Libres opinions morales et historiques
Ce n'est pas sans raison que nous avons donné aux essais réunis dans ce volume le titre général d'Opinions; les pages qui suivent sont en effet de simples opinions, et si par hasard elles ont un mérite, c'est certainement de n'être pas systématiques. Elles ne sont pas l'expression d'un système, elles n'ont pas été dictées par l'esprit de parti, elles n'ont été inspirées par aucune secte, ni aucune école. Ces pages sont, pour la plupart, filles de l'occasion et non du parti pris. Le spectacle de l'activité industrielle exagérée, par exemple, a porté l'auteur à réfléchir sur les dangers qu'une civilisation matérielle excessive peut faire courir aux sociétés; •les prétentions du czar et la guerre de Crimée l'ont amené à rechercher l'origine de cet esprit d'envahissement que la Russie représente aujourd'hui plus que toute autre puissance. Libre de tout lien de parti , exempt de toute reconnaissance envers le passé ou le pré-
sent, Q*ayant pas à craindre les reproches d'ingra* titude ou de défection, l'auteur a vu se succéder les événements et les idées sans amertume et sans colère, il les a suivis quelquefois avec tristesse, mais toujours avec curiosité. Témoin désintéressé dans les luttes politiques et les combats intellectuels qui se sont livrés sous ses yeux, son grand souci a donc été non de les condamner ou de les approuver^ mais de les comprendre et de les expliquer. Simple spectateur, son désir était de bien voir, et par conséquent son premier soin était de choisir la place où il serait le plus commodément assis et d'où il pourrait plus facilement embrasser le spectacle. Aussi a-t-il souvent changé de loge et de lorgnette, caprice et mobilité d'esprit, mais par attrait de curiosité ; telle scène dont il n'eût pu pénétrer le sens aux premières loges lui révélait tous ses secrets dès qu'il se plaçait au parterre. 11 y a tel phénomène social dont une opinion exclusive ne donnera jamais l'explication, et qui pour être compris doit être jugé d'après les opinions qui nojjs sont le plus antipathiques. En politique et en critique, il ne doit y avoir ni sympathies ni antipathies ; le premier devoir est de comprendre, préférer n'est que le second. Libéral par nature et par goût, lauteur a donc toujours tenu compte des opinions qui n'étaient pas les siennes et a varié ses points de vue