‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 43 sur 48 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF CONSIDÉRÉS AU TRIBUNAL DE l'HISTOIRE, OU EN ACTION. — SUITE.

La persécution. — Tentative (îune religion naturelle et déiste. — Le culte de V Etre suprême.

Après le culte de la déesse Raison, qui avait disparu bientôt devant le dégoût public, parce qu'il n'avait été qu'une suite continue d'orgies, plus honteuse l'une, plus honteuse l'autre, on vit apparaître le culte de l'Etre suprême, imaginé par Sa Majesté le citoyen Robespierre : culte qui n'était que le déisme, Etre suprême qui n'était qu'un Dieu philosophique, un Dieu politique, un Dieu républicain. Celui-là se tromperait étrangement, (jui croirait que le culte solennel dont il fut l'objet, dut sa naissance à un sentiment de religion qui porta son auteur à faire connaître, aimer et glorilier le vrai Dieu, créateur du monde par sa puissance, Père du monde par sa Providence. Non, ce culte fut institué dans des vues tout humaines et toutes gouvernementales ; dès lors, comme le précédent, il devait ôLre éphémère, ne pas tenir, et ne pouvoir supplanter le catholicisme, auquel on voulait le substituer. Voici comment il vint au monde. Ce n'était pas assez, pour Robespierre, de posséder le comble du pouvoir humain; pouvoir législatif par la Convention qu'il dominait, pouvoir exécutif par le Comité du Salut public ; pouvoir sur tous les anciens partis, qu'il terrorisait par la justice révolutionnaire, Peu content d'être César, il voulut être Pontife et convoita, tant la soif de la domination est insatiable dans certaines natures, l'empire

sur les consciences, laissé vacant par roxpiilsion de l'Eglise catholique. Mais, pour arriver à conquérir ce pouvoir, comment s'y prendre? Le voici. Etablir une religion nouvelle, dont il serait le maître absolu, puisqu'il en serait le fondateur. Donc, Robespierre profitant du dégoût qu'avait soulevé chez la partie saine des citoyens le culte de la déesse, par les débauches et les ignominies qui en avaient été les pratiques, Robespierre fit le dévot. Il dit hautement que le culte de la Raison n'était autre chose que l'athéisme et le matérialisme, qu'il ne pouvait que dégrader et abrutir; puis, pour mieux accabler les anciens paitis, en les rendant odieux, il les rendit responsables, aux yeux de la nation, de tous les dévergondages qui avaient eu lieu, et les leur imputa. La Convention entra dans ses vues, et c'est ainsi qu'elle fut mue uniquement par une pensée politique qui consistait, nous venons de le dire, à répudier le culte de la déesse, pour répudier avec lui tous ceux qui en avaient été les auteurs ou les tenants. Dès le mois de novembre 1793, Robespierre commença par leur faire la guerre, en disant qu'une faction obscure et dangereuse faisait « dégénérer les hommages rendus à la vérité, par des farces éternellement ridicules », qu' « elle ne craignait pas d'attacher les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie, » que la Convention a l'intention « de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée, î Cela paraît désintéressé, sincère; mais voyez comment la politique perce partout dans les harangues du nouveau fondateur de religion, qui ne voit dans son Dieu qu'une machine à gouvernement. « Il est des hommes, continue-t-il, qui, sous le prétexte de détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme lui-môme. Tout^ philosophe, tout individu, peut adopter là-dessus Vopinion qui- lui plaira; quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé ; mais V homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui adopterait un i)areil système.... je parle comoiie représentant du peuple — L'athéisme est aristocratique. » Dans son fameux Discours (17lM). il disait aussi : « L'idée de l'Etre suprême et do l'immortalité de l'àme est im rajtpcl continuel à la justice, elle est donc sociale et républicaine. » Le rappoi-t qui fut fait, touchant l'établissement du nouveau culte, nous en montre d'une manière non moins claiie, l'inspiration toute gouvernementale. Le rapporteur, en ellet, déclarait que les deux principes de la religion nouvelle, l'existence de l'Etre suprême et de rimmortalité de l'àme. n'étiiient pas tant pré-

sentées comme des vérités dont l'esprit humain avait la certitude absolue, que comme des hypothèses dont les avantages 2)raiiques étaient tels, qu'on ne devait point craindre de les imposer législativement. « Aux yeux du législateur, disait-il, en termes exprès, tout ce qui est utile et bon dans la pratique est la vérité. » Le Dieu de Robespierre n'était donc qu'un faux Dieu, l'athéisme avec le nom de Dieu, qu'il croyait devoir nommer, dans la pensée que son nom lui attirerait des partisans. La Convention ayant adopté ces maximes, la France se trouva dotée, de parle citoyen Robespierre, d'une nouvelle religion officielle, qui n'était guère que la religion naturelle mutilée, la religion de Rousseau, religion que Dieu n'imposait pas à l'homme, mais dont l'homme daignait honorer Dieu. Que Robespierre n'ait pu établir qu'un culte purement politique, qu'il n'ait pu reconnaître qu'un Dieu de parti, auquel il ne manquait que le bonnet rouge ou la cocarde tricolore, cela ne doit pas étonner. Rien de supérieur ne pouvait jaillir de son ànie vile et basse. Dans le procès de Louis XVI, il soutient que, moralement et juridiquement, il est innocent; mais que, politiquement, il doit mourir. « Vous n'avez point de sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre. . . Louis doit périr, parce qu'il faut que la patrie vive; » paroles qui rappellent celle d'un autre baladin du temps : « Un roi mort n'est pas un homme de moins. » — Voilà le nouvel hiérarque. Pour lui, ce qui est moralement mauvais devient politiquement bon. Et si vous voulez une preuve que le nouveau pontife n'était que masque et hypocrisie, lisez attentivement son Discours de novembre 1792. D'un côté, il affecte l'amour de la liberté, en disant que « le seul moyen de faire renaître le fanatisme, c'était de l'attaquer, » et encore que « les prêtres diront plus longtemps la messe, si on les empêche de la dire, » et encore : « l'auteur de la nature a uni tous les mortels par les liens de l'amour et du bonheur ; » de l'autre côté, il ajoute ces paroles, qui justifient tous les persécuteurs : « L'Etre suprême n'a pas créé les prêtres pour nous attacher comme de misérables animaux, au char des rois, et donner au monde le spectacle de la bassesse, de l'orgueil, de l'infidélité, de l'avarice, du désordre et du mensonge. » Et. grande preuve encore que les grands mots de Robespierre sur la tolérance n'étaient que mensonge et astuce, c'est que, lorsqu'il fut devenu maître absolu, on continua à sévir contre les ecclésiastiques et ;"i faire e?v.éçuter tous ceux que l'on pouvait découvrir,

Quelle sera la destinée de la nouvelle religion philosophique qui vient d'être donnée à la France parla Convention, et que la France a acceptée ? Sans doute, elle fournira une brillante carrière, elle comptera de longs jours, et ne pourra que se consolider à l'aide du temps, qui détruit tout, il est vrai, mais qui la respectera. Voyez, en effet, comment elle paraît être fortement constituée, solidement établie. A tout culte, à toute religion, il faut un pontife; le Grand Souverain Pontife, c'est l'omnipotent Robespierre, que nous avons vu. A toute religion, il faut des prêtres, qui représentent partout le Chef suprême ; dans toutes les villes et villages de la France, les révolutionnaires les plus ardents font du zèle en faveur de l'Etre suprême ; c'est la religion de Socrate, de Cicéron, de Marc-Aurèle, qui va devenir la religion du monde; c'est la raison interprétée par l'Etat, au lieu de la révélation interprétée par l'Eglise. A toute religion, il faut des prières, un sacrifice, un culte. Le Pontife les a arrêtés d'avance, car il s'était écrié, dans le Discours cité plus haut: « Etre des êtres, nous ne t'avons pas présenté d'inconvenantes prières. Tu connais les créatures qui sont sorties de tes mains ; leurs besoins échappent aussi peu à tes regards que les pensées les plus intimes. La haine de la tyrannie et de l'hypocrisie brûle dans nos cœurs, avec l'amour de la justice et de la patrie. Nous répandrons notre sang pour le bonheur de l'humanité. C'est là notre prière, c'est là notre sacrifice, c'est là le culte que nous t'offrons. » A toute religion il faut des adhérents, des fidèles. Les Jacobins envoient une députation nombreuse pour féliciter la Convention de son Décret ; la Commune de Paris, déshonorée par le souvenir d'Hébert et des saturnales de Chaumette, statue que, sur tous les temples destinés aux fêtes publiques, on effacera ces mots : Temple consacré a la Raisox, pour y substituer cette inscription: a l'Etre suprême. Les sections de Paris elles-mêmes suivent l'inipulsiun donnée, et viennent tour à tour remercier la Convention d'avoir consolé la France, en lui rappelant l'idée d'un Dieu rémunérateur, et d'avoir f contraint le monstre de l'athéisme à rentrer dans les ténèbres. » Enfin, à toute religion, il faut une inauguration solennelle, qui en soit comme la prise do possession et une fête qui soit comme le type de foutes les fêtes qui se célébreront partout et toujours. Voyez avec quelle magnificence la religion nouvelle est inaugurée! On fait les préparatifs de longue main. Des cérémonies sont instituées pour rappeler rtiomme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être,

La Convention convoque tous Jes talents poétiques et musicaux pour concourir à ces fêtes par des hymnes et des chants civiques, et charge le Comité du Salut public de juger du mérite des ouvrages. Enfin, le grand jour approche, il arrive le 10 juin. « L'astre bienfaisant qui vivifie et colore la natul'e, » a répondu à l'appel du maître des cérémonies, et brille du plus splendide éclat. La Convention, réunie dans la cour des Tuileries, attend Robespierre, qui s'est fait attendre, vu sa dignité de Pontife. Il paraît enfin, la tête couverte d'un chapeau à plumes verdoyantes, vêtu d'un habit de couleur d'azur. Il porte à la main un énorme bouquet de fieurs, de fruits et d'épis de blé. tandis que les autres membres de la Convention n'en portent qu'un plus petit. Il devance ses collègues, et regarde souvent en arrière, pour s'assurer qu'ils laissent une distance respectable entre lui et eux. Marchant comme sur les nues, il traverse tout Paris pour se rendre au Champ de Mars, où il s'est fait construire une tribune qui ressemble à un trône, il parle. A lui est réservé l'honneur de mettre le feu à des figures allégoriques qui représentent l'athéisme, la discorde et Fégoïsme. Quelle dédicace splendide ! C'est à faire oublier Moïse et le mont Sinaï ! C'est à supplanter pour jamais le culte catholique, car cette première fête consacrée au culte de l'Etre suprême a lieu le 20 floréal, c'est-à-dire le 10 juin qui, en 1794, correspondait à la grande fête catholique de la Pentecôte, fête de la fondation de l'Eglise. Sans doute que le nouveau culte va pousser de profondes racines sur tout le sol de la France. En efi'et, même grandiose et même enthousiasme dans la province, où l'on dresse sur les places publiques des autels et des pyramides. A Andelys, dans l'Eure, le canon annonce l'aurore de la fête; le bruit du tambour, le son des cloches, répondent à ce signal de l'allégresse. Aussitôt, tous les bons citoyens se mettent à l'œuvre ; ils cueillent des fleurs, rassemblent des branches de chêne, décorent de verdure et d'ornements tricolores la façade des maisons. On se rassemble, les corps constitués marchent en tête, précédant la musique, puis montent sur l'amphithéâtre. L'orateur engage les assistants à adorer l'auteur de la nature. Une montagne devient l'autel de la patrie ; sur la cime s'élève l'arbre de la liberté, tous s'élancent sous ses rameaux, le contentement est dans tous les cœurs, la joie brille sur tous les visages et s'exprime sur toutes les lèvres. La musique se fait entendre et bientôt « le bourdonnement de l'allégresse fait place aux accords de l'harmonie. » Les pères sont là avec leurs fils.

dont ils reçoivent les serments ; les mères, avec leurs filles, chantent plusieurs couplets surl'air delà Marseillaise, jetant des fleurs vers le ciel ; l'hommage des républicains et des républicaines mêlés ensemble, et n'ayant qu'une seule voix, comme ils n'ont qu'un seul cœur, monte jusqu'à la divinité comme un encens d'agréable odeur, tous offrent à l'Etre suprême le tribut de leur amour, de leur respect, de leur reconnaissance ; tous confondent leurs sentiments dans un embrassement fraternel et le cri de : Vive la République ! en même temps qu'il porte vers l'Eternel les adorations des hommes, porte la terreur sur les trônes. Ajoutez que, le peuple ayant besoin de fêtes, on en a institué trente-six, et, pour leur assurer le respect et la décence, on a arrêté que l'on ne dansera plus dans les cathédrales, où on ne pourra entrer sans se découvrir. Ajoutez encore que « le culte rendu à la divinité est simple et respectueux, la religion n'est point surchargée de dogmes et de pratiques ; Texistence de Dieu est la seule oinnion qui doit réunir tous les Français. » Le grand hommage national rendu au Dieu de Robespierre peut « convenir aux hommes de tous les cultes et de toutes les croyances, » comme disait Lindet, l'évèque intrus d'Evreux (1). Non.il n'y aura jamais assez do bronze pour buriner les fruits de sainteté produits par un tel culte. Le voir à l'œuvre, lui donner son nom, puis mourir !

Hélas! le nouveau culte durera, lui qui avait vu le jour le 8 juin 1794, jusqu'au commencement de 1797, époque à laquelle la Convention fut remplacée par le Directoire qui lui aussi, voulut un nouveau culte qui fût à lui. Il ne fit que paraître pour disparaître, tant il est vrai que l'homme est impuissant à donner satisfaction au sentiment religieux, qui est l'un des sentiments les plus impérissables de l'àme, tant tout ce qu'il peut imaginer, pour lui trouver un objectif a pour caractère le chimérique dans le ridicule ou le ridicule dans le chimérique, tant est éphémère tout ce ({ue l'on cherche à opposer, pour se passer d'elle, à l'Eglise catholique, qui seule durera tous les siècles, parce que tous les siècles lui ont été donnés par Celui qui les possède tous dans son éternité et qui s'appelle le lloi des siècles,

(1) Voir Boivin, p. ôO-l.

Page 1