DE L'IDÉE DE MONARCHIE UNIVERSELLE
Qu'est-ce que cet esprit d'envahissement? — C'est Taspiration^ à la domination universelle. — Ce désir, qui semble le rêve d'un fou, a été pourtant le mobile déterminant de tous les actes de quelques-uns des souverains les plus remarquables et les plus dissemblables du monde moderne, le mobile du sagace Charles- Quint comme du fanatique Philippe II, du magnifique Louis XIV comme du barbare Pierre P'. Que cet esprit soit bon ou mauvais en lui-même, il faut donc avouer que, puisqu'il a exercé une si forte influence sur les desseins et les actes de tant de grands personnages, il est autre chose encore qu'un esprit de convoitise ou qu'un rêve insensé. Pour trouver son origine, il faut remonter au xvi® siècle S au moment de la grande scission qui a divisé l'Europe en deux camps et rendu nécessaire l'existence d'un équilibre européen. A partir de cette époque, la passion de l'unité est devenue la passion dominante de tous les hommes zélés pour r autorité. Le catholicisme, en se brisant contre la Réforme, a enfanté une sorte de catholicisme politique qui a été la monarchie absolue, catholicisme qui jusqu'à présent n'a jamais trouvé son pape, mais qui l'a toujours obstinément cherché. Génération après génération, toute une série de grands hommes,
1. L'idée de monarchie universelle telle que nous Ten tendons ici ne remonte pas au delà du xvi« siècle, et consiste bien moins dans le projet d'une conquête matérielle que dans un projet d'assimilation morale et d'anéantissement de toutes les dissidences au profit d'une certaine unité politique ou religieuse : c'est là la monarchie universelle qui a troublé le monde depuis Charles-Quint.
Charles-Quint, Philippe II, Ferdinand II, Louis XIV, se petssent de main en main comme^ les coureurs de Lucrèce, cette idée désastreuse. Pour savoir de quel système sort cette id^e, il suffit de nommer les personnages qui ont voulu l'appliquer et les pays où ils ont régné, pensé, gouverné, commandé des armées, — la France, FEspagne, l'Autriche. C'est le catholicisme qui en est l'inspirateur, le défenseur et l'interprète, et il est remarquable qu'aucun des grands princes protestants n'a jamais été possédé de ces désirs de domination; vous ne les retrouverez ni chez Elisabeth, ni chez Gustave- Adolphe, ni chez Gromwell, ni chez les deux Guillaume d'Orange. Le plan de république européenne de notre semi - protestant Henri IV indique assez qu'il n'était converti que pour la forme, et qu'en embrassant le catholicisme, il n'avait pas embrassé ce qui en fait la vie et ce qui en est l'âme ; car partout où vous trouverez un homme convaincu que la monarchie universelle est une impiété, que les nations ont le droit de se gouverner indépendamment les unes des autres, que les pays chrétiens doivent former une confédération, mais n'ont pas besoin d'être soumis à l'unité politique et d'être absorbés par un seul membre tout-puissant, vous avez trouvé un protestant. L'esprit du protestantisme est essentiellement opposé à cet esprit d'envahissement décoré chez nous des noms magnifiques d'unité et de monarchie européenne.
Et que Ton ne pense point que cette idée ait été tout simplement propre à quelques souverains ambitieux et orgueilleux, enivrés de leur puissance et saisis du vertige que donne l'autorité. L'existence d'un ordre célèbre, la Société de Jésus, et l'histoire d'un fait immense, la Révolution française, sont là pour prouver que ce désir de la domination universelle n'a pas
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saisi seulement les rois. Il s'est trouvé un groupe d'hommes obscurs, humbles, pieux, se succédant de génération en génération, n'ayant pour défense que les armes dangereuses et mortelles que donnent Thumilité et la patience, qui ont conçu le même projet que Gharles-Quint et Louis XIV, et qui de siècle en siècle en ont essayé Texécution. Us ont été partout chassés, persécutés, poursuivis, condamnés : rien n'a pu les dompter. Ils présentent, quelque chose qu'on puisse penser d'eux, l'exemplaire le plus mémorable du dévouement à un idéal invisible et de la croyance à un absolu qui n'a pas de récompenses matérielles à donner à ses serviteurs et à ses fidèles. C'est là, dans cet esprit de désintéressement moral, plutôt que dans de misérables intrigues aussitôt découvertes que nouées, plutôt que dans des attentats aussitôt punis qu'exécutés, qu'il faut chercher le secret de la force de cette société célèbre. La passion de l'unité lui a tenu lieu de tout et l'a soutenue contre tous; elle lui a tenu lieu de richesses, de pouvoir, et même quelquefois de vertu et d'honneur ; elle l'a soutenue contre le péril, la persécution, la calomnie et même quelquefois contre la vertu et la vérité. Ces Charles-Quint obscurs et ces anonymes Philippe II ont eu exactement les mêmes passions que les rois dont ils étaient les conseillers, moins la soif d'élévation politique et de domination ostensiblement exercée; leur vie était dirigée parles mêmes principes et tendait au même but» D'un autre côté, le peuple sous la Révolution française a été pris de la même ambition. Il a cherché, lui aussi, à sa manière, la monarchie universelle et l'unité du monde, pour d'autres motifs sans doute que les souverains des xvi° et xvii® siècles, mais avec autant d'ardeur, de violence et d'ambition. L'opinion de certains révolutionnaires modernes qui ont voulu voir
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dans les jacobins d'excellents catholiques et dans les septembriseurs des missionnaires de la foi, tout odieuse qu'elle soit, n'est pas, au point de vue politique, entièrement dépourvue de justesse. Il est certain que les idées qui sont au fond du système catholique, ridée d'autorité et Fidèe d'unité, se retrouvent, perverties et faussées sans doute, mais bien entières et très absolues, dans le système des conventionnels. La Révolution française, qui n'eut d'abord d'autre ambition que celle de propager ses principes, en vint bientôt, lorsqu'elle eût été attaquée et combattue, à vouloir les imposer par la force à l'Europe entière. Le drapeau tricolore, qui devait faire le tour du monde, le fit en effet, non comme emblème de la fraternité moderne des peuples, mais comme étendard triomphant et signe de domination politique; et comme s'il eût voulu clairement montrer que cette idée de domination universelle par le peuple était au fond identique à l'idée de domination universelle par les rois, le destin suscita un homme qui, réunissant en lui les deux ambitions, celle du peuple dont il était issu et qui l'avait sacré, celle des rois dont il avait relevé la couronne et dont il héritait, poussa ce rêve plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs, plus loin que Charles-Quint et que Louis XIV.
Nous savons maintenant d'où cette idée de monarchie universelle est sortie. C'est une idée essentiellement romaine et catholique, que les peuples^ protestants ont toujours repoussée avec autant de violence que les peuples catholiques en mettaient à vouloir l'imposer. L'histoire moderne tout entière n'est que le récit de la longue lutte engagée entre ces deux tendances. Les guerres religieuses du xvi* siècle, la guerre des Pays-Bas et la guerre de Trente ans, les deux révolutions d'Angleterre, les luttes de la