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DE L* AGITATION POCR LA HAUSSE DES SALAIRES

mentent; il peut employer un nombre plus grand d'ouvriers ou payer plus cher ceux qu'il emploie.

Dans la baisse^ il est impossible que les ouvriers obtiennent une augmentation de salaire. Dans la hausse, il leur est facile de Tobtenir et ils ont droit de l'obtenir. Sur ces points, il n'y a nul doute.

Reste à examiner le cas le plus ordinaire, celui dans lequel le prix et la demande des objets fabriqués n'augmentent ni ne diminuent ou n'éprouvent que des oscillations insignifiantes. L'ouvrier peut-il et doit-il exiger une augmentation de salaire?

Disons tout d'abord qu'il doit l'exiger» s'il le peut, et que son devoir, en ce cas, se mesure exactement sur sa puissance. Il suffit donc d'examiner ce qu'il peut, puisque c'est en même temps ce qu'il doit.

Pour que l'entrepreneur puisse consentir une hausse des salaires, il faut que ses bénéfices le lui permettent. Si ses bénéfices ne sont pas suffisants, il ne le peut. Lors même que ses bénéfices seraient suffisants, on ne peut lui imposer une hausse de salaires qu'autant qu'il ne pourrait se procurer à meilleur marché les ouvriers dont il a besoin.

Or, dans l'état ordinaire de l'industrie, tous les entrepreneurs d'un corps d'état font-ils des bénéfices suffisants pour pouvoir consentir une augmentation de salaire? Non. Il y en a qui le peuvent et d'autres qui ne le peuvent pas. Supposons que les premiers coosentent et que les seconds ne puissent se soustraire au nouveau tarif des salaires. Ctux-ci devront succomber nécessairement et les ouvriers

qui travaillaient chez eux resteront sans emploi. Les entre-

preneurs qui ont pu résister emploieront-ils ces ouvriers? Rien ne les y oblige et ils n'y ont pas intérêt. Ils préféreront augmenter le prix du produit qui se trouve offert sur le marché en quantité moindre et reporter sur le consommateur les frais de l'augmentation de main-d'œuvre qu'ils auront acceptée. Les ouvriers sans emploi devront, ou se contenter de l'ancien salaire, ou passer à un autre état, ou tomber à la charge de la charité. Mais, si tous les corps d'état élevaient la môme prétention et si partout les entrepreneurs voulaient céder, l'alternative de changer d'emploi n'existerait plus et il faudrait de toute nécessité accepter l'ancien salaire ou tomber à la charge de la charité. ' ^

Aussi nous semble-t-il que les ouvriers n'ont de chauce d'augmentation durable de salaires que dans les branches d'industrie qui sont en voie de prospérité, et pour le temps où ces branches d'industrie restent en cet état. Pour pouvoir obtenir une augmentation durable dans toutes les branches d'industrie à la fois, il faudrait, tant que le prii du produit reste le même qu'auparavant, qu'ils obtinssent une réduction de la part que prélèvent les entrepreneurs et les capitalistes, ce qui ne saurait jamais être obtenu par des grèves.

En effet, les grèves rendent l'emploi des capitaux dans l'industrie plus dangereux et le travail de l'entrepreneur plus pénible, d'où résulte la nécessité de payer davantage l'intérêt des uns et le travail des autres, à la suite de la réduction de la somme des uns et du nombre des autres.

Ces conclusions semblent dures et le sont en effet,

ï>E l'agitation pour ia hausse des salaires. 355 comme la loi qui régit les prix de toutes choses; mais elles ne sont que Texpression rigoureuse des faits. Il est évident que toute augmentalion de salaire consentie dans un moment de stagnation dans un corps d*état doit avoir pour effet nécessaire de rejeter hors de ce corps d'état un certain nombre de patrons et d'ouvriers, et de provoquer à la suite, dans les autres corps d'état, une baisse des salaires, qui ne saurait manquer de réagir promptement sur la branche d'industrie qui aurait consenti la hausse. Il est de même évident qu'une hausse générale des salaires, toujours dans la supposition de l'état stationnaire, ne pourrait se soutenir que par la suppression ou la mise à la charge de la charité d'un certain nombre d'ouvriers. Qu'on fasse grève, qu'on réclame, qu'on proteste au besoin, on ne saurait jamais se soustraire à ces conséquences inévitables de la loi de l'offre et de la demande.

Est-ce à dire que, sous Tempire de la liberté, les ouvriers n'aient aucun espoir de voir leur condition s'améliorer? Non sans doute. Leur condition générale doit s'améliorer nécessairement chaque fois que l'abondance des capitaux épargnés amène une baisse.de l'intérêt, qui multiplie les entrepreneurs et les entreprises, comme aussi, chaque fois qu'on introduit dans ^industrie des perfectionnements qui, sans abaisser le prix du travail, abaissent les frais de production.

Sans entrer dans des discussions théoriques qui pourraient sembler subtiles, on peut dire que les ouvriers ont droit à une augmentation de salaire chaque fois que la branche d'industrie à laquelle ils sont attachés est en voie de prospérité; ils doive.nt s'attendre à une diminutio

chaque fois que les affaires souffrent dans celte branche d'industrie, et se contenter de leurs salaires chaque fois que leur branche d'industrie reste stationnaire. 11 faut toujours en revenir à la fameuse formule de Cobden : a Quand deux ouvriers courent après un patron, les salaires baissent; quand deux patrons courent après un ouvrier, les salaires haussent. »

<c Tout cela est bel et bon, nous dira-t-on peut-être; mais les ouvriers souffrent et sont menacés de souffrir encore davantage. Ne voyez-vous à cela nul remède? Si vous n'en découvrez aucun, à quoi vous sert d'avoir étudié la science ? Ne vous a-t-elle donc enseigné qu'un optimisme impuissant? »

A ces plaintes, que nous lisons et entendons fréquemment, il nous est bien facile de répondre. Nous ne nions ni les souffrances actuelles des ouvriers, ni leurs appréhensions pour un avenir prochain, et nos appréciations à cet égard ne ressemblent à rien moins qu'à l'optimisme. Mais ce n'est pas, ce nous semble, par nos conseils que d'immenses capitaux ont été détournés de la destination que la liberté des particuliers leur aurait donnée pour être employés en travaux improductifs; ce n'est pas nous qui avons conseillé de donner àTindustrie une impulsion et une direction artificielles, de faire d'immenses sacrifices à l'ostentation. Ce n'est pas davantage, il faut le dire, la généralité des patrons. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons absolument pas empêcher que les actes accomplis produisent leurs conséquences naturelles. La science çeut les prévoir, les constater; elle ne peut les empêcher, ni porter remède aux souffrances qui en résultent. L'hygiène peut

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donner dès conseils pour éviter les maladies ; mais si on ne veut pas les suivre, si on en fait fi, si on commet les excès qui appellent les maladies, il ne faut accuser Thygiène ni du mal qu'on éprouve, ni des difficultés et des lenteurs de la guérison. 11 en est de même de l'économie politique ; on ne saurait exiger d'elle une panacée qui couvrit tous les excès de régime économique auxquels on pourrait se livrer.

D'immenses dépenses improductives à la suite d'un mouvement qui a transféré aux classes étrangères à l'industrie une grande partie de l'accroissement de richesses dû aux progrès récents de la production, telles sont, à notre avis, les causes de la crise dont on soufire actueUement, et nous ne croyons pas qu'aucune délibération, aucune résolution collective tendant à élever ou à abaisser les salaires puisse soustraire les ouvriers et les patrons aux effets de cette crise. Nous sommes même persuadé que les délibérations et résolutions de ce genre auraient pour efiet de l'aggraver.

Toutefois nous voyons dans le mouvement relatif aux salaires une grande cause d'instruction pratique, en ce sens que les résultats différents des mêmes résolutions montreront qu'il y a encore quelque chose h examiner. Lorsqu'on verra les réclamations relatives aux salaires aboutir à une hausse dans un corps d'état et au statu quo dans l'autre, on comprendra que la hausse ou le maintien des salaires ne dépendent pas seulement des résolutions adoptées et des réclamations présentées, ni même du bon vouloir plus ou moins grand des patrons, mais de causes plus hautes qu'il serait utile de bien connaître. Ce n'est pas de

SS^S ' APPENDTCE.

nos conseils toujours suspects et mal écoutés qu'on pourrait espérer un tel résultat.

Cependant la science n'existe que pour donner des conseils , et quelque habituée qu'elle soit au triste rôle de Cassandre, elle ne doit jamais se lasser. Les ouvriers ont prouvé par le mouvement qui s'accomplit en ce moment, qu'ils étaient susceptibles de beaucoup apprendre. Peutêtre quelques indications à leur adresse et aussi à l'adresse des patrons ne seront pas inutiles; les uns et les autres y trouveraient, ce nous semble, un moyen d'accroissement des profits et des salaires qui, loin de coûter cher à quelqu'un, profiterait à tout le monde.

On vient de publier deux documents très-importants sur la situation de l'atelier parisien : ce sont l'enquête de la Chambre de commerce et le rapport des ouvriers délégués à l'exposition de Londres. Ces deux documents, rédigés à des points de vue très -différents, s'accordent à présenter les relations entre ouvriers et patrons comme plutôt hostiles qu'amicales, et en cela ils n'ont fait que constater la vérité. Ces relations sont-elles bien ce qu'elles doivent être? Ne sont-elles pas pour les patrons et les ouvriers une cause de faiblesse et d'appauvrissement? Voilà une question que nous recommandons volontiers à l'examen attentif et impartial des uns et des autres, en essayant, pour notre part, d'en dire quelques mots.

Le rapport des ouvriers délégués à l'exposition de Londres constate un fait très-grave, savoir : l'extrême inégalité

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des salaires que reçoivent, dans les mêmes professions, les ouvriers anglais et les ouvriers français. Comme les chiffres de ces salaires ont été déjà relevés dans ce journal, nous nous abstiendrons de les rapporter ; il suffira de rappeler que la différence qui existe entre le salaire que reçoit l'ouvrier anglais et celui que reçoit l'ouvrier français s'élève quelquefois à 100 0/0, et rarement à moins de 20 0/0. Voilà le fait dont il importe beaucoup de rechercher les causes.

Entre ces causes, on ne saurait compter la cherté des loyers et des subsistances, car les loyers sont plus chers à Paris qu'à Londres, et les aliments n'y sont pas à meilleur marché. Il n'y a pas non plus de différence sensible entre le fini de l'ouvrage ou, s'il y en a, elle est souvent en faveur de l'ouvrier français. Enfin, il n'y a guère de différence dans les prix de vente du produit, puisque l'industrie des deux villes lutte à des conditions à peu près égales sur les marchés étrangers. Toutefois, nous croyons que les produits de l'industrie parisienne se vendent, pour la plupart, à meilleur marché que les produits similaires de l'industrie de Londres : ce qui le prouve, c'est que l'atelier parisien exporte beaucoup et que l'atelier de Londres exporte très-peu : mais cette différence est médiocre.

Nous trouvons une explication partielle de la différence dos salaires pour les deux villes dans celle du taux de l'intérêt; mais cette dernière, si on l'examinait de loin, eu général, abstraitement en quelque sorte, ne serait pas suffisante pour rendre compte du phénomène qui nous occupe. Notons cependant qu'à conditions égales, c'est-à-dire en considérant dans l'un et l'autre pays le cours de la rente

3 0/0, on trouve que le rapport du taux de Tintérêt est de 3 à 8 0/0, ce qui constitue au préjudice de Paris une différence de 40 0/0. Lorsqu'on entre dans l'examen des moyens et des formes qu'emploie l'industrie de l'une et de l'autre ville pour obtenir des crédits, on voit cette différence augmenter dans des proportions incalculables, au préjudice de Paris.

En effet, le fabricant de Paris possède généralement un capital propre très-inférieur à celui du fabricant de Londres ; il demande, par conséquent, davantage au crédit, et comme le service de banque est infiniment moins bien fait à Paris qu'à Londres; comme le fabricant de Paris, étant moins riche, fait courir plus de risques à son escompteur, et se trouve souvent réduit à employer des intermédiaires de troisième et quatrième classe, il paie les capitaux beaucoup plus cher.

Il ne serait pas vrai d'ailleurs de dîï^e que le fabricant français gagne plus que le fabricant anglais. Nous croyons, au contraire, qu'en général, il gagne moins, et ce qui nous le fait croire, c'est que tous les chiffres de la statistique nous attestent que la classe à laquelle appartiennent les fabricants fait, en Angleterre, des progrès en nombre et en richesse très-supérieurs à ceux qui ont lieu en France.

La conclusion à tirer de tout ceci n'est pas flatteuse : mais nous ne devons pas reculer devant elle; c'est que, à considérer dans son ensemble l'atelier industriel, nous nous donnons plus de peine en France pour produire moins que nos voisins, ce qui ne peut dépendre que d une infériorité de force ou d'une infériorité d'arrangement.

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Il est regrettable que les délégués des ouvriers parisiens à l'exposition de Londres n'aient pas examiné attentivement le premier point. «L'ouvrier anglais, disent-ils, n'est pas surmené, il travaille à la journée le plus souvent, au lieu de travailler aux pièces, chôme la moitié du samedi et tout le dimanche, et gagpe cependant plus que l'ouvrier français, qui travaille le samedi et souvent le dimanche. »

Oui, dirons-nous; mais l'ouvrier parisien ne travaille presque jaipais le lundi et ne travaille guère le mardi, de telle sorte que, quant au temps, les conditions sont à peu près égales. Mais le problème de la force effective n'est pas là ; il consiste à savoir quelle quantité d'ouvrage donne l'ouvrier anglais en échange du salaire qu'il reçoit. Donnet-il plus ou moins que l'ouvrier parisien? Voilà la question.

Expliquons-nous plus clairement. Chacun sait que, dans le même corps d'état et le même atelier, il y a des différences considérables entre la quantité d'ouvrage que donne chacun de deux ouvriers employés de la même manière. C'est sur cette différence qu'est fondée celle des salaires, et toutes les personnes un peu familières avec l'industrie savent que ce sont en général les ouvriers les mieux rétribués qui fournissent l'ouvrage à meilleur marché. Les ouvriers de Londres ne se trouveraient-ils pas dans une situation analogue à l'égard de ceux de Paris? Si l'ouvrier à la journée, de Londres, produisait plus d'ouvrage que l'ouvrier aux pièces de Paris, il serait naturel que, même employé dans le même atelier, il fut payé plus cher. Voilà la grande question : nous regrettons que les délégués des ouvriers parisiens ne l'aient pas examinée, d'autant plus que nous

n'avons pas pour la résoudre des informations suffisantes. On peut constater seulement que les opinions sont partagées à cet égard et que les uns résolvent affirmativement cette question, tandis que les autres lui donnent une solution négative.

Reste la question d'arrangement et de relations qui nous paraît infiniment moins douteuse. Sur ce point, nous sommes décidément inférieurs à nos voisins, et la faute est partagée entre les patrons et les ouvriers, excusables les uns et les autres en considération de nos immenses et longues erreurs politiques.

Il serait facile de faire remonter toutes nos erreurs dans l'arrangement de l'atelier à une seule idée, aussi fausse et déplorable que généralement répandue. Cette idée consiste à croire a que les fonctions industrielles sont des fonctions subalternes, humiliantes et dégradantes, que le bonheur se trouve dans une vie noblement occupée à ne rien faire.» De cette idée découle la conséquence qu'il faut gagner vite et par tous les moyens pour se retirer des affaires, lorsqu'on est patron; gagner vite pour s'établir et se retirer, lorsqu'on est ouvrier, ou, si l'on est condamné par la fortune à ne pas sortir de cette fonction, on s'y déplaît, on porte envie à ceux qui se sont élevés plus haut et on cherche à leur nuire autant qu'on le peut. De là la guerre sourde et déplorable qui existe entre les patrons et les ouvriers et qui impose aux uns et aux autres des souffrances et des privations aussi considérables qu'inutiles.

De là l'impatience qu'éprouvent les patrons de se retirer des affaires, même pour aller mourir d'ennui dans l'oisiveté. Par suite de ces retraites incessantes, les capitaux

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sortent constamment des branches d'industrie dans lesquelles ils pourraient être le plus productivement employés, en même temps que les entrepreneurs s'en vont au monnent où ils ont acquis le plus d'expérience et de capacité. Us s'en vont, sous l'impression de la fausse idée que nous avons indiquée et aussi sous l'impression des souffrances que leur font éprouver leurs relations avec leurs employés.

L'entrepreneur anglais, une fois parvenu à la fortune, prend un peu de repos en abandonnant une partie de son travail à un commis ou à un chef d'atelier qu'il intéresse. L'entrepreneur français peut-il en faire autant? Non. Sous la réserve de quelques exceptions très-honorables, il trouvera dans son premier commis ou dans son contre-maître un ennemi, en lequel il ne peut avoir aucune confiance. Il faut donc ou qu'il se retire ou qu'il continue de travailler avec la même vigilance que dans sa jeunesse et apporte la même âpreté dans la défense de ses intérêts. S'il prend le parti de la retraite, et il est amené à le prendre trop tôt, il cherche, non pas à élever un de ses collaborateurs au rang d'associé, mais à rencontrer un acquéreur qui lui donne ou lui promette le plus haut prix possible de son fonds d'industrie ou de commerce. Cet acquéreur, qui s'est presque toujours endetté pour devenir entrepreneur, qui se figure que, sans application, sans intelligence et sans capitaux, on peut devenir chef d'industrie, se ruine vite, à moins qu'il n'apporte dans les affaires une âpreté de corsaire.

Les employés et les ouvriers cependant auxquels Tavancement est fermé, s'irritent et s'aigrissent : ils cherchent à

soustraire au patron le plus de travail qu'ils peuvent. Le patrou obtient-il un succès, ils s'en affligent ; éprouve-t-il une perte, ils s'en réjouissent. Non contents de se réjouir des pertes accidentelles, ils tâchent le plus qu'ils peuvent de lui en causer par des gaspillages d'outils et de matières; ils s'efforcent de le couler^ selon l'expression consacrée. Comment pourraient-ils s'attendre à rencontrer chez lui des dispositions bienveillantes? Doivent-ils s'étonner de le voir préférer le travail aux pièces au travail à la journée, augmenter le plus qu'il peut les heures de travail, éviter, autant que possible, les fournitures, rechercher les machines et les préférer à prix égal ; en un mot, faire tous les efforts imaginables pour employer aussi peu d'ouvriers qu'il le peut?

Il serait facile, nous le savons, d'indiquer les causes historiques de ces aberrations de jugement et de sentiment; il serait injuste de se hâter de porter, soit contre les patrons, soit contre les ouvriers, des accusations violentes. Mais il importe de ne pas dissimuler les erreurs des uns et des autres; il importe, quelque pénible que cela puisse être pour notre amour-propre national, de les mettre en lumière, aSn que chacun de son côté, et dans la mesure de ses forces, y porte remède et fasse prévaloir des relations meilleures.

Nous avons signalé la grande erreur commune, celle dont les patrons sont le plus spécialement affectés; nous devons indiquer aussi celle des ouvriers. La principale consiste à méconnaître le travail du patron et la nécessité des fonctions qu'il remplit, et à s'exagérer la rémunération de ce travail. Comme il ne faut aucun effort musculaire pour

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acheter, vendre et compter, les ouvriers ne voient aucun travail dans ces fonctions : comment comprendraient- ils Tefforl, tout intellectuel, qu'il faut faire pour obtenir les matières premières à temps et au meilleur marché possible, pour vendre les produits à tout leur prix, s'assurer qu'ils seront payés exactement, de manière que toutes les obligations de l'entreprise soient exactement remplies? comment tiendraient-ils compte des nuits sans sommeil occupées tout entières à ce travail de direction?

En même temps ils s'exagèrent sans mesure les gains de Tentrepreneur. Leur manière de compter est généralement celle-ci : « Tel objet est vendu tant : il y entre tant de travail et tant de matière : la différence constitue le bénéfice de Tentrepreneur. » Quant au loyer des capitaux employés sous toutes les formes, quant aux frais généraux de toute sorte, ils n'en tiennent le plus souvent aucun compte, non plus que des malfaçons et des faillites possibles ou effectives. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se fassent une opinion très-exagérée des bénéfices des patrons et les croient riches, même lorsque ceux-ci sont en perte positive.

Est-il besoin de montrer l'erreur cachée sous le mauvais sentiment qui porte trop souvent les ouvriers à dérober leur travail ou à gaspiller les matières premières, de manière à couler le patron, comme ils disent? Oui, sans doute, puisque cette erreur, toute grossière qu'elle soit, est très-répandue. 11 est évident que le fabricant, exposé à ces coulages, doit en tenir compte à peine de ruine. Dès lors, il ne voudra payer que le travail effectif, et devra imputer aux frais généraux de son entreprise les pertes de matières auxquelles il sera exposé. Si, d'autre part, il ne

peut se maiotenir qu'à force de vigilance, il ne peut être capable de remplir utilement des fonctions que pendant les années de sa vie où il possède toutes ses forces ; il eiigera naturellement une rémunération plus forte que s'il n'était pas exposé à tous ces inconvénients. Quant à ceux qui entreront dans les entreprises avec des dispositions plus débonnaires on moins éclairées, ils se ruineront et seront Tun après l'autre chassés de l'industrie.

Quel sera le résultat de tgut cela? Justement que Findustrie française obtiendra d'un effort donné une rémunération moindre que l'industrie étrangère qui se trouvera placée dans de meilleures conditions morales, ce qui revient à dire qu'avec un effort égal les entrepreneurs et ouvriers français auront des profits et des salaires moindres. Si la totalité du produit à partager est moindre, il est évident que les parts, fussent-elles proportionnelles, seront plus petites.

Yoilà, ce nous semble, une explication de ce phénomène qui a frappé à si juste titre les ouvriers parisiens envoyés à l'exposition de Londres. « En résumé, disent les ivoiriers (et leur témoignage est amplement confirmé par d'autres), par une anomalie presque inexplicable, le patron anglais vend ses produits meilleur marché, paie ses ouvriers plus cher, et a surtout pour eux infiniment plus d'égards et de considération que n'en ont les patrons français pour leurs ouvriers. » Il nous semble que l'anomalie n'est que trop explicable, soit quant aux salaires, soit quant aux égards et à la considération. L'explication ressort amplement des sentiments exprimés par les délégués eux-mêmes daas presque tous leurs rapports. Citons celui

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des cordonniers, dans lequel ces sentiments ont pris la forme la plus bienveillante : « Nous dirons aux ouvriers : Travaillez consciencieusement et avec goût; rappelezvous qu'il faut peu de temps pour obtenir de bons résultats en coutures et en montages ; et, en les négligeant, vous portez préjudice à un client que vous ne connaissez point et à un patron qui ne le mérite pas toujours, d Ainsi, ce n'est que par exception que le patron ne mérite pas qu'on lui fasse de mauvais ouvrage ! On ne saurait plus naïvement et plus franchement indiquer l'état de guerre dans lequel se trouve en France l'atelier industriel.

Nous ne voulons pas insister sur les considérations profondément affligeantes que suggèrent ces témoignages. Nous préférons examiner les moyens imaginés et proposés par les ouvriers pour remédier à la situation dont ils souffrent. Le principal de ces moyens, celui qui, évidemment, leur tient le plus à cœur, serait la faculté de se coaliser et de constituer même des sociétés dans ce but, afin de pouvoir discuter avec plus d'avantage et en quelque sorte de puissance à puissance leur salaire avec leurs patrons. Ils voudraient constituer une espèce de pouvoir qui, disciplinant et faisant agir ensemble les ouvriers de chaque corps d'état, pût leur obtenir des conditions meilleures.

Dans rétat déplorable où se trouvent actuellement les relations d'ateliers, nous croyons qu'il importerait de donner aux ouvriers la faculté de satisfaire ce désir. Il est

évident, en effet, que tant qu'ils n'auront pas obtenu celle liberté, tant qu'ils n'auront pas expérimenté le moyen qu'ils proposent, ils conserveront leurs sentiments acluels et, se considérant comme opprimés injustement, n'écouteront aucun des raisonnements par lesquels on pourra les engager à se servir de moyens meilleurs et plus directs. Si les délégués avaient pris des informations en Angleterre, ils auraient appris quelle avait été la valeur des coalitions les plus intelligentes et les plus yaillammeot soutenues. Ils auraient appris qu'elles n'ont jamais obtenu que ce qu'il était facile d'obtenir sans elles, Taugmentation de salaire dans les industries qui prennent de l'accroissement, mais jamais dans les industries stationnaires ou en souffrance.

Il est vrai que si ces associatious pour la défense des salaires n'ont pas atteint le but de leur fondation par les moyens coercitifs que l'on avait d'abord imaginés, elles ont eu une utilité à laquelle n'avaient pas songé leurs fondateurs : elles ont fourni aux ouvriers des informations et des renseignements dignes de toute leur confiance ; elles les ont habitués à délibérer en commuu sur leurs intérêts collectifs, et les ont, par cela même, habitués à considérer ces intérêts de haut et au point de vue de l'intérêt général.

Dès lors, les sociétés fondées originairement pour la coalition, la grève et la guerre, se sont transformées d'ellesmêmes en sociétés pour l'instruction commune; elles ont exercé sur la conduite de leurs membres dans leurs relations d'atelier et même dans leurs relations privées une véritable et salutaire censure : elles ont contribué à acquérir aux ouvriers anglais cette considération et ces égards

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qu'imposent toujours une tenue virile et une honorable conduite. Enfin ces sociétés en sont venues à délibérer et s'entendre avec les patrots sur les moyens de conserver et d'augmenter leur commune industrie. En délibérant et en agissant avec indépendance, les ouvriers sont parvenus à comprendre jusqu'à quel point leurs intérêts et ceux des patrons étaient liés les uns aux autres, et ont fini par trouver des associés là où ils avaient cru à l'origine rencontrer des ennemis.

Oq obtiendrait sans doute les mêmes résultats en France, à condition de les acheter, comme en Angleterre, par des expériences douloureuses et très-coûteuses, par de longues grèves, de rudes et pénibles discussions ; à condition encore d'apporter et de maintenir dans ces grèves un respect inaltérable de la liberté individuelle et de Ta liberté du travail; de ne permettre aucune violence, aucune menace même contre ceux qui désobéiraient aux injonctions des comités et surtout contre ceux qui entreraient dans un corps d'état dont ils ne faisaient pas partie auparavant. A ces conditions, nous verrions avec plaisir se^ développer librement les coalitions et les grèves, parce qu'elles mettraient fin aux rapports actuels, lés pires qui puissent exister dans l'atelier industriel.

Ou peut du reste, sans se flatter beaucoup, espérer que, sous l'empire de la liberté de se réunir et de se coaliser, les idées des ouvriers français feraient des progrès rapides vers le bien. Déjà les délégués d'un grand nombre de corps d'jétat demandent la formation de chambres syndicales mi-parties d'ouvriers et de patrons ; d'autres demandent la faculté d*éiever des écoles et des bibliothèques spé-

ciales, ce qui indique une directiou excellente dans leurs aspirations. Un grand nombre réclament pour que la formation des conseils de prud'hooimes soit moins exclusive; que tous les corps d'état, s'il est possible, et un grand nombre tout au moins y soient représentés. Tous ces vœux sont parfaitement justes et sensés. Nous ne savons si nous en devons dire autant sur ceux, un peu obscurs, qui se rapportent à l'apprentissage. Il y a certainement beaucoup à faire en cette matière ; mais il est dangereux d'être exclusif, et il ne faut, en aucun cas et sous aucun prétexte, attenter à la liberté du travail.

Les inconvénients du système actuel d'apprentissage tiennent autant et plus peut-être à des idées et des sentiments de famille défectueux qu'à d'autres causes. Ils ne pourront disparaître qu'à la suite de changements considérables dans les idées et dans les mœurs.

Nous voulions seulement dire quelques mots sur le mouvement des salaires, et nous nous sommes laissés aller à des considérations sur l'état général de l'atelier français. C'est que la pente est irrésistible. Considérée en elle-même et isolément, la question des salaires est d'une extrême simplicité. Mais, lorsqu'on l'étudié dans ses rapports avec les causes du mouvement actuel, avec les aspirations qui le font naître et le soutiennent, on est obligé de s*élever plus haut et de considérer l'industrie dans son ensemble. Alors il faut sonder ses plaies, quelque douloureuses

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qu'elles puissent être, et chercher les chances de remède qui peuvent se présenter; seulement on ceurt un danger, c'est d'être incomplet et de ne considérer quç quelques côtes d'un immense problème. Ce danger, nous ne nous flattons pas d'y avoir échappé ; mais il nous semble qu'il vaut mieui dire la vérité, même incomplètement, que de se taire sur des questions aussi vitales.

Le mouvement actuel des salaires n'a pas, ce nous semble, en lui-même et isolément, une grande importance. 11 aboutira, dans quelques corps d'état^ à une augmentation de salaire, tandis qu'il échouera dans d'autres corps d'état, sans apporter en somme un changement considérable à la situation matérielle ou morale des ouvriers et des patrons, sans qu'il altère sérieusement les rapports d'atelier qui existent. ' .

Mais ce mouvement atteste des lumières nouvelles de la part des ouvriers et une tendance plus marquée qu'autrefois à chercher Tamélioration de leur sort dans des moyens moraux et la discussion. On doit espérer que ces dispositions deviendront plus fortes ; mais on est encore loin du jour où l'ouvrier et le patron se considéreront comme des associés, au lieu de se considérer et de se traiter en ennemis.

Cependant une réconciliation est nécessaire et urgente; c'est le moyen le plus court et le plus efficace d'obtenir à la fois l'amélioration du sort de l'ouvrier et de celui du patron; c'est un moyen dont l'emploi est absolument indispensable pour empêcher l'industrie française de déchoir et de se faire battre par une industrie dans laquelle ouvriers et patrons, tout en étant égaux ou inférieurs

:î72 APPENDICE.

comme praticiens, seraient supérieurs comme hommes. Il y a là un danger très-grand, très-imminent, parfaitement senti par les ouvriers délégués à l'exposition de Londres. Les patrons, eux aussi, l'auront senti, 'et les uns et les autres travailleront sans doute à le conjurer.

Mais les difficultés sont grandes et ceux qui croiraient les vaincre par des moyens matériels, mécaniques en quelque sorte, par des organisations ^ se feraient une illusion étrange. LE mal tient à de fausses idées et aux sentiments qu'elles inspirent : on ne le guérira qu'en arrachant des cœurs ces idées et ces sentiments, ce qui exige des efforts soutenus et du temps.

La première et la plus dangereuse de ces idées est celle qui fait considérer les fonctions industrielles comme subalternes et ne permet à ceux qu'elle anime d'accepter ces fonctions que comme un pis-aller, un purgatoire pénible d'où on s'efforce de sortir au plus vite. On comprend, en effet, que celui qui est établi, et en quelque sorte domicilié dans les affaires, s'y comporte autrement que celui qui y est de passage et ne songe pas à y laisser ses enfants. Mais on comprend en même temps combien la vie des affaires est pénible, combien le métier d'entrepreneur est rebutant, lorsque, aux difficultés naturelles de sa profession, il voit se joindre celles qui résultent d'un mauvais vouloir systématique et constamment soutenu de la f^ des ouvriers, d'un mauvais vouloir qui ne tient comp^ "* de justice, ni de bienveillance, ni de bonnes œuvres, eiqu» le repousse absolument.

Le premier pas à faire, de la part des ouvriers et des patrons, c'est de s'apprécier et de se juger individuelle-

I^E l'agitation pour L.V HACSSE DES SALAIRES. 373

ment, homme par homme, d'après les notions de la morale commune. Cela semble simple, vulgaire, facile, et l'est en effet ; mais on est encore bien loin de s'apprécier et de se juger ainsi. On aime mieux apprécier et juger par masses, d'après la profession seule, sous la dictée d'un aveugle esprit de corps, comme on se jugeait autrefois et comme on se juge trop souvent encoi'e d'une nation à une autre, comme des ennemis.

Le jour où ce pas sera fait, le problème sera bien près d'être résolu, parce que les ouvriers sauront apprécier la valeur d'un patron et les patrons la valeur d'un ouvrier. Dès lors chaque effort et chaque progrès auront leur prix, et l'élite des deux classes, associant l'action de l'une à celle de l'autre, entraînera promptement les retardataires, quelque nombreux que ceux-ci puissent être. Que l'opinion s'éclaire de part et d'autre, et le pouvoir spirituel chargé de discipliner l'atelier ne tardera pas à s'établir : le bien deviendra facile.

Alors les fonctions industrielles auront plus d'attrait et jouiront d'une considération plus grande : les parasites, si triomphants et si fiers aujourd'hui, seront contraints de reconnaître, dans l'armée industrielle, la supériorité d'intelligence, de sens et de valeur morale qu'on lui conteste actuellement. Alors la situation d'entrepreneur sera pleine d'attrait; celle de commis ou d'ouvrier sera supportable et digne ; elle présentera des chances nombreuses et honorables d'avancement.

Nous ne parlons pas des moyens matériels, tels que bibliothèques, écoles, banques, associations de secours mutuels, d'instruction mutuelle, etc. Ce n'est pas que

nous dédaignions ces moyeifs ; mais il nous semble que tous ces instruments de progrès naîtront sans peine et spontanément en quelque sorte de Tintelligence et de la volonté libre des patrons et des ouvriers. Il nous semble aussi que, tant que les mauvaises relations qui existent aujourd'hui subsisteront, ces instruments serviront peu. Toute la solution du problème, qui doit rendre aux agents de l'industrie la place qui leur appartient, dépend du changement des idées générales et des sentiments. Le jour oti patrons et ouvriers auront appris à compter les uns sur les autres, et surtout sur eux-mêmes, au lieu d'aller chercher hors de l'atelier un faux et coûteux point d'appui, toutes les difficultés s'applaniront, parce que la plupart ne tiennent qu'à l'erreur des hommes, et nullement à la nature de^ choses.

Ce temps de progrès rapide est encore éloigné, nous le savons, et Tçitelier industriel, l'atelier parisien surtout, est destiné à passer par plus d'une crise avant d'y arriver. Il est évident que l'impulsion factice donnée aux travaux grossiers tend à y introduire une classe d'ouvriers trèsnombreux, assez peu habiles, et qui ne sont, sous aucun rapport, à la hauteur des anciens : il parait certain que, si les idées et les sentiments de l'élite s'améliorent, il n'enest pas de même des masses : on va jusqu'à parler d'abaissement. Nous n'y croyons pas, pour notre part; mais, lors même qu'il serait certain, nous ne désespérerions pas pour cela. Nous savons trop l'influence et la force que doit exercer Qécçssairement une élite résolue, appuyée de toute l'autorité que donne la raison. Les causes perturbatrices que nous avons indiquées- peuvent ajourner le

DE l'agitation POUR lA HAUSSE DES SAUVIRES. 375

triomphe de la vérité et le rendre plus difficile ; mais elles ne sauraient l'empêcher.

Plus on approfondira les difficultés relatives aux salaires qui se débattent en France, plus on se convaincra qu'elles tiennent à l'imperfection de nos idées générales, à des préjugés qui régnent, non-seulement chez les ouvriers, mais chez les patrons et même parmi les lettrés; plus on se convaincra de la nécessité de voir répandre les vérités que démontre la science économique et qui sont destinées à détruire ces préjugés. Les délégués des ouvriers parisiens ont cru quelquefois devoir céder à l'habitude française de faire des épigrammes contre l'économie politique : ils auraient mieux fait d'observer qu'elle était enseignée dans plusieurs milliers d'écoles primaires anglaises et que c'était surtout à cet enseignement que les ouvriers anglais devaient les progrès considérables qu'ils ont faits depuis vingt-cinq ans. Nous terminerons par cette observation, qui n'est pas un reproche, car on ne peut eiiger sans injustice que les ouvriers soient plus éclairés que la plupart des hommes d'État, les orateurs et les lettrés de leur pays: si l'instruction économique des ouvriers français est médiocre, ils sont, relativement aui classes lettrées de la société, tout aussi instruits ou plus instruits que ceux d'outre-Manche.

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