CHAPITRE XXX
LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE l'histoire, OU EN ACTION. — SUITE ET FIN.
La persécution. — Tentative d'une religion humanitaire, ou la Théophilanthropie. — Considérations finales, conclusion.
Le Directoire ayant succédé à la Convention, compta cinq Directeurs, parmi lesquels Laréveillère-Lepaux. Les collègues de celui-ci lui ayant confié la direction des cultes, il se fit le promoteur d'une nouvelle secte religieuse, celle des Théophilanthropes. Qu'était-ce que ce nouveau culte appelé la théophilantropie ? Le voici.
Le fondateur primitif de cette secte fut Jean-Baptiste — quel prénom pour un tel homme, quel homme pour un tel prénom — Chemin-Dvmontès, né en 176L Loin d'être un esprit original et supérieur, il ne fut qu'un de ces nombreux compilateurs du xviii^ siècle qui, ne connaissant rien à fond, surent un peu de tout . et ne surent le tout de rien, « dont la tête se remplit de lectures comme un grenier de pailles. » Partageant la haine de son époque contre le christianisme, il crut pouvoir le supplanter. Grâce à Lepaux qui le prit sous son égide, la théophilanthropie put célébrer les exercices de son culte dans une salle du petit hôpital Sainte- Catherine, rue Saint-Denis. Son symbole n'était pas riche : existence d'un Dieu rémunérateur et vengeur dans une vie future. Son culte était aussi pauvre que son symbole : une table couverte de fleurs et de gerbes de blé, Flore et Cérès. Après le sermon, des musiciens aveugles chantaient un hymmequi ayant déjà servi à la fête de l'Etre suprême était démodé, loin d'avoir le mérite de la nouveauté, et cela en l'honneur du Bienfaiteur inconnu de l'immanité. Tous les décadis. on faisait une lecture dans un recueil de fragments tirés des œuvres de Confucius, Zoroastre, Théognis, Fénelon. Voltaire. Rousseau, Yung, Franklin, mais non de l'Evangile, car l'Evangile, quelque sublime qu'il soit, appartient au catholicisme, et le catholicisme c'est l'ennemi, qu'il fallait détruire à tout pri?^, CUaqtie père de famille était prêtre
dans sa maison et, par suite, c'était un retour à la religion domestique. L'officiant portait une robe bleue de ciel qui descendait du cou jusqu'aux talons, — ce qui n'était pas la aquette future du père Enfantin et du Saint-Simonisme, — une ceinture rose et un pardessus blanc, ouvert par devant. Les prêtres de cette religion dérisoire, mais philosophique, présidaient à la naissance, au mariage, à la mort. Le nouveau-né était apporté au milieu de l'assemblée par ses parrain et marraine. L'officiant s'adressant à la personne qui portait l'enfant lui disant : Promettez-vous devant Dieu et les hom.mes d'apprendre à N..., dès l'aurore de sa raison, à adorer Dieu, à aimer le prochain, à se rendre utile à la patrie ? Le parrain répondait: Je le promets, puis on faisait un sermon, on chantait un hymme, on frottait de miel les lèvres de l'enfant en disant : Sois doux comme le miel des abeilles. Des théophilanthropes de province ayant voulu frotter les lèvres de l'enfant avec de la gelée de groseille, le comité de Paris consulté sur cette question d'une importance majeure, répondit gravement, avec le sérieux des anciens augures, qu'il fallait conserver l'unité du culte, et, à cet efiet, envoya un commissaire. Quant au mariage, on entourait les époux de fleurs et de rubans, puis, après un discours, on chantait un hymme au Dieu de l'hyménée. Pour l'inhumation, on procédait avec moins de cérémonies ; car. que faire en présence d'un cadavre quand on n'admet pas le purgatoire, et que dès lors, il n'y a pas lieu à verser des ])rières en même temps que des larmes sur les restes du décédé. Les théophilanthropes demandèrent et obtinrent quatre églises dans Paris, on leur accorda même à Notre- Dame, le chœur do l'orgue et le trône épiscopal comme tribune. Combien de temps dura ce nouveau culte qui devait remplacer le catholicisme, qu'on disait passé, trépassé et ne l)lus appartenir qu'à l'histoire? Combien de temps put-il tenir? Il tint deux ans. Laréveillère, son fondateur, ayant donné sa démission do membre du Directoire, sa comédie finit avec lui. Le Manuel des //ié()j/liiUuit/u-o])es, bien qu'envoyé dans toute la France aux frais du gouvernement, ne fut que du noir sur du blanc.
La théophilanthropie, comme tous les autres essais de religion publique, tentés avant elle, se montra hypocrite et menteuse, à tel point que ses [)artisans, lestliéophihintliropes, auraient pu être appelés les théoinisanthrnpes. Imi elVet, pendant qu'elle ne parlait que de l'amour du prochain, Laréveillère aj)|)li(|uaitj fivec uue implacable rigueur, la peine
de la déportation aux ecclésiastiques que l'on ne pouvait plus conduire à l'échafaud, et qui, entassés dans des pontons pour être conduits à la Guyane, y périssaient misérablement. Le Directoire, qui avait rapporté le décret du 24 août 1797, et accordé aux prêtres déportés et émigrés l'autorisation de rentrer en France, recommença bientôt une nouvelle et effroyable persécution contre le clergé : tant il est vrai qu'avec ses grandes maximes sur les lèvres, il était altéré de sang, que son amour n'était que la haine de Dieu et la haine des hommes; tant il est vrai que la vraie philanthropie n'est et ne peut être qu'un fruit de la croix à laquelle un Dieu s'est laissé clouer par amour pour l'humanité.
Telle fut l'histoire du libéralisme, ou de l'esprit révolutionnaire, pendant les premières années de son règne; tels sont les splendides résultats auxquels il aboutit, pour avoir rejeté l'Eglise et voulu émanciper de ses dogmes et de ses préceptes la pensée et la liberté humaines. Il n'a rien pu ; il s'est même montré, soit au point de vue social, soit au point de vue religieux, la négation de tous les grands principes qui sont les principes sauveurs.
Au point de vue social, on avait crié haut : Vive la liberté! et on persécute, on déporte, on tue, on guillotine, non-seulement les prêtres, mais encore les meilleurs citoyens, qui sont suspects, par cela seul qu'ils ne hurlent pas avec les loups. On avait dit : "Tous so)ii libres dans l'exercice de leur religion, et on opprime la religion chrétienne, comme si elle n'était pas une religion, comme si elle n'était pas un culte à la hauteur du culte de la déesse Raison, du culte de l'Etre suprême, du culte de la ïhéophilanthropie. On avait dit : Vive l'égalité! et voiLà que. pour la faire triompher, on arrache, on déracine tous les grands arbres de la forêt pour en être réduit bientôt à n'avoir plus que broussailles ou rapailles; on démolit, on amoncelé des ruines, dont on se fait bientôt un piédestal pour tyranniser toute la nation. On avait dit : Fraternité, et voilà que la guerre civile éclate, les citoyens sont armés les uns contre les autres, le sang coule à flots ; au lieu de la Fraternité, c'est la Discorde, coiffée de serpents, tenant une torche ardente d'une main, et un poignard de l'autre, le teint livide, les yeux égarés, l'écume aux lèvres, et les bras tout ensanglantés. On avait dit: // sera pourvu à l'entretie?i du clergé, et on le dépouille ; lui prenant son argent, mais ne pouvant lui ravir son honneur, selon le mot de Mirabeau. On avait dit : Suffrage universel, et bientôt Buzot put s'écrier: « N'est-il pas vrai que les
sections permanentes de Paris sont composées d'un i)etit nombre d'hommes flétris ou ruinés? N'est-il pas moins vrai que la Convention est obsédée par un petit nombre de coquins (1), » par « un ramassis de savetiers ivres, rebuts de la population des grandes villes ? » Voilà comment le libéralisme fut impuissant à assurer à la société la prospérité promise ; comment, au fur et à mesure qu'il voulut se réaliser dans les faits, il ne fit que rouler la société de plus en plus bas. Il démontra une fois de plus l'impuissance de l'Etat sans Dieu, de l'Etat-Dieu contre le Dieu du Christianisme, contre le vrai Dieu. Rien n'a abouti ; tout a misérablement et piètrement échoué.
Au point de vue religieux, le libéralisme, en poursuivant son œuvre démolissante et destructive, n'a pu parvenir qu'à faire ressortir la force et la vitalité de l'Eglise, loin de parvenir à la détruire, malgré son rêve impie de la balayer pour jamais. Il avait à sa disposition tous les moyens imaginables de succès. Par ses docteurs et ses émissaires, la religion chrétienne est contredite dans ses dogmes, incriminée dans sa morale, vilipendée dans son culte, ridiculisée dans sa discipline, falsifiée dans son histoire, massacrée dans ses prêtres, honnie dans ses grands hommes, dans ses Saints, auxquels on oppose d'obscurs sophistes, ou de vils scélérats, étonnés de se voir transformés soudain en profonds penseurs ou en vrais sages. Que dirai-je? Par le libéralisme, la religion est persécutée dans ses fidèles, que l'on traque comme des bêtes fauves; dans ses enfants, qui, selon Danton, « appartiennent à la République, avant d'appartenir à leurs parents, » et auxquels on donne une éducation purement civique qui atrophie les esprits, dessèche les cœurs, en les privant de l'enseignement évangélifiue ; une éducation par suite de laquelle l'impiété précoce de la jeunesse se révèle connue le fruit du froid athéisme des maîtres. Or, le libéralisme a-t-il pu réussir? Non, loin de là. Tandis que la société, sous son influence délétère, ne faisait que descendre de plus en plus vers la décadence, l'Eglise, se retrempant dans son principe, qui est le sang et le martyre, se préparait à de nouvelles destinées glorieuses. Et ne semble-t-il pas que Dieu ait permis une lutte si acharnée })our montrer que son œuvre, étant sortie victoi'ieuse d'une telle épreuve, est à l'épreuve de tout ce que la terre et l'enfer pourront tenter contre elle ? qu'il ait laissé se déchaîner une si terrible lem-
(1) Boivin, 3'J(3.
pête, pour faire comprendre à tous que la barque de Pierre ne peut être submergée, et qu'au fur et à mesure que monteront les flots, elle montera, elle aussi, loin d'être engloutie et de ressembler à ces gouvernements, tellement mal assis, qu'on les dirait « campés sur le sommet d'une vague? » Nos pygmées modernes, qui sont plus méchants que forts, ne pourront détruire ce qui a résisté aux hommes de 98. Nonseulement ils ne réussiront pas à renverser le Christianisme, mais ils n'aboutiront pas même à rivaliser avec; lui. N'ayant rien de solide à lui opposer, ils seront usés par le temps, et condamnés bientôt à être les témoins attristés de la stérilité de leurs elîor'.s; à vivre de leur rage, à la vue de leur impuissance. La papauté fera l'épitaphe du genre humain.
En elfet. que tenteront-ils d'opposer au Christianisme ?
Voudront- ils revenir sur le passé? Mais nous les avons vus à l'œuvre. Ce qu'il faut à l'humanité, est-ce le culte de l'Etre suprême ? Mais ce fut là le culte abstrait d'un Dieu philosophique, un culte qui n'avait ni symbole riche en dogmes, ni morale précise . ni cérémonies imposantes, ni rites efficaces, que dirai-je? qui n'avait pas d'histoire, c'està-dire de racines dans le passé, qui était d'hier, et ne pouvait proposer une suite de faits historiques divins qui se soient accomplis depuis tantôt six mille ans, depuis l'origine, au sein de l'humanité. Est-ce le culte de la déesse Raison, que l'on célébrait par des chants avinés, par d'immenses farandoles sur l'air du Çà ira, et dont l'histoire, écrite en lettres de sang et de boue, nous montre à l'ordre du jour l'outrage à la pudeur devenant un enseignement public? Est-ce le culte des théophilanthropes, qui avaient promis que toute une nouvelle Salente sortirait de leurs élucubrations? Mais, loin d'aimer les hommes pour Dieu et pour eux-mêmes, ils ne surent que les immoler à leur haine. Non, ce n'est pas cela qu'il faut à l'humanité; c'est trop maigre, trop décharné, trop S(iuelette; y revenir, ce serait revenir sur ses pas, reculer dans la marche des siècles, recueillir ce quia été répudié et retourner à des vomissements impurs.
Que pourront encore tenter nos modernes contre le Christianisme? Est-ce la religion naturelle? Mais les cultes dont nous venons de parler n'étaient-ils pas regardés par leurs auteurs comme des formes très acceptables de la religion naturelle? et qui peut affirmer que nos philosophes contemporains ne proposeraient pas de nouveaux cultes aussi ridicules, au nom de la même religion naturelle? Du reste, la religion naturelle, qui n'a rien de positif, ne peut guère
aboutir, comme dans Rousseau, qu'à des rêvasseries religieuses, à une théosophie toute sentimentale et toute romanesque. Elle ne peut s'imposer à l'esprit humain, puisque chacun est libre de se la faire telle qu'il l'entend, et qu'elle devient ce que chacun veut qu'elle soit. Par suite, elle ne peut ni fixer les intelligences, ni échauffei* les cœurs, ni diriger les volontés et gouverner la vie. Une religion qui. par le fait, est toute de caprice et de fantaisie, pourra être une atfaire de mode et d'engouement momentané, comme elle le fut à l'époque de Y Emile; elle ne pourra être chose durable. Du reste, la nature ne dit rien de divin à la plupart des hommes, qui ne la regardent que de l'œil matériel, comme les animaux. Ils en abusent, et elle les corrompt (1).
Que pourront encore nos modernes opposer au Christianisme *? La science élevée à la hauteur d'une religion par un vernis de religiosité qui lui sera donnée, sous le nom de panthéisme, par exemple ? Mais la science est athée ; or, l'athéisme, c'est la négation de tout principe supérieur, de tout sentiment religieux : et, avec des négations, que peuton construire 1 La négation, c'est le néant ; or, en prenant pour point de départ le néant, à quoi peut-on aboutir, sinon au nihilisme universel? Nos savants disent que l'époque des sacerdoces est passée, parce que l'Eglise, en répudiant la liberté de pensée, a, du même coup, répudié la science. Mais ont-ils bien le droit de faire ce reproche à l'Eglise, eux qui, souvent, n'ont pensé que des phrases toutes faites par les autres ? eux qui n'ont que la pompe des mots sonnant le vide, sans avoir la réalité des choses ? Et voyez ici leurs aphorismes sublimes, qu'on dirait imaginés par Epicure. « Les sciences morales ne sont qu'un prolongement des sciences physiques. » — « 11 faut que nous renversions Dieu pour relever l'humanité. » — « L'homme n'est que reiisemble des fonctions de l'être animé. » — « L'homme n'est que le plus haut degré du développement jusqu'alors connu de l'animalité. > — a 11 est supérieur aux animaux, non en nature, mais en degré. » De telles insanités ne font-elles pas de la brute un homme, et réciproquement? Non, jamais l'humanité ne se repaitra de telles doctrines, qui ne sont bonnes que pour les savants ! Elle se sent immortelle, elle aspire à l'immortalité ; elle veut une religion qui l'y fasse parvenir, une religion qui l'améliore, parce qu'il n'est point
(1) Qucecumque autem naturaliter tanquîiin muta aaiiiialia noniiil, in his corruinpuntùr. Jud. v. 10.
d'autre titre pour entrer dans le séjour des élus, que celui de la vertu et de la sainteté: une religion qui, ayant reçu de Dieu mission et autorité, puisse lui donner un sauf-conduit pour le ciel. Elle ne se contentera pas du paradis de la terre, parce qu'elle sait que ce n'est point là le vrai paradis, mais seulement, comme elle le dit, celui des riches et des heureux. Quelle harangue bien propre à encourager le soldat qu'on lance au feu, à la mort, que de lui dire : « Tu seras enterré avec les honneurs de la Marseillaise ! » Vraiment, tous les sages ne devraient-ils pas se cotiser pour envoyer une plume d'or à ceux des leurs qui ont formulé, dans les termes que nous venons de voir, les grands principes de la science moderne qui, voulant être athée, a été condamnée à se faire bestiale?
Entin, que pourront encore tenter d'opposer au Christianisme, en fait de religion, ses adversaires? Est-ce une religion nouvelle ? la religion de l'avenir, qui s'élabore lentement au fond de la nature humaine en état de gestation ? Mais si tous les essais de religion humaine ont abouti aussi minablement que nous l'avons vu, ne sommes-nous pas autorisés à penser que de nouveaux essais n'auront pas plus de réussite, attendu que l'avenir n'aura ni des lumières nouvelles, ni des procédés nouveaux ? Tout a été mis en œuvre, tout a été impuissant, tout gît dans le cimetière du néant et de l'oubli. De ce qui a été^ ne pouvons-nous pas conclure ce qui sera, et appuyer la prophétie sur l'histoire ? Ne pouvonsnous pas prendre pour mesure de ce que l'homme pourra dans l'avenir, en fait de religion, ce qu'il a pu dans le passé? Et si, jusqu'alors, tous les efforts ont été stériles, bien que tous les moyens aient été tentés, tous les systèmes imaginés, toutes les forces déployées, tous les raisonnements épuisés, quelle foi peut-on avoir en une religion qui ne donne encore aucun signe de vie ? Toutes les religions essayées depuis 89 n'ont-elles pas été chacune, avant leur apparition, une religion de l'avenir, dans lesquelles on avait mis les plus belles espérances, et qui, soudain, ont été des religions passées, des religions trépassées ? Quelle religion de l'avenir peut nous préparer un siècle qui a décrété Vignorance obligatoire de Dieu, pour tous les Français ? Aucune, sans doute ; à moins que la religion de l'avenir ne soit l'athéisme. Puis, que m'importe une religion qui n'existera que lorsque je n'existerai plus? N'est-elle point pour moi comme si elle ne devait pas exister? Que m'importe une religion qui, étant née de l'homme, relève de l'homme, est soumise à
l'homme, et ne peut me donner que ce que possède l'homme, lui si pauvre, si indigent, si dépourvu des choses de l'âme? Ce qu'il me faut, c'est une religion qui éclaire mon esprit, parle à mon cœur, appuie ma volonté, me console dans le malheur, me fortifie dans la lutte, relève mes espérances, en me faisant entrevoir, par de là les horizons si bornés de la terre, les horizons immenses de l'infini. Ce qu'il me faut, en un mot, c'est la religion du vrai Dieu, Père, Sauveur, Rédempteur, Sanctificateur et Rémunérateur de l'humanité ; c'est la religion du Credo des Apôtres, ou du Credo de Concile de Nicée, ou du Credo de saint Athanase ; c'est la religion du catéchisme. Toute autre religion future ne pourra être, comme ses devancières, qu' « une promenade aérienne dans les nuages, » — « une excursion dans les espaces du vide. » M. Renan n'avait pas grande foi en la religion future ; il s'est, en effet, posé cette question : « Arrivera-t-on à une vue plus certaine de la destinée de l'homme et de ses rapports avec l'infini?... Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie et la personnalité ? Le monde, sans revenir à la crédulité, et tout en persistant dans sa voie de philosophie positive, retrouvera-t-il la joie, l'ardeur, l'espérance et les longues pensées? Vaudra-t-il encore la peine de vivre? » Et, à cette question, que répond notre antechrist, devenu académicien? Il répond: « Je l'ignore (1). »
La religion de l'avenir, c'est le Christianisme, à qui ont été donnés tous les siècles, et qui possédera les siècles futurs jusqu'à la fin des temps^ comme il possède les siècles passés depuis l'origine des temps; c'est lui qui vivra à jamais dans les espérances du genre humain, sans qu'il puisse être supplanté par des religions laïques, qui ne sont que des théories creuses, barbouillées par ses auteurs d'un badigeon déistique, afin qu'elles puissent faire plus facilement des dupes ; des utopies improvisées un beau matin et destinées à durer, tout au plus, jusqu'au soir, parce que l'humanité ne peut vivre d'abstractions, ni de systèmes qui, loin d'être descendus du ciel, ont été fabriqués mécani(iuement et à priori, dans l'officine de quelque rêveur, qui croit avoir des principes parce qu'il a des imaginations, et qui prend pour philosophie do bon aloi tout ce qui lui traverse l'esprit. On no verra que ce que l'on a déjà vu, c'est-à-dire l'impossibilité, môme pour les sommités de la pensée, d'opposer au Christianisme une reli-
(1) Discours d'ouverture au Collège de France.
gion tant soit peu sérieuse et digne d"attirer l'attention. Qui ne voit pas cela, n'est pas seulement atteint d'ophtalmie; il a la cataracte.
Oui! le christianisme, voilà ce qui a survécu dans le passé, ce qui survit dans le présent au fur et à mesure qu'il devient le passé, ce qui survivra dans l'avenir, au fur et à mesure qu'il deviendra le présent. Tout ce qui voudra lutter contre lui est vaincu d'avance, par ce qu'il est Dieu lui-même agissant sur le monde des âmes, Dieu contre lequel nul ne peut. Depuis toujours, le christianisme a été la bête noire des beaux esprits, à tel point que quiconque à décoché un trait contre lui. a toujours été leur bienvenu ; depuis toujours il a résisté. La force ne pourra pas plus contre lui que n'a pu la sophistique, parce que loin de s'être établi par la force, il s'est établi contre et malgré la force, témoin trois siècles de force luttant vainement pour l'empêcher de prendre possession du monde. Il n'a triomphé que par la prière, la parole, la patience, le sang de ses fidèles, qui savaient répandre leur propre sang, loin de répandre celui des autres. Or ces armes, on ne peut les lui prendre, il les aura toujours ; elles ne lui manqueront jamais , il pourra par elles jusqu'à la fin continuer à conquérir et à régner. Quand les empereurs protégèrent le christianisme et niirent à sa disposition, par exemple, les temples consacrés aux idoles, ils ne firent que lui donner des temples déserts, dont les divinités avaient croulé par terre devant sa force irrésistible. Le paganisme avait été vaincu par la croix avant que Constantin mît la croix en honneur. En substituant officiellement le religion du Galiléen à l'idolâtrie, cet empereur ne faisait que constater la défaite de cette dernière, par la vitalité et la vitalité seule de l'Eglise. Il n'est pas nécessaij'e de recourir à l'Evangile pour démontrer la divinité du christianisme ; son histoire seule y suffit. Et s'il est divin, loin de pouvoir être considéré comme un débris d'un autre âge, comme une ruine du passé, il doit être tenu, au con traire, comme le contemporain de tous les âges : les âges qui ne sont plus, les âges qui sont, les âges qui seront.
Et remarquons-le. quand nous parlons du christianisme, nous parlons du christianisme complet, du catholicisme, et non du christianisme mutilé par le schisme et par l'hérésie, par le protestantisme en particulier. Le protestantisme n'a pas d'avenir, parce qu'il n'a d'autre principe que la protestation contre le passé ; plus il sera conséquent avec luimême, plus aussi il protestera, plus il niera, plus il se dévorera les entrailles, jusqu'à ce qu'ayant tout nié, il ne soit
plus devenu qu'un nom sans réalité, Tilulus sine re. Ayant rejeté le principe de conservation, il ne peut que se décomposer de plus en plus, et arriver à la pulvérisation. On l'a dit : ï On pourrait faire la liste des vérités qu'il a rejetées, mais jamais une profession de foi des vérités qu'il a enseignées. » Et encore : « Son nom, le nom de protestantisme, devient tous les jours plus vrai ; il doit subsister jusqu'au moment où il périra, comme l'ulcère périt avec le dernier atome de la chair vivante qu'il a dévorée. » Quand donc nous parlons du christianisme, nous parlons du christianisme total, du christianisme avec tout ce qui est contenu dans ces paroles du ^Maître : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. » Allez, voilà la mission et l'apostolat; e>ise^V7?^e;ï, voilà le pouvoir doctrinal, le magistère; baptisezles, voilà le ministère spirituel ; apprenez - leur à faire tout ce que je vous ai prescrit , voilà le pouvoir gouvernemental. Tout est dans ces simples paroles : Missio, magisterium. ministerîuw. , imperium, et cela pour toujours : « Voilà que je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles. » Quand nous parlons du christianisme total, nous parlons en particulier du sacrement de l'autel dans lequel le Christ, continuant à être présent sur la terre, et se survivant lui-même en personne, à travers toutes les générations, pour les atteindre toutes de la manière la plus intime, continue à leur communiquer l'esprit divin dont il est l'intarissable foyer, la source toujours coulante, dans lequel le Christ nous élève à une hauteur incomparable, puisqu'elle est la hauteur de Dieu même, la hauteur de l'infini. Quand nous parlons du christianisme total, nous parlons aussi du christianisme du SyllabKS, dont les quntre-vingts articles contiennent plus de rectitude philosophique et politique que tous les livres des sa^es. parce qu'ils émanent do Celui qui est la sagesse vivante, par laquelle les rois régnent et portent des décrets justes ; du Verbe de Dieu qui, étant Lumière de Lumière, est essentiellement illuminateur. Les propositions du Syllabus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, sont extraites des allocutions consistoriales. des oncycliciues et autres lettres apostoliques de la papauté. Mais si la papauté est infaillible aujourd'hui, elle l'a toujours été puis(iue le décret sur l'infaillibilité du pape, n'a pas créé, n a pas pu créer une nouvelle vérité. Si elle l'a toujours été, ses enseignements l'ont toujours été, s'ils l'ont toujours été, on doit tenir pour iufailliblt^, non seulement ce que la papauté a
enseigné depuis qu'elle a été déclarée infaillible, mais encore ce qu'elle a enseigné avant qu'elle ne fut déclarée telle ; et, dès lors, devez- vous regarder comme étant de minime valeur, sans portée aucune, les oracles du Syllabus ? Ne l'oublions pas, une croyance de la tradition n'est pas une vérité, par ce que l'Eglise la déclare telle ; loin de là, elle n'est déclarée telle que parce qu'elle est préalablement la vérité.
Le libéralisme, voilà Tennemi !
Le Syllabus, voilà le salut !
Résumons :
La liberté sur l'indépendance prétendue de laquelle repose le libéralisme n'est pas une faculté indépendante ; si elle n'est pas une faculté indépendante, elle a besoin d'une doctrine dont elle relève, et à la lumière de laquelle elle puisse s'éclairer et se diriger. Cette doctrine ne peut être qu'une religion descendue du ciel, une religion divine, les religions de fabrique humaine et philosophique n'ayant guère été que des bouffonneries imaginées par des arlequins. Cette religion divine, c'est le catholicisme ; la liberté doit donc se se guider d'après lui, sous peine de n'avoir plus de règle, de n'être plus disciplinée et d'aller se perdre dans la région des nuages, dans le vide des systèmes, d'être la proie des passions et de retomber sous l'empire de l'animalité.
Plus les sociétés seront imprégnées de christianisme, plus elles seront parfaites ; moins elles le seront, moins aussi elles seront dans les conditions de la prospérité, du bonheur, de la durée. L'avenir appartient à l'Eglise; les nations ont d'autant plus d'avenir qu'elles attachent leur avenir à l'avenir de l'Eglise, leurs destinées à ses destinées, qui ne finiront sur la terre que pour se perpétuer dans le ciel.
Voilà pourquoi le libéralisme, qui rejette la loi divine, sera à jamais impuissant à donner aux nations le progrès moral, la prospérité temporelle et tous les biens dont elle est la source. Impuissant à dégager l'homme de la nature mauvaise qui est en lui, attendu que l'homme aime sa corruption, s'y complaît, redoute d'en être guéri, il ne pourra élever l'homme au dessus de lui-même. Pour cela, il faut une force divine et (|ue Dieu nous tende la main. Il nous l'a tendue, dans son Christ et par son Christ, en qui et par qui il a voulu restaurer l'humanité : Omnia instau7^are in ChyHsto. Le salut des individus et des peuples n'est possible qu'en Lui et par Lui. Sans doute, les nations modernes, séduites par des sophistes, paraissent ne pas faire, ne font pas grand
cas du Christ; elles veulent même l'éliminer de leurs lois; mais les nations disparaissent etleCiirist est éternel. La nuit a beau être noire, le brouillard épais, le nuage dense, la pluie serrée, la tempête furieuse; le soleil, pour avoir été voilé momentanément, n'en finit pas moins par reparaître brillant de tout son éclat. Ainsi l'Eglise. Elle combat, elle parle, elle prie, elle pleure ; le Christ qui la voit à l'œuvre ne l'oublie pas ; il se lève tôt ou tard contre ses ennemis qui, en définitive, ne se succèdent sur le champ de bataille que pour être, les uns après les autres, brisés comme un vase d'argile et devenir les chevaliers du pot cassé. Tamquam vas figidi confringes eos. Les mauvais ont beau faire le serment qu'ils renverseront le Christ, Dieu a fait le serment qu'il le maintiendra, Jm^avit Dominus, un serment qu'il ne rétractera pas, et non pœniieUt ewn; or, un serment de l'homme est nécessairement impuissant contre un serment de Dieu. Il adviendra du serment de l'impie ce qu'il advint de celui d'Annibal qui avait juré, aux pieds des autels, d'anéantir Rome, et qui fut anéanti par elle. Et à supposer que Dieu parût un instant faiblir dans la lutte, il retrouverait des forces dans son indignation contre le mal, Indignatio mea anœiliata est mihi (1), ne serait-ce que pour soulager les siens dans leur sens politique outragé. Sur le tombeau de l'homme on lit : hic .jacet, ci-git ; sur le tombeau du Christ, on lit : reslrrexit, il est ressuscité ; sur l'un, l'épitaphe de la Mort ; sur l'autre, l'épigraphe de la Vie.
(1) /*. LXIll, 5.