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RKSUMJS DU CHAPITRE III

Les considérations du présent chapitre se résument ainsi :

L'industrie crée une foule de richesses immobilières en exploitant toutes les ressources naturelles

du sol, en élevant des usines, en utilisant les cours d'eau, en défrichant les terrains incultes, en favorisant le perfectionnement des voies de communication et la création des chemins de fer, des routes, des canaux.

L'industrie crée encore une consommation puissante qui fournit des gains nombreux et journaliers à l'agriculture, à toutes les professions et à tous les états ; elle contribue largement au payement des impôts; elle augmente la fortune du pays par ses in^ ventions et ses perfectionnements; elle développe l'intelligence des hommes, répand l'instruction, et agit d'une manière utile même sur le caractère national.

Tous ces faits nous conduisent à la conclusion suivante :

Que r industrie a pour conséquence finale <ï influer de la manière la plus fon^orable sur les conditions de la population ou\>rièrey des agriculteurs^ des propriétaires de biens fonds ^ des capitalistes^ sur la classe nombreuse des différents états et professions, sur les employés et les fonctionnaires publics , enfin sur CEtat lui-même.

Or, ceux que nous venons de nommer composent au moins, à peu de chose près, si nous ne nous trompons , la nation tout entière.

Remarquez que chaque homme cumule deux emplois : celui de producteur et celui de consommateur. Il n'y a aucun homme consommateur qui ne soit producteur; car s'il ne l'était pas, ce serait un mendiant.

Pour qu'une personne quelconque puisse être bien dans ses affaires , il est de toute nécessité que le bénéfice de sa production soit égal au chiffre de sa consommation. S'il en est ainsi d'un homme isolé y il n'en peut pas élre autrement d'une agglomération d'hommes ou d'une nation.

Donc, plus le chiffre de gain résultant de la production augmente et devient considérable , plus le bénéfice de la production dépasse les charges de la consommation.

Et c'est l'industrie qui répond à ce but, parce qu'elle est essentiellement capable de procurer des gains à toutes les classes de la société. Elle donne l'aisance à la classe des producteurs, ou, ce qui revient au même, à celle des consommateui*s; car, ainsi que nous l'avons démontré, ces deux classes n'en font qu'une.

L'on voit donc quelle valeur il faut attacher au reproche que fait le libre échange, que les douanes sont un impôt payé par la consommation aux fabricants : mot sonore! idée creuse !

Sans doute, l'industrie , du moins la plupart de ses branches, ont besoin des douanes pour subsister. Mais les bénéfices du fabricant sont limités par la concurrence intérieure; il en distribue la plus grande partie aux ouvriers et aux autres producteurs du pays. Ija plus faible partie rentre dans ses coffres, et encore cet argent ne restet-il pas enfermé; en le faisant valoir, le fabricant donne lieu à de nouvelles sources de gain ; cet argent, plus tard, se divise entre ses héritiers ; et l'on

sait combien, après quarante à cinquante ans, les fortunes se fractionnent ordinairement en petites parcelles, et se répartissent dans le pays.

Admettons même que ce soit un tribut, car aous attachons peu d'importance aux mots, pourquoi ne pas payer ce tribut s'il y a avantage à le faire?

Et après tout, ne vaut-il pas mieux payer ce tribut à la France qu'à l'étranger ?

Mais quand nous aurons jeté loin de nous les armes que nous fournit l'industrie; quand nous aurons besoin des autres nations pour nous vêtir, nous nourrir, nous risquerons bien alors de leur payer un tribut autrement onéreux que celui que nous payons actuellement à l'industrie française : nous risquerons de voir nos besoins exploités par l'étranger ; nous dépendrons des spéculateurs étrangers qui rançonneront impunément notre consommation, et nous serons obligés de courber la tête sous le joug, parce que nous aurons abandonné nos meilleures ressources.

Vous dites que le libre échange sera l'âge d'or de la copsommation, celui du meilleur marché de tous les produits ; mais vous êtes incapables de nous donner des garanties, parce que ces garanties, ce n'est pas en France qu'il faut les chercher, et qu'elles dépendent uniquement de la bonne volonté et de l'intérêt des étrangers.

Même le bon marché vous le rendrez stérile, parce que vous aurez supprimé les plus puissants moteurs de la fortune du pays, qui se trouvera ainsi appauvri; vous n'aurez fait, en baissant les

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prix, que les mettre à la portée du consommateur, et cette opératiou est encore loin de constituer un bënëfice.

En général, la théorie du libre échange est une théorie du hasard : les armes qu'elle emploie sont les suppositions et les espérances non motivées d'un état meilleur.

Quant à nous, nous aimons, nous voulons la certitude; nous prouvons jusqu'à l'évidence que la production industrielle fait le bien-être des producteurs, et par là celui des consommateurs.

Nous disons plus : il résulte des progrès de l'industrie encore un autre bienfait pour la consommation , qui est de la plus haute importance, et dont souvent elle ne lui tient pas assez compte. ~

Non-seulement, ainsi que nous l'avons prouvé, l'industrie fournit aux consommateurs des gains nombreux pour sufîRre à leurs besoins, mais encore l'industrie, par suite de la concurrence et des progrès qu'elle réalise, tend de plus en plus à fournir à bas prix, ou en meilleure qualité, et à dégrever de cette manière la consommatipn de ses charges.

Aussi n'existe -t- il presque pas d'industrie en France qui n'ait baissé de beaucoup ses prix et amélioré ses qualités.

C'est le cours nécessaire des choses; et le bien obtenu sous ce double rapport nous donne l'espérance fondée de progrès nouveaux à réaliser encore.

En un mot, en se perfectionnant, en baissant leurs prix, les industries françaises, au moins la ma-

jeure partie, ont pleiDement justifié ta protection qui leur a été accordée. On ne peut plus leur reprocher que leur développement soit arlifîciel; ettes ont conquis le droit de bourgeoisie.

m (mA^fîBC n

CHAPmVE I\ .

DES mMTSniES XATTKIXLXS.

Le libre échange soutient que telle industrie est natorelle à un paTs, et que telle autre ne Test pas; que, par suite, le monde industriel marcfaerait beaacoup mieux, si chaque pays ne s'attachait qn*aax industries qui lui sont naturelles.

Examinons cette question.

11 est rare qu'une industrie quelconque soit complètement naturelle a un pays, c'est-à-dire qu'elle se trouTC précisément dans les lieux où elle pourrait fabriquer au plus bas prix possible.

Admettons même qu'une industrie se trouve dans une pareille condition, rien ne saurait garantir la durée de cet état de choses, car les développements qu'elle sera en état de prendre seront de nature à £ûre disparaître ses avantages primitifs. Ces développements pourront même rencontrer des entraves par suite de bien des causes, telles que

la pénurie d'usines, de cours d'eau , l'emploi onéreux d'autres moteurs , etc. Enfin , les déplacements de cette industrie sont possibles au profit d'autres pays ; c'est ainsi que telle invention nouvelle est de nature à changer complètement les conditions de travail de certaines fabrications.

Les exemples abondent. Avant la vapeur j il fallait se borner aux chutes d'eau. Depuis cette découverte, il arrive souvent que la proximité d'une houillère présente plus d'avantages dans certains cas que les moteurs naturels.

Avant que Vemploi de la houille fût appliqué à la fabrication du fer ^ la France et l'Allemagne, la Suède, la Russie et l'Espagne, étaient bien supérieures dans cette industrie aux Anglais, et la fabrication du fer aurait même fini par disparaître en Angleterre par le manque de forêts et par conséquent de charbon. En 1750 elle ne produisait plus que 200,000 quintaux métriques de fers au bois ; mais en 1806 sa production s'était déjà élevée à 2,5oo,ooo quintaux métriques. (A cette époque elle n'avait plus que deux hauts fourneaux au bois.)

En 1843, elle a produit 1 5 millions de quintaux métriques, ainsi plus que tous les autres pays de l'Europe réunis ; et une seule de ses forges, celle de Dowlais, en Sudvealles, produit 35o,ooo quintaux métriques par an , soit i5o,ooo de plus que la production totale de l'Angleterre en 1760, ou le dixième de la production totale française.

Cependant, sans l'emploi de la houille, cette na-

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tioiiy malgré ses richesses minérales, n'aurait jamais occupé qu'un rang secondaire dans l'industrie du fer.

Voilà donc deux inventions qui ont donné a l'Angleterre une puissance et une richesse immenses, et qui ont eu en même temps pour efTet de changer les conditions de travail de la plupart des industries.

Il en est résulté que telle industrie qui était jadis naturelle à un pays ne l'est plus aujouiti'hui, et a subi des déplacements au profit d'un autre État.

Du reste , il arrive souvent qu'aujourd'hui tel article se vend énormément, et que demain une nouvelle invention le remplace et eu porte la fabrication dans un autre pays.

Ainsi, pendant trente atis, nos faux étaient inférieures en qualité à celles de Styrie, qui étaient importées en grande quantité en France. Mais depuis quatre ans, l'emploi de l'acier fondu a donné aux nôtres la supériorité sur celles de Styrie, et l'importation de l'étranger a presque entièrement

cessé.

Pendant trente ans on avait fait des efforts inouïs pour améliorer chez nous la fabrication de l'acier cémenté qui'servait à produire les faux , et malgré tous ces efforts on n'a pu atteindre à la qualité de celles de Styrie, faîtes en acier naturel. L'acier naturel en France était d'une production trop dispendieuse, et donnait lieu à trop d'inégalités; d'un autre côté l'emploi de l'acier fondu devenait impossible par

suite de sa dureté et de l'élévation de son prix. Toutefois il est celui de tous les aciers qui présente le plus d'homogénéité, et celte considération a engagé nos fabricants de faux à faire des essais pour obtenir un acier fondu plus tendre et plus nerveux. Ils ont réussi à trouver cette qualité, qui est d'autant plus avantageuse, qu'étant inférieure, elle se vend également à un prix inférieur, et permet ainsi de généraliser son emploi.

On pourrait encore citer des exemples de plu* sieurs autres branches d'industrie qui, s'exerçant dans quelques États, ont la réputation d'y être naturelles, et que rien n'empêcherait cependant de rendre tout aussi naturelles dans d'autres États; à cet effet, il suffirait souvent qu'elles y trouvassent une protection douanière efficace.

Celte considération sert à prouver combien il est utile à un pays que son industrie soit bien réglementée par le gouvernement, dont l'initiative intelligente est à même d'ouvrir de nouvelles sources de travail et de développer celles déjà exploitées.

En général, il est positif que les industries se fixent là où le génie du fabricant et des circonstances particulières, telles que protection, situation avantageuse, nouvelles inventions, etc., etc., les placent ou les maintiennent.

C'est ainsi que le travail du coton a passé de l'Asie et de l'Afrique en Europe. Et cependant il eût été bien plus naturel que les pays producteurs de la matière première l'élaborassent également.

De même, l'acier fondu se fabrique en Angle-

i46 CHAPITRE IV.

teiTe et non en Suède, malgré le manque, en Angleterre, des matières premières, qui lui sont fournies par la Suède.

L'horlogerie s*est développée d'une manière étonnante à Locle et à la Chaux-de-Fonds, en dépit des difficultés naturelles que présentent ces deux localités, qui sont situées dans une région tellement élevée qu'on n'y rencontre que de Flierbe et quelques sapins. Il faut chercher à deux lieues de distance les subsistances alimentaires. La journée de l'ouvrier s'y paye de 5 à 6 fr. , et malgré tous ces obstacles , cette fabrication y est aujourd'hui bien acclimatée.

Mais c'est le génie industriel de quelques hommes qui a peuplé une contrée déserte et ingrate ; c'est Findustrie qui a répandu le bien-être et l'aisance dans un pays inculte, qui offrait tout au plus quelques maigres pâturages.

Voyons maintenant ce qui a eu lieu en France. Dans quelle province l'industrie cotonnière a-t-elle pris le plus d'extension? C'est précisément en Alsace, dans une contrée qui, par la nature des choses, ne semble rien moins que bien située pour cette fabrication ; car elle est la province la plus éloignée des ports d'arrivage du coton , et cette matière subit des frais de transport très-onéreux, parce qu'il lui faut traverser toute la France pour arriver à sa destination.

En second lieu, la houille, qui est d'une si grande nécessité aujourd'hui que les chutes d'eau ne présentent plus assez de ressources, et dont la dépense

CONSIDÉBATIONS DIVERSES. 147

entre pour une somme assez ferle dans le prix de revient du coton filé» n'est nulle part aussi chère qu*à Mulhouse.

Enfin la main-d'œuvre est à un (aux très-élevé dans le Haut-Rhin. Le pays étant riche en vignobles, la culture du blé s'y trouve considérablement diminuée; et comme il est très-peuplé, la valeur des céréales y atteint toujours le prix le plus élevé de toute la France; l'hectolitre de froment s'y vend constamment 2 , 4 ^t 6 fr. plus cher que dans les autres départements.

Malgré ces désavantages^ le Haut-Rhin a donné plus de développements à l'industrie cotonnière que d'autres localités en France mieux situées, où cette industrie se pratique également et avec succès. Mais là on ne rencontre probablement pas autant que chez l'Alsacien cette disposition naturelle au travail industriel ; la culture de la terre y présente peut-être plus d'avantages, ou est plus en rapport avec les goûts de la population, etc., etc.

En outre, il est certain que lorsqu'une industrie a jeté une fois de profondes racines dans une localité, elle en disparait très-difficilement, si toMtefois ses conditions d'existence ne dilTèi*ent pas essentiellement de celles d'une autre localité.

Il en est de Nogent comme de Mulhouse: la coutellerie y rencontre la houille et l'acier plus chers qu'ailleurs ; le pays n'offre pas de chutes d'eau , et les meules à aiguiser se tournent à la main. Cependant Nogent est bien plus avancé dans la

fabrication de la coutellerie que Chàtelleraut, Thiers et Saint-Êtienne, où cesinconvéuients n'existent pas.

Quant à la soierie , il y aurait certainement des contrëesplus favorables que Lyon, où la cherté des denrées renchérit la main-d'œuvre : aussi faut-il remarquer que Zurich et Elberfeld, qui sous ce rapport sont dans de bien meilleures conditions, rivalisent déjà avantageusement avec elle pour les étoffes bon marché , ce qui a forcé les fabricants de Lyon de chercher des salaires moins élevés dans les campagnes environnantes. Il convient encore de remarquer, quant à cette industrie^ que le génie de Jacquarl n'a pas peu contribué à imprimer à la fabrique de Lyon son immense développement.

On peut donc voir que les industries ne se fixent pas toujours à la place qui semblerait être la plus naturelle, mais occupent celle que le génie de l'homme et les circonstances leur assignent ,. sauf, toutefois^ à la perdre si des inventions ou d'autres causes les déplacent.

Arkverighl et Crompton ont enlevé aux Indes l'industrie cotonnière et la soierie, qu'elles possédaient depuis plus de dix siècles. Cette longue possession devait cependant faire croire que ces industries étaient naturelles aux Indes et qu'elles y resteraient. Mais il n'en a pas été ainsi, et aujourd'hui les Anglais cherchent le coton en laine aux Indes, le ti*ansforment en fil, en payant i fr. 5o à 2 fr. 5o de main-d'œuvre, et revendent ces fils aux Indiens,

i50 chàpitbe IV.

Telles sont des voies de communication faciles et économiques pour se procurer une matière première de l'étranger. C'est ainsi que sans nul doute l'aclièvement du canal de la Marne au Rhin et celui de^ houillères de Saarbruck, le chemin de fer de Mulhouse à Paris , sont destinés à améliorer sensiblement la situation industrielle du Haut-Rhin.

De ce qui précède , il résulte que les causes qui changent les conditions des industries dans les différents pays, sont d'une nature extrêmement incertaine et chanceuse. Donc pour mettre nos industries à l'abri des influences extérieures et des agitations violentes qui pourraient rendre leur existence précaire y il est nécessaire de leur donner la garantie de la protection.

Depuis l'époque où notre industrie en jouit, ^Ile a réalisé des progrès qui ne peuvent être niés par personne : comme nous l'avons déjà fait remarquer, ces progrès nous donnent le droit d'en espérer de non moins sensibles dans l'avenir, si nous avons le bonheur de conserver la paix.

Mais c'est ici que nous rencontrons une nouvelle objection des libres échangistes.

s II

INFLUENCE DE LA PROTECTION ET DU LIBRE ÉCHANGE SUR l'eTAT de paix et de GUERRE.

Les partisans de la liberté de commerce prétendent que sous ce régime la guerre sera moins à

craiDdi-e. Les peuples, en ae demandant réciproque-

i53 CHAPITRE IV.

suite de ce système se sont établies les contributions indirectes que Fempire faisait peser sur quelques pays conquis.

Malgré tous ces inconvénients du système continental , il n'en est pas moins vrai qu'il fut mieux supporté que la domination purement politique.

11 n'existe donc aucune analogie entre lui et le régime douanier actuel, qui, étant l'expression de la paix y n'a rien d'hostile ni de violent , et n'a été établi par chaque nation que dans le plus grand intérêt de son industrie ou de ses revenus fiscaux.

Par quels motifs ce régime peut-il empêcher la guerre?

Ces motifs, nous allons les détailler.

Il empêche la guerre, parce qu'il provoque dans chaque Etat un grand développement de l'industrie indigène, qui donne du travail et des moyens de subsistance au surcroit de la population, résultat naturel de la paix. I^ libre échange ne peut offrir ces avantages, parce qu'il a pour effet de ne distribuer que des conditions de prospérité fort inégales aux peuples: il donnera la puissance aux uns au détriment des autres, et en ne laissant aucun règlement au commerce des nations, il empêchera les plus faibles de se garantir contre les plus forts : donc il y aura des peuples qui seront favorisés de profits énormes, et d'autres dont les intérêts seront gravement lésés; état de choses on ne peut plus malheureux.

L'équilibre entre les puissances pourra donc être fortement compromis, les intérêts froissés deman-

deroDl réparation ; l'état inférieur, des uns à c6té

154 CHAPITEE IV.

poussent à la guerre. Retirez donc à un peuple, ainsi que le libre ëcbange le fera sûrement, une certaine partie de ses moyens d'entretien, vous le verrez plus dispose à recourir aux armes (à moins de le supposer tout à fait aflaibli, et en ce cas il u*a plus même cette ressource), car alors bien des gens chercberont dans la guerre les moyens de gain et de bénéfice que l'état de paix ne sera plus en mesure de leur fournir.

11 en est tout autrement d'un peuple qui trouve dans le système protecteur sécurité et succès pour ses industries. La guerre ne ferait que le ruiner, et il s'y laissera entraîner difficilement, s'il est consulté et si on l'écoute. Toutes les nations du continent ont pu faire cette expérience, et si l'Angleterre, n'étant pas protégée par sa position géographique, avait eu à subir des invasions comme les pays du continent; si ses fabriques avaient été saccagées, pillées et brûlées comme celles du continent , l'industrie anglaise n'aurait pas fait de tels progrès, et loin d'être aussi brouillons à l'endroit de la guen^e, les Anglais auraient appris à estimer les bienfaits de la paix.

Remarquez encore la différence de position entre le manufacturier et le commerçant. Outre le capital mobile facile à transporter, à sauver, l'industriel est encore chargé de son capital immobilier, consistant en usines, bâtiments d'exploitation, etc., qu'il ne peut dérober aux chances de la guerre ; habitant rarement les villes et les places fortes, il court donc plus que le commerçant risque de voir

CONSIDÉRATIONS MTER3ES.

156 CHAPITEB IV.

douterait bien que les procédés qu'on aura à noire égard ne seront dictés que par des motifs dlntérét.

Le libre échange entraînera encore une autre chance de guerre : celle qui résulte de Tavantage qu'un peuple pourra se procurer par suite de la guerre qui éclatera entre deux autres États. Sans vouloir faire Taffront à un gouvernement de le croire capable de se laisser guider par des motifs de cette nature, il sufHt qu'un pareil fait soit possible pour qu'il mérite toute considération.

Ainsi, supposons la liberté commerciale établie entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France; admettons que tout aille pour le mieux , et que, selon les prophéties des libres échangistes, les industries de chacun de ces trois pays grandissent et se développent à merveille. Eh bien^ nous dirons que des chances de guerre peuvent facilement surgir de cet état de choses, parce que l'un des trois pays peut avoir un grand intérêt à ce que les deux autres se fassent la guerre.

Par exemple , la France importe de l'Angleterre pour loo millions de laine, tissus de laine, coton, quincaillerie et coutellerie ; elle importe également pour loo millions de ces produits de l'Allemagne. Il est certain que dans ce cas l'Angleterre aurait grand intérêt à voir éclater la guerre entre la France et l'Allemagne, parce que ce serait elle qui nous fournirait alors les 200 millions (ou la plus grande partie du moins) de ces laines, tissus, etc.; et s'il nous Saillait absolument de la laine d'Allemagne, le négociant anglais serait encore probablement l'in-

leimédiaire qui se cliai'geraït de nous la fournir, et naturellement il ne le Ferait qu'en prélevant de gros

Ainsi, dans Thypothèse la plus favorable^ et en admettant que la liberté commerciale développe les industries de chaque pays, nous voyons qu'elle augmente les chances de la guerre , parce qu'un pays peut trouver son avantage à la voir éclater entre deux autres.

Admettez, au contraire, ce qui nous semble conforme à la vérité, que l'industrie de l'un gagne aux dépens de l'autre, il en résultera une concurrence meurtrière efTrénée, et d'autant plus à craindre qu'elle aura lieu entre Français et étrangers. Ainsi que nous l'avons déjà dit , cette concurrence eon-* duira nécessairement à des haines et à des jalousies, et rendra la guerre très-possible.

Cependant toutes les considérations qui se ratta* chent à la guerre sont des considérations impor* tantes.

Car, sans nul doute, la guerre est le plus grand fléau de l'humanité; il en est la honte: l'histoire naturelle nous fournit peu d'exemples d'animaux de même race qui soient possédés de l'instinct de s'entre-détruire, et s'il y en a, cet instinct est loin d'être chez eux aussi développé qu'il l'est chez l'homme. L'ardeur de détruire son semblable est chez lui érigé en un système qui a ses lois, ses préceptes , qui lait l'objet de sérieuses études , qui ouvre des carrières et fournit des moyens d'exi&^ tence. Indépendamment des désastres inhérents à la guerre, ce rapprochement seul avec la brute, et qui est tout à l'avantage de la brute, car sous ce rapport elle vaut mieux que l'homme, devrait

civilise, car le cbristianisme forme encore la minorité dans sa population. La tâche est grande, elle est digne du génie humain; que les efforts de l'homme soient dirigés dans ce sens, et certes il y aura place pour tous ceux que Dieu appellera et conservera à la vie.

Regardons encore plus près de nous : créons de puissants moyens de production , défrichons nos terrains incultes, perfectionnons nos cultures, développons nos industries, et si les hommes ne nous manquent pas, nous ne manquerons pas non plus aux hommes.

Et à ce sujet, nous sommes heureux de pouvoir donner à notre pensée un éloquent interprète qui Texprimera beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire; M. Blanqui dit :

a 11 faut donc demander au travail , source des « produits, les moyens de soutenir et d'augmenter « la population, car elle est toujours proportionnée « à leur abondance. Alors, au lieu de se plaindre « qu'il nait trop d'hommes pour s'arroger Je droit a d'en détruire par les guerres , on s'occupera des « moyens de les nourrir, en ouvrant de nouvelles « routes à l'industrie , en les éclairant sur leurs «véritables intérêts, et en faisant tourner à leur « avantage cette fécondité si longtemps stérile ou « funeste dont la nature les a gratifiés. »

Bien que la guerre soit la plus grande immoralité dont le genre humain puisse se rendre coupable, il ne suit malheureusement pas de la qu'elle soit impossible, et il peut aniver qu'avec la meilleure

Quels sont aujourd'hui les éléments de succès pour soutenir avantageusement la guerre?

Ce sont à la fois :

i^ Un grand esprit national ;

2® Une population nombreuse ^ robuste et in* telligente;

3*^ Une armée de terre et de mer exercée ;

4^ Des forteresses, des vaisseaux, des armes et des munitions;

5^ Une grande abondance de produits et d'argent.

Il est vraiment remarquable que ce soit encore le système de protection, système de paix, qui contribue essentiellement à acquérir, à maintenir et à développer tous ces éléments de succès.

Ce système est donc entièrement dans l'intérêt de la défense du pays, et même, sous ce rapport, il est encore dans l'întérêt de la paix , car l'État bien préparé à la guerre a beaucoup de chances de conserver la paix.

Examinons maintenant de quelle manière la protection agit sur les moteurs de la puissance publique que nous avons signalés.

I ** Elle corrobore la nationalité (Tun peuple.

Effectivement, nous avons vu que l'industrie développait à la fois l'intelligence et les ressorts les plus énergiques dans le caractère : l'homme développé à ces deux points de vue aimera à coup sur son pays; mais il l'aimera non-seulement en vertu d'un principe, il l'aimera encore par intérêt; cet intérêt sera légitime : le pays, en effet, en échange

des devoirs qu'il lui impose, lui assurera ]a fortune qu'à l'abri de la protection seule peuvent con^ quérir ses efforts.

a® La protection déifeloppe une grande population robuste et intelligente.

Ainsi que nous l'avons déjà démontré, c'est ]a protection qui procure du travail aux bras inoccupés et aux intelligences non cultivées ; le libre échange, au contraire, entraine les chômages ou l'émigration.

C'est donc le système protecteur qui augmente principalement la population, qui l'empêché de s'énerver, de s'abrutir; c'est le travail qui fortifie; enfin , c'est l'infinie variation des industries qui stimule les intelligences, et qui répand l'instruction et l'éducation dans tontes les classes de la so-

ciété.

La protection contribue encore à fournir :

3** Une armée de terre et de mer exercée; car les soldats robustes et intelligents profiteront mieux et plus promptement de l'instruction militaire, et fourniront de meilleurs et de plus nombreux officiers.

4^ Fortifications i armes et vaisseaux.

Une grande industrie indigène est, plus que toute autre cause, capable de venir en aide aux travaux qui se rattachent à ces trois grands moyens de guerre; en eflet, plus un pays possède d'ingénieurs et d'ouvriers habiles dans touâ les métiers, plus il a de facilité pour perfectionner son système de fortifications, sa marine et ses arsenaux.

Aujourd'hui que les machines jouent un si grand rôle par leur application non-seulement à Findustrie, mais encore à Fart militaire, il est de la plus haute importance pour un État de posséder de vastes ateliers de construction, et davoir une fahrication de machines très-etendue.

Cependant il faut observer qu'un État n'aura jamais une grande fabrication de machines s'il ne possède une grande industrie; et il ne s'agit pas ici d'une ou de deux industries, mais il lui faudra pour ainsi dire toutes les industries; car non-seulement cette grande réunion de diverses fabrications est nécessaire pour assurer le travail de construction, mais elle exerce encore considérablement le génie inventif des constructeurs, par suite de la grande variété d'objets qui réclament leur concours.

On aurait encore tort de s'imaginer qu'il suffît au gouvernement de créer des manufactures de machines à vapeur, à l'instar des manufactures d'armes qu'il possède, pour être en mesure de répondre aux éventualités d'une guerre. Non, car la fabrication de ces machines est tellement compliquée, qu'il serait impossible de la perfectionner convenablement, et de rester à la hauteur de cette industrie vis-à-vis d'autres pays, si elle se trouvait réduite chez nous à un petit nombre d'établissements.

Il est un fait certain, qu'aucun peuple du monde ne fabrique d'aussi bonnes armes que la France. Grâce à l'intelligente direction du corps d'artillerie qui préside à cette fabrication, les fines lames de

Tolède et de Solingen ue sont plus eu état de soutenir la comparaison avec nos briquets d'infanterie. On ne peut se faire une idée des soins apportés chez nous à la fabrication des armes, et de la sûreté qu'elles présentent après un contrôle d'une sévérité incroyable.

Observons cependant que c'est un simple armurier qui a ajouté au fusil son plus grand perfectionnement actuel : la percussion.

En considérant maintenant l'énorme différence qui existe entre un fusil et une machine à vapeur, on reconnaîtra facilement qu'il faut plus qu'un établissement d'Indret pour suivre et introduire les perfectionnements dont cette machine est susceptible.

Quelque distingués que soient les hommes qui dirigent ces établissements, celte lâche serait audessus de leurs forces; et il faut absolument une industrie grande et développée afin que le gouvernement puisse être assuré d'y trouver ce dont il peut avoir besoin.

C'est ici le cas d'appuyer fortement sur la nécessité qui nous commande de posséder une grande fabrication de fer, afin de ne pas être à la merci de l'étranger en ce qui concerne un produit aussi indispensable à la sûrelé de TÉlat. Nous devons surtout nous attacher à la conservation de la fabrication du fer au bois qui donne le meilleur fer pour nos machines et nos armes. Cette circonstance vaut même souvent à nos machines la supériorité siu* celles des Anglais, qui font emploi du fer à la

houille , dont la qualité est, pour bien des objets, inférieure à celle de nos fers au bois.

On nous objecterait sans aucun fondement : A quoi bon avoir la fabrication du fer, quand nous n'aidons non plus celle du bronze , du plomb ni du salpêtre, qui sont également nécessaires à notre défense militaire? Si le cuivre, le plomb et le salpêtre nous sont nécessaires pour la guerre , ils le sont toutefois à un moindre degré que le fer, et il nous est plus facile de nous les procurer que ce dernier.

Car nous tirons le cuivre non-seulement de la Russie , mais encore du Brésil , du Chili , du Mexique, des Étals-Unis, de la Suède , de TAllemagne , delà Belgique, de l'Angleterre, delà Turquie, de l'Italie, de nos colonies la Martinique et la Guadeloupe, et même de l'Algérie.

Indépendamment de l'Espagne, le plomb nous vient encore de l'Angleterre, de la Saxe , du Hanovre, de l'Autriche , de l'Italie, du Chili, des États- Unis et de la Guadeloupe. Nous en produisons nous-mêmes environ 6,000 quintaux métriques par an.

Quant au salpêtre, nitrate de potasse, ces produits nous sont fournis par l'Italie, l'Allemagne, les Indes et l'Amérique ; et , en cas de besoin , la Fi'ance peut les fabriquer elle-même.

Dans tous les cas, si, sous ces trois rapports, nous sommes plus ou moins tributaires de l'étranger, nous ne voyons pas que ce soit là une raison de nous mettre dans sa dépendance en ce qui con-

cerne le fer^ qui est le produit le plus indispensable.

Nous avons sous les yeux une brochure publiée par le comité de salut public, dans laquelle il fait un appel à tous les ouvriers en fer pour s'occuper de la fabrication des aciers, dont l'importance est cependant bien moindre en vue de la guerre que celle du fer.

«L'acier nous manque, est-il dit, l'acier qui « doit servir à fabriquer les armes dont chaque cire toyen doit se servir pour terminer enfin la lutte « de la liberté contre l'esclavage.

«Jusqu'à présent des relations amicales avec nos ce voisins et surtout les entraves qui faisaient lance guir notre industrie, nous ont fait négliger la « fabrication de l'acier.. L'Angleterre et l'Allemagne t en fournissaient à la plus grande partie de nos « besoins ; mais les despotes de l'Angleterre et de «l'Allemagne ont rompu tout commerce avec « nous.

«Eh bien , faisons notre acier! »

Faisons notre acier! c'est très-facile à dire; mais la fabrication de l'acier, de même que celle des fers, ne s'improvise pas. Un État doit donc veillera maintenir les industries qui contribuent à sa sûreté : autrement, le cas échéant, il sera pris au dépourvu.

5 II nous reste encore à parler d'une autre condition de la puissance d'un État, savoir, de t abondance des produits et de F argent.

C'est encore la protection qui non-seulement

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pousse à la production manufacturière , mais favorise encore essentiellement la production agricole, ou celle des vivres. Cest encore elle qui attire les capitaux, qui leur imprime une vive circulation, et répand, en distribuant des gains nombreux, le nu* mëraire dans le pays.

Le contenu de ce paragraphe nous fait donc voir que la protection a pour résultat de rassembler dans PÉtat des éléments de puissance contre les éventualités de la guerre j en exerçant une influence salutaire sur le caractère national^ sur la popula^ tion , sur f armée , sur notre système de défense^ soit sur terre ^ soit sur mer y et sur nos approvisionnements de toute nature,

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