‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 23 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DES POINTS PARTICULIERS TOUCHANT LESQUELS L'ÉTAT DOIT l'ROTÉGER L ECiLISE, OU A TOUT LE MOINS LUI LAISSER LA LIBERTÉ. — SUITE. — VII. LES PERSONNES ET LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES. — VIII. LE BUDGET DES CULTES.

Les personnes et les Mens ecclésiastiques.

I. Le pouvoir doit protéger les personnes ecclésiastiques, et réprimer tous les attentats contre leur sécurité et leur honneur , loin de prêter une oreille complaisante et partiale à leurs adversaires et à leurs persécuteurs ; il doit le faire, en les respectant lui-même pour mieux les faire respecter, afin de leur donner la première place, à tout le moins dans l'opinion publique. A cette fin, il doit tenir compte de l'esprit des immunités ecclésiastiques, s'il ne peut, vu les lois, tenir compte de ces immunités elles-mêmes, en attendant qu'il lui soit donné de rapporter les lois existantes pour leur en substituer de meilleures, de telle sorte que le droit civil s'inspire du droit canonique, et que le droit canonique soit respecté par le droit civil. L'homme, le citoyen qui reçoit la consécration sacerdotale ou religieuse devient, par ce seul fait, un homme consacré à Dieu, l'homme de Dieu, la propriété particulière de Dieu, un homme sur lequel Dieu a des droits spéciaux et sur lequel, par suite, les pouvoirs temporels n'ont que des droits réduits, subordonnés aux droits réservés de Dieu. Autrefois les personnes ecclésiastiques ne relevaient que du for extérieur de l'Eglise ; aujourd'hui, elles peuvent être jugées par un juif, par un hérétique, par un athée, par un libre-penseur, par un franc-maçon. Elles sont soumises au Capitole, comme dit saint Cyprien (1). Cela est-il normal? N'y aurait-il pas lieu, de la part des gouvernements à réviser leurs lois sur ce point, d'autant plus qu'ils créent des immunités civiles, par exemple, le droit qu'ont les princes du sang, les sénateurs, les députés et autres grands fonctionnaires, de ne pouvoir être mis en jugement qu'après un décret

(1) Ep. LX, ad Cornel.

spécial (lu souverain, le droit mèuie de ne pouvoir être jugés <|ue par ses pairs, comme dans l'armée ? Ne semble-t-il pas que l'Eglise, qui relève directement de Dieu par son institution, ne devrait relever que d'elle-même, puisqu'elle est une société indépendante, autonome, et non une simple association dépendant de l'Etat ? Puis, le clergé, par les droits divins qu'il représente, par la mission sublime qu'il remplit, par la sphère divine qu'il habite, par la hauteur de ses pensées et l'élévation de ses sentiments, par sa vie à part, toute consacrée à Dieu et à l'humanité, ne forme-t-il point l'aristocratie du genre humain, aristocratie toute intellectuelle et toute spirituelle, qui l'emporte autant sur toutes les aristocraties passées, présentes et futures, que le ciell'emporte sur la terre. Dieu sur l'homme? la naissance selon l'esprit sur la naissance selon la chair.

IL Le pouvoir doit aussi protéger les biens ecclésiastiques rn les respectant d'abord lui-même, puis en les faisant respecter contre tous les attentats, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent. Il doit suppléer à leur insuffisance, afm de soutenir l'Eglise, lui qui soutient tant d'autres institutions, moins utiles et quelquefois nuisibles au bien public. Il doit, vu la situation pécuniaire faite au clergé par la Révolution, qui l'a spolié et réduit aux cendres du feu, il doit faciliter les fondations qui, en môme temps qu'elles produisent pour l'Eglise, pour ses ministres, ses fabriques, des biens matériels, procurent aux fidèles les biens spirituels, soit dans la vie présente, soit dans la vie future. Les biens de l'Eglise, loin d'appartenir à l'Etat, appartiennent en définitive à Dieu et à son Christ, puisque l'Eglise ne les possède (ju'en leur nom; par suite, nulle propriété plus sacrée. Ils ont la destination la plus haute : l'entretien du clergé, les besoins du lulte, le soulagement du pauvre. A ce triple titre, ne sont-ils (lignes du respect du pouvoir? Un pouvoir qui spolie les prêtres n'est-il })as un pouvoir indigne? Un pouvoir qui laisserait les temples tomber en ruines ])ar défaut d'entretien ou en laisserait l'entretien à la charge des lidèles, ne se con- ( Mudamnerait-il pas. et aux yeux du peuple, et aux yeux do Dieu? aux yeux du peuple, puisque les temples correspondent à un grand s(;rvice puhlic, et que tous les services publics doivent être assurés pai- l'impijt ou l'argent })ublic; aux yeux de Dieu, qui sait prendre d'une main vengeresse la cause de ses temples, et fait expier durement à ceux qui les violent, leur spoliation, leur méi)ris, et même leur simple iudilïérencc. Temples en ruines, gouvernements en ruhies.

ICnliii, un pouvoir (jui s'ompare des biens destinés à faire vivre le pauvre, est-il lui-même un pouvoir digne de vivre ? Mérite-t-il d'être appelé le père du peuple, l'évergète ? Loin de là, il oublie le premier et le i)lus sacré des devoirs. Il nourrit des entrailles de fer, selon l'expression de saint Basile, parlant du mauvais riche, Viscera fey^rea nuiriehat, il tue le pauvre en lui prenant le morceau de pain destiné à lui conserver la vie, et cela selon le mot de saint Ambroise : Si non pavisti, occidisti.

III. En vain les écrivains de l'école révolutionnaire ont-ils prétendu qu'en délinitive, c'est l'Etat qui a autorisé le clergé à ])0sséder, et qu'en conséquence, il peut reprendre au clergé une autorisation qu'il a donnée, et en vertu de la(iuelle seule il possédait; et, par suite, lui reprendre aussi tous les biens qu'il a acquis en vertu de cette autorisation. Mille fois pardon. Les biens" appartenant à l'Eglise viennent de diverses sources. Les uns lui viennent de l'Etat, qui, primitivement, lui a concédé des terres ; mais, comme ces terres étaient vaines, stériles, friches, est-il digne d'un Etat de reprendre à l'Eglise, après qu'elle les a défrichés, des immeubles qui n'avaient aucune valeur? Est-il digne de dire à quelqu'un: « Voilà des terres improductives , faites les valoir et par vos sueurs et par vos travaux, puis, quand elles auront acquis de la valeur, qu'elles produiront le pain, le vin, l'huile, le chanvre, en un mot, les choses nécessaires à la vie, nous vous les reprendrons, purement et simplement, sans vous donner aucune indemnité pour reconnaître vos services ? » D'autres biens sont venus, à TEglise donnés par ses membres eux-mêmes, qui les possédaient comme propriétés patrimoniales, privées. Les lui ravir, n'est-ce pas fouler aux pieds le droit de propriété dans ce qu'il a de plus fondamental ? D'autres biens lui sont venus, par emption, à l'aide des ressources qu'elle avait acquises par l'activité, l'industrie, les travaux de ses moines. Est-ce que, par hasard, l'Etat aurait le droit de s'emparer des sueurs de l'ouvrier, et de les faire couler à son profit? D'autres biens, enfin, lui sont venus des donations des fidèles, et cela, à titre onéreux. Or, qu'est-ce que le don ? C'est la translation d'une propriété, sous une forme ou sous une autre, de telle sorte que celui qui reçoit devient propriétaire de la chose reçue. Telle est la différence entre le don et le prêt. Le don transfère la propriété au donataire, à tel point que le donateur ne peut reprendre l'objet donné sans se rendre coupable de vol. Quand même donc tous les biens ecclésiastiques

n'auraient d'autre provenance que les donations de l'Etat, ou les donations des fidèles, l'Etat n'aurait pas le droit de s'en emparer. S'il l'avait, le don ne serait plus un don. Les raisonnements des politiques rapaces de nos jours n'ont pas plus de valeur que ceux des encyclopédistes, leurs amis et leurs précurseurs. En spoliant l'Eglise, l'Etat attire sur lui les plus terribles anathèmes. Ne l'a-t-on pas vu à la lin du dernier siècle, lorsqu'il eut confisqué le patrimoine de l'Eglise de France , tomber plus bas que jamais Etat n'ait tombé ? être en proie aux crises politiques et financières les plus efî'royables, et justifier ainsi, une fois de plus, le proverbe que: « Bien mal acquis ne profite pas >, surtout quand il est acquis aux dépens de Dieu et de l'Eglise? N'a-t-on pas vu la banqueroute et les assignats, le Comité du Salut Public, le Tribunal révolutionnaire « et les longues pages du Moniteur, toutes rouges de sang humain »? On avait cru condamner le clergé à la mort, en le réduisant à la famine. Dieu s'est montré à qui a voulu le voir, ici comme partout et toujours, le sang des martyrs a brûlé les entrailles des persécuteurs. Mais laissons ces considérations, sur lesquelles nous aurons à revenir.

IV. Un mot, toutefois, sur le patrimoine de Saint-Pierre, sur le pouvoir temporel, sur le Principat Romain. Nos nouveaux politiques, plus rapaces que justes, ont spolié le Pape de sa principauté territoriale, qui le rendait matériellement indépendant do toutes les puissances temporelles, attendu qu'elle lui donnait d'être maître chez lui, et de ne dépendre do personne dans l'exercice de son pouvoir sur toutes les nations de la terre. Une seule réflexion suffit, ici, pour faire justice dos sophismes des adversaires. Un pouvoir international qui qui a pour mission de gouverner spirituellement tous les peuples de la terre, et qui, par suite, ne connaît ni limites, ni frontières, ne doit être sujet d'aucun pouvoir national particulier, qui a des limites et des frontières, et qui pourrait, en se fermant, soit empêcher le Pape d'agir sur toutes les Eglises de l'univers, soit empêcher toutes les Eglises de l'univers de communiquer avec le Pape. 11 ne faut au Pontife de l'Eglise catholique aucune douane, aucune entrave. Il lui faut la liberté de ses mouvements : la lui enlever, c'est attenter à l'Eglise, qui a pour grand caractère d'être catholique et universelle, et pour droit de ])Ouvoir agir et gouverner universellement et catholiquoinent, c'est-à-diro sur les continents et dans les îlos. cboz les civilisés, les barbares et les sauvages, au plus profond des vjillées, au sommet des

plus hautes montagnes, nux quatre points cardinaux, sous tous les soleils, dans Tun et Tautre hémisphère, sur tous les points du globe.

Page 1