M. Paul Ghenavard
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ces tentatives. En soulevant toutes les passions d'un peuple, en surexcitant outre mesure toutes ses forces morales, en enivrant son esprit d'espérances impossibles, ces désirs ont forcé le génie national de ce peuple à donner de lui-même une expression plus complète et plus énergique que celle que nous aurions eue sans cela. » Peut-être ; mais, même en admettant ce raisonnement, on peut dire que ce désir de domination a imprimé encore sa tyrannie sur le génie de ces peuples, et en a souvent perverti Texpression. Regardez les Espagnols : de peuple plus virilement, plus énergiquement doué, il n'en exista jamais. Regardez ses héros et ses grands hommes, Fernand Cortez, Philippe II, le duc d'Albe,. Alexandre Farnèse, Ignace de Loyola, et dites si votre conscience n'est pas effrayée de porter un jugement sur leur compte, et si l'admiration qu'ils vous inspirent ne vous cause pas un frisson d'épouvante. Deux siècles et demi nous séparent d'eux, et déjà nous les comprenons moins que les hommes de temps bien plus reculés. Les héros de la Grèce fabuleuse, les sauvages enfants de la Rome primitive, les barbares des forêts germaniques, sont plus explicables pour Thomme moderne que les habitants de l'empire le plus puissant et le plus civilisé du XVI* siècle. Il est nécessaire d'un effort d'esprit remarquable pour saisir les mobiles qui firent agir tous ces personnages terribles, et pour reconnaître le genre de grandeur qui les caractérise. Leur rendre justice exige un autre effort ; l'impartialité coûte à leur égard. Il faut oublier toutes les règles éternelles de morale auxquelles ont cru les hommes, et consentir à des explications que l'intelligence peut comprendre, mais que la conscience refuse d'accepter. Leur histoire est une histoire exceptionnelle, anormale, monstrueuse; leurs vertus, leur génie, leur héroïsme, qui sont très
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réels et de la trempe la plus solide, sont frappés de stérilité, et n'ont en eux aucun principe fécondant. Ils ne peuvent servir de modèles aux hommes,ils ne peuvent leur être proposés comme exemplaires de sagesse, de vertu et de courage. Ces héros, s'ils étaient imités, ne pourraient produire que des bandits ; ces saints (quelques-uns le sont bien réellement) ne pourraient produire que des monstres. Un esprit satanique a perverti ces vertus étonnantes et engendré ces anomalies et ces énigmes historiques si difficiles h déchiffrer au bout de deux cents ans . Et la littérature de ce grand peuple, est-elle assez abondante, assez riche, assez passionnée ! Et cependant qu'est-ce qu'on en accepte et qu'est-ce qu'on en veut accepter? Toutes ces œuvres singulièrement naïves et fortes, expression franche, sincère, ardente, de la foi et de la vie du peuple espagnol, sont, comme l'héroïsme de ses grands hommes et les vertus de ses saints, privées d'un principe fécondant. Ce sont des œuvres espagnoles, et non humaines, catholiques (dans le sens contraire d'universel, toutefois) et non chrétiennes. Un seul livre surnage dans toute cette littérature, le Don Quichotte, le seul livre universel, humain, que l'Espagne ait produit. — Et cela est bien heureux, me disait un jour tristement un Espagnol, car si nous n'avions pas ce livre, l'Espagne n'aurait aucune voix pour s'exprimer devant l'Europe, elle n'aurait aucun témoignage de son génie et de son ancienne grandeur.
Si après l'Espagne nous considérons la France du XVII® siècle, nous verrons bien, en effet, que le génie français s'éleva h cette époque à son plus haut point de perfection; mais nous doutons que l'ambition de Louis XIV ait eu aucune influence sur le développement de ce génie. N'a-t-elle pas été punie d'ailleurs, cette ambition? Il est remarquable que le pays dans
lequel la monarchie a été presque une religion politique soit devenu le pays régicide par excellence. Ce peuple ami de la royauté est devenu le peuple sansculotte et jacobin que nous avons connu. Ainsi Tambition de la royauté a tué la royauté elle-même, et les adulations dont nos pères l'enivrèrent, se changèrent, avant même la mort du grand roi, en murmures, qui à leur tour ne tardèrent pas à se transformer en menaces, en insultes et en défls. Je suis de ceux qui considèrent le xviii® siècle comme n'étant autre chose qu'une réaction fatale contre les superstitions sur lesquelles Louis XIV voulut trop appuyer son pouvoir. Malgré tous les revers du grand roi, l'Europe laissa la France intacte ; et comme si la Providence eût voulu séparer la cause du peuple français de celle de son souverain, la France conserva les conquêtes de Louis XIV, mais se chargea de fournir des vengeurs à l'Europe : les encyclopédistes furent les hommes qui vengèrent les dangers que la monarchie française avait fait courir à l'équilibre des États et les terreurs qu'elle avait inspirées au continent.
Cependant cette pensée d'orgueil, toujours fatale aux peuples et toujours suivie d'un prompt châtiment, n'a pas disparu du monde. Deux nations colossales, faibles encore, mais faibles seulement parce qu'elles n'ont pas eu le temps d'assembler et de concentrer lejurs forces énormes, se sentent prises à leur tour de ce vertige de domination : l'Amérique et la Russie. De ces deux ambitions, une seule est jusqu'à présent redoutable, celle de la Russie. Jamais ambition démesurée ne s'est encore révélée sous des formes aussi
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dangereuses et aussi habiles. Tous les peuples qui ont aspiré à la domination universelle ont étalé leurs désirs en plein soleil, ils ont proclamé à haute voix leurs tendances. L'Allemand brutal et sincère a marché vers son but avoué à visage découvert; l'Espagnol, ivre d'orgueil et de pensées de destruction, a loyalement déclaré à la terre entière une guerre sans trêve ni merci ; le Français, vaillant, susceptible et toujours satisfait de lui-même, a ri au nez des peuples dont il méditait la conquête, et déclaré plaisamment qu'il ne ferait d'eux tous qu'une bouchée. Le premier peuple qui n'ait pas avoué son but est le peuple russe. Humble, discret, modeste, spirituel et poli, comment le redouterait-on? Cet homme qui causera avec vous pendant des mois entiers, d'une manière si charmante, de futilités qui sembleraient ne pouvoir fournir l'étoffe d'une conversation de dix minutes, et qui pendant des mois entiers aussi n'abordera jamais une question sérieuse, quel péril peut-il vous faire courir ? Cette surface tout unie, toute brillante et gracieuse, vrai miroir aux alouettes, faite pour séduire des femmes et des dandies, queHe âme peut-elle recouvrir, sinon une âme uniquement occupée dë'pensées de plaisir et de vanités mondaines! Regardez la physionomie du Russe : vous n'y découvrirez pas un trait qui dénote les tourments de l'ambition, de l'orgueil et du mépris; aucune passion violente n'y a laissé ses traces. Ces physionomies sont celles d'honnêtes bourgeois lorsqu'elles sont respectables, celles de spirituels vauriens lorsqu'elles ne le sont pas. Le Russe n'est ni gênant, ni gêné; pour ne point vous choquer, il renoncera aisément à ses habitudes ; il se fera tour à tour Français, Anglais, Allemand, avec une étonnante facilité d'assimilation. Il consentira à vous traiter de grand peuple, à accepter vos leçons, vos goûts; il renoncera
à tous ses préjugés russes, vous demandant seulement grâce pour son empereur, c'est-à-dire pour la seule chose qui, au fond, fasse la vie et soit Fâme de la Russie. Sauf cette unique et importante exception, il ne vous importunera nullement de son patriotisme. Et voilà précisément où réside la force du caractère national russe ; le peuple russe est le plus circonspect et peutêtre le moins sot des peuples. C'est là ce qui peut lui permettre d'en être facilement et avec le moins de danger le plus agressif.
Le plus difficile aussi à abattre et à dompter! car ce peuple ne donne aucune prise à ses adversaires ; il sacrifiera tout à son but, mais en renonçant même aux moyens qui pourraient Ty mener le plus sûrement, si ces moyens, quoique avantageux dans le présent, peuvent être périlleux dans l'avenir, s'il y a la moindre chance qu'ils puissent un jour se retourner contre lui. Il n'apporte avec lui aucun de ces mobiles d'amour-propre qui rendent les peuples si dangereux à une heure donnée, mais qui sont autant de moyens de revanche pour leurs adversaires leur moment de triomphe passé; il n'a ni point d'honneur espagnol, ni vanité française, ni entêtement germanique, ni respectabilité anglaise. Peu importe aux Russes d'avoir raison ou tort, pourvu qu'ils l'emportent; ils reculeront s'il le faut, en dépit du point d'honneur militaire; ils accepteront les quolibets et se laisseront volontiers traiter de Cosaques, pourvu qu'ils avancent d'un pouce de terrain. Nulle fausse honte, pas de respect humain, nul bruyant amour de la gloire. Voilà leur force ; ils sont en ce sens le plus moderne des peuples; ils le sont même plus que les Anglais. Quelle est la manière moderne de comprendre la vie? Arriver à son but, et y arriver en sacrifiant toutes les idoles auxquelles les peuples avaient élevé un culte.
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— la gloire, le courage militaire, l'enivrement du succès ; y arriver modestement, à pied, en habit noir et de tous les jours; triompher, en un mot, sans le vain appareil des triomphateurs, sans les ovations, les fanfares et le cortège. La méthode qui a rendu l'Angleterre si puissante et si grande, c'est, comme on le sait, cet héroïsme obscur, ce dévouement à un but, quelque restreint et modeste qu'il soit, ce sacrifice de l'amour-propre et de l'éclat. Faire tout simplement ce qu'on a à faire, quand on peut, comme on peut, avec les outils qu'on a sous la main, tel a été le moyen de succès de tous ses hommes d'État, de tous ses capitaines et de ses plus humbles enfants eux-mêmes. Lutter contre un sol rebelle ou aflFronter des glaces, défricher des forêts ou creuser des railways, se battre indifféremment, selon que l'occasion ou la nécessité l'exige, contre un alligator ou un Indien, pendre un rajah rebelle ou abattre la puissance de Napoléon, peu importe le but à atteindre et le genre d'entreprise à mener à fin : il s'agit de les atteindre tous également bien et de les mener toutes également à bonne fin. C'est dans la connaissance de cette vérité, — que toutes les vertus sont égales et en fin de compte rendent tous les buts de la vie égaux, quelque différents qu'ils soient en apparence, — c'est dans cet héroïsme obscur et modeste qut; l'Angleterre a trouvé sa force et sa grandeur. Ma 15 il est une dernière idole à laquelle l'Angleterre ne renoncera jamais. Un Anglais peut consentir à bien des choses; il peut consentir à mourir bravement en laissant un nom ignoré ; il peut consentir à se laisser railler pendant des années entières, s'il est persuadé de l'importance du projet qu'il a conçu; il peut consentir h tous les sacrifices d'amour-propre : jamais il ne consentira à abdiquer sa dignité. L'Anglais est
capable de cruautés, capable d'exactions; mais, en dépit de son Bentham, il n'a jamais bien su la valeur exacte d'un vice, l'utilité qu'il contient et le parti qu'on en peut tirer. Or, le peuple russe semble, au contraire, posséder à fond cette science tout à fait nouveUe, et sur laquelle jamais peuple n'a réfléchi d'une manière suivie et persistante. Qu'on tire de ce fait la conclusion générale qu'on voudra.
Ce n'est point par là seulement que le peuple russe est profondément moderne. Il a une autre force très appréciée de notre temps, il a l'art des formes et des apparences, il sait présenter des surfaces. Le Russe peut avoir tous les vices, il n'a aucun défaut. Les défauts de l'esprit allemand, de l'esprit anglais, de l'esprit français, chacun les connaît; mais quel est le défaut de l'esprit russe? Les hommes nous blessent bien moins par leurs vices que par leurs défauts, cela est très vrai; mais, en revanche, ils sont bien plus dangereux par leurs vices, car quiconque a le malheur d'avoir un défaut trop visible est déjà à demi vaincu.
Redoutable par son caractère, le peuple russe trouve encore dans l'état de l'Europe des armes dangereuses. Pour résister efficacement à la Russie, il ne faudrait pas seulement résister à ses armées, il faudrait aussi résister à son esprit et à ses idées, et, j'ai regret de le dire, je trouve cet esprit et ces idées répandus à doses diverses dans toutes les contrées de l'Europe. De fausses doctrines, des désirs immoraux, des libertés non réfrénées par la contrainte morale, l'envie démocratique, la passion de l'égalité, le dédain de tout ce qui n'est pas avantage terrestre immédiat, ont conduit l'Europe à un état où ce rêve de monarchie universelle est bien plus dangereux qu'au temps de Charles-Quint et de Philippe II, — époque où toutes
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les forces aristocratiques du continent, princes temporels, docteurs protestants, capitaines hérétiques, écrivains de la Renaissance, luttaient ligués ensemble contre une doctrine contraire à leurs principes et contre une servitude que leur nature refusait d'accepter. Aujourd'hui, grâce au progrès moderne, il n'y a plus d'aristocrates de naissance, et il y en a moins encore de cette catégorie bien plus noble et bien plus puissante qui jusqu'à présent a, sous un nom ou sous un autre, gouverné le monde : il n'y a plus d'aristocrates ,d'intelligence, de caractère et de vertu. Rien n'est fatal comme une fausse idée de l'égalité. Si cette idée, la plus enracinée dans le cœur de l'homme, sortant des justes limites dans lesquelles elle doit être renfermée, arrive à devenir une passion et prend un développement démesuré, elle étouffe l'idée de liberté, et avec l'idée de liberté disparaît le contrepoids qui sert à tenir la balance politique en équilibre. Alors le plateau dans lequel pèse l'idée d'autorité l'emporte outre mesure, la tyrannie devient nécessaire, et c'est ainsi qu'une démocratie trop absolue fraye les voies au despotisme. Ce système s'établit sans obstacle, car la résistance est impossible là où les individus ne sont plus rien et où le principe aristocratique a disparu. Alors il ne reste plus en présence que deux puissances, les masses populaires et le souverain. Un accord tacite s'établit entre ces deux puissances, car les masses populaires ne sont jamais fortes et ont toujours besoin d'un protecteur, et le souverain ne peut jouir de la plénitude de son pouvoir qu'autant que lui seul est élevé au-dessus de la masse de ses sujets et n'a pas à craindre de rivaux d'influence. Cet état est presque celui de l'Europe moderne. Quel beau moment pour rêver la monarchie universelle I II n'y a plus maintenant de Calvin pour fonder des républiques et de
Guillaume le Taciturne pour les maintenir. L'homme qui viendra au nom de l'égalité soulever les populations, qui — en échange d'une liberté utile seulement au petit nombre d'hommes destinés à faire pour le genre humain exactement les mêmes choses que le despote, mais à les faire plus noblement — étendra sur les sombres et muettes masses humaines la protection qui les assurera contre leurs propres excès et promettra de donner à tous une part égale dans une gamelle commune, — celui-là, si l'on n'y prend garde, réussira infailliblement. L'égalité par la force, sinon autrement, la fraternité par le knout, sinon autrement! Et maintenant ouvrez M. de Haxthausen et les rares voyageurs qui ont su voir et pénétrer le génie de la Russie, et dites si cette idée de l'égalité par le tsar et du nivellement par la souveraine puissance ne s'y rencontre point. La Russie ne me paraît si dangereuse que parce que ses tendances politiques se trouvent juste au niveau des dispositions morales de l'Europe.
Enfin, troisième et suprême danger, la Russie est la main des peuples slaves. C'est elle qui en est la force et le moyen d'action. Toutes les qualités du génie latin, qui se traduisent sous des formes excessives et violentes en Espagne, passionnées et sensuelles en Italie, ont trouvé en France leur forme modérée et pratique. Toutes les qualités du génie germanique ont trouvé leur expression modérée et pratique en Angleterre. 11 en est ainsi de la Russie à l'égard des peuples slaves ; elle représente leur génie et leurs mœurs sous une forme étrange, mais modérée et pratique aussi : facilité de vivre, soif de bonheur, douceur de caractère, gouvernement patriarcal, vif sentiment -de la fraternité humaine, tous les instincts des Slaves sont également ceux des Russes. La Russie représente en
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outre une pensée de vengeance. Il n'y a pas eu de peuples aussi malheureux que les peuples de l'Europe orientale, à quelque race qu'ils appartiennent. La Bohême, deux fois écrasée par rÀllemagne, a vu changer sa population, disparaître sa noblesse et abolir sa religion; la Hongrie meurt tout entière à Mohacz en quelques heures, et passe sous la domination de l'Autriche pour échapper k celle du musulman ; la Pologne se voit trois fois déchirée toute vivante et rayée du rang des nations. Les peuples chrétiens de l'empire grec passent sous le joug des Turcs. La Russie, subjuguée par les Tartares, voit ses boyards réduits à l'état de serfs et ses femmes nobles à la condition de servantes. A chaque instant, sur toute cette vaste région, qui est le théâtre naturel de la lutte entre l'Europe et l'Asie, lorsque l'Asie envahit l'Europe, passent les armées ennemies. Lorsque le Turc s'est retiré, l'Allemand arrive. Soumis ainsi à des oppressions et h des exactions sans nombre, les peuples orientaux n'ont pu jouir des bienfaits de la civilisation moderne. Ils ont été arrêtés dans leur développement normal, et forcés de croupir dans le moyen âge. Les nobles institutions du moyen âge, excellentes pour un temps, sont devenues chez eux semblables h un marais stagnant, plein d'exhalaisons impures. Leur vie en a été empoisonnée. Pour eux, il n'y a pas eu de monarchie moderne, pas de Henri IV, pas de Louis XIV; pour eux, il n'y a pas eu de Renaissance et de culture intellectuelle générale, pas de Réformation ; ils n'ont eu que les échos de ces grands mouvements. Hs n'ont pas eu d'industrie, et par eoriséquent aucune des transformations sociales que T industrie a amenées dans le monde; ils n'ont pas eu dr classes moyennes, et leur société, composée de nobles et de serfs, est restée scindée en deux par un abîme
énorme. Ils se sont arrêtés sur le seuil du monde moderne, d'où ils ont, été exclus par la fatalité des circonstances, par la violence de la guerre, par la tyrannie des gouvernements. Dans un de ses rêves, le poète anonyme de la Pologne met en scène le vengeur des opprimés de l'ancien monde, et le décrit comme le fils 'd'un pirate grec de l'Archipel et d'une vierge barbare des bords de la Baltique. A son tour, voilà que le vengeur de ce monde oriental se lève, issu, lui aussi, d'un Grec et d'une barbare, et unissant en lui l'astuce du Byzantin à la sauvagerie du Cosaque. Oh I comme elle est vraie, cette loi de l'histoire et de la morale que nous appelons de noms divers, selon le système que nous avons adopté, réversibilité, châtiment, expiation! Les injustices accumulées finissent par devenir un germe de mort pour les oppresseurs et pour les innocents h la fois. La violence subie trouve sa récompense, et un jour des débris amoncelés par les tyrannies barbares des Tartares et des Turcs, par la tyrannie savante des gouvernements civilisés, par l'indifférence des peuples puissants et heureux, sort un empire redoutable, armé de pied en cap, qui vient troubler dans ses joies et dans ses plaisirs, dans ses affaires et sa poursuite de la richesse et du luxe, l'Europe heureuse et tranquille, et pousse un cri que tout le monde a pu entendre : « A ton tour, Turquie, tu payerai l'impôt de la capitation, et tu achèteras le droit de vivre ! A ton tour, Allemagne, tu subiras le sort de la Pologne! A ton tour, Europe, tu recevras d'étrangers et d'ennemis la tyrannie que tu n'as pas voulu accepter de tes princes nationaux, et rOrient t'imposera le système que tes propres despotes n'ont pu faire triompher ! »
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Je m'arrête à regret. Cette question de la monarchie universelle demanderait, pour être examinée dans tous ses détails, un de ces énormes traités politiques dont le XVI® siècle se montra si prodigue dans ses controverses; mais si la pensée de la domination est de toutes les époques, en revanche les in-folio ne sont guère de notre temps. J'ai voulu tout simplement faire l'historique de cette idée, en montrer tous les dangers, non seulement pour les peuples qu'elle menace, mais pour les peuples qui l'adoptent et essayent de la faire triompher. J'ai voulu montrer la Russie reprenant à son tour cette idée fatale, et la reprenant dans les conditions les plus redoutables pour l'Europe. Dès la nouvelle apparition de cette chimère qui a fait couler tant de sang et qui a exténué tant de peuples, l'Europe s'est émue, et les nations se sont serrées l'une contre l'autre par un même sentiment de péril et un même mouvement de crainte. La Russie sera certainement repoussée, elle rentrera pour un temps dans ses steppes. Prudente et patiente comme elle l'est, elle reculera sans honte et consentira k reculer pour attendre en sûreté le moment de s'élancer de nouveau sur sa proie ; mais que la Russie recule et consente à * reculer, là n'est pas la question : il faut des garanties pour l'avenir, ainsi que disent les orateurs du parlement anglais; oui, des garanties non seulement matérielles, mais morales.
Les précautions morales que l'on peut prendre contre la Russie sont nombreuses ; nous en signalerons quelques-unes seulement, en laissant au lecteur le soin de suppléer à ce que nous ne dirons pas. Ce n'est pas la Russie qui a inventé la première cet esprit d'enva-
hissement k outrance qui la caractérise, ni ce rêve de monarchie universelle qu'elle a repris à son tour, ni cette utopie de Tunité par le pouvoir politique qu'elle célèbre et préconise. Tout cela est parti d'ailleurs et de bien des points divers. Tous les peuples ont été coupables tour à tour de ces chimères impies qui ont engendré des réalités sanglantes, et est-il bien, sûr que l'Europe en soit guérie? Il ne manque pas de gens d'une orthodoxie trop ardente qui sont tout prêts à regretter l'insuccès de Philippe II, ou de gens d'un patriotisme trop opiniâtre qui sont tout disposés à regretter l'insuccès de Louis XIV. On pourrait trouver des prôneurs d'autorité h tout prix faisant profession de croire, en leur âme et conscience, à l'infaillibilité des gouvernements et des mécanismes politiques ; les plus intelligents sont encore ceux qui croient à l'infaillibilité de la force, contre laquelle en effet il n'y a pas à résister. A leur tour, les philosophes cosmopolites vous affirmeront que le but de l'humanité est d'arriver à n'avoir qu'un seul costume pour tous les peuples, qu'une seule langue pour exprimer partout les mêmes vérités et les mêmes sottises ; puis les révolutionnaires déclareront que le monde ne sera sauvé que lorsqu'il aura passé tout entier sous les fourches caudines de leurs principes. Nous ne sommes donc pas si loin de croire, nous aussi, à la monarchie universelle. Si nous voulons résister efficacement à la Russie, ne croyons point aux mêmes principes qu'elle, car qu'importeraient les succès de la guerre, si son esprit devait triompher, et ses défaites matérielles, si la victoire morale devait en fin de compte lui rester?
Il faut donc résister k la Russie par les armes; mais, chose plus importante, il faut lui résister par les principes sur lesquels les sociétés se sont toujours appuyées jusqu'à une date très récente (la fin du dernier siècle,
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si Ton veut), et que les despotes les plus absolus ont toujours implicitement reconnus, et n'ont jamais osé trop ouvertement violer. L'esprit russe, c'est la haine de rindividu et son absorption dans l'État au profit du pouvoir despotique. Ce système politique, qui est pour nous une impiété, est nécessaire aujourd'hui à l'établissement de la monarchie universelle. La Russie n'a pas dédaigné de faire parfois appel aux passions démocratiques, et, en y faisant appel, elle agit conformément à ses principes. Là où l'individu n'a aucune part au gouvernement et où son influence est nulle, le despotisme seul sera possible; car, ainsi que nous l'avons dit, les masses populaires ne lui résisteront pas, et même elles l'appelleront de tous leurs vœux. N'ayant plus auprès d'elles aucune protection locale, elles se retourneront naturellement vers le pouvoir central et feront entendre le cri des paysans russes : « Ah I si Dieu n'était pas si haut et l'empereur si loin ! » Qu'un tel système puisse être appliqué dans des pays où l'aristocratie. n'a jamais existé, ou bien dans des pays où l'influence aristocratique a été funeste et où l'individu a mal usé de son pouvoir, c'est là un fait malheureusement incontestable ; mais ce fait ne prouve rien, grâce à Dieu, contre un principe qui est absolument nécessaire aux nations, soit qu'on veuille une société sensée et pratique, bien gouvernée et moralement conduite, sott qu'on rêve une société idéale et abstraitement ordonnée.
Le pouvoir de l'individu a toujours existé dans les sociétés humaines : on Ta quelquefois contesté, quelquefois combattu ; jamais on ne l'a nié avant notre époque. Il est vrai de dire etl revanche que l'individu réclamait sa part de légitime influence avec yn acharnement et un courage qui devaient lasser les plus terribles despotes. Il s*avançait humblement, timidement ;
il réclamait, pétitionnait, suppliait, s'agenouillait, et lorsque tous ces moyens respectueux étaient épuisés en vain, lorsqu'il ne lui restait plus de ressources, il prenait bravement son parti et se redressait de toute sa hauteur. L'histoire du moyen âge et celle du xvi* siècle, époque où l'influence individuelle a été souvent combattue, sont pleines de ces revendications, humbles d'abord, hautaines et courageuses ensuite, des droits de la conscience humaine. Au xvii" siècle, sous le monarque le plus fier qui se soit assis sur un trône, cette influence n'a jamais été contestée, et on peut dire qu'à cette époque chacun des hommes dont le nom est resté célèbre a obtenu la part de respect et de pouvoir qui lui était due. Ce n'est qu'à notre époque que l'individu a perdu ses droits. Que l'Europe moderne retourne aux principes qui ont toujours fait sa force, c'est pour elle le plus sûr moyen d'échapper à l'influence russe, car une civilisation ne vaut la peine d'être sauvée que lorsqu'elle diffère sur tous les points importants de la civilisation ennemie qui cherche à l'anéantir. Et ce qui compose précisément la civilisation traditionnelle de l'Europe, c'est que l'équilibre n'a jamais été rompu entre cette action continue^ permanente de l'autorité établie, et l'action exceptionnelle,' temporaire, discontinue de la liberté humaine et de l'influence individuelle.
Je résumerai en deux lignes 4a pensée de cette esquisse. L'ambition de la monarchie universelle a toujours causé la mort des peuples, et elle ne l'a causée que parce qu'elle s'est brisée contre des obstacles impossibles à franchir; mais si l'on suppose que les dispositions morales des peuples menacés soient exactement les mêmes que celles du peuple qui menace, cette ambition, qui jusqu'à présent n'a été qu'une chimère, pourrait devenir réalisable. Or, cette ambition
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est représentée maintenant par la Russie ; si nous voulons la vaincre, non seulement matériellement, mais en principe et en esprit, de manière qu'il n'en reste plus trace, purifions-nous, dépouillons-nous de tout ce qui peut lui donner prise et action, non seulement sur nos corps, mais sur nos âmes.
Juillet 1854.
Si la France n'est pas en état de belle et parfaite santé, ce n'est point faute de médecins et de systèmes. Énumérer les panacées universelles qui ont été proposées serait déjà une rude tâche ; nous avons une multitude de grands principes dont l'usage exclusif nous a été conseillé : le ^rawrf principe d'autorité, le grand principe de liberté, sans compter le grand principe d'anarchie, et le grand principe de communauté. Nous en avons essayé bon nombre, et nous n'avons guère eu à nous louer de leur efficacité. Peut-être la raison de ces nombreux insuccès se trouverait-elle précisément dans l'emploi exclusif de chacun de ces remèdes, qui, pris à part et à trop forte dose, ne manquent jamais d'engendrer une maladie nouvelle, au lieu de guérir l'ancienne. On pourrait dire que nous payons une foute de taxes morales, beaucoup plus lourdes que les taxes matérielles; nous payons en servitude la protection qu'on nous offre contre l'anarchie et en anarchie les vengeances que nous tirons de la servitude; mais ni la servitude ni l'anarchie, ne disparaissent pour cela, aucune des deux n'est punie, et c'est nous-mêmes qui recevons les coups que nous destinions à ces êtres abstraits et métaphysiques.
Ce ii*est pas non plus faute de docilité si le peuple français n'arrive pas à être heureux. On chercherait vainement une agglomération d'hommes plus confiante et plus crédule que les trente-six millions d'êtres humains qui foulent le sol français. Leur inculquer un principe sur lequel ils s'appuient pendant des siècles serait peut-être difficile, mais les amener à croire à un quasi-principe qui puisse leur servir de mot d'ordre pendant quelques années est extrêmement aisé. Que de bonnes railleries, depuis cinquante ans, ce peuple n'a-t-il pas dirigées contre le droit divin des rois, les prétentions de l'Église à l'infaillibilité, le système de pondération constitutionnelle, la république et le gouvernement par contrat social, l'aristocratie héréditaire et la démocratie, le marquis de Carabas et le républicain rouge I Le peuple français, si mobile, si versatile, mais qui avait toujours été si sensé et si pratique, si prompt à se railler de l'enthousiasme banal, est depuis cinquante ans le peuple qui participe le plus de la nature des foules. Vous croiriez, en lisant son histoire contemporaine, lire la fameuse scène du Jules César de Shakspeare, où le peuple applaudit tour à tour le meurtrier de César et l'apologiste de César. Son cri est aujourd'hui : plus de gouvernement monarchique I — un autre jour : plus de gouvernement populaire ! Les mots autorité, tradition, liberté se succèdent dans sa bouche avec une étonnante rapidité. Ainsi la France marche de réaction en réaction et se dirige sous des drapeaux et des emblèmes sans cesse renouvelés vers des destinées aussi incertaines que ses idées.
Mais ce ne sont pas seulement les foules qui changent de doctrines et de croyances, ce sont aussi les hommes qu'on pourrait croire les plus convaincus des idées qu'ils ont préchées toute leur vie^ ce sont des
historiens qui arrivent, à un certain moment, à douter des résultats de leur science historique, des philosophes qui doutent des résultats de leurs méditations, des politiques qui doutent des principes dont ils ont été les défenseurs intraitables, exclusifs et violents. Rien n'est curieux comme les polémiques rétrospectives qui ont lieu depuis quelques années parmi le public instruit de notre époque. Des faits vieux de trois cents ans sont exhumés de la poussière historique où ils dormaient ensevelis; on les interroge à nouveau, on refait leur procès, on les absout ou on les condamne. La Réforme, la Renaissance, Richelieu, Louis XIV, provoquent des discussions violentes et d'étranges récriminations. Un jour il plaît à un écrivain passionné de déclarer que la révocation de Tédit de Nantes fut un acte d'autorité très légitime et très méritoire, et on le réfute gravement comme s'il s'agissait d.'un fait contemporain. Un autre jour, il plaît à un ecclésiastique, d'une foi trop ardente, de jeter l'anathème sur les lettres grecques et latines, et aussitôt il s'engage une véritable bataille des livres plus plaisante que celles qu'ont chantées Swift et Boileau. On se dispute un an à ce sujet; l'épiscopat français tout entier prend parti dans la querelle, le clergé français se sépare en deux camps, les représentants de la science laïque dénoncent une Saint-Barthélémy intellectuelle, on en appelle à Rome, et le représentant du catholicisme élève la voix pour décider une question qui reposait en paix depuis trois cents ans. Un autre jour encore, la presse française se divise sur les mérites du moyen âge, les uns déclarant que le moyen âge fut l'âge d'or de l'humanité, les autres refusant d'y voir autre chose que des rues mal pavées et des moines ignorants. Y a-t-il fait qui constate d'une manière plus frappante l'incertitude des esprits contemporains? Que
signifient ces discussions rétrospectives si passionnées, sinon que nous ne sommes point satisfaits de nous-mêmes, que nous regrettons beaucoup, que nous espérons peu, et, par-dessus tout, que nous n'avons pas de principe actuel qui nous fasse vivre et nous tienne lieu du passé? Je ne sais si Taxiome : « heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! » est vrai ; mais en revanche on peut sans se tromper le retourner ainsi : « heureuses les générations qui ne s'occupent pas de l'histoire, heureux les hommes qui ne toiirnent pas leurs regards vers le passé, qui n'ont rien à regretter, à qui le présent suffit, parce qu'ils y trouvent à la fois un principe d'action et un but moral ! » Sans rechercher bien loin les causes de ce chaos moral dans lequel se débat la France, ne pourrait-on pas l'attribuer en partie à la disparition d'une classe d'hommes qui depuis trois cents ans a joué un grand rôle en Europe, et en France plus encore qu'ailleurs — , les hommes qu'on appelait jadis éclairés? Quel est le spectacle politique que donne la France depuis un demi-siècle! Les ambitions et les passions jettent en avant un mot qui désigne un principe vrai : c'est tantôt le mot liberté, tantôt le mot égalité, tantôt le mot autorité; et le public, après l'avoir entendu résonner quelque temps à ses oreilles, finit par se persuader qu'il y croit, l'adopte et le répète jusqu'à ce que ce mot soit devenu un fait. La France passe ainsi d'un système traditionnel à un système libéral, et d'un système anarchique à un système autocratique. Entre ces ambitions qui cherchent à se satisfaire et le public qui leur prête naïvement la main, il n'y a aucun intermédiaire. Il est étonnant de voir à quel point les lumières existent peu, non seulement parmi ce public affairé qui s'agite tout le jour pour trouver ses moyens d'existence, mais encore parmi le public riche, indépen-
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dant, qui possède le repos et le loisir. Les hommes en France commencent à ne se distinguer les uns des autres que par le costume; mais moralement cet homme si luxueusement couvert, si irréprochablement cravaté, n'est pas très différent du voisin plus pauvrement vêtu : ils rentrent l'un et l'autre dans la vulgaire foule humaine. Ils ne sont point séparés par les lumières, ni même par l'éducation; ils ne sont séparés que par les intérêts. L'un est généralement conservateur à tout prix, parce qu'il a beaucoup à perdre; l'autre est généralement indifférent au maintien de Tordre, parce qu'il ii'a à peu près rien à y gagner. Quant à consulter l'un ou l'autre sur une question d'intérêt politique ou moral, cela est inutile; leurs deux opinions ne valent pas mieux l'une que l'autre et ne peuvent être acceptées avec confiance. Aussi l'opinion numérique est-elle arrivée à n'avoir aucun prix, et l'on se trouve dans cette situation décrite par les anciens, où l'opinion de toute une ville ne vaut pas très souvent celle d'un seul homme, où l'opinion d'un sage reconnu pour tel par toute une nation vaut mieux que celle de cette nation tout entière.
Cette classe particulière d'hommes dont nous voyons les derniers représentants, et qui jeta son dernier grand éclat au xvni® siècle, a existé, dis-je, pendant trois cents ans. 11 est remarquable que les hommes éclairée sont nés avec les partis politiques, et l'on peut prévoir qu'ils disparaîtront avec eux. L'existence des partis est un fait bien plus moderne qu'on ne le croit généralement. Il n'y avait pas, à proprement parler, de partis au moyen âge, il y avait seulement des phénomènes sociaux. De loin en loin, un fait se produit qui dérange lu vie des populations et la force de s'ordonner autrement que par le passé : ce ne sont que des faits résultant tantôt de la fatalité des passions
humaines, tantôt de la condition matérielle de la société, tantôt de Finitiative individuelle. Un Pierre l'Hermite prêche les croisades et précipite l'Europe sur TAsie, des populations pressurées et affamées se soulèvent, des intérêts naissent et demandent leur place au soleil ; mais il n'existe rien qui ressemble à ce qu*on peut appeler un parti. Les partis supposent une société intellectuelle et non plus instinctive y qui est capable de transformer ses passions en principes moraux, qui n'est plus menée par les faits imprévus, mais dans laquelle les différentes classes de citoyens cherchent au contraire à tirer profit des faits en faveur de leurs idées. Aussi peut- on dire que les partis n'ont commencé à exister qu'avec le xvi® siècle, à l'époque où les intérêts ont commencé à devenir intellectuels, où la civilisation morale a été assez avancée pour que les hommes aient reconnu l'existence de plusieurs principes différents, à l'époque, en un mot, où la civilisation matérielle et la civilisation intellectuelle se sont fondues ensemble et n'ont formé qu'un tout. Alors aussi a pris naissance cette classe remarquable des hommes éclairés qui ont joué un si grand rôle, et si divers dans l'histoire des trois derniers siècles, intermédiaires entre les partis et représentants des sentiments d'humanité, de justice et de tolérance au milieu des passions en lutte pendant tout le XVI® siècle, serviteurs dévoués, respectueux et soumis des pouvoirs établis au xvii® siècle, partisans impuissants de la modération au xviu®. A partir de cette dernière époque, la civilisation matérielle ayant commencé à dominer la civilisation morale, et les intérêts ayant pris le dessus sur les principes, l'influence des hommes éclairés a commencé à décliner, et aujourd'hui cette classe elle-même tend à disparaître. Leur rôle pendant les trois derniers siècles a été,
ainsi que nous Tavons dit, très divers ; il y a pourtant une certaine unité dans leur histoire. Ce sont eux qui ont le plus servi l'humanité pour elle-même, en dehors de toute idée religieuse et de toute passion de secte et d'Église. Nés auxvi® siècle, à l'époque où l'Europe se divisa en deux camps, et où l'humanité chrétienne tout entière, depuis les princes jusqu'au dernier paysan, prit parti dans la grande querelle de la Réforme, ils ne se placèrent généralement dans aucune des deux armées, et gardèrent une position neutre et intermédiaire. Ils ne furent ni catholiques, ni protestants. Ils se rattachèrent aux traditions dfc l'antiquité grecque et romaine, qu'ils contribuèrent à renouer, et formèrent ce qu'on peut appeler le parti de la Renaissance. S'ils servirent la Réforme, ce fut moins par zèle pour elle que par amour de la tolérance et de la modération; s'ils servirent l'Église catholique, ce fut moins par conviction que par amour pour l'ordre établi et la tradition. Ils firent de toutes les questions religieuses des questions surtout politiques et sociales; ils s'efforcèrent autant que possible d'apaiser les passions fougueuses de leur siècle et de les entraver. Le type de ces hommes fut Érasme. Luther s'indignait de la tiédeur du 2èle d'Érasme, et disait en l'invectivant : « Cet homme est le plus grand ennemi de Dieu et de son Église. Il aimerait mieux voir périr l'Évangile que de voir l'Allemagne se prendre aux cheveux et l'Europe déchirée par la guerre. » Incontestablement Luther devait préférer l'Évangile même h l'Allemagne, et n'avait pas à s'inquiéter des résultats immédiats de ses prédications ; peut-on blâmer cependant Érasme de sa prévoyance de sceptique? On peut certes refuser les bienfaits moraux d'une doctrine dont les fruits ne profiteront qu'aux générations futures, lorsqu'il faut sacrifier pour ces bienfaits douteux les
générations présentes et vivantes auxquelles on appartient. Et c'est là sans doute ce que pensait Erasme. Une société qui serait gouvernée par des sceptiques de la trempe d'Erasme deviendrait bientôt la plus plate et la plus vulgaire des sociétés ; mais en revanche une société où les Luther n'auraient à subir aucun contrôle, et où l'initiative du génie ne rencontrerait aucun obstacle, deviendrait bien vite une société où il serait impossible de vivre. Le génie doit être forcé à la modération, et ce n'est ni le peuple, qui de sa nature est Jouj ours excessif, ni les grands, qui en cela se rapprochent du §euple, qui peuvent le forcer à la modératioji : ce sont ces partis moyens un peu sceptiques et un peu froids.
L'homme éclairé n'est pas ordinairement un homme d'un grand génie. Il n'a ni grande invention, ni grande initiative, mais en revanche il est exempt de ces vices qui obscurcissent trop souvent les hautes intelligences, — Tâpreté de Tambition, la passion et la vigueur excessive du caractère. — Quels sont les hommes éclairés du xvi® siècle? Ce ne sont pas les grands génies de cette époque, qui en compte tant et de si divers; ce ne sont point les hommes qui ont laissé un grand nom dans l'histoire et une longue trace de leur passage sur la terre. Non, ce sont bien plutôt des érudits aujourd'hui presque oubliés, des publicistes aujourd'hui dédaignés, des hommes dont les figures ne nous apparaissent plus que sur le second plan. Ils se divisent en deux groupes principaux : l'un, formé d'écrivains et de pamphlétaires, qui composent ce qu'on peut appeler le parti de la Renaissance, et dont Erasme est le prototype ; l'autre, formé de politiques et d'hommes d'action, qu'on peut appeler les parlementaires, et dont L'Hôpital est le héros. Il est difficile aujourd'hui de constater d'une manière certaine le mal qu'ils ont em-
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péché et le bien qu'ils ont accompli dans ce XYi° siècle si orageux et si sanglant; mais nous pouvons présumer par ce qui a été de ce qui aurait pu être. De combien de crimes, de combien de souillures n'ont-ils pas préservé les annales de l'histoire ! Combien d'actions honteuses n'ont- ils pas flétries I Combien n'ontils pas empêché de guets-apens projetés et de trahisons en train de s'accomplir! Aucun des grands hommes de guerre et de pensée ne s'occupait au xvi® siècle de ce que souffrait la société; aucun ne pensait à cette multitude anonyme, obscure, paisible, qui cultive ses champs, qui entretient l'activité du travail dans les villes, qui vit des transactions du commerce, qui n'a pas d'intérêts intellectuels et d'ambition, et n'en connaît que de modestes. Seuls, les hommes éclairés se sont inquiétés de ces multitudes à cette époque ; sans eux on peut dire que la vie n'eût pas été possible pour tous ces êtres humbles et obscurs qui composent le fond de la société civilisée. Ecrasées entre le peuple et les princes, entre les armées et les sectes, les classes moyennes n'auraient pas pu vivre, et si finalement le XVI® siècle n'a pas dégénéré en une anarchie pire cent fois que les pires anarchies du passé, c'est que la Renaissance a été contemporaine de la Réforme, et que l'amour de la culture intellectuelle a surgi dans l'esprit humain en même temps qu'il s'affranchissait des liens moraux du pouvoir religieux, qui l'avait jusqu'alors contenu et dompté.
Mais le rôle des hommes éclairés à cette époque a été plus grand encore. Ce sont eux qui, en fin de compte, triomphèrent. On peut dire que c'est à eux que nous devons, avec la monarchie de Henri IV, ce gouvernement de compromis et de véritable juste milieu qui s'appela la royauté française, et qui semble avoir été le gouvernement le mieux approprié au
génie de la France. C'est à leur influence que l'on doit le règne de Henri IV, Tédit de Nantes, la réconciliation des partis ennemis. Us ne donnèrent raison à aucun des deux partis qui avaient divisé la France pendant le xvi** siècle, et se bornèrent à établir un semi-protestantisme politique qui a duré jusqu'au moment où un grand roi, égaré par la dévotion, essaya, par un acte violent, de remonter le cours du siècle. Le véritable gouvernement français, ce sont eux qui Tout fondé; la véritable tradition française, ce sont eux qui l'ont établie. Aussijtôt que leur œuvre fut consolidée, la France monta à une élévation de grandeur et de génie qu'elle n'avait jamais atteint auparavant, et qui s'abaissa dès que Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes et les sombres ardeurs religieuses de la fin de son règne, eût porté, roi révolutionnaire sans le vouloir et sans le savoir, le coup mortel à cette œuvre de compromis instituée par son aïeul. Voilà quelle fut l'œuvre de cette classe d'hommes au xvi" siècle : ils empêchèrent ce siècle sanglant d'être plus sanglant encore, et contribuèrent plus que personne à fonder la société monarchique française. Au xvii® siècle, au milieu de cette société même, leur attitude n'est pas moins digne d'attention.
L'homme éclairé, ainsi que nous l'avons déjà dit, n'est pas toujours, il s'en faut de beaucoup, un homme de génie, et l'homme de génie, en revanche, n'est pas toujours un homme éclairé; mais au xvii® siècle on peut dire qu'il y eut une fusion complète entre le génie et les lumières, et que tous les hommes éminents de cette époque furent en même temps des hommes éclairés» Serviteurs dévoués de l'autorité, de la tradition et des pouvoirs établis, ils surent garder en même temps une liberté d'esprit et une indépendance de langage qui les préservèrent de toute bassesse. Ce sont
peut-être les seuls hommes qui aient pu être respectueux à outrance sans devenir jamais serviles, et qui aient toujours été soumis sans cesser d^étre dignes et nobles. Jamais les idées traditionnelles de la civilisa- • tien française ne trouvèrent de tels interprètes. Sous leur plume, et en passant par leur bouche, ces idées revêtirent des formes singulièrement variées et nouvelles, et la tradition se montra plus jeune, plus belle, plus féconde que l'innovation et le changement. Conserver est souvent le propre de l'honnête homme, parce qu'il est timide et sceptique ; mais ces mobiles n'eurent aucune influence sur les grands esprits du xvii® siècle. Ils furent conservateurs non par timidité et par scepticisme, mais par bon sens. Chez eux, rien de violent, de téméraire, de chimérique. Ils pensent non seulement avec grandeur, ce qui est le propre de tous les hommes de génie, mais avec modération : leur vie est majestueuse et toute familière cependant, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les grands hommes de cette époque ont toutes les splendeurs du génie sans ses violences trop fréquentes, et tout le bon sens des hommes éclairés sans leur timidité et leur scepticisme. Dans cette esquisse rapide du rôle historique des hommes éclairés, nous voilà arrivés au xviii^ siècle, et nous éprouvons quelque embarras pour en parler. Quelle que soit notre estime pour la culture humaine, nous ne pouvons nous cacher qu'il existe des principes, qui forment la base inébranlable des sociétés, que le xvni® siècle a battus en brèche. C'est alors que cette union entre les lumières et le génie, qui avait été le principal caractère du siècle précédent, se rompit. Toutefois il est un problème historique qu'il est intéressant de se poser. Ce xviu® siècle, en admettant qu'il fût fatalement amené par le cours inévitable et logique des choses, ne pouvait-il pas
prendre une autre tournure et rester modéré, même en conservant le fonds d'idées qui lui fut propre? A l'entrée du- xviii® siècle se trouvent deux hommes • d'un grand talent, les deux types de l'homme éclairé par excellence : un Français, Pierre Bayle ; un Anglais, John Locke. Tous deux représentent la pure intelligence humaine, tous deux sont républicains, partisans de la tolérance, révolutionnaires même, si l'on veut, dans un certain sens ; mais tous deux sont en même temps circonspects dans leurs attaques contre les pouvoirs établis, les idées ou les préjugés de leur temps, indulgents pour les hommes et même pour les abus. Tous deux — fait qui n'a pas été assez remarqué et qui est digne de l'être! — ne sont point essentiellement des novateurs ; ils restent dans la tradition, et ne s'en séparent pas violemment comme leurs successeurs. On peut les considérer l'un et l'autre comme les sources d'où le xviu® siècle est sorti, mais combien le fleuve .est différent de la source ! Que fût devenu le xviii® siècle, si l'influence de Bayle et de Locke y eût été plus forte, si 5lle y avait formé une tradition philosophique et des partis politiques imprégnés de leur esprit? Il est très probable que nous aurions vu se passer en France ce qui s'est passé en Angleterre, et qu'au lieu d'un siècle révolutionnaire et destructeur nous aurions eu un siècle réformateur.
Le xviii® siècle, en eff'et, tel que nous le connaissons, est moins un siècle éclairé qu'un siècle passionné, violent, sans scrupule moral. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'ait pas existé alors d'hommes éclairés ; il en existait beaucoup, mais ils n'avaient ni assez d'amour du bien ni assez de caractère pour résister aux influences qui les entouraient; ils étaient tous plus ou moins dominés par elles. Les hommes sages
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du XVIII® siècle, les modérés de la Constituante, sont fort estimables sans doute, mais ils sont inférieurs de tout point, même en bon sens pratique très souvent, aux violents et aux passionnés auxquels ils s'eflForçaient de résister; leurs vertus sont d'un ordre médiocre et mesquin, leurs idées sont bornées et étroites, leur conduite timide, leur caractère sans consistance. En résumé, l'homme éclairé du xviii* siècle est un être peu séduisant, peu agréable à contempler. Nous voilà bien loin du xvii® siècle, bien loin surtout de ces savants de la Renaissance ou de ces grands parlementaires qui, malgré la modération de leurs caractères, se montrèrent si souvent héroïques, et dont toutes les actions respirent une si mâle honnêteté. Ceux-là sont virils dans leur modération, tandis que les hommes éclairés du xviii* siècle ne sont modérés, dirait-on, que par suite d'une certaine faiblesse de tempérament et d'un certain affaiblissement de l'âme. Et pourtant c'est alors que pour la dernière fois peut-être la société française sut ce qu'était réellement un homme éclairé. Depuis on a possédé de l'esprit, du talent, de la science, surtout des passions, mais des lumières beaucoup moins.
Août 1854.