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HISTOIRE D’UNE RUE DE PARIS
(RI F. DES MARAIS-SAINT-r.ERMAIN , AUJOURD’HUI RUE VlSCONTl)
Dès les premiers mots d’un écrit quelconque, il n’est pas rare de voir l’auteur se dire accablé de la grandeur ou de la beauté de son sujet. Je suis obligé, en ce moment, de dire tout le contraire. Je propose à mon lecteur une simple promenade, de quelques minutes, dans une rue qui, pendant deux siècles, fut le berceau et le foyer de l’Église réformée de Paris; mais cette rue est si étroite, si courte, si laide, si sombre, si peu fréquentée, que j’en ai quelque honte pour elle. On s’étonne qu’elle existe encore en ce siècle de magnificence et de démolitions, où le vieux Paris disparaît à vue d’œil, sillonné en tous sens par de larges boulevards, dont les deux bouts se perdent à l’horizon, et dont les hautes façades hérissées de sculptures, portent jusqu'aux nues leurs balcons souvent surchargés d’or. Aussi me paraît-il prudent, avant de m’arrêter à des objets si peu considérables, d’y préparer le lecteur par une digression qui sera fort rapide, n)ais un peu lointaine.
Ceux qui entrent à Jérusalem éprouvent, dit-on, à première vue, une pénible surprise en découvrant que les lieux où se sont passés les plus grands, les plus sublimes de tous les événements, sont moins imposants que ceux que nous avons
COQUEHEL. 1
UBKES ETUDES.
SOUS les yeux toute notre vie. De intime, les voyageurs ({ui voient Tltalie pour la première fois subissent, presque tous, un désappointement analogue. Quand on met le pied, à Florence, sur cette place des Seigneurs, qui n’est pas seulement un des endroits où l’histoire.a donné au monde les plus intéressants spectacles, mais aussi une des plus splendides créations de la Renais-sance , on s’étonne (jue tant de fameux monuments des arts .se touchent de si près, (jue la foule qu’on haranguait du balcon du Palais-Vieux ait pu faire tant de révolutions dans un espace si étroit, et que le bûcher de Savonarole, allumé dans cette petite place, ait été vu de si loin. A Rome, enfin, il en est de même. Le Capitole, en fait de grandeur matérielle et de majesté visible, e.st inférieur, il faut l'avouer tout bas, à la butte Montmartre. Quant à ta roche Tarpé'ienne qui. du reste, n’a jamais été fort élevée, elle a perdu le peu de hauteur (ju’elle a eu jadis; je l’ai cherchée, presque sans réussir à l’apercevoir, au fond de la cour d’une modeste maison bourgeoise; et cependant, on aurait tort de conclure de là que te vieux proverbe romain a cessé d’être vrai , et qu’à l’avenir aucun ambitieux n’en fera expérience. Aussi ai-je hâte de fuir des parages si dangereux et d’aborder mon sujet, dont l’aspect mesquin ne devra plus choquer personne, après des exemples si décisifs. Nous nous rappellerons que les plus grands faits de l’histoire ont eu pour théâtre des emplacements sans attraits ni splendeur, et qu’il ne faut dire d’aucun lieu, quelque triste ou même sordide qu’en soit l’apparence: rien de bon ni de grand ne peut sortir de là.
11 est certain, en tout cas, que la magnificence de nos vastes boulevards ne leur vaudra de longtemps des souvenirs historiques, littéraires et religieux comparables à ceux qui font la gloire de la chétive rue dont je veux parler. Quoiqu’elle mette en communication directe deux voies très-fréquentées, la rue Ronaparte et la rue de Seine , elle e.st si
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insignifiante que la plupart d’entre nous n’y ont peut-être jamais passé ; on lui préfère naturellement les deux rues plus commodes entre lesquelles elle se trouve, la rue Jacob plus au sud, la rue des Beaux-Arts plus au nord. Elle s’appelle, hélas ! depuis peu, la rue yisconti, beau nom sans doute, qui, porté en notre temps par des artistes et des savants, l’a été jadis par des princes redoutés, par des princesses qu’ont illustrées leur beauté et leurs malheurs. Mais ce ne sont ni ces habiles architectes ou archéologues, ni les ducs de Milan dont Louis XII réclama l’héritage à main armée, qui ont fait la célébrité de notre pauvre ruelle ; et, si vous le voulez bien, nous l’appellerons, entre nous, du nom plus modeste que lui donnaient nos pères et qui lui a appartenu de 1540 à 1860, celui de rue des Marais-Saint Gennain. Cet humble nom ne manquait pas jadis de couleur locale (l),et, malgré les soins habiles de notre puissante édilité, il ne paraîtrait pas encore trop inexact, les jours de mauvais temps ; ce nom, d’ailleurs, reprendra tout l’à-propos désirable dès qu’on fera jouir notre petite rue des avantages accordés de nos jours à nos grands boulevards; le macadam lui rendra, quand on voudra, l’aspect et les inconvénients d’un marais.
Je ne veux pas laisser croire que l’histoire des huguenots persécutés ait seule donné quelque intérêt à ce site misérable. La rue des Marais a une importance toute particulière dans l’histoire des belles-lettres. Quelques-uns des plus grands noms de la France littéraire s’y rattachent à divers titres. Les échos de cette rue, qui longeait le jardin de l’hôlel de Liancourt, pourraient nous répéter les plus brillants et les plus aimables entretiens auxquels notre belle langue du xvii' siècle
(1) Voir l)u Boullay, Mémoire, p. 68.
ait prêté sa verve et son éclat. Quand M“' de Sévigné écrivait à sa 611e qu’elle passait 1a plupart de scs soirées au faubmmj, ce qu’elle désignait ainsi, ce qui était pour elle l’âme du faubourg Saint-Germain, c’était d’abord la rue de Vaugirard, où demeurait M"' de la Fayette, sa plus intime amie , mais plus tard et plus longtemps, ce fut cet hôtel de Liancourt, démoli en notre siècle, et à travers l’emplacement duquel a été percée la rue des Beaux-Arts. Les murs de cette vaste propriété longeaient la rue des Marais. C’est là que les deux spirituelles marquises causaient, comme elles seules peutêtre ont su causer, avec le maître de la maison, l’illustre duc de la Rochefoucauld. Parfois toute la noblesse lettrée et spirituelle du grand siècle se groupait autour de ces trois brillants esprits ; mais si j’avais le choix d’évoquer telle ou telle conversation de l’hôtel de Liancourt, je préférerais aux entretiens les plus animés de tous les beaux-esprits de ce siècle si fécond , ce tête-à-tête à trois dans ce cabinet de M. de la Rochefoucauld, d’où M”' de Sévigné date quelques-unes de ses lettres. Je me 6gure le mordant auteur du livre des Maximes et la femme charmante qui a écrit Zaide, assis à droite et à gauche de M"' de Sévigné , l’interrogeant d’abord sur les dernières nouvelles de M“' de Grignan et, ce devoir accompli, s’occupant avec elle de toutes choses , poésie ou théologie, le monde et l’Eglise, les hommes et les livres, une récente victoire de Condé ou le dernier sermon de Bossuet, de Bourdaloue. Il s’agissait tour à tour, pour ces intelligences si délicates et si vives, de discuter les tourbillons de Descartes ou le Traité de Nicolle sur les Moyens de consercer la paix avec tous les hommes (1) , traité que Voltaire a appelé un chef-d’œuvre et dont une édition nouvelle ne serait pas inopportune , même de nos jours. Une autre fois, on comparait Mithridate à Pulchérie , ou bien l’on écoutait
{!) M""* (le Sévigné. E(J. Regnier, Icllre 207.
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Molière lisant une eomédie inédite dont le titre provisoire était alors Trissotin, et même, dit-on, par une allusion trop transparente, Tricotin. Parfois aussi le maître de la maison consultait ses deux amies sur quelque rude maxfme à insérer dans la prochaine édition de son livre, sur quelque sarcasme amer, outré, contre l’égoïsme et la vanité; mais le lendemain, M“* de Sévigné, dont l’esprit était plus modéré et le cœur plus indulgent, avouait, en grande confidence, à sa fille qu’elle ne comprenait pas toujours (1) les sombres maximes de son ami l’ancien frondeur, devenu depuis un demi-siècle le favori du roi, comblé de biens et d’honneurs, mais goutteux et dévoré de mélancolie.
L’esprit français, depuis ces merveilleuses causeries, a gagné sans doute en étendue ; il a conquis un horizon plus large; il embrasse aujourd’hui un plus grand nombre d’idées et de faits. Mais que d’éclat il avait alors , que de charme et surtout que de naturel ! Quelle grâce piquante, quel goût sûr et fin! Et, en même temps, que de solidité, quelle portée, quelle profondeur dans l’analyse du cœur humain et des passions! Quel sérieux, quelle étonnante patience, dirions-nous plutôt aujourd’hui, dans l’étude des grands problèmes de la métaphysique ou de lafoi, chez ces femmes du monde et chez des hommes de guerre et de cour, comme la Rochefoucauld et ses émules !
A la même époque, un autre peintre exquis du cœur humain, une autre belle âme, que M“* de Sévigné ne goûtait pas assez, mais dénigrait moins qu’on ne le prétend, et dont les modernes détracteurs se rendent ridicules en voulant effacer la juste gloire. Racine, appartint plus directement encore que la Rochefoucauld et ses hôtes à notre ob.scure ruelle.
11 habita sept ans une maison à laquelle correspondent les
(1) Ibid., lettre 239.
n" 19 et 21 de la rue des Marais, et y mourut le 21 avril 1699 (1). Oubliée aujourd’hui, sa modeste demeure a été longtemps considérée comme un lieu voué à la poésie dramatique, et les deux célèbres interprètes de Racine qui, avant notre siècle, firent le plus admirer ses tragédies et provoquèrent le plus d’applaudissements et de larmes, crurent se faire ho^ineur en habitant aprèslui sa maison. En IT.'M), Adrienne Lec-ouvreur y mourut dans des circonstances étranges, et après elle la maison eut pour propriétaire M'“ Clairon. Le logis cependant ôtait peu de chose, car après que la première l’eut embelli de ses deniers, la seconde l’acheta 1200 livres (2). Le souvenir de Racine donna ainsi, pendant tout le xviii' siècle, à la rue des Marais une notoriété littéraire , trop effacée depuis. Les poètes et les beau.x esprits du dernier siècle y affluèrent pendant longtemps. Voltaire y venait souvent, ainsi que Fontenelle, Dumarsais et la plupart des hommes de lettres de l’é-
(1) On lit l’inscription suivante sur une tablette de marbre encastrée au mur dans l'embrasure de la porte de la maison n*^ 21, qui est aujourd’hui un pensionnat de jeunes Allés.
HOTEL DE RANES
BATI SUR L’ERPLACEHEin UU PETIT PRÉ AUX CLERC (SIc).