INTÉRIEUR
Le marché intérieur resterait-il autant qiiil Vest maintenant le partage de la production indigène?
\jà. liberlë de commerce serait ou illimitée, en abolissant les douanes, ou bien limitée, en maintenant certains droits de douanes purement fiscaux.
Dans cette dernière hypothèse , nous devons croire que ces droits n'offriraient plus une protection suffisante à l'industrie; car, s'il en était autrement, et s'ils lui présentaient d'aussi fortes garanties pour conserverie marché intérieur que sous le régime actuel, il n'y aurait à faire aucune objection.
Enlever à l'industrie sa protection , ou rendre cette protection insuffisante, ce sont deux questions qui n'en forment, à vrai dire , qu'une , et qui doivent être traitées en même temps.
Le mal peut être plus ou moins grand dans un cas que dans l'autre, mais c'est le même mal, et dans les deux cas il existe.
Afin d'apprécier les conséquences d'une lutte que notre industrie aurait à soutenir sans l'appui de tarifs protecteurs, il importe de consulter les forces de nos concurrents, cela est rationnel; car
tout général, avant de livrer bataille, s'enquerra des forces ennemies, pour ne pas risquer au jeu du hasard la vie et l'iionneur de ses soldats, et Findëpendance de son pays.
Rechercher tous les concurrents possibles en fait d'industrie, ce serait dépasser les bornes que nous nous sommes posées; cela est malheureuse-
U est inutile de répéter ce qui a été dit tant de fois quant à Findustrie du fer ; car il est trop évident pour tout le monde que le régime de liberté commerciale aurait pour effet de combler toutes nos mines et de réduire au silence tous nos marteaux de forges.
Les autres fabrications que nous avons citées ne seraient pas plus heureuses.
Car là encore nous trouverions dans les Anglais des concurrents acharnés , surtout pour les fabrications où le concours des machines est plus important que celui des bras. L'Angleterre possède en ce genre d'industrie, comme du reste en bien d'autres, des établissements gigantesques, soutenus par de puissants capitaux.
C'est une production énorme qu'elle a créée, production secondée par les débouchés immenses que lui offrent ses nombreuses et riches colonies , ^ par ceux qu'elle a su trouver en tous pays.
li faudrait nier la lumière du jour, pour ne pas avouer notre infériorité sous tous ces rapports.
Les fondations de l'industrie anglaise sont séculaires ; la nôtre n'a joui d'une vraie protection que depuis trente ans à peine : d'après les progrès réalisés, on peut compter sans doute sur les plus belles chances de succès futurs; mais on ne coupe pas les racines d'un arbre pour favoriser sa croissance. Pour développer notre industrie , il ne faut pas lui donner un coup mortel en l'exposant aux invasions britanniques.
La production anglaise ne manquerait pas de dé-
border. Ed effet. dIus une oroduclioii en harmonie
Nous ajouterons une autre considération : c'est que, pour bien des articles, le prestige du nom anglais existe encore chez le consommateur fran^ çais ; malgré de nombreux efforts, ce prestige n'est pas entièrement détixiit, et il se réveillerait plus que jamais, si l'on donnait des facilités à l'entrée des produits anglais. Les fabricants anglais, en vue d'amorcer une aussi belle consommation que celle de la France, feraient tout leur possible pour procurer à leur nom un nouveau relief, car un peuple qui vend pour ainsi dire à tous les peu* pies du globe, peut facilement, dans une circons* tance donnée, faire un triage de ses meilleurs produits, sans risquer les débouchés des autres, et sans qu'il lui en coûte des sacrifices trop considérables.
11 résulte de ce qui précède que nos plus belles industries seraient compromises par la concurrence anglaise. Fussions-nous même dans des conditions égales aux Anglais , nous ne pourrions les empé^ cher d'entamer notre propre marché, et telle fabrique française qui, dans l'état actuel des choses, a à lutter contre dix ou vingt concurrents français, se trouverait encore en présence de tous les concurrents étrangers possibles; et ces concurrents pourraient lutter avec d'autant plus d'avantages contre elle, que le libre échange donnerait un nouvel élé^ ment de puissance à leur production, par suite d'un surcroît de placement de leurs prodgits sur le marché de France. Un exemple le prouvera : Si un fabricant anglais vend aujourd'hui pour un million.
et s'il gagne vingt pour cent sur ce million pour frais de fabrication et frais généraux , et dix pour cent pour intérêts et bénéfices , il est certain que lorsqu'il peut fabriquer pour un demi-million en sus, les frais ne seront plus que moitié sur cet excédant. Il épargnera même des intérêts, et pourra se contenter, sur les cinq cent mille francs d'excédant de vente y de la moitié ou du quart du bénéfice qu'il fait sur le million; il lui sera donc facile de placer ce surplus de vente à dix pour cent meilleur marché que le million, tout en trouvant encore chaque année un plus grand bénéfice sur le total de ses affaires.
Et cependant il peut souvent suffire d'un abaissement de cinq pour cent sur les prix actuels , pour forcer le fabricant français de fermer son établissement.
Il est donc clair que, si même toutes les autres conditions étaient égales, la considération ci-dessus sera toute en faveur de l'étranger.
Nous avons vu quels doivent être nos motifs de crainte contre l'Angleterre, et en les résumant nous reconnaîtrons sa supériorité sur nous par les causes suivantes :
Établissements plus grands et plus développés que les nôtres, capitaux plus puissants, expérience plus ancienne de l'industrie , débouchés plus vastes que leur procure le commerce du monde, marine colossale, voies de communication plus perfectionnées, colonies plus étendues, position géographique plus forte, et par conséquent plus favorable
à la tranquillité de leur industrie, enfin, esprit comoiercial et génie industriel développés au plus haut point.
Nous ne pensons pas trouver de contradicteurs dans ces assertions; et cependant, si elles sont vraies, la meilleure partie de notre industrie aura, sous le régime de la liberté commerciale, perdu son procès.
En tournant n.os regards vers l'Allemagne, nous devons examiner quels sont de ce côté les éléments qui pourraient devenir des motifs de dangereuse concun'ence.
C'est la main-d'œuvre meilleur marché. Et pour aller de suite au-devant de toute objection , nous devons signaler la cause principale de ce meilleur marché de la main-d'œuvre allemande. Elle réside dans le caractère même de l'Allemand, qui est très^ réfléchi, persévérant, patient, ti*anquille, sachant au besoin se contenter de peu.
Ces traits caractéristiques exercent une grande influence sur la manière de vivre et de se conduire de l'ouvrier allemand ; ses goûts et ses prétentions sont modérés, son genre de vie trèssimple et très-peu dispendieux. Il y a sous tous ces rapports d'énormes différences entre l'ouvrier alle,mand et l'ouvrier français, différences qui tirent leur source des contrastes entre les caractères nationaux.
C'est ainsi que l'ouvrier français aura tous les défauts de ses qualités. S'il est d'un côté plus vif, plus intelligent au travail , il sera d'un autre côté
pUis turbulent 9 il mettra moins de réflexion dans la manière de se conduire; il est plus prompt à l'action , mais il aura plus d'exigences et en général moins d'économie dans son genre de vie«.
Les émeutes, les coalitions sont des choses beaucoup plus rares en Allemagne qu'en France; tandis que chez nous, sauf quelques exceptions, ces faits sont ordinairement amènes par les causas les plus futiles.
Cependant ces distinctions de caractère national sont importantes, et elles influent grandement sur la main-d'œuvre. Ainsi, toutes les industries qui en exigent beaucoup, par exemple la coutellerie et autres, trouveront dans l'Allemand un concurrent formidable, et dans certains cas, ce qui peut devenir terrible, une concurrence de misère; car l'Allemand est doué d'une admirable force d'âme; il possède au plus haut point l'art de supporter le malheur. Voulez-vous un exemple de cette espèce de concurrence?
Crefeld expédie aujourd'hui des velours légers en France, en acquittant 1760 francs par cent kilos de droit; mais aussi on n'y paye que 0,76 c. à 1 fr. de main-d'œuvre à l'ouvrier. N'est-ce point là une J concurrence de misère que le libre échange établira? Si d'autres sont malheureux, devons-nous ! l'être aussi? Et cependatit, si nous ne voulons ac- 1 cepter ces dures conditions, ne faudra-t-il point baisser pavillon devant la concurrence qui s'y soumet?
Si donc les Anglais compromettent d'un côté la
EFPBT8 GÉIftlUCX DU UBRB ÉCHANGE. 33
possession de notre marché intérieur en portant les principaux coups à notre industrie, le bon marché de la main^'œuvre en Allemagne n'est pas de nature à nous rassurer sur les conséquences d'une lutte avec Findustrie allemande. En y ajoutant la Belgique y qui n'est pas la rivale la moins dangereuse y on trouvera qu'un grand nombre de nos industries auront à combattre simultanément plusieurs concurrences étrangères.
C'est ainsi que les fers, les articles de laine et de lin auront à se défendre à la fois et contre l'Angleterre et contre la Belgique; la coutellerie et la quincaillerie, contre l'Angleterre et l'Allemagne; et ainsi de suite.
Comment, dans cet état de choses, pourronsnous conserver notre vente actuelle sur notre marché ?
Les industries qui sont libres échangistes compenseront - elles ce déficit de vente intérieure ?
Les produits de l'agriculture se vendront- ils d'autant plus sur le marché intérieur?
Nous allons examiner ces deux points; mais il importe de faire précéder toute considération ultérieure d'un fait certain qui résulte de ce qui précède.
C'est que nos plus fortes industries, étant sinon entièrement ruinées, au moins considérablement affaiblies par le libre échange, la population de la France subira une forte diminution. Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que les industries
34 CBAPiTRI II.
restmiles et Tagiicalture fassent en étal de eom^ bler cette lacune de population an moyen de leaixs plus grands dëveloppements, et ces développements ne pourront se faire qu'en trouvant des €lé^ bouchés proportionnés y pour une vente beaucoup plus étendue, soit à riiitérieur, soit à l'extérieur.
Comme il est impossible, sans risquer d'être obscur, de parler de deux sujets à la fois, nous traiterons plus bas de la vente extérieure, tout en admettant pour le moment le peu de confiance qu'il est permis d'avoir dans le développement de cette vente, à chaîne de le prouver plus tard.
Commençons donc par résoudre les deux ques<^ tions que nous avons soulevées.
1^ Les industries qai ne redoiUent pas le libre échange oni^Uesdes chances d'augmenter leurs débouchés intérieurs^ afin de combler ce déficit?
Mais il n'est pas une seule de ces industries qui n*ait également ses concurrents à l'extérieur , et des concurrents qui profiteront tous du fait que nous avons signalé, en d'autres termes, qui, mis en possession d'un marché nouveau , y expédieront un excédant dé production dégrevé d'une grande partie des frais généraux de la vente ordinaire; par conséquent, ils pourront y vendre à meilleur mar^** ché que nos fabricants , tout en réalisant les mén^s bénéfices : premier avantage à constater contre nous. En second lieu, ne perdons pas de vue que celles de nos industries qui inclinent en faveur du libre échange sont protégées actuellement par des droits de douane très-élevés , et même par ta
BFPBTS GtNÉEAUX D0 LIBRB iCHANGB. S5
probibilioD; rétabliBsement du libre échange ^ eo * fkisaot cesser cet état de choses , les privera donc des avan^tages qui en résultaient pour eux. Par exemple les soieries auront à soutenir la concurreBCe éd Zurich , Elberfeld et Crefeld pour bien des articles qui aujourd'hui payent 880 et 3ooo fr. d'entrée par cent kilogrammes; car la suppressien* de ces droits profitera nécessairement à l'industrie étrangère. Ainsi les fabricants de soieries, indépendamment de la concurrence intérieure qu'ils se feront , auront encore à lutter contre tous les fabricants: étrangers ; et si cette lutte est moins pénible en ce qui concerne les étoffes de luxe et (te goût , eUe le sera d'autant plus quant aux articles plus communs , à l'égard desquels il faudra souvent soutenir une concurrence de privations el de misère, ainsi que nous en avons cité un* e^^mple.
» Que diront encore nos monliniers et nos filalears de soie, quand les soies écrues grèges et moulinées pourront entier librement de l'Italie?
Sera-ce l'artide de Paris auquel on voudra impo^ ser l'éiKM*me ferdeau de contre-balancer les pertes qiiedes productions telles que celles des laine, fers, eolon, lin, industrie des machines, etc. , etc. , auront subies sur le marché français? Le simple bon Mns suffit pour démontrer le contraire; déjà l'Allemagne a introduit chez elle cette fabrication el prodciît avantag^isement une gitinde partie de<ieè articles; les objet» de cuivrerie ordinaire s'y fabriquent même à des prix qui> lui permettront d'en
importer chez nous^ quand le libre échange aura fait disparaître la prohibition qui existe encore jusqu'à présent sur cet article.
Resteront alors quelques autres industries de luxe ; mais il est impossible de supposer que leur production pourra acquérir, sur le marché intérieur y des débouchés propres à bonifier les millions de vente que les autres industries auront perdus.
Comment admettre que quelques articles de luxe isolés puissent faire la contre-balance de cette masse de produits d'un usage général et journalier?
Enfin y de quelque côté que nous tournions nos regards, nous ne voyons pas de fabrications qui soient en état de compenser par leur vente intérieure celles qui sont compromises.
Mais j nous dira-t-on , vous raisonnez dans l'hypothèse des choses actuelles. Enlevez les douanes, et vous enlèverez également les entraves qui enchaînent le commerce et qui renchérissent tous les produits; la diminution déboutes choses entraînera aussi la diminution de la main-d'œuvre vôuis achèterez vos matières premières moins cher, par conséquent vous fabriquerez, vous vendrez meilleur marché, et vous pourrez concourir avec l'étranger.
- Bien que ce raisonnement soit spécieux, il n'est pas du tout concluant; car, d'abord, ce nouvd état de choses nenous garantira nullement contre les invasions dés produits de l'Angleterre, qui se trouvera déjà dans cette situation par les ré-
formes douanières qu'elle a iotroduiles; et les autres moUfs de crainte contrç ce pays n'en continueront pas moins à subsister. D'un autre côté, la main-d'œuvre en Allemagne est déjà à des prix tellement- bas, qu'un libre échange complet ne pouj-ra guère nous la procurer meilleur marché qu'elle ne l'est dans ce pays.
Du reste, nous avons vu qu'en admettant même toutes les conditions égales entre les industries indigènes et les étrangères , il fallait nécessairement accorder par là la possibilité aux étrangers de concourir avec les nôtres sur notre marché, surtout parce que ce marché sera une trouvaille pour eux, et qu'ils n'auront pas besoin d'y réaliser autant de bénéfices.
Admettez d'abord dix manufactures de drap dans un pays; admettez que, l'année suivante, il s'en forme encore dix , qui soient dans des conditions égales avec les premières, cela fera vingt fabriques. Il est hors de doute que les vingt fabriques vendront; mais chacune d'elles, en supposant que la consommation reste la même , fera une vente qui ne sera plus que la moitié de celle que faisait chacune des dix premières fabriques.
Admettez maintenant que les dix préexistantes soient les fabriques françaises, et les dix autres les concurrents étrangers, il sera clair que les françaises ne feront plus que la moitié de leurs affaires sur notre marché , et que l'étranger leur aura enlevé l'autre moitié.
Il résulte donc de tout ce qui précède qu'il est im-
38 CHAPtTIIE 11.
possible au libre échange de nous garantir, en ftiit d'industrie, des équivalents à ce que noire pro* duction manufacturière aura perdu sur le marché intérieur.
Or, la diminution générale de production manufacturière entraînera une diminution générale de population manufacturière , à moins que Vagriad' ture ne puisse supporter toutes les chaînes du déficit constaté. A cet efTet il faudrait que les progrès de sa pi*oduction et de ses débouchés sur le territoire français la missent à même non^seulement de remplacer la population industrielle qui «es*terait sans ouvrage ^ mais encore de rcgagotr la somme des Ventes que notre induslrie manufacturière aurait perdues sur notre propre marché.
Ce point fait l'objet de la seconde question que nous avons posée, savoir:
1^ Les produits de Fagriculture compenserôni-iis, sur le n^arché indigène , les ventes que notre in^ dustrie manufacturière aura perdues sur ce mar^ ché?
Parlons d'abord des vins.
Quant aux vins , il est bon de remarquer qu'il existeau tarif un droit de.HSfrancé et de loo francs par hectolitre sur les vins et liqueurs venant de l'étranger, et il est probable que l'abolition de ce droit en fera importer bieq davantage. Qui nous assure que les vins d'autres pay$ qui peuvent être produits dans des conditions aussi favorable$ , et même plus favorables que les nôtres, ne feront pas
un^ sérieuse coocurreDce k dos vins , et qu'ils ne trouveront pas faveur datis la consommation?
Mais ce qu'il faut considérer avant tout , c'est que , par suite de la diminution de la population ouvrière , les vins français perdront une partie trè»4mportante de leurs débouchés intérieurs, car chacun sait que les ouvriers sont les grands consommateurs de vin.
. La consommation intérieure de cet article sera donc rétrécie; cependant c'est la meilleure, la plus certaine et qui fait emploi de toutes les qualités de vins, et surtout de ceux qui ne supportent pas tm long transport, tek que les vins non mousseux de Champagne, ceux de Bar, les vins légers de la Boui^ogne, et la majorité des liquides de ce genre qui sont d'une qualité ou d'un prix inférieur.
Pour faire remarquer quelle est l'importance de cette consommation intérieure, il suffit d'observer qu'elle forme au delà des vingt-huit trentièmes de toute notre production.
Citons encore les c^r^a/^^ , produit très-important, caria bonne ou mauvaise condition de cet article est d'une influence décisive sur l'état plus ou moins prospère de l'agriculture.
L'abolition des droits sur les céréales porterait , dans les années pi*ospères, un coup funeste à notre culture du blé; car l'Amérique, la Russie et l'Egypte nous feraient une concurrence formidable sur notre marché, aidées qu'elles sont par le concours des moyens de transport prompts et avan-
tageux dont eilies peuvent disposer aujourd'hui, et qui tendent toujours à se perfectionner. En efTet, il n'y a pas plus de frais de transport d*Odessa à Marseille y pour loo*' kilogrammes de grains, que de Strasbourg à Paris.
Dans la Russie méridionale , le terrain propre à la culture du blé vaut 3 et 4 francs Thectare , et la terre est cultivée par les serfs : aussi est-il des contrées où Fhectolitre de froment s'est vendu, cette année, à l^ (rancs, et le seigle et l'avoine à a francs l'hectolitre.
Toutes ces considérations ne sont pas favorables au développement de la culture du blé et aux pro^ grès de sa vente sur le marché intérieur»
Il en sera de même de bien d'autres articles ; nous nous bornons à citer les lins, laines^ chanvre^ et surtout les graines oléagineuses , à la culture desquelles la libre entrée du sésame porterait tin coup ruineux, ainsi.que cela est ressorti des discus* sions récentes dans les chambres.
Les produits alimentaires, comme légumes , pom^ mes de terre, qui supportent moins le transport et qui doivent être consommés sur les lieux ; le bétail^ soit pour l'alimentation, soit pour les matières pre* mières qu'il donne à l'industrie, comme la laine, les peaux, etc.; enfin les végétaux qui sontconsommés dans les manufactures , à titre de matières premières, tous ces produits exigent une consommation intérieure forte et puissante , autrement il est im* possible que leur vente intérieure puisse se développer* Mais qu'arriverai t4l dans l'hypothèse du
Ubre échange? La ruine d une grande parlie de l'industrie entraînerait la diminution de la population, et nous n'avons rien pu trouver jusqu'à pré* sent qui nous rendit cette population sous une autre forme. Il y aura donc moins de fabricants ^ moins d'employés , moins d'ouvriei*s. Si l'on voulait en faire le compte, il s'élèverait a des millions. Mais ce n'est pas tout : une partie de la population non manufacturière diminuerait également.
Admettez y en eflet, une contrée qui ne soit pas industrielle; mettez-y de l'industrie : qu'arrivera-t-il ? Non-seulement la population augmentera du personnel des ouvriers de cette industrie, mais encore de tousceux auxquels la population ouvrière pourra offrir des ressources d'existence, ressources qui n'existaient pas auparavant. C'est ainsi que les ouvriers d'une contrée attirent plus de marchands, plus d'aubei^istes, etc., etc.
Il y aura donc diminution dépopulation sous un double rapport ; et si vous ne l'admettez pas, si vous continueztà supposer une population intacte, il arrivera qu'une masse d'hommes qui étaient, sous le régime de l'industrie, de bons consommateurs, se changeront en consommateurs fort mauvais. Le marchand le plus a>ide d'afïaires ne voudra pas ouvrir un compte courant à des mendiants.
Mais il importe de vider à fond la question de la population, car nous pourrons en tirer plus tard des conclusions impo: tantes.
Tous les détails dans lesquels nous sommes en-
et OHAPITRB H.
Iré à prapos de Findiistrie et deTagriculturey eu égard à leurs débouchés sUr le marché mtérieur j nous ont prouvé qu'H y aura diminutibn dépopulation. Nous avons fait nos réserves quant au commerce extérieur, et nous prions,sauf à ledémontrer, d'admettre pour le moment que nos Tetltes manufacturières et agricoles à Textérieur ne pourront pas occasionner, parleur développement, un excédant de production intérieure , et par conséquent de population productrice.
Toutes les autres ressources épuisées, il en resterait une dernière dont le libre échange pour* rait se prévaloir, c'est-à-dire :
Le commerce proprement dit j par exemple celui de transit j de commission^ de banque, etc.^ serait'il en état^ par suite des progrès que le libre échange pourrait peut-être lui imprimer, de prendre un lel mouvement en France , que ce mouvement d affaires fournirait un gain à une grande populu'* tion qui^ jusque à présent, n^yapas trouvé ses res^ sources?
Nous examinerons le fond de cette question plus tard ; nous nous contenterons d'admettre pour le moment l'hypothèse la plus favorable au libre édiange.
En supposant donc que ce genre de commerce prenne le plus grand développement , par suite de la liberté commerciale, la population augment^*at-elle assez pour compenser la population industrielle perdue? ^on, car les opérations sirtiplement commerciales nécessitent , au su de tout le monde,
EFFETS GÉNÉRAUX W UBRB ÉCHAlfC». 43
beaucoup moins le concours des hommes que les opérations industrielles.
El par ex0mple^ pour fiûre un milUoo d'aflEûres commerciales de ce g«ire ^ ce n'est pas certes exagérer en moins que de soutenir qu'il faut un personnel actif de tout au plus trente individus; même avec ces trente hommes on serait en état de faire beaucoup plus que fie million d'affaires. Quelquias comptes courants de j^us, ime correspondance et quelques déplacements en sus , quelques chiffres pjius élevés à enregbtrer dans les colonnes des livres de coîntoerce^ n'occasionnait pas une beaucoup plus grande^ dépense de travail.
Gtons maintenant^ en regard , un exemple industriel.
. La production du fer, en France , en i8449^taU de 1 5o millions de francs.
Il faut environ 96,000 ouvriera de tout genre pour réaliser cette production , ou bien 64o ou» vriers pour faire un million.
Si les trente individus d'une maison de corn* merce sont nécessaires pour iaire un million d'affaires , combien faudraît«il faire de millions d'affiures commerciales pour employer 96,000 emiployés ?
11 faudrait en faire pour trois milliards aoo millions de fr., chiffre énorme mis en regard d'une seule industrie, et qui prouve mieux que la démonstration la plus longue l'impuissance du commerce d'augmenter autant la population que Tindusirie.
Nous avons donc épuisé toutes les ressources
EFFETS GÊNÉE AUX BU UBEE ÉCttANGE. 4S
Et ce fiitt affligeant, combine avec une concurrence extérieure plus vive , rendra sur notre mar* ché les conditions de nos ventes de soieries , articles de Paris ^ articles de luxe, très-désavan* tagensesy sans parler de nos autres industries , qui se trouvent déjà assez compromises par d'autres motifs.
En vain les libres échangistes nous diront-ils que )a consommation deviendra plus considérable^ en raison des plus grandes facilités qui lui seront offertes par le meilleur marché de tous les produits; que y moins on paye cher, plus on peut acheter; que 9 plus une occasion est rendue facile , plus on en profite.
Ces principes sont vrais y mais il s'agira de savoir s'ils pourront porter des fruits dans les circons* tances du libre échange.
La vivacité des relations , et des ventes intérieures d'un paySyCt la force de la consommation, dépendent des moyens qu'ont les habitants de prendre part aux transactions qui s'y font.
Plus un pays sera peuplé d'hommes capables de vendre et d'acheter, plus les affaires seront animées et plus la consommation sera gi:ande.
Mais nous avons vu que le libre échange tendait à diminuer le nombre d'hommes producteurs; autant d'industries de moins, autant de producteurs industriels de moins: donc diminution de moyens d'acheter, non seulement pour la population ouvrière, mais encore pour tous ceux qui n'existent que par ces ouvriers.
46 CHAPItRK 11.
Considérons encore que le meilleur marché du libre échange ne sera pas tout bénéfice : il sera en grande partie une nécessité de position ; si un homme est tenu de vendre meilleur marché, il est juste aussi qu'il achète moins cher. C'est ainsi qu*un cultivateur , qui devra vendre sou hectolitre de froment à i6 francs, au Heu de aa francs, sera bien obligé d'acheter ses objets de consommation meilleur marché, etc., etc. Les exemples abondent.
Mais enfin supposez tel état de choses que vous voudrez , pour qu'une population puisse accroître sa consommation , il est nécessaire d^abord qu'dle produise davantage; car, avant de pouvoir ache^ ter , il faut se créer des ressources en vendatit.
Cependant le libre échange a pour effet de tarir les sources de vente, de production et de* gain, en ruinant une foule d'industries manufactiirièrefli et agricoles, d'où ces sources doivent jaillir, et nous avons vu qu'il ne pouvait rien mettre à la place. Il faudrait donc supposer des opérations lucratives inconnues jusqu'à présent, et se mettre à la recherche d'une nouvelle pierre philosophai.
Enfin te libre échange veut agrandir la consommation , et U chasse une grande partie des consommateurs; il veut donner le bon marché, et il rend ce bon marché stérile en enlevant bien des ressources pour le payer.
A moins de recevoir des preuves du contraire, on est porté à croire que le bon marché du libre échange est un bon marche qui rtàne.
BFFBTS GÉIftBAUX MJ UlRB ÉCHANGB. 47
Au commencement de ce paragraphe noas avons posé la question qui suit :
« Avec le libre échange, le mardié intérieur « re$tera-t-il autant, qu'il Test maintenant le par* « iBge de la production indigène?»
Ile Texaroen de cette question sont ressortis bien des faits que nous allons résumer tout à Tlieure; mais avant de passer outre, il nous reste encore quelques observations générales à présenter en ce qui touche le marché intérieur d'un pays.
Nous avons vu que, sous le système de la lil>erté commerciale, ce marché se perdrait en ^unde par-> tie pour notre production. Cependant il est un principe généralement reconnu , du moins dans tous les grands États : c'est que la production na-» tionale trouve son principal. élément de force et de 8éç»u*ité dans le marché intérieur, qui est moins influencé que le marché extérieur par ïes conjonc^ turés politiques et les causes agissant en dehors de notre pouvoir et au delà des frontières. Enfin il est soumis à moins de fluctuations, d^int^ruptions el de catastrophes.
Aucune cause ne saurait interrompre les relations intérieures d'un pays, à moins qu'on ne veuille supposer la guerre civile, ou le territoire compromis par une invasion.
Le commerce extérieur , au contraire , dépend de mille incidents imprévus qui peuv^it trompa les spéculations de l'esprit le plus, clairvoyant.
Nous n'entendons nullement dire par là que le commerce extérieur ne doive être pris en considé«
ration ; mais s'il devient pour un peuple la princi« pale base de richesse , cette base est, dans tous les cas y très^incerlaine* U peut surgir à chaque instant dans le monde politique des obstacles ou des causes de ruine pour les relations les mietix établies. Il peut surgir de même à chaque instant dans le monde industriel étranger des causes qui peuvent faire tarir, pour un pays, la source de bien des exportations , soit par le fait de la concurrence étrangère, soit par le changement d'habitudes et de goûts , soit par la substitution de tels genres de produits à d'autres , etc.
Engager de préférence des richesses dans le commerce extérieur et négliger son propre marché, c'est construire Une maison sur un fonds loué , au lieu de l'établir sur son propre fonds.
Le premier boulet dirigé contre le pays peut déchirer le bail, et la brutalité du canon réduit au silence toutes les considérations de justice, de propriété et de bon droit.
C'est alors que les puissances maritimes ne sont ni plus ni moins que des pirates sans conscience , qui coulent vos vaisseaux chaînés dé vos màrcbiandises; vos dépôts en pays étrangers sont non-seulement compromis, mais les quantités qui vous restent encombrent encore vos magasins; vous avez fait de fortes dépenses, et la grande production dans laquelle vous vous êtes lancés peut compromettre vôtre fortune. Eh résume , un pays dont le commerce ne vit que par l'exportation risque d'être facilement épuisé par une guerre; il
BFFBT8 GÉNÉRAUX DU UBRB ÉCH4NGB. 4ft
peut méine^ être ruiné au point qu'il y perde to: nationalité»
Nous concluons de là et nous ne croyons pas être exclusif en disant que c'est en faisant ses affaires les plus importantes sur son propre territoire, sous la sauvegarde du pays, qu'un peuple se crée un fonds de richesse assuré. Par là il se rend indépendant et plus puissant à: aborder le commerce étranger, par la raisoti que les affaires intérieures 9 le couvrant déjà d'une partie de se» frais, lui. permettront de vendre au dehors meilleur marché y parce qu'il aura moins besoin du commerce extérieur, qu'il pourra mieux choisir ses affaires, et ne donner la préférence qu'aux bonnes et sûres affaires; de même une vente florissante est moins exposée aux faillites, tandis qu'on est beaucoup plus sujet à des pertes de ce genre , quand les temps sont mauvais et qu'il faut chercher des affaires à tout prix.
En général, bien qu^une nation ne puisse fermer son marché aux étrangers, nous croyons cependant qu'elle doit y dominer. Et quant à nous , en particulier, nous devons prendre la conservation du nôtre en sérieuse considération ; car c'est le meilleur marché du monde.
Le résumé de ce paragraphe nous présenté les faits suivants.
Notre production perdra la plus grande partie du marché national :
i^ Parce que, par suite du libre échange, nos
80 CBApmB II.
principales indnsliies seront affaiblies ou ruinées, et par conséquent ne rendront plus que peu de chose ou rien en France ;
fà? Parce que celles qui survivront rencontreront daàs la plupart des cas la concurrence étrangère sur leur^propre terrain, et que d'ailleurs, par suite d^une diminution de population, le propre marché sera rétréci;
3^ Parce que Tagriculture se trouvera dans les mêmes cas, concurrence plus ou moins ruineuse du dehors et perte d'une partie des débouchés que lui ofTre l'industrie indigène.
Le tout peut se dire en deux mots : perte d'une partie du marché intérieur^ diminution de production et de population.
s ni