‹ Liberté et socialisme, ou, Discussion des principes de l'organisation duChapitre 32 sur 42 · LES GRAVES · texte numérisé non relu

LES GRAVES

corps d'état cessent à la fois, du droit iucontestable qu'a chacun d'eux de cesser de travailler, s'il n'obtient pas de son travail la rémunération à laquelle il prétend. On a le droit de se mettre en grève, cela est certain : restent voir si l'on y a profit.

Sous le régime de la liberté du travail, quelles causes peuvent amener une élévation des salaires dans un corps d'état donné? Il y en a deux, ni plus ni moins» savoir : la réduction du nombre des ouvriers qui offrent leur travail dans ce corps d'état, ou un accroissement de la demande de ce même travail. Eh bien! il est clair que les grèves ne diminuent pas d'une façon permanente l'offre du travail qui est provisoirement suspendu; elles n'en augmentent pas non plus la demande, et nous craignons qu'elles n'aient des effets contraires.

Un corps d'état, comme celui des cochers, par exemple, se met en grève. Le service de ce corps d'état est suspendu. Le public, le patron et les employés, tout le monde en souffre. Mais le public s'habitue, dans une certaine mesure, à se passer du service suspendu, et la demande diminue plutôt qu'elle n'augmente. En même temps, il peut arriver que des ouvriers plus malheureux que les anciens se contentent du salaire que ceux-ci dédaignent et viennent offrir leurs services. C'est ainsi que la grève aboutit à un accroissement de l'offre et à une réduction de la demande, c'est-à-dire au résultat le plus éloigné du but de la grève.

Dans l'affaire des cochers, ces effets ont été palpables en quelque sorte, et pouvaient facilement être prévus. Il faut si peu de temps pour former un cocher médiocre ! Une grève aurait les mêmes résultats dans tous les services

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rapprochés de celui du simple maoŒUYre. Dans tous ces services, Touvrier d'état peut être facilement remplacé.

Dans les corps d*état où l'apprentissage est plus long, Toffre^pourrait augmenter autrement s*il s'agissait de fèbricatioD, la marchandise pourrait être importée du dehors ; peut-être l'ouvrier du dehors lui-même pourrait-il être importé. Quant à la demande, il est clair qu'elle serait réduite par renchérissement de la marchandise, conséquence inévitable d'une grève sérieuse.

Nous avons démontré plusieurs fois que, lors même que les patrons céderaient à la grève et accorderaient les augmentations de salaire demandées, ils ne pourraient se soutenir qu'à la condition d'employer un nombre d*ouvriers moindre qu'auparavant : il n'y a ni bonne volonté ni bienveillance qui puisse prévaloir contre la nécessité qui résulte du jeu libre des intérêts dans le travail et dans les échanges.

Les grèves ont quelquefois un autre objet que l'augmentation de salaire directe et immédiate : elles exigent labolition de certains usages ou l'établissement de règlements restrictifs. Dans ces cas mêmes, elles ne sauraient être encouragées ni recommandées. Les règlements tyranniques, ou qualifiés tels, qui auraient été imposés par les patrons, font partie des conditions du travail. Plus le règlement serait tyrannique, plus il rendrait le travail pénible, dur, et cher par conséquent; on peut s'en remettre à l'intérêt des patrons du soin d'abolir des règlements semblables. D'ailleurs, comme nul n'est tenu de les accepter, chacun peut, sans consulter personne, et de son propre mouvement, refuser un travail dont les conditions

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lui sembleraient oppressives : pas n'est besoin d*entente et de grève pour cela.

Il en est autrement des règlements restrictifs que les ouvriers de certains corps d'état prétendent établir et étabKssent quelquefois, tels que ceux qui tendent à bannir le marchandage, à limiter le nombre des apprentis ou des nouveaux ouvriers. Ces règlements constituent des violations formelles du principe de la liberté du travail, des dérogations au droit commun, en un mot, des privilèges.

Que font, eu effet, les ouvriers d'un corps d'état qui réclament contre le marchandage? Ils prétendent interdire un contrat qui n'empiète sur les droits de personne, proscrire une combinaison de travail parfaitement licite, dans laquelle un certain nombre de particuliers irouvent leur avantage. Pourquoi? Uniquement pour se proléger contre une concurrence qui leur déplaît, pour se faire payer leur travail plus cher qu'il ne vaut, au préjudice de ceux qui auraient profité du marchandage.

Quand on prétend empêcher ou ralentir le recrTitement des ouvriers d'une profession, on n'a pas une volonté moins tyrannique : on prétend interdire l'exercice de la profession à un certain nombre d'individus qui auraient profit à l'exercer. De quel droit s'aulorise-t-on pour attenter d'une manière aussi directe à la liberté d'autrui? Du désir de maintenir son propre salaire à un taux exceptionnel, supérieur au prix du marché.

De pareilles tentatives méritent un blâme sévère tout au moius, et, s'il n'y avait pas plus d'inconvénients à réclamer contre elles l'intervention de l'autorité publique qu'à les supporter, on pourrait réclamer avec raison cette inter-

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i^ention. En aucun cas, les coDtrats qui établissent des règlements semblables ne peuvent être reconnus par les tribunaux.

Si Ton considère les grèves de baut et en général, on voit que ce sont des tentatives pour imposer par la force, au moyen d'une vraie combinaison d'autorité, des conditions autres que celles de la liberté; on voit en même temps que les grèves sont impuissantes à élever les salaires. Leur unique utilité est de faire sentir aui ouvriers qu'ils sont libres, de leur montrer par l'expérience la limite de ce qu'ils peuvent, de leur faire mieux comprendre les conditions générales de la liberté, et de les faire comprendre en même temps aux patrons et au public. Les grèves sont de véritables coups [strikes), comme les appellent les Anglais, et les coups sont quelquefois nécessaires dans ce monde routipier et endormi.

Mais, dans leurs tentatives pour améliorer leur condition, les ouvriers procéderont plus sûrement par efforts isolés, (fn discutant leur salaire individuellement, et en s'habituant à changer de métier et de position chaque fois qu'ils y trouvent avantage.

Nous n'ignorons pas qu'il est pénible d'obtenir par cette voie l'augmentation désirée ; que cela est difficile dans la plupart des cas et souvent impossible ; mais nous savons aussi que, dans les cas oi!i l'on ne peut obtenir une amélioration par des efforts isolés, on ne peut, à plus forte raison, l'obtenir par des grèves. Au contraire, dans tous les cas où l'on a obtenu par les grèves une élévation de salaire, on l'aurait obtenue aussi facilement, et peut-être plus considérable, par des efforts individuels.

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