‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 2 sur 48 · DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ

Que la liberté n'est pas une faculté indépendante.

I. La liberté, quelque définition qu'en ait pu donner tel ou tel philosophe, dans tel ou tel siècle, est incontestablement, si on la considère d'une manière générale, je ne dirai pas le pouvoir, car ce mot est équivoque, mais la faculté de choisir, et, si on la considère au point de vue de la conscience et de la moralité des actions, elle est la faculté de choisir entre le bien et le mal. C'est là une vérité primitive et rudimentaire en philosophie, que l'on ne peut contester sans renoncer à sa raison, sans montrer que l'on n'est pas philosophe et que, par suite, on n'a pas le droit d'aborder les redoutables problêmes qui ont pour objet la direction de la vie, soit privée, soit publique. Cette propo-

sition : Je suis IWre. c'est-à-dire : Je puis dire oui ou dire non, aller à droite ou aller à gauche, prendre parti pour ou prendre parti contre, cette proposition est d'une certitude aussi invincible, d'une évidence aussi inéluctable que cette autre proposition : Je pense, je sens.feœisie, car elles sont l'une et l'autre immédiatement présentes à l'esprit. L'eau et le feu sont devant nous, nous pouvons choisir pour l'un ou pour l'autre. Aussi est-ce là la notion que l'Ecriture nous donne de la liberté dans ces paroles de Dieu à son peuple : « J'invoque aujourd'hui à témoin le ciel et la terre que je vous ai proposé la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, choisissez la vie afin que vous viviez, vous et votre postérité (1). » Et encore ,: « Il vous parait mauvais de servir le Seigneur, le choix vous est donné, optio voMs clatur, choisissez aujourd'hui ce qui vous plait^ celui que vous voulez servir préférablement, ou les Dieux qu'ont servis vos pères dans la Mésopotamie, ou les Dieux des xlmorrhéens dans la terre desquels vous habitez (2). »

De cette vérité incontestable, découlent plusieurs vérités qui ne le sont pas moins et qu'il nous faut établir rapidement.

II. Par là même que la liberté implique le choix entre le bien et le mal, elle n'est pas une faculté première, indépendante, ne relevant que d'elle-même et d'elle seule. Son exercice suppose une délibération préalable, et, par suite, l'action de l'intelligence lui faisant connaître ce qui est le bien, ce qui est le mal, lui donnant des motifs de faire l'un et d'éviter l'autre, elle suppose par là même une doctrine, un dogme, un symbole, à la lumière duquel elle s'éclaire pour éclairer son choix. Pour choisir il faut se déterminer, pour se déterminer il faut débattre et peser les motifs, pour peser les motifs il faut connaître, On ne peut se déterminer dans l'inconnu. Dire que l'on choisit au hasard, c'est prononcer deux mots qui s'excluent comme Teau et le feu. Cette simple réllexion suffît déjà pour faire justice du libéralisme, qui repose comme sur sa base, sur cette proposition philosophiquement erronée, que la liberté est nativement indépendante et se suffit à elle-même et à elle seule.

III. Par là même que la liberté, pour faire son choix, a besoin do connaître et l'objet vers lequel elle doit se porter et celui dont elle doit se détourner, par là même qu'elle

(1) Dent. XXX, 19.

(2) Jos. XXIV, 15.

a besoin d'être déterminée par des motifs en faveur de l'un contre l'autre, par là même, en un mot, qu'elle n'est pas une faculté indépendante, elle est une faculté subordonnée ; et, en conséquence, ne doit pas être confondue avec la licence. Cette confusion ferait de la liberté une force aveugle, brutale^, qui, sous l'action des instincts pervers porterait l'homme à tous les excès, le précipiterait dans tous les désordres, en ferait bientôt l'esclave de la partie basse de lui-même et le riverait à une dépravation éternelle. Non, quoi que puisse dire une philosophie ignoble tout entière au service des passions, la liberté, par là même qu'elle n'est pas l'indépendance, n'est pas, ne peut pas être la licence. Elle relève d'une doctrine et d'une loi supérieures, d'un Credo et d'un Décalogue qui s'imposent à elle et la dominent. Ne pas comprendre cela, c'est montrer que l'on est impuissant à franchir le seuil du temple de la vérité, loin que l'on puisse pénétrer jusqu'au sanctuaire. M. J. Simon, que nous aimons à citer ici à l'appui de ce que nous disons, parce que, plus loin, il nous faudra le combattre, a compris cette vérité quand il a dit, en parlant de la liberté : « Je comprends qu'elle n'est pas livrée au hasard et au caprice, qu'elle a une loi comme tout ce qui existe, une loi que ma volonté peut enfreindre, mais qu'elle enfreint à son dam en consentant, par Tusage désordonné de sa force, à une diminution et à une dégradation de mon être. Etre libre sans une loi, c'est être abandonné. La vraie liberté, c'est la liberté réglée, dominée, sanctifiée, réalisée par la loi morale. Voilà la vraie force, une force employée au bien; voilà une action véritable, une action juste... Rien n'est vivant que ce qui est dans la règle. Qu'est-ce que la pensée vague, sans direction, reflétant comme dans un prisme tous les phénomènes du monde, accueillant la vérité el V erreur sans discernement, et se laissant couler au hasard comme une source qui s'épanche ? Cette pensée est un rêve, il faut que la volonté discipline les idées sous la loi du vrai (1). »

IV. Si la liberté n'est ni l'indépendance ni la licence, attendu qu'elle relève nécessairement d'une théorie et d'une règle, il est évident qu'elle n'est pas, qu'elle ne peut pas être le droit de choisir le mal, quoiqu'elle ait la puissance de le faire ; elle a, au contraire, le devoir de choisir le bien, quoiqu'elle ait la puissance de ne pas le faire. La voix de la

(1) La liberté de conscience^ IX" Leçon, p. 256. Paris, 1857.

conscience nous dit, en effet, que c'est un devoir de faire le bien et d'éviter le mal, qu'il y a crime à préférer le mal au bien et d'immoler le bien au mal. C'est ainsi que la liberté, si elle peut être définie le pouvoir de choisir entre le bien et le mal , implique le devoir de choisir pour le bien contre le mal. C'est ainsi que l'usage de la liberté, en même temps qu'il implique le pouvoir de faire ce que l'on veut, implique le devoir de faire ce que l'on doit. M. Jules Simon l'a dit encore : « La liberté et la loi sont nécessaires l'une à l'autre ; ce sont deux termes qu'on ne peut séparer. Pourquoi une loi s'il n'y avait pas d'agent libre qui la connaisse? Et pourquoi un agent libre, si cette liberté était abandonnée au hasard et ne se mouvait qu'au gré des passions? Il y a vérité pour les actes coomne j)onr les pensées. » — « Nonseulement elle — la liberté — est à moi par la seule grâce de Dieu, comme ma vie, et personne ne peut en disposer à ma place, mais Je ne suis pas maître d'en disposer moi-même. Ce n'est pas assez de dire que la liberté est un droit, la LIBERTÉ EST UN DEVOIR. Je ne puis interroger ma conscience sans comprendre qu'il ne dépend pas de moi de rejeter la responsabilité que Dieu m'a imposée (1). »

V. Il est évident, d'après ce qui précède, que la possibilité de faire le mal n'est pas un élément essentiel de la liberté à tel point que, sans elle, on peut jouir d'une liberté parfaite. Cette possibilité est une infirmité de la liberté; elle ne tient aucunement à son essence. La liberté ne pouvant se porter vers un objet qu'après une délibération préalable, et la délibération supposant la connaissance de la cause, plus un homme aura de lumière, mieux il pourra délibérer, mieux aussi il pourra choisir; mieux il pourra choisir, plus il sera vraiment libre , puisque cette délibération et cette lumière sont les conditions essentielles de l'exercice de la liberté. Au contraire, moins l'homme aura de lumière, moins il pourra choisir avec connaissance de cause, moins son choix sera intelligent, moins l'exercice de sa liberté sera ce qu'il doit être, puisque l'ignorance et l'erreur feront ou qu'il choisira au hasard, ou qu'il choisira pour le mal. De même que le pouvoir de tomber dans l'erreur, loin de tenir à l'essence et à la perfection de l'intelligence qui est faite pour la vérité, en est au contraire la défectuosité ; de même, le pouvoir de tomber dans le mal, loin de tenir à l'es-

(1) La Liberté. Introd. Chapitre I. La morale. 2° édition. Paris, 1859.

sence et à la perfection de la liberté, tient uniquement à sa faiblesse, en est un défaut inhérent à son infirmité native et à l'état d'épreuve dans lequel elle se trouve placée. Si la possibilité de faire le mal tenait là l'essence même de la liberté il faudrait dire que les anges, que les saints qui sont dans le ciel ne sont pas libres, et, qu'arrivés à l'état de fin, qui est nécessairement l'état même de perfection, ils ont perdu une faculté essentielle à l'être raisonnable, qu'ils possédaient à l'état d'épreuve et d'imperfection. Il faudrait dire aussi que Dieu, qui ne peut faire le mal, n'est pas libre, qu'il n'est pas souverainement parfait, lui qui est la perfection absolue. Quelle conséquence à faire frémir le sens commun ! Non. Dieu bien qu'il ne puisse pas faire le mal, est souverainement libre, parce que étant la lumière infinie, il a la vue du bien à un tel degré que, par le fait, il se déterminera toujours pour le bien et se conformera à jamais à la sainteté qui est en lui sans jamais mésuser de sa puissance ; il est libre bien qu'il soit nécessairement obéissant à lui-même.

VI. Il suit encore de ce qui précède que plus l'homme choisit pour le mal et s'y laisse entraîner, plus il diminue sa liberté. En effet, au lieu d'agir selon la lumière qui doit présider à ses délibérations et les inspirer, il agit selon les ténèbres; au lieu d'agir selon le bien pour lequel il a le devoir de se déterminer, il agit selon le mal qu'il a le devoir d'éviter; au lieu de relever de ce dont il doit relever, je veux dire la vertu, il se constitue l'esclave du vice jusqu'à ce que, par suite de l'empire tyrannique de l'habitude, il y est rivé comme par une chaîne de fer qui linit par lui ôter la possibilité de disposer moralement de luimême. Il ne peut plus accomplir le bien qu'il veut, il est comme fatalement poussé à faire le mal qu'il ne veut pas : tant il est vrai que le méchant est comme le jouet de sa pro pre liberté, sua in œternum libertate deceptas ; tant il est vrai que la vérité seule peut délivrer l'homme et lui donner de vivre en être réellement libre ; tant il est vrai que le vice fait autant d'esclaves qu'il compte de sectateurs, et que la liberté consiste à obéir à Dieu selon le mot du philosophe de Cordoue : Deo parère libertas est (1). Plus, au contraire, l'homme choisit pour la vérité et la vertu, plus aussi il est affranchi de l'empire du vice, plus il voit sa liberté grandir. Comme Dieu du haut de son trône, il règne sur les erreurs et sur les passions qu'il voit à ses pieds enchaînées et impuissantes,

(1) De vita heata, c. XV.

Voilà comment la liberté en poursuivant le bien, en faisant ce qu'elle doit faire, reste plus elle-même ; tandis, au contraire, qu'en poursuivant le mal et en reniant la règle, elle reste moins elle-même que jamais.

Un écrivain de ce siècle a fort bien dit sur le sujet qui vient de nous occuper : « La volonté du bien seule est à proprement dire libre, seule elle manifeste véritablement la volonté du sujet voulant; la volonté du mal n'est, à proprement parler pas libre, elle prouve que le sujet a été subjugué par un instinct, par une passion, qu'il a été privé de sa liberté. La vertu est la liberté acquise, le vice est l'aliénation volontaire de la liberté, l'esclavage. On comprend le sens de ces propositions par la différence que l'expérience nous fait reconnaître, entre la manière dont nous sommes poussés soit vers le bien moral, soit vers ce qui est physiquement agréable ; l'une est exigence, commandement, devoir; l'autre est instinct, passion, convoitise. Pour que la volonté se conforme aux exigences du bien il faut que le sujet se détermine directement, fasse un usage direct de sa liberté ; pour que la volonté réponde aux instincts, le sujet n'a qu'à se laisser pousser passivement, qu'à se laisser dominer ; il ne fait par conséquent, dans ce cas, qu'un usage indirect de sa liberté (1). »

VIL 11 suit enfin de ce qui précède que, s'il y a dans certains esprits une notion radicalement fausse de la liberté, c'est celle d'après laquelle on prétend que la liberté est le droit de faire tout ce que l'on veut. Pour soutenir une assertion aussi scandaleuse il faudrait prétendre que la liberté n'a pas nécessairement pour règle une doctrine ou une loi, qu'elle ne doit avoir d'autre mobile que la convoitise ou l'impression du moment ; il faudrait prétendre, en d'autres termes, que l'exercice de la liberté, le choix ne supposent pas une délibération préalable d'après une doctrine, une croyance à la lumière de laquelle cette délibération s'éclaire ; il faudrait, en un mot, nier la notion même de la liberté, abdiquer toute philosophie, s'excommunier soi-même du nombre des penseurs, se résoudre à autoriser tous les désordres et déchaîner sur le monde tout un déluge de maux. La théorie de la liberté illimitée est aussi absurde que celle de l'égalité absolue. Loin que l'idée de liberté implique le droit de faire tout ce que l'on veut, elle implique, au contraire, le devoir de faire tout ce que l'on doit, et, par suite, le droit d'accomplir son devoir; sans quoi, elle serait aussi dérisoire et fictive que dangereuse.

(1) Dictionnaire encyclupédiqxie de la théolooie catJioliqi<e. art. Liberté,

Nous la rejetons parce qu'on ne peut trop le répéter : si la liberté implique la faculté de choisir entre le bien et le mal, elle implique aussi le devoir de choisir pour le bien contre le mal. Sub legibus libertas. Voilà pourquoi il est de la plus haute importance, au point de vue de la prospérité publique, que les gouvernements ôtent toute entrave à la liberté lorsqu'elle se porte vers le bien sous l'influence des doctrines supérieures, et, par contre, la répriment lorsqu'elle se porte vers le mal. Ce n'est point là nuire à la liberté, mais bien lui venir en aide. Sortez de là, la liberté devient une force aveugle qui pousse l'homme là où il ne doit pas aller et le précipite dans l'abime. Sortez delà,lalibertén'est plus qu'un grand mot, aussi vide qu'il est sonore, qui fait du bruit à l'oreille, mais qui ne dit rien à l'esprit.

VIII. Concluons. Le libéralisme ne peut avoir aucune valeur philosophique puisqu'il repose, comme sur son principe, sur l'indépendance native de la liberté qui n'est pas indépendante, il ne peut pas avoir une valeur absolue, puisque la liberté n'est pas une faculté primitive qui puisse s'exercer en l'absence des autres facultés, il ne peut être l'objet d'une thèse sérieuse puisqu'il méconnait, faute d'analyse psychologique, les données les plus primitives et les plus essentielles de l'àme humaine ; il ne peut se loger que dans la tète de ces esprits superficiels qui, vu l'infériorité de leur nature, sont condamnés à vivre étrangers à toute idée supérieure, et à ne pouvoir réfléchir. Or qu'est-ce (^u'un homme qui ne sait pas réfléchir, sinon un homme qui ne compte pas? Demandez-lui quel est le plus lourd d'une livre de plumes ou d'une livre de plomb il vous répondra sans hésiter et avec aplomb, que c'est la livre de plomb.

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