratives êmU dons la » etos« des agmés dupmmnr êœiculUf et les dépo- » sitaires de l aulorité du roi pour agir en $on nom « et MHS ses ordres )».
Ainsi dmic^sans capacité de posséder, administné par des directoires collectif nés de 1 élection mais restant néanmoins dans la cbsse des agents du pouvoir eiéeutif, le département n'était è vrai dire quune circonscription administrative, un rouage mal eombiné pour son but entre les mains du pou* Toi^ central. Peu importait qu*il fût sounm à rceil du monarque ou bien qu i l relevât dé T Assemblée nationale : il était sans racines dans le sol et sans au- 4onomie eSeclive. Ce n'était qu*une ombre, un spectre tracé mathématiquement dans l'air. Si la France n'eût été niveiée« les institutions locales auraient servi de digues, ralenti la marche de la révolution et retenu le fleuve dans son lit; mais lancé sur sa pente, toiyours pins r^ide et plus irrésistible» le fleuve est devenu un torrent et s*est jeté enfin en bouillonnant dans les abîmes du despotisme, entf atnant avec lui nos destinées ultérieures.
On est douloureusement frappé, en lisant les débats que souleva dans l'Assemblée constituante ce remamementiemtorial deiaFrance, de l'achar-» nement que montrèrént la plupart des esprits à détruire les provinces jusque dans leurs derniers fondements. L'Assemblée ignorait évidemment oik elle allait, emportée ainsi par cette passion de Tu-
niformité dont l'inévitable conséquence est l'autocratie dupoavoir central., passion què la moiiarehie lui avait léguée, et qu'elle-même deyaittransmettre et implanter plus solidement que jamais, par la filière inévitable de la Gonventioa et de Téch^faud^ au sein de l'Empire triomphant. C'est à cette con» clusion que visait à son insu le formidable nivellement qui désarma la Francé. Richeliéu et Louis XIY Oîrt 'été les précursetirs de la Révolutim ; la Révolution a préparé l'Empire. Bonaparte a été un Louis XIV démocratique et révduticmnaire^.mâis dans Louis XIV, dans- la* Révolution et dans TErapire, un même instinct domine et triomphe; c'est Tésprit Jatin, Tesprit de eentralisation. La marque de cet esprit, le signe infaillible au^juel on le- ee-?^ connaît, c'est qu'il procède invariablement de l'Etat . , à l'individu, du général au particulier; C'est un es« pritsyllogistique paressence. Hélas! l'esprit de li-^ berté va ea sens contraire; il procède par induc:r tion, en s'élevant de llndividu^^onakl^^sGif^mid unité primitive, h la commune; de la commune atigi'oupe supérieur, province ou département, de ce ■ groupe plus étendu àrassociation nationale* Ce n'est pas dans son progrès FEtàt qui doit créer et limiter la liberté mdividuelle, mais la liberté individuelle qui dans le sien doit créer et limiter Ifitat. Qu'on * examine l'histoire, les habitudes, les mœurs et lois des peuples qui ont su établir chez eux là^ liberté, on verra que l'iodividu est l'objet de leun* * constante sollicitude, qu'il occupe le centre et;^
forme la base de 1 État. «En France, le percepteur » de l'État lève, les taxes comuninales; en Améri-
que, le percepteur de la commune lève la taxe de XI l État. » — «Le&communes de^a Nouvelle-An- V gletenre n'ont pas. reçu leurs pouvoirs de TËtat.
» Ce sont elles, au contraire, qui semblent s'être , » dessaisies en faveur de TËtat çl une portion da
» leur ind^>endai(cei(1). »
Au sein de l'Assemblée consliluante, le courant • centralisateurne .se montre pas eiKore icrésistir ble ;• mais déjà il domine. Quelques bommès,. d^ins* linct ou par une vue plus claire des véritables conditions de la liberté, luttent centre lui; mais iU scmt entraînés èt leurs projets emportés à la dérive malgré leurs efforts. Mirabeau essaie vainement do transiger. On le trouve hésitant entre la crainte . de lai^er les provincesr debout, et celle phis grande , encore de créer une orgajiisation artiliciclic incapable d'asseoir la liberté. ' . .
« Certainement, disait-il (2), il faut changer ladi- • » vision actuelle par provinces, parce que, après . » avoir aboli les prétentions et les privilèges, il n serait imprudent de laisser subtister une admi- » nistration qui pourrait offrir des moyens de les
/» Téclamer et de le$ reprendre. )» . • . •
(I) TocquevUle. — Démocratie «» /b»iri^.
(9} Anciea Jfonitour.— Séa^ice du mardi 3 novembre 17SJ), .
* « Mais, en suivant le principe du comité de con- » sUtuiion, en vous offrant même de nouveaux mon tife de Tadopter, je suis bieiL éloigné d'en » prouver toutes les conséquences. ;
» Je voudrais une division matérielle jat de ûui, 1» propre aux localités, aux eirconstasieess <et4um » point une division mathématique, presque idéale, « ei dont l'exécution me parait impraticable, i <■
» Je voudrais une division dmt l'ohlM ne #Ati^a6 » seulement d'établir. une représentation propor^ ^ lionnelle, mais de rapprocher Tadmimstraiion m des hommes et des choses^ el d'y admettre un » plus grand concours de citoyens, ce qui augm menterait sur^-le-champ les lumières et les soins, 9» c'esl-k-dire la véritable, force et ta véritable D puissance.
» Enfin, je demander une division qui ne paraisse )i pas, en quelque sorte, une trop grande nou- » veauté, qui, si j ose le dire, permette de compo-^ » ser avec les préjugés et même avec les erreurs; > qui soit également désirée par toutes les pro- .» vinces, et fondée sur des rapports déjà connus; » qui surtout laisse au peuple le droit d'appeler 9 aux affaires publiques tous les citoyens éclairés » qu'il jugera dignes de sa conOance ».
M, Bengy de Pny-Vajlée, dépjuté du Berry (1 ), critiquant le projet de division territoriale à un
(1) 3éaa€6^ dep à et m^ms^. — .AlMriwMfôii«4wr; *
point .de vue plus rigoureux, s exprimait ainsi :
« Voire coBUté de coBStiUittoii ne
» paraît pas même être d'accord avec se? princi- » pes; car, pour déiruire les liaiiiCMid, le» lud^UTn des, les jJbclioM des liabilanto d*uiie JAtoie » province, qui sont cependant des mobiles bien 1» puisiaiits ei bien précieux à oonservetr, votre « comité, au Heu Ûe se rapprodier de l'aiieieune division du royamne par généralités, quiparais- .« eaii la plus simple etla ïïàem adaplfée eu génie » et au goût des peuples qu'un légisialeiir doit » consukei*; votre comité, dis^je, a coupé la France » comme uor moroean de drap, en quatre-ringt- » une pièces, pour en faire quatre-vingt-un dépar«- » tements.
Dansfajnème séance, tt. Pellerin, député de la Bretagne, faisait entendre ces paroles prophétie qiies :
i( Si Ja Franœ veut exposer les provinces, qui » jusqu'à présent ont pu opposer une résistance
» courageuso aux entreprises dos ap:ents du pou- » voir exécutif, à perdre peu à peu cette force qui » a si utilement servi la nation elle-même, il n'y a » qu'à morceler les provinces d'Etats, et surtout la » Bretagne; bientôt chaque département deviendra » suocessîvraient la proie dm pouvoir qui aura » toujours assez d étendue pour gêner les admi-
» nistrations, et assez de moyens pour les vexer » quand il vQUdi*a: • ^
L'Assemblée nàtionale- std^stiera. Oui, mes*. ». sieurs; mais ce Corps législatif entrera-t-il dans » tous les détails d une administration devenue 1^ minutieuse par Ta multiplîcifé extrême des cort>s ^ . » administratifs? Qu'il donne aux provinces4e l é- » nergie, ou qu'il conserve du moins à celles qui m en ont cette forde politique, cette ressource puis- » santé qui a préparé le bonheur de la France, et )» à qui*peut^êlre elle en devra la opusommation.
i»J'af entendu dire qu'il y avait lieu de craindre » d'établir des corps administrai ifs assez forts pour ^ entréprendre de résister au chef du pouvoir exé* ib cutif, et qui puissent se croire assez puissants « pour manquer impunément, de soumission au » Corps législatif. - - * ' .
• » Cette crainte est chimérique, messieurs; quel^ » que coiisidérable quB puisse 4tre une administration » deproiDinc^, die ne serajqtnaii êtvétat, qUand^etle n oserait le tehter, "de risiéier à PantorUilé§Uime du » pouvoir exécutif, et de^ se soustraire auw pMontés 1» delà nation entière, ' . « . .
. ))Mais enfin l'esprit de province n'çst-il pas nui- » sible?' Oui, quand il s'exierce sur d^s prétentions » particulières; et, encore une fois, il n'existe plus » ^eprétQ^tions de cette espèce ; l'esprit deprov vince est ai^jourd'hui l'esprit natiônal,.puis- » qu'il n*existe plus de véritable autorité que dans
^ la nation, et que je ne réclame pour ma pro- » YÎnce qu'une admiuistration subordonnée à la.
nation, et sous la surveîllanoe confkmelle et im-* » médiate de rassemblée permanente qui la re^ » présentera.» ^ -
Qui peut dire la destinée différente qui eût été faite à la liberté dans notre pays, si des considérations aussi sages eussent pû y prévaloir? Chaque province, ainsi remaniée dans le sens de la. liberté générale, lût devenue une force pour cette liberté. Ce qu il lîàUait supprimer, ce n'étaient* pas les provinces, mais les privilèges provinciaux et les trop grandes inégalités, incompatibles avec la justice el Tordre- générai. On établissait ainsi l'unitéi dans la diversité, qui est la vie. et non pasTuniformilé, qui en est le néant. G était la Kévolutioa selon l'esprit qu'il fallait poursuivre, e( non la figure matérielle de la Révolution, la Révolution selon la lettre. On à dit que les provinces, quelques-unes du moins, dévouées à^Tancien régime, eussent résisté. Non; . ce n'est pas la province, c'est le privilège qui se fût . insurgé. Mais là était précisément 1 objet de la Révolution : détrîiire le privilège sous toutes, ses formes. La province, quant à son existence même, n'était pas un privilège i elle devait être respectée, car. elle était la France tonstitu^e par l'histoire.. On a trouvé plus facile et plus radical, pourèm-. pêcher la résistance du privilège, jie détruire les. provincif» dles-mémes. Au* lieu d'émonder le^ mau^* vaisfruitset les monopoles parasites, onacoupé Tar^
bre à sa racine : œuvre barbare. Ce fui là le grand crime, 011, si Ton Y6ui,l'erreu» fondamentale de l'As* semblée coRstituanie. Un abtme s*est creusé là où fuirent les provinces, et cet abîme a englouti la Révolution elle-même dans l'absolutisme. La Démocratie s*eef aiFcrîssée sous son propre poids; etlea dévoré les provinces, redoutant chimériquement d'être déTorée par elles; mais il lui en a coûté cher. Que parlait-elle de la résistance de quelques organisations provinciales? N'était-ce pas une tâche plus aisée de mettre un petit nonïbre de 'pro*vinces récalcitrantes au régime de la liberté nationale, que de détruire en entier l'organisation historique du pays? On ne pouvait admettre que les provinces, dont on redoutait la résistance à Tintervention légitime de la Révolution supprimant les privilèges nés dans leur sein, si elles étaient réellement hostiles à cette Révolution, ne s'élèveraient pas contre le pouvoir qui les réduisait à néant d'un seul coup et à tout jamais. Pourtant l'œuvre fut accomplie; donc la Révolution était assez forte pour soumettre la province. La guerre civile pouvait éclater; n'a-t-elle pas éclaté en effet? Mais elle devait être vaincue, car les provinces constituaient la France, et c'est par la France que la Révolution s'était établie :* donc par les provinces. DSoù venaient les États généraux qui portaient la Révolution dans leurs cahiers, sinon du fond des provinces ? La grande force, la force durable ^ fondamentale des provinces, était éoiac celle de laRévohir
tion elle-même, et c'est avec les provinces, prêtant leur appui au pouvoir national légilimemeat insiallé par elles, que la Révolution aurait maintenu et consolidé ses triomphes véritables. La Révolution avait pour elle l'immense majorité, presque l'unanimité . dans l'Assemblée constituante , et cette majorité n'était autre chose que le reflet de la majorité dont elle jouissait dans la France provinciale.
. En désorganisant les provinces, c'est donc la Réwlution, c est la liberté qu on a désorganisée. La représentation nationale, sans caution au dehors, est peu à peu devenue nominale. L'échafaud est sorti des clubs ; ce n'est pas néanmoins la puissance des clubs démagogiques installés dans Paris qui a fait la faiblesse de la Convention : c'est la faiblesse de la Convention qui a fait la puissance des clubs et a abouti au Comité de salut de public. Mais la faiblesse de la Convention, d'oii venait-elle ? Oe la faiblesse des départements ; elle venait de la France désorganisée, que nos assemblées étaient chargées de représenter, et qui, ne pouvant les soutenir efficaceroent, ne leur laissait en réalité qu'une représentation fictive. La force, la réalité étaient dans Paris, et Paris appartenait aux plus audacieux ou aux plus habiles. Si les existences provinciales eussent été ménagées, nos assemblées trouvaient en elles de
* quoi s'étayer contre la pression des partis extrêmes, et les choses prenaient un autre cours. -
Un peuple ne divorcera jamais impunément avec ks données de Thistoire. Depuis le jour oii la
France a tenté ce suicide sur elle-même, pensant y trouvpr la liberté, elle a tenté vainement dé ressusciter.; les institutions départementales n'ont été que le fantôme du pays. L'organisation substantielle ^ vivace, qu'il suffisait de modifier, ' . •n'a pu être remplacée. Mais quoi I serions-nous ' condamnés à revenir sur nos pas ôu à nous ensevelir dans le .toimbeau des nations déchues entre laéèvre de Tanarchie et les pavôts du despotisme? Revenir sur nos pas? Pas plus que les fleuves, l'histoire ne remonte. Est-il quelqu'un qui tienne pour possible la reconstitution d^ .provinces? La charrue a passé sur elles; on né les verra plus surgir du sol. Cherchons donc dans la situation même qui nous est iaite quelque moyen pour en
• . sortir. Ces départements que la Constituante a des-
sinés hâtivement sur le sol, il^ y ont. poussé, en dépit de tout et avec le * temps, quelques frêles racines. Des intérêts se sont groupés, des liens se sont formés, malgré des limites arbitraires et un régime de tutelle pernicieux. Aujourd'hui il y a une substance qui peut se développer; il existe dans le département l'embryon d'une individualité^ administrative. Pour que cette individualité se xïon*-
• stitue, que lui .faut-'il? Tair et la lumière, l'indépendance et le mouvement qui lui ont trop longtemps manqué. Le temps et la liberté peuvent * tout. La France veut vivre, et elle étouiïe dans les liens de la centralisation. Laissons donc faire la liberté, kissons les déj^rtements à eux-mdmes
pour tout ce qui ne relève pas de Tordre général. Au bout de celte voie s^ouvrironi de nouvelles issues vers la liberté. Que le mécanisme administratif, né de la Révolution et de l Ëmpire, fasse place à la vie des communautés départementales. Les intérêts se chercheront, les groupes se constitueront, et les départements, étendus ou resserrés selon le rapport naturel des intérêts, avec Tassistance même* du pouvoir central déférant à leurs vœux, arriveront à s'organiser et à former des foyers de gravitation dans toute l'étendue du pays. On verra la France, renaissant de ses débris, reprendre sa force avec son équilibre. L'autocratie redoutable de Paris sera vaincue, sans que Paris perde sa prépondérance nécessaire, et la sève se rémettra insensiblement à circuler de nouveau dans les membres desséchés de la nation.
Depuis la Constitution consulaire de Tan VIII, qui mit les départements et même les communes sous
la tutelle absolue du pouvoir central, on a vu les
gouvernements accorder plus ou moins à 1 indépendance des intérêts locaux.
Sous rinfluence d'une inspiration libérale, la dé-' cenlralisation administrative fit un léger progrès en 4830; mais on n'a fait que relâcher le nœud de la servitude, sans dégager l'autonomie du département ni celle de la commune. La loi du 22 juin 1833 sur Torganisation des conseils généraux de département et des conseils d arrondissement, celle du 40 mai 4838 sur les attributions des conseils généraux, ont augmenté le nombre des objets^ sur lesquels s'exerce l'activité de ces conseils; mais éUes n'en ont pas moins laissé ces conseils euxmêmes sous Tautorité directe du pouvoir central, demeuré juge des actes de gestion, et maître de les sanctionner ou de les rejeter. On a allongé la chaîne, et on a prononcé le mot do liberté. Au fond, et quant l'essence des choses, rien n'était changé. • En ce qui concerne l'organisation municipale, fixée par la loi du 24 mars 4834, et par la loi du 48 juillet 1837, elle laisse également le maire et les conseils dans la dépendance à peu près absolue des préfets. Presque dans toutes les directions, les mouvements du conseil et du maire sont surveillés strictement et limités par raulorité centrale. Départements et communes restèrent, après comme avant, soumis quant à leur personne et à leurs biens au bon plaisir de Tautorité centrale. En leur donnant plus de besogne, on ne leur a pas donné plus d'autorité sur eux-mômcs. Leurs attributions plus éten-
dues n'oiut pas augmenté leur indépendance ; ils
ont compris que plus ils agissent, plus ils ont d' occasions de se sentir dépendants.
Le régime actuel, qui devait, en vertu de son principe, incliner à reprendre en main toutes les énergies centralisatrices du premier Empire, et augmenter nécessairement le pouvoir central de tout ce qu'il prenait à la liberté individuelle, a cependant revêtu Tune de ses dispositions principales des apparences de la décentralisation, en introduisant dans la législation administrative le décret-loi du 25 mars 185S. Voici le préambule de ce décret :
Considérant que, depuis la chute de 1 £mpire, n des abus et des exagérations de tout genre ont y> dénaturé le principe de notre centralisation ad- » ministrative en substituant à l action prompte » des autorités locales les lentes formalités de Tad- » ministration centrale ; considérant qu'on peut » gouverner de loin, mais qu'on n'administre bien 1» que de près; quen conséquence, autant il im- » porte de centraliser l'action gouvernementale de » l'État, autant il est nécessaire de décentraliser 1» Taction purement administrative....!»
Saurait-on mieux dire, et toute la théorie de la centralisation politique et de la décentralisation administrative ne tient-elle pas dans ces quelques lignes? Il semble, k la lecture de ce préambule, que la terre promise se montre enfin à nos yeux; mais ncm, c'était un mirage encore cette fois. Dans
' ce décret, ce que les principes établissent avec une parfaite netteté, les conséquences le démentent
avec une netteté parfaite; la conclusion fait justice du préambule.
«Le décret, dit M. Laferrière, dans cet ordre d'i- •» dées, confère au préfet une très forte initiative et » rinvcstit du droit do décision dans un grand nom- » bre d affaires départementales et communales » qui dépendaient auparavant du chef de TEtat OM » du ministre de rinlérieur. Le partage entre Tad- • .» ministration centrale et 1 administration préfec- )> torale repose sur le principe qu*au ministre doit » appartenir la décision des affaires départemen- » taies et communales qui affectent directement )» V intérêt giniral de ÏEtat, et qu'au préfet appar- » tient la décision des affaires qui concernent plus 1» spécialement V intérêt propre des départements et » des communes. Maie toutefois , en donnant une » plus grande initiative et le droit de décision en )) beaucoup d'affaires, le gouvernement n'a pas 1» voulu rompre toui lien de centralisation et rendre » Tadministralion préfectorale indépendante de 1» l'administration supérieure à Tégard des affaires T» de Tordre proprement départemental et commu- » nal. Il lui a réservé le droit de contrôle et de ré- D formation. L'article 6 du décret veut que les
préfets rendent compte de leurs actes aux mi- » nistres compétents dans les formes et pour les
» objets déterminés par les instructions ministé- » rielles; et les ministres compétents ont le droit » de réformer ou d*annuler les actes contraires aux
» lois et règlements ou aux justes intérêts des par- » ties réclamantes. «
Ya-t-il en cela trace d une décentralisation véritable? Point du tout. Le département n'a pas gagné un pouce de terrain dans ses propres domaines. Qu'y a-t-il donc de changé? la centralisation est augmentée ; par Forgane du préfet, son agent révocable, le pouvoir central s'est rap-proché du département; son intervention est devenue plus rapide ; il Tadministre, le surveille, le contrôle, et le lie de plus près. L'esprit de ce décret est facile • k pénétrer. Le pouvoir central, trouvant la besogne trop compliquée et trop lourde, a confié un pouvoir de détail plus étendu à ses agents, afin de se dégrever d autant lui-même, en diminuant du même coup les incertitudes et les lenteurs administratives; mais Tadministrateur reste le commis «lu gouvernement, et plus que jamais, par suite d*une responsabilité accrue, il lui appartient. ' Nommé par le pouvoir central et non par le département, responsable de sa gestion vis à vis du pouvoir et non vis à vis du département, révocable à volonté par le pouvoir et non par le département, le préfet est d'abord un instrument politique, accessoirement un agent administratif. Aiyourd*hui
il arrive au milieu d'une circonscription dont il ignore les intérêts, et peut-être jusqu'au langage. C'est à lui oependant qu'il appartient de la diriger. Demain peut-être il sera appelé à développer ailleurs ses capacités administratives. Il se peut cependant qu'il reste assez longtemps dans le département pour y faire un apprentissage indispensable; le voilà qui commence enfin à s'identifier avec lui, à en chérir peut-être les intérêts et à * les épouser. Le département, par une sympathie et une confiance bien gagnées, peut se faire illusion à son tour, et c^'oire qu*il se gère lui-même en se sentant géré conformément à ses intérêts véritables. U oublie qu'il ne s appartient pas. On ne tar- . dera pas à le lui rappeler, — en même temps qu'on .rappellera au préfet qu'il est l'homme du pouvoir avant d'être celui de ses administrés, et qu'il ne peut l'oublier qu'à. ses risques et périls.
Oui, rien n'est plus vrai : <-<^ on peut gouverner » de loin, mais on n'administre bien que de près. » . Oui, rien n'est plus vrai encore : « Au ministre doit » appartenir la décision des affaires départemen- » taies et communales qui affectent directement^ 1» lUrUirëi général de VEtat; au préfet, la décision » des affaires qui concernent plus spécialement l'm- "n-térêt propre- des départements. » Un dernier mot» reste à dire,une seule conséquence à tirer pourque ces principes ouvrent laporte largemcntà la liberté, et que soit accomplie la révolution sans laquelle toutes les autres manqueront toujours de base. .
Il faut que le département nomme son préfet. -
Alors se trouveront réaNséos ces paroles que Mirabeau jetait du haut de la ti'ibune comme réclair du génie sur la route de Tayenir (1) :
« Toute qiunicipalité ne doit être, désormais, que
» rasscnil)lé(* représentative plus ou moins nom- » breuse des habitants d'une communauté, comme » une assemblée de département sera l'assemblée » représentative du district, et le corps législatif » l'assemblée représentative du royaume. »
« Le royaume. » ajoutait-il, « est-il autre chose » qu une grande municipalité ? »
(I] MonUiiér. Séanoe du 10 novembre 1789.