VOLTAIRE
Je maintiens que tout ami des lumières doit de la reconnaissance au plus terrible ennemi do l’obscuranlisme.
A. — Mais les considérations tirées de cet ordre d’idées un peu abstrait peuvent-elles prévaloir contre d’aulres tirées de l’ordre moral ? Qui fut jamais plus cynique et plus menteur que Voltaire?
B. — J’en conviens. J’ai dû étudier sa correspondance qui en donne partout des preuves; et je ne veux pas plus pallier ses mensonges perpétuels que ses impiétés ou son cynisme. Le sens moral lui a manqué souvent. Condamnons le mal, mais reconnaissons le bien partout où il se trouve. Qui fut plus réellement humain, qui fut plus sincèrement indigné par l’injustice et plus infatigable dans ses efforts pour réhabiliter les victimes de l’iniquité?
Beaucoup de gens qui le méprisent et le damnent ne le valent pas, bien s’eu faut, sous ce rapport, au moins. Voltaire, grand seigneur, riche, adulé, au comble de l’influence et de la renommée bondissait de colère, quand il voyait ou apprenait par ouï-dire quelque flagrante injustice.il voulait l’é(iuité; il haïssait énergiquement l’oppression, la cruauté, les dénis de justice, les abus de pouvoir ; et quand il pouvait espérer une réparation, une réhabilitation , il sacrifiait tout, son repos, son crédit, son énorme amour-propre, son or dont il n’était pas prodigue, son temps qu’il ménageait bien, ses travaux commencés, sa gloire. Rien ne pouvait le lasser et la vieillesse môme ne refroidit jamais en lui ce don de Dieu si précieux, hélas ! et si rare, le don de l’indignation et l’inflexible volonté de réparer l’injustice d’autrui.
A. — Vous faites allusion aux Calas.
B. — Aux Calas et à bien d’autres ; mais aux Calas surtout (1) dont lu réhabilitation lui coûta cinq années d’infatigables travaux ; auxSirven pour lesquels il lutta sans relâche pendant neuf ans; aux protestants condamnés à ramer à
(1) AujourdTiiii encore à Toulouse, le clergé et l’aristocratie locale soutiennent que Voltaire s'est trompé ou a menti dans celle circonstance. On y iusullc encore a la mémoire de la victime.
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perpétuité sur les galères pour avoir, disait-il , prié Dieu en mauvais français et dont quelques-uns comme Alexandre Cambon, cx>mme Claude Chaumont, lui durent leur délivrance.
En même temps il sollicitait pour tous nos forçats de la foi auprès du duc de Choiseul , alors ministre, la commutation de leur horrible peine, en la transportation dans une colonie spéciale. A Versoix et à Ferney, il poursuivit avec ardeur l’établissement dans ses terres de la liberté de conscience pour les protestants ; aussi fut-il en correspondance active avec bien des pasteurs, non-seulement Vernes et Peyronnet , ou le ministre Moultou, à Genève, mais nos pasteurs du désert tels que Paul Rabaut, Gal-Pomaret(l), Théodore Chiron, etc.
Un profes.seur de faculté s’écrie dans Y Espérance que Voltaire eût été surpris lui-même de voir le nom d’un pasteur parmi ceux des Français qui lui érigent une statue (août 1867, p. 2Û8) ; c’est le contraire ({ui est vrai, et il faut connaître bien mal l’histoire de nos églises pour parler ainsi.
A. — Vous m’élonnez. J’aurais cru (pie des témoignages do gratitude envers Voltaire étaient, au sein de notre protestantisme, des actes très-nouveaux et sans antécédents.
B. — Oui, si vous vous en rapportez à la tradition orthodoxe et semi-anglaise qui remonte à 1815. A ce moment, des Anglais, surtout méthodi.stes-wesleyens, organisèrent, par haine pour la révolution et par compassion pour la France, une réaction qu’on a surnommée le Réveil, et où le mal s’est mêlé abondamment à un bien réel et le faux au vrai. La tradition toute récente du réveil prétend de bonne foi remonter à la réforme ; mais, comme toutes les restaurations, elle saute à pieds joints par-dessus les époques qui ne lui plaisent point, et rattache sa chaîne brisée où elle peut. Il existe parmi nous
(1) Une curieuse lettre de ce dernier à Voltaire a été publiée par un de ses descendants, feu M. le pasteur Gal-Ladevéze, dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, t. Vlll, p. 484. I.e Protestant liberal l’a reproduite le 12 septembre 1867.
une tradition libérale non interrompue ; elle date des premiers temps de nos églises ; nos derniers martyrs nous l’ont transmise, et ces héroïques pasteurs du désert , ces sublimes forçats pour la foi, qui font tant d’honneur à notre passé, ne craignaient ni d’écrire à Voltaire, ni d’aller le visiter à Ferney, ni de le remercier avec attendrissement; nos pères, dans leurs douleurs, n’ont pas cru se déshonorer en acceptant son aide ; la gratitude de leurs fils ne les déshonorera pas davantage.
A. — Il est à regretter que le public ignore trop ces faits.
B. — C’est à nous à les lui apprendre. Du reste, le nom des Calas est très-connu , et leur touchante histoire a beaucoup ajouté à la gloire de leur bienfaiteur. Quand Voltaire , presque mourant, reçut à Paris des ovations répétées, rien ne lui fut plus sensible, dit Beaumarchais, que d’entendre un jour au milieu d’une foule enthousiaste qui empêchait sa voiture d’avancer, la voix d’un homme du peuple répondre aux questions d’un passant étonné : C’est le sauveur des Calas, qui passe. Quand ses cendres furent portées officiellement et en grande pompe au Panthéon (i), la digne veuve du martyr marchait avec ses enfants au premier rang devant le char funèbre.
Je m’arrête; je pourrais vous citer bien d’autres faits concluants. Mais ce qu’il importe surtout de remarquer, c’est que le revirement complet de l’opinion publique en faveur des protestants est dû en très-grande partie à Voltaire. Avant lui, la nation entière applaudissait à la révocation de l’édit de Nantes. Ni La Fontaine, ni M”' de Sévigné n’hésitaient à faire écho à Bossuet et à louer hautement cette grande victoire du grand roi. 11 avait la France entière pour complice. Belisez Saint-Simon et voyez les motifs dont il se servait plus
(I) On y montre encore sa tombe ; mais elle est vide. Sous le règne de la Restauration, on a dérobé ses restes, pendant la nuit, et on les a jetés dans quelque trou, hideuse et liche vengeance de ceux qu’il a tant bafoués! Il semble qu’ils aient pris à tâche ainsi de légitimer, une fois de plus, ses attaques contre eux.
lard pour empêcher le Régent de rappeler les proscrits de Louis XIV. Voltaire, soit dans sa Henriade, quelque rnédiw.re qu’elle fût, soit dans ses œuvres hisloriques si spirituellement critiquées par Montesquieu. Voltaire commença l’œuvre de notre réintégration dans nos droits; il la continua passionnément en toute occasion, quoique nos martyi’s lui parussent absurdes. Quand il mourut, l’œuvre était faite dans les esprits ; bientôt Louis XVI nous rendit l’état civil et l’.Xssemblée Nationale la liberté du culte ainsi que l’égalité devant la loi.
Voilà des services tels qu’il n’est pas permis de les oublier. Les églises n’ont pas plus que les particuliers le droit d’être ingrates; et, sans fermer les yeux sur les torts très-graves d’un si «élé libérateur, ce n'est pas à nous de lui refuser notre reconnaissance, tout en jouis.sanl de ses bienfaits (Ij.
A. — Mais ne craignez-vous pas que votre signature au
(1) Vcut-on un récent exemple de celle vérité que l’œuvre de Voltaire, plaidant la cause de l’humanité contre le iiltéralisme des urlhodoxics, n’est pas Unie encore?
Tout le monde connaît le beau psaume oé les Juifs déportés sur les rives des fleuves d’Assyrie expriment avec une si mélancolique poésie leurs douleurs patriotiques, mais flnissent par des imprécations atroces contre leurs ennemis, se promettant la joie d’arracher aux bras des mères babyloniennes leurs petits enfants et de leur écraser 1a tète sur la pierre... Voilà bien les haines exterminatrices telles que l’Orient les a toujours entretenues et les entretient encore de nos jours entre ennemis de rnre, de nationalité, de reli^on.
Il nous semble qu’il faudrait être insensé pour voir dans ce chant tour à tour sublime et féroce l’inspiration de Dieu. Or, c’est ce que soutient le journal absolutiste VEspérance, qui, dans son dernier numéro, nous prend à partie sur ce point.
« M. Coquerel fils aurait pu s’épargner la peine de répéter si souvent et avec tant d’indignation son accusation de cruauté contre l’auteur du psaume 137, s’il avait mieux étudié le langage des prophètes et appris que la Jérusalem dont ils parlent prophétiquement c’est l’Église, et que la Babylone qu’ils opposent à l’Église est l’anti- christianisme. >■ (30 août 18G7.)
Libre à l'orthodoxie catholique ou protestante de se crever héroïquement les deux yeux pour ne pas voir, mais non d’aveugler autrui. 11 n’est p.is plus question d’Église que d’anti-christianisme dans ce psaume ; rien au monde ne saurait être plus évident pour tout lecleur impartial. Mais quand même il y serait question des antichrétiens, quand même le désir d’écraser leurs petits enfants ne serait qu’un souhait purement symbolique, nous en serions encore justement indignés, n’en déplaise à l’orthodoxie ! Nous ne comprendrons jamais qu’on ose attribuer au Saint-Esprit une pareille atrocilf. Malgré les meilleures intentions, c’est là, à nos yeux, une plus grande impiété que toutes celles de Voltaire, plus réellement blasphématoire conlre Dieu et beaucoup plus funeste à la religion.
milieu d’une liste de souscripteurs, peut-être fort mêlés, ne soit exploitée contre vous par vos adversaires orthodoxes?
B. — Craindre, mon cher ami, voilà enfin le grand mot, Xultima ratio de l’ab-solutisme ! Aux gens sans culture il crie très-haut : «Obéissez-moi ou l’enfer me vengera de vous à toute éternité ». A vous et à moi, qui ne pensons pas ({ue l’éternité soit à ses ordres, il dit très-bas et à l’oreille : « Ne me gênez pas, ou je me vengerai moi -même, en ce monde et dès demain, car j’ai les bras longs. » — Eh bien ! qu’il se venge s’il le peut. Je préfère sa haine à .sa domination ; j’aime mieux cent fois être par lui persécuté qu’asservi. D’ailleurs, pienez-y garde : redouter un semblable pouvoir, c’est l’augmenler. Je préfère encore à des craintes semblables la hardiesse un peu présomptueuse de Voltaire lui-même, (|ui a dit quelque {lart :
« J’aime passionnément à dire des vérités que d’autres n’osent pas dire et à remplir des devoirs que d’autres n’osent pas remplir. » [Lettre au maréchal de RichelieUi)
A. — iMais ne donnez-vous pas ainsi des armes contre vous à la calomnie ?
B. — Qu’y puis-je? les honnêtes gens ont pour armes de lionnes raisons, ou tout au moins (car ils ne sont pas infaillibles) des raisons qu’ils croient bonnes, Mais l’arme des Pharisiens a toujours été la calomnie.
A. — Ils nous appelleront vollairiens.
B. — Ce ne sera pas leur premier mensonge : ils ont appelé notre Maître un ami des péagers et des gens de mauvaise vit, un mangeur et un buveur, un Samaritain et un possédé du démon.
A. — Ils ont réussi à le faire crucifier.
B. — Et c’est ce (jui les a iierdus ; c’est ce qui a fondé l’Eglise , qu’ils voulaient empêcher de naître. — 11 est vrai qu’ils l’ont envahie plus taitl ; mais on les connaît mieux aujourd’hui et leur pouvoir a des bornes. L’arme de Basile
porte encore des coups territ»les, mais elle ne tue plus personne.
C’esl trop longtemps nous occuper de ceux de nos adversaires qui sont de mauvaise foi ou trop emportés pour voir comment ils frappent. Nous avons mieux à faire ; nous avons des devoirs urgents envers le présent, et une responsabilité formidable pour l’avenir. Avez-vous lu les belles paroles qu’un écrivain contemporain adresse à nos coreligionnaires accusés d’anarchie parce qu’ils aiment et maintiennent leur liberté trois fois séculaire ?
« Qu’ils persévèrent dans cette conduite, qu’ils conservent leurs nobles et libérales maximes, qu’ils gardent précieusement cette, anarchie glorieuse qui a fait leur force et leur grandeur, et pour laquelle a coulé le sang de tant de héros! C’est à ce prix qu’ils seront dignes de recueillir un jour l'héritage immense qui doit tomber dans leurs mains. »
M. I.anfrey n’est pas protestant, mais il comprend les besoins de notre temps et les exigences d’un avenir qui s’approche. Montrons enfin au monde, altéré de vérité et de liberté à la fois, qu’il existe une Église chrétienne qui, loin de s’allier au despotisme spirituel , le déteste , et, loin de travailler à asservir les âmes, ne respire que par la liberté, parle et agit pour la liberté et n’a ni peur ni honte d’elle. Voilà pourquoi, à mon sens, des pasteurs pieux et éclairés peuvent et doivent contribuer au monument de Voltaire (1).
(I) Il y a plus, objectera-t-on peut-être à celui qui écrit ces lignes. Vous-n\éme, non-seulement, vous avez souscrit, mais vous êtes un des quarante-deux membres de la commission chargée de présider à l’exécution du monument; déjà l’£spéranceà plusieurs reprises, V Évangéliste, el, dit-on, l’Unioerj vous l’ont reproché. — La réponse est facile. Quand on offre à un homme l’occasion d’un acte qui, après mûr examen, lui paraît l’accomplissement d’un devoir, s’il s’inquiétait d’être blâmé par les journaux V Univers ou VÉspérance, il ne mériterait que le mépris. Il doit m’être permis d’ajouter, qu'ayant publié un volume de Lettres inédites de Voltaire sur la tolérance {lHd2),3janl écrit l’histoire des Calas (1858) et celle des Forpats pour la /bi(1866) j’avais à maintes reprises exprimé publiquement un double sentiment d'énergique réprobation pour les mauvais livres de ce grand homme, et de vive reconnaissance pour les services immenses qu’il a rendus à la liberté des esprits en général et en partieulicr à celle des
A. — Vous m’avez convaincu. On en dira ce qn’on voudra : je vais souscrire.
B. — Je vous en félicite :
Fais bien et laisse dire.
protestants de France. Reculer eût été se démentir pitoyablement sans motifs valables. Je rougirais que, par ma faute, les membres de la commission, parmi lesquels sont représentés les ordres d'idées les plus divers, eussent pu s'entre-dire : Voyez ces pasteurs protestants; malgré tout le bien que fit Voltaire à leur Eglise opprimée, il ne s’en est point trouvé qui consentit à être l’organe de la gr.ilitude qu’ils lui doivent tous !