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CONCLUSION

Eh! qu'importe? Pour les innombrables disciples du Bouddha, le suprême degré de la béatitude, n'est-ce pas le Nirvana, ou la délivrance par le néant? Chacun d'eux ne répète-t-il pas la dernière parole du Giaour : « Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos? »

Quur non, ut plenus vitœ convitia, recedis, jEquo animoque capis securam, stulte, quietem ?

(Lucrèce.)

(« Pourquoi ne te retires-tu pas, comme un convive rassasié de vie? Pourquoi, d'un esprit calme, ne goûtes-tu pas, ô insensé, un repos assuré? »)

Mors homini summum bonum Diis denegatum.

(Sentence stoïcienne.)

(« La mort, souverain bien donné à l'homme, refusé aux Dieux. »)

« Bienheureux les morts, car ils reposent. »

(Luther.)

La crainte du trépas, l'horreur du néant, forment un instinct donné sagement par la nature pour la conservation des espèces vivantes ; sans lui l'humanité se détruirait par le suicide. On dirait

comme Sénêque : « La vie te plaît? Demeure.

Elle te déplaît? Il est permis de retourner d'où l'on est venu. » Mais la réflexion peut combattre victorieusement cet instinct, et le réduire à sa juste mesure.

« Le sentiment dé l'existence, a dit Bufifon, n'est-il pas détruit par le sommeil? Chaque nuit nous cessons d'être... La vie est un fil divisé par des nœuds qui appartiennent à la mort... Pourquoi donc s'occuper de la longueur de cette chaîne qui se rompt chaque jour? » (Des probabilités de la durée de la vie.)

« Tant que nous sommes, avait dit Epicure, la mort n'est point ; quand elle est, nous ne sommes plus. »

Ne redoutons pas le « doulx, le désiré, le dernier embrassement de l'aime et grande mère la terre, lequel nous appelons sépulture. » (Rabelais.)

Et Montaigne, après Sénèque : « Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confère non plus à ta mojt que chascun des aultres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude ; il la déclare. Tous les iours vont à la mort ; le dernier y arrive. » « Socrate, dit encore Montaigne, se rend courageux en la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce qu'il est mortel. » « A Tadventure, avait dit Socrate lui-même en son Apologie (citée par Platon, traduite par Montaigne), est la mort chose indifférente, à l'adventure désirable... Si c'est un anéantissement de nostre estre, c'est amendement d'entrer en une longue et paisible nuict; nous ne sentons rien de

plus doulx en la vie qu'un repos et sommeil tranquille et profond, sans songes. »

Mais si l'instinct de la conservation est d'une utilité manifeste, en peut-on dire autant de la croyance en une vie future? Est-elle aussi, par exemple, indispensable au salut des sociétés humaines? Montesquieu lui-même, après François Bacon, après Cicéron, est bien forcé d'admettre le contraire. « La religion de Confucius, dit-il, nie l'immortalité de l'âme, et la secte de Zenon ne la croyait pas. Qui le dirait ? Ces deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société... » — « Nés pour la société, les stoïciens croyaient tous que leur destin était de travailler pour elle ; d'autant moins à charge que leurs récompenses étaient toutes dans eux-mêmes; qu'heureux par leur philosophie seule, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur. » (Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. 19 et 10.) Montesquieu, quand il parle # ainsi, venait pourtant de combattre avec vivacité ce qu'il nomme les paradoxes de Bayle, à savoir : « qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre, » en d'autres termes, « qu'il est moins dangereux de n'avoir pas de religion que d'en avoir une mauvaise ; » et que « de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. »

Cette dernière proposition est cependant de toute évidence, aussi bien que la première. Les vertus chrétiennes sont tellement l'opposé des vertus civiques qu'un payait chrétien ne peut être

un bon citoyen. Le mcpris de tout bien être doit amener logiquement la destruction de la vie sociale, de même que l'observation exagérée de la continence devrait amener finalement l'extinction de l'espèce humaine.

a L'athéisme, dit Bacon, laisse l'homme au bon sens, à la philosophie, à la piété naturelle, au respect des lois, au désir de réputation, qui peuvent être autant de guidés vers une vertu morale extérieure, même à défaut de religion; tandis que la superstition renverse tout cela, et s'érige en monarchie absolue dans les esprits des hommes. En conséquence l'athéisme n'a jamais troublé les États, car il rend les hommes soucieux d'euxmêmes... Nous voyons que les temps inclinés à l'athéisme, comme ceux de César-Auguste, étaient des temps de civilisation. » (Essaya ofAtheism.)

Bacon aurait pu citer aussi l'athéisme officiel des Chinois, des Mongols, des Thibétains, de tous les Bouddhistes, etc. Son compatriote Hobbes n hésita point à dire, un peu plus tard, que si, dans une république où Ton ne reconnaîtrait point de Dieu, quelque citoyen en proposait un, il le ferait pendre. C'était l'opposé de la loi de Robespierre ; etîlobbes parlait ainsi par horreur des superstitions et du fanatisme, qui troublent toujours les États, tandis que. l'indifférence en matière de religion leur assure la paix et le repos.

Et Pomponace, dans son livre brûlé à Venise, en i52i, avait déjà osé dire : Neque universaliter viri impuri ponunt mortalitatem, neque universaliter temperati immortalitatem. Nam videmus

multos pravos homines credere, multos etiam viros sanctos et justos scimus mortalitatem animarum posuisse. « Ni les vicieux n'adtnettent universellement la mortalité (de l'âme), ni les vertueux n'admettent universellement l'immortalité. Nous voyons, en effet, beaucoup d'hommes dépravés être croyants, et nous savons au contraire que beaucoup d'hommes justes et saints professent la mortalité des âmes (i). »

D'une autre part, est-ce que, pour se montrer vertueux, ces austères républicains de la vieille Rome, disciples de Zenon ou d'Épicure, attendaient une seconde et éternelle vie? C'eût été détruire leur théorie du souverain bien, qui était de pratiquer, sans nul espoir de rémunération, la vertu pour la vertu. Non, ils n'attendaient pas plus une autre vie que les patriarches et les prophètes de l'Ancien Testament, qui jamais n'en parlèrent, et jamais n'en ouïrent parler. Personne n'ignore, en effet, que les lois attribuées à Moïse — comme celles de Manou, bien antérieures — n'établissaient que des récompenses ou des peines matérielles, immédiates, bornées au cours de la vie terrestre : « Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps et en automne, du froment, de l'huile, du vin, du foin pour vos bêtes. Lfc Seigneur bénira le fruit de vos ventres, et le fruit de la terre, et les portées de vos vaches et de vos bre-

(1) Voir, dans les Dissertations de Bayle, ses Éclaircissements sur les Athées, les Manichéens et les Pyrrhoniens, c'est-à-dire sa justification d'avoir défendu leurs doctrines.

bis... » (Deut. y ch. VII.) « Vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont par l'épée devant vous. Cinq d'entre vous en poursuivront cent, et cent en poursuivront dix mille. » (Lévitique, ch. XXVI.) — « Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances... vous serez maudits dans la ville et dans les champs... Le Seigneur vous donnera, au lieu de pluie, de la poussière menue.... vous éprouverez la famine... vous mourrez de misère, de froid, de fièvre... vous aurez la teigne, la gale, la fistule, des ulcères dans les genoux et les cuisses... Tu fianceras une femme, mais un autre couchera avec elle... Tu jetteras beaucoup de semence dans ton champ, mais les sauterelles la consumeront... Tu mangeras le fruit de ton ventre, la chair de tes fils et de tes filles... Je mettrai vos charognes sur les charognes de vos dieux de fiente, et mon âme vous aura en haine... je vous disperserai parmi les nations. » (Lévittque, ch. XXVI.) Ainsi le peuple de Dieu, le révélateur du monothéisme, ne connut point l'immortalité de l'âme ; il ne reçut les premières notions de cette croyance que pendant la captivité à Babylone, et n'en prit la doctrine que des Grecs platoniciens, a C'est le comble de l'ignorance, dit Arnauld, de mettre en doute cette vérité, attestée par tous les Pères, que les promesses de l'Ancien Testament n'étaient que temporelles et terrestres. » (Apologie de Port- RqyaL) Ce que les Hébreux nommaient l'âme, c'était simplement la vie. « Et- Dieu dit : que les eaux produisent des reptiles d'âme vivante. » (Gen. y ch. II.) « Surtout, dit le Seigneur, garde-

toi de manger du sang, car le sang est l'âme, et tu ne mangeras pas l'âme avec la chair. » (Deut, ch. XII, v. 23.) Au temps d'Homère aussi, l'âme des héros s'écoulait avec leur sang.

Enfin, est-ce que l'homme aura moins démérite à répudier le mal, à préférer le bien, s'il fait son choix comme Fénélon voulait qu'on aimât Dieu, sans crainte des châtiments, sans espoir des récompenses, ou comme le voulait aussi cette bonne femme, dans le temps du quiétisme, qui apportait un réchaud pour brûler le jardin du paradis et une cruche d'eau pour éteindre le feu de l'enfer? Avec la foi au Dieu- Providence, pour qui il n'est ni passé ni futur, pour qui il n'est que le présent, cesse tout libre arbitre, et partant toute responsabilité. Comment concilier « un homme qui veut librement avec un Dieu qui prévoit infailliblement? » (Jules Simon.) Comment l'homme serait-il maître et responsable de ses actions lorsque tout est prévu, réglé, ordonné d'avance ? Comment sa volonté de fourmi pourrait-elle faire achoppemçnt à la volonté du Seigneur des univers, à la puissance du Tout-Puissant? « Dès que nous concédons la liberté à l'homme, dit Gœthe, c'en est fait de l'omniscience de Dieu; dès que Dieu sait ce que je ferai, je suis contraint d'agir conformément à sa prescience. » Quand les déistes reprochent aux athées de renverser les bases de la morale, ils ne prennent pas garde que les athées peuvent leur adresser absolument le même reproche. En effet, avec la foi au Dieu-Providence, c'est-à-dire au dogme de la

prédestination, Ton tombe, d'une part, dans le fatalisme oriental, car ce qui doit arriver arrive ; d'autre part, dans le droit d'impunité, même en ce inonde, car, où cesse la responsabilité, cessent le mérite et la faute. « Sur quel fondement de leur iustice, dit Montaigne, peuvent les dieux recognoistre et recompenser à l'homme ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eulx mesmes qui les ont acheminées et produictes en luy? Et pourquoy s'offensent-ils et vengent sur luy les vicieuses, puisqu'ils l'ont eulx-mesmes produict en cette condition faultière, et que d'un seul clin de leur volonté ils le peuvent empescher de faillir? » Un criminel, un parricide pourrait se faire absoudre en invoquant la doctrine de saint Paul, de saint Augustin, de saint Thomas, de Calvin, de Bossuet. Il n'aurait qu'à dire : « Puisque nous ne sommes tous que des instruments dans la main de la Providence, je ne pouvais pas ne pas tuer mon père, ce meurtre étant décrété par la Providence, dont je ne suis que l'instrument. >>

Et l'homme sur lui-même a si peu de crédit.

Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit.

(Corneille.) (i)

(1) Voici comment le pape saint Léon condamnait l'hérésie de Priscillien, et, du même coup, l'orthodoxie de saint Augustin : Quod si id credi liceat, et doceri, nec virtutibus prœmium, necvitiis pena debebitur... Quia neque de bonis, neque de ma lis actibus ullum poterit esse judicium, si in utramque partent fatalis nécessitas motum mentis impellit.

Voir Bayle, art. Rapin, note C.

Si le Dieu-Providence existe, il faut dire avec le même Fénélon : « L'homme s'agite, Dieu le mène. » Non, je proteste. Ce n'est pas Dieu qui me mène ; c'est ma liberté, c'est ma conscience. Dans Tordre moral, Dieu est encore « une hypothèse dont je n'ai pas besoin. » Ma conscience

— « le meilleur de tous les casuistes, » comme l'appelle J.-J. Rousseau — ma conscience me dit d'une voix très-claire, très-ferme, très-impérative,

— et sous peine de remords, c'est-à-dire de l'enfer véritable — que le bien est l'ordre; qu'il est même l'utilité, de tous et de chacun; que le bien est la loi morale, comme la gravitation la loi physique, et que nos actions y doivent tendre comme une pierre tend au centre en échappant de la main; que le bien est la loi des êtres entre eux, surtout des êtres sensibles, qui sont semblables, qui sont frères.

Pascal n'a-t-il pas eu le malheur de dire, dans un de ses égarements : « Pourquoi les péchés sont péchés, c'est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu? » Et des théologiens n'ont-ils pas soutenu qu'*7 ne faut pas toujours agir d après les lumières de la conscience^ Bayle répond : a monstre de doctrine qui renverse toute morale ; » et Montaigne, avant Bayle : a Ruineuse instruction à toute police, qui persuade aux peuples la religieuse créance suffire seule, et sans les mœurs, à la divine iustice ! L'usage nous faict veoir une distinction énorme entre dévotion et conscience... Entre nous, ce sont choses que ay tousiours veues de singulier accord, des

opinions supercélestes et des mœurs soubterraines. »

Sœpe Relligio peperit scelerosa atque impiaf acta.

(Lucrèce.)

(Souvent la religion a enfanté des actions impies et scélérates.)

Ne faudra-t-il pas conclure que la religion est une seconde et factice conscience, qui corrompt, en la dominant, la conscience primitive et naturelle?

Fichte, tout au rebours des casuistes : a Aussi vrai que j'existe, je veux obéir à ma conscience en tout ce qu'elle me prescrira. » Kant enfin : o Nous ne tenons pas nos actions pour obligatoires parce qu'elles sont des commandements divins ; au contraire, nous les tenons pour des commandements divins, parce que nous y sommes intérieurement obligés. »

« La loi morale, avait dit Platon, précède la loi religieuse ; le saint n'est le saint que parce qu'il est le juste. » Et l'on peut encore accepter la belle définition que Cicéron donnait de la conscience, avant l'Évangile : « Il est une loi véritable, inscrite dans tous les cœurs, immuable, éternelle, dont la voix nous trace nos devoirs, dont les menaces nous détournent de mal faire... Cette loi, on n'y saurait rien changer, rien retrancher... Il n'est ni Sénat ni peuple qui nous en puisse affranchir ; elle n'a besoin ni de commentateur ni d'interprète ; elle est la même dans Athènes, la même dans Rome, la même hier, aujourd'hui, demain... Elle embrasse tous les

peuples, tous les temps. » — et Si, pour s'affermir, ajoute Michelet, la conscience de chacun a la conscience de tous, n'est-ce rien que Yaccord de r homme et de Vhumaniléï »

Écartons ces romans qu'on appelle systèmes,

Et, pour nous élever, descendons en nous-mêmes.

(Voltaire.)

Le sentiment de la Justice existe au plus profond du cœur de tous les hommes, même des plus pauvres d'esprit; il persiste au delà de la raison, jusque dans le cœur des insensés, des fous. C'est le premier et le dernier rayon de l'intelligence humaine. Lamennais a écrit : « Pourquoi les corps gravitent-ils les uns vers les autres? — Parce que Dieu Ta voulu, disaient les anciens — parce que les corps s'attirent, dit la science. » Eh bien, de même qu'avec la gravitation, il n'est plus besoin d'un Dieu créateur qui mette et maintienne les astres en mouvement, de même, avec la Justice, il n'est plus besoin de Providence.

o La Justice est immanente dans la conscience, dit Proudhon ; elle est humaine, tout humaine, rien qu'humaine... Elle n'a besoin ni de médecin, ni de révélateur... La conscience est la faculté dont la justice est le produit... C'est une voix qui plaide en nous, contre nous-méme, le droit du prochain... La conscience est la faculté souveraine que toutes les autres sont appelées à servir, comme les membres du corps servent le cerveau, tandis qu'elle-même n'en sert aucune. »

Le même sentiment de confiance aveugle et d'obéissance absolue à la conscience se retrouve chez tous les moralistes. « Quel spectacle nous flatte le plus, dit Rousseau, celui des tourments ou du bonheur d'autrui? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression la plus agréable, après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté?... S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme, d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes?... Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles plutôt que César triomphant? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. » — « S'il fallait, dit aussi notre maître Diderot, opter entre le sort d'un scélérat fortuné et celui d'un homme de bien malheureux, certes, je ne balancerais pas. Quel est le motif d'un choix aussi décidé? La persuasion qu'il n'est point de méchant qui n'ait souvent désiré d'être bon, et que le bon ne désirera jamais d'être méchant. »

« Je n'ai jamais entendu dire, écrit Proudhon, que Dieu m'ordonnât, à peine de lèse-majesté envers sa personne, de manger, de respirer, de dormir, de faire aucune des fonctions qui intéressent ma vie animale... Pourquoi n'en use t-il pas de même à l'égard de ma vie morale ? Est-ce que les lois de ma conscience sont moins certaines que celles de mon organisme? Quand je fais mal, le péché ne me punit-il pas à l'instant par la honte

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et le remords, comme la vertu, si je fais bien, me récompense par l'opinion de ma valeur? »

Rectefacti,fecisse merces est.

(Séné que.) (La récompense d'une bonne action, c'est de l'avoir faite.)

« Qu est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie? Il est dès celle-ci dans le cœur du méchant. » (J.-J. Rousseau), car « tout méchant fuit sans qu'on le poursuive, » a dit Salomon. (Prov. ch. XXVIII).

Que j'écoute donc ma conscience, qui me dit pour règle de conduite : a Crois ce que tu peux, fais ce que tu dois, » qui ne saurait me trahir, qui est moi-même, et en moi-même le vrai Verbe du vrai Dieu, alors je ferai le bien, je fuirai le mal, sans plus me soucier du paradis que de l'enfer (i).

N'oublions pas que, même réduit au choix des motifs qui déterminent la volonté, le libre arbitre est suffisant pour servir de fondement à la responsabilité humaine, et partant à la loi morale. N'oublions pas davantage que, dès lors, le plus

(1) « Allez, lâches humains, que les feux éternels Empêchent d'assouvir vos désirs criminels.

Vos austères vertus n'en ont que l'apparence. Mais nous, qui renonçons à toute récompense, Nous qui ne croyons point aux éternels tourments, L'intérêt n'a jamais souillé nos sentiments.

Le bien du genre humain, la vertu nous anime, L'amour seul du devoir nous a fait fuir le crims. Oui, finissons sans trouble, et mourons sans regrets... »

(Frédéric lb Grand.)

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grand des mérites de l'éducation, de l'instruction, des connaissances acquises, c'est qu'elles fournis sent au choix de la volonté beaucoup plus de motifs, et de meilleurs, que l'ignorance et la sauvagerie. Voilà comment la civilisation améliore les mœurs, en introduisant dans nos actions, publiques et privées, les notions de la justice — c'est-àdire les notions des droits de la vie individuelle et des devoirs de la vie collective (D r Clavel) — et comment la science enfante la moralité. « Croyons, a dit Mirabeau, que le jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront dans toutes les classes de la société, les âmes faibles auront du courage par prudence, les ambitieux des mœurs par intérêt, les puissants de la modération par prévoyance, les riches de la bienfaisance par calcul, et qu ainsi l'instruction diminuera les maux de l'espèce humaine jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables. »

Voilà aussi pourquoi les sociétés doivent chercher leur salut et leur grandeur dans la diffusion des lumières, dans la participation de tous aux connaissances de quelques-uns. Voilà enfin pourquoi la conscience, à peine perceptible chez l'homme isolé — qui n'a pas plus, en venant au monde, de principes innés que d'idées innées — commence à naître dans la vie de famille, s'agrandit dans la vie de tribu, puis de cité, puis de nation ; pourquoi elle ira toujours «'agrandissant dans la vie plus vaste des races et de l'espèce entière, et pourquoi le sentiment d'hu-

manité est encore supérieur à celui de patriotisme (i).

Ainsi qu'à la conscience, obéissons donc à la science. Suivons cet autre guide, non moins sûr et non moins sincère, plus impartial et souvent plus éclairé. « Quelle différence y a-t-il entre les savants et les ignorants? » demandait quelqu'un à Aristote : a La même, dit-il, qu'entre les vivants et les morts. » N'oublions pas que la science est essentiellement progressive, au rebours des religions; qu'elle seule donne la vérité; qu'elle seule, religion de l'avenir, peut vaincre la superstition; n'oublions pas qu'elle est plus puissante même que la vertu pour le service des sociétés humaines, a Le plus ferme adversaire, dit Buckle, des deux maux les plus anciens, les plus funestes, les plus invétérés, les plus largement répandus, l'intolérance et la guerre, ce n'est pas l'humanité, c'est le savoir. » Et Cuvier : « Le bien que l'on fait aux hommes, quelque grand qu'il soit, n'est que passager ; les vérités qu'on leur laisse sont éternelles. » Ainsi, comme la science, avec la science, rejetons très-résolûment tout ce qui est surnaturel, tout ce qui est divin. Comme elle, cherchons* la vérité, la justice, le bonheur même, dans ce qui est naturel, dans ce qui est humain. Nous sommes sur la terre, n'as-

(1) « Dieu me préserve d'un patriotisme qui m'empêcherait d'être citoyen du monde. » (Lessing.)

Ut profectus a caritate domesticorum ac suorum, serpat longius, et se implicet primum civium, deinde omnium mortalium societate. (CitÉRON.)

pirons point au ciel ; cessons de nous faire dieux, restons et soyons hommes. « Socrates, dit Montaigne, ramena du Ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme... Il a faict grand'faveur à l'humaine nature, de montrer combien elle peut d*ellemesme. »

a La conscience humaine estime sa justice plus exacte et plus sûre que la justice de Dieu. Elle aspire à se gouverner elle-même par sa propre vertu. La justice se suffit, et si la justice se suffit, la vie présente se suffit aussi, et n'a pas besoin d'un prolongement dans 1 éternité. » (Proudhon.)

Goethe a écrit quelque part : « La négation de la croyance commune ne peut mener au bien qu'avec la pensée très-affermie. Il n'y a que la raison seule qui soit digne de succéder à la religion du devoir. » Je n'en disconviens pas ; mais Gœthe lui-même a pris soin de résoudre sa propre objection. Une dame très-dévote lui dit un jour : « Puisque vous ne croyez ni à la Providence, ni à Târne, ni à la vie future, quel peut être pour vous le but de la vie présente? »

Il répondit : « S'améliorer (i). »

La réplique est heureuse ; mais on pourrait, j'imagine, donner à la vie une portée encore plus haute, en même temps qu'au devoir une plus large assise. S'il est vrai, comme Sénèque l'affirmait déjà, que « la société humaine ressemble à

(1) C'est le mot des stoïciens : « Achève-toi toi-même. » Perfice te ipsum.

une voûte où les différentes pierres, en se soutenant les unes les autres, font la sûreté de l'ensemble ; » s'il est vrai, comme Pascal Ta formulé plus expressément, que a toute la suite des hommes, pendant lé cours de tant de siècles, doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours, et qui toujours apprend ; » — sigillatim mortelles, cunctim perpetui (Apulée); — si l'humanité enfin est un grand être collectif, nous devons tous, nous hommes, nous ses membres, agir pour l'avantage et non au détriment de cette intime et fraternelle communauté. Nous devons être mus par ce sentiment que Cicéron nommait déjà caritas generis humani. Socrate d'abord, puis Zenon, puis Voltaire, Helvétius, Vauvenargues, Bentham et M. Stuart-Mill, auraient alors plein droit dans cette belle et simple définition du bien, qui est à la fois celle du mal : « Le bien est l'utile. »

A peine ai-je besoin de dire que je parle comme les stoïciens, pour qui rien n'est utile qui ne soit honnête, pour qui rien de déshonnête ne peut être utile. A peine ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'agit pas ici de l'utilité particulière, personnelle et égoïste, mais de l'utilité commune, générale et réciproque. Il s'agit de l'utilité qui signifie mutualité des droits et des devoirs, de celle que l'école d'Auguste Comte appellerait altruiste, qui est le fond même de la sociabilité, et qui peut s'exprimer par la belle sentence antique : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fût fait. » Écoutons l'illustre Kant : « Agis toujours, dit-il,

suivant une maxime que ta conscience accepterait pour la loi universelle de tous les êtres raisonnables. » Certes, c'est porter l'idéal moral plus loin et plus haut que toutes les religions.

Ceux qui professent que le dogme de l'immortalité de l'âme est la base de toute morale, commettent une grossière erreur; ce serait une base bien fragile, et qui maintes fois ferait défaut. Comment obtiendrais-je le respect de ma vie et de mes biens d'un sauvage qui n'a aucune notion de vie future? Et le civilisé que la culture de sa raison porte à rejeter cette croyance, pensera-t-il que dès lors tous les crimes lui sont permis? La morale universelle doit avoir pour fondement une croyance universelle, commune à tous les hommes. Et c'est, il me semble, celle qu'indiquait Socrate, il y a deux mille ans.

« Qu'est-ce que vertu? demande Voltaire; bienfaisance envers le prochain. Puis -je appeler vertu autre chose que ce qui me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je suis en danger, tu me secours. On me trompe, tu me dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m'instruis. Je t'appellerai vertueux... Que m'importe que tu sois tempérant ; c'est un précepte de santé que tu observes; tu t'en porteras mieux... Mais quoi, n'admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Hé, comment puisje en admettre d'autres? Nous vivons en société; il n'y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux... hé bien, il sera saint; mais je ne

rappellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité... La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits... On fait une objection : Néron, le pape Alexandre VI et d'autres monstres de cette espèce ont répandu des bienfaits. Je réponds hardiment qu'ils furent vertueux ce jour-là... »

a ... Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n'était pas vertueux; que c'était un stoïcien entêté, qui, non content décommander aux hommes, voulait être estimé d'eux; qu'il rapportait à lui-même le bien qu'il faisait au genre humain; qu'il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfaisant, par vanité ; et qu'il ne fit que tromper les hommes par ses vertus. Je m'écrie alors : Mon Dieu, donnez-nous souvent de pareils fripons! » (Art. Vertu.)

Je sais bien que d'illustres moralistes, Kant à leur tête et Jules Simon après lui, ont proposé le devoir pour base à la morale; c'est le devoir, dicté par la conscience, que Kant appelle Y impératif catégorique. J'accéderais bien volontiers à leur définition si le devoir était toujours évident, s'il ne présentait jamais ni doute, ni incertitude, ni contradiction. Mais il manque souvent de cette essentielle qualité, l'évidence ; témoin le mot profond de Tacite, dont l'éternelle vérité n'est, hélas! que trop démontrée dans les temps troublés que nous traversons : « Au milieu des discordes civiles, le plus difficile pour un bon citoyen, ce n'est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. » Après avoir dit : « De se tenir chancelant et métis

aux troubles de son pais, ie ne le treuve ni beau ni honneste »>, Montaigne, qui vivait aussi dans des temps troublés, ajoute aussitôt : « Mais il ne fault pas appeller debvoir, comme nous faisons tous les jours, une intestine aspreté qui naist de Tinterest et passion privée, » Montaigne convient donc aussi qu'il est bien difficile de le reconnaître. Le devoir, d'ailleurs, me semble se confondre avec l'utilité, plus claire et plus précise, telle que je cherche à la faire comprendre (i). Lorsque Voltaire (De la vertu et du vice) pose cet axiome : « La vertu et le vice, le bien et 'le mal moral, sont en tous pays ce qui est utile ou nuisible à la société (2), » une telle simple formule réunit Socrate, Zenon, Helvétius, Bentham et Stuart-Mill. Elle traduit exactement ma propre pensée, qu'un exemple va préciser encore davantage.

Pourquoi le dévouement de Codrus et de Decius fut-il admiré de leurs compatriotes, au point que ceux-ci leur décernèrent des honneurs divins? Ce dévouement était, dans la pensée du roi d'Athènes et du consul de Rome, comme de tous ceux qui crurent en profiter, une action éminemment belle et vertueuse, parce qu'elle était émi-

(1) Justifia est animi habit us, communi utilitate comparata, suam cuique tribuens dignitatem. (Cicétron.)

(2) Et Diderot, non moins simplement : « Le mal est ce qui a plus d'inconvénients que d'avantages ; le bien, plus d'avantages que d'inconvénients. » Helvétius va jusqu'à dire : « Tout devient légitime, et même vertueux, -pour le salut public. »

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nemment utile : un homme se sacrifiant pour un peuple, une vie rachetant une foule de vies (i). Quand nous lisons dans Virgile le touchant épisode de Nisus et Euryale : « Me, me, adsum qui fect..., » nous sommes émus sans doute de cette tendre affection, qui fait qu'un ami veut mourir à la place de son ami ; mais nous n'admirons point précisément, parce que, dans cet échange d'une vie pour une autre, nul avantage ne revient à l'humanité. Au contraire, nous admirons le chevalier d'Assa* : « A moi, Auvergne, voilà l'ennemi! » parce que, sans ce mobile d'une vive et personnelle affection, il consent à périr dans l'embuscade où il est tombé, pour avertir et sauver son régiment. Il donne encore une vie pour plusieurs vies; l'intérêt plus large est victorieux de l'intérêt plus étroit. « Subordonner, dit Proudhon, l'intérêt du plus petit nombre à l'intérêt du plus grand... cette subordination s'appelle la jus-

(1) Codrus et Decius faisaient exactement le contraire du saint roi David, lorsque le Seigneur, pour le punir d'avoir dénombré son peuple, lui proposa le choix entre trois châtiments : « Ou votre pays sera affligé de la famine pendant sept années, ou vous fuirez pendant trois mois devant vos ennemis, ou la peste sera dans vos États pendant trois jours. » Et l'ancêtre de Jésus choisit naturellement la peste sur ses sujets, « et il mourut du peuple, entre Dan et Béer- Sébah, 70,000 personnes. » (Rots, liv. II, chap. 24.)

C'est là un des nombreux exemples de la haute morale qu'enseignent ce qu'on nomme les Écritures Saintes. Combien les prêtres ont raison de les préférer aux écrits des philosophes païens, et combien les protestants ont raison d'en faire, malgré les obscénités qui les souillent, la lecture habituelle de leurs femmes et de leurs filles !

tice... Plus vous réaliserez, en vous et autour de vous, la justice, plus, d'un côté, vous serez heureux de vivre, et moins, d'un autre, vous aurez crainte de finir. » Si Ton me demande donc sur quelle base doit s'établir « la morale indépendante de la religion », c'est-à-dire indépendante du commandement, du dogme, de l'espoir des récompenses et de la crainte des châtiments, je n'hésite pas à répondre : sur la base de l'utilité, ainsi comprise et pratiquée, sur cette large et solide base remplaçant le salut personnel du chrétien, c'està-dire l'étroit et égoïste calcul « de ceux qui désertent la société à laquelle ils doivent tous leurs services, et qui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre. » (Diderot.) Et quand viendra le moment où les religions prendront fin — les religions qui ont pour principe et pour sanction le surnaturel, le divin, l'autorité — une religion nouvelle s'établira parmi les hommes sur cet unique dogme moral : « Le bien est l'utilité commune, » qui s'appelle, d'un autre nom, la Justice, laquelle, à son tour, s'appelle d'un triple nom, Liberté, Égalité, Fraternité (i).

Alors tout l'Évangile de l'humanité serait contenu dans ce vers du Bonhomme :

Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature,

car, s'ajoutant à la parole de Jésus : « Aimez-vous

(1) <c Soyez justes ; la justice est la piété. » (Roran, S. V. v. 2.)

« La justice est la reine des mortels et des immortels ; «lie a le droit de juger les dieux. » (Platon, Eutyphron.)

les uns les autres, » il ajoute Faction à l'affection, et complète la charité par les œuvres.

Et maintenant, pour finir, écoutons un sage développer la même pensée avec la ferveur et l'éloquence d'un cœur convaincu. C'est le saint Paul de la philosophie positive, Emile Littré :

«... S'il est certain que, "dans Tordre du savoir, la vérité se poursuit pour elle-même et sans autre récompense que la satisfaction de l'avoir trouvée, de même, dans l'ordre de la morale, le bien se poursuit pour lui-même et sans autre récompense que la satisfaction de l'avoir pratiqué. Certes, on ne fera pas au bien l'injure de le mettre audessous du vrai, et de lui accorder un moindre attrait dans là conscience que n'a le vrai dans l'entendement. Grâce à ce désintéressement suprême, de plus hautes vtirtus sociales commencent à être demandées aux hommes. Le poëte d'Henri IV et de Louis XIII, à la vue des troubles funestes de son temps, s'est écrié : « Un malheur inconnu glisse parmi les hommes. » Aujourd'hui, devant un nouvel avenir, je renverse ce vers douloureux, et je dis : « Un bonheur inconnu glisse parmi les hommes; » c'est le dévouement à l'humanité.

Heureux ceux qui lui rendent d'éclatants services! Heureux aussi ceux qui lui vouent le constant service du bon travail et de la bonne vie ! car on la sert et on l'honore quand on lui consacre la bonne vie et le bon travail. »

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