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DE L'AME

Par sa loi ridicule du 18 floréal an n, et sous le nom usurpé du peuple français, Robespierre décréta « l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. » Nous avons trouvé de puissants auxi-

(i) Omnia incerta ratione, et in naturœ majestate abdita. (Pline.)

liaires pour discuter le premier de ces dogmes ; pour discuter le second, nous en trouverons de plus puissants encore.

En effet, tout philosophe qui n'accepte pas Dieu n'accepte pas l'âme ; mais bien des déistes ne l'acceptent pas non plus. Voltaijre entre autres. Si, tout en admettant « l'ouvrier de l'ouvrage, » — ce que Gœthe nomme par moquerie « le Dieu horloger » — il rejette la Providence, — ce qu'Épicure avait nommé la « vieille diseuse de bonne aventure » (anus fat idica), — Voltaire rejette aussi l'âme, en tant que substance immatérielle, distincte du corps, l'ayant précédé ^t lui survivant. L'âme étant l'ensemble des fonctions de l'être animé, la résultante de l'organisme, ce que le chrétien Arnobe lui-même appelle « le ferment de la vie » (fermentum vitœ) y ce que Leibnitz appellerait « la synergie des monades, » — de même que Dieu est la résultante des lois générales de l'univers, — Voltaire ne voit l'âme que dans le corps, comme, après Bruno et Spinoza, dans le monde 4 aurait pu voir Dieu, qui serait l'âme universelle du corps universel. — Quid est Deus? mens universi. (Sénèque.) (Qu'est-ce que Dieu? L'âme de l'univers.) « Si l'on admet, dit-il en substance, et d'accord avec l'illustre auteur de Y Es ai sur V entendement humain, que Dieu a pu donner à une certaine portion de la matière vivante, arrangée d'une certaine façon, et qu'on nomme l'œil ou l'oreille, le don de la vue et de l'ouïe, pourquoi ne pas admettre qu'il a pu donner à une autre partie de l'organisme, nommée

le cerveau, le don de la pensée? » « Dire que Dieu ne peut rendre la matière pensante, c'est dire la chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. (Dict. Phil. art. Ame.) » « La végétation n'est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l'Être suprême a voulu que la plante tirât les sucs de la terre? L'âme est de même un mot inventé pour exprimer faiblement et obscurément les ressorts de notre vie. (Dialogue de Cu-su et Kou) (i). Là, Voltaire triomphe; et aussi lorsqu'il ajoute : « Si l'âme était un être à part, la pensée serait non-seulement son action, mais son essence ; elle penserait toujours. Ce qui n'est point. Dans un sommeil profond, une léthargie, un évanouissement, l'homme pense-t-il? » « J'ai le malheur, dit Locke, de ne pas concevoir qu'il soit plus nécessaire à l'âme de penser toujours, qu'au corps d'être toujours en mouvement. » Enfin Voltaire triomphe encore lorsqu'il dit à peu près : a Toutes ces âmes immatérielles et immortelles, données aux multitudes de générations humaines depuis la création (il devait dire aux foules d'êtres animés qui peuplent tous les mondes dans l'infini de l'espace et du temps), d'où viennent-elles? De quel réservoir inépuisable Dieu va-t-il les tirer? Et dans quel autre univers, hors de l'espace et du

(1) J'ajoute : Nos organes ne peuvent-ils posséder par eux-mêmes les qualités qui leur sont propres? Sans être matière elle-même, la gravitation n'est- elle pas inhérent ° toute matière ?

temps, les fera-t-il passer après le court pèlerinage de la vie? Ont-elles été formées toutes à la fois pour descendre chacune à son tour? Ou chacune est- elle formée quand son tour arrive ? Et quand ces âmes, venues on ne sait d'où, allant on ne sait où, se joignent elles aux corps quelles doivent animer et conduire (i)? Est-ce à l'instant précis de la conception ? Alors, comme Voltaire le dit avec son rire plein de sens, avec ce « rire terrible » dont parle Isaïe, « Dieu serait à l'affût de tous les rendez-vous », dans tous les mondes, et à tous les instants de l'éternité, pour lancer une semence d'âme avec une semence de corps; et je n'ose redire crûment après lui en quel voisinage immonde l'âme serait logée pendant les neuf mois de la gestation (2). Est-ce au moment de la naissance? Mais l'enfant avtfit déjà la vie fœtale; il avait pu mourir, déjà vivant, dans le sein de sa mère. Lame qu'il prend avec la vie respiratoire, c'est la respiration, c'est le souffle, ce souffle de vie que Dieu, d'après la Genèse, souffla aux narines de Vhomme; c'est le irv«D/*a des Grecs, qui devient ^vx*j, sensation, puis voù$, intelligence ; le spiritus des Latins, qui devient anima et mens. Est-ce que lame entrerait dans le corps avec la première bouffée d'air? Quand donc alors?

Saint Thomas, de la Somme, affirme que l'âme

(1) Ignoratur enim quœ sit natura animai ; Nat a sit, an, contra, nascentibus insinuetur.

(Lucrèce.) (2) « L'âme immortelle a donc son berceau entre deux cîoaoues! » etc*

reçoit son être dans le corps, mais il se garde bien de dire à quel moment de la vie corporelle ; et lorsqu'il ajoute que l'âme est végétative, sensitive et intellective, qu'elle est toute en tout et toute en chaque partie; qu'elle est la cause efficiente et formelle du corps, etc.', que peut-il nous apprendre par ces phrases de scolastique, où le contradictoire se mêle à l'incompréhensible ?

Et si l'homme a une âme, pourquoi pas le singe, le chien, l'éléphant, le perroquet, et, de proche en proche tous les animaux jusqu'à l'huître et au corail? Descartes dit non, mais Montaigne, Lafontaine, Bayle, Condillac et M me de Sévigné disent oui, avec l'antiquité tout entière. Aussi bien que l'homme, en effet, les animaux ont tous les organes de la sensation et du sentiment; ils ont une volonté, des désirs, de la mémoire, des idées, des combinaisons d'idées, et jusqu'à la faculté de certaines actions morales. Quel autre nom donner, en effet, au dévouement d'un chien pour son maître, d'une poule ou d'une perdrix pour ses poussins ? « Les bestes, dit Montaigne, qui servent, "aiment et deffendent leurs bienfaicteurs et qui poursuyvent et oultragent les estrangiers..v. elles représentent en cela quelque air de nostre iustice ; comme aussi en conservant une équalité très-équitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont plus vifve et plus constante que non pas les hommes. » M. le docteur Clavel fait remarquer avec raison que, dans la domesticité intime, le chien commence à prendre une sorte de con-

science, celle qui naît de la vie de famille, et à la montrer par sa fidélité dans la garde des objets communs.

On pourrait même s'appuyer sur une raison morale pour prétendre que les animaux ont droit à l'immortalité. Dans l'état sauvage, les uns, toujours en crainte de la mort, sont dévorés par les autres; dans l'état domestique, nous en voyons autour de nous, tels que les chiens et les chevaux, mener une vie misérable et souffrir d'indignes traitements. Les hommes ont fait même des lois pour la protection des animaux. A ceuxlà, une vie future n est-elle pas due pour la réparation des maux et des injustices qu ils ont soufferts î

Il est certain que toute l'antiquité, de Pythagore à Galien, admettait que l'âme des bêtes est absolument semblable à celle des hommes, et qu'entre toutes les espèces animales, il n'y a, dans l'intelligence et le raisonnement, d'autre différence que celle du plus et du moins. C'est une opinion que Leibnitz professe expressément.

« Il ne manque aux animaux que la parole, avait dit Porphyre, le doux adversaire des chrétiens ; mais, s'ils l'avaient, oserions-nous les tuer et les manger ? Oserions-nous commettre ces fratricides? »

« Si vous admettez, dit Pardies, que tout ce qui se passe de plus admirable dans les bêtes peut se faire par le moyen d'une âme matérielle, ne viendrez-vous pas bientôt à faire le pas, et à dire que tout ce qui se passe en l'homme, peut se faire

aussi par le moyen d'une âme matérielle?... Si vous mettez que les bêtes, sans aucune âme spirituelle, sont capables de penser, d'agir pour une fin, de prévoir le futur, dé se ressouvenir du passé, de profiter de l'expérience par la réflexion, pourquoi ne direz-vous pas que les hommes sont capables d'exercer toutes leurs fonctions sans aucune âme spirituelle? (De la connoissance des bêtes) (i).

Il est évident qu'entre un chimpanzé dont l'éducation peut faire un serviteur docile et fidèle, obéissant à la parole, et un Doko d'Abyssinie dévorant tout crus des insectes, des serpents, des souris, vivant nu, isolé, sans démeure, sans feu, en véritable brute, il y a bien moins de distance, sur l'échelle des êtres, qu'entre ce Doko inepte et un Européen civilisé. Gomment donc peut-on séparer radicalement l'espère humaine de toutes les espèces animales, même anthropomorphes?

Comment peut-on condamner celles-ci — avec les cartésiens — à n'être que des machines, dépourvues de toute sensibilité et de toute intelligence, tandis que l'homme, même dans ses plus abjectes familles, est somptueusement gratifié d'une âme immatérielle, d'une âme immortelle ?

Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé?

(1) Voir les remarques de Bayle sur ce sujet, art. Rorarius, notes D, E, F, etc. — (Ce Rorarius, légat du pape Clémeat VII en Hongrie, est auteur du livre singulier Quod animalia brut a ratione utantur mœlius homine (que les animaux brutes font meilleur usage de la raison que les hommes).

N'est-ce pas contraire à toute raison, à toute justice, comme à toute expérience ?

En vertu de ce raisonnement, lame des bêtes serait-elle immortelle aussi, comme l'admet hautement l'illustre naturaliste Agassiz, après Scot- Erigène et Daniel Sennert? Mais que fera-t-on de l'âme d'un polype qui, coupé en deux, trois, quatre morceaux, forme deux, trois, quatre êtres différents? Et quelle rémunération donner aux actions de la vie <$es animaux? Quoi que dise la Genèse du pacte que Dieu fit avec eux, et bien qu'il prononce contre eux des châtiments (Exode, XXI, 28 et suiv., Lévitique,.XX, 15 et 16), les animaux n'ont pas la connaissance du bien et du mal, du juste et de l'injuste ; ils n'ont aucun libre arbitre, ils suivent leurs penchants naturels, comme une rivière suit sa pente, a La nature commande et la bête obéit »

J.-J. Rousseau). Dès lors, ils ne méritent ni récompense ni punition.

Et pourquoi ne pas étendre ce don de l'âme jusqu'aux végétaux, comme l'admet l'éminent physicien Hirn, qui leur accorde, sinon l'intelligence, au moins le sentiment — car les végétaux, en effet, ont aussi une vie, une respiration et l'union des sexes — et qui pourrait même leur accorder une certaine intelligence, puisqu'ils savent choisir, dans la terre, l'air et l'eau, les sucs nutritifs qui conviennent à leur conservation?

L'on se jette ainsi dans des difficultés insolubles, dans des impasses sans issue, dans des nonsens.

« Un être incorporel qui meut un corps ! un être intangible qui touche mes organes ! un être simple qui augmente avec l'âge ! un être incorruptible qui dépérit par degrés! (Lettres de Memmius à Cicéron) (i).

« Si une tulipe pouvait parler, dit ailleurs Voltaire (art. A me), et qu'elle te dît : « Ma végétation et moi nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble, » ne te moquerais-tu pas de la tulipe? Nous désirons, dit-il aussi (Dialogues) ; mais il n'y a point en nous un être réel qui s'appelle désir. Nous voulons, mais il n'y a point dans notre cœur une petite personne qui s'appelle volonté. Nous imaginons, sans qu'il y ait dans le cerveau un être particulier qui imagine. » « L'âme, dit-il encore, est une propriété donnée à nos organes et non une substance. L'homme, par sa raison non encore corrompue, a-t-il pu s'imaginer qu'il était double, qull était composé de deux êtres, l'un visible, palpable et mortel, l'autre invisible, impalpable, immortel? N'a-t il pas fallu des siècles de disputes pour venir enfin jusqu'à cet excès de joindre ensemble deux substances si dissemblables, la tangible et l'intangible, la simple et la composée, l'invulnérable et la souffrante, l'éternelle et la passagère? (art. Homme).

S'il était vrai que l'âme préexistât au corps, et qu'en venant l'animer, elle lui apportât toutes les facultés mentales, y compris la mémoire, <fom-

1) Tangere enim et tangi nisi corpus nul la potest res.

(Lucrèce.)

ment n'aurait-elle pas quelque souvenir d'une vie antérieure à la vie corporelle? Cette question forme l'un des arguments favoris de l'école d'Épi cure :

"... Si in corpus nascentibus insinuatur,

Cur super anteactam œtatem meminisse nequimus,

Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemusf

Avant de citer ces vers de Lucrèce, Montaigne a soin d'en traduire le sens, comme pour leur donner sa sanction personnelle : « Dadvantage, que si les âmes venoient d'ailleurs que d'une suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque aultre chose hors du corps, elles auroient recordation de leur estre premier, attendu les naturelles facultez qui lui sont propres, de raisonner et se souvenir. »

« SiTâme, dit à son tour d'Holbach, fait mouvoir mon bras quand rien ne s'y oppose, elle ne fera plus mouvoir ce bras si on le charge d'un poids trop lourd. Voilà donc une masse de ma* tière qui anéantit l'impulsion donnée par une cause spirituelle, laquelle, n'ayant nulle analogie avec la matière, devrait ne pas trouver plus de difficulté à remuer le monde qu'à remuer un atome. »

Pour connaître les opinions diverses qui ont eu cours sur l'origine, le siège et la destinée de l'âme, il suffit de consulter Montaigne (Liv. II, chap. 12) ; et il ajoute aussitôt : « Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merveille. »

Au contraire, la croyance que le cerveau est le siège et l'organe de la pensée, comme l'œil de la vue, l'oreille de l'ouïe, les nerfs du toucher, l'estomac de la digestion, les poumons de la respiration, le cœur de la circulation sanguine, cette croyance, dis-je, explique tous les phénomènes et dénoue tous les problèmes, sans nul effort, avec une parfaite aisance et une parfaite lucidité (i). Nous sentons fort bien que la pensée se fait dans le cerveau, comme là vision dans l'œil, l'audition dans l'oreille. Nous sentons que le travail de la pensée fatigue le cerveau comme le travail de la marche fatigue les muscles des jambes.

« L'homme, dit Voltaire, pense avec sa tête comme il marche avec ses pieds. » C'est au cerveau qu'aboutissent tous les organes, et qu'aboutit également toute la sensibilité nerveuse pour lui transmettre les impressions du dehors, -sans lesquelles, privé qu'il est d'idées innées, il n'aurait d'idée d'aucune sorte (2) ; et c'est le cerveau, siège de la volonté comme de l'entendement, qui,

(1) Il s'agit de la partie que les physiologistes nomment la substance grise périphérique. « Elle est, tant qu'elle reste vivante, dit M. George Pouchet, le siège de l'intelligence, de toute science et de toute conscience... La sagesse et l'extravagance, tout vient d'elle. » ce La physiologie, dit également M. Claude Bernard, nous montre que le cerveau •est l'organe de l'intelligeuce au même titre que le cœur est l'organe de la circulation, que le larynx est l'organe de la voix... Elle nous apprend que c'est dans les lobes du cerveau que réside la conscience ou l'intelligence proprement dite. » (Des fonctions du cerveau.)

(2) Nihil est in intellectu quod nonfuerit in sensu. Con-

par une action réflexe, et au moyen des sept paires de nerfs croisées dans le cou, envoie ses ordres aux membres obéissants. Le cerveau, dans notre organisme, n'aurait pas de fonction, pas de sens, serait, comme on la dit, a un être de raison sans raison d'être, » s'il ne produisait la pense'e. L'intelligence naît avec lui, se développe avec lui, s'altère avec lui, s'éteint avec lui.

... Gigni pariter cum corpore, et una

Crescere senti mus, pariter que senescere mentent,

... Simul œvo fessa fatiscit.

(Lucrèce.)

Aristote avait comparé l'âme à une table rase où les sens inscrivent les renseignements apportés du dehors. Locke accepte la comparaison d'Aristote. « Toute cognoissance, dit Montaigne, s'achemine à nous par les sens ; ce sont nos maistres. » a Nous commençons par sentir, dit Voltaire à son tour, et notre mémoire n'est qu'une sensation continuée. » « Toute notre connaissance, dit Kant enfin, commence par les sens, passe à l'entendement et finit à la raison. » C'est que la raison elle-même, comme le fait observer M. I e docteur Clavel, est une faculté sociale, qui n'apparaît pas chez l'homme isolé, et qui ne se développe que par la parole. Elle est donc un produit des sens. — Dans les Rapports du physique et du

dillac, après Locke, a victorieusement démontré cet apho*

risme.

Il prouva, quoi qu'en dit la Sorbonne offensée, Que le burin des sens grave en nous la pensée

moral de thomme, Cabanis déclare que le cerveau reçoit les impressions et en fait des idées comme l'estomac reçoit les aliments et en fait du chyle nutritif; opération qu Aug. Comte formule ainsi : « Nos constructions subjectives sont toujours subordonnées à nos matériaux objectifs. » Or, si toutes les idées viennent -des sens, comment survivraient-elles aux sens ?

Ergo mortalem esse animant fateare necesse est

(Lucrèce.) (Donc il faut confesser que l'âme est mortelle.)

« La faiblesse du corps et celle de l'esprit dans l'enfance, dit Hume, sont exactement proportionnelles ; leur vigueur dans l'âge mûr, leurs désordres sympathiques dans la maladie, leur décadence graduelle dans la vieillesse, font qu un pas de plus semble inévitable : leur commune dissolution dans la mort. » (Essqy on the immortality ofthe soûl.)

Cest ce que démontrent, il me semble, les expériences de la physiologie, science encore bien nouvelle, science à ses premiers pas, mais qui déjà pénètre victorieusement dans les mystères de la psychologie, et affiche hautement la prétention de la détrôner pour prendre sa place (i).

Je me permettrai sur ce sujet une seule courte

(1) Voir les expériences de Cabanis, Magendie, Flourens, Tyndall, Helmholtz; voir aussi les récents travaux, en Angleterre, de Sir John Lubbock, de MM. Bain, Huxley, Wallace; en France, de MM. Berthelot, Robin, Gratiolet, Broca, Vulpian, Sée, Luys, Onimus, Sémérie, etc.

citation : «... C'est l'oxygène qui est toujours à la fois l'excitateur des phénomènes physico-chimiques et la condition de l'activité fonctionnelle de la matière organisée... Lorsqu'on injecte du sang oxygéné (artériel) dans les tissus musculaires, nerveux, glandulaires, cérébraux, dont les propriétés vitales sont éteintes... on voit, sous l'influence de ce liquide oxygéné, chaque tissu reprendre ses propriétés vitales spéciales. Le muscle reprend sa contractilité ; la motricité et la sensibilité reviennent dans les nerfs, et les facultés cérébrales reparaissent dans le cerveau. En injectant, par exemple, du sang oxygéné par la carotide dans la tête d'un chien décapité, on voit revenir, peu à peu, non-seulement les propriétés vitales des muscles, des glandes, des nerfs, mais on voit également revenir celles du cerveau ; la tête reprend sa sensibilité, les glandes sécrètent, et l'animal exécute des mouvements de la face et des yeux qui semblent dirigés par la volonté. »

(Claude Bernard, le Problème de la Physiologie.)

J'ai trouvé avec étonnement que Rabelais avait déjà dit la même chose par la bouche de Pantagruel : « Les philosophes et médicins afferment les espritz animaulx sourdre, naictre et praticquer par le sang artérial , purifié et affiné à perfection, dedans le' retz admirable qui git sous les ventricules du cerveau. » (Liv. III, chap. i3.)

Qu'opposer à ces expériences décisives ? Si l'on demande : « Comment la matière peut-elle avoir le don de la pensée?» — Je demanderai :« Comment

a-t-elle le don de la vie? » < — et l'on ne saura pas plus répondre à cette ^question que je ne saurais répondre à l'autre. Cependant elle vit ; donc elle peut penser.

« L'esprit, dit Emile Littré, est une propriété de la substance nerveuse comme la gravitation l'est de toute particule matérielle. C'est des deux parts un fait d'expérience. » — « La force et la faiblesse de l'esprit, avait dit la Rochefoucauld, sont mal nommées ; elles ne sont, en 'effet, que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps (i). »

Le cerveau-pensée, une fois admis, explique aussitôt ce qu'on appelle avec raison l'échelle des êtres. . L'anatomie comparée démontre, en effet, que , si l'intelligence s'élève par degrés de l'huître jusqu'à l'homme, c'est toujours en s'égalisant au développement relatif de la masse cérébrale. « A mesure, dit M. Claude Bernard, que l'intelligence se manifeste davantage, nous voyons, dans la série des animaux, le cerveau acquérir un plus grand développement, et c'est chez l'homme, où les phénomènes intellectuels sont arrivés à leur

(1) Cicéron avait déjà dit : Multa enim de corpore existent quœ acuant mentent, multa quœ obtundant.

Il est bien remarquable que, dans les cinq à six cents Maximes morales qui composent îe petit livre de La Rochefoucauld, ce duc et pair d'une cour bigote n'ait pas une seule fois prononcé le nom de Dieu; et que si, par hasard, il parle de la mort, ce soit à la manière des philosophes de l'antiquité, je veux dire avec le sens de néant. Ne croyait- il donc ni à la création, ni à la Providence, ni à la vie future ?

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expression la plus élevée, que l'organe cérébral présente le volume le plus considérable. » Ainsi donc le caractère essentiel qui distingue l'espèce humaine des plus hautes espèces d'autres vertébrés, ce ne sont ni les dents ni le pouce du bimane, — comme le vpulait Cuvier, après Helvétius — mais le volume des hémisphères de son cerveau. Hippocrate Fa dit, il y a vingt* trois siècles, u C est par le cerveau que nous pensons, comprenons, voyons, entendons; que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien... Le cerveau est la mesure de l'intelligence. » La même opinion est professée par Galien, puis encore par le célèbre médecin arabe Averroés (Mohammed- Aben-Roschd), qui nie formellement l'existence de l'âme distincte du corps. « Platon, dit Montaigne, a mis la raison au cerveau... ce qui appert de ce que les bleceures et accidents qui touchent cette partie offensent incontinent les facultez de l'âme : de là il n'est pas inconvénient qu'elle s'escoule par le reste du corps, comme le soleil espand au dehors sa lumière, et en remplit le monde. »

Pourquoi les sculpteurs grecs donnaient- ils aux statues des dieux un angle facial beaucoup plus ouvert qu'aux statues des héros et des athlètes? C'est que l'exercice de l'intelligence développe les lobes du cerveau, comme l'exercice des muscles développe les membres du corps (i). — Pourquoi

(i) Les chapeliers le savent bien, eux qui ont deux formes moyennes de la tête, Tune plus grande -pour les citadins, l'autre plus petite pour les campagnards.

les physiologistes ont-ils reconnu que, si le cerveau n'atteint pas le poids de 1,049 grammes chez l'homme, et de 907 chez la femme, l'idiotisme est infaillible ? — Pourquoi le poids moyen du cerveau est-il de 1,450 grammes dans la race blanche, de 1,228 dans la race australienne, et peut-il descendre à 5oo grammes chez les microcéphales, comme chez les grands singes anthropomorphes, les gorilles, les orangs, les chimpanzés? — Pourquoi le poids du cerveau augmente-t-il constamment depuis l'enfance, et bien au delà de la virilité, jusqu'à l'âge mûr, pour diminuer ensuite jusqu'à la caducité, cette seconde enfance? — Pourquoi encore, dans les apoplexies, la destruction de Tune des couches optiques, ou celle d'un des corps striés, entraîne-t-elle nécessairement l'abolition de tout sentiment ou celle de tout mouvement, dans un des côtés du corps? — Ne voit-on pas, dans la filiation des familles, la physionomie intellectuelle se transmettre comme la physionomie corporelle, et les âmes se ressembler comme les visages ? Or, n'est-ce pas l'hérédité toute physique et la similitude des organes du cerveau qui peuvent seules expliquer l'hérédité toute morale et la similitude des aptitudes et des caractères? — N'est-ce pas une déformation naturelle du cerveau qui produit les crétins, ces hommes hébétés? — Est-ce que les physiologistes n'ont pas reconnu que la partie postérieure du cerveau, celle qui préside aux mouvements instinctifs, est commune à l'homme et aux animaux, tandis que la partie antérieure, frontale, où réside l'intelligence, n'appartient qu'à

l'homme? — Et n'ont-ils pas enfin établi sur la structure et le volume de cette partie antérieure les caractères distinctifs des diverses races de la famille humaine (i) f

Et t pouvons-nous pas dire, avec Montaigne, qu'il n y a rien en nous purement ny corporel, ny spirituel, et qu iniurieusement nous desmembrons un homme tout vif? » Vous qui niez « lestroictecousture du corps et de l'esprit » ; vous qui niez 1 unité de letre vivant, en faisant l'homme double,

Avez- vous mesuré cette mince cloison Qui semble séparer l'instinct de la raison f

(Voltaire.)

Comment distinguerez-vous les instincts que vous appelez animaux, que vous dites venir du corps — tels que l'instinct de la conservation, qui mène à l'égolsme et à la cruauté, ou l'instinct de la reproduction, qui allume les passions amoureuses et produit les affections de famille — des sentiments et des pensées que vous dites venir de l'âme, bien que suggérés par ces instincts du corps, dont ils sont de simples conséquences? Où sera la limite entre ceux-ci et ceux-là ? Où sera leur ligne de démarcation? Je vous défie de la tracer et de la définir ; je vous défie de séparer nettement ce que vous accordez à l'âme im-

(i) Il en est de même de la faculté d'innervation, qui, paiallèle au développement du cerveau, grandit et s'élève des animaux rudimentaires aux animaux supérieurs, et des hommes sauvages aux hommes civilisés.

matérielle et ce que vous laissez à l'animalité.

Pour M. Darwin et son école, l'instinct n'est qu'un produit de l'intelligence modifiée par l'habitude et l'hérédité. Il se confondrait dès lors avec elle. Hegel l'avait déjà nommé « la raison qui s'ignore, » et Condillac le définit : « une habitude p'rivée de réflexion, mais acquise en réfléchissant. » L'instinct, d'après M. Darwin, viendrait de Yhabitude pour les animaux adultes, et de I hérédité pour les animaux naissants.

Comment, avec la croyance en l'âme immatérielle, peut-on expliquer que notre sommeil et celui des animaux soit agité par des songes? Si les organes du cerveau agissent seuls pendant la nuit, pourquoi n'agiraient-ils pas seuls pendant le jour? Si, au contraire, l'âme pure fournit les idées des songes, pourquoi ces idées sont-elles d'habitude incohérentes et déraisonnables ? « Quoi ! s'écrie Voltaire, c'est dans le temps où cette âme est le moins troublée qu'il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations! Elle est en liberté, et elle est folle ! » Mais si vous admettez que, dans la veille, tous les organes du cerveau agissent ensemble avec harmonie, tandis que, dans le sommeil, quelques-uns seulement s'éveillent, et partiellement, surexcités, soit par le souvenir d'un fait ou l'obsession d'une pensée, soit. par une digestion laborieuse, alors la formation des songes cesse d'être une énigme sans mot. Ils sont des folies momentanées.

C'est encore lacroyance que la pensée est le produit du ce r *^au qui seule explique, seule peut ex-

pliquer les aberrations locales et temporaires, ou générales et perpétuelles, que subit la raison. Malebranche naît idiot; à quatorze ans, il tombe sur la tête; on le trépane; il devient, comme rappelle Voltaire, « un des plus profonds méditatifs qui aient jamais écrit. » Par contre, combien d'intelligences lésées par une lésion du cerveau ! Que d'étranges et funestes effets produisent, par exemple, les apoplexies partielles, ou certaines maladies, telles que la rage (i)? L'homme du plus puissant génie, s'il boit une rasade de vin capiteux, sent aussitôt se troubler en lui le sensorium commune jusqu'à la digestion faite et l'équilibre rétabli. Une fièvre intense lui donne le délire, et si une goutte de sang s'extravase dans les lobes de son cerveau, voilà qu'il perd la mémoire, ou la volonté, ou le raisonnement, ou toutes ses facultés à la fois. Il tombe à l'instant au-dessous des brutes. Je prie avec toute confiance qu'on réponde avec toute sincérité : qui peut, en voyant un fou, croire fermement à l'âme immatérielle, immortelle, isolée du corps, préexistante au corps, survivant au corps ?

Pinel a rangé simplement la folie au nombre des autres dérangements de nos organes. On a dit de lui « qu'il éleva l'insensé à la dignité de malade. » Et Esquirol dit expressément : « L'aliénation mentale, que les anciens peuples regardaient

(1) ce La salive d'un chestif mastin, versée sur la main de Socrates, secoue toute sa sagesse, et l'anéantit. » (Montaigne.)

comme une inspiration ou une punition des dieux, qui, dans la suite, fut prise pour la possession des démons, qui, dans d'autres temps, passa pour une œuvre de la magie ; l'aliénation mentale, dis je, avec toutes ses espèces et ses variétés innombrables, ne diffère en rien des autres maladies. »

... Mentent sanari, corpus ut ce grunt, Cernintus, etflectimedicinctposse videmus.

(Lucrèce.) (Nous voyons que l'âme peut être guérie, comme un corps malade; qu'elle peut être rétablie par la médecine.)

Demandera-t-on maintenant : « Il n'est donc point pour nous d'immortalité, point de vie. future, point de rémunération selon les oeuvres, ainsi que l'enseignait Fauteur du Phédon, ainsi que l'enseignent les cultes établis ? Faut-il dire comme Diderot : « Je n'ai pas cet espoir d'être immortel, parce que le désir ne m'en a pas donné la vanité? » « Quoi! disait aussi Voltaire, tandis que je refuserai l'immortalité à ce qui anime ce chien, ce perroquet, je l'accorderai à l'homme parla raison que l'homme le désire ! » Ou bien faut-il admettre que les âmes de la terre s'élèvent de planète en planète, et de soleil en soleil, suivant le rêve poétique de Jean Reynaud, inspiré de Platon ? ou, croire qu'elles passent et se propagent d'homme en homme, dans l'humanité même, dont ces transmigrations expliqueraient le progrès, suivant la métempsycose de Pierre Leroux, inspiré de Pythagore (i)? Ou faut-il

(1) « le ne veulx oublier 1'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en aultre ; elle est

prendre les idées de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, etc.? Et que faut-il en rejeter comme allant au mal, ou que faut-il en accepter comme allant au bien ?

Je suis comme un docteur; hélas 1 je ne sais rien.

A tout cela je ne vois, en effet, que la réponse de Montaigne : « quesçqyie? » A moins d'ajouter la réflexion de d'Alembert : « Puisque nous n'en savons rien, il ne nous importe pas sans doute d'en savoir davantage. »

La seule raison valable, à mon avis, la seule plausible et tout au moins très -spécieuse, que Ton puisse donner en faveur de la croyance à une vie future, — après toutefois la nécessité que justice soit faite, ce qui rattache- cette croyance à celle de la Providence et de la création, — c'est que nous avons l'espérance de vivre après la mort; c'est que cette seconde vie peut seule éclaircir nos doutes et nous livrer le secret de la destinée universelle ; c'est que cet espoir d'une autre vie qui nous livrera tous les secrets est comme une promesse que l'auteur des choses

plaisante. Ils demandent : « Quel ordre il y auroit si la presse des mourants venoit à estre' plus grande que des naissants? Car les âmes deslogées de leur giste seroient à se fouler à qui prendroit place la première dans ce nouvel estuy... Ou, au rebours, s'il naissoit plus d'animaulx qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l'infusion de leur ame ; et en adviendroit qu'aulcuns d'iceulx se mourroient avant que d'avoir esté vivants. » (Montaigne.)

— ou Tordre des choses — semble nous avoir faite en nous donnant la vie d'ici-bas.

Mais ce serait précisément, appliqué à lame immortelle, l'argument d'Anselme de Canterbury, reproduit par Descartes et par* Leibnitz, sur l'existence de Dieu. « Puisque rien ne peut venir de rien, disent-ils tous trois, puisque tout effet a une cause, il s'ensuit que l'idée de Dieu doit avoir une origine ; or, cette origine n'est autre que l'existence même de Dieu... et telle est la seule preuve que nous en puissions jamais posséder. » Mais dès lors que certaines peuplades n'ont. aucune notion de la divinité, j'ai donc le droit de conclure de leur ignorance qu il n'y a point de Dieu? Et de quelle notion faudra-t-il conclure qu'il existe, et déterminer ce qu'il est ? Sera ce de la notion abjecte que le nègre a de son fétiche, ou x de la notion sublime que Platon et Malebranche ont du grand Géomètre? Il me semble que, dans lune et l'autre question, de Dieu et de l'âme, le célèbre argument porte à faux. C'est le raisonnement qu'on appelle dans les écoles un enthymême, ou syllogisme imparfait. Gassendi et Kant l'ont déjà réfuté.

Écartons encore le sentiment, aussi bien à propos de l'existence de l'âme qu'à propos de l'existence de Dieu. Il ne me paraît être qu'une simple forme de l'habitude — « cette ornière profonde » (Schiller) — et de l'attachement qu'elle donne pour les idées comme pour les personnes et les choses. « L'accoustumance est une seconde nature, » dit Montaigne. « Je voudrois bien sa-

voir, ajoute Fontenelle, quelle étoit la première. » Le sentiment alors, si respectable qu'il soit, ne serait lui-même qu'un préjugé, et, comme tel, soumis aux illusions. En effet, le sentiment dit que le soleil tourne autour de la terre ; c'est la raison, aidée de la science, qui prouve que la terre tourne autour du soleil. Écoutons sur ce sujet la confession d un membre du clergé chrétien : « La voix universelle de l'humanité n est pas infaillible. C'était une croyance générale autrefois, d'après l'évidence des sens, que la terre était stationnaire. La voix universelle avait tort. La voix universelle pourrait avoir tort aussi dans l'espérance d'une résurrection. » (Sermons du révérend W. F. Robert son,)

Je dois donc convenir qu'une logique sévère, qui écarte le sentiment comme les sophismes, pour s'en tenir à la raison pure, ne peut arriver à la croyance en une autre vie ; je conviens que toutes les prémisses posées jusqu'à présent mènent à la conclusion contraire. Il faut se résigner à dire, avec Sénèque le Tragique, c'est-à-dire avec toute l'antiquité stoïcienne : « Que serons nous après la mort? — Ce que nous étions avant la naissance. »

Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil...

Quœris quo jaceas post obitum locof

Quo non nata jacent, ( Troades, act. II .)

Une heure après la mort, notre âme évanouie Devient ce qu'elle était une heure avant la vie N

(Cyrano de Bergerac.)

Si j'annonçais, au début de ce chapitre, que

mon opinion trouverait de nombreux et puissants auxiliaires, il faut convenir que je n'ai point failli à ma promesse. J'en ai déjà nommé beaucoup; en voici d'autres encore, de temps et de pays divers, qui, sous des formes variées, et sacrifiant plus ou moins à la prudence en un sujet si longtemps périlleux, affirment tous la même conclusion :

Emori nolo, sed me esse mortuum nihil cestimo.

(Vers d'Épicharme, traduit par Cicéron.) Cum non ero, sensu omni carebo.

(Cicéron.)

Nil igitur mors est, ad nos neque pertinet hilum, etc,

(Lucrèce.)

Mors ultima linea rerum est

(Horace.)

Hicjacet pulvis et cinis, postea nihil.

(Ci-gît poussière et cendre, rien après.) (Épitaphe du cardinal Ant. Barberini, frère d'Urbain VIII, ce pape qui disait :

il mondo si governa da se stesso.)

Euripide, dans les fragments d'Antigone, fait dire à Créon : « La mort met fin aux querelles des hommes... -Qui croirait, en effet, faire souffrir une pierre en la frappant de la lance? ou faire souffrir les morts en les chargeant d'injures, puis qu'ils n'éprouvent plus aucun sentiment ? »

Ce n'était pas seulement dans leurs écrits, c'était en plein Sénat que César et Cicéron exprimaient la même pensée. « Quant à la peine, dit le premier, au procès de Catilina, nous pouvons certainement affirmer que, dans les souffrances et

dans la misère, la mort est un repos et non pas un tourment, qu'elle fait cesser tous les maux des mortels, de sorte qu'après elle, il n'y a plus de place ni pour les soucis ni pour la joie. » (Salluste.)

a Quel mal lui a fait la mort, dit le dernier (pro Cluentio), à moins que nous ne soyons assez imbéciles pour adopter des fables ineptes, pour croire qu'il est condamné au supplice des impies ? Mais si ce sont là de pures chimères, comme tout le monde en est convaincu, de quoi la mort IV t-elle privé, sinon du sentiment de la douleur? »

Nonpotest miser esse qui nui lus est. (Sénèque.)

Pline dit également : « Pour tous, sans exception, l'état après le dernier jour est le même qu'avant le premier. Après la mort, le corps et l'âme n'ont pas plus de sentiment qu'avant la naissance. C'est la même vanité qui nous porte à éterniser notre mémoire, et qui nous fait imaginer au delà du tombeau le mensonge d'une autre vie. » (Lib. VII, cap. 56, trad. d'Emile Uttré.)

Et Marc-Aurèle : « Celui qui craint la mort, craint ou d être privé de tout sens, ou d'éprouver d'autres sensations. Mais si tu n'as plus tes sens, tu ne seras sujet à aucune peine, à aucune misère ; si tu as des sens d'une autre espèce, tu seras une autre créature. » {Lib. VIII, n° 62.)

« Pourquoy, dit Montaigne à son tour, prenons- nous tiltre d'estre, de cet instant qui n'est qu'une éloise (un éclair) dans le cours infiny d'une nuict éternelle, et une interruption si briefve de nostre perpétuelle et naturelle condition, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce

moment? » — « Confessons ingenuement, dit-il ailleurs, que (de l'immortalité) Dieu seul nous Fa dit, et la foy ; car leçon n'est-ce pas de nature et de nostre raison ; et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra n'y efficace*ny faculté' qui sente aultre chose que la mort et la terre. » « Être ou n'être pas, dit l'Hamlet de Shakespeare, — Mourir — Dormir — pas plus. »

L'EccIésiaste, n'ayant nulle idée, nul pressentiment d'une vie future, avait dit fort sagement : Mémento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris. (Rappelle-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière). Il n'avait fait d'ailleurs que répéter les paroles textuelles du Seigneur dans la Genèse, chassant Adam du paradis terrestre. Et le docteur en théologie Pierre Charron — qui ne disait point d'injures aux athées, car il affirme que « l'athéisme, en sa manière formelle, ne peut loger qu'en une âme extrêmement forte et hardie, » (Des trois Vérités, chap. 3) — s'exprime ainsi sur l'immortalité de l'âme : a C'est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receue par tout le monde (j'entends d'une externe et» publique profession, non d'une interne, sérieuse et vraye créance), la plus utilement creue, la plus faiblement prouvée, et establie par raisons et moyens humains. » (De la Sagesse, liv. I er , chap. i5.)

Nous venons de lire la traduction des vers de Sénèque par Cyrano de Bergerac ; voici comment

un autre poè'te, Jean Hénault, les paraphrasait à son tour :

« Heureux est l'inconnu qui s'est bien su connaître ; Il ne voit pas de mal à mourir plus qu'à naître,

Il s'en va comme il est venu...

Tout meurt en nous quand nous mourons ; La mort ne laisse rien, et n'est rien elle-même ;

Du peu de temps que nous durons

Ce n'est que le moment extrême. »

Il n'est pas jusqu'à M me Deshoulières, élève de ce Jean Hénault, qui n'exprime la même croyance :

« ... Courez, ruisseau, fuyez et reportez

Vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez ;

Tandis que, pour remplir la dure destinée

Où nous sommes assujettis, Nous irons reporter la vie infortunée

Que. le hasard nous a donnée Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis.

(Idylle du Ruisseau.)

Voici encore les méchants vers qu'écrivait le grand Frédéric, peu de jours avant la bataille de Rosbach, lorqu'il avait résolu de se faire tuer ou de Se tuer lui-même :

Pour connaître ce que nous sommes, Je ne m'adresse point à la religion; J'apprends de mon maître Épicure Que du temps la cruelle injure Dissout les êtres composés; Que ce souffle, cette étincelle, Ce feu vivifiant des corps organisés N'est point de nature immortelle.

Il naît avec le corps, s'accroît dans les enfants ; Il s'égare, il s'éclipse, il baisse avec les ans. Sans doute il périra quand la nuit éternelle Viendra nous arracher du nombre des vivants. »

Et Diderot, faisant parler son Philosophe à la maréchale ; « Si vous pouvez croire qu'on verra quand on n'aura plus d'yeux; qu'on entendra quand on n'aura plus d'oreilles; qu'on pensera quand on n'aura plus de tête; qu'on aimera quand on n'aura plus de cœur ; qu'on sentira quand on n'aura plus de sens; qu'on existera quand on ne sera nulle part ; qu'on sera quelque chose sans étendue et sans lieu ; j'y consens.

Enfin Mirabeau à son lit de mort : « Je vais entrer dans le néant. »

Bûchner fait remarquer avec raison que l'on pourrait plutôt donner le nom d'immortel au corps et de mortelle à l'âme, car le corps, s'il périt dans sa forme individuelle, reste éternel dans les éléments qui le composaient, et qui ne peuvent être anéantis ; tandis que l'âme — ou la pensée — disparaît, comme la vie, avec la combinaison d'éléments qui l'avait produite. « Je connais un homme, dit Voltaire (Lettre à M™ Du Deffant), qui est très-fermement persuadé qu'après la mort d'une abeille, son bourdonnement ne subsiste plus. »

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