‹ Libre échange et protectionChapitre 2 sur 21 · G. GOLDENBERG · texte numérisé non relu

G. GOLDENBERG

Zornhoff, près Saverne, le 8 janvier 1K47.

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INTÉRÊTS DE l'aNGLETERRE.

Depuis les dernières réformes du système de douanes anglais , la question de la liberté du commerce a été vivement agitée en France , et a donné lieu à deux grandes associât ions, dont l'une a pour but de défendre, et l'autre d'attaquer cette liberté»

Les libres échangistes reprochent à leurs adversaires le peu d'importance que ces derniers accordent à la science de l'économie politique, et les accusent de s'enrichir au détriment du pays, qui ne peut manquer d'être ruiné par le système de protection actuel.

Les protectionnistes , au contraire , soutiennent que les partisans de la liberté commerciale se laissent entraîner par des théories chimériques, qui leur font méconnaître les vrais intérêts de la

FrMice, et donf la mise en pratique ne tournerait qu'au profit de l'étranger.

Cependant nous voyons figurer à la tête de ces deux associations des hommes d'un caractère très-honorabie, occupant un rang élevë dans la société, et qui se recommandent autant par le talent et le savoir que par leur amour sincère de la patrie.

Chaque parti apporte dans la discussion une manière de voir exclusive, et argumente avec passion; il en résulte une grande difficulté de s'entendre et d'éclaircir cette question.

Comme la matière est intimement liée aux intérêts généraux de la France, et que la bonne solution des questions qui s'y rattachent exerce la plus haute influence sur la force et la prospérité du pays , nous pensons qu'il est du devoir de chacun d'apporter à cette discussion le tribut de ses observations.

Loin de nous la pensée de vouloir résoudre ce problème important et difficile ; mais au moins apporterons-nous dans son examen une impartialité complète, condition indispensable de toutes les recherches qui ont pour but de découvrir la vérité.

Nous entrerons à cet effet dans les développements qui suivent :

L'agriculture a été la première industrie de l'homme; car, de tous les besoins, le plus impératif est celui de se nourrir ; mais d'autres exigences ne pouvaient tarder à se faire jour, et comme il existe une grande différence entre la force, les capacités

GONSIDÉRATIOMS GÉMÉRALES. • 3

et les goûts des hommes, il en fbt de mémt de leurs occupatious. Cette diversité ^ facultës, et par conséquent de travail, établit entre les hommes UDt dépendance réciproque, qui fut le ciment de la société et Torigine du commerce. Aussi longtemps que les besoins se renfermèrent dans le cercle du strict nécessaire, les échanges purent s'opéi^r directement; mais quand les progrès de la civilisation eurent engendré des exigences plus variées^ réchange direct devint trop difficile et trop compliqué, et il fallut recourir à des intermédiaires ou à des marchands; c'est ainsi que l'histoire du commerce est également celle de la civilisation.

L'état commercial des temps anciens était bien imparfait, parce qu'il n'existait point de routes, de navires, ni d'autres moyens de communication ; et.il se passa bien du temps avant qu'il pût se former des États dans lesquels le commerce fût dominant.

Ce sont les Phéniciens qui, les premiers, organisèrent le commerce; et l'histoire nous dit avec quelle hardiesse ils ont utilisé des moyens de transport imparfaits pour échanger au loin leurs produits, et avec quelle intelligence ils savaient conserver et développer ces ressources qui leur donnaient la richesse.

Carthage hérita de leur esprit mercantile et de leur prospérité ; mais depuis la destruction de cette république, nous ne rencontrons de longtemps plus un peuple commerçant qui se soit acquis une grande prépondérance.

4' CHÀPITBE I.

O n'est qu'en laoo que Venise nous donne de nouveau l'exemple d'un État riche et puissant par son commerce; et cette ville de palais^ quoique bien en décadence ^ étonne encore aujourd'hui par les brillants vestiges de son passé.

k côté de Venise, l'on vit alors s'élever, nonseulement d'auti*es républiques italiennes, mais en«core la Hanse, qui^un siècle plus tard, en i3649 comptait soixante-quati'e villes, et marquait parmi les puissances de^l'époque.

A la fin du xv* siècle, les découvertes de. Christophe Colomb et de Vasco de Gama portèrent un coup funeste au commerce et à la prospérité des républiques italiennes : les Portugais s'enrichirent de leurs dépouilles, mais succoml>èrent à leur tour sous la puissance rivale de la Hollande^ dont le développement remonte vers le milieu du xvt^ siècle; enfin, XAngleierrCy sous le règne d'Elisabeth , jeta les fondements de ce grand pouvoir qu'elle possède eticore aujourd'hui.

Ce court résumé nous démontre que les peuples éclairés sur leurs propres intérêts se sont appliqués de tout temps à faire fleurir le commerce, pour se créer ainsi des sources de prospérité et de richesse; leurs efforts, dans ce but, ont souvent fait naître entre eux des conflits, l'un disputant à l'autre les avantages qui faisaient l'objet de leur jalousie. Mais le peuple anglais est sans contredit celui qui, entre tous, a déployé dans ces luttes le plus d'intelligence et de persévérance.

Déjà, sous le règne d'Elisabeth, les Anglais com-

prenaient tous les avantages qu'ils i^élireraîeqt de la création et de la proispérité d'une industrîe indigène, et les lois prohibitives qu'ils ont décréiéeb nous prouvent qu'ils craignaient de ne pas atteindre leur but par le libre échange.

C'est ainsi qu'on décréta des lois sur l'organi-^ salion de l'industrie indigène : l'entrée des produits manufacturés étrangers fut sévèrement prohibée , tandis qu'on favorisa celle des matières premières que l'Angleterre ne possédait pas.

Quant aux matières premières indigènes, leur sortie fut l'objet d'une prohibition absolue : par exemple, la tentative d'exporter une brebis fut taxée comme t^rime capital.

I^a sollicitude du gouvernement anglais pour les manufacturiers ne se borna pas aux débouchés assurés par la consommation des vivants : un acte du parlement, de 1678, prescrivit que les morts mêmes fussent revélus d'un vêtement de laine.

Depuis cette époque , l'Angleterre est restée fidèle à ce système; et à force de protéger et de prohiber, elle a développé de jour en jour son industrie et son commerce. C'est avec une rare sagacité qu'elle savait découvrir et mettre à profit les côtés faibles de ses advei'saires, ne reculant devant aur cun moyen pour s'agrandira leurs dépens.

C'est ainsi que l'acte de navigation porta juu coup funeste à la Hollande , qui était alors la ^eule rivale des Anglais et le grand entrepôt de toutes les marchandises de l'Europe; nous n'avons qu'à citer les principales dispositions de cet actç l^isr

latif, pour démontrer combien l'Angleterre était animée par un esprit prohibitif et exclusif envers les autres nations :

« 1^ Il est défendu à tous bâtiments dont les <c propriétaires, raattresj, et les trois quarts de Té- «( quipage ne sont pas sujets de la Grande-Bretagne, « de commercer dans les établissements et colooc nies de la Grande-Bretagne, ou de faire le cabotage « sur les côtes de la Grande-Bretagne , sous peine <K de confiscation du bâtiment et de la cargaison.

a a^ Un grand nombre d'articles d'importation, « et surtout ceux de grand encombrement, ne peutf vent être amenés dans les ports de la Grandece Bretagne, que dans des bâtiments tels que ceux <c permis par l'article ci-dessus , ou dans des bâti- « ments du pays où sont produits les marchandises oc importées , et desquels les propriétaires , maîtres « et trois quarts de l'équipage, seraient de ce même u pays; et encore, quand c'est dans des bâtiments <K de cette dernière sorte qu'elles sont imposées, « elles sont sujettes au double du droit dû par les a marchandises étrangères. Si elles sont importées « dans des bâtiments de tout autre pays, la peine <( est de la confiscation du vaisseau et de sa carce gaison.

(( 3^ Un grand nombre d'articles d'importation, « et surtout ceux de grand encombrement, ne peu- « vent être importés, même dans des bâtiments « de la Grande-Bretagne , de tout autre pays que « de cehii qui les produit , et cela sous peine de « confiscation du bâtiment et de la cargaison. )>

CONSlDtmATlONS GÉNÉRALES. 7

Ces persécutions de rAngleterre contre le commerce de la Hollande ne cessèrent que lorsque cette dernière fut réduite à l'impuissance.

Vous voyons donc l'Angleterre arriver au premier rang parmi les États commerciaux et industriels , grâce à un système efficace de protection qu'elle mit en pratique avec une persévérance qui ne se démentit point durant deux siècles; mais là ne se bornèrent pas ses efforts, et pour ajouter à son industrie et à son commerce un autre élément de richesse, elle fit tout pour faire fleurir son agriculture, qu'elle entoura de puissants encouragements, en payant pendant un certain temps des primes de sortie de blé, dont le chiffre s'élevait par an de cinq à six millions de francs.

Cet esprit de protection fut même poussé à un tel point, qu'en i8i5 le parlement décréta une loi qui défendit l'entrée du froment, à moins qu'il ne se vendit en Angleterre au delà de 35 francs l'hectolitre.

Aussi longtemps que l'industrie britannique domina exclusivement sur les marchés du monde et que les ouvriers gagnèrent de forts salaires, ces derniers purent payer ces prix élevés.

Mais l'histoire d'Angleteire devait servir d'enseignement à d'autres peuples: la France, l'Allemagne, la Russie, l'Amérique, sentirent à leur tour le besoin de protéger l'industrie indigène, et les progrès manufacturiers de. ces divers États commencèrent à inquiéter l'industrie. anglaise, surtout en ce qui concerne b question de la main-d'œuvre,

qui est plus chère en Angleterre qu'ailleurs y en raison du prix plus ^evé du pain.

Les fabricants anglais, voyant leur c6té faible, se sont alors ligués pour obtenir Tabolition de la loi sur les céréales , parce que cette mesure devait , en baissant le prix des aliments , opérer une réduction de la main-d'œuvre.

Leurs efforts ne sont pas restés stériles , et c'est dans le courant de cette année qu'ils ont réussi à faire abolir cette loi.

Cette circonstance peut servir à faire apprécier le patriotisme et le bon jugement des Anglais. L'a* ristocratie anglaise a cédé à point, bien différente en cela de la noblesse française, qui, par une résistance inopportune , a tout perdu.

Du reste, si le lord terrier fait aujourd'hui le sacrifice d'une forte partie de son revenu pour donner une nouvelle force à l'industrie de son pays , sa résignation lui fait conserver le prestige de son ancien nom , et il a du reste l'espoir que l'avenir lui fournira des dédommagements , surtout si l'on considère que la consommation des vingt-cinq millions qui forment la population de la Grande- Bretagne, absorbe pour deux cent quatre*vingt millions livres sterling de pommes de teiTe , légumes, fruits, bestiaux, et que la production anglaise eu céréales ne monte qu'à quarante millions livres sterling. Comme l'augmentation de production manufacturière fait nécessairement supposer celle de la population |;énérale , les terrains cultivés aujourd'hui en céréales pourront donc facilement offrir

G0NS1DÉRÀT10M8 GÉNÉRALES.

plus lard des débouchés pour la culture des pommes de terre, légumes, etc., etc. De cette manière, il n'y aurait que changement de culture, et Tangmeiïtation de la population sera même en état de faire hausser le prix de toutes ces plantes, qui demandent à être produites par le pays même.

Cet acte législatif, qui a principalement en vue la réduction des droits sur les céréales, car les autres changements douaniers sont beaucoup moins importants, s'est accompli non sans avoir eu un grand retentissement dans le monde civilisé: il fut l'objet de nombreuses interprétations, exerça une in-^ fluence contagieuse sur beaucoup d'esprits, et donna lieu chei^ nous aux luttes vives et passion^ nées entre le principe de )a liberté commerciale et celui de la protection.

Nos libres échangistes s'appuient dé l'exempte de l'Angleterre pour demander à grands cris la liberté du commerce.

Il existe cependant des différences radicales qu'il impolie de relever; et le rôle joué par les parties intéressées dans les deux pays est on ne peut plus contradictoire.

C'est ainsi que les fabricants anglais ont pris l'initiative pour attaquer la protection , tandis qu'en France ce sont au contraire les «manufacturiers qui la défendent; cette contradiction prouve jusqu'à l'évidence que les intérêts industriels des deux pays ne sont nullement idetitiques.

Afin de mieux apprécier la grande mesure prise par l'Angleterre , il convient d'examiner sa situa^

tîon vis-à*^s des autres puissances, sans entrer pour le moment dans plus de détails sur sa prépondérance commerciale et industrielle , puisque nous aurons occasion d'y revenir ; nous pensons qu'il suffit de citer à ce sujet les paroles concluantes d'un homme d'État anglais.

Voici comment M. Robert Peel s'est exprimé dans la séance du 16 février dernier, pour justifier devant le parlement ses mesures de réforme :

<c Apprécions bien , Messieurs , les avantages que « la Providence nous a accordés ; considérons notre a position géographique. Situés sur les limites de V l'Europe occidentale, nous formons le point d'u- (c nion entre le nord de l'Europe et le continent de «l'Amérique; les progrès de la navigation nous « ont rapprochés de dix journées et de Saint-Pé- « tersboui^ à notre droite. et de New-York à notre <c gauche. Ne perdons pas de vue les trésors dont « la nature nous a dotés , la force et la puissance «de nos manufactures, la richesse de nos mines « de fer et de nos houillères. Notre capital dépasse «dix fois le capital de quelque J Etat que ce soit. « Considérons encore l'adresse et l'énergie innées a à la nation anglaise, les avantages d'une consti- « tution libérale. La presse anglaise n'a point d'en- « t raves , et notre régime politique nous donne. la a liberté et ne nous donne pas la licence. Considéc( rons tous ces biens , et certes alors nous ne crainj « drons plus la concurrence de l'étranger. »

Telles sont les paroles de M. Peel , et ces paroles sont dignes de foi; car cet homme d'État est trop

boD Anglais pour agir jamais à la légèref il D*a proche aux réformes qu*après mûre réflexion^ et il se serait bien gardé de compromettre Tindustrie et le commerce , qui font la prospérité de son pays.

Il y aurait vraiment trop de bonté à s'imaginer que les Anglais sont entrés dans ces réformes douanières libérales, mus par un sentiment de générosité envers les autres peuples. Us n'ont été guidés que par leur propre intérêt, et ils espèrent que leur exemple sera suivi.

M. Peel ne cache pas, du reste, cette espérance dans son discours du a8 janvier. « J'aime à croire, V dit-il , que V essai que je propose aura un plein « succès ; soyez certains que votre exemple, si vous «t persévérez, aura du retentissement, et que la voie « dans laquelle vous allez entrer sera suivie par les ce nations étrangères.

A Le tarif protecteur une fois abaissé en Angle- «( terre , notre exemple , dis-je , sera suivi, non pas «( peut-être par les gouvernements de toutes les na- « tions , mais par celles d'entre elles qui consbm- « ment les marchandises fortement taxées. Les « nations consommatrices forment un corps nomabreux;et, coroplez bien sur ce fait, le peuple fi- ;; 4 «( nira toujours par triompher des bureaux de com- « merce et des tarifs douaniers. »

Maintenant, il ne faut pas perdre de vue que l'objet principal de la réforme douanière, le seul point important , et presque le seul qui ait rencontré une opposition sérieuse, était l'abolition de la loi sur les céréales; et, ainsi que nous l'avons déjà dit^

12' CHAPITRI 1.

cette abolition était une nécessité , et pour ainsi dire une question de vie et de mort pour l'industrie anglaise. Depub longtemps les hommes versés dans les affaires prévoyaient cette mesure , qui imprimera sans nul doute un nouvel essor à la prospérité industrielle de ce pays.

Eh effet/ l'excessive cherté des vivres en Angleterre élevait la main-<i'œuyre à un taux exorbitant, et cette circonstance profitait à d'autres pays. C'est ainsi que l'Allemagne achetait des fils anglais et en tissait des bas qu'elle pouvait vendre en concurrence avec les produits anglais , parce que sa maind'œuvre est beaucoup plus modérée. Il en tétait de même d'autres fabrîcatious ; et comme les Anglais se trouvaient de jour en jour plus menacés , il fallait à tout prix appliquer un remède énergique à une situation pleine de dangers.

L'adoption de la nouvelle loi était le rénEiède le plus efficace. Cette mesure avait sans doute au^si son mauvais côté; en effet, elle devait compro*mettre^au moins pour le moment, l'agriculture, qui se voyait privée d'une protection dont elle avait besoin. Mais concilier ces deux intérêts était à ce qu'il parait chose impossible : il fallait du pain moins cher, pour travailler à meilleur marché , et sauver ainsi l'Angleterre de la décadence ; ce qui fit que le bien de l'agriculture fut sacrifié à des considérations plus importantes.

La lutte fut vive et acharaée, l'histoire de la ligue contre les céréales en fait foi ; et quand nous voyons des fabricants souscrire pour vingt-cinq et

CONSIDÉRATIONS OÉNÉHALES. 13

trente mille francs, ce fait nous donne la mesure de rintérét puissant que chacun portait à ces d^ bats.

Il est impossible de parler de la ligue sans parler de M. Cobden, qui en est pour ainsi dire la personniOcation. Ce champion distingué du libre échange peut revendiquer une lai^e part dans l'honneur du succès. Les services éminents qu'il a rendus à sa cause et l'intelligence qu'il a déployée dans cette lutte, lui ont valu, de la part des autres fabricants, un don de deux millions et demi francs, justement mérité, si l'on considère que c'est à ses efforts éner^ giques que l'Angleterre doit en grande partie l'adop» tion de la loi sur les céréales.

Aussi longtemps que le zèle de M. Cobden s'est borné à provoquer des réformes dans son pays, il n'y a eu que de justes éloges à lui donner. Mais de^ puis que M. Cobden a franchi les mers pour prêcher à toutes les nations les doctrines du libre échange et de l'union commerciale, la pureté de ses in-* tentions fraternelles peut être griindément mise en suspicion : car en examinant bien , il sera facile de reconnaître le patriote anglais sbus le costume du philanthrope.

Évidemment, l'Angleterre a un puissant intérêt à nbus voir entrer dans les voies du libre échange ; les démarches de M* Cobden et les efforts qu'il fait pour provoquer chez nous des réformes douanières ne doivent être accueillies qu'avec une juste défiance. N'oublions pas que c'est un apôtre anglais qui nous prêche la morale économique; et,

au lieu de nous laisser attendrir à de beaux discours, faisons d'abord nos réflexions, et soyons, comme M. Cobden , avant tout , de noire pays.

Nous avons fait observer aue la question des céréales formait Tobjet principal de la loi douanière anglaise.

A côté de celle grande mesure , quel est le sens des autres réformes?

Ces réformes sont presque toutes conçues dans l'intérêt de l'Angleterre , et n'oflriront qu'un mince profit aux autres peuples.

L'entrée des matières premières est généralement affranchie de tout droit Ces dispositions sont tout à l'avantage des fabricants de matières ouvrées , qui^ a ut rement, auraient risqué de perdre leur commerce extérieur ; et l'on sait que ce commerce est beapcoup plus important pour l'Angleterre que le coinmerce intérieur. Les marchandises qui payaient vingt à trente pour cent sont réduitesà dix et quinze poiir cent,, mais, ne l'oublions pas , après réduc* tion des matières premières. Un tel état de choses pouvait être facilement accepté par les fabricants; car, évidemment, ils puiseront dans les réductions . sur les matières premières et sur les céréales de nouvelles forces pour maintenir leur supériorité.

Il est cependant beaucoup de produits qui payent encore des droits de vingt à trente pour cent; les fruits secs, le cidre, le vinaigre, les œufs, etc., etc., restent taxés bien plus haut. L'eau-de-vie est même encore imposée, selon sa qualité, de cinq cents à mille pour cent. Le vin reste maintenu à. un droit

d'eùviron i f. 5oc. la bouteille; ei réiéyalion de celte taxe n'est certainemetil pas uue mesure financière et politique y ainsi que le banquet de Bordeaux nous rapprend; mais elle a pour motif de J prot^er la fabrication de la bière.

Dans le grand nombre d'articles réduits, il peut, à la vérité , s'en trouver quelques-uns qui nous présenteront des avantages, tels que les verres et les papiers peints; mais il fallait bien faire un sacrifice quelconque, pour justifier les espérances que M. Peel a exprimées au parlement , en lui prédisant l'imitation des autres peuples dans la voie de liberté de commerce. Toutefois, les cadeaux de l'Angleterre sont clair-semés; dans son nouveau \ tarif, elle s'est mise peu en frais pour engager les autres nations à suivre son exemple. \

Ainsi que nous l'avons vu, la plupart des changements lui profiteront presque en entier ; les quelques bribes qu'elle abandonne à d'autres États leur feront faire de maigres repas; et en adoptant ces réformes, elle ne se sera nullement compromise. Cela résulte encore clairement de l'exposé de M. Peel lili-méme, loi*squ'il dit:

<r Malgré l'augmentation des droits imposés sur r< vos produits manufacturés par les autres pays, « le chiffre de vos exportations s'est certainement a élevé sur le marché étranger; vous avez défié vos a concurrents, vous avez fini par les exclure, et, en a dépit de leurs tarifs protecteurs, vous les avez « battus sur leur propre terrain. »

En définitive, après avoir acquis une position

ligence de rhomme puisse revendiquer une cer^ taine part de mérite à une récolte, il n'en est pas moins vrai que c'est la nature qui se chaîne de la plus grande partie du travail. Le terrain industriel, au contraire, est tout à fait artificiel, et sa bonne culture dépend uniquement des soins et du génie de l'homme; il demande à être longtemps préparé; il est plus lent à porter des fruits.

L'industrie manufacturière, surtout dans les commencements, a besoin de protection. 11 faut que le gouvernement l'entoure de tous ses soins pour qu'elle puisse se développer avec sécuitté.

Ces raisons n'ont été bien senties en France que sous le règne de Henri IV, par Sully. C'est lui qui le premier a accordé une certaine protection aux manufactures.

Colbert lui succéda dans ces plans d'organisation de l'industrie. Ce grand homme d'État reconnut trop bien les avantages que les Anglais retiraient de la protection, pour ne pas s'empresser de suivre le même système.

Il ne serait pas exact de prétendre que Colbert n'a^pas cherché à protéger l'industrie, et que les droits qu'il a établis aient été purement fiscaux. Bien au contraire, tout son désir était de voir l'industrie répandue sur tous les points de la France. C'est ainsi que , pour l'attirer dans les Vosges, il accorda à nos verreries et à nos forges de fer des affectations de bois très-considérables, qui aujourd'hui, quoique très-restreintes, donnent encore à

CONSIDÉRATIONS GfiNÉRAUBS. 19

elle, ce régime a été d'autaut plus efficace , que Fisolement du territoire y rendait la contrebande plus difficile. Chez nous, |iu contraire, la surveillance des frontières n'a jamais pu être aussi complète, par suite des guerres continuelles qui agitaient le continent, et dont TAngleterre retirait le plus grand profit; car si nous la voyons s'im^ niiscer souvent dans ces guerres d'une manière soit directe, soit indirecte, il est permis de croire qu'elle n'agissait pas ainsi sans y trouver son intérêt.

Aussi faut-il s'étonner de l'aveuglement des puissances continentales, qui ne voyaient pas qu'en se déchirant mutuellement et en ruinant réciproquement leur commerce et leur industrie, elles ne travaillaient que pour le plus grand bien de l'Angleterre, et pour lui donner peu à peu cette supériorité dont elle est investie aujourd'hui, et qu'elle fait sentir à tous au moindre motif d'inquiétude, voir même à l'occasion d'un mariage.

Instruits par les leçons du passé, nous avons fini par reconnaître les suites funestes des fautes commises par nos ancêtres , et les peuples commencent à entrer dans une meilleure voie , qui leur donnera sans aucun doute la prospérité et Tindépendance auxquelles ils ont droit.

Cet état de choses ne fait probablement pas le compte de l'Angleterre, car elle aussi s'aperçoit que la paix constante et les efforts de l'industrie développent sur le continent le bien-être, l'intel ligence et l'amour du travail. Elle commence à s'inquiéter de l'avenir de son commerce et de son

nu, si nous n'y avions été encouragé par plusieurs motifs.

i^ Les économistes eux-mêmes avouent que leur science est encore dans l'enfance.

2^ La matière est excessivement vaste et compliquées et rend les omissions très-faciles, et cependant l'omission à ce sujet est souvent synonyme d'erreur.

^o p^i» suite de nos connaissances pratiques , nous parviendrons peut-être à jeter quelque jour sur cette question, qui est loin d'avoir été envisagée sous toutes ses faces.

i)eaucoup trop beau pour être possible dans ce inonde.

Donner une définition nette et précise du libre échange , serait fort embarrassant; car cette définition subit toutes les variantes qui résultent de la diversité des vues et des opinions, et peut-être des intérêts de chaque libre échangiste.

C'est ainsi que tel partisan du libre échange se prononcera pour la liberté illimitée du commerce, c'est-à-dire la suppression complète des douanes , tel autre maintiendra un léger droit à titre de droit fiscal , etc., etc. *

D'autres encore se réserveront des exceptions à leur système, et, tout en avouant le principe,ajourneront dans certains iâs l'opportunité de son application, ainsi que cela a été dit dans la séance du 29 septembre, à propos des privilèges du pavillon national. L'opinion de ces derniers est , sans aucun doute, la plus sage, parce qu'elle ne renferme rien d'absolu.

Si elle ne prouve que peu en faveur de la généralité du principe, elle témoigne du moins en faveur du jugement de ceux qui font ce raisonnement; car ils admettent qu'il faut avant tout mesurer la valeur du principe , non en lui-même ,^mais d'après la possibilité de son application.

S'il existe quelques divergences dans les principes mêmes émis par les libres échangistes, il en existe également sur la manière de mettre ces principes à exécution.

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