PASCAL, LA ROCHEFOUCAULD, LA BRUYÈRE ET VAUVENARGUES
L’étude qu’a faite do Pascal M. Prévost-Paradol est courte, usais lumineuse. Il a bien compris tout ce qu’eut de réel, de tragique, la lutte que s’est livrée à lui-même ce grand et admirable génie. 11 montre au doigt les erreurs de raisonnement qui vicient la démonstration chrétienne de Pascal : le dogme de la chute expliquant toutes choses en l’homme, mais déclaré lui-même un mystère inexplicable ; et l’énorme pétition de principes qui se trouve au fond du fameux pari proposé au pécheur : Dieu est-il ou n’est-il pas? L’esprit humain, selon Pascal, est incapable de répondre avec certitude oui ou non; mais, d’après lui, vous vous trouvez dans cette alternative : pariez que Dieu n’est pas, et, si vous vous trompez, rélernité de l’enfer est votre partage; pariez qu’il est, si vous vous trompez, vous aurez renoncé pour cette courte vie au monde, mais vous n’aurez été en réalité que plus heureux, et vous posséderez la béatitude éternelle. Raisonnement absurde et nul pour quiconque ne fait pas du nom de Dieu le symbole du catholicisme tout entier, y compris le dogme hideux et inique des peines irrémissibles et d’un enfer éternel destiné aux incrédules.
Toute cette apologétique pèche par la base. Ce qui restera de l’édifice inachevé de Pascal, c’est ce sentiment si profond de la grandeur de l’homme et de ses misères, que le puissant penseur trouvait en lui-même. Ce n’est pas assez de dire à son sujet, comme M. Prévost-Paradol : « Nous ne pouvons détourner nos yeux de la flamme qui le consume, comme les Romains admiraient toutes les nuances qu’uue mort lente
taisait passer sur la aiurèae(l). » Non, Pascal mérite une curiosité d’un tout autre ordre, mélée d’admiration, de vive sympathie et de pitié.
Le conseil qu’il donne à ceux qu’il n’a pu convertir et que n’a pas touchés la grâce, le conseil de &' abêtir, de faire plier leur raison sous le fardeau des pratiques et de l’habitude, ou de la noyer dans l’eau bénite, ce conseil est un exemple odieux, repoussant, du grand empire que peut prendre sur les consciences les plus élevées une religion d’autorité. Pascal fut le défenseur et la victime d’une foi imposée, d’une forme de christianisme qui a besoin d’obéissance passive, qui, pour sauver l’homme, l’asservit, et, pour l’asservir, l’abêlil.
Nous parlions plus haut du scepticisme avec aversion ; nous reprochions aux esprits dogmatiques d’enfanter le doute. Nous avons le môme droit d’accuser les douteurs d’abdiquer trop facilement entre les mains du despotisme clérical. — Ni si haut, ni si bas. I^a sauté et l’équilibre de l’âme sont dans la libre recherche et la libre foi, également loin du sourire indifférent de Montaigne, et de rindigno abêtissement de Pascal.
Quand ce grand génie et ce grand cœur parvient à un tel degré de mysticisme malsain qu’il se reproche d’être reconnaissant envers sa sœur, Marguerite Périer, qui le comble des soins les plus tendres, sur son lit de maladie et de mort; quand, pour s’exercer à n’aimer que Dieu, il rudoie cette garde-malade si tendre et si dévouée, il est abêti. C’est alors, qu’avec une commisération douloureuse, nous nous éloignons de lui en condamnant, non sans dégoût, son inhumaine doctrine, comme directement contraire à l’esprit de l’Évangile et à tout ce que le cœur humain a de plus noble.
(1) L’erreur ne mérite guère d’èire relevée; mais c’était un autre pulsion que les Romains s'amusaient à torturer sur leurs tables, le rouget ou surmulet. (.Sénèque, Nai. Quœtt. iii-I7 et 18. — Pline, ix-17.) Quand le mullus fut devenu trop commun, le scarus le remplaça. (Pétron. Satyricon.)
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■m . LIBRES ÉTUDES.
Entre Montaigne, qui s’enruit en laissant ses administrés expo.sés à la peste, et Pascal, qui abdique sa haute raison et son propre cœur, en blessant, de propos délibéré, ceux qu’il aime ; entre le scepticisme égoïste et le fanatisme cruel, il y a l’amour chrétien, la charité, le dévouement qui s’immole pour sauver les autres.
Le vrai malheur de Pascal n’élait pas de voir un abîme h sou côté ; c’était de n’en voir qu’un. Pour ne pas tomber dans l’abîme du doute, il s’est jeté dans celui de la soumission aveugle, et il y a péri. S’il eût conçu l’idée qu’il est aussi faux de tout affirmer que de tout mettre en doute, il n’eût proposé à personne de jouer, à croix ou à pile, le catholicisme tout entier, y compris Dieu et l’enfer; il eût appris à choisir; il eût trouvé beaucoup à prendre et beaucoup à laisser. La foi, chez lui, n’eût pas ressemblé de si près au désespoir. Ceux qui aiment à voir la victime de leur curiosité mourir en changeant de couleur, y eussent perdu ce plaisir; mais Pascal y eût beaucoup gagné; il eût vécu plus longtemps peut-être, et, au lieu des tronçons épars d’une impossible apologie [disjecti membra poetœ\ il eût peut-être laissé au monde quelque monument aussi parfait que \q% P rovinciales^ et plus utile encore, où l’esprit de recherche et le besoin de croire eussent trouvé leur légitime satisfaction.
A propos de Pascal et surtout de Montaigne, notre opinion a différé sur quelques points graves de celle de notre auteur. Il n’en sera pas de même pour les trois autres moralistes qu’il a critiqués avec une haute justesse de sens et cette vivacité de pénétration qui rend sa parole si attrayante.
Il analyse avec équité la mordante hyperbole de la Rochefoucauld, et montre ce qu’il y a de faux dans sa perpétuelle négation de la vertu et du sacrifice. En vain la Fontaine compare le lecteur des Maximes à un homme qui, mécontent de .sa propre image et fuyant les miroirs, est retenu par le
charme d’un site délicieux au bord d'un canal où il se voit cependant tel qu’il est :
Mais quoi ! le canal est si beau Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
(L. I, fable x.)
Ce livre désespérant nous montre les hommes si laids, si méchants, que nous l’avons souvent jeté loin de nous avec une juste indignation. Non, s’écrie le lecteur, ceux que j’aime et que je vénère, les amis de mon choix, l’enfant en qui je vois avec tant d’espérance naître et grandir d’heureuses inclinations, la compagne qui a ma plus entière confiance et ma plus haute estime, l’impétueux jeune homme, plein de défauts, mais plein, aussi, de cœur et de générosité, ne ressemblent pas à ces monstres d’égoïsme. Si c’était là, monsieur le duc, votre société ordinaire de l’(Æil-de-Bœuf, vos amis et vos rivaux avaient moins de droit que personne au titre A’ honnêtes gens, dont ils s’arrogeaient le monopole. Ne juge/ pas tous les hommes d’après M. deDangeau, le plus plat des courtisans, ou M. de Louvois, le plus tyrannique des ministres, ni toutes les femmes d’après les duchesses de Clievreuse et de Longueville. Tandis que la cour étale orgueilleusement ces impérissables exemples de corruption, il existe d’honnêtes cœurs et de belles âmes ; il y en a partout, dans tous les rangs. Et, à votre insu, parmi ces religionnaires, dont les biens vendus presque pour rien enrichissent M. d’Aubigiié et tant d’autres, il y a de nobles vies pleines d’austères vertus et de sacritices ignorés, des .saints qui ne croient pas l’être, et des martyre qui, dans la torture ou sur la roue, pensent ne faire que leur devoir.
11 n’est pas vrai que le calcul soit au fond de tous nos actes ; et, au fond, Talleyrand a réfuté La Rochefoucauld, s’il a dit, comme on le prétend : Défiez-imis du prender mouvement, c’est le boni Ajoutons que ce n’est pas toujours le .second qui
COQUEREL. 1 à
l’emporte, et fermons ce triste recueil des Maximes où le cœur humain, si mauvais et si corrompu, est calomnié à plaisir. C’est là un vilain plaisir assurément, et bien inutile.
La Bruyère, aussi, nous retiendra peu. Nous l’avons goûté Irès-vivemeiit autrefois; il est le premier des maîtres quand il s’agit d’enseigner à varier les formes un peu roides de notre langut? et à ptundre d’une touche libre et variée. Mais .ses tableaux sont..., nous cherchons en vain un mot plus poli que le terme d’atelier que nous avons au bout de la plume; rien d’aussi juste ne nous vient ; le dirons- nous? Ses tableaux sont léehés. La distance entre le livie et le théâtre, entie le récit et le drame, n’est pas toujours as.sez oksorvéo; la limite est franchie (|uel(|uefois, l’exagération de la scène .se glisse dans l’écrit où elle n’a pas d’excuse, et l’épigramme finit par tomber dans l'hypiM'hole quand, par exempte, Diphile, l’amateur d’oiseaux, jiercite et mue.
lùi revanche, il faut on convenir, La Bruyère a tlagellé les folies humaines avec un bras de fer et un fléau d’acier. Ce sera toujours pour lui une gloire (lue d’avoirdépeint, avec tant de cœui' et une si effrayante élocpience, la mi.sère des paysans ruinés par les guerres, les bâtiments et les fêtes de Louis XIV. On admirera, de plus en plus, à mesure que le monde marchera, cette virulente satire de la guerre, où il fait combattre quarante mille chats dans une vaste plaine. «Quel peut être le motif de ce bizarre massacre? s’ih vous répomlaient quik aiment la gloire, ne ririez-vou.<i pm- de r ingètnùté de ces paurres bêtes'! 1)
Heureusement, il y a des esprits qui, même .sous l’ uniforme, conçoivent une gloire plus réelle et plus haute que la sanglante gloriole des gens de guerre. Le jeune et malheureux officier qui a trouvé, en s’étudiant lui-même, que du cœur viennent les grandes pensées., a été compris par .M. Prévost-Pai'adol avec sa sagacité ordinaire. Ses opinions, généreuses et humaines, étaient une réaction contre les moralistes, ou fanatiques
comme Pascal, ou froids et durement systématiques, qui voudraient dépouiller l’homme de toutes ses affections, pour faire de lui une machine bien réglée, l’enchatner dans un réseau de pratiques soi-disant pieuses ou de raisonnements prétendus logiques. Aimez les passions nobles] crie Vauvenargues à son siècle, dans un langage trop peu précis, mais chaleureusement convaincu, et, au fond, vrai. Oui, rien de noble, de beau, de vrai, n’est à dédaigner; j’ai vu un homme excellent, mais trop sage, aimer les sculptures, mais couper les ailes aux anges de plâtre ou de marbre. Ne mutilons en rien l’âme humaine. Elle a besoin, [)our s’élever au bien et au vrai, de toutes les ailes que Dieu lui a données, même de celles de l’ambition, de la poésie et des arts.
L’ambition, voilà la maladie dont a le plus souffert Vauvenargues et, peut-être, celle dont il est mort. Ne lui en faisons pas un crime. Il se croyait fait pour l’action politique. Il sollicita en vain un poste de diplomate. iM. Prévost-Paradol s’afflige de ce qu’il n’a pu l’obtenir et de ce qu’il est mort à trente et un ans, et il emprunte à un païen ce cri touchant :
Quare mors immaiura va^lur !
Mais, pour le chrétien, il n’y a pas de mort prématurée, et jamais les coups ne tombent au hasard. Qui sait si M. le marquis de Vauvenargues, devenu secrétaire d’ambassade, n’eût aimé que \Qs>pa^sions nobles, n’eût nourri que des ambitions généreuses, et si, un jour, gâté par la fortune, flétri par le contact des hommes et l’habitude des cours, il n’eût pas jeté au feu, comme un enfantillage sentimental, l’éloge funèbre de son jeune ami Hippolyte, et ses Caractères, ses Pensées, comme des rêveries inutiles et imprudentes? J’aime mieux croire que cette âme noble et ardente est allée se développer dans un monde plus beau et plus élevé, et que toutes ses ambitions épurées y ont trouvé un chamç) d’activité digne d’elles.
î 28 libres Études.
Il est permis, sans doute, d’emprunter au poëte romain une plainte douloureuse, un éloquent soupir, mais tes vraies réponses, mais les consolations efficaces ne se trouvent que dans tes promesses de l’Evangile.