DE LA CRÉATION
Tant que les hommes ont cru que leur petite planète était le centre du monde ; que, sur la terre, immobile et plate, s'arrondissait un firmament solide (i), dans lequel voyageaient alterna-
(i) « J'ai fait la terre comme une nappe, et le ciel comme une tente par-dessus. » (Psaumes.) « Et Gœa (la terre) produisit d'abord Ouranos l'étoile
tivement-deux grands luminaires (duo luminaria magna, Genèse) , pour les éclairer de jour et de nuit, on conçoit qu'ils aient pu croire à la création telle que la raconte le premier des livres de Moïse. Malgré la formule « et il fut jour et il fut nuit, » qui sépare chaque acte du créateur, les six journées, qui peuvent êtresix âges, ont un certain rapport avec la formation cosmique (1). A la rigueur, les hommes pouvaient admettre, par exemple, le Dieu des Juifs, qui se promenait dans TÉden, « après midi, lorsqu'il se lève un vent doux, » qui cousait pour Adam et Eve des habits de peaux de bêtes, qui écrivait de son doigt les tables de pierre, qui se courrouçait et s apaisait, se repentait et se corrigeait, qui montait sur un nuage, se cachait derrière un buisson, s'entourait, pour plus de majesté, du tonnerre et des éclairs, conversait familièrement avec Adam, Caïn, Noé, Abraham, Jacob, Moïse, Josué, David, Salomon, Élie, Job, Satan, et qui même ne trouvait pas mauvais que les Philistins ou les Amalécites eussent aussi leurs dieux, qui n'étaient pas lui (2).
(le ciel), égal à elle-même, afin qu'il la couvrit tout entière. » (Hésiode.)
« Dieu vous a donné la terre pour base, et le ciel pour édifice. » (Koran.)
(1) Et pourtant quoi de plus évidemment impossible que la naissance des plantes; et même de la lumière, avant celle du soleil ?
(2) « ... Vous n'aurez point de dieux étrangers devant moi... Ne jurez point par le nom des dieux étrangers... Vous entrerez dans la terre des Amorrhéens, des Ganan-
Mais aujourd'hui, la science a percé d'un regard sûr l'immensité des cieux, et posé, d'une main non moins sûre, les grandes lois qui régissent l'univers. Il suffit que l'almanach prédise à heure fixe le retour d'une marée, d'une éclipse ou d'une comète, pour que la science se démontre et s'impose aux plus ignorants. Elle a donc forcément ébranlé les croyances, surannées et enfantines, de la primitive humanité. Lorsque Galilée, après Copernic, après Aristarque de Samos, a dit : Eppur si muove (i), il a détruit d'un mot toutes les théogonies qui avaient jusque-là régné sur les hommes. Kepler, Newton, Buffon, Volta, Linné, Lavoisier, Lalande, Herschel, Darwin, (je désigne sous ces noms glorieux toutes les sciences exactes) ont complété son œuvre et achevé sa victoire. Nous savons maintenant que la terre n'est qu'un des moindres satellites du soleil, qui n'est lui-même, — bien que les astronomes lui accordent quatorze cent mille fois le volume de la terre, — qu'une des dix-huit millions de petites
néens, etc., vous n'adorerez point leurs dieux... Vous ne ferez point d'alliance avec eux, ni avec les dieux qu'ils adorent... N'adorez point de dieux étrangers; le Seigneur s'appelle le Dieu jaloux. » (Exode, ch. XX, v. 3; ch. XXIII, v. i3, 24, 32 ; ch. XXXIV, v. 14). « Vous possédez justement ce que votre Dieu Chamos vous a donné ; souffrez donc que nous ayons ce que notre Dieu nous donne. » (Jephté, chap. II, v. 24.) Ce Chamos était le Dieu des Moabites, comme Moloch des Ammonites, Baal des Philistins et Jéhovah des Hébreux.
(1) Léon Foucault a fait voir et toucher le mouvement de la terre.
étoiles dont se compose celui des quatre à cinq mille amas stellaires qu on nomme la Voie Lactée. Chaque fois que Ton parvient à grossir la lentille du télescope, on découvre de nouveaux soleils dans l'incommensurable océan des mondes; et Ton dit avec Pascal : « L'univers est une sphère infinie dont le centre-est partout, la circonférence nulle part (i). » -
(1) Sphœram cujus centrum ubique est, circumferencia vero nusquam. (Hermès-Trismégiste.)
a Dans le champ des télescopes, on ne distingue plus ni constellations ni divisions; mais une fine poussière d'or brille là où l'œil, laissé à sa seule puissance, ne voit qu'une obscurité noire sur laquelle ressortent deux ou trois étoiles... Un jour viendra où le regard étonné, s'élevant vers ces profondeurs inconnues, se trouvant arrêté par l'accumulation des étoiles qui se succèdent à l'infini, ne trouvera plus devant lui qu'un délicat tissu de lumière. » (Camille Flammarion.)
Ce que le télescope nous montre dans l'infinité de la grandeur, le microscope nous le découvre aussi dans l'infinité de la petitesse. S'il est telle étoile (de i4 m « grandeur) dont la lumière, bien qu'elle parcoure 78,000 lieues par seconde, met plus de milliers d'années à parvenir sur la terre qu'il ne s'en trouve entre nôtre époque et la naissance du monde d'après la Genèse, n'oublions pas que des milliers de globules sanguins sont contenus dans une goutte de sang, que des milliers d'animalcules (êo\oon) composent chaque décimètre cube des moellons calcaires de Paris, que les volvox, les vibrions, les monadines qui mesurent à peine 12/1,000 de millimètre, possèdent cependant tous les organes et toutes les fonctions de la vie, et que les cellules élémentaires dont se forment tous les tissus du corps humain sout encore plus imperceptibles. A ce sujet, citons de nouveau Pascal : « L'homme pensera
Nous savons bien plus encore : Quoique sans la comprendre (car «t c'est le privilège des sens cTestre l'extrême borne de notre appercevance » (Montaigne), l'esprit humain est forcé d'admettre l'infinité de l'espace. Cette question : « Qu'y a-t-il en deçà," qu'y a-t-il au delà? » ne peut être résolue. Tirez par la pensée une ligne droite dans le vide ; étendez-la de toute la force de votre imagination; épuisez la langue de l'arithmétique pour essayer d'en déterminer la longueur ; accumulez des milliards de chiffres pour exprimer les milliards de lieues. Vainement : vous n'atteindrez pas le bout ; il y aura toujours un jiïus ultra. Faute d'une limite assignable et possible, il faut, de toute nécessité, tenir l'espace pour infini. Comment donc admettre la création de mondes infinis comme l'espace, sans commencement, sans fin, sans limites? C'est là qu'éclate aux yeux de la raison l'impossibilité de créer, de faire quelque chose de rien, et, ici, de faire tout de rien. C'est là qu'apparaît la vérité formidable du vieil adage : Ex nihilo nihilfit (de rien rien ne se fait) (i).
peut- être que c'est là (uiT ciron) l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau... une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre... dans cette terre des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos. Qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue... »
(1) Nullam rem e nihilo gigni divinitus unquam.
(LucmicE.)
Mais ce raisonnement n'est pas le seul qui conduise à nier radicalement toute possibilité de la création. Il en est un autre que je crois plus puissant encore, et plus inéluctable.
Si l'on admet l'infinité de l'espace, il faut admettre l'infinité du temps* Elles sont corrélatives; elles sont comme solidaires l'une de l'autre. Si l'on ne peut dire : « Qu'y a-t-il en deçà, qu'y a-t-il au delà? », on ne peut dire davantage: « Qu'y avait- il avant, qu'y aura-t-il après ? » Le temps aussi a toujours son plus ultra. Amonceler des siècles dans le temps, c'est amonceler des lieues dans l'espace : double inutilité, double impuissance. Le temps est donc, comme l'espace, sans commencement, sans fin, sans limites, en un mot infini.
Toutes les religions ont compris l'évidence de cette seconde infinité en faisant du Dieu créateur l'Être éternel, antérieur et postérieur au temps.
L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
(Racine.)
Mais quand l'Éternel a-t-il fait cet ouvrage, le monde? quand s'est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu'à daigner se faire créateur? A un moment donné du temps. Voilà ce qu'affirment toutes les Genèses, ce qu'impliquent d'ailleurs le mot et l'idée de création, l'ouvrier ayant dû forcément précéder l'ouvrage. Alors Dieu aurait donc passé dans l'inaction toute l'éternité antérieure, sans agir, sans produire, sans régner sur ses
oeuvres et ses créatures, comme il est censé le faire pendant l'éternité postérieure? Mais qu'est-ce qu'une éternité coupée en deux? Comment concevoir le grand géomètre, le Demiourgos, le formateur et le gouverneur des mondes infinis, dormant toute une première éternité, puis s'éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers, absent jusqu'alors, pour remplir et peupler ce vide insondable, pour donner à cette mort universelle la vie universelle, pour faire de ce rien tout, et pour en prendre le gouvernement pendant la seconde éternité? La contradiction est flagrante. L'Être nécessaire n'a pu rester un seul moment inutile; l'Etre actif et éternel n'a pu manquer d'agir éternellement. S'il a rempli sans lacune l'infinité de l'espace, il a dû remplir de même sans lacune l'infinité du temps (i).
Forcément donc, il faut admettre un monde éternel comme son créateur. Mais, en avouant que le monde est éternel aussi, qu'il est co-éternel à Dieu, vous avouez par cela même qu'il n a point été créé, car la création, je le répète, suppose que l'ouvrier a précédé l'ouvrage. Or, si le monde est éternel et incréé, il est Dieu, et vous êtes panthéiste.
Omnia sunt Deus, Deus est omnia ; creator et creatura idem, etc. (tout est Dieu, Dieu est tout, créateur et créature, même personne,etc), telle était
(1) An, credo, in tenebris vita ac mœrorejacebat, Donec diîuxit rerum genitalis origof
(Lucrèce.)
la doctrine que laissait à ses disciples, dès Tannée 1208, Amaulri de Chartres, dont le corps fut déterré par les prêtres et jeté à la voirie. Déjà on avait accusé Abélard d'avoir enseigné secrètement Deum esse omnia, et omnia esse Deum (que « Dieu est tout, et que tout est Dieu »). Il renouvelait ainsi la doctrine du philosophe grec Alexandre : Deum esse materiam.*. et omnia essentialiter esse Deum, doctrine qu on retrouve précisément dans la natura naturans de Spinoza, contenant la natura nalurata.
Eschyle avait dit longtemps auparavant :
« Zeus est la terre, Zeus est le ciel, Zeus est le monde entier, et encore plus que le monde. »
Et les Védas ; « Aditi est le ciel ; Aditi est l'air; Aditi, c'est la mère, le père et le fils; Aditi, ce sont tous les dieux et les cinq espèces d'êtres, Aditi est ce qui est né et ce qui naîtra. »
Et l'inscription de FI sis voilée: «Je suis tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera. »
Et Caton, dans Lucain:
Est ne Dei sedès nisi terra et pont us et aer
Et cœlum et virtus ? Superos quid qucerimus ultra ?
Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.
Et Lucrèce enfin :
... Omnia cum cœlo, terraque, manque, Nil sunt ad summam summaï totius omnem.
« L'Allemagne, a dit H. Heine, est aujourd'hui
la terre du panthéisme; cette religion est celle de nos plus grands penseurs. . . Le déisme, religion bonne pour les esclaves et pour les enfants, y est détruit en théorie. On ne le dit pas, mais personne ne l'ignore : Le panthéisme est le secret public de l'Allemagne. » Il n'a guère moins d'adeptes en Angleterre ; témoin l'esprit général des poèmes de Byron, et spécialement le Prométhée délivré de son jeune ami Sheliey, lequel, en 1816, écrivant son nom à la Chartreuse de Montanvert, ajoutait, en un vers grec : « Je suis philanthrope, républicain et athée. » Sheliey s'étant noyé à Livourne, Byron brûla son corps à la manière antique. Témoin encore les écrits plus récents de Swinbourne, Bradlaugh, etc., et des physiologistes anglais.
M. Emile Littré résume admirablement la question de l'existence d'un Dieu personnel et créateur : « Si l'on conserve l'idée de personne, on perd l'idée d'univers; si l'on conserve l'idée d'univers, on perd Vidée de personne. »
En tout cas, et quelque doctrine qu'on embrasse, la théorie de la création vient se briser contre deux obstacles insurmontables : l'infinité de l'espace, l'infinité du temps.
Au contraire, « de l'éternité du monde tout se déduit. » (Sainte-Beuve.)
a La nature de cet animal immense qu'on nomme le monde, est éternelle. » (Platon.)
L'éternité du monde, et même celle des espèces, formait aussi la doctrine fondamentale d'Aristote. « Il ne peut se faire, dit-il, qu'il y ait
eu un premier œuf qui ait donné l'origine aux oiseaux, ni un premier oiseau qui ait donné l'origine aux œufs, car un oiseau vient d'un œuf ^et cet œuf vient d'un oiseau, et de même toujours ainsi sans qu'il y ait eu jamais aucun commencement. »
L'éternité du monde fut encore publiquement professée dans Alexandrie, au VI e siècle, parle! philosophe païen Ammonius. Et Diderot fait cette judicieuse remarque : « L'éternité du monde n'est pas plus inconcevable que l'éternité d'un esprit. »
« La matière, et la force qui lui est inhérente, dit Bûchner, avec Vogt, Moleschott, Feuerbach I Virchow, etc., ne peuvent être créées, pas plu; qu'elles ne peuvent être anéanties (i). Il est impossible qu'elles aient eu un commencement, impossible qu'elles aient une fin... Toutes deuil produisent de toute éternité l'ensemble des phénomènes que nous appelons le monde... »
Ainsi trois infinités: — l'espace, le temps, la matière, — également sans commencement et sans fin, composent, par leur indissoluble union, ce qu'un moderne appelle, d'une heureuse expression, « la trinité de la nature. » Dans ces trois infinités se meuvent toutes nos existences : fragments de la troisième, nous passons un moment de la seconde sur un point de la première.
In Mis vivimus y et movemur, et sumus.
(1) Ex nihilo nihil, in nihilum nilposse revert i. (Rien ne vient de rien; rien ne peut retourner à rien.)
(LucaicB.)
D'ailleurs, la création, comme acte surnaturel, serait un miracle, et de tous les miracles le plus miraculeux. Ce mot seul la condamne encore, car il n'est plus de milieu devant notre raison : ou le miracle écarte la science, ou la science écarte le miracle. Il faut choisir.
Le miracle est condamné sous les deux aspects philosophiques : à priori, parce qu il est contradictoire avec Tordre général qui régit le monde ; à posteriori, parce que jamais, historiquement et scientifiquement, Ton n'a établi la réalité d'un miracle.
En outre, « tout miracle, s'il était prouvé, prouverait que la création ne mérite pas la vénération que nous avons pour elle, et le croyant mystique devrait nécessairement conclure de l'imperfection de la création à l'imperfection du créateur. » (Cotta. )
On peut voir sur ce sujet le Tableau de la Religion naturelle de W. Wollaston, et, dans Rousseau, la troisième des Lettres écrites de la Montagne : <( Otez les miracles de l'Évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ, » etc. On peut voir aussi la Profession de foi du Vicaire Savoyard: «... Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine, ont eux-mêmes besoin d'être prouvés, de quoi servent-ils? Autant valait n'en point faire... Puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés nous ne serons pas plus avancés qu'auparavant. . . Après avoir prouvé la doctrine.
par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de peur de prendre l'oeuvre du démon pour l'œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallèle? »
Et Diderot : « Prouver l'Évangile par un miracle, c'est prouver une absurdité par une chose contre nature... Si la raison est un don du ciel. et qu'on en puisse dire autant de la foi, le ckl nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires... Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n'ai qu'une petite lumière pour me conduire... Survient un inconnu qui me dit : Mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien. »
« La science de la nature, dit M. Ernest Havet, est essentiellement irréligieuse, puisque la religion se confond avec le surnaturel. » Or, cette science commence à lever les voiles qui avaient jusqu'à présent couvert l'origine des choses. Si l'on part de l'hypothèse, entrevue par Kant, admise par Laplace, qu'une vaste nébuleuse remplit d'abord tout l'espace qu'occupe notre système planétaire, et que le soleil se forma par la concentration graduelle de ses éléments, on conçoit sans peine la formation d'une planète comme la nôtre, dans une période qui comprend des siècles de siècles : un fragment de nébulosité, détaché de l'astre central par la force centrifuge, et lancé dans l'espace; une faible rognure des bords du soleil, devenue un amas de gaz, puis de molécules, que la force centripète et le mouvement rotatoire réunissent; pressent, agglo-
mèrent, enflamment; un amalgame d éléments en fusion; puis, par le refroidissement, la formation de la masse minérale, de la croûte terrestre par-dessus la fournaise intérieure; puis le changement des vapeurs concfensées, en eau qui tombe à la surface; puis, sur cette surface de la terre arrosée par les fontaines et les fleuves, l'apparition successive des divers végétaux, de plus en plus diversifiés et compliqués; puis, enfin, parcourant et montant par degrés l'échelle des êtres, l'apparition successive des animaux, de lamphiobusàrhomme(i).
Comme une de nos plus hautes futaies actuelles ne produirait, réduite en houille, qu'une mince couche de i5 millimètres, on a calculé que, pour former les strates profondes d'un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n'a pas fallu moins de neuf millions d'années. Et pourtant la formation houillère n'est qu'une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l'époque historique, celle de l'apparition de l'homme sur la terre.
Quant à cette dernière époque — et sans rappeler, avec Diodore de Sicile et Cicéron, que les Babyloniens se vantaient de compter 473,000
(1) Voir les Epoques de la nature, dans Buffon, et Y Exposition du système du monde, dans Laplace. Voir aussi l'excellent chapitre intitulé Génération primitive dans le livre de Ludwig Bûchner, Kraft und Stoff; les Commencements du monde par M. de Jouvencel, la Terre par M. Elysée Reclus, Y Histoire de la création par A. Burgmeister, etc.
26 LIBRB EXAMEN.
années depuis les premières observations de leurs astronomes jusqu'à l'arrivée d'Alexandre — voici le résumé des observations faites par le géologue anglais Vivian sur les restes humains récemment découverts dans la caverne de Kent, près de Torquay : « Une couche contenant des poteries romaines, ayant dès lors environ 2,000 ans, se trouvait recouverte par une épaisseur de près de cinq millimètres de stalagmites. En comparant cette épaisseur à celle d'autres assises de stalagmites sous-jacentes, et beaucoup plus larges..., où l'on a recueilli des os travaillés et des silex taillés, mêlés à des restes de grands pachydermes..., il devient évident, par le calcul de l proportion, que l'homme, contemporain des élé- 1 phants et des rhinocéros, existait déjà en Angle- ■ terre il y a deux cent soixante-quatre mille ans. » D'une part, les découvertes décisives de la paléontologie, qui a marqué la succession des flores et des faunes sur la terre ; — d'autre part, la chimie organique, en ne se bornant plus à décomposer les corps, mais en déterminant la formation des corps composés; — d'autre part encore, une grande loi nouvelle qu'avaient entrevue Épicure et Lucrèce (1), (la Concurrence vitale et Sélection naturelle de Darwin), appelée à tenir dans l'histoire naturelle la place de la gravitation dans la physique, en expliquant comment la nature élimine et rejette peu à peu les individus plus imparfaits de chaque espèce, et même les espèces
(1) De rerum natura, lib. V, v. 869 à 875.
plus imparfaites de chaque genre; — laissent concevoir le lent et séculaire progrès de ce que j'oserais appeler T auto-création.
Quand on voit avec quelle excessive lenteur, par quels tâtonnements successifs et quels essais graduels, la nature a formé, complété, modifié, perfectionné les êtres (pâtura nonfacitsalius, dit Linné), on ne peut que répéter cette juste réflexion d'un philosopheallemand : « D'où viennent les animaux? » sedemande-t-il,etilrépond: « L'idée que Dieu les aurait créés par sa volonté n'est pas seulement trop peu satisfaisante, elle est aussi trop peu digne de lui. La grande âme du monde, qui aurait créé des systèmes solaires et des voies lactées pouvait-elle faire des essais d'animaux, sauf à les refaire s'ils n'étaient pas assez bons ? » (Zimmermann.) Que diront à cela les partisans de la Genèse biblique ?
M. Edgar Quinet a pleine raison d'affirmer que toute forme nouvelle de l'organisation végétale ou animale est dans la nature ce qu'une machine nouvelle est dans la société, c'est-à-dire que l'avènement d'une organisation supérieure et plus puissante fait disparaître une foule d'êtres inférieurs. Ainsi se continue sans cesse Vautocréation, le travail de la nature naturante sur la nature naturée.
Assurément, ceux qui ont vu les habitants aborigènes de l'Australie, velus et fétides, au front écrasé, au ventre enflé et pendant, aux bras longs et grêles, aux dents simiennes, et mangeant leurs enfants dans les temps de famine, peuvent bien
comprendre qu'un chimpanzé ou un gorille devienne un homme. Cette race australienne, qui n'a pas de mots pour compter jusqua cinq, et ne sait dès lors pas plus le nombre de ses doigts que celui de ses cheveux, a disparu maintenant, pour ainsi dire, comme vont aussi disparaître celles des Tasmaniens, aux mâchoires de singes, des habitants de la Terre-de-Feu, des Buschmans du Cap, des Negrillos de monte des Philippines, des Dokos d'Abyssinie, qui ne connaissent pas l'usage du feu, des Ainos velus du Kamtschatka, adorateurs de Tours, etc.; mais, parmi les races déjà disparues, il a pu s'en trouver quelqu'une encore plus voisine de l'animalité ; par exemple, les Maillés de la Guyane, qui vivaient sur les arbres. « Si la morphologie zoologique, dit Ernest Renan, était étudiée avec l'oeil pénétrant d'un Gœthe, d'un Cuvier, d'un Geoffroy-Saint-Hilaire, ne pensez-vous pas qu'elle livrerait le secret de la formation lente de l'humanité, de ce phénomène étrange en vertu duquel une espèce animale prit sur les autres une supériorité décisive ? »
Par le résultat de ses belles recherches d'anatomie comparée, M. Th. Huxley place l'homme (sous le nom d'anthropinien) simplement dans la première des sept familles de primates parmi les animaux vertébrés. « J'en demande pardon à nos seigneurs les cardinaux, dit à ce sujet M. Guarin de Vitry; mais, au lieu de descendre du ciel, l'espèce humaine semblerait plutôt être montée de la terre, et les singes nous seraient plus'proches parents que les anges. »
« Nos voyageurs, avait dit J.;J. Rousseau, )nt sans façon des bêtes, souslenomdepoHgus ou "orangs-outangs, de ces mêmes êtres dont, sous *s noms de satyres, de faunes, de sylvains, les .nciens faisaient des divinités. Peut-être, après les recherches plus exactes, trouvera-t-on que ce îe sont ni des bêtes ni des dieux, mais des îommes. »
Comme les adeptes de l'illustre Darwin, M . Edg.
Quinet suppose qu'entre le singe et l'homme
exista jadis une espèce intermédiaire, qui aurait
disparu avant les races inférieures de l'humanité
primitive. « L'homme, dit-il, une fois séparé
des singes par un intervalle quelconque, s'est
éloigné à grands pas de sa première origine.
C'est par la tête qu'il s'est fait reconnaître d'abord
au-dessus du troupeau des simiens; dès qu'il a
existé, il les a dominés du front (i). »
Ne voyons- nous pas encore sur la terre des peuplades anthropophages, deux mille ans après Platon, huit mille ans après la dynastie égyptienne par qui furent élevées les grandes pyramides? « La race des Indiens de l'Ouest, dit M. L. Simonin, n'est pas encore sortie de l'étape primitive qu'a dû parcourir l'humanité au début de son évolution, celle de peuple chasseur, nomade, celle de l'âge de pierre. Les Indiens, si les blancs ne leur avaient pas apporté le fer, auraient encore des armes de silex, comme l'homme antédiluvien qui peuplait l'Europe, il y a cent mille ans, et
(1) Voir le beau livre de M me Clémence Royer, Origine de l'homme et des sociétés.
s'abritait dans les cavernes. » (Excursion che\k\ Peaux -Rouges.) Si une planète peut se former dans l'espace, sous l'influence créatrice de son soleil, elle peut se détruire également, soit par l'épuisement de sa chaleur spécifique. soit par un cataclysme; témoin les débris delà planète indiquée par Kepler, qui peuplent d'uns foule d'astéroïdes l'intervalle compris entre Man et Jupiter. Un soleil lui-même, s'il peut s'allume: (c'est ce que l'on suppose de certaines nébuleuses, peut s'éteindre, et, dans la vie universelle, dans la vie éternelle, son existence de milliards de sic* . clés ne compte pas plus que l'existence d'un éphc-l mère. Ainsi se trouverait vérifiée et démontré* du haut en bas de l'univers, de l'astre à l'insecte! la destinée fatale de tout être et de toute cho* faisant partie du grand Tout : naissance, progrès, élévation, déclin, chute et mort.
Dès que l'on reconnaît l'impossibilité de te création, dans l'espace et dans le temps, par un être éternel, antérieur au temps, supérieur à le 5 * pace ; dès que Ton reconnaît, au contraire, que matière ne peut être créée, pas plus qu'elle tf peut être anéantie ; que l'éternité de la matière devient donc évidente et certaine, comme en est ptf' suadé l'illustre auteur du Cosmos, et que la création continue de la matière par elle-même — de la nature naturée par la nature naturante — & la conséquence de son éternité ; alors on se rappelle et l'on accepte le mot de Laplace à Napoléon, auquel il expliquait sa Mécanique céleste « Mais, dans votre système, lui dit l'empereur,
que faites-vous de Dieu ? — Oh ! répliqua l'astronome, Dieu est une hypothèse dont je n'ai pas besoin. »
Laplace parlait ainsi du Dieu personnel, de qui Ton dit qu'il a créé le monde, et qu'il le gouverne. Mais, dans ce grand nom de Dieu, il est permis, j'imagine, de placer une idée différente, et non moins grande assurément. Essayons.
Lorsque Pascal a dit ce mot si connu : « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà, » c'était à propos des simples vérités conventionnelles, de celles que fait et défait l'opinion des hommes, « ondoyante et diverse, vagabonde et versatile, tumultuaire et vacillante. » Certes, il n'eût point ainsi parlé des vérités mathématiques; il eût dit avec Newton : natura est semper sibi consona, car il avait dit lui-même : « La nature s'imite toujours. 9 Pascal, qui pouvait déjà mesurer et calculer le mouvement des corps célestes, qui pouvait constater leur marche uniforme, savait très -bien qu'une seule et même géométrie règne sur tout l'univers; il savait très-bien que, partout, dans un cercle, le diamètre est le tiers de la circonférence, que, partout, dans un triangle, le carré de l'hypoténuse égale les carrés des deux autres côtés. Il connaissait « ces pures et incorruptibles formules, qui étaient avant que le monde fût, qui seront après lui, qui dominent tous les temps, tous les espaces, ces formules sacrées qui survivront à la ruine de tous les univers. » (Edg. Quinet.) Si Pascal vivait de nos jours, s'il reconnaissait, par les météorites, que les planètes ont une
formation géologique semblable à celle de notn terre, et si, en décomposant un rayon de lumière il parvenait à déterminer de quels métaux et de quels gaz se compose le corps du soleil, il coq viendrait aussi qu'une seule et même physique une seule et même chimie régnent sur tout l'un vers. Et, retournant son mot célèbre, il diraiï a Vérité dans un astre, dans un monde, véri;; dans tous les astres, dans tous les mondes.
Alors il n'aurait qu'à pousser un peu plus lok sa logique inexorable pour ajouter : « Mens physique, même morale; mêmes lois pour touts les choses et pour tous les êtres dans tous le mondes (i). Alors enfin il pourrait ainsi courot ner sa pensée : « Dieu est ce qu Em. Kant a?
pelle, en définissant Y Être nécessaire, « la somfc des possibilités primitives » ; il est cette universelle géométrie que Kepler déclarait « co-éternellt à l'esprit divin avant l'origine des choses, ou p^ tôt Dieu lui-même » {Geometria ante rerw ortum menti divinœ co-etema, Deus ipse) ; il * enfin la résultante générale de toutes les lois ptf ticulières; il est la loi primordiale et finale, 1* loi suprême, la Loi des lofe. » *
(i) a La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius etpoitf nous ; la morale doit être uniforme .. Si quelqu'un, dan* la Voie Lactée, voit un indigent estropié, s'il peut le soulager et ne le fait pas, il est coupable envers tous k* globes. » (Voltaire.)
« S'il existe des créatures raisonnables dans JupïM Vénus ou Mars, ces créatures, en vertu de l'identité de leur raison, ont la même notion du Droit que celle qui régi* notre humanité. » (Proudhon.)