AVENIR DE LA RÉFORME
La Réforme n’est pas seulement un fait historique arrivé il y a trois siècles et demi ; elle est cela seulement si l’on n’y voit qu’un changement essentiellement dogmatique, ou la substitution de la doctrine et de l’autorité des réformateurs à à celles de Rome. Non-seulement les catholiques, mais bien des protestants n’y .savent pas voir autre chose. S’il en était ainsi, le rôle de la Réforme serait terminé, et l’on pourrait dire qu’elle se survit à elle-même, car le mouvement philoso-
phique du xYm' siècle, la révolution française, et l’immense développement des sciences modernes, ont conduit l’esprit humain au delà du point où durent s’arrêter Calvin, Luther et Zwingle lui-même.
La théologie de la Réforme, il faut le reconnaître, n’a pas été fidèle à elle-même. Après avoir émancipé la pensée et rendu à la conscience son autonomie, les réformateurs reculèrent. Les désordres des anabaptistes, la guerre des paysans en Souabe et en Alsace, les hardiesses imprévues d’un Carlostadt ou d’un Servet, inquiétèrent les réformateurs; les princes les obligèrent trop tôt à définir leur foi et à poser des limites. De là un premier retour à l’autorité et bientôt, pour la lettre de la Bible, un culte exagéré qui n’existait pas aux premiers jours. Leurs successeurs reculèrent plus loin encore, et leur doctrine précisée, formulée, rétrécie au xviii' siècle, a longtemps porté parmi les protestants le nom essentiellement catholique ^orthodoxie. Cette théologie a fait son temps; personne peut-être des réformés qui se croient encore orthodoxes n’y est resté fidèle; il en est très-peu qui la connaissent bien. Un dogme immobilisé, quel qu’il soit, n’est pas fait pour durer.
Mais si la Réforme est un principe essentiellement vivant et toujours actif, si le droit d’émancipation dont usèrent Calvin et Luther ne peut être périmé, si la réformation religieuse du xvi' siècle a porté dans ses flancs toute une série de progrès successifs et de germes d’avenir dont beaucoup sont encore inaperçus, si l’on peut et doit, comme Jésus luimême, empêcher la tradition de ti'ansgresser, d! anéantir, à la longue, la volonté de Dieu, alors ce glorieux principe du protestantisme est impérissable et destiné à des conquêtes sans fin. Qu’on le désigne avec saint Paul sous le nom de justification par la foi, avec le xviii* siècle sous celui du droit (^examen ou avec des penseurs contemporains sous ceux de souveraineté de la conscieiice ou à' indivûhtalisme chrétien, ce ne sont
là que des querelles de mots ou tout au plus des différences de degré.
Toutes les libertés, avec leurs conséquences, sont en germe dans ces immortelles paroles que Luther en 1524 écrivait à son souverain, l’électeur de Saxe *. « Votre Altesse électorale » ne doit pas entraver le ministère de la parole. Laissez prê- » cher en toute confiance, et vivement, comme on pourra et
contre qui on voudra; car il faut qu’il y ait des sectes (l Cor. » XI, 19). Il faut que la parole de Dieu tienne la campagne » et livre des batailles. Si c’est l’esprit de nos adversaires qui » est dans le vrai, il ne reculera pas devant nous et no se » tiendra pas coi. Si c’est le nôtre, il no craindra ni eux ni » personne. Qu’on laisse donc les esprits s’entre-chixjuer et se » combattre. » (Édit. Walch., t. XVI, p. 8.) (1)
Il ne s’agit là, dira-t-on, que de prédication et de religion, mais ne voit-on pas que par cela même il s’agit de tout? Au fond, quiconque a confiance en la vérité est libéral comme Luther et prend parti avec lui pour le principe qui enfante les réformes. Tout asservi.ssenient des esprits et dos consciences a pour cause première un scepticisme secret, un mamiue de foi, le besoin honteux du recours à la force. Quiconque opprime, fût-ce au nom de Dieu, se défie do l’esprit humain, de la vérité et de Dieu même.
(1) Veut-on comparer à ce noble langage celui de l’autorilé ? Voici comment, au moyen âge, parlait saint Anselme, archevêque de Cantorbéry et abbé du Bec en Normandie. (De fide Trinitalis, ch. ii) ; «Aucun chrétien ne doit rechercher si ce que l'Eglise catholique croit de cœur et confesse de bouche n’est pas (ditputari quomodo... non sil) ; mais, en conservant toujours la même foi, sans en douter jamais, en l’aimant, en vivant selon ses prescriplions, il doit chercher, aussi humblement qu’il le pourra, à constater comment ce qu’enseigne l’Eglise est (guarere guomodo lit). S’il peut la comprendre, qu’il en rende grâce à Dieu ; s’il ne le peut, qu’il ne donne pas (comme un taureau) des coups de carnes en l’air, mais qu’il baisse la tâte et qu’il adore. » Il y a, dans ces dernières paroles qui assimilent fort mal à propos l’homme à la brute, un double jeu de mots que nous renonçons à traduire : Non immitlat cornua ad ventilandum, sed lubmitlat caput ad venerandum.