‹ Libres oinions morales et historiquesChapitre 16 sur 26 · DE L*IDÉE DE MONARCHIE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

DE L*IDÉE DE MONARCHIE UNIVERSELLE

artificiel d'un système ou d'une force mécanique substitué, sur toute la surface du monde civilisé, au libre développement de la vie et à l'expression spontanée des forces intimes de l'être. Je ne m'étonne pas que partout où cette idée a passé, elle ait empoisonné les sources de la vie, énervé les caractères, et qu'à un certain moment, les peuples qui y ont été soumis en soient arrivés èi ne plus savoir reconnaître la vertu, la religion, le devoir dans leur essence, et qu'ils aient pris pour ces saintes choses les dévotieuses images plus ou moins imparfaites qu'on leur avait représentées comme étant ces choses elles-mêmes.

Là où ce système n'a point passé, là où il a été repoussé, la vie a grandi et s'est multipliée dans des proportions extraordinaires. La HoUaiîde et l'Angleterre ont montré qu'il n'était pas besoin d'ambitions démesurées et de visions asiatiques pour arriver à la grandeur. Ces pays ont prouvé que pour s'enrichir il suffisait du travail du citoyen, et que pour arriver à la vie morale il suffisait d'une vie pratique patiente. Ils ont été récompensés de leur modération et de leur conûance en eux-mêmes par la possession de tous les biens terrestres désirables, et par une manière de vivre saine, pratique, grâce à laquelle ils ont échappé aux folies qui nous tourmentent et nous minent. C'est là que s'est formée la vie moderne, c'est là que, depuis la mort de Louis XIV, ont habité la fortune et les bons génies de l'humanité, c'est là qu'a été formulée et déterminée la règle morale des peuples et des temps nouveaux. Ainsi partout où cette idée de la domination universelle a pris racine, l'orgueil et la superstition se sont unis pour dessécher et tarir toutes les sources non seulement de la vie morale, mais même du bonheur terrestre et de la prospérité matérielle; et si la France, malgré tant de se-

cousses et de malheurs, a échappé au sort commun des peuples qui ont été possédés de cette diabolique ambition, c'est beaucoup Je le crois, pour avoir hésité entre les deux tendances qui ont divisé le monde depuis trois cents ans. Ses hésitations ont engendré tous ses malheurs, mais elles ont été en même temps son moyen de salut. Si elle ne doit pas se convertir définitivement, puisse-l-elle hésiter longtemps!

Ce système de la monarchie universelle, qui a été tenté si souvent, n'a jamais pu réussir à s'établir ménae un seul jour, et 'nous ne pouvons savoir en conséquence les résultats qu'il eût produits. Cependant nous pouvons logiquement imaginer les suites qu'aurait eues le succès de chacune de ces tentatives; elles eussent été presque toujours absurdes. Si Charles- Quint eût réussi complètement, nous aurions eu une contrefaçon de l'Europe du moyen âge : un pape et un empereur; mais dans cette résurrection impossible, le pape aurait été nécessairement inférieur à l'empereur. Le ministère de la parole divine eût été dominé par le ministère de la force temporelle. Ces deux puissances, qui s'étaient h peu près balancées au moyen âge, auraient été nécessairement inégales, et peutêtre aurions-nous eu en Europe le système inauguré en Russie par Pierre le Grand, la prise de possession violente et arbitraire de l'administration spirituelle par l'administration laïque. Si l'Espagne, à son tour, avait triomphé sous Philippe II, nous aurions eu le règne de la théocratie; le pouvoir d'une caste ecclésiastique aurait dominé même la royauté; l'Europe eût été gouvernée par un concile permanent qui aurait

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étendu aux choses politiques l'infaillibilité qu'il se serait attribuée dans les choses spirituelles. Mais un tel système, qui eût dépassé le moyen âge, comment aurait-il pu prendre racine au xvi« siècle? Pour établir ce système, il aurait fallu vaincre non seulement la Réforme, mais encore la Renaissance. En Allemagne et en Espagne, on tenta donc non seulement des choses insensées, mais encore (les choses insensées réussissent parfois) des choses impossibles. Si la France à son tour, ayant Louis XIV à sa tête, avait réussi à établir sa domination sur TEurope, que serait-il arrivé? N'ayons point de faux patriotisme et voyons les choses telles qu'elles sont. Nous aurions eu le règne de la superstition monarchique, une sorte de religion semiespagnole, semi-française de l'autorité, le triomphe des formes et des convenances sociales et le despotisme de la vanité. Telles sont quelques-unes des conséquences que n'aurait pas manqué de produire le succès de chacune de ces tentatives.

Mais ces tentatives étaient condamnées d'avance. Un juste châtiment n'a jamais manqué d'atteindre ces accès d'orgueil. La prostration morale, ou une démence furieuse, s'est emparée des pays où régna cette idée et des peuples qui ont voulu l'imposer. Ils y ont perdu les vertus qui leur avaient inspiré ces furieux désirs, et ils n'en ont pas regagné d'autres. Comme j'exposais un jour à un des artistes les plus distingués de ce temps-ci, le mieux informé peut-être de toutes les choses de l'histoire et de la philosophie *, les désastres auxquels la passion de la monarchie universelle avait poussé les peuples qui avaient été sa proie, il me répondit avec un optimisme qui n'est pas toujours dans sa nature : « Il ne faut pas se plaindre de

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