Forme monarehiqne
Grande- Bretagm. — L’Angleterre, qui a été une république et qui alors se trouvait sous la domination d’une secte particulière du protestantisme, mais qui est aujourd’hui la plus assurée peut-être de toutes les monarchies du globe, est demeurée un des grands foyers de la réformation. Une certaine école d’historiens affecte de n’attribuer l’origine du protestantisme anglais qu’aux adultères et aux meurtres d’Henri YIH. C’est professer un mépris bien profond pour la nature humaine que d’attribuer le changement de foi de tout un grand peuple à sa complaisance pour les sanglantes
fantaisies d’ilii roi débauché. D’ailleurs, c’est faire au catholicisme lui-méme trop peu d’honneur que de le croire tombé sous les coups d’un seul homme, si justement odieux. Rien n’est plus faux. Wicklyflc et les Lollards, et non Henri VllI, sont les vrais initiateurs de la Réforme anglaise. Les meilleurs historiens reconnaissent que ce roi trouva son peuple k demi réformé. On ne s’expliquerait pas autrement le succès et la durée de la Réforme, malgré la sanglante et radicale réaction qu’opéra la digne fille de Henri VIII, Marie Tudor. On oublie trop le règne très-court, mais fécond, d’Édouard VI et la politique d’Élisabeth, qui, mauvaise protestante au fond du cœur et préférant eh secret le catholicisme, favorisa cependant la Réformation parce que son peuple était protestant et voulait l’être, et parce que la grandeur de l’Angleterre lui semblait liée k la Réforme. Jamais nation chrétienne n’avait été plus durement humiliée par le Saint-Sifîge que le peuple anglais, et cette race si fière qui avait su, de si bonne heure, arracher k ses rois la Gronde Chorte, était moins faite que toute autre pour porter le joug spirituel d’un pontife qu’elle appelle encore l’évêque de Rome.
Le protestantisme, individualiste en .Vngleterre comme il l’est toujours et partout, prit dans ce pays deux formes distinctes dont aucune n’a pu écraser l’autre, malgré les guerres des puritains et malgré les représailles cruelles qu’exerça contre eux l’Église éloblie. Ces deux formes, qui correspondent aux deux éléments vivaces du caractère anglais, sont l’Église anglicone pour l’ari.stocratie et ceux qui la chérissent, les Églises preshgtériennes et indépendantes pour les montagnards pauvres et libres del’Écosse, pour les classes moyennes et influentes en A'ngleterre.
Depuis peu d’années, un mouvement remarquable et qu’on a souvent mat compris a lieu, non-seulement en Angleterre, mais sous d’autres formes en Allemagne et en Hollande : c’est une recrudescence du catholicisme et de plus, chez les
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Anglais, une recrudescence de l’espril catholique au sein de l’Église anglicane. Des ecclésiastiques assez nombreux et ([uelques laïques plus rares inclinèrent de plus en plus vers le principe de l’autorité sacerdotale, vers l’idée du pouvoir surnaturel et presque magique du baptême et de la Sainte Cène que le clergé seul confère, vers l’imitation desrites, des vêtements pontificaux et du monachisme catholiques. Les plus avancés ont passé de l’école d’un professeur d’hébreu à Oxford (le docteur Pusey) à l’Église romaine. A cette nouvelle, beaucoup de catholiques, et peut-être quelques protestants effrayés, crurent la Réforme compromise dans les lies Britanniques. Rien de plus naturel cependant que le fiiit qui s’est produit. Une liberté plus grande et toujours croissante, la douceur plus générale des mœurs, l’apaisement d’anciennes animosités ont laissé heureusement se produire au grand jour des diversités qui, en d’autres époques n’eussent pu se manifester. D’ailleurs, les événements de notre temps ont mis plus que jamais peut-être en opposition l’esprit de conservation ou de résistance, et l’esprit de progrès ou de mouvement. Il est tout simple et très-légitime ({ue dans l’ordre religieux comme ailleurs chacun passe du côté qui a ses sympathies. Nous croyons qu’un avenir prochain verra dans tous les pays les changements de culte bien plus fréquents, et il y en aura dans les directions les plus contraires. La religion cessera peu à peu d’être une question de naissance et de géographie, et deviendra de plus en plus affaire de conscience et delibre choix.
L’Angleterre, après tout, offre une magnifique démonstration de la force d’expansion et de conservation du principe protestant. Nous convenons cependant qu’on peut établir (pielque connexité entre l'individualisme, l’orgueil d’une liberté plus grande, et l’égoisme tant reproché à la politique anglaise, souvent avec raison. Il faut se méfier quelquefois de l’approbation polie, mais au fond très-dédaigneuse, ([ue donnent souvent les Anglais à certaines institutions continentales
dont rien an monde ne leur ferait accepter le fardeau et que cependant ils déclarent suffisantes pour des peuples qu’ils croient moins avancés et moins fiers qu’eux-mémes. Mais, malgré tout, il est impossible de ne pas reconnaître la grandeur, la liberté et 1a sécurité dont le protestantisme contribue largement cà doter l’Angleterre. La royauté avec tout l’éclat qui l’entoure, l’aristocratie même avec ses énormes privilèges y sont considérées comme une représentation magnifique de la nation en général et de chacun de ses membres. 11 y a bien des gens, parmi les plus petits et les plus pauvres, qui s’enorgueillissent de ce qu’un grand seigneur anglais est plus grand seigneur qu’aucun autre au monde; le prolétaire anglais est fier de sa reine, de son parlement, de son aristocratie. D’autres en seraient jaloux ; eux en jouissent d’une manière personnelle, quoique fort désintéressée, parce que tout cela, c’est eux-mêmes.
Le sentiment protestant, qui rend la conscience indépendante des hommes pour qu’elle dépende directement de Dieu, a influé de deux manières différentes sur le caractère des Anglais. Chez eux la religion est une grande école de respect. L’instinct de vénération, l’amour de la loi, le goût de l’ordre, se sont trouvés développés et entretenus parallèlement à un esprit d’indépendance et de hardie liberté. C’est ainsi (jne les fils des républicains de Cromwell, comme les huguenots des Provinces-Unies sont devenus tout à la fois les plus libres citoyens de l’Europe, et les plus dévoués à leurs dynasties nationales.
Pays Scandinaves. — Ailleurs, le protestantisme de Luther est resté plus compacte et plus généralement fidèle à ses premières formes. Peu remués par les événements, relativement à d’autres races, les Scandinaves, excepté sous le héros militaire dy protestantisme, Gustave-Adolphe, n’ont subi que d’un peu loin les influences du dehors, et jusqu’à notre temps le protestantisme s’est montré parmi eux essentiellement
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conservateur. En Suède il l’a été beaucoup trop, üint que le roi et les classes instruites n’ont pas réussi à abolir des lois persécutrices et les dernières traces d’une intolérance odieuse chez les enfants de la Réforme. Fort peu excusable môme dans le trouble des premiers combats, et au milieu des inconséquences inséparables d’une transformation encore mal définie, cette honteuse exception n’était plus tolérable. Il est vrai que les lois récemment abrogées n’étaient guère appliquées ; nous croyons pouvoir affirmer que les derniers exilés s’étaient fait condamnera dessein et non sans quelque insistance, parfaitement préméditée. Mais en cela ils avaient pleinement raison, et pour que la loi fût abrogée, il fallait, avec persévérance et à ses propres dépens, en faire ressortir la criante injustice.
AUemayne. — Ou a cité longtemps la contrée qui fut le point de départ principal de la Réforme moderne comme exemple de ce que le protestantisme aurait de contraire à l’unité, à l’esprit d’ensemble. On montrait la carte d’Allemagne bariolée d’Etats de toutes formes et de toutes grandeuis, et l’on disait : Voilà ce qu’a fait la Réforme du Saint-Empire germanique! — L’Autriche catholique a si peu de cohésion, que la réponse serait trop facile. Du reste, il est certain que les races latines ont plus complètement réalisé l’idéal de l’État qui domine et gouverne l’individu ; au lieu que chez les races germaines a toujours éclaté l’énergicjue et mâle protestation des individualités vivantes contre tout ce qui tendrait à les absorber. 11 était conforme à la nature des choses et des hommes que le sol germanique vît fleurir le premier une forme religieuse qui au fond peut se définir en deux mots : V individualisme chrétien .
Beaucoup d’esprits considèrent la grandeur récente de la Prusse comme un des triomphes de l’esprit protestant en Europe. 11 est vrai que depuis lougtenips l’importance politi(jue du protestantisme allemand a aidé la Prusse à s’élever
au rang de première puissance en opposition avec la maison impériale et catholique des Habsbourg. Il est certain qu’en mainte occasion les fautes de ses voisins catholiques ont enrichi et fortifié le royal héritier des margraves de Brandebourg. Louis XIV, par la révocation de l’édit de Nantes, y a largement contribué. Dans les graves événements de l’an dernier, un ministre sans scrupule a profité habilement des circonstances, et accru la prépondérance protestante en Allemagne par des moyens qu’il nous est impossible d’approuver. Si la tolérance religieuse et la libre pensée ont bien mérité de la Prusse, elle ne leur a été ni reconnaissante, ni fidèle, et les tentatives de Frédéric-Guillaume IV pour établir une sorte de féodalité orthodoxe montrent peu d’intelligence du rôle qui appartient à la Prusse. Les tendances absolutistes du gouvernement actuel ne sont pas plus excusables, malgré le prestige du succès. Mais si jamais l’influence prussienne devient franchement libérale et satisfait le besoin du progrès en môme temps que celui de l’unité, un grand avenir lui appartient ; il est impossible d’en douter. L’Autriche n’a guère de ressource ([ue si elle devient de moins en moins allemande.
Remarquons aussi que la multiplicité des Ftats et des universités a été mise à profit par l’individualisme protestant. Il serait intéressant de comparer les petites cours littéraires des princes italiens, depuis le xiii' jusqu’au xvi' siècle, avec les foyers de pensée, de savoir et de poésie que l’Allemagne moderne a créés dans des villes souvent secondaires. On verrait sous les Médicis et leurs émules, même au temps des plus beaux génies, régner une sorte d’uniformité relative, au lieu que les petites capitales et les villes universitaires allemandes ont une originalité plus diverse et plus riche. 11 s’agira désormais de maintenir cette riche variété parla liberté intellectuelle en même temps que l’unité politique s’établit et s’étend.
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Espagne. Italie. — Forcés de nous restreindre, après avoir dit quelques mots de l’action du protestantisme sur les peuples qui l’ont adopté, nous ne pouvons qu’indiquer ici son rôle chez ceux qui l’ont repoussé. Cependant il est impossible de ne pas constater ce fait, que lorsque les gouvernements protestants se furent émancipés, la tutelle de l’Eglise fut plus ressentie par ceux qui en portaient encore le poids. Les pays où le catholicisme avait créé une sorte d’Etat spirituel, indépendant de la société civile et prétendant lui être supérieur, tendirent de plus en plus à s’affranchir de ce joug que d’autres, à leurs côtés, ne portaient plus.
En E.spagne, c’est à peine si, depuis sa destruction radicale par Philippe II et les successeurs immédiats de ce roi, l’esprit de la Réforme commence de nos jours à se réveiller en quelques âmes. Mais il ne peut manquer de gagner quelques adeptes dans la Péninsule, et la persécution, tout en retardant ce résultat, ne fait en réalité qu’y contribuer. En condamnant aux galères et en exilant M. Matamores et ses complices, le gouvernement a intéressé l’Europe à leur cause et jeté uii vif éclat sur les premières conversions d’E.spagnols au protestantisme en notre siècle.
Eif^Italie, où le protestantisme avait eu beaucoup plus d’extension, où Ferrare, sous Renée de France, avait été un moment le rendez-vous des huguenots fugitifs et l’asile de Calvin lui-même, en Italie, des Eglises réformées se sont constituées dans un grand nombre de villes sous l’égide du statut de Charles-Albert. Les Vaudois du Piémont, ces frères aînés de la Réforme italienne, ont transporté à Florence leur école de théologie, pépinière de pasteurs italiens. La désaffection n’a cessé d’augmenter pour une Eglise et une papauté dont le maintien a si longtemps donné lieu à l’occupation de Rome par une armée étrangère ; un grand nombre de penseurs se sont ralliés à la doctrine de Cavour, ce fils éclairé d’une mère protestante, et sous la bannière hardiment libérale de M. Ri-
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casoli, ils marchent en tête des nations et mettent en œuvre le hardi et simple programme que légua à son siècle un homme de génie ; Les Eglises libres dans l’Etat libre.
France. — Arrôtons-Hious enfin sur notre propre sol. Nous ne discuterons pas ici cette question rétrospective. « Pourquoi François 1" ne se déclara -t-il pas protestant et que serait-il arrivé s’il l’eût fait comme il en eut l’idée, comme le lui conseillèrent un instant Louise de Savoie, sa mère, et sa sœur Marguerite de Navarre?» L’esprit français était alors et, dans une moindre mesure, il est demeuré, peu enclin à la Réforme. Il n’y a pas, dit-on, assez de religion en France, pour qu’on veuille en changer, et comme fiction officielle, le catholicisme a plus grand air. Amoureux de l’unité jusqu’à lui sacrifier saus trop de peine notre propre personnalité, nous n’avons pas, comme le Germain ou le Saxon, une conscience individuelle bien exigeante et bien téméraire, ni un sentiment très-vif de nos droits. L’individualité protestante exige un examen approfondi do questions graves, pour lesquelles en France nous nous sentons peu de goût. L’austérité deshuguenots rebuta beaucoup d’àmes, etsouventà bon droit, par ses exagérations et sa sécheresse. Calvin acheva de perdre pour la France la môme cause qu’il gagnait à Genève. 5^ discipline inquisitoriale et despotique, sa logique àoutrance, son dogme barbare de la prédestination, déplurent souverainement et devaient déplaire.
La faute énorme que firent les huguenots d’épouser des querelles de princes, leur nuisit au plus haut degré. \ja jour môme où leur chef l’emporta, et où leur sang et leur fidélité l’eurent couronné , il trouva que Paris et le trône valaient une messe. Richelieu, au nom de l’unité française, les écrasa comme premier ministre et comme amiral après avoir essayé de les réfuter comme prêtre. Louis XIV tourna contre eux toutes les forces de la France triomphante et s’efforça en vain de les faire passer sous le niveau catholique et royal.
Par leur inflexible résistance, les huguenots ont bien mérité de la patrie et de l’humanité , ils ont conservé le besoin d’individualité, le sentiment de la conscience libre, ils ont affirmé et exercé les droits de l’âme humaine , même sous un joug accepté. A l’époque honteuse de Louis XV, pendant ce règne d’aplatissement et de corruption , les fusillades des assemblées du désert par les mousquetaires, le passage de la chaîne des forçats qui traversait la France en conduisant des protestants aux galères du roi, les supplices de dix pasteurs et celui de Jean Calas, prouvèrent qu’il y avait encore en France des âmes viriles et croyantes , capables de braver et d’accepter le martyre. Aussi un sentiment de respect pour eux succéda dans les âmes à la répulsion qu’on leur avait tant montrée. Voltaire, le grand railleur , plaida et gagna leur cause devant l’opinion , tout en les déclarant absurdes de croire et de souffrir pour leur foi. Un Malesherbes, un Turgot, un Lafayette, Louis XVI, s’émurent en leur faveur, et l’état civil en 1787 leur fut rendu. Pendant la Révolution ils eurent leur part de la gloire et des malheurs du pays , Boissy-d’Anglas, Rabaut Saint-Etienne, l’un dans le péril des émeutes, l’autre sur l’échafaud, firent honneur à leur Église. La France applaudit quand le premier consul reconnut et rétablit leur culte , et plus tard quand l’Empereur, au moment où il institua la Légion d’honneur, inscrivit parmi scs premiers membres les trois pasteurs de Paris.
Entièrement unis et confondus avec la nation dont ils ont toujours fait partie active et dévouée, depuis trois siècles et demi, les protestants se distinguent encore cependant par quelques traits particuliers. Il est à désirer qu’ils en gardent tout ce qui s’y trouve de bon; ils seront d’autant plus utiles à une société où l’uniformité des caractères n’est que trop générale (1).
(1) Voyez mon discours intitulé : Powquoi la France n'ett-ette pat protestante? 1867, Germer Baillière.