‹ Libres études [Texte imprimé]Chapitre 32 sur 73 · MONTAIGNE ET LA BÉOTIE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET LA BÉOTIE

Le brillant volume consacré par M. Prévost-Paradol aux moralistes français a été placé par lui sous l’invocation d’un grand nom littéraire, philosophique et pyrrhonien, le nom de Montaigne ; c’est lui qui ouvre la marche ou qui donne le ton à la symphonie. M. Prévost-Paradol a multiplié, pour peindre cette figure de prédilection, les tours les plus heureux et les plus délicates nuances. Mais, avec beaucoup de savoir et de goût, au fond, il n’a écrit qu’un panégyrique. Pour lui, Montaigne est le saint de la paroisse ; et, comme il est d’usage en pareil cas, les mérites du héros sont mis dans tout leur jour, et au besoin quelque peu exagérés; quant à ses torts, il n’en est point question. Aussi l’étude sur Montaigne restera comme un modèle en l’art d’écrire, mais non comme un jugement définitif et complet.

Autant peut-être que Montaigne et son critique trop bienveillant, je déteste les esprits dogmatiseurs, qui font la loi à la pensée humaine, tranchent toutes les questions et « mettent leurs conjectures à si haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif » . Mais j’ai contre eux un motif d’aversion de plus

(1) Études tur les moralistes français, suivies de quelques réflexions sur divers siijeU, par M. PréTost-Paradol. Hachette, 1865, vu et 303 pages in-12 {Le Lien).

qup M . Prévost-Paradol ou que Montaigne : ce sont eux qui font les sceptiques, ce sont eux qui, par leurs âpres querelles et leurs violences, inspirent le goût du doute et le font considérer comme un repos; ce sont eux qui donnent une apparence de raison et de courage à cette froide impuissance de tant de bons esprits, qui, trop courtois pour répondre à leurs orgueilleux contradicteurs : Qu’en savez-vous? leur répètent avec une tranquille ironie : Que sais-je ?

En quelques traits pénétrants et vifs, le jeune académicien décrit admirablement l’état d’esprit des sceptiques : « cette allure naturelle et involontaire d’une intelligence dans laquelle il suffit qu’une idée se lève pour y susciter aussitôt une idée contraire; chaque pensée, dans cet esprit né pour le doute, est comme une voix à laquelle l’écho répond sur-le-champ, non pour la répéter, mais pour la démentir. » Croyez-vous, demanderai-je à celui qui a si bien dépeint cette situation d’une âme humaine, croyez- vous que ce soit là pour elle la plénitude de la santé morale et l’équilibre véritable des forces? N’y a-t-il pas quelque chose de maladif et de malsain dans cette recherche incessante des contraires, dans ce perpétuel besoin de nier ce qu’on vient d’affirmer, et de démolir d’une main tout ce que l’autre main a construit? La pensée n’est-elle libre que quand elle demeure en suspens, et l’homme n’a-t-il ici-bas d’autre destinée et d’autre devoir que d’hésiter? Est-ce là que vous mettez vous-même sa mission et sa gloire?

Qu’on écrive sur sa porte : A la liberté, à la tranquillité et au repos, c’est bien, si l’on est un épicurien d’esprit, s’aimant avant tout soi-même et désireux de jouir de soi. On ne croit pas alors comme Pascal que le moi soit haïssable, et l’on se laisse aller à toutes les curiosités et à tous tes caprices de .sa pensée, jugeant, critiquant, doutant, et, si l’on a l’esprit de .Montaigne, léguant à la postérité un chef-d’œuvre de lai.sseraller, de finesse et de grâce. Mais on tient école de scepticisme dans un monde où l’homme a besoin de croire, d’aimer,

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({'agir, et l'on énerve les âmes en voulant les élargir et les émanciper.

J’en ai voulu, plus d’une fois, sans le connaiire, à ce frère huguenot de Montaigne, M. de Beauregard, dont il parle dans sa lettre sur la mort de son ami, et que la Béotie, mourant, exhortait à modérer son zèle trop ardent et trop âpre. J'ai pensé souvent qu’entre les excès d’autorité du catholicisme et la révolte trop emportée des protestants, leur dogmatisme trop absolu dont il voyait l’exemple en son frère, Montaigne n’eut que de trop justes prétextes pour blâmer tout le monde et douter de tout.

Indifférent à la religion, il le fut en mainte occasion à la morale elle-même. Un point qu’il nous semble étrange de voir passer sous silence par un moraliste qui en juge un autre, c’est le goût très-vif de Montaigne pour des sujets de recherches et (ie dissertation fort indécents. Nous savons bien que c’est là une des maladies de l’esprit français. Montaigne et Rabelais ont eu d’illustres successeurs en la Fontaine, en Bayle, en Voltaire, en Molière, le plus grand et le plus excusable d’entre eux. Il est impossible de nier que l’attrait d’une sensualité grivoise a été un de leurs moyens de popularité et l’est encore. Pourquoi M. Prévost-Paradol, dont la plume plus digne n’a nullement les mêmes reproches à se faire, est-il muet sur ce sujet? N’aurait-il pas dû exprimer quelque blâme, quelque regret, à moins que pour lui la forme toujours spirituelle et nonchalante chez Montaigne ne doive à ses yeux absoudre le fond ? Décidément le genre du panégyrique est un mauvais genre, même quand il devient aussi attrayant (|ue sait le rendre notre auteur. L’engouement est un tort envers la postérité et le temps devrait être venu de juger les morts illustres des siècles qui nous ont précédés, en étudiant l’homme et l’écrivain avec toute l’équité, mais toute la sévérité qui conviennent à la philosophie et à l’histoire.

On crie bien haut que les tyrannies n’ont pas de meilleures

MBUES ETUDES.

armes pour dompter les âmes que la licence des mœurs et les plaisirs des sens. Mais alors pourquoi savourer avec tant de complaisance et faire savourer à ses lecteurs tout ce qu’on trouve de voluptueux dans sa propre imagination ou chez les Romains de la décadence?

J’avouerai à M. Prévost-Paradol que je n’ai jamais hésité entre les deux illustres amis auxquels il a consacré les premières pages de son volume, si pleines de verve et d’esprit. Montaigne e.st le plus amusant, mais la Béotie le plus digne d’être aimé. Celui-là ne dit pas toujours : Que sais-je! Il a des convictions, du courage, du cœur, des accents généreux, et M. Prévost-Paradol, qui me semblait perdre quelque chose de sa vigueur morale en s’attardant trop dans la molle causerie de Montaigne, redevient à la fois plus viril et plus vrai quand il analyse et continue le Traité de la servitude. 11 y a donc quelque cho.se de certain au monde! 11 est donc dangereux d’enseigner à notre monde que rien n’est sûr ! La première chose, hélas! que l’homme renonce à affirmer, c’est .sa propre dignité, c’est sa ca|)acité et son droit de penser ou de vouloir.

Montaigne réfutait toutes les religions, sauf une seule « qu’il laissait de côté, dit spirituellement M. Prévost-Paradol, plutôt qu’il ne la mettait à l’écart » . Aussi, toute sa vie, ce grand douteur feignit d’être catholique. Il a fortement contribué à cette houleuse corruption de l’esprit français, qui fait que dans le monde et parmi les gens sans religion on considère comme de bon goût d’être catholique en apparence. Pitoyable comédie! Jamais les impiétés de Voltaire ne rn’ont autant indigné que ses communions; ce sont les plus mauvaises et les plus plates de toutes ses plaisanteries. On passe sa vie à douter comme Montaigne, à nier comme Voltaire ; mais on communie et l’on se confesse sur son lit de mort ; et cetie piètre palinodie est préméditée, convenue d’avance, agréée par l'opinion générale et reconnue comme un acte de sagesse pra-

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liqiie. Après tout, le sceptique a toujours une porte de sortie ouverte toute large derrière lui. — Vous me dites, mon révérend Père, que cette hostie est Jésus-Christ, son corps, son sang, son âme et sa divinité ; vous ajoutez que Jésus est mon créateur, le Dieu de l’univers, et qu’en conséquence je dois manger cette hostie, qui est Jésus-Christ et Dieu. Vous avez peut-être raison : tout cela est peut-être vrai ; que sais-je? — Cela dit. Voltaire ou Montaigne communie. O lâcheté !

Je viens d’écrire un mot bien fort; il ne l’est pas trop. On sait comment Mont.nigne, maire de Bordeaux, s’est déshonoré en fuyant une épidémie que les devoirs les plus urgents de sa charge l’obligeaient à braver. Pourquoi ce fait, hélas! trop constaté, est-il passé sous silence par son panégyriste ? Je ne (T'ois pas que son frère le huguenot, ni que son stoïque ami, Étienne de la Béotie, eussent agi de même. Mais, quand on a consacré sa vie à ses propres aises et au doute, on perd, et l’on mérite de perdre, le ressort qui fait les braves et les martyrs. Voilà comment le scepticisme, qui amollit tout, a fait d’une des plus vives intelligences, d’un des plus ainrables e.spritsqui furent jamais, un égo’iste poltron (t),

On se plaît à ravaler l’homme au rang de la brute, on s’écrie comme le sceptique juif : Qui sait si le souffle du fils Je l’homme monte en haut et si le souffle de la bête descend dans la terre (2)? Puis, quand sonnera l’heure du danger, on trahira tousses devoirs pour mettre sa vie à l’abri, et cela après avoir éloquemment admiré Brutus et cherché patiemment, dans toute l’antiquité, un éloge de (^ton qui fût digne de lui.

(1) (I N’oublio.ns p:is, dit très-bien M. Henri Martin, n’oublions pas que Montaigne, s’il est lin des pères de la philosophie, a aussi engendié, ou du moins personnifié le système de l’hoinme double, du divorce entre la pensée et les actes, entre l’opinion réelle et les conventions extérieures, qui a exercé cl qui exerce une si malheureuse influence sur la moralité do la France. » (Henri Martin, lli$toire de France, t. IX, p. 400.)

(2) ffcc/ésiosfe, III, 21.

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