II
Le budget des cultes.
I. Il nous reste à parler du Itudgei des cultes. L'Eglise ne possédant plus ses biens-fonds d'autrefois, et ces biens-fonds n'ayant pas été remplacés par l'hypothèque sur les biens, sur les forêts de l'Etat, par exemple, pour éveiller ici Tattention sur une solution possil)le, il arrive que le subside qui représente le revenu de ces biens-fonds, sans en être l'équivalent, tant s'en faut, est voté tous les ans, et dépend du bon ou du mauvais vouloir des gouvernements ; et comme les gouvernements sont instables, étant poussés l'un par l'autre comme le flot par le flot, le vote de ce subside est plus ou moins incertain ; et, par suite, le subside est plus ou moins précaire. On met sans cesse en question la dotation du culte, le traitement du clergé, qui vit dans l'incertitude de l'avenir, au point de vue da temporel, c'est-à-dire des ressources nécessaires pour subvenir aux besoins nombreux, aux mille nécessités de la vie. Faisons quelques courtes réflexions qui, sans épuiser le sujet, suffiront néanmoins pour faire briller la lumière aux yeux de qui ne les ferme pas volontairement, et établissons qu'à tous les points de vue, l'Etat doit voter pour le culte un budget suffisant, sinon l'assurer une fois pour toutes, de telle sorte que cette question ne reste pas toujours à l'état d'un problême que pouvant avoir aujourd'hui une solution, demain une autre , n'aurait jamais de solution définitive.
IL On dit, pour plaider la suppression du budget des cultes, que le clergé doit rester libi^e et le paraître, vis-à-vis des peuples, et que, pour être libre et le paraître, il doit renoncer à tout traitement, attendu que l'on est esclave de celui ])àr qui on est payé, et que, par suite, le paiement officiel du culte est un attentat à l'honneur et à la dignité de l'Eglise. — Mais une rétribution méritée est une question de justice, et non une question de servitude. S'il en était autrement, il faudrait dire que quiconque vit de la rémunération de son travail est un esclave, et montrer par là qu'on ne sait point se faire une juste idée de ce qu'est la liberté et de ce qu'est l'esclavage. Le clergé accomplit une mission éminemment utile et à l'individu, et à la famille, et à la société, il remplit
un grand service public, on le rémunère. N'est-ce point là du droit naturel? Nos adversaires peuvent-ils avoir raison de se plaindre ou de s'indigner? Sont-ils aussi désintéressés pour eux qu'ils le sont pour le clergé ? N'émargent-ils pas au budget en prix des fonctions qu'ils remplissent. Et. dès lors, leurs paroles ne doivent-elles pas être tenues, non-seulement pour suspectes, mais encore pour non avenues ?
III. On dit que le disciple doit rester pauvre comme Le Maître, que la pauvreté est une vertu, et que quand on la prêche, on devrait payer d'exemple, et ne pas tenir aux richesses. Mais le Maître avait une caisse, dans laquelle il puisait pour les besoins de ses apôtres, pour les offrandes à faire dans le temple en vue de son entretien, pour les aumônes, et l'on sait que le caissier avait nom Judas. De plus, pour recevoir une subvention de l'Etat, le prêtre ne cesse pas d'être pauvre, cette subvention étant si mince et si maigre, qu'elle ne représente que le simple nécessaire, à tel point que, dans l'immense majorité des cas, le prêtre est dans de moins bonnes conditions que l'ouvrier vivant de son salaire quotidien. Puis, s'il faut pratiquer la pauvreté, ne faut-il point éviter de tomber dans la misère et l'indigence ? Le prêtre pour être un esprit pur est-il un i)ur esprit, c'est-à-dire un ange dégagé de la matière et du monde matériel. Pour être prêtre, cesse-t-il d'être une âme incorporée?
IV. On dit que le traitement fait du prêtre un fonctiomiaire public? Non, puisque le prêtre rétribué a toujours su conserver l'indépendance de son ministère, et sait encore la conserver aujourd'hui, lorsqu'on lui supprime son traitement, de telle sorte que, payé ou non payé, il sait rester à la hauteur de son éminente dignité. Du reste, ce qui fait le fonctionnaire, ce n'est pas la participation au budget, sous une forme, ou pour un motif quelconque : c'est la participation à lautorité de l'Etat; or, le prêtre, actuellement, n'y participe eu aucune manière ; représentant Dieu, il ne représente pas César. Avec ou sans rétribution, il n'est pas le fonctionnaire du Pouvoir.
V. On dit que \q peuple aura en pUis haute estime le prêtre qui ne recevra rien de l'Etat; ((u'il le trouvera plus dégagé, plus aérien, plus angélique, plus libre de toute attach(\ et tout plongé dans le monde divin. Il n'en est rien; carie peuple a trop de sens pour ne pas comprendre que toute peine viiut salaire, qu'il y a mérite à vivi-e de son travail, et <iue ce mérite doit être reconnu. Il sei"a beaucoup plus porté :'i l'estimer (piand il le verra réi)andre avec l'huile do la con-
solation, do larges aumônes dans le sein de l'indigence, ot faire bénir son nom par les malheureux, au moyen des ressources que lui rendra l'Etat.
YI. On ditquel-dcJiarilédespeKplessifhviendraauœhesoins du prêtre, qu'elle y pourvoira i)ar des dons et des libéralités, et lui donnera beaucou}) plus qu'il ne reçoit de l'Etat. J'aime à le penser, sans cependant avoir ici une espérance bien ferme ; mais ces dons volontaires, qui seraient précaires, assureraient-ils au prêtre d'une manière assez régulière son pain quotidien? Une inondation, une grêle, une gelée, des chaleurs excessives, des pluies trop abondantes, toute autre circonstance atmosphérique, qui compromet en quelques jours la récolte, espoir du laboureur, ne pourraientelles pas priver le prêtre de ce morceau de pain sur lequel il comptait, sur lequel il avait le droit de compter ; et, par suite, arrêter l'essor des vocations ecclésiastiques, attendu que l'on ne serait plus porté à entrer dans une carrière qui n'assurerait pas le nécessaire? Puis, voyez comment, ici comme partout, les adversaires se contredisent, tant ils n'écoutent que la passion, au lieu d'écouter la raison. D'un côté, ils veulent que le prêtre vive de quêtes, de mendicité ; et, de l'autre, ils font un crime aux ordres mendiants, aux capucins de quêter.
YlI.On dit qu'il est inique de faire peser sur toute la communauté le budget des cultes, attendu que la foi n'est pas commune et que tous n'usent pas des cultes. Mais si l'incroyant paie l'impôt en faveur du clergé, dont il repousse le ministère, le clergé, à son tour, ainsi que bon nombre de fidèles, ne paient-ils pas l'impôt pour la subvention des théâtres, qu'ils n'honorent jamais de leur présence? Ne faut-il pas, au nom de la justice distributive, que les deniers publics soient répartis de telle sorte que les institutions qui ont principalement pour objet le bien public, soient principalement soutenues avec l'argent public ■? p]t, si l'on insistait eu disant que l'Etat lui-même, qui paie les cultes ne croit pas aux cultes, nous répondrions que, néanmoins, il doit les soutenir au nom de ceux qui en usent, et qui paient l'impôt comme tous les autres citoyens. L'argent des contribuables doit revenir à tous les contribuables.
VI II. On dit qu'il faut abolir le concordat, et qu'une fois le concordat aboli, il n'y aura plus lieu à subventionner le culte catholique, puisque cette abolition amènerait la séparation de rp]glise et de l'P^tat. Cette conséquence est loin d'être rigoureuse. En effet. l'Eglise avant la Révolution française,
était, nous l'avons vu, propriétaire d'un patrimoine légitimement acquis, lui appartenant aux titres les plus sacrés. Ces biens n'appartenaient pas à TEtat car les donations n'avaient pas été faites à l'Etat, les fondations n'avaient pas été faites en faveur de l'Etat, les acquisitions réalisées dans le cours des siècles n'avaient pas été faites pour l'Etat. L'Etat s'étant emparé de ces biens qui ne lui appartenaient pas, en étendant sur eux une main scélérate, devait nécessairement une indemnité à l'Eglise à laquelle il s'était iniquement substitué. Cette indemnité, cette com])ensation a été stipulée par l'Assemblée nationale ; elle reste donc là comme une dette sacrée ; il faut la servir, concordat ou non, séparation de l'Etat et de l'Eglise ou non séparation, persécution de l'Eglise ou protection de l'Eglise par l'Etat ; toute promesse veut son accomplissement. Il serait par trop commode d'assassiner le propriétaire pour s'emparer ensuite de ses biens, sans être redevable en quoi que ce soit envers sa femme, ses enfants, ses ayant-droits ; ce serait là l'apothéose du vol, la jnstilication des théories invoquées par le socialisme, ce serait la force primant le droit, et le fait accompli devenant la loi suprême. Il n'en peut être ainsi. Détruisez le concordat, la créance, la dette reste toujours, et doit être payée de par le droit naturel. Vous la niez, c'est la banqueroute. Mais malgré la banqueroute, les biens enlevés à l'Eglise sonttoujours là, réclamant leur propriétaire: Res clamai (lomino. Le concordat date de 1801 ; l'Assemblée nationale (le 1789; mettez le concordat en pièces, il reste toujours l'Assemblée nationale, avec ses promesses solennelles, au nom de la nation. Supprimez l'Assemblée nationale, il reste toujours les anciennes possessions de l'Eglise, qui crient vengeance et réclament justice, en disant: Rendez-nous à ceux à qui nous avons été donnés, en leur donnant une compensation, la justice l'exige; payez votre dette, sinon ne vous targuez ])lus d'honnêteté, de probité, et avouez que vous avez rompu avec hi conscience et l'honneur. Un honnête homme doit payer ce qu'il doit, s'acquitter envers sa signature et restituer ce dont il s'est emparé nijustemnnt.
Un siècle (jui se pique d'équité et ({ui, en même temps, se paie des allégations dont nous venons de faire justice, n'estil pas un siècle qui se surfait à ses propres yeux, puisqu'il se ment à lui-même et n'a pas même la vertu de probité? Estce que ))ar hjisard vous ne réclameriez pas ce ([ui vous est lin :' h]st-ce ({ue vous ne payeriez pas vos dettes :'
Sans doute, le clergé trouvera des ressources plus ou moins suffisantes dans la chnrité des fidèles, (pii a toujours été,
qui est oncore et qui sera à jamais, le grand capital de l'Eglise; mais est-ce là un motif de la spolier? Combien admirable la morale indépendante se montre-t-elle ici! Elle dit : Dépouillons ceux qui possèdent ; quand ils seront réduits à la mendicité, il-leur restera toujours la ressource de tendre la sébile.
IX. Aussi, tant il y aura toujours, parmi la foule des insensés, des esprits sur lesquels la raison exercera son empire, les témoignages en faveur du maintien du budget des cultes arrivent-ils de toutes parts. M. Disraeli disait en pleine Chambre : « Une Eglise, et ici j'entends, non notre Eglise, ou l'Eglise catholique, mais tout corps d' hommes religieux ayant une organisation, une Eglise dotée, dis-je. raffermit la foi, et je dis ceci surtout dans notre pays, où Ton a fait tant de lois sur la charité, sur l'instruction publique, sur la réforme pénitentiaire, etc. Si TEtat n'a pas sous la main la coo})ération digne et active d'un corps d'hommes voués à ces œuvres, il devient i77ipossible de les 7^éaliser. Je le répète, un peuple religieux se jJ'^onoticera toujours en faveur des fondations ecclésiastiques (1). »
Voici les paroles de M. Jules Simon que nous sommes heureux devoir ici animé du sens pratique : « Quant à la suppression du budget des cultes, ce n'est pas certes une mesure à laquelle on puisse se déterminer légèrement. Je suppose l'Etat parfaitement libre de tout engagement à l'égai-d du clergé catholique et des ministres de la confession d'Augsbourg, dont les propriétés ont aussi été réunies au domaine public en 1799 (Conseil des Anciens, séance du onze ventôse, an VII, l^"" mars 1799j, il est une chose parfaitement évidente, c'est que le jour où l'Etat supprime le budget, il donne le droit à chaque Eglise de rétribuer directement ses ministres on pourrait même dire qu'il leur en impose le devoir, car il est de l'intérêt général que l'exercice des ditïérents cultes se fasse avec déceuce et dignité. Or, ce ne sera pas une chose facile, en France, que de remplacer un budget régulier par une cotisation volontaire... Il va sans dire que ceux qui ne croient pas à l'utilité et à la nécessité d'un culte public, se soucient assez i)eu du sort des religions positives. Mais, pour laisser ainsi le clergé dans le dénùment. ou pour renoncer de gaîté de cœur à tout exercice public du culte, on n'oublie qu'une seule chose, c'est que la liberté des cultes est une liberté tout comme une autre, et qu'à ce titre, elle doit être sacrée, même à ceux qui ne croient pas à la légi-
(1) Cité dans le Journal des villes et des ca>npagnes, 23 mars 1868.
timité d'aucun culte. Donner la liberté et refuser les instruments de la liberté, c'est uniment ajoufer l'hypocrisie à la tiji'annie\ On doit considérer aussi qu'un culte mesquin, un clergé besogneux^ sont à la fois un scandale et un danger public. C'est une fausse politique et une fausse logique que de souffrir une religion dans l'Etat et de la condamner à la misère et à la honte. Enfin ce qui, à mes yeux, tranche la question, c'est que l'humanité a besoin, pour sa consolation et son édification, d'un culte public. On le nie beaucoup à l'heure qu'il est. mais parce qu'on ne connaît ni l'histoire, ni hi philosophie, ni le cœur humain, on ne voit pas d'autre manière d'en finir avec la superstition et le fanatisme que de détruire la religion et la piété. C'est un entraînement qu'il faut excuser, quand il est sincère, mais qui ne durera pas, parce que y^ien de ce qui fonde en dehors de la vérité hinnaine ne peut tenir. Il faut donc, bon gré rpal gré, reconnaître la nécessité des cultes et y pourvoir, soit par l'Etat, soit par l'initiative des citoyens et l'esprit d'association. Eh bien! dans l'état actuel de nos institutions, de nos lois et de nos mœurs, l'esprit d'association n'existe pas chez nous, l'initiative des citoyens est inconnue et impossible. Il ne faut donc pas songer pour le moment à affranchir l'Etat de l'obligation de payer un budget, et les églises de l'obligation de le recevoir (1) »