Liberté et libérlisme ou l'état chrétien
I. De tout temps, les esprits supérieurs se sont occupés de la question politique et sociale : Platon, Aristote, Cicéron, saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, Fénelon ; et de tout temps aussi, on s'en occupera, car la question politique durera autant que dureront les sociétés elles-mêmes, autant que durera le genre humain.
Mais si la politique a, comme les autres sciences, des principes généraux et absolus qui sont de tous les siècles et de tous les pays, elle a aussi, comme elles, un côté relatif à tel siècle, à tel peuple, à tels besoins particuliers auxquels il faut l'appliquer d'une manière spéciale ; et voilà comment il y a eu et il y aura toujours lieu à en faire l'objet de ses études, malgré tout ce qui a pu être dit dans le passé. Voilà comment il y a lieu à en traiter aujourd'hui, où l'on a posé tant de questions , agité tant de systèmes , imaginé tant de théories qui ont pour objet le côté social des choses humaines. Voilà pourquoi nous venons ici étudier le Libéralisme, au nom duquel nos nouveaux docteurs ont émis, sur l'art de gouverner les peuples, tant de conceptions subversives qui ont sapé par la base tous les fondements sur lesquels on a cru, dès le commencement, que reposent les sociétés humaines, comme sur leur base divine, et qui, sous prétexte de tout réformer, se sont attaquées à tout, tenant le poison pour remède et le remède pour poison; vaste erreur qui, mêlant tout, brouillant tout, confondant tout, a ébranlé les antiques assises du genre humain et qui, si elle produisait ses dernières conséquences, le précipiterait dans la mort avant le temps marqué au livre des éternels décrets. Voilà pourquoi encore, il faut, sur cette grave question, nous mettre à l'œuvre avec une ardeur qui ne se ralentisse pas, avant que nous n'ayons résolu tous les problèmes particuliers, qu'implique le problème général de la vie publi({ue. Faisons, dans ce préambule, quelques considérations d'ensemble, sur cette nouveauté que l'on appelle le libéralisme, utopie qui ne peut se soutenir aux yeux de quiconque l'examine avec tant soit peu d'attention, et qui jjarait avoir
une certaine valeur uniquement parce que le siècle en est engoué, et que son engouement lui a paru être science et philosophie.
II. On peut définir le rationalisme : un système qui pose en principe Vautonomie de la raison; de même on peut définir le libéralisme, tel que le siècle l'entend, tel qu'il se dégage du fond de toutes ses théories, tel aussi que nous l'entendons et le combattons ici, on peut le définir : un système qui pose en principe Vautonomie de la liberté, comme si la liberté était capable de se diriger et de se gouverner par elle-même; comme si, loin d'avoir en ellemême sa règle et sa loi, elle n'avait pas besoin d'un principe supérieur, à la splendeur duquel elle s'éclaire et se détermine. Or, dans ce siècle, on a appliqué cette idée erronée à l'ordre moral, non seulement en tant qu'il doit régler l'homme dans ses devoirs envers lui-même, mais encore en tant qu'il doit le régler dans ses devoirs envers ses semblables, ses parents, ses concitoyens. On l'a aussi appliqué à la société domestique ou à la famille, à la société publique ou à l'Etat, à la société relij^ieuse ou à l'Eglise, prônant par tous les organes de la publicité que l'homme se suffit à lui-même sous tous les rapports, qu'il est son unique maitre, qu'il n'y a pour lui ni besoin, ni devoir de recourir à la lumière et à la force d'En-Haut. Par suite, on s'est efiorcé de rompre avec toutes les croyances, toutes les institutions, toutes les lois, soit divines, soit humaines, qui ont pour but et pour effet de diriger la liberté, dans la grande bataille de l'existence, dans la grande mêlée de la vie, appliquant au problême social un naturalisme tellement impitoyable et fanatique, qu'il ne respecte même pas la nature dans ce qui lui reste de saint et de divin. Il est facile de comprendre que le libéralisme, ainsi défini, devait naître du rationalisme. Quand on pose en principe l'indépendance de la pensée, on doit bientôt poser en principe l'indépendance de la conduite, cette seconde aberration naissant naturellement de la première, comme une mauvaise fille d'une mauvaise mère. Les libres-penseurs devaient enfanter les libres-faiseurs. Voyons, dans ces préliminaires, par un coup d'œil rapide, comment le libéralisme, ce ver rongeur des sociétés modernes, a cherché, sous tous les rapports, à affranchir l'homme du christianisme, pour le rendre indépendant, en faire un être qui ne relève que de lui-même et de lui seul, comme s'il était en personne la Divinité elle-même, qui seule est indépendante, parce qu'elle seule a sa raison d'être en elle seule, et non
dans un autre qui lui aurait donné l'existence et la vie.
III. Considèrerons-nous Yhormne individuel? Pour que sa liberté soit complètement affranchie de la conscience, le libéralisme affirme que la conscience, qui, trop souvent, hélas ! devient ce que chacun la fait, il dit que la conscience est à elle-même son unique loi, il proclame que la morale est indépendante, que c'est à chacun à se tracer son idéal, à faire son plan de vie, à déterminer la ligne de conduite qu'il doit suivre, et que nul, sous ce rapport, n'a le droit de lui imposer aucun devoir; comme si Dieu n'était pas, en même temps qu'il est la raison du droit, la raison du devoir, comme s'il n'était pas l'autorité suprême, le législateur souverain; com.me si, au nom de la conscience, qui est la raison pratique, l'homme ne s'était pas précipité dans les excès les plus monstrueux, de même qu'au nom de l'intellect, qui est la raison théorique, il s'est précipité dans les extravagances les plus inouies, qui ne soutiennent pas plus l'éclat de la vérité que les ténèbres de la nuit ne soutiennent l'éclat du soleil.
IV. Considèrerons-nous {'enfant, puis le jeune homme? Le libéralisme, pour l'affranchir dès ses plus tendres années, et pour qu'il reste affranchi pendant tout le cours de sa vie, veut qu'on ne lui parle pas du Dieu Créateur et Père du monde, de la responsabilité de la vie au point de vue du Juge suprême, de ses destinées d'outre-tombe, comme le voulait déjà Rousseau traçant un plan d'éducation pour Emile ; il veut que l'instruction soit laïque, c'est-à-dire que l'enseignement religieux soit banni de l'école, que le maitre n'y ait plus le droit de parler de Dieu ; comme si l'éducation était possible sans la religion, comme si l'éducation sans la religion n'était pas l'abandon de l'enfant à sa perversité originelle, à ses mauvaises passions naissantes et bientôt brûlantes, et n'aboutissait pas à son immolation sur les autels du vice ; comme si les choses divines n'étaient pas un élément essentiel des choses humaines, comme si pour faire contrepoids au poids de la mauvaise nature, nous entraînant fatalement au mal, il ne fallait pas Dieu et l'éternité. De là la haine d.e l'éducation chrétienne, parce que le christianisme pose en principe que la conscience relève de la loi divine, et que la morale, loin d'être chose conventionnelle, arbitraire et facultative, a un caractère d'absolu qui, dans ses principes généraux, la rend obligatoire partout et toujours, de telle sorte que si l'homme peut s'y soustraire par l'abus de sa liberté, il n'a pas le droit de le faire. De là la
guerre à tous ceux qui, prêtres ou fidèles, se dévouent au nom du Christ à l'éducation. De là le dénigrement par les armes les plus déloyales des institutions qu'ils dirigent, dénigrement qui a sa source dans l'impiété et l'envie, et qui tend à faire passer comme étant nécessairement obscurant quiconque reconnaît le magistère de l'Eglise, magistère qui, de près ou de loin, a fait tous nos grands hommes. De là, en un mot, cette fureur qui veut à tout prix laïciser l'éducation en la rendant non-seulement neutre, mais anti-chrétienne et athée ; comme si le siècle n'était pas malade, profondément malade ; comme si, loin de porter son remède en luimême, il n'était pas intérieurement travaillé par un principe morbide, qui ne peut que le débiliter de plus en plus, jusqu'à ce qu'il finisse par lui causer une mort inévitable et fatale si la thérapeutique divine ne vient pas arrêter les progrès du mal, opposer à l'action du principe de mort le principe de la résurrection et de la vie, qui se trouve dans le Christ et nulle part ailleurs. C'est surtout de l'éducation que l'on peut dire : Dieu en est la base, le faîte et le couronnement. Le gouvernement des consciences n'appartient qu'à lui seul et à son Eglise, il n'appartient pas à l'Etat.
V. Considérons-nous la jeune fille., la femme? On cherche à l'émanciper de la religion, à la séculariser, elle aussi, par des théories aussi subversives de la pudeur naturelle à son sexe qu'elles sont subversives de la nature elle-même. Dans ce but, on a imaginé la théorie de la femme libre : libre vis-à-vis des enseignements de la foi, qu'on lui dit être des préjugés d'enfance ; libre vis-à-vis des prescriptions de l'Eglise, qu'on lui dit être de lourdes chaînes auxquelles elle a été tyranniquement rivée et dont elle doit savoir briser les anneaux ; libre vis-à-vis des pratiques religieuses les plus essentielles, qu'on lui dit être des formules vides, elles qui, toutes, contiennent au plus haut degré la vertu rédemptrice et sanctificatrice qu'elles communiquent avec une efficacité suprême. Et pour amener la femme à adopter plus facilement la théorie de l'indépendance absolue de la conscience, de la liberté sans frein, pour l'amener d'une manière plus certaine à fouler aux pieds ses devoirs de vierge, d'épouse et de mère chrétienne, on travaille à la rendre mondaine en la déchristianisant par tous les moyens, par des romans orduriers, par des théâtres corrupteurs, par des réjouissances et des fêtes qui lui donnent bientôt le goût des plaisirs, et finissent par lui faire perdre peu à peu tout sentiment des choses supérieures, par les caprices excentriques et les
mille futilités de la mode, qui finissent bientôt par la rendre futile elle-même, par lui ôter toute énergie morale, et faire d'elle une proie facile pour qui voudra la corrompre. Voilà comment on Travaille à substituer la femme selon le siècle à la femme selon l'Evangile, la femme du monde avec sa vie dissipée et tout en l'air, à la femme chrétienne avec sa vie intérieure, silencieuse, laborieuse, pieuse, aimante, dévouée, toute composée de réserve, de modestie, d'humilité, de charité et de sacrifice. Amusons la femme dans le cœur de laquelle la foi s'est réfugiée comme dans un asile sacré, afin de la lui faire perdre de vue ; énervons-la par le goût des parures, par de molles lectures, puis, quand une fois elle sera énervée, amollie, plus facilement nous la maîtriserons et maîtriserons par elle les générations naissantes. Créons pour elle des écoles spéciales d'où Dieu sera expulsé pour qu'il soit expulsé des cœurs. Bientôt la religion chrétienne, qui n'existe plus dans nos lois, disparaîtra de nos mœurs, notre œuvre de mort sera enfin accomplie; au lieu du règne du christianisme, ce sera le règne du satanisme, au lieu du règne de Dieu s'étant fait Homme, ce sera le règne de l'Homme s'étant fait Dieu.
VI. Considèrerons-nous Vépouœ, le père, qui est le chef de la société domestique. Qu'a fait le libéralisme pour l'affranchir et avec lui toute sa famille, de Dieu, de son Christ et de son Eglise? Il a sécularisé le mariage, c'est-à-dire, il n'a plus tenu compte du mariage chrétien, auquel il a substitué, avec autant de jactance que de déraison, ce qu'il a appelé le mariage civil, qui n'est aux yeux de l'Église que le concubinage légalisé. Par suite de cette institution inouïe jusqu'alors non seulement aux siècles chrétiens, mais encore aux siècles payens, et qui est un des grands chefs-d'œuvre de l'esprit moderne, le mariage, loin d'être tenu pour un contrat essentiellement religieux et même sacramentel, a été uniquement regardé comme un contrat 'civil, dans lequel Dieu n'a point de part, comme une chose mondaine qui doit être traitée à la manière des affaires de ce monde. Par là, la famille se trouve constituée sans que Dieu et l'Église interviennent en quoi que ce soit. Par là, l'Église ne régnant plus sur la famille, puisqu'elle en est rejetée par le rejet même du sacrement, le mari, le père en devient lui-même le Dieu au point de vue spirituel qui est le principal, jjuisqu'il a sur elle tous les droits qui appartiennent à la divinité, désormais reléguée dans le ciel loin des choses humaines, il en est la loi vivante, il peut lui dicter le bien et le mal, selon ses caprices ou ses passions,
puisque la loi civile ne protège plus la conscience de la femme et de l'enfant, dont elle se désintéresse. L'autorité de l'Eglise ayant été écartée, il ne reste plus au chef de la famille que son autorité à lui. pour prescrire ou proscrire les choses de l'âme ; autorité qui est une usurpation de l'autorité légitime de Dieu, et qui, d'un moment à l'autre, pourra se montrer tyrannique ou impie. Dans le mariage chrétien, au contraire, où la loi divine est proclamée la loi suprême, il n'y a plus, au point de vue spirituel, pour le mari, possibilité d'un despotisme payen. S' il y a communauté du droit humain, il n'y a pas communauté du droit divin ; s'il y a tradition des corps et des cœurs, il n'y a pas tradition des consciences, qui sont réservées et par là même restent affranchies de toute domination injuste. La femme chrétienne peut invoquer contre la persécution religieuse du mari, la loi évangélique qui a été acceptée par le mari lui-même, puisqu'il s'est présenté au sacrement comme étant le principe supérieur dont relève la famille, comme la base sur laquelle elle repose, comme la loi qui doit la gouverner et la régler. De même pour l'enfant. Voilà comment, ici comme partout, la liberté que l'homme se donne au mépris de l'autorité divine, conduit d'une part à l'absolutisme le plus tyrannique, et, de l'autre, à l'esclavage le plus abrutissant. Quel recours, pour citer des exemples, une femme pourra-t-elle avoir contre un mari qui voudrait la contraindre à violer les lois de l'abstinence, qui lui défendrait sous peine d'une guerre quotidienne, d'assister à la messe, de faire la communion prescrite comme obligeant la conscience, ou qui s'opposera à l'accès du prêtre au moment suprême où la vie va se fermer et l'éternité s'ouvrir? Quel recours aura l'enfant contre un père qui s'opposera à ce qu'il fasse, lui chrétien, sa première communion, cette grande hyménée de l'âme avec Dieu, ou qu'il reçoive les autres sacrements, ces sources fécondes de la vie divine? N'a-t-on pas vu des libéralistes franc -maçons qui, après avoir épousé des vierges chrétiennes, les forçaient à faire disparaître de leurs appartements, croix, crucifix, chapelets, bénitiers, gravures religieuses, tous les objets chers à la piétés, et devenir ainsi les bourreaux de celles dont ils devaient être les tuteurs, les protecteurs, l'aide et l'appui! Ne les a-ton pas vus, par suite, faire de leur famille, qui aurait dû être un paradis, un enfer d'où furent bannis pour jamais les consolations, les joies, les charmes et le bonheur de la vie? Sans doute, le mariage libéral ou laïque, le mariage civil n'aboutira pas toujours à ces excès. Mais à quoi cela tiendra-t-il? Est-ce au mariage
civil lui-même? Non, puisque ces excès sont les fruits des principes sur lesquels il repose, je veux dire l'athéisme officiel, la neutralité de la loi, qui ne s'occupe point du côté religieux du mariage? A quoi donc cela tiendra-t-il ? Aux mœurs mêmes qui valent mieux que la loi, et qui, à son défaut, préviennent ou arrêtent les effets pernicieux de l'impiété et de la laïcisation. L'éducation sans Dieu pourra nous donner la femme faible . mais jamais la femme forte ; elle pourra produire des Messaline, mais jamais des sainte Hélène donnant le jour à Constantin le Grand.
VIL Considèrerons-nous le soldat appelé à verser son sang, à immoler sa vie sur les autels de la patrie, en la protégeant soit contre les ennemis du dedans, soit contre les ennemis du dehors? Il est selon l'ordre que le prêtre soit à côté du soldat, pour lui inspirer ce que seul il peut lui inspirer, parce qu'il parle au nom de Dieu, raison dernière de toute autorité^ nous voulons dire l'esprit de subordination, de dévouement, de sacrifice, nous dirions presque de martyre, dont il a besoin ; car il doit sans cesse cultiver le mépris de la vie, puisque sans cesse il doit être prêt à se dévouer à la mort au premier appel du Dieu des armées. Sans le ministère du prêtre, sans les pensées auxquelles il en appelle, l'esprit militaire ne pourra que plus difficilement rester à sa hauteur, parce quïl n'y aura plus de voix autorisée pour rappeler à tous, chefs et subordonnés, qu'en échange de la mort ils auront l'immortalité, et que la gloire qu'ils acquerront sur la terre par une mort héroïque ne sera que le prélude de la gloire dont ils jouiront à jamais dans le ciel. Mais la présence du prêtre dans les rangs de la milice est une atteinte au libéralisme puisque le prêtre parle à la conscience au nom du législateur suprême ; dès lors, poursuivons à outrance Tinstitution de l'aumônerie mihtaire, calomnions-la, noirçissons-la, pour la rendre odieuse, et par suite impopulaire, pour la faire disparaître ; que la robe du prêtre ne paraisse plus à côté de la tunique du soldat; écartons de l'armée tout ce qui a une odeur du christianisme, sécularisons-la comme nous avons sécularisé l'individu, comme nous avons sécularisé l'enfant, comme nous avons sécularisé la femme, comme nous avons sécularisé l'époux, le mari, la mère en sécularisant le mariage, dussions-nous pour cela rompre avec ce qui s'est fait partout et toujours, et ce qui se fait actuellement dans tous les pays qui ne sont pas le nôtre. Nous savons que nos doctrines énerveront l'armée, atïaibliront en elle le sens hiérarclii(|uo, lui feront peut-être tourner le dos à la mort sur le champ de ba-
taille ; peu importe, tant mieux même ; car une fois l'armée amollie, sans ressort, elle ne mettra plus son épée au service du droit, mais au service de nos théories anarchistes et révolutionnaires ; au jour de l'émeute nous pourrons compter sur elle et voir enfin se lever sur le monde une nouvelle ère, un nouveau soleil sous l'action vivifiante duquel nous verrons un printemps éternel, une moisson chaque jour cueillie et chaque jour renouvelée. Les libéralistes disent, il est vrai, qu'il restera au soldat l'amour de la patrie. Mais la religion et la patrie ne sont-elles pas deux sœurs qui sont faites pour s'entr'aider et se donner la main? Est-ce trop que de ces deux forces pour inspirer le courage et l'abnégation? Le sentiment de la patrie céleste ne fortiûera-t-il pas le sentiment de la patrie terrestre, loin de lui nuire? Sans doute, l'amour de la patrie et l'amour de la gloire ont suffi aux Romains pour promener dans tout l'univers leurs drapeaux triomphants, selon le mot de Virgile :
Vincit amor patriœ laudumque hnmensa cicpido.
Mais n'oublions pas que chez les Romains, où la religion était l'âme de l'Etat, loin qu'elle en fût séparée, n'oublions pas que chez les Romains, l'amour de la patrie et l'amour de la religion s'inspiraient réciproquement, parce qu'ils étaient fondus en un seul et même amour.
VIIL Considérerons-nous la société civile ? Elle aussi, pour ne relever que d'elle-même et d'elle seule, pour arrivera l'indépendance sociale, tend à se séculariser, et pour cela elle écarte comme la gênant et lui étant inopportun, le christianisme avec ses commandements descendus du ciel et prescrits par Jéhova même, au sommet du Sinaï ; elle écarte l'Eglise avec ses prescriptions et ses institutions, au lieu d'en faire l'àme et la vie de la chose publique. Elle écarte le vrai Dieu, soit en ne le nommant même pas, soit en ne le nommant que pour la forme, soit en lui substituant un Dieu purement philosophique qui peut régner comme un roi constitutionnel, mais qui ne gouverne pas, et, par là, laisse à l'homme le pouvoir et le droit de se gouverner selon ses impressions, ses caprices, ses appétits les plus pervers, ses instincts les plus grossiers et les plus dépravés. Elle se déclare, en matière de religion, pour la neutralité, système qui ne tenant pas compte de l'absolu divin, suppose qu'il n'y a plus de vérité, plus de morale, que tout est arbitraire, conventionnel, que les institutions sociales n'ont leur raison
d'être que dans les circonstances de temps, de lieux, de personnes, ce qui n'est pas plus politique que philosophique. Par suite, elle tend à séculariser les établissements même de bienfaisance, les hospices et les hôpitaux, écartant les religieux, les religieuses qui les desservent, bien qu'ils accomplissent le grand service public de la consolation pour tous les infortunés qui sont visités par le malheur ou la souffrance. Par suite encore, tant la théophobie est chez elle une monomanie, la société civile ne se propose, dans la bienfaisance, qu'un but utilitaire, terrestre, sans se préoccuper aucunement du côté moral et divin de l'homme, de son avenir éternel. De là les précautions jalouses contre l'Eglise et des efforts incessants pour amoindrir son influence, car l'Eglise proclame partout où elle se trouve les droits de Dieu contre les droits prétendus de l'homme, la souveraineté du grand Roi contre ce que l'on a appelé la souveraineté du peuple. De là la distinction entre le christianisme et le cléricalisme, parce que le christianisme sans le clergé devient tout ce que l'on veut, ne réprime plus les passions, ne gêne plus la liberté et, enseveli qu'il reste dans un livre, n'a plus d'autre efficacité que celle d'un système philosophique. De là, le clergé écarté autant que faire se peut de toute intervention dans les affaires publiques, bien que l'Eglise soit une institution publique, reconnue comme telle par la Constitution elle-même. De là, sur nos monnaies, non plus la Croix, comme en Suisse, en Italie, en Autriche, mais ces simples paroles : Dieu protège LA. FiiANCE ! paroles qui affirment uniquement la religion naturelle, mais qui n'affirment point le Christ comme le Roi des Rois, à qui toutes les nations de la terre ont été données pour héritage. Voilà comment la tendance des sociétés modernes est une conspiration contre l'action de l'Eglise, dont on veut s'affranchir, à l'inffuence de laquelle on veut se soustraire à tout prix pour ne relever que de soi-même, et pour être soi-même à soi-même et à soi seul, sa propre divinité !
IX. Considérons-nous les Concordats qui règlent les rapports entre l'Eglise et l'Etat, et dont le respect est un devoir sacré, puisqu'ils ont été consentis et que la parole a été donnée de part et d'autre ? Que veut-on ? Les gouvernements, pour s'affranchir de l'Eglise, les sociétés pour vivre plus facilement d'elles-mêmes et d'elles seules, s'inspirant uni(|uement de l'égoïsme le plus étroit, le plus jaloux et le plus étranger à toute idée chrétienne, les gouverne-
ments, les sociétés demandent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à laquelle ils tendent, procédant à son égard, avant môme la rupture, comme si la rupture était déjà un fait accompli, minant l'édifice pierre par pierre, bien que l'édifice soit encore sous la protection de la loi et des signatures respectives, c'est-à-dire engageant les deux parties l'une vis-à-vis de l'autre. De là, les gouvernements, prenant peu à peu l'attitude d'une guerre ofi"ensive ou d'une indifi"érence apathi({ue à l'égard de l'Eglise en tant qu'Eglise et ne daignant plus la traiter comme une institution publique autlientiquement reconnue. De là les subventions amoindries au mépris de l'esprit des stipulations les plus solennelles et les plus sacrées. De là ces maximes dignes de notre siècle — que VFAat se suffit. — qu'il est laïque, — qu'il ne doit avoù^ d'autre guide que la raison, — qu'il n'a pas pour 'mission de proclamer le bien spirituel de l'humanité, soit en vue de la vie présente, soit en vue de la vie future, mais uniquement sa prospérité dans l'ordre temporel, comme si cette prospérité pouvait exister sans l'existence des croyances chrétiennes; et encore, que V intervention de CEtat dans les choses religieuses fait des hypocrites et des parjures. De là ces autres aphorismes menteurs : U Eglise libre dans CEtat libre, — la vérité se suffit pour se défendre, — c'est douter de son efficacité et par là mè7ne lui faire injure que de la protéger, et autres grands mots sans portée dont se paye l'esprit moderne, comme s'il suffisait de phrases creuses ou de périodes sonores et ronflantes pour avoir raison. De là le Pape épié, surveillé, dans tout ce qu'il publie. De là, des lois qui sous le beau prétexte d'abus possibles peuvent être invoquées contre la difi'usion de la parole apostolique dans toute la chrétienté. De là les évêques ne pouvant se réunir dans des Conciles provinciaux où ils auraient une force collective et réduits, par suite de leur isolement, à voir leur action amoindrie. De là, sur l'enrôlement dans la milice du siècle, des lois qui ne font aucune exception en faveur des candidats au sacerdoce, afin que, le clergé ne pouvant plus se recruter ou ne le faisant qu'avec une difficulté extrême, il finisse par disparaître à jamais. De Jà des tentatives et des efi"orts pour séculariser le clergé lui-même, en lui imposant une constitution civile, afin de faire du prêtre un fonctionnaire. De là encore ces maximes : Que les gouvernements ne s'occupent plus de l'Eglise, pour que l'Eglise ne s'occupe plus d'eux. Que riCglise n'ait plus d'autre appui qu'elle-même, pour qu'elle
finisse par succomber bientôt. De là tout ce qui s'attaque à l'Eglise, soudoyé, encouragé, acclamé et favorisé, ou du moins indignement toléré par qui devrait le réprimer. Nous ne voulons pas que le Christ règne sur nous. — Non voluinus hune regnare super nos. Nous ne reconnaissons d'autre roi que César. Non liabemiis regem, nisi Cœsarem. — Que César soit notre unique maître, notre dictateur, qu'il soit notre idole, notre Tout, que nous régnions en lui, par lui, avec lui, son apothéose étant la nôtre, et tout cela, César fût-il n'importe qui, fût-il Satan, le Grand-Maître et le Grand-Monarque des enfers. Et voilà comment, César n'ayant plus de contrepoids dans l'Eglise, il devient le grand dieu politi(|ue devant lequel tous s'inclinent, que tous adulent au mépris de la dignité de la conscience et de la fierté du citoyen.
X. Considèrerons-nous la distinction des Jours, dont quelques-uns. dans le calendrier, sont officiellement aflfectés au culte de l'Eternel, du Christ, des Saints, et des grands mystères qui sont le salut et la vie du monde? — Rionsnous de C3S jours, dit encore le libéralisme, n'en tenons aucun compte, n'en faisons nul cas ; souillons-les par notre travail impie, afin de les séculariser, eux aussi, et d'en faire des jours ordinaires et profanes, de telle sorte qu'à la longue le calendrier, lui aussi, soit laïcisé et ne nous rappelle plus les choses de Dieu et de Tàme. Abolissons les lois civiles qui protègent le dimanche ; car, en rappelant la création du monde, il nous rappelle que nous sommes des créatures et que nous relevons d'un Créateur, il rappelle l'autorité de Dieu sur le monde, autorité que nous ne voulons pas reconnaître comme étant opposée à l'autorité de nous-mêmes sur nous-mêmes. Pour le séculariser plus efficacement, condamnons l'ouvrier à exécuter, en ce jour de repos pour le corps et de la contemplation pour l'âme, des travaux serviles qui le détourneront des choses du Ciel. Faisons mieux, substituons à la semaine la décade, au dimanche le lundi, afin que le peuple s'abrutisse par des plaisirs malsains et, qu'une fois abruti, il devienne un instrument docile entre nos mains et aille là où nous voulons le conduire. Faisons-en un jour de fêtes mondaines, de distractions dissipantes, un jour de danses, de voyages, de festins, de pèche, de chasse, de théâtre, de cafés chantants, d'orgies de tout nom et de tout genre. Honorons la grande Victime qui a sauvé le monde par son sacrifice, en dofinant satisfaction complète à nos sens, en nous procurant les joies in-
fîmes de la volupté. C'est à nous, et non plus à Dieu, à être le maître, détrônons-le par tous les moyens, abolissons ses solennités, afin que l'on ne parle plus de lui. Nous sommes le libéralisme ; or le libéralisme c'est le droit natif, le droit général et universel de faire tout ce que l'on veut et, par suite, le droit d'expulser Dieu, puisque l'affirmation des droits de Dieu est la négation des droits de l'homme. Voilà comment encore le libéralisme, en s'attaquant au dimanche, qui est le grand jour de la religion, s'attaque à la religion dans tout ce qu'elle est : Dieu, son Christ, ses sacrements, sa hiérarchie et ses enseignements qui, cependant, ont une plus haute portée que les systèmes de ses adversaires, car la plupart de ces systèmes ne sont guère que des jeux d'esprit, uniquement propres à amuser les philosophes, et dont les philosophes s'amusent. Nugœ nvgarmn.
XL Considérons-nous la ')7iort'^. Pour que le prêtre ne vienne plus, aux derniers moments, agir sur les consciences qui ne relèvent que d'elles-mêmes et d'elles seules, toujours selon le libéralisme, et qui, par suite, ne relèvent pas du ministère sacerdotal, sécularisons la mort comme nous avons sécularisé la vie ; allons jusqu'au bout de notre athéisme, décrétons la mort civile comme nous avons décrété la société civile, le mariage civil ; posons en principe les enterrements laïques, comme nous avons posé en principe l'état laïque et l'enseignement laïque. Aux funérailles, plus de clergé, plus de cloches, plus de prières publiques, plus de convoi passant par le temple, plus de pompes funèbres ecclésiastiques, plus d'appareil religieux, plus de luminaire. A quoi bon la lumière pour éclairer le néant? Et pour mieux échapper à l'Eglise et y faire échapper les foules, professons hautement que la mort n'est que l'anéantissement et l'absorption dans le Grand-Tout, que la croyance à l'âme est une chimère, une rêverie. Par là le clergé n'aura plus aucune prise sur nous au moment de la maladie, il ne viendra plus contrister et assombrir notre dernière heure, nous pourrons être enfouis selon ce que nous aurons cru et ce que nous aurons vécu, c'est-à-dire comme l'animal qui n'a pas la prétention d'avoir une âme et dont la mort tranquille est à envier. Que Dieu n'intervienne pas plus au moment de la mort et après la vie qu'il n'est intervenu pendant la vie. qu'il n'y ait plus près de la tombe que l'homme parlant au nom de l'homme, à l'exclusion du prêtre parlant au nom de Dieu. Voilà les excès du libéralisme. Pour échapper au christianisme, il est obligé de s'acculer dans le
matérialisme, de ne plus voir dans l'homme qu'un bimane ou un bipède sans plume, selon le mot de Platon, animal Itipes et inipliane, c'est-à-dire un coq plumé ou déplumé, selon la traduction de Diogène.
XII. Considèrerons-nous la science et la philosophie'^ Elles aussi se sont sécularisées, laïcisées, ne tenant aucun compte des enseignements du Dieu des sciences, qui connaît le nombre des étoiles et les appelle chacune par son nom. des oracles du Christ, qui est la sagesse, la Sophie éternelle; elles sont devenues la négation de la doctrine chrétienne, loin de s'éclairer à sa lumière et de se grouper autour de la théologie, comme des suivantes autour de leur reine. Elles se résument, en effet, comme dans leurs formes diverses, en ces vains systèmes qui ont nom le panthéisme, le scepticisme, le carnalisme, le positivisme, le darvinisme, le nihilisme et qui, au fond, ne sont que l'athéisme sous différents noms. Ces systèmes sont tous favorables au libéralisme, puisqu'en niant. le vrai Dieu, le Dieu créateur et rédempteur, le Dieu personnel, ils font de l'homme un Dieu, et par suite un être indépendant sous tous les rapports? Aussi, que fait le libéralisme*? Il les acclame et les proclame comme supplantant Dieu et détruisant l'ordre divin. Prônons ces systèmes négatifs, comme étant destructeurs de toute religion et de la religion chrétienne en particulier, afin de détruire dans les esprits et dans les cœurs tout sentiment du monde invisible; mettons à leur service tous nos moyens de publicité et de propagande, et nos journaux, et nos revues, et nos brochures, et nos livres, et nos cours de philosophie, et nos ligues d'enseignement, et nos conférences, et nos romans, et nos almanachs. Saturons tous les rangs, toutes les conditions jusqu'aux dernières couches sociales, saturons les de matérialisme, car l'Église n'a plus de prise là où l'on ne croit plus à l'esprit, là où l'homme n'a plus d'autre objectif que la terre dans la vie présente, d'autre perspective que l'anéantissement à l'heure de la mort. Qu'importe que ces systèmes soient aussi opposés à la vraie science qu'à la dignité humaine? Qu'importe que la domestication des espèces animales par l'homme rende témoignage à la supériorité de l'homme? Qu'importe que parmi les animaux nul n'ait trouvé des sujets obéissants et fidèles que parmi ses congénères, l'abeille par exemple, tandis que l'homme, par un privilège uni'iue qui nous révèle l'excellence de sa nature, plie les animaux à son genre de vie, et fait, par sou ascendant sur eux, qu'ils naissent, vivent et meurent près de lui? Qu'importe que les grands naturalistes n'aient point
voulu classer l'homme parmi les animaux et en aient fait le type d'un règne à part, du règne humain? Qu'importe, par là même, que le témoignage des bêtes soit d'accord avec le témoignage de la science digne de ce nom, pour reconnaître à l'homme un rang distinct et prééminent? Qu'importe tout cela? Oui, qu'importe? Il nous faut à tout prix affranchir la conscience et la liberté : et pour obtenir ce résultat, déclarons et enseignons hautement que l'homme n'est qu'une brute. Si l'évidence, l'observation, le sens commun sont contre nous, qu'importe encore? Qu'importe la déraison, si elle doit conduire le genre humain à l'irréligion? Soyons plutôt des animaux que des serviteurs de Dieu.
XIII. Voilà comment le libéralisme, pour soustraire la conscience à l'autorité de Dieu et à l'autorité de l'Église, qui s'imposent à elle, cherche à détacher de Dieu et de TÉglise, en le laïcisant, tout ce qui existe ici-bas, et la morale, et l'éducation, et la famille, et l'armée, et la société civile, et la société politique, et le calendrier, et la vie, et la mort, et la science ; voilà comment pour séculariser tout, il s'est attaqué sous tous les rapports au christianisme, qui sanctifie tout. Mais qu'est-il arrivé? C'est que pour s'attaquer au christianisme, qui est l'affirmation générale et suprême, toutes les vérités étant chrétiennes, il a été contraint de se précipiter dans la négation générale et suprême. Pour tenter de détruire la vérité totale, il en a été réduit à acclamer l'erreur totale, aimant mieux, tant sa haine est forcenée, périr de faim et de soif que de demander au ciel la nourriture et le breuvage divins, que réclame à grands cris l'àme créée à l'image de Dieu. C'est ainsi quil est devenu le protestantisme universel contre toute vérité soit naturelle, soit surnaturelle, la conspiration la plus vaste contre l'ordre moral, social, politique et religieux, qui croulent fatalement là d'où Dieu est banni. Par son principe même, il s'attaque à l'ensemble des choses divines et humaines, rejetant le Roi du ciel et de la terre, pour se prosterner devant le Roi-Néant.
XIV. Voilà comment encore le libéralisme et le rationalisme sont comme deux frères qui se donnent la main. De même que le rationalisme a nié toutes les vérités en tant qu'elles gênent la liberté de penser, de même le libéralisme, qui est le rationalisme en action, a nié toutes les lois en tant qu'elles gênent la liberté d'agir. Le premier a dit : « Croyez tout ce que vous voudrez, » et le second : « Faites tout ce qu'il vous plaira. » Le premier a commencé par faire, au point de vue théorique, ce que le second a fait au point de
vue pratique. Sous ce double rapport, rhomine s'est muré en lui-même comme s'il était la plénitude de la vérité et de la sainteté, comme s'il pouvait tirer de sa nature tous les éléments de sa vie intellectuelle et morale, comme si la terre pouvait se passer du ciel. Aussi le libéralisme, qui repose sur le même faux principe que le rationalisme, je veux dire le naturalisme, porte-t-il comme lui sa condamnation en lui-même. De même qu'il est absurde de la part du rationalisme de dire que la raison est nativement indépendante, puisqu'elle a besoin des communications sociales pour son éclosion et son développement, de même il est absurde de la part du libéralisme de prétendre que la conscience est nativement indépendante, puisque l'homme n'arrive à la conscience, au sentiment du bien et du mal, que par l'éducation sans laquelle la conscience, loin de s'éveiller jamais, resterait toujours plongée dans un sommeil sans éveil. XV. Et ici, voyez combien le libéralisme tombe bas et fait tomber bas tous ceux qui s'enrôlent sous son étendard et s'inspirent de ses négations impies. Il est bien inférieur au Mahométisme qui, reconnaissant un Dieu Créateur et Père de toutes choses, élève l'homme en le rattachant à ce qui est au-dessus de lui, de telle sorte qu'une religion, même fausse, est préférable à l'impiété. Il est bien inférieur au paganisme qui, ayant conservé l'idée de Dieu dans le culte même qu'il rend aux idoles, rattache, lui aussi, l'homme à ce qui est supérieur et l'élève à un certain degré. Il est inférieur au protestantisme qui, primitivement du moins, n'a pas protesté contre l'ensemble des vérités révélées. 11 est au-dessous de tout, parce qu'il rabaisse l'homme à la hauteur de son propre niveau, le conline dans l'étroitesse et l'exiguité du moi, d'où il ne tarde pas à descendre pour tomber aussi bas que rien. S'attaquant à la racine de l'arl)re, il en fait périr à la fois le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits, pour les réduire à n'être bientôt plus que du bois mort. C'est l'hiver sans printemps, sans été, sans automne, sans moisson et sans fruit, sans la blonde Cérès, sans Pomone au grand panier rempli ; c'est la glace sans soleil qui la fasse fondre, c'est la nuit sans une aurore qui en dissipe les ténèbres, c'est l'oiseau sous la machine pneumatique, c'est le rien puisqu'il nie la vérité totale, c'est la région éternelle du vide opposé au royaume éternel de l'Etre. Non, encore yion, toujours 7ion, voilà son symbole et son décalogue. Que peut-on construire de solide, quand on bâtit sur le néant ? Quand on se place en
dehors des conditions de l'existence et de la vie? Que dirai-je? quand on anéantit les conditions de la liberté elle-même condamnée à périr, parce qu'elle n'a plus d'ailes à l'aide desquelles elle puisse, comme l'aigle, prendre son essor vers le pays de l'infini, et en s'élevant, élever l'homme au-dessus de lui-même.
XYI. Aussi voyez ce que deviennent, sous l'influence des doctrines libéralistes. les individus et les peuples. Ils baissent de plus en plus, parce que la loi divine n'est plus là, soit pour réprimer la liberté lorsque, sous l'action de la nature, qui est mauvaise, elle veut sortir du devoir, soit pour en aider les élans sublimes lorsqu'elle veut prendre son essor vers le monde invisible. Là où le libéralisme trône en roi, on voit se perpétrer les crimes les plus odieux, le suicide, le parricide, l'infanticide, l'homicide, le régicide ; on voit marcher le front haut la fornication, l'adultère, le vol ordinaire, le vol qualifié, la concussion, les abus de confiance, les faux en écritures publiques. S'il faut juger de l'arbre par ses fruits, des causes par leurs elfets, des prémisses par leur conclusion, ne faut-il point conclure que le libéralisme, qui est délétère de tout ordre divin, Test aussi de tout ordre humain. L'état moral, ou plutôt immoral de nos sociétés est la justification la plus complète que l'on puisse faire du SylLahiis, qui est Tanti-libéralisme, et aussi la critique la plus amère et la plus sanglante que l'on puisse faire du libéralisme, qui est YAnii-syllabus. Il n'y a pas lieu à être fier de s'inscrire contre les doctrines condamnées dans ce grand document, lorsque les chefs qui dirigent les peuples en dehors de ces doctrines, ou contrairement à elles, ne savent que faire fausse route, ébranler les grandes assises de la société, rendre tout chancelant, incertain, provisoire, réduire les citoyens à vivre au jour le jour, mécontents du passé, incertains dans le présent et inquiets pour l'avenir. Si le libéralisme produit tant de maux, s'il nous fait reposer sur un volcan toujours en éruption, ne faut-il point qu'il soit un système néfaste, une doctrine soufflée dans le monde par les puissances infernales ? Ne faut-il point qu'il ait pour auteur Satan, le premier libéral, puisque le premier il a proclamé son autonomie, en repoussant l'autorité divine, en s'écriant : Je ne sei^virai pas, je serai mon maître, comme si Dieu n'était pas l'unique maître, parce qu'il a sa raison d'être en lui-même ; comme si l'homme, qui a sa raison d'être, non pas en lui-même, mais en Dieu, n'avait pas nécessairement Dieu pour maître I
XVI. Il est facile de comprendre, d'après l'exposé qui précède, quelle doit être l'attitude de l'écrivain catholique qui se propose d'apporter le remède au mal. Si le libéralisme tel que nous l'entendons et le combattons ici, cherche à bannir Dieu de nos lois comme de nos institutions, de l'éducation comme de la charité, se répandant partout comme une lèpre infectante; s'il prétend que l'on doit naître, grandir, vivre et mourir, en un mot, se gouverner sans Dieu ; s'il a pour principe qu'il faut chasser de partout Dieu et ce qui vient de Dieu, ne faut-il pas, pour le combattre, montrer que tout doit se rattacher à Dieu par le Christ et que, hors du christianisme il n'y a pas plus de salut possible pour l'individu que pour les nations? Ne faut-il pas établir que, en dehors de la direction et des soins maternels de l'Église, on essayera en vain de dénouer heureusement le nœud inextricable de la question sociale comme de la question politique? Ne faut-il pas, en un mot, démontrer, selon la parole de saint Paul, qu'il n'y a sous le soleil, d'autre nom en qui et par qui puisse s'opérer la restauration universelle que le nom mille fois béni de Jésus réparateur et rédempteur du monde. Ce qui nous sauvera, ce n'est pas le nom de Platon, d'Aristote, de Zenon ou de Cicéron : ces noms ont fait leurs preuves et démontré leur impuissance. Loin de pouvoir préserver les sociétés anciennes de la décadence et de la ruine, ils les ont laissées plongées dans les ténèbres et les ombres de la mort et se décomposer peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin elles ont abouti à la pulvérisation, à la putréfaction et à l'odeur d'un cadavre dans lequel grouillent des vers dont la vue repoussante soulève à la fois le dégoût et l'horreur.
XVII. Ou dessus ou dessous, ou s'élever ou dessus de soimême par le christianisme, ou retomber au-dessous de soimême par le libéralisme. Il faut que l'hommerecoureàDieu et à son Christ, soit pour se relever à son propre niveau, soit pour s'y maintenir lorsqu'il y est remonté. Repousser les données divines, c'est fatalement descendre au-dessous de soi même : tant il est vrai que l'orgueil qui répudie la Divinité trouve son châtiment dans cette répudiation même. On ne veut pas la lumière, on trouve les ténèbres ; on ne veut pas la vie, on trouve la mort, sans qu'il soit nécessaire que la Providenee intervienne extraordinairement par les châtiments de sa justice. On est flagellé par la seule force des choses avec les verges que l'on a préparées soi-même. Oui, ou dessus ou dessous. Il faut se résoudre à devenir, et au point de vue théorique, et au point de vue pratique, théiste
et catholique, ou se résoudre à ne plus compter, à ne plus être quelqu'un, La négation de Dieu, qui est la négation suprême, entraîne toutes les négations particulières et, par suite, la négation totale. Or, qiî'est-ce que la négation totale sinon un vide nécessairement infini, par cela même et par par cela seul qu'elle repousse celui qui est la Plénitude infinie?
Voyez plutôt à quoi ont abouti les doctrines contemporaines qui ont voulu rejeter Dieu comme une superfétation sociale, et ont cru pouvoir se passer de Lui? Elles ont oblitéré la notion du juste et de l'injuste, elles ont fait des générations sceptiques à qui elles ont ôté toute vigueur, toute énergie quand il s'agit du monde invisible ; elles ont paralysé les âmes, travaillé à la dissolution sociale et préparé la banqueroute de l'esprit humain. Quoique Ton puisse dire, pour gouverner les peuples, le génie de l'homme ne suffit pas, il faut le génie de Dieu.
C'est pourquoi nous disons : Arrière, encore arrière, trois fois arrière le libéralisme qui est essentiellement destructeur! Vive à jamais la liberté, la vraie liberté qui s'exerce dans le le cercle des vérités naturelles et surnaturelles, philosophiques et théologiques, respectant les limites qui lui ont été tracées et dont elle ne peut sortir sans ressembler à un fleuve qui sort de ses rives et dont les eaux débordées, répandent partout la consternation et la ruine.