IL FUT HABITÉ AUSSI PAR LA CHAMPHELË ET HIPPOLÏTE CLAIRON
Cette inscription est peu exacte. L’assertion que M*’” ou comme nous dirions aujourd’hui de Champmeslé ait habité la maison de Racine, est aussi hasardée que peu convenable en pareil lieu. On montre dans la cour de la maison qui porte le n” 13 un cep de vigne remarquable par son âge et sa grosseur et qu’on assure avoir été planté par Racine. L’hdtel de Ranes a pu comprendre l’emplacement de plusieurs maisons actuelles ; mais cette tradition est sans preuves.
(2) Voyez la notice biographique de M, Mesnard, sur Racine, en tète de son édition des Œuvres du poëte, t. I, p. 1.58,
HISTOIRE D’UNE HUE DE PARIS
poquCj mélés aux hommes du monde les plus considérable.s, tels que les maréchaux de Saxe et de Richelieu.
J’en ai dit assez , peut-être, pour réconcilier mon lecteur avec le chétif endroit où nous allons voir s’accomplir quelques événements douloureux, et se succéder quelques personnages importants dans l'histoire du protestantisme parisien. La rue des Marais fut ouverte en 1540 sur une partie du petit Pré-aux-Clercs. On appelait ainsi un espace de trois arpents environ, distinct du Pré- aux-Clercs proprement dit, et dont la limite méridionale serait aujourd’hui la rue Jacob et la limite vers l’ouest la rue Bonaparte. Immédiatement après sa création, cette rue servit de refuge et d’asile aux protestants. Ils avaient plus d’un motif de s’y cacher. C’était là un quartier nouveau, et tellement lointain qu’on le regardait comme l’extrémité du monde habitable. En effet, un bizarre poëte, qui fut quelque temps précepteur de Louis XIII enfant, Des Yveteaux, pour s’être bâti une maison à l’extrémité de cette rue, fut surnommé le dernier des hommes. « Autrefois, dit Tallemanl des Réaux en parlant de la propriété de ce singulier personnage, M. le cardinal du Richelieu eut quelque pensée d’y bâtir, mais il trouva que cela était trop loin du Lonvre. » Des Yveteaux avait choisi cette solitude extrême pour s’y livrer sans contrôle à toute l’étrangeté de ses caprices, déguisé, lui et les siens, tantôt en dieux de l’Olympe, tantôt en bergers du Lignon, sous les lambris de ses salons (ju’il avait décorés d’arabesques de paille, ou dans le grand jardin qui communiquait avec sa demeure par un passage souterrain pratiqué sous le Chemin des Petits -Augusthis (aujourd’hui la rue Bonaparte).
Une autre circonstance plus importante que l’éloignement
LIBRES ETLDES.
iaisait presque de cette mesquine localité un lieu d’asile. Cette rue si courte se partageaitentre deux juridictions entièrement distinctes, la puissante abbaye de Saint-Gerraain-des-Prés, suzeraine primitive de tout le faubourg, et TUniversité qui avait acheté à l’abbé une partie de ce terrain, ^'i police ni justice n’étaient communes aux territoires de l’Université et de l’Abbaye, très-jaloux l’un et l’autre de leurs droits et toujours en querelle, par suite des méfaits continuels des étudiants. On peut voir sur les belles planches gravées de V Histoire de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prez par dom Bouillart, la représentation du pilori spécial où dès 1368 '*le seigneur-abbé faisait justicier ses vassaux. En 1503, cet abbé était le chancelier Briçonnet devenu prêtre et cardinal; il eut pour successeur son fils Guillaume Briçonnet, plus tard évêque de Meaux, qui se montra pendant quelques années l’ami et le soutien des premiers réformateurs français. Ce fut sous ce dernier que Lefèvre d’Etaples composa et publia, en 1512, dans l’enceinte même de la vaste abbaye, un Commentaire sur saint Paul, le plus ancien de tous les livres protestants. Ce fut à Briçonnet lui-même que ce livre fut dédié; on s’explique dès lors que le protestantisme naissant ait trouvé un abri sur les domaines de l’Abbaye. Sept maisons de notre rue relevaient encore de l’Abbaye au milieu du xvii' siècle (1). Le reste était de la censive de l’Université.
Nous savons, de plus, qu’en 1559 les maisons habitées par des familles protestantes communiquaient par des ouvertures secrètes, de telle sorte que l’on passait de l’une à l’autre sans être aperçu dans la rue. Il suffisait donc à un huguenot poursuivi d’entrer dans l’une de ces demeures hospitalières pour passer la frontière à couvert ; à quelques pas de là, il se trouvait sous une juridiction différente.
Ce fut ainsi que la rue des Marais devint le centre do
(1) Piganiol de la Force, t. VIII, p. 94.
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l’Eglise réfoiTiiée de Paris, comme nous l’appreiul d’Auhigiié. Son baron de Fænestc, un gascon catholique, parlant de notre rue, ajoute dédaigneusement : la me des Marais, que nous autres appelons le Petit- Genève (1). Peu à peu ce surnom s’étendit au quartier environnant, particulièrement à la rue de Seine ; il comprit plus tard tout le Pré-aux-Clercs, mais notre petite rue en demeura le point central depuis 1 559 jusqu’à la fin du xvii' siècle, même après la révocation de l’édit de Nantes. Une vague tradition a prétendu que le Synode constituant de 1 559 avait eu lieu dans cette rue. Le fait est vraisemblable, mais le secret de cette glorieuse assemblée fut si rigoureusement gardé qu’il a été impossible d’en retrouver la trace.
Nous ne prétendons pas connaître tous les habitants protestants de la rue des Marais. Les Archives de l’Etat, celles de la ville de Paris et les manuscrits de la Reynie nous ont fourni un certain nombre de noms, inconnus pour la plupart. Nous en signalerons seulement quelques-uns. Le grand hôtel et les jardins étendus qu’avait possédés des Yveteaux eurent pour propriétaire, en 1658, après la mort de ce burlesque personnage, un contrôleur des gabelles, le Masson de la Fontaine, qui dut céder ses biens à ses créanciers. Morcelée aussitôt , cette propriété passa par fragments dans des mains protestantes ; nous indiquerons les noms des Pape de Saint-.Auban, dcsDupny-Montbrun, et surtout des Massanes (2) sur lesquels nous reviendrons. D’autres maisons appartinrent à une famille Heudelet, dont un membre, Etienne, était seigneur de Valpèle et de Pressigny; nous aurons à insister bientôt sur ce dernier nom; un autre, Jean Heudelet, sieur deGrandchamp, mourut réfugié en Suisse, à Vevey, en 1737 (3). Nous trouvons aussi
(1) Fæneite, I. III, ch. xiii.
(2) 1691, Héritiers de Massannes. — 1732. Guy Anlhoine Pape, marquis de Saint- Auban, et Cbarlotle Dupuy deMontbrun, sa femme,
(3) Il est aussi lait mention d'Arnoul-Tousi^aint Heudelet, sieur de Lettuiicourt, nis d’Etienne que nous avons nommé.
MBKES ETUDES.
parmi les très-proches voisins de notre rue, sinon parmi ses habitants mêmes, une famille Barbot, de la Rochelle, dont deux membres au moins furent conseillers ou maires de cette ville, et dont un, Gabriel Barbot, avait le titre de peintre du roi en 1696.
Ceux qui accusent notrefoi d’incompatibilité avec les beauxarts trouveront dans les souvenirs de notre petite rue une double réfutation de ce préjugé.
Vers le temps de Henri III, une maison contiguë cà celle qui faisait l'angle nord de la rue do Seine appartenait à maître « Jehan Cousin, painclre (1). » On n’a pas la preuve positive, mais on a tout lieu de croire que cet habitant de la rue protestante par excellence n’est autre que l'illustre chef de l’école française, le huguenot Jean Cousin, peintre, graveuret sculpteur éminent, auteur d’écrits importants sur les t)eaux-arts, connu surtout aujourd’hui par son tableau du Jugement dernier et sa statue de l'amiral Chabot, qui sont tous deux au Louvre, par le magnifique mausolée de Brézé dans la cathédrale de Rouen et par des vitraux admirables à Sens, à Vincennes, ii Paris (église Saint-Gervais) et à Rome (église Saint- Louis des FrancaisX
L’extrémité opposée de la même rue, ducétédu midi, était l'angle d’une grande et belle maison, dont la façade principale se trouvait sur leChemin des Petits-Augustins (me Bonaparte), et qui faisait retour sur la rue du Colombier (2). La maison
(1) M. Ad. Berty, dans le journal l’Inlermé' iatrx, t. U, p. 49. Celle maison était aliénante, en 1547, à celle d’un autre l'einlre nommé Vacliot et, en 1595, elle avait pour plus proches voisins les héri'iers du président de la Porte.
(2) Il ne faut pas confondre cette rue avec celle du Vieux-Colombier, mais avec celle qui reçut le nom de Jacob et fut dccoroe de deux statues d'anges, quand la reine Marguerite de Valois, pour s’acquitter d’un vœu, créer l’église et le couvent des Petits-Augustins, en souvenir de l'échelle des Anges vue en songe par le patriarche Jacob. La rue Jacob et la rue du Colombies n’en font plus qu’une, à laquelle est demeuré le nom du frère d'Esaii. Voici la curieuse inscription gravée sur la première pierre du couvent: « Le 21 mars 1608, la reine Marguerite, duchesse de Valois, petite-tille du grand roi François, fille du bon roy Henry, sœur de trois rois, et seule restée de la race des Valois, ayant été visilée et secourue de Dieu comme Job et Jacob, alors lui ayant voué le vœu de Jacob, et Dieu l’ayant exaucée, elle a
HISTOIKE D’UNE HUE DE PARIS
qui s’étendait de cette rue à celle des Marais appartenait à une célèbre famille de graveurs et architectes protestants, les du Cerceau. On leur doit, sans que la part de chacun des quatre artistes qui l’ont illustrée soit bien distincte, le pont Neuf, la portion de la grande galerie du Louvre qui touche aux Tuileries et qui vient d’ètre reconstruite, l’agrandissement des Tuileries, c’est-à-dire les pavillons extérieurs de Flore et de Marsan, ainsi que les deux ailes attenantes à ces pavillons, dont la création porta à neuf le nombre des corps de bâtiment qui composent le château, tandis que Philibert Delorme n’en avait élevé que cinq. A ces édifices publics il faudrait joindre, comme œuvres des Androuet, plusieurs hôtels particuliers comme celui de Bretonvilliers, ceux de Mayenne et de Sully , qui tous deux existent encore dans la rue Saint- Antoine et cet hôtel de Carnavalet, qui fut décoré de sculptures d’un grand style par un admirable artiste, martyr protestant, Jean Goujon ; on sait que cet hôtel fut illustré depuis en devenant le séjour de M”” de Sévigné et qu’on y établit en ce moment le Musée historique de la ville de Paris. Outre ces constructions nombreuses, les Androuet ont laissé maints ouvrages , sur leur art, en latin et en français. Leur propre maison, qui n’existe plus, aurait eu des droits tout particuliers à notre intérêt. Lestoile raconte qu’en décembre 1585 « beaucoup de la religion, pour sauver leurs biens et leur vie, se faisaient catéchiser, et retournaient à la messe ». Il en donne des exemples trop fameux, mais il ajoute (jue « d’autres tiennent ferme et abandonnent tout » . Il cite dans ce nombre du Cerceau, « excellent architecte, lequel aima mieux quitter l’amitié du roi et renoncer à ses promesses
bâti et fondé ce mon.istère pour tenir lieu de l’autel de Jacob, où elle veut que perpétuellement soient rendues actions de grâces, eu reconnaissance de celles qu'elle a reçues de sa divine bonté, et a nommé ce monastère de la Trinité, et celte chapelle des Louanges, où elle a logé les Pères augustins déchaux. » {Hist. de l'Abl>aue St- Germaia-des-Prés , p. 21â.) 11 est singulier de voir la femme de Henri IV donner au dur Henri II, son père, ce nom de bon roi Henri, si souvent attribué depuis i son mari.
LIBKES ETUDES.
que d’aller à la messe, et après avoir laissé sa maison qu’il avoil nouvellement bâtie, avec grand artifice, au commencement du Pré-aux- Clercs, prit congé du roi, le suppliant ne trouver mauvais qu’il fût aussi fidèle à Dieu qu’il l’avoit été et le seroit toujours à Sa Majesté. » N’y a-t-il pas une simplicité presque héroïque dans ce noble langage et dans le sacrifice de l’artiste vieilli, qui a mis tout son art à se construire une belle et commode retraite, et qui abandonne, sans hésiter, son œuvre et son pays? Baptiste du Cerceau était ordonnateur général des bâtiments du roi Henri III et valet de chambre de Sa Majesté. Sa maison du Pré-aux-Clercs dut lui être commode pour surveiller de là les travaux de construction du pont Neuf. L’architecte à qui Paris doit tant d’édifices admirés, fut réduit à s’exiler et à quitter ses travaux commencés, parce qu’il était protestant. Qui dira combien de fois il songea à sa demeure de prédilection et à cette Petite-Genève où il l’avait construite avec tant d’amour ! Honorons de si touchantes et mâles vertus, dans un siècle où beaucoup de personnes se bâtissent de splendides palais , mais où bien peu sacrifient leur intérêt et leur fortune à de hautes convictions (1).
La famille du Cerceau demeura protestante jusqu'à la révocation. A ce moment, Paul du Cerceau consentit à abjurer, mais sa femme résista et fut enfermée dans un couvent, tandis qu’une demoiselle du Cerceau se réfugiait hors de France. La maison de l’artiste, saccagée au moment de son départ et reconstruite peut-être après le siège de Paris, passa par héritage à une autre famille fort connue, celle des Bédé (2). Dès
(1) Voyez sur les Du Cerceau un travail de M. Ad. Berly, dans le Bulletin de la Société de l'histoire du Prot. fr.. t. V, p. 323, et l'ouvrage du même auteur sur les Grands architectes de la Benaissance, p. 107.
(2) Marie Androuet hérita do cette maison en 163A, et l’apporta en dot A Ëlio Bédé, son mari, qui était déjà propriétaire, avec son frère, de la maison contiguë, du côté de l’ouest; nouvel exemple de la réunion de plusieurs familles protestantes dans notre rue.
HISTOIRE D'UNE RUE DE PARIS
1596, Jean Bédé, sieur de la Gourmandière, avocat au Parlement, était membre du consistoire de Paris. Au siècle suivant, le membre le plus connu de cette famille fut un personnage médiocrement estimé, Elie Bédé , qui changea son nom, d’abord en celui de Beda, et y substitua plus lard celui d’une terre qui lui appartenait, en se faisant appeler des Fougerais; Molière fît de ce dernier nom Desfonandrès, tueur d’hommes (1). Elie Bédé, qui avait été reçu médecin en 1621, se convertit en 1648, dit un écrivain moderne (2), « avec un éclat qui peut faire doute de sa sincérité ». Il devint premier médecin de Madame, et fit fortune malgré les railleries de Molière et celles plus acharnées encore de Guy Patin. — Ses thèses ridicules, la censure que prononça contre lui la Fa- culté à cause de son charlatanisme, les graves accusations qu’a publiées Bussy-Babutin contre ce médecin, achèvent de rendre peu regrettable, pour l’Église protestante, la perte qu’elle fit en sa personne.
Pour les protestants des provinces, que leurs affaires ou leurs plaisirs appelaient à Paris, courtisans, militaires, étudiants, députés secrets ou avoués des Églises, il était trèsimp<irtant de trouver quelque hôtellerie tenue par des coreligionnaires, qui pût offrir, en temps de persécution, un abri sûr, et en temps de tranquillité des informations utiles, un lieu de réunion et une table affranchie des observances de l’Église romaine qui inspiraient à maints huguenots de sérieux scrupules. C’est ce qui a donné lieu au fréquent usage qu’on faisait au xvii' siècle d’une locution proverbiale et ironi(jue devenue célèbre : manger de la vache à Colas, ou même
(1) Voyez l’Amour médecin, ilc Molière.
(2) M. Raynaud, les Médecins au temi>s de Molière,