DU TRAYATL DES FEMMES
d*état, tandis que la responsabilité de leur situation revient aux hommes d'autres corps d'élat. Eh ! sans doute ; c'est là une des conséquences de la solidarité qui lie entre eux les gens de tous les états.
Soit! dit-on; que les femmes deviennent typographes, mais qu'elles reçoivent le même salaire que les hommes. ~ Cette égalité de salaire serait juste; mais qui peut Timposer? Si les habitudes, si les besoins, si la difficulté de trouver du travail font accepter à la femme un .salaire moindre, comment et de quel droit empêcherait-on le patron d*en profiter? Si Ton veut que les femmes soient plus exigeantes, il y a Un moyen d'y parvenir, c'est de leur ouvrir Taccës de toutes les industries où elles pourraient travailler, ou bien de restreindre leur emploi. Peut-être aussi ^ue si l'atelier les rendait indépendantes de la famille, on sentirait mieux à quel point elles y sont nécessaires» et on tâcherait de les y rappeler.
Maintenant, quant à la typographie en particulier, il faut remarquer que c'est une des industries qui s'éloignent le plus du droit commun et de la liberté. Il y a d'abord la législation des brevets et les règlements sans fin qui s'y sont euiés ; il y a ensuite, à Paris, un tarif réglé à Tamiable entre ouvriers et patrons, il y a plus de vingt ans, au moyen duquel le salaire des typographes a été établi et maintenu à un taux supérieur à la moyenne.
L'effet de ce tarif a été d'envoyer hors de Paris tout le travail d'impression qui pouvait être fait dehors, d'encourager en province l'emploi de tous les moyens économiques, et notamment le travail des femmes. A Paris même, le tarif n'a pas atteint son but avoué, qui était de
maintenir l'instruction et la position de l'ouvrier typographe à une certaine hauteur que la tradition indiquait. Malgré la stabilité de son sahdre, et peut-être à cause de cette stabilité, l'ouvrier typographe n'est ni plus instruit, ni plus rangé, ni plus digne que ses prédécesseurs. Peutêtre même pourrait-on signaler dans ce corps d'état quelque décadence, soit dans Tinslruction, soit dans la tenue, soit dans l'amour-propre et le goût apportés au travail.
Dans cette situation, il est difficile que le travail des femmes ne tende pas à s'introduire dans la typographie. Elles y apportent autant de capacité que les hommes et peuvent , même sous l'empire d'un tarif réduit , gagner un salaire triple et quadruple de celui que leur offre le travail d'aiguille. Comment ne feraient-elles pas effort pour y pénétrer , et comment les patrons ne les accueilleraientils pas avec empressement?
Il y a là un mal. Mais ce mal tient à des causes nombreuses et compleies , à des causes sur lesquelles les lois et règlements n'ont nul empire, et que les mœurs et le temps peuvent seuls faire disparaître. Rn attendant, la liberté fait son œuvre : elle tire les conséquences de la situation, laissant à chacun le soin de se défendre de son mieux contre celles de' ces conséquences qui lui portent préjudice. Le tarif de la typographie avait été un premier essai de ces organisations corporatives que l'on recommande aui ouvriers ; il avait fait des typographes de Paris une profession plus spécialement favorisée que les autres. Maintenant ce tarif et les situations auxquelles il servait de base se trouvent menacés par le travail des femmes. Il
faut délibérer, remaDier, rectifier, modifier, en attendant qu'on abolisse.
On ne peut pas souteniMa prétention d'interdire aux femmes de se livrer au travail d'imprimerie, et d'y accepter des conditions qu'elles jugent convenables : on ne pourrait le leur interdire que par un abus pur et simple de la force. Il faudra donc que l'on subisse leur entrée dans cette industrie, et il convient dès à présent de se préparer à en supporter les conséquences. La liberté de cette branche d'industrie serait un des meilleurs moyens de faciliter la transition. Mais qui y songe? Qui sait s'il n'y a pas des gens qui trouvent encore la presse trop libre? Nous n'en serions pas surpris, et nous nous rappelons encore les vociférations réactionnaires de 1849 et 1850.
M* 18. — §Éf Femfltes typog^raphes.
La campagne ouverte contre Tintroduction des femmes dans la typographie continue, et il est probable qu'elle sera poussée plus loin qu'elle ne l'a jamais été. Jusqu'à présent, la Société typographique s'était bornée à exiger l'exclusion des femmes dans les maisons qui acceptaient son tarif, et dans l'enceinte de Paris seulement. Il restait aui femmes quelques maisons qui, dans Paris même, n'avaient pas accepté le tarif, et dans les environs, quelques maisons, outre deux succursales importantes d'imprimeries de Paris.
Aujourd'hui, il s'agit de l'exclusion absolue des femmes
de la typographie. Le mot d'ordre est, pour les ouTriers typographes : « N'accepter aucun travail de la part des maisons où les femmes travailleront. » Le moyen employé est légal, et nous croyons qu'il n'y aura sur ce point nulle discussion. Mais on peut discuter, et il convient de discuter la moralité du but poursuivi, et l'efficacité éventuelle des moyens employés , ou plus exactement, d'étudier la portée et les conséquences possibles de ce qui se passe.
Écartons, d'abord, quelques grandes phrases jetées dans cette discussion , et qui ne pourraient servir qu'à l'embrouiller. On a dit au nom des patrons qu'ils tenaient à employer les femmes par philanthropie. Nous n'en croyons rien : leur but, en employant les femmes, est de réduire les prix de main-d'œuvre. On a dit, au nom des ouvriers, qu'ils tenaient à ce que les femmes restassent dans leur ménage , et n'allassent pas se corrompre dans le travail d'atelier. Nous ne croyons pas plus à ce sentiment qu'à celui attribué aux patrons; le but des ouvriers est d'empêcher l'abaissement des prix de salaires.
Mettons de côté , une bonne fois , les petits artifices de discussion et posons la question dans sa vérité. Les patrons agissent pour abaisser, et les omTiers pour maintenir les salaires : on poursuit des deux côtés une fin licite et avouable, mais essentiellement intéressée. Il n'y a, quant à l'intention et quant au droit, nulle différence à établir entre l'action des ouvriers et celle des patrons.
Mais quoi ! dit-on , ne voyez-vous pas une différence considérable? Les patrons sont riches pour la plupart, et veulent s'enrichir davantage; taudis que les ouvriers, bien qu'usés en général, se trouvent dans une situation
plus voisine de la pauvreté. Il y a, par conséquent, plus de cupidité d'un côté que de l'autre. D'ailleurs, les ouvriers ne cherchent qu'à défendre une position qu'ils occupent depuis un certain temps, et qu'ils sentent menacée. Donc, les ouvriers ont droit à votre sympathie et les patrons à votre réprobation. — Voilà comme on pose, et comme on voit très-souvent la question.
Ces considérations paraissent faibles , dès qu'on songe que la société est constituée sur le libre développement, par discussion et contrat , des intérêts personnels ; qu'il est constamment permis, non comme tolérance, mais comme condition d'ordre, au patron de chercher l'abaissement, à l'ouvrier de chercher l'élévation du prix de maind'œuvre. Ces considérations deviennent nulles , dès qu'on voit qu'il y a dans le débat d'autres intérêts, notamment ceux des femmes et des consommateurs. Ouvriers et patrons usent d'un droit égal, agissent sous l'impulsion d'un même intérêt. Reste à voir les résultats du triomphe des prétentions des uns ou des autres.
Voilà des femmes qui ont besoin de travailler, car il ne peut venir à l'esprit de personne quelles quittent leur foyer pour l'atelier sans y être réduites par le besoin ; voilà des femmes qui veulent honnêtement gagner leur vie par un travail dont un certain nombre d'entre elles s'acquittent depuis des années. Les patrons ne demandent pa? mieux que de les employer à des conditions sur lesquelles on est d'accord, déjà éprouvées de part et d'autre, lorsque survient un veto. Les ouvriers disent : « Excluez les femmes de l'atelier ou nous en sortons. » Ils posent : « Les patrons ne pourront faire fonctionner leurs impri-
meries avec des femmes exclusivemeDt, et ils seront forcés de les congédier. » Tels sont les faits dans toute leur sini* plicité.
Supposons que le veto des ouvriers triomphe. Que deviendront les femmes expulsées des imprimeries? On leur dit d'aller vaquer aux soins du ménage, comme si elles le pouvaient ! C'est parler comme cette grande dame qui, dans une année de famine, disait naïvement : « Les pauvres n ont pas de pain : pourquoi ne mangent-ils pas des brioches? » Les femmes chassées des ateliers n'auraient qu'une alternative : mourir de faim, ou chercher à vivre par des moyens autres que le travail. Et, en les réduisant à cette extrémité, on invoquerait l'intérêt des mœurs et du bon ordre de la société ! Croyons que ceux qui parlent ainsi ne comprennent pas toute l'énormité de la contradiction qui existe entre leurs actes et leurs paroles.
Qu'on dise : a J'ai mon droit de veto, j'en use ; j'ai le pouvoir et la force d'imposer ma volonté, j'en use. Les femmes deviendront ce qu'elles pourront; cela ne me regarde pas. » Les paroles et les actes seront d'accord. Mais au moins, qu'on nous fasse grâce de la morale.
Qu'on nous fasse grâce également des accusations portées contre la concurrence, c'est-à-dire, au fond, contre la liberté du travail. Que l'on veuille bien, avant de parler légèrement du principe sur lequel la société repose, non par l'effet d'un règlement arbitraire, mais par la force des choses, examiner dans l'ensemble l'action de ce principe, au liey de se limiter au point de vue étroit d'un intérêt particulier.
LES FEMMES TTFOGRAPUES. 441
Certes il est désagréable, et même souvent cruel, pour les ouvriers d'état^ typographes ou autres, de voir leurs salaires réduits par la concurrence de personnes qui, pressées par le besoin, offrent du travail à meilleur marché, et il est naturel qu'ils cherchent un remède à ce mal. Le remède naturel, légitime et louable, parce qu'il est strictement conforme aux principes qui régissent la société, parce qu'il tend au bien et jamais au mal, consiste à élever, par tous les moyens dont on dispose, les plus abaissés et les plus pauvres, afin qu'ils ne viennent plus offrir leur travail à vil prix. Malheureusement les moyens sont difficiles, un peu incertains, et les résultats lents : on ne peut espérer d'arriver au but par cette voie qu'au bout d'un temps trop long pour la patience de la plupart des hommes.
L'action naturelle de la liberté du travail, de la concurrence, comme on l'appelle, introduit les femmes dans la typographie et tend à y abaisser les salaires. C'est un mal peut-être, si Ton se place au point de vue de l'ouvrier typographe; mais cette même concurrence élève le salaire des femmes employées dans la typographie, ce qui est certainement un bien. Entre deux classes de personnes dignes Tune et l'autre d'intérêt, la concurrence favorise laquelle ? La plus pauvre, la plus dénuée de ressources, la femme. Est-ce par des sentiments, de charité? Pas du tout; mais il est évident, en ce cas comme en mille autres, que la charité ne ferait pas autrement.
On n'a donc pas le droit d'accuser la concurrence au nom de ceux auxquels elle nuit, sans la glorifier au «om de celles qu'elle sert. Le plus sage serait de l'accepter et de
chercher les améliorations qu'elle comporte, quelques lentes q!relles puissent être.
Un autre moyen se présente, qui satisfait mieux les intérêts actuels des ouvriers d'état : c'est ce qu'on appelle l'organisation corporative. Il consiste à organiser dans chaque corps d'état une sorte de pouvoir dictatorial, chargé spécialement de défendre le salaire, et de l'élever au besoin par l'exclusion des classes que la liberté conseille d'élever. Cette exclusion exige quelquefois de grands sacrifices, des efforts soutenus, sans que le succès d'ailleurs soit jamais certain. Mais comme il peut être obtenu quelquefois et que le résultat est clair et sensible, on s'y résigne. Les ouvriers du corps d'état s'enferment alors dans leur métier comme dans un château fort d'oîi les gens du dehors, surtout les femmes et les enfants, sont impitoyablement exclus : « Chaque métier pour soi! que le reste du genre humain s'arrange comme il pourra. » Voilà la devise des corporations. Nous ne croyons pas que ce soit celle de la liberté et du progrès.
Par la corporation, les ouvriers d'un corps d'état peuvent quelquefois se faire un sort meilleur et plus tranquille que celui dont ils jouiraient sous le régime de la liberté simple. Ils se constituent comme une sorte d'aristocratie pesant d'un poids très-lourd sur les classes infé • rieures, dont ils abaissent la situation. C'est ce qu'on voit à Londres par exemple. L'ouvrier des tradesuniùns est quelquefois dans une meilleure situation que son concurrent de Paris; maïs le journalier, la femme, le plus pau-vre en général, se trouve dans une situation bien pire à Londres qu'à Paris.
ReifenoDS aux femmes typographes : seront-elles exclues des ateliers, oui ou non ? Question de \ie ou de mort pour elles, question d'ordre public et de sympathie douloureuse pour tous les hommes éclairés, qui n*ont dans celte affaire nul intérêt personnel. Celte question si grave va être résolue par la force, et nous ne saurions dire qui triomphera dans le conflit actuel.
Toutefois, la cause des femmes peut l'emporter par une combinaison qui s'ofre d'elle-même : celle des maisons travaillant avec les femmes exclusivement, et des maisons employant des hommes exclusivement. Il est vrai que certains travaux de la typographie, la mise en pages et l'imposition particulièrement, exigent une force musculaire que la plupart des femmes ne possèdent pas. Mais rien ne s'oppose à ce que des hommes de peine viennent à leur secours. On voit dans l'imprimerie des ouvriers habiles, mais que Tftge a privés de leurs forces, se faire aider dans ces travaux par des manœuvres qu'ils dirigent. Les femmes pourront en faire autant : il n'y aurait qu'une petite difficulté d'apprentissage et de transition assez facile à surmonter. C'est encore un point que nous recommandons aux réflexions de ceux qui veulent exclure les femmes de la typographie.
Mais nous leur recommandons avec plus d'instance encore de bieu considérer dans quelle voie ils s*engagent, et de réfléchir sur la portée de leurs exigences. La plupart d'entre eux, très-probablement, sont animés d'excellents sentiments ; ils ne songent qu à repousser ce qu'ils considèrent comme une tentative tyrannique contre leurs intérêtSi et n*ont peut-être pas beaucoup songé à la terrible
portée de leurs actes. C'est pour eux surtout que nous tenons à dégager et à mettre eu lumière la question de principe sur laquelle ils sont appelés à se prononcer.
Dans la discussion qui précède, nous n'avons rien dit de rintérêt du consommateur, qui est l'intérêt général, et qui veut évidemment que les femmes typographes soient maintenues dans leurs ateliers. Nous n'avons rien dit non plus des règlements sans nombre qui grèvent l'industrie typographique, ni du monopole qui résulte du régime des brevets, et qui est peut-être la cause première des difficultés actuelles. Ces questions exigent des réserves et une étude séparée. Aujourd'hui, nous n'avons voulu nous occuper que de la question de principe posée par la Société typographique.