‹ Libre examenChapitre 2 sur 7 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

CH. VANDERAUWERA

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tête que « l'aureiller du doubte. » Loin de professer l'incrédulité, je cherche, d'un cœur sincère, à me justifier d'être incrédule; me hâtant d'ajouter, avec le Vicaire Savoyard de J.-J. Rousseau : « Je n'enseigne pas mon sentiment, je l'expose. »

Dans cette exposition, je vous promets, non pas d'être clair autant que bref, assez clair pour être compris d'un enfant — ce serait vous faire injure — mais de ressembler à ces petits ruisseaux dont parle Voltaire « qui sont transparents parce qu'ils sont peu profonds. » Je ne suis, hélas! qu'un « philosophe impremedité et fortuite. » En un mot, c'est une simple causerie que je vous demande encore; seulement, l'un des causeurs parlera seul et sans être interrompu.

N'allez pas vous étonner d'y entendre beaucoup de noms propres, d'y lire beaucoup de citations. Il y en aura trop, je le sais, et c'est une faute grave contre l'art d'écrire. On me reprochera d'être un de ceux sub aliéna umbra latentes, « qui se tapissent soubs l'umbre estrangière, » comme traduit Montaigne; et encore « que i'ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangiéres, n'y ayant fourny du mieû que le filet à les lier. » Qu'importe? D'abord je trouverai cet avantage et cette force que renferme chaque citation, à savoir : qu'elle réunit deux témoignages, celui de l'écrivain cité s'ajoutant à celui de l'écrivain qui l'invoque ;

— ensuite, je ne saurais prétendre à mieux exprimer la même pensée que les illustres prédécesseurs à qui je laisserai la parole; ce sont tous « hommes de haulte futaye, » comme dit Panurge ;

— enfin, bien plus que d'ornements pour mon style, j'ai besoin d'appuis pour mes opinions. J'ai besoin, si je n'obtenais pas assez de crédit moimême, de me faire une foule de garants, ou, si ma franchise semblait criminelle» une foule de complices.

Pour cela, « ie preste un peu plus attentivement laureille aux livres, depuis que ie guette si j'en pourray fripponner quelque chose de quoy esmailler et estayer le mieri. »

Et je commence par la lettre que voici :

17 avril 1867.

« Mon cher ami, j'ai lu votre apologie (1) qui ne doit pas s'appeler ainsi, car le sage n'a pas à se défendre; c'est un compte rendu que vous faites, non pas aux autres, mais à vous-même. Il me paraît de tout point exact et rigoureux. La créatipn serait le premier des miracles. L'éternité du monde une fois admise, tout s'en déduit. La fatalité des lois est une consolation pour qui ré-

(1) Apologie dun Incrédule était le titre de cet écrit dans sa première forme.

fléchit, autant et plus qu'une tristesse. On se soumet avec gravité. Cette gravité respectueuse et muette de l'homme qui pense est à sa manière une religion, un hommage rendu à la majesté de l'univers. Nos désirs, éphémères qu'ils sont et contradictoires, ne prouvent rien : ce sont des nuages qui s'entre-choquent au gré des vents; mais l'ordre sidéral plane et règne au-dessus. Vous êtes, mon cher ami, de la religion de Démocrite, d'Aristote,- d'Épicure, de Lucrèce, de Sénèque, de Spinoza, de Buffon, de Diderot, de Gœthe, de Humboldt... C'est une assez bonne compagnie.

» Sainte-Beuve. »

Dans ses Pensées, Alfred de Vigny dit avec justesse : « On parle de la Foi. Qu* est-ce, après tout, que cette chose si rare?— Une espérance fervente. — Je l'ai sondée dans tous les prêtres qui disaient la posséder, et n ai trouvé que cela. Jamais la certitude. » Voltaire avait dit : « La foi est l'incrédulité soumise. »

Les prêtres, toutefois, et par eux les croyants en général, reçoivent un système tout fait, et de toutes pièces, qui peut satisfaire les esprits ardents et mystiques, aussi bien que les esprits faibles et dociles, ou même indifférents: Un Dieu, qui a créé le monde, et qui le gouverne ; — une âme immortelle, qui, dans une autre vie sans fin, sera récompensée ou punie suivant ses mérites ;

— des mystères, tels que la Trinité (i), l'Incarnation (2), la Rédemption (3), l'Eucharistie (4),

(1) Comme la irimourti indoue de Brama, Shiva et Vischnou, « qui personnifient les trois formes de l'existence universelle : création, destruction, renaissance » (Edgar Quinet); comme l'autre triade indoue de Bouddha, Dharmas et Sangghas; — comme la triade persane d'Ormuzd, Ahrimanet Mithra, celui-ci médiateur attendu entre l'ange combien et l'ange du mal; — comme les triades égyptiennes d'Ammon, Mouth et Khons, d'Osiris, Isis et Horus; — comme celle de Platon, celle des Druides, etc. « Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance éternelle; Dieu le fils les juge dignes de sa miséricorde infinie ; le Saint-Esprit reste neutre. Comment accorder ce verbiage catholique avec l'unité de la volonté divine? » (Diderot.)

(2) Comme, chez les Brahmes, l'avatar de Vischnou dans le sein de la vierge Maïa: — comme, en Chine, Fo-hi, l'inventeur de l'écriture, né d'une vierge qui l'a conçu en marchant sur les traces de Dieu, ou Lao-Tseu, le docteur, enfanté par la vierge bleue ; — comme, à Siam, le dieu Sammonocodom, fils aussi d'une vierge, élevé dans une fleur; comme, dans l'ancien Mexique, les deux jumeaux mis au monde par la vierge Tétéôïnan, etc.

(3) « Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. » (Diderot.)

(4) « S'il - faut entendre à la lettre hoc est corpus meum, Jésus se donnait à ses apôtres de ses propres mains, ce qui est aussi absurde que de dire que saint Denis baisa sa tête après qu'on la lui eût coupée. » (Id.)

« Non seulement un Dieu dans un pain, mais un Dieu à la place du pain ; cent mille miettes de pain devenues en un instant cent mille dieux; cette foule innombrable de dieux ne faisant qu'un seul Dieu... du vin changé en sang, et qui a le goût du vin; du* pain changé en chair, et qui a le goût du pain... Des prêtres, des moines, qui, sortant d'un lit incestueux et n'ayant pas encore lavé leurs mains

auxquels on ajoute foi, précisément à la manière de saint Augustin, quia absurdum (i); — des miracles, depuis Josué arrêtant le soleil, ou Jésus ressuscitant Lazare, jusqua sainte Appoline, dont l'oraison guérit le mal de dents ; — des sacrements, qui occupent toute la vie, du baptême à Textrême-onction; — enfin, autour de l'homme, les anges et les démons ; à sa mort, les légendes du paradis, du purgatoire et de l'enfer. Ce système est complet ; il est commode. Les croyants Vont appris, ils renseignent; ils s'y tiennent; ils croient croire.

Nous devons examiner.

D'une autre part, dans le siècle passé et dans le siècle présent, par la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et par la Religion naturelle de notre digne ami Jules Simon, les philosophes spiritualistes ont formulé un vaste amendement au christianisme officiel. Quoique religieux, ils se sont montrés sincères, raisonnables, tolérants, humains. Ils ont rejeté résolument toutes les superstitions, tous les absurda. Les seules croyances positives qu'ils aient conservées, sont celles d'un Dieu éternel, tout puissant, créateur

souillées d'impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent leur Dieu, digèrent leur Dieu. » (Voltaire.)

(î)Celse avait dit des chrétiens : ce Ces gens se contentent de répondre : n'examinez pas, croyez seulement. » Anselme de Canterbury ajoute : « Je ne cherche pas à comprendre pour croire; mais je crois pour comprendre. « Et Pascal enfin: « Faites comme ceux qui croient; cela vous fera croire, et vous abêtira. »

et gouverneur des mondes, et d'une âme immortelle, douée de libre arbitre, qui, dans une autre vie, sera rémunérée selon ses œuvres (i). De ces deux croyances fondamentales ils font découler une morale pure, sage, capable de consoler et de sanctifier la vie ; et bien heureuse, il me semble, serait l'humanité, si, dans son impérieux besoin d'une religion quelconque, elle embrassait ce culte épuré du simple déisme.

En effet, d'après Em. Kant, si les religions positives tendent à absorber la morale dans le culte, la religion naturelle, tout au contraire, tend à absorber le culte dans la morale.

J'en conviens volontiers. Mais Aristote affirme que « l'incrédulité -est la source de toute sagesse, » comme Diderot « qu'elle est le premier pas vers la philosophie ; » — mais saint Paul veut que l'obéissance soit raisonnée, rationabile sit obsequium vestrum ; — mais Descartes veut aussi « ne rien recevoir en sa créance qui ne paraisse clairement et évidemment être vrai ; » — mais, au dire de Chaning lui-même, ce pieux apôtre des unitaires, « Thomme croit ce qu'il peut, non ce qu'il veut; il doit interroger la raison que Dieu lui a donnée, » la raison, « cette parente de Dieu » (Phi-

(1) « Je crois, dit M. Jules Simon, que Dieu est mon créateur; je crois que, pendant cette vie, je remplis sous ses yeux la tâche qu'il m a donnée, et je crois qu'il m'attend, au terme de la vie, pour me récompenser ou me punir. Voilà ma foi. » Telle est précisément celle de Rousseau, qui, toutefois, est bien moins affirmatif au sujet des récompenses et des peines. Là, il hésite, il doute, il s'abstient.

Ion), a cette contre-rooleuse générale de tout ce qui est au dedans et au dehors de la voulte céleste (Montaigne); » la raison qui est moi-même, que je ne puis abdiquer sans suicide, » (Proudhon), — et nos spiritualistes disent eux-mêmes fièrement: a Nous aimons mieux Terreur librement cherchée que la vérité servilement adoptée/ » (Paul Janet, le Spiritualisme français.)

Donc, examinons encore; et, faisant mentir une des tristes maximes de La Rochefoucauld, « ayons^ cette fois assez de force pour suivre toute notre raison. »

Criera-t-on à l'impiété? Alors je dirai avec Diderot : « Le chrétien est impie en Asie, le musulman en Europe, le papiste à Londres, le calviniste à Paris... Qu'est-ce donc qu'un impie? Tout le monde l'est-il, ou personne ? »

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