VIII PRÉFACE
dre sans peine s'ils traitent d'homme à hopime et renoncent absolument à employer les uns contre les autres la contrainte sous quelque forme que ce soit; Quant à la réformé sociale, elle deviendra facile le jour où chacun, renonçant à poursuivre de vaines accusations ses semblables ou la société, appliquera ses eflTorts à sa réforme personnelle, sans réclamer l'intervention d*aucun pouvoir, ni rien attendre d'un autre que de soi-même.
Je n'ai flatté aucun parti, aucun groupe politique, ni parlé aux ouvriers le langage qu'ils ont l'habitude d'entendre depuis que, disposant d'une grande puissance électorale, ils rencontrent des écrivains et des orateurs plus désireux de leur plaire en les flattant que de leur dire la vérité. Libre de toute prétention actuelle ou éventuelle aux sufl'rages de quelques électeurs que ce soit, je n'ai d'autre ambition que de chercher le vrai et de le dire, d'être utile, s'il se peut; mais sans me faire illusion sur l'effet probable de mon œuvre. Ce livre n'est ni aussi clair, ni aussi complet, ni aussi court que je l'aurais voulu. J'ai fait ce que j'ai pu et, tout en reconnaissant que c'est bien peu de chose, je me console en comptant pour le succès de la liberté sur la réflexion des intéressés, l'expérience et le temps.
Paris, 45 avril 4868.
Point de départ.
Depuis l'origine des temps historiques jusqu'à la révolution française, l'industrie a été soumise, dans le monde civilisé, à un régime de corporations et de règlements constitué par la coutume et par Tautorité législative. Si les liens étroits dans lesquels les industriels étaient enserrés se relâchaient pour quelque temps et dans quelques localités, c'était parce que l'autorité s'y trouvait négligente, tolérante ou faible, mais non parce qu'on croyait les règlements et les corporations iniques et funestes à la prospérité sociale.
En 1789, au contraire, l'Assemblée constituante, éclairée par de longs débats, condamna de propos délibéré règlements et porporations, et décréta le principe
de la liberté du travail. Sous ce régime nouveau, l'auto-
rite publique n'avait plus aucune part dans la direction de rindustrie : toute profession devait être également ouverte à tous : les goûts, les préférences, les moyens des consommateurs décidaient seuls de la quantité^ de la forme et de la qualité des marchandises à produire : les individus devaient se grouper d'eux-mêmes, à leur convenance, par des contrats librement consentis et loyalement exécutés.
Cette réforme, accueillie d'abord avec un vif enthousiasme, souleva bientôt, comme l'œuvre entière de la révolution, des résistances et une réaction en forme. Rien de plus naturel que ces retours d'opinion qui ont cependant scandalisé plusieurs historiens, et en général les personnes dont la pensée ne dépasse pas la superficie des choses. Il suffit, pour les comprendre, de se rappeler un peu les habitudes des hommes.
Les réformes de la révolution française sont les plus radicales qui aient été faites dans une société humaine, car elles ont changé la base même de Tordre social; elles devaient être fécondes en conséquences, mais ces conséquences, les auteurs mêmes de la révolution étaient loin de les avoir toutes prévues. Les idées du réformateur le plus résolu tiennent toufours au moins autant au passé qu'à l'avenir^ et ne vont jamais jusqu'à la transformation presque totale d'un régime social. Un régime nouveau exige de nouvelles mœurs et les hommes ne sauraient, en quelques jours, renoncer à des coutumes, à des sentiments fondés sur des habitudes
quarante fois séculaires et se ichanger eux-mêmes en des hommes tout différents : il faut que plusieurs générations se succèdent avant que l'harmonie s'établisse entre les lois et les mœurs.
Ainsi, la génération qui avait souffert de l'ancien régime, fit la révolution avec une foi profonde et la soutint avec une incomparable énergie : elle ne tarda pas cependant à être gênée par les manières de voir, de sentir, de parler, d'agir, qu'introduisait la révolution même, et à se refroidir. Bientôt une génération nouvelle^ qui n'avait pas souffert de l'ancien régime et en avait reçu de ses pères les traditions et les sentiments, attribua au régime nouveau les souffrances qu'elle éprouvait et^ sans vouloir revenir à des institutions qu'elle avait toujours entendu maudire, conçut des idées d'organisation par autorité en harmonie avec ses habitudes de pensée. Alors la conscience de chaque individu s'est trouvée, en quelque sorte, le théâtre d'une lutte entre les aspirations du nouveau régime et les sentiments de l'ancien. De là le doute, les écarts d'imagination et le désordre moral dont tout le monde souffre et se plaint encore aujourd'hui.
Bornons-nous à étudier ce désordre dans le domaine des rapports industriels.
On peut facilement comprendre le mouvement de réaction qui s'est produit contre la liberté du travail, si l'on veut comparer l'idéal industriel de l'ancien régime à l'idéal ouvert par la révolution.
Sous Tancien régime, tous les détails de l'industrie sont réglés par une tradition soigneusement transmise de génération en génération ou par des règlements écrits ayant force de loi. Les procédés de travail changent peu et très-lentement : les métiers restent divisés selon les prescriptions de la coutume : on ne peut ni les réunir ni les combiner autrement qu'ils ne sont : mille obstacles s'opposent aux inventions ou innovations quelconques qui viendraient troubler l'ordre établi.
La condition des personnes n'est pas moins défmie et réglée que les procédés de fabrication. Tout individu, une fois entré dans un métier, y reste toute sa vie dans l'une des trois conditions d'apprenti, de compagnon ou de maître. Le nombre de ceux qui sont admis dans le métier, est détermine par la corporation : les salaires et les conditions du travail sont à peu près invariables. Les rapports personnels des divers agents de la production, sont strictement réglés par la coutume : l'apprenti doit respect au compagnon, et tous deux doivent au maître, sous lé toit duquel ils vivent, une soumission et des égards' dont rien de ce que nous voyons actuellement ne peut nous donner une idée.
Dans cette situation, la vie de chacun est réglée d'avance et comme enfermée dans un cadre fixe. L'individu n'a guère à s'occuper de prévoir ou de chercher à vaincre les obstacles : on y a pourvu pour lui : il ne s'agit que de se défendre contre les empiétements, de gnrder son rang dans la hiérarchie et d'augmenter, si
faire se peut, l'importance de la corporation à laquelle on appartient.
Il no faut pas s'étonner que des hommes, ainsi placés et classés, aient eu l'insouciance et la gaîté des enlTants, dont ils avaient aussi l'imprévoyance. Qu'avaient besoin de prévoir, les apprentis et compagnons qui vivaient dans la maison et à la table du maître? Leur vie ne pouvait être dérangée que par de très-grands événements, par des cataclysmes sociaux, après lesquels les choses rentraient plus ou moins dans l'ordre. — Les enfants, eux aussi, sont exposés à d'immenses afflictions qui pénètrent peu et passent vite.
Examinons maintenant l'idéal que présente la liberté du travail.
Tout est au concours et le concours n'a pas de fin : par conséquent, rien n'est stable. Le chef d'industrie auquel la fabrication avait procuré^ l'an dernier, de beaux bénéfices, éprouve des pertes cette année. Que s'est-il passé? Ses concurrents ont imaginé de nouveaux procédés ou des formes nouvelles : peut-être des concurrents nouveaux softt venus offrir des produits que le consommateur préfère, ou simplement encombrer le marché et y faire baisser les prix. Les ouvriers auxquels ce fabricant payait le salaire accoutumé, sont congédiés : il leur faut chercher un autre atelier où ils trouveront d^autres procédés, d'autres habitudes : il leur faudra changer de localité et peut-être de métier, chômer ou voir baisser leurs salaires. Il faut que le
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chef dMndustrie, d'une part, et les ouvriers, de l'autre, pourvoient aux exigences d'une situation qui les menace, Tun de la ruine et de la faillite, les autres de la misère et de la faim. Il faut penser jour et nuit, s'ingénier, prévoir, faire des efforts dont on ne se serait pas cru capable pour se tirer d'affaire. Adieu gaîté et insouciance enfantines ! On sent le poids et les soucis de la vie : on devient sérieux tout au moins, peut-être triste et abattu, peut-être même envieux et morose.
En effet, tout le monde ne souffre pas : loin de lA. Des chefs d'industrie quelquefois improvisés, d'anciens ouvriers ou même des gens qui n'ont été ni apprentis, ni compagnons, ni fils de maîtres du métier, obtiennent de grands succès. Pourquoi ? Parce qu'ils auront appliqué de nouveaux procédés de fabrication ; parce qu'ils auront imaginé de nouveaux produits qui flattent le goût du public par l'apparence ou le| bon marché, ou même seulement par la nouveauté; parce qu'au lieu d'attendre le consommateur dans leurs boutiques avec une dignité nonchalante, more majorumy ils seront allés lui faire des avances et des politesses, lui vanter leurs marchandises, l'étourdir de leur babil et le tromper peut-être. On comprend combien toutes ces façons d'agir ont dû irriter le chef d'industrie fidèle aux vieilles traditions, surtout lorsque le nouveau venu, sorti on ne sait d'où, était vantard, frondeur, mal élevé, enclin à l'ostentation et aspirait à jouer le rôle de bourgeois gentilhomme.
mTRODUGTlON. 7
L'ouvrier de métier ne pouvait pas être plus satisfait que l'ancien maître lorsqu'il voyait abandonner les anciens procédés, introduire des outils et des machines qui lui faisaient perdre tous les avantages de son long apprentissage, lorsqu'il voyait des ouvriers improvisés» des paysans enlevés à la pioche ou à la charrue gagner^ sans apprentissage, autant que lui, plus même que lui si, plus jeunes et plus souples^ ils avaient su mieux que lui s'adapter aux nouvelles formes de travail. Sa liberté nouvelle, accueillie d'abord comme la Jiberté des vacances est accueillie par l'écolier, n'avait pas tardé à lui faire sentir le poids de la responsabilité. Il fallait que le salaire sufllt désormais à satisfaire tous les besoins de l'ouvrier et ceux de la famille qu'il s'empressait maintenant de fonder et ceux que lui inspirait le sentiment d'un avenir que ni règlement ni coutume ne venaient plus limiter et fermer devant son ambition. Pouvait-il d'ailleurs, sans souffrance, sortir de l'ancien atelier où, en retour du respect qu'il accordait volontiers, il trouvait chez le patron affabilité, intérêt, protection, pour entrer dans l'atelier nouveau où il n'éfeit souvent considéré que comme une bête de somme, ou même comme une machine qu'on pouvait remplacer sans frais T
Ces souffrances naturelles et légitimes ont été éprouvées; nos pères et nous, en avons été témoins : elles ont été le résultat nécessaire du passage d'un régime dont l'idéal était un ordre matériel visible et immobile, à un régime dont l'ordre était, moins défini, moins
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compris, mais dont en somme Tidéal était le mouvement et le progrès.
Phases de la réaeiloa.
Dans une telle disposition des esprits, il n'est pas étonnant que l'on ait réagi contre la réforme industrielle de la révolution. Lors de la restauration de l'ancien régime qui suivit le 18 brumaire, le gouvernement songea à rétablir les règlements et les corporations : le Bulletin des lois a conservé les témoignages de ce projet insensé. Mais en face des difficultés pratiques on s'arrêta : on se borna à constituer des monopoles, ou directs comme celui de la Banque de France, ou indirects tels que ceux qui résultaient de l'autorisation préalable imposée aux sociétés anonymes, ou de subventions et faveurs fiscales établies par les lois de Jouane : on monopolisait un certain nombre de professions : on en tlirifait quelques-unes : on en constituait ou on en laissait d'autres se constituer en corporation, et on s'attachait à multiplier par les lois les cas d'ingérance de l'administration publique dans l'industrie.
La réaction législative fût inspirée surtout par le désir de favoriser les intérêts de certains financiers et de certains lettrés. La réaction idéale et spéculative eût un autre caractère, et prit deux courants opposés.
On fit des doctrines pour la restauration intégrale do moyen âge, et les corporations n'y furent pas oubliées. Mais ces doctrines, qui vivent encore, n*ont jamais eu sur les esprits et les événements une influence digne d'être signalée*
La réaction a eu plus de succès lorsque, prenant la cocarde et le drapeau de la révolution, elle a prétendu compléter l'œuvre de 1789, en proposant comme innovations des arrangements sociaux qui régissaient le monde il y a plusieurs milliers d'années. Il s'est produit dans cette direction quelques grandes écoles et d'innombrables manifestations particulières, dont il suffit d'indiquer ici la méthode commune et la physionomie générale.
On se rattachait à la révolution, en disant : a La révolution a eu pour but d'établir l'égalité entre les hommes en élevant les classes inférieures et en abaissant celles qui les opprimaient : elle a abattu la noblesse et opéré un changement politique qui a porté la bourgeoisie au pouvoir en laissant les salariés dans la condition la plus triste. Il s'agit de compléter son œuvre en faisant une révolution sociale qui mette aux mains des pauvres les instruments de travail, abolisse le salariat, et répartisse les richesses d'une manière équitable. » — Puig chacun proposait son plan, qui tendait invariablement à procéder par autorité à un arrangement artificiel mesuré sur l'étroite sagesse de son auteur.
Ainsi c'est au nom des principes et des traditions de
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la révolution qu'on a attaqué, non sans hypocrisie \ son œuvTe principale, rétablissement de la liberté du travail. Loin de médire de la liberté, on se répandait en hymnes en son honneur et on invoquait son grand nom : mais on se rattrapait aussitôt par les invectives qu'on lui prodiguait sous le nom de concurrence. On lui imputait avec une légèreté inouïe tous les maux dont la société peut souffrir, et particulièrement ceux qui sont un legs de l'ancien régime. On ne disait pas aux hommes que s'ils souffraient de la liberté, c'était parce qu'ils n'avaient ni les lois, ni les idées, ni les sentiments, ni les mœurs qu'exige la liberté. On préférait les convier à de nouvelles chaînes, à tous les despotismes que la fantaisie des faiseurs d'organisations sociales pouvait imaginer. Quelques-uns même, au nom de la justice, ont flatté les plus bas instincts de l'âme humaine, la cupidité brutale, la sotte présomption, la paresse, la haine, l'envie.
Cette réaction a eu pour organes des hommes de deux sortes, qu'il importe de ne pas confondre. Les uns, doués d'une imagination très-active, lents à l'étude et plus encore à la réflexion, ont jeté sur la société un coup d'œil superficiel et, pressés de conclure, ont cru pou-
* il y a des attaques plus mesurées et plus Franches. On lit dans an rapport présenté au Congrès ouvrier de Lausanne, en 1867, rapport dont les conclusions ont été adoptées : «Cette tendance à l'insolidarité s'est accusée toigours davantage depuis le jour où, proctomant la liberté du travail et de Vindustriet la Révolution a détruit les corporations. T/est cette tendance qu'il faut combattre, sans pourtant nous emprisonner de nouveau dans les moules étroits brisés par nos pères. » A l.i bonne heure 1 voilà des gens qui veulent franchement réagir contre la révolution et qui le disent I
voir improviser des institutions durables. On peut les accuser de présomption, de légèreté et d'avoir ignoré combien les arrangements sociaux sont chose complexe et collective, combien ils sont liés à la tradition et peu susceptibles d'être improvisés. Mais au moins ces hommes étaient convaincus. Ils venaient vous déclarer, d'un visage effaré et Tœil hagard, qu'ils avaient trouvé une recette pour rendre le calme à la société malade. On pouvait les plaindre, non leur refuser la sympathie que méritent ceux qui veulent être utiles à l'humanité.
A la suite et à côté des faiseurs de systèmes et de leurs apôtres, on a vu marcher des hommes d'une tout autre sorte, qui, sans conviction aucune, ont cherché dans les déclamations contre la concurrence et les institutions actuelles un moyen de popularité et de fortune politique. Le nombre de ces hommes a augmenté depuis que le suffrage universel leur a permis d'aspirer aux candidatures et de rêver les plus hautes destinées, en suscitant des colères et des espérances chez les multitudes qui, en même temps qu'elles portent la part la plus lourde du fardeau que nous impose à tous Timperfection de la société actuelle, forment la majorité des électeurs.
Ces réformateurs, moins naïfs que les autres, ne présentent guère de nouveaux arrangements d'ensemble, et leurs propositions de réforme sont ordinairement partielles et assez obscures. Us préfèrent la critique où ils se distinguent par leur ton haut, arrogant, par Tamertume
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haineuse de leur langage : jamais ils ne doutent, jamais ilS ne cherchent : il n'y a pas de théologien plus affirmatif, ni de militaire qui commande d'un ton plus absolu. Ce sont autant de Moïses dictant leurs lois a la multitude, proscrivant qui doute d'eux ou les discute, et prétendant s'imposer d'autorité, comme on leur a enseigné qu'on s'imposait il y a trois ou quatre mille ans.
Ces dogmatiques, chose remarquable, haïssent bien moins les abus que la science. Dès qu'on leur parle d'observation, de raisonnement et d'expérience, ils grincent des dents, surtout si on ajoute a que probablement les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles, que ces sociétés ne sont pas l'œuvre d'un caprice et ne se sont ni formées, ni conservées, ni développées sans le concours et l'assentiment raisonné de ceux qui les composaient; que s'il est probable que nos devanciers aient commis des erreurs, il ne l'est pas qu'ils se soient trompés en toutes choses, ni surtout en adoptant des coutumes et des lois qui répugnaient à toutes leurs idées préconçues; qu'avant de condamner d'un mot la société actuelle, il conviendrait de réfléchir et d'étudier quelque peu, d'y rechercher et d'y distinguer ce qui est sain de ce qui est malade. » — Ils vous répondent par la justice et par la conscience, c'est-à-dire par l'idée qu'ils se font de la justice et, en définitive^ par leur fantaisie.
Ne leur parlez pas surtout d'économie politique. Ils
Tont en exécration. Ils tiennent à la qualifier d'anglaisCy ce qui n'est certes pas une injure, mais ce . qui, aux yeux d'un certain monde est un titre d'impopularité. Ils aiment aussi à la qualifier d'aristocratique y ajoutant qu'elle est l'organe d'une conspiration des satisfaits et des partisans de tous les abus, l'ennemie des réformes.
Ces assertions sont puériles et contraires à la vérité. Lors même que l'économie politique viendrait d'Angleterre, il conviendrait de la recevoir, comme nous avons reçu la gravitation et tant d'autres vérités découvertes par nos voisins. Mais justement Quesnay et Turgot, qui ont fondé l'économie politique, étaient Français. La liberté du travail réclamée par les économistes, et décrétée par la révolution, en même temps que l'abolition de Taristocratie était justement une conséquence de cette abolition. Enfin^ depuis qu'il y a des économistes, ils n'ont cessé de réclamer contre les abus légaux, tels que monopoles et privilèges et aussi contre certains abus des mœurs, comme les excès du luxe.
Pourquoi, au lieu de poursuivre une science, et ceux qui la cultivent de qualifications insensées, ne cherchet-on pas à réfuter et à rectifier ses enseignements? parce qu'il est plus facile de dire de gros mots, que d'étudier et de raisonner sérieusement ; plutôt encore parce qile le raisonnement sur observation et la science sont choses modernes, et qu'on préfère l'antique méthode, hélas! encore officielle, qui consiste à affirmer sans preuves,
à dogmatiser, et à fulminer l'excommunication contre les contradicteurs hérétiques. On agit ainsi parce qu'on est encore sous l'empire des habitudes de Tantii^uité et du moyen âge : on impute à des individus les souffrances qui résultent de l'ignorance des lois naturelles ou de la résistance qu'on leur oppose, comme les nègres du Gabon imputent à des sorciers la mort naturelle de leurs voisins ou de leurs proches*
En obéissant à ces vieilles routines, les nouveaux révélateurs ont adopté un langage de convention rempli de mots d'ordre et de guerre, par lesquels ils répètent sans cesse ce qui est en question, comme si, pour être souvent répétée une assertion inexacte pouvait devenir vraie ! Ainsi ils affirment qu'il y a des classes dans la société moderne et disent fréquemment la « classe bourgeoise, la a classe laborieuse d : pour eux il n'y a plus d'ouvriers, mais seulement des « travailleurs, » parce que l'emploi de ce mot implique que ceux qui ne sont pas ouvriers ne travaillent pas et sont, comme on dit aussi volontiers, des « exptoiteurs. » C'est tout un vocabulaire de mensonge, de haine et de guerre, qu'un certain nombre d'imprudents acceptent et emploient sans en bien comprendre la portée.
Nous avons vu du reste, dans un temps où la psesse et la parole étaient libres, ceux qui écrivaient ou parlaient contre les doctrines socialistes employer un langage qui n'était ni plus exact, ni plus mesuré, ni moins provoquant, ni moins dangereux.
lia «ttvatloB.
Ce ne sont pas, comme on Ta écrit et dit bien souvent, les prédications socialistes qui ont créé la situation actuelle : ces prédications n'ont été qu'un symptôme de cette situation, un effet et non une cause. Si elles ont semblé à certains moments prendre quelque empire, elles ont dû cette influence passagère à Tétat de déclassement et de malaise produit par la transition de Tancien au nouveau régime. Bien que cette assertion soit contraire à l'opinion la plus répandue, on peut sans peine se convaincre du peu d'importance des prédications formelles, comme aussi de la persistance du conflit qui existe entre les institutions du nouveau régime et les idées de Tancien.
Trois grandes écoles socialistes ont surgi en France à la suite de la révolution. On peut désigner la première par les noms de Babeuf et de Cabet, la seconde par celui de Saint-Simon et la troisième par celui de Fourier. Aucune de ces écoles n'est entièrement morte^ car elles comptent toutes des représentants, mais toutes ont subi une décadence marquée et ont cessé en quelques années de faire des prosélytes : leurs adeptes meurent l'un après l'autre sans laisser de postérité : elles auront à peine occupé un petit nombre d'hommes
pendant la durée d'une seule génération. Les écoles subalternes subissent exactement le même sort. Ce n'est donc ni aux écoles principales, ni aux écoles secondaires qu'on peut imputer avec justice la responsabilité de la situation morale de Tindustrie.
Cependant le socialisme subsiste et persiste : il change incessamment de forme sans changer d'esprit: tous les expédients qu'il imagine constituent un retour aux combinaisons d'autorité, une réaction contre l'œuvre de la révolution française. Ces projets ont peu d'importance par eux-mêmes; mais ils en ont une très-grande comme simptômes de l'état de guerre qui existe dans l'atelier industriel. C'est cet état de guerre qui a créé la situation actuelle et qui la fait durer.
Considérez un peu les trois sortes de fonctionnaires qui travaillent ensemble dans l'atelier industriel, et constatez leur état moral.
Les capitalistes, toujours nerveux et disposés à prendre peur, ne sont pas persuadés que la société nouvelle repose sur des fondements solides. Ces fondements, ils ne les connaissent, ni ne tiennent à les connaître, et désirent seulen^ent qu'on écrive peu, qu'on parle moins des affaires publiques et surtout que rien ne change dans le monde, de peur qu'un changement peu mesuré ne cause un écroulement général.
Les entrepreneurs, moins peureux, n'ont pas une attitude moins passive. Chacun d'eux ne songe qu'à
gagner bien vite de quoi se retirer des affaires et vivre en capitaliste. Peu instruits, pour la plupart, des lois générales de la société moderne et peu soucieux de s'en instruire, ils suivent machinalement la routine, se plaignant des difficultés que présentent leurs relations avec les ouvriers, sans songer à les rendre meilleures, à s'entendre pour une action ou pour une prédication collective* Comme les capitalistes, ils vivent dans un monde qui change sans cesse avec une rapidité croissante, et maudissent le changement au lieu de chercher la direction dans laquelle ils sont entraînés et de la suivre.
L'attitude des ouvriers est différente. Pour la plupart d'entre eux, le patron est un oppresseur, un ennemi : ils apportent dans leurs relations avec lui, la conviction qu'ils sont victimes d'une injuste exploitation. Il existe encore entre eux et les patrons des rapports de service et de profession : les rapports d'homme à homme et même, dans certaines branches d'industrie, ceux de simple politesse ont cessé. La plupart d'entre eux sont persuadés que l'organisation de la société doit être établie sur des bases nouvelles, dont ils ne se rendent guère compte. Vainement vous montrerez à ces hommes aigris les avantages de la liberté» les inventions qui se succèdent avec une rapidité merveilleuse, les machines qui viennent mettre au service du genre humain l'équivalent de plusieurs centaines de millions de bras, les progrès de la population et
ceux de la richesse^ dont eux-mêmes profitent dans une certaine mesure tout au moins. ^ Que nous importe, répondent-ils avec amertume? Tout ce progrès ne sert qu'à un petit nombre de riches dont le luxe, régoïsme et les mauvaises mœurs nous irritent. Peutêtre est-il vrai que nous ayons eu dans l'accroissement de la richesse générale une petite part ; mais tout cet accroissement est notre œuvre, notre œuvre exclusive, et nous en profitons moins que d'autres qui n'y ont pas travaillé. Est-ce là de la justice? La révolution nous a enseigné que sous le nouveau régime chacun devait être rémunéré selon ses œuvres et nous voyons le grand nombre, qui travaille, rester pauvre, tandis qu'un petit nombre d'oisifs insulte à l'égalité par son opulence fastueuse, hautaine et quelquefois même par une commisération qui nous offense. Nous demandons, nous exigeons et nous imposerons bientôt des arrangements d'industrie autres et plus justes. >»
Tel est, en résumé, le langage que nous entendons partout où l'on parle au nom des ouvriers.
En résumé, les entrepreneurs sont muets, soucieux, abattus ; ils ne songent ni à apprendre, ni à éclairer, ni à faire œuvre collective quelconque. Les capitalistes craignent : les ouvriers fermentent sans but bien déterminé et voient passer fréquemment dans leur imagination des visions qu'ils ont le bon esprit de ne pas suivre, mais qui, changeant incessamment de forme et de costume, ne cessent pas de les obséder : les let-
très persiflent et plaisantent ou se répandent en jérémiades au moins inutiles sur le malheur des temps. Cette situation n'est pas spéciale à la France : elle est plus marquée sans doute chez nous que partout ailleurs, parce que nulle part la révolution n'a été plus profonde et n'a eu à briser d'un seul coup des arrangements d'autorité aussi complets. Dans d'autres pays, plus heureux et plus sages, les libertés politiques, religieuses, industrielles même s'étaient fait, sans trop de violence^ une place dans les mœurs avant d'être formulées conune théorie générale, et dans ces pays la transition est moins douloureuse. Mais le problème que nous allons examiner n'est pas posé en France seulement : on l'agite en Italie, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre et même aux États-Unis. C'est, à parler proprement, le problème de notre temps : il faut le résoudre ; s'il est vrai que nulle part Turgence de la solution ne soit aussi manifeste qu'en France, cette solution intéresse tous les peuples civilisés : on la trouvera certainement, mais il importe d'abréger lés souffrances en la trouvant au plus vite.
Koienft d'y remédier.
La science, dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, fournit-elle les moyens d'améliorer la situation
eO LIBERTÉ ET SOCIALISME.
dangereuse que nous avons décrite? Nous en sommes convaincu. Est-ce dans la science qu'il faut chercher les moyens d'amélioration? Oui, sans aucun doute.
Autrefois on vivait volontiers sous Tempire de la tradition et on reconnaissait son autorité à ce point qu'on l'invoquait, lors même que l'on voulait introduire les réformes les plus profondes. Aujourd'hui, on veut se rendre compte des institutions, comprendre les motifs des lois et des coutumes. On est disposé à condamner, même à tort, ce qu'on ne comprend pas. Ce désir de comprendre est légitime assurément et la disposition à critiquer est naturelle, surtout chez ceux qui souffrent. Il faut donc en prendre son parti et exposer, expliquer, enseigner patiemment, et surtout prendre garde d'abaisser et de passionner un trèsgrand débat.
Il faut examiner franchement, sans dissimulation ni réticence d'aucune sorte, les raisons d'être, le mécanisme et la tendance des arrangements sociaux fondés sur la liberté du travail, montrer en principe la tendance de tous les arrangements différents que l'on pourrait examiner, discuter les réformes partielles qui sont actuellement proposées, et séparer dans ces réformes, ainsi que dans les arrangements actuels, ce qu'il convient de conserver et de développer de ce qu'il convient d'abandonner. Peut-être aussi est-il utile de remonter aux causes des inégalités qui existent actuellement, et de discuter des idées de justice assez peu
exactes tirées de la tradition. Il faut surtout indiquer les conditions morales que chacun doit remplir pour que les nouveaux arrangements fonctionnent avec succès et régularité.
Dans cet examen on reconnaîtra que, s'il y a quelques réformes à introduire dans les lois, il y en a un bien plus grand nombre et de plus importantes à introduire dans les mœurs. L'œuvre qu'il s'agit d'accomplir est donc surtout une œuvre de persuasion. C'est assez dire qu'elle sera longue, puisqu'il faudra qu'un grand' nombre d'abord et tous enfin y participent par la discussion et par leurs actes. Ce serait à désespérer d'y prendre part, si Ton ne se sentait aidé et soutenu par le sentiment d'intérêt collectif qui anime toute société humaine et que l'on appelle quelquefois la force des choses, bien qu'il ne soit en définitive que la force de la raison.
D'ailleurs le but à atteindre est grand. Il s'agit de la paix et de la liberté, ces premiers de tous les biens pour l'homme qui respecte l'homme et a conscience de sa propre dignité. Vainement, en effet, on vanterait la paix entre les nations, si l'on avait la guerre dans chaque atelier. Vainement on invoquerait la liberté si des hommes, liés enseinble par toutes les traditions, par tous leurs besoins, indissolublement associés dans les mêmes fonctions par la nature des choses, se divisaient en deux camps ennemis, également impuissants à se séparer et à se détruire, cherchant à s'opprimer et à se nuire, lors-
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qu'il leur convient de se respecter et de s'aider, invoquant sans cesse des sauveurs qui leur imposent la paix par la force, les réduisent au silence et leur retirent ou leur mesurent, au gré de vains caprices, la liberté de se mouvoir, d'agir et de vivre.
Les hommes qui travaillent ensemble dans l'atelier industriel sont, en définitive, le gros des nations, la masse du peuple, dont Tintérêf se confond avec celui de l'humanité. Ces hommes, annulés autrefois par la vieille tradition sacerdotale et militaire, s'annulent eux-mêmes aujourd'hui par leurs discordes, et laissent ainsi durer au delà de toute raison la réaction dogmatique et féodale. Cette réaction prendra fin d'elle-même le jour où capitalistes, ouvriers et patrons auront bien reconnu les solides assises sur lesquelles repose la société nouvelle et viendront résolument prendre dans cette société la place qui leur appartient.
-^l'H-'iS-