INFLUENCE DE LA RÉFORME SUR LES SCIENCES, LES LETTRES ET LES ARTS
Si une vérité historique est hors de doute, c’est l’immense impulsion donnée par la Réforme aux recherches religieuses, à l’étude de l’Écriture sainte, des langues anciennes, de la philosophie et de l’histoire. Cet ébranlement donné une fois, ne pouvait plus être arrêté. C’est encore un fait incontestable que les sciences ont eu toujours pour ennemi le principe de l’autorité. Aussi la Réforme enrôla dès les premiers jours les esprits qui avaient besoin de la liberté pour trouver le vrai. Ramus, une des plus nobles victimes de la Saint-Barthélemy, était en guerre avec la scolastique et avec les intolérants sectateurs d’Aristote aussi bien qu’avec la papauté.
La liberté philosophique ne dut pas seulement à la Ré-
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forme une vague et générale impulsion. On sait (juels immenses services la Hollande rendit longtemps à l’esprit humain. Bayle, le protestant sceptique, et Descartes, le penseur catholique qui renouvela la méthode^ trouvèrent en Hollande un même refuge, tandis que l’illustre physicien hollandais Huyghens était contraint en qualité de protestant à fuir Paris et la France. Que serait devenu Newton avec sa foi profonde et sa piété protestante, s’il était né parmi nous?
Nous n’essayerons pas de compter les bons offices, directs et indirects, que le protestantisme a rendus à la science, ni d’énumérer les hommes éminents qu’il a produits et dont le nombre, relatif à celui de la population réformée, est énorme. Bornons-nous à un ou deux faits entre mille. La France doit aux protestants la presse périodique fondée par Théophraste Benaudot, et l’Académie française, créée non par Bichelieu comme on l’a tant dit , mais par Conrart ; les protestants furent longtemps exclus de l’Académie, mais dès le moment où elle se rouvrit pour eux ils y entrèrent avec des noms éclatants, comme ceux du grand Cuvier et de M. Guizot. Il est assez singulier que la plupart des hommes qui ont fait faire de grands progrès à l’application de la vapeur aux industries humaines, comme Salomon de Caus , Denis Papin , Watt , les deux Stephenson, étaient des protestants.
Quant aux lettres , on ne conteste plus à la Béforme une large part d’illustration. L’Angleterre et l’Allemagne, la France protestante, ont fourni leur contingent très-riche au trésor de l’esprit humain, et, en général, les peuples restés fldèles à Rome sont loin de les égaler. On ne nie plus que la JémsalemàMi Tasse, malgré des beautés réelles et une poésie pleine de grâce, ne soit bien loin de la grandeur de l’épopée de Milton, et la Henriade ne peut entrer en rivalité ni avec l’un ni avec l’autre poëme.
C’est dans le domaine des arts qu’on refuse le plus souvent aux protestants toute valeur ; ou affirme sans cesse que dans
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celte sphère leur {^éuio est impuissant. C’est là un arrêt dont nous appelons sans crainte devant le tribunal d’un public plus instruit. Nous no nions pas que le catholicisme n’ait beaucoup fait jK)ur les arts, mais nous croyons que les services qu’il leur rendit ne furent pas sans mélange ; que par son autorité despotique, j>ar la monotonie et le caractère hiératique des sujets qu’il a fait perpétuellement reproduire, par les exigences matérielles de son culte, il a souvent entravé le développement de l’art et fait peser sur lui une protection oppressive et peu éclairée. Mais la Réformation qui a nui aux arts les a aussi émancipés on les éloignant du culte, et leur a rendu des services trop oubliés. Tant qu’on n’a daigné admirer en France que les maîtres italiens et leurs pâles imitateurs de l’école française officielle, un Vouet ou uu Lebrun, c’était une Ibèse soutenable que l’inimitié de la Réforme et des arts. Mais l’horizon s’est élargi. L’étude comparée des diverses écoles a révélé des faits nouveaux. Nous ne contesterons pas aux grands maîtres de l’Italie une prééminence que personne jusqu’ à présent n’a été sérieusement en mesure de leur arracher. Mais quel servile et monotone troupeau d’imitateurs l’Italie a produit et répandu dans le monde entier! Il est très-instructif, à cet égard, do parcourir, par exemple, la longue suite des salons du Musée de Naples, où l’on a rassemblé des centaines d’œuvres insignifiantes et uniformes, tandis que tout au fond la salle des chcfs~(T œuvre vient enfin reposer l’esprit do ce déluge de médiocrités.
On n’ignore pas qu’en Allemagne les trois coryphées de l’art germanique, Lucas Cranach, l’intime ami de Luther, Albert Durer et Hans Holbein, furent protestants; et l’on sait que les événements politiques arrêtèrent de leur vivant l’essor des beaux-arts dans leur patrie.
On s’est aperçu depuis peu que l'école anglaise , tant dédaignée et persiflée, a, dans divers genres de peinture, un mérite réel et très-digne de considération. On commence môme
à savoir que la France, arant l’invasion exclusive des Italiens, a possédé un moment les germes d’une grande écolo nationale où tous les beaux-arts étaient noblement représentés par dos maîtres plein d’originalité et de vie, presque tous protestants, comme Jean Goujon pour la sculpture , Bernard Palissy pour la céramique, Jean Cousin pour la peinture , les Androuot du Cerceau et Salomon do Brosses dans l’architecture, et pour la musique Claude Goudiniel, le maître de Palestrina. Goujon et Goudiinel furent tuésàlaSaint-Barthélemy, Palissy mourut à la Bastille, et du Cerceau en exil. Avec eux périt pour longtemps l’originalité vraiment française, la spontanéité féconde do l’art national, tandis que François I" et les deux Médicis faisaient prévaloir en Franco l’imitation italienne, qui dura autant que la monarchie.
Enfin, notre siècle apprécie de plus en plus à sa haute valeur l’école protestante par excellence, l’école hollandaise, qu’on ne confond plus avec celle des Flamands, riche aussi mais très-différente. Il y a là une foule de peintres excellents, dont plusieurs, appelés les petits mnihrs^ sont grands par un talent accompli qui, en son genre, approche de la perfection, chacun ayant à un haut degré ce qui manque entièrement aux Italiens de second ordre, la plénitude de l’originalité, de la vie, du sentiment individuel. Les paysages de Buysdael ont une poésie mélancolique et élevée qui ne ressemble en rien aux lointains dorés de Cuyp ni à l’animation qu’il sait donner à ses personnages et à ses troupeaux, qui diffèrent beaucoup de ceux de Paul Potter, plus vivants peut-être encore. La vie de famille et d’intérieur a un autre caractère chez Terburg que chez Gérard Dow, ou chez Miéris que chez Metzu ; les grandes corporations bourgeoises ou les magistratures civiques de la Hollande ont trouvé en Van der Helst, et quelquefois en Govaert Flinck, en Karel Dujardin, des peintres d’histoire et de portraits dignes de les représenter. Il y a là un caractère inûniment plus nouveau et plus humain que dans
les rangs secondaires de l’art italien, où l’on passe et repasse sans cesse des monotones tableaux d’église et de sainteté aux éternelles fadeurs de la mythologie, c’est-à-dire d’un art de convention à un autre, également peu sincère. Au-dessus de tous les peintres de la Hollande règne un génie de premier ordre, un esprit rebelle qui se joue à son . gré de toutes les règles officielles, qui proteste contre toute imitation, qui remplit son musée de débris de tontes les époques, d’étoffes d’Orient, d’armures du moyen âge, de bijoux rares et de faïences curieuses, en disant : Voilà mes antiques, à moi\ Cet homme prodigieux crée non pas seulement des œuvres d’art, mais un art nouveau, un monde fantastique et vrai, où le beau est cherché et trouvé, non plus dans la ligne, ni dans le couleur, mais dans les contrastes de la lumière et de l’ombre. Rembrandt est dans le demaine de l’art l’incarnation de l’esprit protestant, chercheur, o.seur, émancipé. Quand on a assisté avec lui à la Leçon et anatomie de son ami le professeur Tulp, ou à la réunion des bourgeois d’Amsterdam armés pour disputer le prix d’arquebuse (ce (ju’on appelle la Rotule de nuit), on sent que le monde ancien est passé et que l’ère moderne a commencé. Ou sent qu’une réforme, essentiellement humaine, scientifique, libératrice, longtemps désirée en vain, est désormais un fait accompli.