DE L'INDUSTRIE
Il est un livre dont je recommanderais volontiers la lecture à toutes les jeunes intelligences de ce temps-ci : c'est le Wilhelm Meister de Goethe. Il contient tout juste la dose d'abstraction qu'on peut supporter à vingt ans,- au milieu des ardeurs du sang, à l'époque oii l'âme, encore matérielle, n'a qu'indifférence pour le monde moral , et oîi l'eSprit manque de force d'attention. L'amer breuvage y est présenté dans une coupe d'or brillante , non par de sérieux philosophes ou d'austères savants, mais par les - personnages les plus gracieux et les. plus aimables, par des enfants, par des jeunes femmes, par des moralistes mondains, par des artistes et des comédiens. Tous les compagnons de folie et de plaisir que le jeune homme recherche dans la vie, tous les tuteurs bienveillants et faciles dont il désire les conseils dans ses jours de tristesse ou dans ses moments d'embarras sont les acteurs mômes du livre, et de leurs lèvres tombent à la fois les préceptes de la sagesse et les promesses du bonheur. On y cause d'amour et d'art, de religion et de théâtre ; tout ce qui embellit et orne la vie y reluit de toutes parts , rien
de ce qui ennoblit la vie n'y est oublié. On y marche sur une terre semblable à celle que nous foulons, bien ferme et bien réelle; mais au-dessus brille le soleil de Fidéal , et tout un monde bigarré et fantasque s'agite sous ses rayons. Là, dans ce château, habite un philosophe pratique qui cherche à réaliser les idées du xviii® siècle , et au-dessous, dans cette belle prairie, rit et babille le monde du Décamérbn. Sur les hauts sommets des montagnes, des voyageurs enUiousiastes contemplent la majestueuse grandeur de la nature, tandis que sur le flanc du coteau passe une troupe de joyeux comédiens. Au fond des bois retentit le chant lointain des bacchantes, dans la plaine le chant des moissonneurs fatigués et baignés de sueur, et tandis qu'à l'horizon monteijt comme des nuages colorés les fantômes de la volupté et du plaisir, les chastes étoiles, s' éveillant dans un ciel d'azur, viennent raconter à la terre les éternelles merveilles de l'infini.
Ce livre singulier, oîi se faii remarquer d'un bouta l'autre un bizarre mélange de sensualité et d'austérité, est précisément, et à cause de cela même, un des livres les mieux faits pour éveiller la conscience de tout jeune homme destiné à être sérieux. Il peut être pour lui. un premier guide dans la vie, et l'aider à se reconnaître au milieu du monde dans lequel il a été jeté. Il peut lui enseigner des méthodes pour penser, lui fournir des instruments d'analyse, des boussoles pour trouver son chemin. Il peut lui apprendre aussi à ne pas désespérer et lui donner confiance en l'avenir. Rien de ce qui vaut la peine d'être remarqué dans notre siècle n'est oublié par Goethe : le mouvement des sciences, l'explication plus profonde des mystères de la nature, le désir d'un idéal nouveau, la puissance croissante de l'industrie lui apparaissent comme les éléments premiers d'une vie nouvelle, comme la couche première sur laquelle le temps et les passions huitaines, la force même des choses et la libre volonté des caractères, en se combinant et en s'amalgamant, fonderont pou à peu une autre civilisation , toute brillante de couleurs inconnues. Wilhelm Meister est en cela la véritable contre-partie de Werther. Loin de nous les lamentations inutiles, les larmes stériles, le scepticisme impuissant. Ne dis point que la poésie est morte, que l'art est mort, que le sang s'est refroidi dans nos veines , et que la vie
s*éteini dans notre univers glacé, que les rayons attiédis d'un soleil à son déclin n'éclairent plus qu'avec langueur. Rien n^est mort, tout sommeille. Les forces de la nature sont à rétat latent, et dans les profondeurs de Tâme humaine elles préparent en silence un printemps nouveau. Ayons bon courage, et au lieu de nous lamenter, de consumer notre énergie en plaintes coupables , que chacun de nous, par son intelligence, son amour de la vérité, sa volonté et sa puissance de sympathie, aide à Téclosion do ce printemps I Alors, quand une fois nous aurons appris à être patients et laborieux , quand nous aurons confiance on nous-mêmes et dans Fâme divine qui soutient l'univers, quand nous serons tout amour et bonne volonté, nous serons à notre tour des magiciens et des artisans de miracles : des roses écloront dans nos mains, des lis jailliront sous nos pas.
TeDe était la conviction à Jaquello Goethe était arrivé après cinquante ans de méditations, d'études et d'observations. Malgré le xviii® siècle, malgré les ruines amoncelées autour de lui, il était arrivé à ne pas désespérer et à prédire une moisson brillante aux champs infertiles du présent. Cependant, si cette conviction suffisait à son âme, elle ne suffisait pas à son intelligence, et il cherchait avec curiosité quelle pourrait être la forme des sociétés futures. Aussi a-t-il épuisé, pour ainsi dire, toutes les combinaisons de faits et de principes qui peuvent se présenter à l'esprit. D crée dans son Wilhelm Meister des sociétés artificielles'par un amalgame ingénieux des idées. Il traite la nature humaine et la société comme la matière, et essaie de faire des combinaisons sociales comme on fait des combinaisons chimiques ; mais, chose remarquable, toutes ces combinaisons ont invarfiablement la même base, et cette base est l'industrie. C'est l'industrie qui tient la première place dans les rêveries sociales et dans les spéculations philosophiquqs du grand poète ; c'est d'elle que naissent dans sa pensée les mœurs futures ; c'est elle qui, non contente de façonner la rnatière, donne sa forme à la société nouvelle. Incroyables sont les efforts d'esprit que fait Goethe pour unir avec l'industrie tout ce qui fut la vie des hommes d'autrefois, — l'héroïsme, l'amour, les arts, la religion. Il y réussit à grand'peine, et même, lorsqu'il réussit, il est forcé d'amoindrir ces
nobles expressions de^la nature humaine, pour les ajuster à la taille de l'industrie. C'est là le côté réellement triste du livre ; Futile s'y présente comme l'unique divinité du présent, et l'expression qui arrive involontairement sur les lèvres pour caractériser cette œuvre étrange, c'est celle de benthamisme trascendantal. Oui , c'est là le benthamisme, non pas dans sa vilaine nudité, mais revêtu d'étoCFés éclatantes, Je sceptre en main , la couronne en tête, et assis sur un trône d'où il domine une cour brillante. Aux côtés de ce dieu da l'utile se tiennent le vrai et le bon, qui ne sont plus que ses frères cadets, tandis qu'à la porte du palais le beau frappe comme un mendiant, et reçoit une chétive hospitalité dans les corridors et les cuisines de sa dédaigneuse majesté.
Telles sont les 4mt)ressions qu'a laissées en nous la lecture répétée de ce livre merveilleux, véritable lampe d'Aladin au moyen de laquelle une intelligence, même ordinaire, si elle est attentive, peut voir clair dans les ténèbres de son siècle. Wilhelm Meister contient, à la fois, un conseil de courage et la constatation d'un fait. Le conseil, c'est de ne pas nous laisser abattre et de marcher d'un cœur joyeux à la conquête do la terre promise ; -- la constatation du fait, c'est que l'industrie est définitivement la reine du monde. La domination de cette nouvelle puissance n'effraie pas Goethe : il croit fermement que cette domination sera partagée par les anciennes divinités adorées des hommes; mais à son insu ces anciennes divinités tombent au rang des divinités secondaires, et le dieu qui régit l'Olympe moderne, c'est l'utile !
Saps doute, Goethe exprimait plutôt une espérance qu'une conviction le jour oii, visitant je ne sais quelle manufacture de coton, il s'écriait qu'il n'avait jamais vu rien de plus poétique. Cette parole voulait dire évidemment qu'il apercevait dans ces machines l'instrument d'une société nouvelle, et.par conséquent de mœurs qui demanderaient leurs poètes. Ces machines étaient sans doute aussi, dans son esprit, un moyen d'ordre et d'harmonie capable de rapprocher les hommes que la croyance politique n'unit plus suffisamment et que la croyance religieuse n'unit plus du tout, d'établir entre eux des relations nouvelles, — en un mot d'atteindre ce but suprême des institutions et des religions, des lois et du langage
lui-même : rapprocher Thomme de Thomme. Cette force mécanique et inanimée lui apparaissait comme un nouvel Orphée élevant les tours de cités futures , fondant des aristocraties, établissant des hiérarchies, réglant les devoirs des hommes entre eux. Nous aussi, nous avons partagé longtemps la conviction de ce grand homme; nous avons cru longtemps que Tindustrie serait le nouveau principe qui communiquerait aux arts une vie nouvelle, qu'elle établirait entre les hommes de nouvelles relations, que l'obéissance et le respect, le devoir et la vertu trouveraient encore à s'exercer avec elle, que la beauté et la poésie sortiraient des machines à vapeur, et que nous pourrions être avec elle, comme par le passé, héroïques, chevaleresques et religieux. Maintenant nous sommes moins confiants, et le monde industriel nous apparaît parfois comme un squelette qui ne sera jamais recouvert de chair. Nous ne croyons plus autant à la poésie des chemins de fer, les machines à tisser ne nous paraissent propres qu'à produire des étoffes plus ou moins durables, et la télégraphie électrique nous semble trop destinée à propager un peu plus rapidement la bêtise humaine. L'utile restera l'utile, le monde qu'il a engendré n'est pas beau, et en dépit de son luxe absurde et insolent, nous ne croyons pas qu'il soit destiné à le devenir jamais.
Le XIX® siècle est Théritier naturel du xviii" ; sa tradition ne remonte pas plus haut. Le temps lui-même a perdu son aristocratie, et ses racines ne plongent plus comme autrefois dans les profondeurs des âges: le siècle est un parvenu comme nous toiis. Il ne subsiste du passé que ce que le XVIII® siècle a laissé debout, c'est-à-dire peu de chose, et les deux faits qui dominent aujourd'hui sont ceux que le XVIII® siècle a engendrés, c'est-à-dire la Révolution et l'Industrie. La société moderne a la prétention d'être fondée sur les principes de la Révolution, et en apparence cette prétention semble justifiée ; mais celui qui a vécu quelque temps au milieu d'elle s'aperçoit bien vite qu'elle est en réalité fondée sur l'industrie. Si son intelligence est trop bornée pour le lui faire comprendre, les besoins et les nécessités de la vie se chargent bientôt de lui démontrer que le monde n'est plus qu'une vaste maison de banque dont la loi et les prophètes se résument dans cet axiome
grossier d'un célèbre socialiste : Qu'est-ce que je te dois? Qu'est-ce que tu me dois? — C'est à l'industrie seule que se rapportent nos mœurs, nos habitudes, nos arts et même nos révolutions.
La révolution française a été surtout, malgré toutes sos promesses, un fait de négation et de démolition. Elle a eu deux buts : renverser l'ancien régime et en établir un nouveau. Elle a su atteindre le premier de ces deux buts: quant au second, il est resté à l'état de désir et d'espoir. Chacun en a vu l'accomplissement dans le système qui lui était propre ou dans le principe qui lui était cher. En réalité, il serait fort difficile de dire quel est l'idéal de la révolution française. Mais une chose certaine, c'est que si la Révolution n'a point fondé de régime nouveau, si cette bizarre personne abstraite, qui semble agir par voie d'expérimentation,,comme un être vivant, et faire progressivement son éducation, s'est bornée à des essais et à des expériences, elle a détruit en revanche si radicalement l'ancien régime, que, pour employer l'expression célèbre d'un des hommes politiques qui ont le mieux connu notre époque, elle n'a laissé debout que des individus.
Cela étant, comment ces individus épars, isolés, ne se rattachant plus les uns aux autres par aucun lien hiérarchique, vont-ils se gouverner? A qui auront-ils recours pour être protégés au milieu de cette transformation incessante du monde politique, et sur quoi fonderont-ils^ . leur avenir et celui de leur famille? A qui, en un mot, auront-ils recours pour n'être pas broyés par les expériences de la révolution? Deux moyens de salut se présentent alors, — un expédient et un fait.
L'expédient, c'est la puissance de l'état avec tous les formidables instruments dont il dispose, — centralisation administrative, force armée, — l'état qui, permanent au milieu de toutes les fluctuations politiques, remplit toujours et exactement les mêmes fonctions mécaniques sous la main d'un roi constitutionnel ou d'un chef militaire, d'un royaliste ou d'un républicain. — Le fait, c'est l'industrie. Née, à vrai dire, de l'analyse scientifique du xviii*^ siècle, l'industrie semble être arrivée à point nommé dans le monde pour donner une base aux sociétés qui allaient tout à l'heure n'en plus avoir. Les rêveurs et les politiques, les poètes et les philosophes ont passé à côté du fait; ils
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Tonl constaté sans compter beaucoup sur lui pour réparer les ruiDes, et ils ont continué à chercher et à rêver ; mais les grossières multitudes , qui ne^ se paient pas de spéculations métaphysiques, ont aperçu immédiatement tout ce qu^'il pouvait rendre ; elles ont laissé les assemblées délibérantes se disputer sur des syllogismes constitutionnel3, et se sont mises à filer du coton, à construire des chemins df> fer, à élever des forges, à extraire de la houille. Elles ont trouvé dans Tindustrie un but pour leur activité , ime sourcre de richesse, aussi Tont-elles acceptée avec transport. D'année en année, le fait a grandi, et en moins d'un demisiècle il a envahi la société tout entière, créé des classes jusqu'alors inconnues, engendré des fortunes qu'on rêvait naguère d'aller chercher dans l'Inde, et des misères qu'on n'avait jamais vues que dans les romans picaresques de TEspagne. L'industrie a imposé des lois à la toute-puissante révolution française, dont elle a changé la-direction, et qu'elle a détournée de son point de départ ; elle a fait sentir son despotisme à l'état, transformé toutes les idées en intérêts, et dit insolemment à tout ce qui vivait en dehors d'elle : « Le préseîit et l'avenir sont à moi, malgré tous vos efforts pour partager ma puissance ! » En vérité, les fondateurs de la société moderne, ce ne sont, comme on le dit, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Mirabeau ; ce sont Richard Arkwright et James Watt, Volta et Lavoisier.
L'industrie ayant tout envahi, il s'agit de savoir si ses usurpations sont légitimes ; en d'autres termes, il est utile de rechercher ce qu'elle peut faire de nous par ce qu'elle en a déjà fait. Doit-on continuer à lui abandonner l'empire de la terre, ou doit-on chercher à le lui disputer? Sa puissance doit-elle être partagée? A-t-elle besoin d'un frein et d'un contrôle, et ne serait-il pas juste de lui faire signer une charte^, de la forcer à accepter un gouvernement constitutionnel? — Essayons de répondre rapidement à ces diverses questions.
L*âme humaine n'est pas aussi étroite que semblent le supposer les modernes docteurs des intérêts matériels, et il est impossible d'admettre que désormais les sociétés ne doivent plus être régies que par les besoins et les appétits, n est également impossible de croire qu'un seul fait ou un seul principe suffise au gouvernement des sociétés. Un peuple qui en serait réduit à ne plus reconnaître qu'un
certain ordre d'idées, et chez lequel il ne se passerait plus qu'un certain ordre de faits, mourrait bientôt de langueur^t d'hébétement. Un principe trop prédominant engendre des résultats monstrueux et transforme la vérité elle-même en mensonge à force d'exagérer un seul côté des choses. Le cas est bien plus grave encore lorsque ce n'est plus un principe moral, mais un fait matériel qui est prédominant. Alors le monde est en proie à une démagogie morale, bien plus désastreuse que l'anarchie des rues ou des assemblées. Rien n'est plus estimé à sa juste valeur. Ce qui est absolu est traité comme une chose relative, ce qui est principal devient secondaire. La hiérarchie morale est bouleversée, et il arrive un moment où le fait est tellement multiplié, oîi son usurpation sur la société est si complète, qu'il est impossible de le détrôner, et que le seul remède contre lui est la mort. Quand les sociétés ont été assez imprudentes pour laisser se perdre l'équilibre moral entre les divers principes qui représentent la vérité, elles en sont durement punies. L'Espagne est morte pour avoir trop cru à la puissance d'un seul principe, qui était cependant le plus important et le plus élevé de tous, — à savoir l'autorité souveraine des représentants de l'ordre spirituel. Et qu'est-ce qui a manqué à l'Italie, riche de tant de dons incontestables? Rien, si ce n'est un peu de discipline, c'est-à-dire le moyen de maintenir un équilibre sévère entre toutes les forces de l'esprit. Si ces nations ont été punies pour avoir été ou trop eî^clusives ou trop étourdies dans leurs rapports avec l'ordre moral, que sera-ce donc si nous commettons la même faute dans nos rapports avec le monde de la matière, et si nous laissons perdre l'équilibre qui doit régner entre la civilisation matérielle et la civilisation morale !
La décadence romaine présente un exemple éternellement mémorable du châtiment qui attend les peuples envahis et garrolés dans les liens de la civilisation matérielle. L'industrie et le luxe régnaient aussi dans la Rome impériale, et, libres de tout frein, au lieu d'être des ins tniments de progrès, ils n'étaient que des instruments de ruine. Avec la puissance du patriciat s'était évanoui tout ce qui donne à la richesse sa véritable valeur. Au lieu de rehausser l'homme et de briller autour de lui comme signe d'indépendance et de dignité, elle ne fut plus qu'un
instrument de plaisir. Ainsi dégradée, comme elle Test toujours en passant du rang de serviteur et dliumble esclave au rang de maître et de dominateur, la richesse produisit ces vices, escorte naturelle de ce qui est servile et sans noblesse, — la lâcbeté, le mensonge, Tinsoleûce et la corruption. N'étant plus la servante de la vertu, elle devait être la reine du crime : elle le devint. Délivrée de toute contrainte' morale, elle se créa un monde à elle, — esclaves affranchis, courtisanes, bohémiens dorés et financiers imbéciles, — le monde de Tacite et de Suétone, les habitués du palais d'Agrippine et de Néron, les convives de Trimalcion. Cependant, au milieu de ces désordres, le vice, enfanté par cette absence de tout contrôle moral sur le monde matériel, conservait encore certaines élégances, certaines grandeurs, derniers et faibles reflets de la tradition aristocratique. Les grâces extérieures disparurent bientôt, et le monde de Martial remplaça celui de Pétrone. Alors la société romaine fut infestée de ces cohortes d'aventuriers subalternes que le poète nous présente tour à tour dans les rues de Rome, sous les portiques, dans les bains,' chez les courtisanes. Parasites, bouffons, .amants gagés des filles venues d'Espagne ou d'Afrique, captateurs de testaments, s'abattirent sur la société romaine comme les noires légions d'insectes sur les cadavres en putréfaction. Cependant la civilisation matérielle ne s'arrêtait pas un seul moment. L'art de travailler l'ivoire et Tor acquérait chaque jour plus de perfection ; chaque jour quelque ingénieuse machine utile aux besoins de l'homme était inventée, et chaque jour aussi ces progrès de l'art matériel enfantaient une corruption nouvelle. Rien ne put sauver Rome de la décadence, ni les souvenirs du passé, ni les avertissements de ses sages, ni l'exemple des grandes vertus, ni les services des grands talents politiques et militaires, et c'est là qu'est le côté le plus attristant de cette affreuse histoire. Elle enseigne l'inutilité sociale de la vertu et du talent dans les époques régies par de mauvais principes. Longtemps Rome eut des républicains capables de verser leur sang pour la vieille cause; elle eut jusqu'à la fin des empereurs grands politiques, depuis l'avare Vespasien jusqu'à l'apostat Julien. Elle ne cessa un seul jour d'avoir des sages. Depuis Germanicus jusqu'à Aétius, que de grands capitaines ne
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compta-t~elle pas encore î Tous ces talents, toutes ces vertus ne servirent à rien , et la Rome impériale est jifsqu'è nos jours le seul exemple d'un état social oU tous les dons de rintelligence et du caractère aient été inutiles. Fasse le ciel que l'Europe moderne ne soit pas le second!
Mais, dira-ton, quel rapport y a-t-il entre nous et la Rome impériale? Avons-nous donc ces vices gigantesques, et compte-t-on parmi nous ces personnages de Tacite et de Suétone, de Pétrone et de Martial? Non, sans doute, et cependant, candide lecteur, sonde ton époque, recueille tes souvenirs, ouvre les yeux et les oreilles, lis et regarde, et puis dis-moi si tu n*as pas connu et Narcisse et Pallas, et Trimalcion et bien d'autres! Ose, situ es honnête, dire que tu ne les as pas connus !
Mais, dira-t-on encore, nous avons pour contrebalancer cette civilisation matérielle, des principes moraux! — Oui, sans doute, seulement ces principes sont dans chacun de nous essentiellement individuels, et, ne servant en rien à nous rattacher les uns aux autres, ifs ne peuvent contre-balançer le pouvoir de l'industrie, qui est au contraire un terrain commun à la société tout entière. Il n'y a pas aujourd'hui un seul principe général, reconnu, accepté sans discussion, cru en un mot, qui puisse faire équilibre à ce fait général. Le monde moral est réellement à l'état otomistique. Nous sommes environ quinze millions de Français mâles et majeurs qui représentons environ quinze millions de principes. Nous ne comptons ni les femmes ni les enfants, qui ont bien aussi les leurs, ainsi que l'expérience a pu l'apprendre à chacun. Nous sommes catholiques ultramontams ou gallicans, catholiques révolutionnaires, luthériens, calvinistes, israélites> chrétiens libres et n'appartenant à aucune église, rationalistes modérés croyant à la possibilité d'un compromis avec la foi, et rationalistes entêtes repoussant tout compromis, déistes, voltairiens,athées,panthéistes, légitimistes de toutes nuances, constitutionnels, républicains et socialistes de toutes les dénominations. Ajoutez, pour compléter ce pandémonium intellectuel, que la même confusion qui règne dans la société règne au dedans de chacun de nous. Non-seulement il serait fort difficile de trouver deux contemporains dont les principes pussent s'accorder ensemble, mais il serait fort difficile aussi de rencontrer ua
individa qui soit en paix avec sa conscience, et soit par* venu à se mettre d'accord avec lui-môme. Ce n*est point un pareil désordre moral qui peut lutter avec avantage contre un fait aussi puissant que Tindustrie. J'aime à croire que tous^ces principes, tourbillonnant dans le vide comme les atomes de Démocrite, finiront par s'accrocber et par enfanter je ne sais quel principe général que tout le monde pourra adopter, et qui servira de lien moral entre les hommes. Pour le quart d'heure, bornons-nous à constater que Tindustrie est un fait universel, propre à la société tout entière, tandis que nos principes moraux sont essentiellement individuels, et ne peuvent établir par conséquent rééquilibre que nous demandons.
L'industrie , comme tous les faits , aurait donc besoin d'être gouvernée, et c'est le contraire qui a lieu ; c'est le phénomène qui régit l'homme. Cependant, en Tabsence d'un principe moral universeUemènt accepté, il semble que l'intelligence humaine aurait pu trouver des moyens de contrôler, de gouverner, d'organiser en un ^not cette puissance nouvelle , de lui assigner ses justes limites , de lui tracer ses droits. Rien de semblable n'est arrivé. Les représentants de la force morale, le clergé des diverses religions, les hommes d'état , les philosophes, ont vu un phénomène nouveau naître et grandir, et ils ne s'en sont point inquiétés : ils ont continué à gouverner selon les vieilles règles de la politique et à penser selon les vieilles méthodes. Machiavel et Richelieu ont continué a faire autorité dans les affaires de l'état. Pourtant les avertissements n'ont pas manqué. Dès le milieu du xviii® siècle , l'intelligence pénétrante de David Hume prévoyait les révolutions immenses que l'industrie allait provoquer dans le monde. « Il est absurde , disait-il , de supposer que toute la science poUtique se trouve dans Aristote ou Machiavel , car il peut arriver tel phénomène qui bouleverse les relations des citoyens entre eux^ et finisse par changer la nature même de l'Etat. Ainsi on ne sait pas encore quels résultats le commerce peut amener. Dans de telles circonstances , la science politique est elle-même obligée de se transformer et de trouver de nouveaux moyens de gouvernement. » Le plus mémorable de ces avertissements est celui qui fut donné sous la Restauration , à l'époque * où l'industrie tendait à devenir ce qu'elle est
devenue depuis , la seule loi de la société , par Henri Saint-Simon. Le critique Hoffmann fit un très-spirituel article à propos de ce ministère que Fexcentrique rêveur voulait composer de chimistes, de mécaniciens et de physiologistes , mais l'article de Hoffmann avait le défaut de tout ce qui est simplement spirituel , celui de voir le côté ridicule des choses sans en voir le côté durable. Le joionde politique et par suite la société tout entière pensèrent comme le critique , et les folies de Técole qui sortit de Saint-Simon semblèreiit donner raison à ces dédains. Certes Saint-Simon lui-même n'avait pas l'esprit parfaitement assis, mais quel malheur qu'il ne se soit pas trouvé un homme sage pour comprendre ce foui Si ses idées étaient absurdes, comme moyens de réforme sociale, eUes étaient au moins un symptôme , un avertissement, et pouvaient êtres acceptées comme telles. Une des erreurs qui ont fait commettre le plus de bévues dans le monde , c'est de supposer qu'un fou se trompe nécessairement, et que la sagesse se trouve naturel lenaent chez le sage. Il y a longtemps que le livre saint a déclaré que l'esprit soufflait où il voulait , et qu'il choisissait pour organe qui lui plaisait.
Tout a donc contribué à favoriser les empiétements de l'industrie : la nécessité d'un but nouveau pour l'activité humaine, la destruction radicale du passé par la révolution française, l'absence d'un principe moral. généralement accepté et faisant loi, l'incurie, l'insouciance ou la routine des hommes politiques. Grâce à toutes ces causes réunies , l'industrie a grandi à la manière des bananiers de l'Inde , et pris possession de tout le terrain qu'on lui abandonnait. Maintenant cette domination omnipotente est- elle un bien? est-elle un mal? Je connais l'objectioû qu'on peut m'adresser. Vous déplorez que l'industrie , qui n'est qu'un fait, soit la base de la société actuelle ; mais l'ancienne société n'avait-elle pas son origine dans un fait bien autrement brutal que l'industrie? N'était-elle pas sortie de la conquête , et toutes ses gloires, tous ses arts doivent-ils nous faire oublier cette origine injuste? Oui, l'ancienne société avait son origine dans la conquête^ mais ce fait brutal fut combattu et vaincu autant qu'il pouvait l'être par les principes moraux qui régnaient ' alors dans le monde. Au-dessus de lui, le christianisme
établit sa domination et restreignit les droits que les vainqueurs auraient pu s'arroger sur les populations. Il se chargea de surveiller les conséquences de la conquête et d'empêcher qu'elle no dégénérât en tyrannie. De la conquête elle-même sortit une aristocratie qui étendit sur les populations une protection barbare et grossière, mais préférable à l'absence de toute protection. Des obligations réciproques enchaînèrent le seigneur au vassal; l'obéissance donna au vassal certains droits, et le pouvoir imposa au seigneur certains devoirs. L'un et l'autre reconnaissaient un même principe moral, l'un et l'autre étaient unis parles liens de la religion. Au-dessus d'eux,la royauté exerçait sa surveillance, souvent combattue ou éludée , mais toujours active. Le moyen âge ne fut certainement pas un âge d'or; malgré ses mœurs brutales, ses violences, son ignorance , ses superstitions, il n'en présente pas moins une imago grossière sans doute, mais vraie et ressemblante, de ce que doit être une société. Aucun des éléments qui sont nécessaires à l'existence d'une société n'y manquait, et de siècle en siècle cette société se transforma et devint plus parfaite, jusqu'à ce qu'enfin elle subit la loi imposée à tout ce qui est de la terre. Nous avons le droit de nous vanter de notre humanité, de notre justice , de nos inventions , mais nous pouvons reconnaître sans honte que nous ne vivons pas dans un état social aussi complet que celui dans lequel vivaient nos pères , que nous ne sommes pas reliés les uns aux autres par des liens aussi forts , que si nous avons moins de violence , nous avons plus d'égoïsme , que nous sommes plus isolés les uns des autres qu'ils ne l'étaient, et que la prétendue fusion des classes a bien pu produire le rapprochement des espèces , mais qu'en revanche elle a créé l'isolement des individus. Nous parlons beaucoup trop de notre civilisation et de notre progrès social. Ce sont les détails qui sont plus parfaits qu'autrefois : quant à la société, elle manque é*ensemble. Ainsi nous avons une police mieux faite qu'autrefois, l'administrtion fonctionne mieux, l'armée est mieux organisée; mais les relations de l'homme avec l'homme , qui sont la grande affaire des sociétés, sont-elles meilleures?. Non certes, car elles n'existent pas.
L'industrie est-elle capable de créer ces relations T 11
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faut Tespérer puisqu'elle est après tout Tunique chose vivante et qui semble n'être pas frappée de stérilité. Jusqu'à présent elle n'y a pas réussi. Elle a élevé des manufactures et des usines, mais elle a'en a pas rapprocEéles habitants; au contraire, elle n'a fait que les séparer davantage ^et semer entre eux la discorde et la haine. C'est Ik un phénomène effrayant , et qu'on ne doit pas se lasser de fair,e apercevoir. Le travail de l'industrie rassemble dans un n^me lieu des multitudes innombrables sous le commandement supérieur d'un chef. Ces multitudes sont à la foislibr^ et dépendantes, c'est-à-dire placées dans la situation la plus fausse oh l'homme puisse tomber. Elles ont uu maître et n'en ont pas. Aucune relation morale n'unit en -réalité le chef de la manufacture à ses ouvriers. Il n'exerce et n'a le droit d'exercer sur eux aucune surveillance. Il ne leur den^ande d'autre obéissance qu'une obéissance mécanique. Maîtres et serviteurs se voient rarement, ne se fréquentent guère, ne se rencontrent pas aux mêmes lieux, et, bien que réunis dans un même espace, ils vivent à peu près isolés. Ont-ils le même Dieu? croient-ils aux mômes principes? De cette question jamais les uns ni les autres ne se sont souciés. La seule relation qu'ils aient entre eux est celle de l'argent. Tous les samedis, le payement du salaire établit entre eux un rapport momentané , et encore la plupart du temps la caisse du maître remplace-t-elle sa personne. Ainsi isolés , ils vivent dans le mépris et dans la haine. Supposez un instant que l'industrie moderne eût existé dans ce moyen âge trop vanté et trop calomnié, les rapports du maître et de l'ouvrier eussent été fort différents. Il y aurait eu un chapelain de la manufacture comme il y avait un chapelain du diâteau. Maîtres et serviteurs se seraientagenomllés au pied des mêmes autels , auraient écouté les paroles, également applicables aux uns et aux autres, des ministres de Dieu, auraient eu les mêmes croyances. Sous cette influence morale , une hiérarchie du travail (cette chose si désirable) se fût organisée , des droits et des devoirs mutuels seraient nés. En retour de l'obéissance et du travail de son serviteur, le maître aurait étendu sur lui sa protection. Si l'industrie doit réellement établir des relations nouvelles entre les hommes , ce n'est -«ncore que par cette méthode qu'elle y parviendra ; mais
DE LA TOUTE-PUISSAîteE DE L'INDUSTRIE l«7
rem{^oi de cette méthode exige une croyance , et voilà que nous retombons dans cette éternelle et embarrassante question : — où trouver un principe moral qui puisse éti'e le credo du plus grand nombre?
Cependant un grand pas serait fait, si les manufacturiers , c^s rois de la société moderne, voulaient bien être moins modestes et prendre plus d'orgueil, s'ils voulaient bien ne pas se persuader qu'ils ne sont que des entrepreneurs d'affaires, et se représenter exactement le rWe historique qu'ils remplissent dans le monde; Les grands iudustriels sont des personnages beaucoup plus importants qu'ils ne le croient : ils sont les barons féodaux de notre époque. Nous cherchions tout à l'heure un principe moral capable de diriger, de gouverner, de moraliser l'induslrie , et nous ne le trouvions pas : il en est un pourtant , c'est le travail. Tout homme est soumis à l'obligation du travail , et personne n'a le droit de s'y soustraire. C'est donc un devoir pour chacun de nous d'accomplir cette obligation. Gomme tous les devoirs possibles, le travail doit entraîner certains droits, s'accomplir dans certaines conditions , et par son accomplissement créer «ne responsabilité nouvelle et de nouveaux moyens d'action. L'idée du travail est en ce moment la seule qui puisse réunir les hommes , et , chose singulière , cette idée n'est jamais sortie des domaines de l'abstraction , elle n'a pas encore pris dans les faits la place qui lui est due. On n'a vu dans le travail qu'un moyen et non pas un principe , une manière de faire fortune et non pas l'acwmplissement d'un devoir. Le travail , cette idée essen-. tiellement, sociale , n'a été qu'une affaiVe d'égoïsme et d'ambition , tandis qu'elle est au contraire un principe de dévouement et de bienfaisance. Cette idée du travail aurait besoin d'être dégagée de la confusion dans laquelle elle est ensevelie, et montrée sous son véritable jour. Lorsqu'on acceptera le travail comme un principe et comme un but et qu'on ne verra plus dans l'industrie qu'un moyen de réaliser ce principe et d'atteindre ce but, alors les choses changeront de face : l'industrie aura pris une âme , elle cessera d'être cette manufdctwre de jouissances qu'elle est aujourd'hui. Elle perdra son aspect dur, égoïste, impi- %able , et , soumise à l'action d'une ïâéQ morale et huitaine, elle deviendra morale et humaine. Les industriels
cesseront de se regarder comme des entrepreneurs, et deviendront ce qu'ils sont déjà sans le vouloir et sans le savoir, les représentants de leur époque. Cette puissance anonyme, sans responsabilité, de Tindustrie actuelle dispiaraîtra. Jusque-là, Tindustrie, il faut y compter, sera parfaitement incapable d'établir des mœurs nouvelles , et se bornera à créer ce qui est propre aux machines, des étoffes , du fer travaillé , des matières premières préparées ; mais les droits et les devoirs qu'elle doit engendrer ne naîtront que lorsque Fidée du travail sera devenue un fait, 6t plus qu'un fait, une croyance, un credo , une foi.
L'industrie, avons-nous dit, aurait besoin d'être moralisée et limitée : moralisée, nous venons de voir comment elle pourrait l'être ; elle le serait, si ses représentants avaient la conviction qu'ils représentent une idée morale, celle du travail, et non plus seulement des intérêts matériels. Tant que cette conviction n'existera pas, l'industrie sera brutale, sinon dangereuse. La raison, en effet, répugne à penser que ce phénomène n'existe que pour la satisfaction des intérêts privés. De là les réclamations, les colères, les luttes à main armée dont nous avons été témoins. Celte peste qui à parcouru le monde il y a quelques années et qui la parcourt encore sourdement, qui a fait explosion en 1848 et qu'on affecte d'oublier aujourd'hui, cette peste morale qu'on nommait le socialisme n'avait pas d'autres causes que celles que nous venons d'indiquer. L'industrie était apparue aux yeux des multitudes comme un fait qui servait un petit nombre de privilégiés au détriment du plus grand nombre, comme un fait qui n'avait d'autre raison d'être que l'acquisition de la richesse pour quelques-uns. Faisons donc, pendant qu'il en est temps, tous nos efforts pour empêcher d'aussi funestes événements de se renouveler.
Limiter la puissance de l'industrie est une tâche à la fois plus difficile et moins difficile que de la moraliser. Les événements se sont chargés déjà de démontrer le danger qu'il y avait à laisser prendre à un seul fait une trop grande extension. Il y a deux ans à peine, on pouvait croire que l'industrie était la loi unique des sociétés, et qu'il n'y avëit place à côté d^elle pour aucun autre fait , mais la vie à des manifestations multiples, elle ne se laisse pas étouffer ainsi. Les instincts de l'homme sont divers, ils de-*
mandent tous leurs satisfactions, et la société ne peut vivre en vertu d'un seul principe. On avait déclaré au nom de l'industrie que la paix devait désormais être éternelle , et on avait oublié que la guerre est aussi nécessaire que la paix au maintien de la société. Parce que le principe du free trade était proclamé de toutes parts, on commençait à perdre l'idée de nationalité. et de patrie,, et Ton oubliait que ridée de patrie est pour le moins aussi importante que le commerce. Une sorte de cosmopolitisme vague , né de cette préoccupation exclusive des intérêts matériels, absorbait à peu près toutes les âmes. La pensée que nous pouvions avoir à défendre quelque cbose de plus sacré que des balles de coton et des tissus de soie n'entrait dans l'esprit que d'un petit nombre. Cependant la guerre est venue, et la première question que tout le monde s'est posée a été celle-ci : — l'industrie permettra-t-elle que nous fassions la guerre ? Puis les craintes serviles sont venues demander à leur tour' s'il valait la peine de sacrifier leâ intérêts et les profits du commerce pour préserver la Turquie et arrêter l'ambition russe. Toutes les tentatives de conciliation ont été faites précisément en vue de favoriser ces intérêts ; la guerre n'en a pas moins éclaté. Certes la lutte était légitime et nécessaire, ne fût-ce que pour permettre aux* machines anglaises et françaises de travailler dans l'avenir sous d'autres propriétaires qu'un fabricant moscovite assisté de contre-maîtres cosaques. Et pourtant supposez que la situation des trente dernières années eût continué quelque temps encore, que la crainte^ la pusillanimité, l'amour du repos et des jouissances matérielles, que toutes ces passions sans courage que la guerre a effarouchées eussent pris encore plus de force : que serait-il arrivé ? Il est très-permis de supposer que .l'Europe eût fléchi le genou et demandé grâce pour ses richesses. La guerre est venue très à propos pour faire cesser cette situation , qui , continuée plus longtemps , fût devenue désastreuse, pour démontrer que les sociétés vivent d'autre chose que d'intérêts matériels , que la richesse n'est qu'une des forces de la civilisation , et n'est pas la plus importante. La guerre aura pour résultat de restreindre la puissance que l'industrie avait usurpée , de limiter la place qu'elle occupait dans la société et de lui . assigner de plus justes bornes. Dieu et le tsar en soient
loués I Le puissant empereur de toutes les Russies ne se doute peut-ÔU*e pas de romvre qu'il accomplit. Il a bien raison de se déclarer le représentant 4e la Providence (4). . .
Toutefois la puissance de l'industrie ne doit pas seulement être limitée , elle doit encore être partagée. Les idées morales doivent reconquérir tout le terrain qu'elles ont perdu depuis trente ans. Cette honteuse idolâtrie de ia matière devra se modérer et se transformer en une» juste estime. Si l'on me demande quelles idées morales peuvent encore entrer en partage de domination avec l'industrie , je répondrai que dans l'étal oU nous sommes plongés , le dévouement à telle ou telle idée nous semblera toujours un grand bienfait, que l'important est d'en aimer une et d'en avoir une pour drapeau , et que le choix entre elles est d'un intérêt secondaire. Oui , nous en sommes arrivés à ce point que }e dévouement à n'importe quelle idée morale serait un inestimable hienfait.
Il serait bien temps que l'homme eût d'autres préoccupations que des préoccupations matérielles. Nous avons atteint à la limite extrême que cette fièvre des intérêts ne peut dépasser sans danger pour la vie morale. Rien n'est encore perdu , rien n'est irréparable ; mais un accès de plus, et la santé de nos âmes sera fort compromise^ Les choses de l'esprit, objet pour les dernières générations d'un culte tout mondain qui les avait dégradées en les faisant servir à la satisfaction de l'ambition et surtout de la vanité, ont été durement punies de cette idolâtrie de nos devanciers. Avilies, méprisées, conspuées, il n'est aucune grossière jouissance qu'on ne leur préfère et aucun misérable intérêt qu'on ne fasse passer avant elles. Elles ne sont plus capables d'inspirer le moindre dévoue-: ment. Personne ne consentirait à rester pauvre pour elles, à sacrifier pour eUes la fortune, le bonheur, la vie môme, comme le faisaient jadis joyeusement tant d'hommes, dont tous n'étaient point illustres et dont beaucoup sont restés obscurs et ignorés. Je ne doute pas que s'il y avait parmi nous une grande âme, elle ne consentît encore, malgré
(j) Hélas la çiierre a fini prématorément et la funeste tendance a repris son cours iuvincible.
son temps, à fouler aux pieds tous les intérêts mondains ; mais ce qui est malheureusement trop probable, elle ne trouverait plus parmi nous comme autrefois des défenseurs prêts à prendre sa cause en main et des disciples prêts à partager sa mauvaise fortune. Nous manquons de grands hommes, cela est vrai , et peut-être cela est-il un bonheur : au moins nous n*avons pas Toccasion de montrer jusqu'à quel point nous sommes devenus tièdes et sceptiques. Si nous avions des grands hommes, peutêtre seraient-ils non-seulement combattus, mais, ce qui est plus terrible, abandonnés; nous les laisserions se morfondre dans Tisolement. Les forces d'énergie qui seraient en eux ne trouveraient pas leur emploi , el ils sortiraient de ce monde sans avoir trouvé l'occasion de laisser trace de leur passage sur la terre. Autrefois ces âmes dévouées qui étaient capables de mourir, s*il le fallait, pour une grande idée et pour son représentant, se nommaient légion ; la noblesse d'âme n'était pas une exception, elle était le partage de milliers d'hommes. On dit cependant que, grâce au progrès des lumières et de la richesse, le niveau de la moralité s'est élevé; j'en doute. Nous sommes mieux nourris, mieux vêtus, c'est possible, et partant nous avons une plus respectable apparence ; mais l'âme s'est-elle fortifiée ?
Si nous passons des grandes choses aux petites, et des grandes maladies morales aux détails de mœurs, nous verrons que ces prétendus progrès eux-mêmes sont loin d'être des bienfaits. L'industrie a créé des étoffes à trèsbon marché, cela est certain ; elle a permis ainsi à tous les hommes de porter à peu près les mêmes habits, et de présenter à peu près 1^ même plate, uniforme et ennuyeuse surface. En revanche la vanité a pris des proportions colossales. Les économistes ont grand tort, dans leurs appréciations de notre étal social , de ne pas tenir compte des différents résultats moraux qu'engendrent telles ou telles inventions matérielles. Ainsi pourquoi la vanité, par exemple, ne figure-t-elle jamais comme ombre au tableau qu'ils nous présentent de la société actuelle? L'industrie, nous disent-ils, répand le bien-être dans toutes les classes de la population ; oui , mais, si par suite elle répand aussi la vanité, qu'arrivera-t-il I Le hienfait ne sera qu'apparent; par conséquent, à prendre les choses
au mieux , les avantages compenseront les déisavantages, et la société restera, comme devant, dans le plus parfait statu quo. U n'est pas possible toutefois de s'arrêter à ce demi-optimismç. Un vice général a chez une nation des conséquences qui influent sur son bien-être d'une manière bien plus puissante que les inventions de l'industrie et les raisonnements des économistes On ne remarque pas Taction qu'exercent sur l'bomme deux faits moraux très-considérables : d'abord l'instinct d'imitation, et puis la logique singulière qui nous conduit à notre insu de l'apparence à la réalité. Si je suis vêtu comme mon semblable, pourquoi ne vivrais-je pas comme lui? Pauvre, l'industrie parvient à me donner à bon marché certains objets qui jadis n'étaient accessibles qu'au riche : vêtements, meubles, objets de luxe même. Elle me donne l'apparence de l'aisance : fatal présent! que ne m'en donnait-elle aussi bien la réalité? Ces facilités qu'elle m'offre éveillent en moi des goûts que je n'avais pas» elles développent ces deux vices honteux, — l'envie et la vanité. Mais l'envie est pour le cœur un triste aliment. Pour se contenter d'envier, il faut vivre dans une condition bien basse, bien désespérée. La vanité a plus de ressources : elle sait tout transformer; elle apprend à celui qui vit d'un modeste salaire à se donner 1 apparence de l'aisance, à celui qui vit dans l'aisance à se donner l'ap-
{)arence du luxe, et, n'épargnant pas même le riche, elle es pousse à s'entourer du luxe des rois. Ainsi, parcourant tous les degrés de l'échelle sociale, elle crée de merveilleux trompe-l'œil, bâtit des fortunes sur des hypothèses, établit la vie sur des apparences, enfante des existences chimériq[ues. QueUe est la fortune réelle de tel personnage qui éclabousse Paris de ses équipages ? On la suppose ; on ne la connaît pas. Quelle est la condition réelle de ce jeune homme élégant, et comment fait-il face à ses dépenses? Et, — problême plus intéressant, — comment cet honnête boutiquier, dont les recettes peuvent être exactement évaluées, trouve -t-il le moyen de mener même le modeste train de vie qu'il mène ? C'est un mystère, mais le diable le connaît certainement.
Ainsi ce prétendu bien-être n'est <][u'un leurre et un mirage. La misère pèse dans notre société sur des classes beaucoup moins nombreuses qu'autrefois ; mais en re-
vanche la gêne s*est étoDdue à toutes les classes. La société moderne tout entière vit au jour le jour, et dans une condition singulièrement précaire ; elle ne se soutient qu*à force d'inventions de tout genre, de crédits, de subtilités ; elle amortit ses comptes, mais elle ne les éteint jamais. La vie est plus difficile dans cette société que dans aucune autre, car, en vertu de préjugés nouveaux et plus odieux que ne le furent les anciennes superstitions, la pauvreté y est généralement regardée comme une condition honteuse. Chacun s'efforce donc d'être riche ou de le paraître ; le crédit, la confiance, Thonneur même sont à ce prix. On voit alors comment les expédients les moins avouables sont nécessaires, comment le mensonge social et le charlatanisme ont pu prendre Têxtension qu'ils ont aujourd'hui. Ces délits s'implantent sur ce sol moral labouré par la vanité ; le dédain de la médiocrité et la soif des jouissances deviennent sa moisson naturelle. Le châtiment inévitable arrive ; on -voudrait détruire ces abus , et on ne le peut plus: ils sont devenus une des conditions d'existence de la société.
Voilà donc quelques-uns des résultats que nous devons à l'idolâtrie de la matière travaillée. Partout la vanité, et par suite partout la gêne , un goût égal des jouissances chez tous les individus^, et par suite la nécessité des expédients propres à satisfaire ces goûts.
La grande innovation de l'industrie sous le rapport de rart,c'estleluxe moderne, qui arrache des cris d'admiration à tousles badauds,etqui est bien une des inventions les plus pitoyables qu'on puisse imaginer. Ce luxe n'a rien d'humain : il ne sert pas à entourer l'homme et à lui servir de cadre , il a perdu tout caractère noble. Nos demeures modernes n'ont aucune grande apparence, etne révèlent aucun goût, ni aucun art. Toute leur richesse consiste dans leur ameublement et leur décoration intérieure. Là l'homme vit enfoui au milieu d'un entassement de draperies, de rideaux, de tapis et de lustres, sous lesquels il disparaît. L'or reluit sur toutes les murailles, et les étoffes précieuses servent aux plus vulgaires usages, n y a là une profusion de richesses , une prodigalité insolente qui enlèvent à notre luxe tout caractère de beauté. Ce luxe , qui manque de grandeur sévère et de noblesse» nous a toujours paru marqué d'une empreinte repoussante
et vulgaire, ces meubles ont Je né sais quel cachet impur, ces dorures sentent la promiscuité, ces draperies rappellent le théâtre, toutes ces richesses bien réelles miroitent comme du clinquant. On se demande involontairement quel est Thôte de tel logis qui semble ne convenir qu*<à une courtisane ou à quelque sensuel nabab de TOrient , et Ton est souvent fort surpris d'apprendre que cet hôte est un honnête bourgeois, riche et rangé, d'une vie honorable et même assez simple^ qui a eu la singulière idée de se former un intérieur qu'on pourrait prendre pour le foyer d'un théâtre et les appartements d'une fille entretenue. Ce luxe d'un goût équivoque et d'un raffinement grossier est cependant tout ce que l'industrie a produit de plus remarquable sous le rapport artistique. On a dit bien souvent que l'industrie tuait l'art , il serait plus juste de dire qu'elle l'avilit. De plus en plus elle le réduit à la décoration et à l'ornementation. Les meubles, les bronzes, les statuettes, les étoffes , voilà nos arts plas^ tiques, notre sculpture et notre peinture. S'il est vrai que les arts reflètent exactement la vie* de la société, nous pouv(ms prendre de nous-mêmes une asseziriste opinion. Avoir pour Raphaëls des décorateurs de corniches, pour Michel-Anges des dessinateurs sur étoffes, et pour régulateurs suprêmes du goût des tapissiers, quelle destinée I Il est juste de dire aussi que l'industrie a fait faire aux arts de nouveaux progrès, qui consistent à remplacer le génie de l'homme par l'action d'une force physique : le daguerréotype nous dispense d'avoir des Titiens, la photographie d'avoir des Marc-Antoines. Les partisans effrénés du progrès moderne se pâment d'admiration devant les ojuvres de ce peintre merveilleux, le soleil. Plus de réserve siérait mieux. Ces inventions nous inspirent un enthousiasme très-modéré, comme tout ce qui est mécanique et n'a rien de moral et d'humain. •
Voilà quelques-uns des vices que l'industrie non rtglée a produits dans le présent; quel avenir nous réserve-telle ? Hélas 1 à observer certains signes, cet avenir est peut-être plus triste que le passé. Les générations qui nous ont précédés avaient encore quelques-unes des qualités qui font pardonner bien des erreurs et dés vices ; mais les générations qui grandissent chaque jour et celles même qui entrent à peine dans la vie nous promettent de racheter
amplement la mollesse et la lâcheté de leurs pères, qui iD*ojQtt pas eu le courage d*être hardiment dépourvus de loul sentin^ent moral et de toute sollicitude pour des intérêts (}ui ne sont pas ceux de la matière. Ces enfants font frémir. Ne cherchez en eux rien de jeune, aucune de ces illusions élevées, aucune de ces insouciances charmantes qui caractérisent la jeunesse. L'âge de la chevalerie, qui était passé depuis longtemps, ressuscitait en quelque sorte chaque année avec Téclosion des générations qui entraient dans la vie ; mais aujourd'hui les réalités prosaïques ont remplacé pour le jeune homme toutes les illusions dont il se nourrissait autrefois. Ardents, rapaces, impitoyables comme des usuriers bronzés par le métier, sans tendresse comme de vieux soldats qui ont vu trop de douleurs et de massacres pour être aisément émus, ils mettent dans la poursuite de la richesse la môme âpreté qu'ils mettaient jadis dans la poursuite du plaisir. Ils n'ont pas de passions, pas d'amour ; leur cœur est vide, et leur sang même est froid. Tremblez lorsque vous serrez leur main, car ils sont redoutables comme s'ils avaient beaucoup vécu. Il semble que leurs pères leur aient légué avec leur sang toutes les expériences, toutes les désillusions, tous les scepticismes accumulés de cinq ou six générations. Ils n'ont foi qu'en une seule chose, l'argent ; ils n'ont d autre dieu que la richesse et ne reconnaissent pas d'autre puissance. Souples, adroits^ rusés, ils déploient, afin de faire fortune, de faire leur chemin, une activité, une énergie, une assiduité, comme jamais moine n'en mit à repousser les pièges du démon et à déraciner de son cœur les instincts du vieil homme. Rien ne les trouble, rien ne les détourne de leur but ; ce au'ils ne comprennent pas, ils l'abandonnent : la curiosité ne figure pas au long catalogue de leurs défauts. Ils voient passer sans s'émouvoir les révolutions et les événements politiques : cela ne les regarde pas. Ils n'ont pas les vices de leurs qudités et ils liront pas les qualités de leurs vices ; ils savent s'abstenir, et ils n'aiment pas l'abstinence ; ils sont actifs, et ils n'aiment pas le travail ; dissolus, et ils n'ont pas le sens du plaisir. Tel est le portrait malheureusement trèsfidèle, nullement exagéré, des générations qui s'^èvent. Elles nous promettent une société faite à leur image, et dans laquelle elles seules pourront vivre, une société
dure, impitoyable, égoïste, oîi il n*y aura plus vestige de dévouement, et où pourra se réaliser à la lettre Taxiôme de Thomas Hobbes, que la guerre est I*état de nature et que Thomme est naturellement l'ennemi de Thomme. Ces nouvelles générations qui comptent sans doute, malgré tout, bien des nobles cœurs, — il faut l'espérer pour le salut dû monde, — sont le dernier et le plus remarquable produit de l'industrie. L'industrie fait la société à son image, elle fabrique des âmes cruelles commç ses machines et des cœurs secs comme ses produits.
Nous n'avons pas l'intention d'en médire, mais c'est précisément parce que nous savons le rôle important aue l'industrie est. appelée à jouer dans la société moderne que nous voudrions la voir soumise à une influence morale. Lé sort des classes movennes est en grande partie attaché à ses destinées. Si l'industrie, revenant de ses erreurs, entre dans des voies meilleures, le triomphe des classes moyennes est assuré ; si elle fait fausse route, les classes moyennes, et par conséquent la société tout entière , sombreront et périront , car l'industrie n'est un grand fait que parce qu'elle est un des moyens de réalisation de Tune des idées principales delà Révolution française. Quels senties vrais principes de la Révolution? Est-ce la devise: liberté, égalité, fraternité? Non, cette formule trop métaphysique implique plutôt des désira et des tendances lointaines. Cette formule renferme les vœux de la Révolution plutôt que ses principes. Si l'on dégage l'œuvre de la Révolution de ses désirs chimériques, de ses rêves, de ses réminiscences antiques, de ses théories ma lérih listes, on trouve qu'elle se réduit à deux points principaux : à savoir la substitution de l'idée du travail à l'idée du privilège, et la substitution de l'iclée de fonction à l'idée' de naissance. Les titres nobiliaires n'entraîneront plus le commandement, et ne donneront plus à l'homme de droits sur l'homme. Le privilège ne donnera plus à l'homme de droits sur le sol ou la richesse générale. Le commandement ne sera plus qu'une fonction comme l'obéissance, et la richesse ne sera plus que le résultat du travail. Une hiérarchie nouvelle , — dans laquelle, du premier au dernier degré de l'échelle, chacun n'exercera plus que des fonctions qui lui seront déléguées, au nom de l'universalité des citoyens, par la
personne abstraite de Fétat^ — étendra son réseau sur toute la société. Tel était le plan idéal de la Révolution française et le véritable sens de ses réformes. Qui ne voit i\ue la réalisation de ce plan demande des vertus hors ligne, \m travail acharné sans eàpoir de grande récompense, puisque dans cette nouvelle hiérarchie le travail ne confère qu'un grade personnel et non pas un titre, — tiD grand dévouement à la société, une singulière modestie, car des fonctions qui n'entraînent aucun rang supérieur ne sont pas faites pour tenter? La gloire, la vanité, l'orgueil, ne pouvaient trouver leur compte à un tel plan. Ce que la société demandait primitivement à sea^ gouvernants était au contraire un héroïsme obscur, une intégrité toute bourgeoise, une assiduité de commis, un bon sens d'homme d'affaires. Pour réaliser ce plan d'une société fondée sur l'idée du travail et l'idée de fonction, deux moyens se présentaient : l'administration et l'industrie. Soumise au conti:ôle immédiat de l'Etat, l'administration est restée plus ou moins fidèle au programme de la Révolution ; mais l'industrie, qui échappe à ce contrôle, a perdu bientôt de vue l'idée qu'elle devait réaliser : l'idée morale du travail n*a pas été son principe et son but, elle n'a eu en vue que la spéculation et la richessse, la jouissance et le luje.
Que les classes moyennes y songent cependant : l'idéal de la société qu'elles ont fondée, beaucoup plus moral en principe que celui de la vieille société, leur impose bien plus de vertus et une bien plus grande responsabilité. En vérité, cet idéal exige tant de dévouement que, s'il était réalisé, la fortune devrait être considérée comme un dépôt dont chacun est responsable, et comme un budget particulier dont chacun doit compte à la société tout entièrç. Cette manière d'envisager la question n'est sans doute pas favorable aux instincts rapaces, au désir effréné de la richesse qui nous tourmente, mais elle est conforme aux principes de la Révolution, et si on ne l'admet pas, il est impossible de se recommander de ces principes. Nous devons tous nous considérer comme des fonctionnaires sur lesquels la société entière a des droits, quelque état que nous exercions , soit que nous relevions de l'Etat, ou que nous exercions une profession libre. Le travail, et non la richesse, est donc notre but principal et ce que la
société altend de dous tous, ce sont des services rendus et non pas des désirs personnels satisfaits. L'industrie n*est qu'un des moyens de réaliser cet idéal social, et elle ne
g But être autre chose sans être un instrument d'anarchie. Ile doit donc être plus modeste qu'elle ne Test e^se faire servante au lieu de se croire reine. Quant à devenir le but suprême de l'homme sur la terre, jamais : le but de l'humanité n'est pas la richesse, mais la réalisation tem-
[)orelle des idées morales que nous portons en nous, car e rovaume de l'idéal et de la religion doit être de ce monde et doit s'y fonder dans la suite des siècles, ou sinon l'histoire est une ^able qui n'a pas de sens, et j'accorderai alors bien volontiers oue le luxe et La richesse sont le but de la société. Touteiois, jusqu'à ce que cette proposition soit prouvée, nous persistons à demander que la puissance de l'industrie soit limitée, qu'elle soit considérée comme un moyen et non comme un but, que ses représentants prennent la conviction qu'ils sont les représentants d'une idée morale et non d'un fait matériel, et que l'esprit public exerce sur cette puissance un contrôle assez énergique pour l'empêcher de prendre une expansion fatale. Les classes moyennes, dont elle est un des moyen d'action, ne sauveront la société moderne qu'à ces conditions, car l'humanité ne veut pas mourir et ne consentirait pas, en faveur de l'industrie et de ses machines, à tomber dans la décrépitude et l'esclavage moral. L'esprit qui mène le monde n'a point de ces lâchetés et sait refouler dans leurs limites«les faits qui prennent une expansion trop monstrueuse, ou qui acquièrent une influence jtrop fatale.
DE
Jamais l'individualité humaine n*a été aussi faible qu'aujourd'hui, et jamais elle n'a été entourée de plus de périls. Les unsja redoutent comme une puissance envahissante, intraitabje et contraire à la démocratie ; les autres la condamnent en la rendant responsable des excès de la licence. La société s'en effarouche comme de l'imprévu et du hasard ; le peuple innombrable de la bureaucratie moderne^ habitué à la monotone régularité de ses mécanismes, rit d'elle comme d'une puissance excentrique, aventureuse, incompatible avec le gouvernement des hommes.
Qu'est-ce cependant que cette puissance tant redoutée, et qu'on refoule autant qu'on le peut? C'est la civilisation elle-même. L'individu n'est pas une des puissances sociales, il est l'unique. Puisqu'il est incriminé de toutes parts, puisqu'on semble préférer à son action libre l'action d'agents mécaniques, et qu'on cherche à lui faire une mauvaise renommée, je suis tenté de décrire pour ainsi dire sa constitution morale et de retracer quelques-unes des péripéties de son histoire. On ne trouve pas à la société d'autre'cause, à la civilisation d'autre fin que l'indi-
vidu. On possède ainsi un critérium infaillible pour juger du degré d'excellence des gouvernements : ils sont plus ou moins bons^ selon qu'ils se rapprochent ou s'éloignent de l'individu, et surtout selon qu'ils facilitent ou entravent son développement. Tout gouvernement fondé en dehors de l'individu est donc contraire à la civilisation. Plusieurs fois cette expérience a été tentée par suite de circonstances oU la liberté semblait offrir les plus grands dangers, et toujours cette tentative a eu le même résultat, à savoir l'immoralité et la décadence. Deux de ces tentatives surtout sont mémorables : dans la première, l'âme humaine a failli périr; la seconde, qui dure depuis trois siècles, après avoir maintes fois fait dévier la société, n'a pu encore réussir qu'à moitié, et ce qui prouve bien que cette tentative est condamnée par la force des choses, c'est que, dans cette longue bataille de trois siècles, partout oîi l'individu a triomphé, la vie s'est développée sans obstacle ; partout oh il a échoué, elle s'est éteinte, si bien que l'apologie de l'individualité humaine est contenue dans l'histoire des efforts tentés contre elle. C'est cette excellence de l'individualité et cette absolue certitude du danger que courent les nations, quand elles la laissent perdre ou diminuer, que je voudrais mettre en lumière comme une leçon encore utile au temps présent.
Ce qu'on nomme individualité est le signe le plus élevé de la civilisation; c'est le véritable triomphe de l'homme sur la fatalité, car trois choses, essentiellement contraires à la fatalité, la constituent : le caractère, point de résistance oh viennent se briser les accidents extérieurs ; la liberté, mouvement volontaire de l'esprit et arme d'action; l'originalité, qui différencie l'âme d'une autre âme, la sépare pour ainsi dire du genre auquel elle appartient et la marque d'un signe reconnaissable. Quand ces trois attributs, caractère, indépendance, originalité, apparaissent chez un homme, une individualité est constituée. L'homme cesse alors d'être un phénomène obscur, né d'une loi générale, se rattachant dans tous ses actes à une loi générale ; il est un être qui porte en lui-môme sa loi, ou qui,
DANS U SOCIÉTÉ MODERNE Ul
pour mieux dire, la gouverne, en la faisant personnelle (fimpersonnelle qu'elle était, et morale de matérielle. Lorsque Thorome s'élève à la dignité d'individu, il atteint le dernier terme de sa destinée terrestre et sociale. Enfin c'est par l'individualité que l'homme cesse d'être un animal et d'appartenir à un genre, à une tribu d'animaux; après cela, il ne lui reste plus qu'à être une âme.
L'individu est le commencement et la fin, ]a cause et le but de la civilisation : c'estlà une vérité qu'il ne faut pas se lasser de proclamer bien haut, car nous courons risque de l'oublier, et sous prétexte d'égalité, de bonheur des masses, nous faisons verser la société dans une ornière de barbarie, à la grande joie des despotes et aux applaudissements de ces foules, troupeau muet auquel n'a été encore donné ni la parole, ni l'indépendance, ni aucun des attributs de l'individu.
L'individu est le commencement et la cause de la civilisation ; cette assertion n'a pas besoin d'être prouvée, car toute l'histoire est là pour la confirmer. Le mot admirable de Machiavel, « que les héros et les fondateurs des républiques et des empires sont, après les dieux, ceux qui ont le plus de droit à l'adoration des hommes, > n'est pas encore assez large et ne fait pas assez d'honneur à l'individualité humaine. Ce ne sont pas seulement les systèmes politiques, les républiques et les empires qui sont l'œuvre des» individus, ce sont toutes les inventions, et même toutes les vertus. Il faut bien s'entendre lorsqu'on nous parle d'une nature morale toujours identique à elle-même et commune à toute la race humaine. Cette nature morale existe en effet, mais elle n'est qu'une matière première. L'homme non encore civilisé n'a pas de vertus, mais seulement des instincts, et ces instincts portent des noms sinistres : amour de soi, lâcheté, terreur, superstition, férocité, bestialité. Par quel miracle ces instincts farouches se transforment-ils en vertus? Par le miracle de l'individu. Il paraît, et la nature ne se reconnaît plus elle-même ; do ses savantes mains d'artiste, l'individu pétrit ce Hmon rebelle, lui donne une belle forme et des proportions harmonieuses. Alors tout change de nom; cette férocité s'appelle courage, dédain du danger, honneur militaire; cet amour de soi s'appelle force de caractère, résistance, souci de la dignité personnelle; cette superstition qui fai-
sait courber toutes les létes de frayeur, cette terreur des forces inconnues devient religion, confiance aux lois invisibles ; cette lâcheté elle-même se transforme et devient obéissance et prudence. Toutes les vertus sont donc individuelles, et cela n'est pas vrai seulement à cause des grands hommes qui les ont primitivement inventées pour ainsi dire, cela est vrai pour tout homme, quel qu'il soit. Plus la personnalité est forte, plus les vertus sont grandes, et la seule différence qui sépare les hommes, c'est la proportion dans laquelle le limon des instincts primitifs se trouve en eux. Les vertus ne sont donc pas, comme les instincts, des forces générales communes à tout le genre humain ; elles sont des attributs distincts, nés de la liberté, apanage et récompense de l'individu.
L'homme, en s'élevant à la dignité d'individu, rompt avec la fatalité des instincts, et il brise en môme temps une autre fatalité, la monotonie de la nature. C'est l'individu qui apporte dans le monde la variété et la beauté. Observez la nature ; elle va se répétant toujours elle-même avec une majesté monotone qui semble nous enseigner le néant de l'effort humain, le dédain de la liberté. Tout au contraire dans le monde moral est différent et marqué du sceau de la variété. L'individualité consistant dans un travail libre de l'homme sur lui-même, dans un effort pour pétrir la terre primitive des instincts, infinies sont les modifications que revêt cette substance première, seloB le degré de l'effort, la direction de la volonté, la résistance ou la mollesse de la matière, l'excellence de l'ouvrier. — Incomplètes, ébauchées, bizarres, harmonieuses, mais toujours diverses et variées, ne se répétant jamais, sont les formes qui remplissent le monde moral. Elles n'appartiennent ni à un genre, ni à une espèce; chacune d'elles est unique. Le mélange d'instinct et de vertu, de sagesse et de passion qui constitue telle individualité ne se retrouvera jamais plus. Il n'y a pas de moule qui conserve les formes de l'individualité, et chaque individu est une œuvre d'art particulière, une- statue créée par elle-même, et qui emporte avec elle les outils, la matière, le moule au moyen desquels elle s'était formée. De là la poésie du monde moral et le charme magique de Thistoire. Que raconte l'histoire en vérité, sinon les annales de quelques milliers d'individiialités ? De nos jours, on a essayé de
bouleverser les lois de Thistoire : on a prétendu, par une fausse application des principes démocratiques, faire rhistoire des peuples et non celle des individus ; mais il est remarquable que cette tentative n'a jamais pu se réali* ser, et que Thistorien est obligé, malgré lui, de nous présenter, non des masses indistinctes, non ces êtres de raison qui s'appellent peuples, foules, nations, mais des acteurs déterminés, distincts, frappés du chaud rayon de la vie, des individus en un mot dont les images restent dans notre souvenir plutôt par ce qu'elles ont de différent que par ce qu'elles ont de semblable. L'histoire n'est composée que de personnages, et le genre humain n'y apparaît que comme le fond du tableau, comme la matière première sur laquelle l'individu grave son nom.
Si l'individu est toute l'histoire, il est par conséquent toute la civilisation , et en effet il l'est en un double sens , comme cause et comme résultat. Cette variété infinie que présente le monde de l'histoire indique dans chaque individu la présence d'uôe force particulière^ entièrement personnelle , qu'aucun autre homme n'a possédée y et qui par conséquent doit déterminer toute une série d'actions dont elle est la cause, et qui sans elle n'existeraient pas. Avec chaque individualité nouvelle, les affaires humaines prennent une nouvelle direction. C'est un nouveau plan politique , une nouvelle méthode , une nouvelle manière de penser, que sais-ie? quelquefois une même résurrection de vieilles métnodes et de vieux faits depuis loiiglemps oubliés. Et en même temps il se passe un phénomène contradictoire qui vient compléter ou élargir à l'infini l'œuvre des individualités. De même que les individus créent la civilisation , la civilisation à son tour crée les individus. Ces forces, une fois échappées à la volonté personnelle et passées à l'état de faits , d'institutions^, de doctrines , prennent à leur tour pour ainsi dire une individualité, et deviennent des sources d'inspiration, des stimulants d'activité. Alors cette conquête de la personnalité, qui demandait primitivement un si grand effort, devient relativement facile. Le bon Hérodote raconte que dans un combat un fils de Crésus, muet dès sanaissance , voyant le glaive d'un soldat près de s'abattre sur son père, recouvra subitement la parole sous le coup de cette violente émotion. C'est l'effet que produit sur nous tous à
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certaines heures de la vie, daîi3 tel moment propice,, le spectacle de la société humaine et de la civilisation. L'émotion subite , le sentiment spontané, ressentis à la vue de ce spectacle, nous délient la langue, nous forcent i\ parler ou à agir, ou mieux encore à rentrer en nousmêmes pour y trouver un nouvel homme que nous n'avions jamais cherché. La formation de l'individualité est donc singulièrement facilitée parla société humaine et le spectacle varié qu'elle présente.
Le but de la civilisation est dès-lors trouvé : il consiste à créer le plus grand nombre d'individualités possible , à conférer au plus grand nombre cet inestimable bienfait de la personnalité, à amoindrir le plus possible la tribu animale du genre humain. C'est le but de la démocratie , j'imagine, ou elle n*en a aucun. Nos modernes docteurs qui voient le progrès dans la destruction de l'individualité, nos modernes philanthropes qui voient l'avenir de l'humanité sou^ la forme d'un paternel absolutisme , et qui, sous prétexte de protéger les masses, réduisent autant qu'ils le peuvent l'individu à l'inaction , tournent le dos volontairement ou involontairement à la tradition de l'humanité-, et nous ramènent directement à la première étape des sociétés, à l'époque oh l'individu était obligé d'inventer des moyens de forcer l'obéissance. Lorsque aujourd'hui nous nous prononçons contre la liberté, nous avouons indirectement deux choses également tristes et qu'il faut oser dire tout haut : que le grand nombre , c'est-à-dire les masses , est incapable de civilisation, et que le petit nombre, c'est-à-dire les individus, est capable seulement d'oppression, de tyrannie ou, comme on disait il y a quelques années, d'exploitation.
Je connais l'objection vulgaire : « La société qui accorde trop à l'individu contient un germe d'aristocratie et par conséquent est directement opposée à la démocratie. En outre, l'individu est une sorte d'exception anormale qui', pour, se développer, doit naturellement écraser toutes choses autour d'elle. » Rien n'est plus faux. Pour être une individualité , s'agit-il donc d'être im grand conquérant, un grand politique , on un grand poëte? S'agilil dç s'appeler Alexandre, Richelieu ou Shakspeare? Non, certes. L'individualité humaine existe partout oh nous sentons la marque d'une âme originale et indépen-
dante. Le potier qui ipprime son cachet à un vase d'argile» le laboureur dont le champ révèle par son aspect différent de Taspect des champs voisins les soins d'un travail libre, .^nt dés individualités au môme titre , sinon au même degré, que h conquérant ou le poète. Est-ce que le paysan écossais, est-ce que le paysan de la Nouvelle- Angleterre , avec leur culture biblique , leur grave esprit de liberté , leur ardeur opiniâtre au travail , leur proverbiale sagesse pratique , ne sont pas des individualités ? A quel titre reconnaîtrez- vous la personnalité , si vous ne la reconnaissez pas là ? Nous n'avons donc pas besoin, pour être des individus , d'être des oppresseurs , des tyrans ou des orgueilleux : nous n'avons pas besoin d'accom- -pUr de» actions extraordinaires et de nous manifester au monde avec grand fracas : nous n'avons besoin que d*avoir uneâme,et le plus léger signe la fera reconnaître. Qu*y a-t-il là d'anti-démocratique? J'ai cité l'exemple de l'Ecosse et de la Nouvelle-Angleterre , parce que c'est un des plus frappants et des plus propres à éclairer sur là vraie direction de la société. Dans ces deux contrées, les masses n'existent pour ainsi dire pas, ce sont des nations d'individus ; il n y a pas là de troupeau humain , il y a des hommes. Il est honteux de voir combien , lorsque nous parlons de démocratie , nous sommes barbares dans nos raisonnements. Nous ne dépassons pas , dans nos idées sur l'égalité, l'intelligence des révoltés du moyen-âge ou des populaces envieuses et souffrantes. « Quand Adam bêchait et quand Eve filait, qui donc était gentilhoinme ? » demandaient les pauvres paysans insurgés du temps de Richard IL C'est la '"manière dont encore aujourd'hui nous revendiquons l'égalité. « Mais , s'écrie à son tour un philosophe moderne , oh seront les gentilshommes quand tous les hommes seront gentilshommes ? » Voilà la vraie manière de comprendre l'égalité. La race démocratique par excellence, la race germanique et anglo-saxonne^ ne s'y est jamais trompée , et dans ses diverses évolutions intellectuelles , politiques , religieuses , elle n'a jamais dévié de cette route. Sous différentes formes , — aristocratie féodale , décentralisation administrative , morcellement politique, régime constitutionnel, parlements, protestantisme, philosophie , — elle a poursuivi le triomphe de l'indi-
vidualité , elle a incliné et incline lentement vers celte i république idéale oîi tous sont égaux parce que tous sont i défendus contre les envahissements despotiques par les i barrières de la dignité personnelle , où Fobéissance s*ac- i corde , mais n'est jamais conquise par la force , où les i Hens qui rattachent les hommes entre eux sont une chaîne de -devoirs réciproques , oîi le verbe impersonnel il faut, i expression d'une nécessité fatale et signe d'infériorité morale chez ceux auxquels il s'adresse , est remplacé par le verbe personnelle dois, expression d'une volonté libre et signe d'une conscience en possession d'elle-même.
Voilà donc la civilisation tout entière , à la fois dans son passé et dans son avenir. Créée par l'individu , elle doit à son tour créer l'individu. Si elle facilite cette expansion de la vie, si elle prête son aide à ce développement de l'âtae humaine, elle est fidèle à sa mission ; sinon elle rétrograde. Nous avons là par conséquent un critérium infaillible pour juger de l'excellence relative des institutions et des systèmes politiques. Les meilleurs sont naturellement ceux qui sont les plus aptes à former le plus grand nombre d'individus et ceux qui accordent à l'individu sa juste part dans le gouvernement de la société. Lorsqu'une machine impersonnelle, irresponsable, ^e charge seule du gouvernement des hommes , la civilisation, au lieu d'être un bienfait, devient un fléau, et l'âme humaine court de très-grands dangers. Dans son état primitif , elle n'était que sauvage ; la voilà maintenant qui se déprave, car lorsqu'elle est opprimée par des mécanismes politiques nés d^une combinaison artificielle de l'esprit, toutes les subtilités de la corruption lui deviennent familières. L'activité morale cessant , tout ce que l'âme humaine avait conçu se retourne contre elle. Tout horizon lui étant fermé, elle s^attache avec une frénésie désespérée aux moyens d'action qu'elle s'était créés, aux outils qu^elle s'était forgés; l'or, l'argent, la matière travaillée , autrefois moyens , deviennent un but. Mais bientôt il se passe un phénomène plus effrayant : c'est que lorsqu'une société a été soumise trop longtemps à ce système , il devient presque impossible de l'en affrandiir et de rendre à l'individu son droit <i'initiative. « le suis toujours étonné , disait un démocrate à une époque de réaction politique , 4e voir que les conservateurs et les
modérés omettent dans leurs discussions le seul argument qu'ils puissent légitimement invoquer, c'est que l'humanité est très-corruptible. La moindre occasion lui est bonne pour se dépraver. Donnez-moi dix années de carnage, et vous verrez reparaître l'anthropopbagie, » Rien n'est plus vrai. L'homme a un penchant irrésistible qui le porte vers la corruption, mais qui redouble lorsque son activité morale est par trop.génée. Ainsi une liberté politique restreinte est rachetée par la licence des mœurs ; l'inaction spirituelle entraîne la paralysie du sens moral, la perte du sentiment de la responsabilité. Au bout d'un certain temps de ce régime anormal et contraire à la santé de l'esprit, la nature humaine s'est dégradée. Alors les moindres circonstances indiquent, de manière à ne pas s'y méprendre , que , bon gré mal gré , ces barrières et ces limites imposées à l'individu doivent être riiaintenues. Le despotisme devient presque une nécessité et la compression un devoir.
Telle est la leçon que présente en particulier l'histoire de la France, Nulle part tant d'efforts n'ont été faits pour établir la liberté. Soumis à de longues et successives compressions, jamais cependant l'individu n'a eu chez nous le temps d'apprendre la pratique de la liberté ; jamais n'a pu s'accomplir en lui le lent développement de la dignité personnelle. Harcelé, irrité, opprimé pendant des siècles, dès qu'il a eu un instant de répit, il n'a songé qu'à opprimer à son tour. Ses passions se sont montrées ce qu elles devaijent être, violentes, aveugles, irrésistibles. Alors on s'aperçoit que cette civilisation dont oh se vantait tant n'était qu'un manteau ; on s'aperçoit que la vraie civilisation, au lieu de consister dans un vain étalage de pompes extérieures et d'institutions mécanicjues fabriquées par une main, ingénieuse, doit sortir vivante du cœur de l'homme et doit être avant tout intérieure et morale ; mais il est trop tard pour changer tout cela : c'était l'œuvre du temps^ et ce sera encore l'œuvre du temps, car ni les intérêts, ni les passions, ni les craintes, ne peuvent attendre. On invoque comme un sauveur le système qui fut la cause de tout le mal, on invoque contre les individus le système qui s'est opposé au développement de l'individualité, c'està-dire de la vertu humaine, et sa réapparition est saluée avec joie, car, mise en regard des misères et des passions
sauvages qu'on a dû supporter, on est obligé d*avouer que son action est morale, bienfaisante, humaine. C'est ainsi que pour un œil mal exercé l'oppression semble porter avec elle son remède ; mais un œil claivoyant s'aperçoit bien vite que cette répression, bienfaisante en apparence, n'^st qu'une aggravation nouvelle d'un mal ancien. Et ainsi les sociétés tournent dans un cercle vicieux d'oîi elles peuvent ne sortir jamais.
Comment l'œuvre de la civilisation peut-elle s'interrompre ? comment les hommes arrivent-ils à perdre leurs droits d'individu, à être moins qu'un chiffre, une abstraction, à s'absorber dans un être de raison qui s'appelle état? C'est là un fait historique très-important, et qui mérite attention.
Il y a un moment "dans la vie des peuples qui est plein de dangers. et d'écueils. Lorsque la civilisation s'est développée sans interruption pendant un long espace de temps, elle a produit son œuvre naturelle, qui est, ainsi que nous l'avons dit, de créer des individus. L'individualité, qui d'abord était une exception, à tel point qu'elle constituait un privilège, devient à un moment donné le partage de milliers d'hommes ; mais ces individualités à peine formées sont singulièrement incomplètes et grossières. Pleines de passions anarchiques, leurs mouvements sont très-redoutables et éveillent les inquiétudes des puissans. Leur ignorance ne permet pas de songer à les appeler au gouvernement général de la société, et pourtant elles sont si nonabreuses, qu'il est inutile aussi de vouloir les réduire. Le gouvernement, dans de telles conditions, devient très-difficile. Un moyen de salut ou, pour mieux dire, un expédient se présente : pourquoi ne tournerait-on pas la difficulté en changeant les conditions de gouvernements Jusque-là c'était l'homme qui gouvernait; pourquoi pas maintenant une machine, une force anonyme? Alors apparaît le système artificiel, subtil, savant, que l'on nomme monarchie administrative. Une fois enveloppée dans ce réseau, l'individiialité humaine s'endort dans une sécurité égoïste. Le nombre des mobiles d'activité de'
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rhomme se trouve singulièrement diminué : ils se réduisent à la recherche des choses nécessaires à la vie physique; tout ce qui se rapporte à la vie morale devient Faffaire d'un être de raison, nommé FEtat.
Cette crise historique est le plus grand péril que rencontre la civilisation, car le remède employé est pire que le mal qu'il cherche à guérir. Ce qui advient de l'individualité humaine, lorsqu'elle est ainsi arrêtée dans son premier (léveloppement, c'est ce que par doux fois l'histoire nous a enseigné. La première fois l'âme humaine/ toute païenne et matérielle, a cédé sans murmurer et sans prolonger une lulte inutile. La seconde fois, chrétienne et morale, elle a violemment résisté et a engagé un combat qui n'est pas près d(; unir.
Lorsqu'à la fin de l'ancien monde, toute l'Italie d'abord, et bientôt à sa suite les innombrables provinces de la république, demandèrent à entrer dans la cité romaine, il y eut, si on peut parler ainsi, comme une invasion violente de l'individualité humaine, mille fois plus dangereuse que les invasions de Teutons et de Cimbres qu'avaient rorpoussées les soldats de Marins. L'ancien gouvernement devenant impossible, il fut nécessaire d'en trouver un nouveau, et il sortit tout entier de la tête intelligente de César. La monarchie administrative et la force militaire remplacèrent le pouvoir du patriciat. Tous fujent citoyens romains, à la condition que tous fussent soumis ; tous furent égaux, et personne ne fut libre : les intérêts moraux de l'humanité entière se concentrèrent dans une seule personne, celle de l'empereur, et ces intérêts, à force d'être universels et généraux, prirent un tel caractère d'abstraction vague, d'entité métaphysique, qu'ils finirent par devenir des.fantômes insaisissables à l'intelligence humaine. Tant qu'il resta aux Césars quelques vestiges de l'ancien monde à détruire, tant qu'ils eurent sous la main quelques restes de patriciat à ruinep^ quelque ombre de sénat à humilier, leur tâche fut facile; mais lorsqu'il n'exista plus rien qu'un univers et un empereur, alors le vertige commença. Posséder un pouvoir gigantesque qui vous échappe par sa grandeur même, donner des ordres qui se perdent avant d'être obéis, comme la voix se perd dans l'espace lorsque la distance en dépasse la portée, n'être rien à force d'être tout, quelle pitié ! Etre suj^t
180 DE i;iNt)IVIDUALITÉ HUMAINE
d'un empire oîi Ton n'est rien que par ^on corps, rien que par l'impôt qu'on,paie, par les exactions qu'on subit, quelle dérision ! Alors un immense ennui s'empara du monde romain; la vie n'eut plus âubun prix. Çà et là apparaissent encore quelques grands personnages qui ne servent à rien, qui meurent inutiles à eux-mêmes et au monde. Pendant ce temps, là machine de l'état continuait à fonctionner aveuglément, brisant tout ce qu'elle reic6ntrait,engendrant les cohséquences les plusnéfastés sous pi*étexte de régularité et de protection égale de touî^ les citovehs. C'est ainsi qu'il est remarquable qu'au moihent oh l'esclavage allait disparaître du mondé, un édit do Moclélien, promulgué pour la facilité du cens et le recouvrement de l'impôt, établit le servage et attacha l'homme à la glèbe. Voilà les conséquences qui sortirent du gouvernement qu'avait rendu nécessaire cette explosion mal réglée de l'individualité humaine, encore grossière et imparfaite.
On a considéré l'invasion des Barbares comme un point d'arrêt dans la civilisation, et le moyen-âge comme une longue nuit amenée par la destrudtion de l'empire. Nous croyons au contraire que, sans les Barbares, c'en était fait de l'humanité. L'âme humaine allait s'affaissant et se perdant d'heure en heure, et il est douteux que le christianisme^ réduit à ses propres forces, eût pu la régénérer. Là preuve en est dans Byzance, siège du christianisme le plus éclairé et bientôt livrée aux radotages séniles, aux i*évolutions stériles, à l'imbroglio de crimes et d'intrigues qui composent son histoire. Sans les Barbares, le monde entier allait devenir une gigantesque Byzance. Les Barbares sauvèrent l'âme humaine, et c'est à l'ombre du iftpyen^âge que l'individualité, détruite par le monde romain, put grandir et se développer encore une fois.
Au sortir du moyen-âge , le phénomène qui s'était déjà produit à la fin de rahcien monde apparut de nouveau. La vie, longtemps contenue, et qui silencieusement avait réuni et combiné ses forces, éclata avec une spontanéité admirable. Jamais pareille éclosion ne s'était vue. De l'ombre du monastère, du pied de la tour féodale, des sales boutiques de rues obscures , des fossés des grands chemins, surgissent par milliers des individus qui tous portent un nom, et qui ne font plus partie de cette foule
anonyme^ sans droits ni devoirs, facile à gouverner, facile à subjuguer. Seulement ils sont encore, cela est visible, dans la phase première de Tindividualité. Ardents, anarchiques, irritables, ils ne sont qu'un premier essai de inbralité, d'indépendance,^ de dignité. Le monde tremble et' s'effraie de lui-môme. Alors apparaît un homme singulier, ôUre hybride et résumé extraordinaire des temps qui vont finir et des temps qui vont arriver, superstitieux comme un homme du moyen^âge , froid comme un diplomate moderne, charnellement passionné et en môme temps assidu et laborieux, plus sagace que sage : l'empereur GharlesrQuint Cet homme néfaste a été la pierre d'achoppement ôU est venu se blesser et bii a. failli se briser le monde moderne. II. tenta, liéureusement sans réussii* toulràtCaity ce qui avait déjà trop réussi autrefois : le gouvernement au mo^en des armées permanentes et d'une mai^ne admioisirative. Des fonctionnaires et des soldats dëvaieni; êtte,1dans sa pensée, sous l'autorité absolue de l'empereur, les chefs de la société européenne. Tout semblait justifier un te] système, les nécessités du temps, les révoltes incessantes, les complications politiques, et surtout cette abondance extraordinaire d'individuaUlés remuantes qui troublaient la paix de l'Europe . L'empereur, en mettant ordre à cette anarchie, h'était-il pas un bienfaiteur public? Quelle gloire si à cette cohue d'ambitieux et d'oppresseurs suiecédait un gpuvemement unique dans toute l'Europe, paternel et régulier 1 Tout ce qui portait un caractère d'individualité devait donc disparaître pour faire place à la future unité. U massacre les protestants allemands, brise les certes de Gastille,foule aux pieds même l'indépendance de ce clergé catholique dont il se prétendait le champion : car c'est lui qui le premier, par ses armées,seâ lieutenants et ses diplomates, a fait céder dans l'Europe cattioUque la puissance ecclésiastique à la puissance civile. Ses plans de gouvernement échouèrent dans la moitié de l'Europe, mais on peut encore juger de l'arbre par ses fruits. Bien qu'il ait échoué, son règne a produit deux résultats qui ont compliqué l'histoire de tout le continent européen. Le premier, c'est que, pour lui résister, tous les peuples ont eu besoin d'avoir recours contre lui au système qu'il employait contre eux : contre ses armées régulières, ils durent avoir recours à des armées régu*
lières; à son absolutisme, ils durent opposer Tabsolutisme. En second lieu, ce système, inconnu depuis plus de mille ans , est entré pour, la seconde fois dans le domaine ties idées et des faits; il n'est pas mortavec Charles-Quint, il s'est établi comme tradition, et il a été le moyen de gouvernement favori des deux puissantes maisons qui, 4epuis lui, ont régi l'Europe : la maison d'Autriche et la maison de Bourbon.
Cette invasion de l'individualité humaine, à laquelle Gharles-Quint et les princes de sa famille crurent, par conviction et par intérêt, devoir opposer ces chimères do monarchie universelle et de gouvernement renouvelé du monde romain, était-elle donc si redoutable? A-t-on seulement évité l'anarchie, qu'on voulait comprimer? L'histoire répond à cette question en nous montrant deux cents ans de guerres ininterrompues. Les peuples n'ont rien gagné a ôtre opprimés, pas même la sécurité matérielle. Quelle anarchie, fût^elle longue d'un demi-siècle^ aurait égalé les horreurs de la guerre des Pays-Bas et le sanglant imbroglio de la guerre de Trente ans? Quel anabaptiste ou quel sacramentaire aurait pu égaler en crimes le senor soldado , qui pendant plus de cent ans fut la terreur de l'Europe. Si nous n'avons rien gagné, en revanche nous avons beaucoup perdu. Ce système, qui a plus ou moins pesé sur toute l'Europe, a partout infecté les sources <le la vie; aucune nation n'a pu se développer librement et montrer ce dont elle est capable. L'Espagne s'est épuisée pour imposer cette compression, l'Italie en est morte, l'Allemagne en a été' contrariée et gênée au point de ne plus être que le séjour d'une race et de ne pouvoir devenir une nation ; quant à la France, son histoire des trois, derniers siècles montre assez qu'elle n'a rien évité. Mais non-seulement la tentative de Charles-Quint et de ses imitateurs a été inutile en ce sens qu'elle n'a rien empêché, elle a encore été crimiilelle en cç sens qu'elle a interrompu le cours de la tradition. C'est là ce que démontre avec une irrésistible évidence toute l'histoire d'Angleterre. Cette éclosion des individualités, qui eut lieu au XVI® siècle, ne fut pas un fait révolutionnaire; elle était la conséquence naturelle du moyen. âge. Les nobles institu-tiens du moyen-âge,. quelque imparfaites qu'elles fussent, étaient extrêmement favorables au développement de la
liberté, et le xvi® siècle, avec son protestantisme et ses revendications de libertés parlementaires, n'était qu'un développement plus large de ces institutions. L'esprit humain ne demandait pas à sortir du moyen-âge ; à proprement parler, il demandait à le continuer. Sans l'intervention de Charles-Quint et les moyens de résistancequ'il inventa ou rendit nécessaires, le moyen-âge aurait continué en se métamorphosant et en se fondant par degrés dans le monde moderne. C'est donc le système de la monarchie absolue, ce prétendu défenseur de la tradition, qui a été usurpateurs révolutionnaire et anti-chrétien , révolutionnaire parce qu'il a rompu la tradition historique, usurpaleur parce qu'il a pris la place des anciennes institutions sous prétexte de les défendre, antichrétien parce qu'il fut un retour au système du gouvernement païen. Le continent échappa tout entier au moyenâge, cela est vrai, mais pour se courber sous un joug nouveau. L'Angleterre au contraire, protégée par sa situation insulaire contre le système continental, n'ejst pas sortie brusquement du moyen-âge ; bien plus, elle n'a pas souffert que ses institutions fussent altérées un instant chez elle. Elle a consenti à rester arriérée, et n'a pas voulu payer de sa liberté la belle science politique et administrative qui faisait l'orgueil du continent. Eu même temps qu'elle conservait ses anciennes institutions, elle en acceptait les conséquences naturelles. Ses révolutions , objets de scandale pour l'Europe asservie, au lieu d'être inspirées par un esprit de nouveauté, l'étaient par un esprit de conservation. Strafford, Charles P% Jacques lî étaient, eux aussi, à les entendre, de fidèles gardiens de la tradition, et en même temps des novateurs bienfaisants qui rougissaient de voir leur peuple si longtemps privé du gouvernement régulier du continent. Le peuple anglais ne voulut pas croire à leur amour de la tradition, et repoussa leurs prétendus bienfaits. Les institutions du moyen-âge depuis trois cents ans n'ont donc pas été renversées en Angleterre , on pourrait dire que le moyen-âge y existe encore tout entier, et pourtant qui le reconnaîtrait? La semen«îe qu'il contenait s'est développée, et d'elle-mêino elle a produi{ sa moisson naturelle, libertés constitutionnelles, légalité, indépendance personnelle, esprit de famille, activité individuelle, moralité populaire. Cette ex-
m DE L INDIVIDUALITÉ HUMAINE
plosion de la liberté humaine, qui eut lieu au xvi« siècle, était donc un fait traditionnel, et la résistance qu'elle rencontra fut le seul fait révolutionnaire. Il a été très-bien dit par une bouche éloquente que ce n'était pas la liberté, mais la tyrannie qui était nouvelle en Europe.
Le monde antique s'était laissé garrotter dans les liens du système impérial en applaudissant ses t3rrans ; mais dans les temps modernes il n'en a pas été ainsi, et l'âme humaine n'a cessé de protester contre cette action mécanique sous laquelle on prétendait la ifaire ployer. Elle s^est soumise, paais toujours en faisant ses conditions et en se réservant de revendiquer un jour ses droits. C'est là surtout le singulier spectacle que présente la France des trois derniers siècles. Soumise, par les nécessités de son histoire, de sa situation continentale et môme de ses passions, à cette centralisation excessive et à* cette absorption de l'individu dans l'état, elle n'a cependant jamais considéré ce gouvernement que comme passager. Ce n'est que pour un temps et comme moy^en de transition qu'elle renonce à la liberté ; mais ce pacte tacite se renouvelle incessamment, et toujours avec la même facilité, et la môme obéissance, car aussitôt qu'il est brisé, l'inexpérience de la liberté se révélant, il est nécessaire de le rétablir. La révolution française, avec ses espérances ardentes et ses amères déceptions, avec son enthousiasme et sa terreur, ses brûlants appels à la liberté et ses méthodes despotiqueis de gouvernement , exprime bien ks difficultés de cette situation fatale. Que de fois la France s'est écriée : Le moment est arrivé, le pacte est rompu ! Autant de fois elle a prononcé cette parole, autant de fois elle est revenue se placer sous l'égide de l'autorité, honteuse d'elle-même et consentant à n'être rien pour un temps encore. Son éducation est longue et laborieuse en vérité, et il ne saurait en être autrement, car^le seul apprentissage de la liberté, c'est la possession de la liberté elle-même. Aussitôt par conséquent que disparaît en France ce gouvernement qui dispense de responsabilité, d'activité morale, de caractère, l'individu, appelé à la liberté, se montre tel qu'il est, plein de maladresse, d'égoïsme et d'ignorance. Ni son gouvernement, qui n'a jamais requis de lui que le silence, ni sa religion, qui repose sur un fondement extérieur et qui n'a jamais requis
que 8on obéissance, n'ont pu lui donner la conscience et la science qu'il n*a pas. Mais n*importe, la France a protesté toujours, même en se soumettant» protesté malgré ses habitudes ptses instincts monarchiques; elle a déclaré d'avance qu'elle se considérait comme faite pour d'autres destinées. Combien de temps durera cette situation violente, c'est ce .qu'il est difficile de savoir; mais il serait sage à tout gouvernement de prévoir qu'elle devra cesser un jour, et, pour son salut et sa durée même, de travailler à adoucir les crises futures en élargissant de plus en plus la sphère oii peut s'exercer l'initiative individuelle, et en faisant tous ses efforts pour augmenter les rangs du peuple et diminuer les rangs de la populace. Le peuple ! la populace I voilà en effet les deux termes extrêmes qui indiquent le mieux les différences qui existent entre les doux systèmes contraires : partout où l'individualité est souveraine, il existe un peuple ; là ob ses droits sont contestés, il n'existe trop souvent qu'une populace.
in.
L'expérience'a démontré la vanité des tentatives qui ont été faites pour s'opposer au développement de l'individualité ; il n'y a pas à désespérer du résultat de la lutte. Nous portons la peine de l'histoire, voilà tout : nous sommes ce qu'elle nous a faits, et il dépend toujours de nous d'en modifier et d'en changer le cours ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille fermer les yeux sur les dangers présents, qui devieniïent4)lus graves à mesure que le temps marche.
Le grand danger de la société moderne a été signalé, il y a déjà trente ans, en deux mots admirables par l'homme politique le plus sagace de notre époque, par M, Boyer-Collard : « Grâce à la centralisation , toutes les affaires qui ce sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de l'État. » Ainsi la Révolution, en émancipaut les individus, a du même coup exagéré les obstacles imposés- à l'individualité. Comment cela a-t-il pu se faire? La Révolution a été surtout négative et extérieure; elle crut que, {)our rendre l'homme libre, il suffisait d'abattre les institutions
2ui le gênaient. Protestation en faveur de l'individu, elle a onc ignoré entièrement ce qui constituait l'individualité,
c'est-à-dire Teffort libre et intime de Tâme sur elle-même. Elle a pris son point de départ en dehors deThomme, et ne s*est attaquée qu'à la société extérieure, effet et non cause du mal, au lieu de s'adresser à l'individu, pour lequel et par lequel existe toute société extérieure. Les institutions furent abolies, mais l'âme ne fut pas changée. Aucune réforme morale n'avait transformé l'individu et ne l'avait préparé pour des destinées nouvelles. Libre des obstacles extérieurs, il se trouva tel que l'avaient fait ces obstacles ; il abolissait l'ancien régime, et il portait en lui l'ancien régime ; il abolissait la monarchie, et il gardait l'éducation que lui avait faite la monarchie. C'est la première fois peutHÔtre dans l'histoire qu'on ait vu les ennemis d'un état social ne différer en rien de ses défenseurs. Tous les personnages de la révolution se ressemblent : âme, caractère, habitudes, opinions même, ils avaient tout en commun. Ainsi l'individu demeura tel que l'ancienne société l'avait créé, et au moment même où il se débarrassait de ses liens matériels, il restait enchaîné par les liens moraux de l'éducation et de l'habitude. Il y eut destruction et non régénération. y
Ce qui fait que l'homme est un individu, une personne, C'est qu'il possède une force par laquelle il agit extérieurement, un principe moral d'oii découlent ses actes visibles. Rien de tout cela n'existait chez l'homme de la Révolution. Pour tout principe moral, il avait des opinions ; pour toute force intérieure, certains mobiles d'action, tels que l'esprit militaire, l'honneur du drapeau, l'amour de la patrie, tous sentiments qui étaient le fruit d'une civilisation particulière, ou qui étaient de nature passagère. Mais de sentiment permanent, qui pât servir de base à la vie et de règle morale durable, également applicable à tous les moments et dans toutes les situations de l'existence, il n'en avait aucun. Des opinions philosophiques , de la bravoure et de l'enthousiasme ne remplacent pas une conviction morale et sont incapables de diriger la vie pratique. Si la société civile avait pu ressembler à une académie ou à un camp, le Français aurait eu tout ce qu*il fallait pour y briller ; malheureusement il n'en était pas ainsi, et à peine émancipé, il retomba en tutelle. .
Privé, des anciennes institutions, il n'avait donc pas. en
lui le principe générateur d'où pouvaient en découler de nouvelles. Comment exister cependant, les liens qui forment les relations entre les hommes étant brisés et ne pouvant être remplacés î L'individu était libre, il est vrai, mais à la condition d*étre isolé. Il se sentit faible et incapable de se protéger lui-même; cependant un remède se présentait : la force de Féducation et de Thabitude le repoussa vers le système dont il s'était émancipé. Ilréinventa pour ainsi dire l'autorité, se plaça sous son abri, et la chargea de tous les devoirs dont il ne pouvait s'acquitter luimême, en lui imposant une condition importante cependant : c'est qu'elle ne rétablirait jamais les institutions qu'il avait détruites. Cette restauration d'un ancien système prit le nom nouveau de Centralisation, lien artificiel qui permet aux individus de vivre en même temps réunis et isolés, et qui, par son action générale, dispense chacun de sa participation aux affaires publiques. Ce mécanisme politique est si bien le seul lien qui chez nous relie les hommes, qu'aussitôt qu'il disparaît, la France présente l'aspect d'une fourmilière écrasée par le pied d'un passant.
Dès-lors, ainsi qu'on l'a très-bien dit, toutes les affaires qui n'ont pas été nos affaires particulières ont été les affaires de l'Etat. La vie privée en France a toujours été séparée de la vie publique, mais la séparation est devenue plus large qu'elle ne l'avait jamais été. L'individu n'a eu, pour ainsi dire, rien à faire ; nul motif d'action générale, nulle occupation dont quelque ingénieux mécanisme no pût se charger aussi bien que lui. L'état pense pour l'individu, délibère et avise pour lui. C'est bien là, si l'on veut une espèce de liberté, mais c'est une liberté qui consiste dans une diminution et non dans une augmentation de responsabilité.
Nous pouvons nous dire libres, si nous entendons par liberté le droit de ne disposer de notre temps qu'à notre proât ; mais c'est une liberté stérile, et sous son influence l'individualité s'affaiblit à vue d'oeil. D'où peuvent venir à l'individu soumis à un pareil régime la sagesse, l'expérience, le caractère, l'esprit de résistance, l'intelligence des intérêts qui lui sont communs avec tous ses semblables ? Pour constater cette diminution de l'individualité, on n'a qu'à prêter l'oreille aux mille conversations que l'on entend chaque jour ; on pourra se convaincre
m WE L'INDIVIDUALITÉ HUMAIKE
ainsi à peu de frais que beaucoup de nos coutemporaiDS sont devenus incapables de comprendre une question d'intérêt général. Droits et devoirs, principes politiques sont phis éloignés d'eux que la révolution^de la Chine ou la religion du Grand-Lama; ils en parlent avec une certainf» curiosité banale comme d'une chose lointaine et étrangère sur laquelle ils demanderaient des renseignements, ou avec une indifférence froide qui indique que tout cela est pour eux du domaine de l'inconnu. L'éducation politique de l'individu est certainement moins avancée aujourd'hui qu'au xviii® siècle, et il n'y a pas à s'en étonner car la séparation entre les affaires publiques et les affaires privées était moins grande qu'aujourd'hui, et bien loin d'avoir été détruit, le système contre lequel l'individu avait protesté a été reproduit sous une nouvelle forme, plus ingénieuse, mais moins propre encore à développer le sentiment de la vie publique.
Ce n'est pas seulement dans les relations de l'individu avec l'état politique que cette, diminution de la personne* lité peut se remarquer. Cette habitude de séparer les affaires générales des affaires privées a produit à la longue dans la vie intellectuelle un résultat des plus bizarres, qui mériterait d'être décrit par la plume d'un satirique. Nous avons porté dans le monde de l'intelligence je ne sais qudle fausse application du principe de la division du travail. Les économistes et les philosophes se sont lamentés sur certaines conséquences, déplorables en effet, de ce système ; ils ont gémi à bon droit sur le sort du malheureux ouvrier qui passait toute sa vie à fabriquer une tête d'épingle. Gardons un peu de cette compassion pour nous-mêmes ; nous aussi nous commençons à ne fabriquer que des têtes d'épingle. Nous écartons si bien de notre personne tout ce qui ne nous touche pas directement, que non-seulement nous n'existons plus que pour notre profession, mais que nous retranchons de notre profession toutes les branches qui ne peuvent pas nous rapporter un profit immédiat. Nous no voyons rien en denors de notre profession, et dans celle-là même nous ne voyons qu'un point unique. De là la rage des spéeta" litéSf qui est devenue un des fléaux de notre époque, et qui finira par affaiblir l'intelligence humaine mieux que ne pourrait le faire l'abus des narcotiques les plus mor-
teb. Noos avons bouleversé les lois de resprit ; on tenait jusqa^à présent que la partie devait avoir nécessairement des rapports avec le tout ; nous avons découvert le oon* traire. Aussi est*il dangereux de consulter les hommes de notre temps sur d'autres points que leur profession. Vous êtes étonné de leur sagacité sur des choses de détail; enlevez-les à leur métier, ils révèlent une nullité désespérante. Les professions libérales elles-mêmes ne servent plus à donner comme autrefois à Thomme une idée générale de la vie. Sous Tinfluence de ce despotisme croissant de la profession, les intérêts privés peuvent aller en se multipliant, je le veux bien, mais ce qui est certain, c'est que Tindividualité diminue.
Tout faible qu'il est cependant, l'individu n'en est pas moins fort redoutable à notre époque, car s'il n'a pas de qualités bien saillantes, il a au moins un vice bien tranché. S'il n'a pas la science de la liberté, il a le goût de l'anarchie. Moins sa vie individuelle est unie à la vie générale^ et plus il est formidable à son voisin. Ne cherchant en tout que son int^êt privé, il ignore le scrupule ; habitué à être comprimé, il ignore la contrainte volontaire. Comme il ne ednnaît d'autres obstacles que des obstacles extérieurs, il marche jusqu'à ce qu'il soit arrêté. Il doit ce caractère «nachique aux leçons que lui ont données h la fois l'ancien régime et la révolution. Ce caractère anarchique, envahissant, ce mépris des droits d'autrui , cette révolte contre toute contrainte , se rencontrent du haut en bas.de l'échelle sociale, dans tous les faits de la vie, et se révèlent tout aussi bien par les simples relations commerciales que par les émeutes ou le» bouleversements politiques. Aussi la société redoute-t-elle l'individu. Elle n'a pas perdu le souvenir des frayeurs que lui ont causées sa licence et ses saturnales. On peut l'opprimer sans crainte, elle ne réclamera pas. Cet abandon de l'individu par la société est un des faits les plus curieux de l'époque et les plus propres à éclairer sur l'avenir vers lequel nous marchons à grands pas. C'est un fait tout nouveau. Jusqu'à présent, la société avait pris parti pour ou contre l'individu, mais jamais elle n'était restée spectatrice indifférente. Outre cette conséquence terrible de l'indifiérettce,ses frayeurs en ont eu une autre presque aussi grave, la haine de la vérité et de Toriginalibé. Nous demandons
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à nos semblables de nous gôner le moins possible et par conséquent d*étre le moins sincères possible, de n*avoif une opinion contraire à la nôtre que sur des sujets indifférents. Nous craignons que la pensée d*autrui ne se révèle au grand jour, de peur qu'elle ne nous soit uae honte et une injure, et de son côté Findividu dissimule sa pensée, sachant bien qu'elle ne lui rapporterait qu'infortunes. Celui qui oserait dire franchement sa pensée à tous ceux qu'il rencontre passerait pour un diffamateur universel. Un seul mot peut résumer l'ensemble des relations sociales à notre époque : jusqu'à présent l'homme s'était défié de l'homme, aujourd'hui l'homme a peur de l'homme.
Ecarté des affaires humaines par les méthodes modernes de gouvernement, redouté par la société, diminué et affaibli par la préoccupation exclusive de ses intérêts privés, vous croyez peut-être que l'individu trouvera un point d'appui dans les partis politiques ? Ils ont des intérêts généraux à faire prévaloir, et le fait même de leur existence prouve que les hommes sont partagés d'opinions sur les questions morales; ils feront donc appel à l'initiative individuelle et la défendront de tout leur pouvoir?. . . n n'en est rien. Parmi tous les partis qui divisent la France, un seul a fait quelques efforts en faveur de la liberté individuelle ; tous les autres sans exception comptent peu sur elle, ou essaient de se passer de son concours. A l'une des extrémités de l'échelle politique se trouve un parti qui prétend gouverner par le plus petit nombre, prétention condamnée en France, et qui impose le gouvernement comme un credo. Faire acte de foi en l'acceptant, telle est l'unique initiative qu'il réclame de l'individu. Il nie ainsi les transformations politiques, œuvre de la liberté, et regarde la société comme une institution fixe, au lieu de voir son vrai caractère, qui est la fluidité et le mouvement. L'autre extrémité de l'échelle politique est occupée par un parti nombreux, et qui, il y a auelques années à peine, a troublé le monde. Ce parti se divise en deux camps, également ennemis en sens contraire de la liberté. L'un prétend se passer absolument de l'individu ; pour guérir le mal dont nous souffrons, il demande à l'élargir encore. Les mécanismes politiques qui gênent notre vie publique respectent au moins notre vie privée ;
mais le parti dont nous parlons, loin de voir là un bien , y voit un mal , et il étend aux relations matérielles Toppression que les hommes n'ont jusqu'à présent ressentie que dans la vie morale. L'autre fraction de ce parti se déclare en principe favorable à la liberté ; mais , égarée par une fausse idée d'égalité, elle écrase l'individu sous le poids des multitudes. Elle ne reconnaît pas de différences; elle ne pèse que la matière . humaine, elle ne tient compte que de la quantité. Pour «lie, tout homme est un individu ; elle ne veut pas ou ne sait pas reconnaître que l'individualité n'est pas un fait spontané, mais une œuvre d'éducation, d'élaboration lente et successive, et que la liberté s'acquiert au même titre que s'acquièrent toutes les choses de ce monde : la richesse, la renommée, le crédit moral. Elle veut faire trop d'honneur à la nature humaine, et cet honnête désir l'entraîne souvent en fait \ prendre pour la nature humaine ce qui n'en est que la matière première. Certes mieux vaut encore se fier à des mécanismes fabriqués au moins par une maiti savante qu'aux grossiers instincts des multitudes ; mieux valent toutes les immobilités du pire des statu quo que les orages du hasard.
Cependant, malgré tant d'obstacles, la force de la liberté est tellement puissante qu'il n'y a point à douter de son triomphe définitif, et néanmoins il se présente encore ici une objection. Je ne doute point de la force d'impulsion de l'individu en France : il en a donné trop d'exemples mémorables. Ce dont on peut douter, c'est de sa force de patience et de modération. L'esprit d'inertie et de résistance est de toutes les qualités qui constituent l'individualité la plus difficile à acquérir ; celles qui relèvent de la passion s'apprennent assez d'elles-mêmes.. Or il y a dans notre caractère national une tendance qui demande à être sérieusement surveillée. Je ne sais pourquoi l'esprit français a été qualifié d'esprit pratique ; il doit sans doute cette réputation à sa souplesse et à son élasticité, qui le font rebondir sur lui-même et le rejètent hors des abîmes oh il est tombé. Le caractère français est à la fois routinier et utopique; la force de l'habitude et la force des chimères le tirent également en sens contraire. Lé peuple fronçais n'habite jamais le présent pour ainsi dire, et il ignore par conséquent l'étoffe dont la liberté
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est faite. Il se rejette vers le passé sans Taimer, souvent Hiéme sans le connaître ; il s'élance vers FaveniT sans le redouter, et surtout sans le préparer. Son ennemi, c'est le présent, dont il ne tient aucun compte, qu*il hait presc^e toujours, et pour lequel il n'a jamais assez de quol3)ets amers, de plaisanteries et d'outrages. Nous scMnmes doués d'une sorte do génie fatal pour découvrir les vulgarités» les mesquineries, les bassesses du présent, et pour opposer les résultats que nous avons obtenus aux résultats que nous avions désirés. Bien des gouvernements qui n'étaient coupables de rien, sinon d'exister, ont fait cette grave et dure expérience. Cette disposition d'esprit domine toute notre histoire, et a donné lieu à des contradictions qui ont à bon droit étonné les autres nations. C'est ainsi que nous passons tantôt pour un peuple révolutionnaire, tantôt pour un peuple monarchique, et les deux opinions^ont égale-^ ment vraies, également motivées. Cependant le présent seul est le vrai terrain de la liberté ; si le passé entre pour beaucoup dans la formation de l'individu^, si l'avenir est le but ver^ lequel il doit tendre, c'est dans le présent seul qu'il vit, respire et travaille. Le passé ne reviendra plus, et l'avenir arrivera toujours trop vite, si nous ne l'avons préparé. Savoir utiliser le présent et préparer l'avenir, savoir travailler dans les conditions qui nous sont données, c'est là ce qu'il, nous faut apprendre.
L'éducation de l'individu est donc à faire presque tout entière. Nous avons signalé bien des obstacles, qui sont tous le fruit d'une fatale tradition historique. Et le remède, direz-vous, le moyen d'arriver à cette éducation individuelle, à cette réforme intérieure? La remède ! Si je le tenais dans la main , je n'imiterais point l'égoïste Fontenelle, et je: le montrerais immédiatement. Si j'écoutais- cet instinct français que j'ai signalé, je me retournerais volontiers vers le passé, et je dirais qu'il sera éternellement regrettable que les choses n'aient pas suivi un autre cours il y a trois siècles. Regrets inutiles et désormais parfaitement stériles ! Mais sans aller si loin, n'est-ce pas un remède déjà que d'arriver à connaître sa vraie situation, à réfléchir sur la cause de ses malheurs, à confesser ses imperfections! Si oous avons une fois ce coiirage, un grand point sera désormais gagné, car nous aurons rompu avec des habitudes fatales. Connaître sa vraie situation,
•c'est l'avoir réformée à moitié. Il y a une pensée profonde ^'un rêveur allemand par laquelle nous aimerions à con- -clure : « Nous sommes bien près de nous réveiller lorsque nous rêvons que nous rêvons. » Efforçons-nous donc de tout notre pouvoir d'arriver à cet heureux rêve, indice et précurseur du réveil.
DE L'JDEE
Un des ridicules les plus amusants et les plus curieux de notre époque , c*est une certaine fatuité propre à nos contemporains qui consiste à leur faire penser que les lois qui ont régi jusqu'à présent Thumanité ont changé subitement depuis leur naissance, et qu'ils n*ont plus à redouter ce qui troubla la vie de leurs pères. Cette aveugle fatuité est tellement enracinée, que Texpérience elle-même ne peut les en corriger. — La veille de 1848, de fortes têtes politiques vous auraient affirmé que l'Europe n'avait pas à craindre de nouvelles révolutions, et le lendemain tous les peuples étaient soulevés, toutes les armées étaient sur pied, et deux années remplies d'émeutes, de sièges, de combats et de ruines suffirent à peine pour épuiser cet accès de fiévreuse agitation. Lorsque la question d'Orient eût éclaté, il était clair pour tout esprit à peu près sensé que la guerre en. sortirait infailliblement; cette désastreuse conséquence ressortait nécessairement de l'ensemble des faits, de la situation de la Turquie, des tendances avouées du gouvernement russe, du caractère bien connu du tzar. Cependant l'Europe entière a refusé de croire à la guerre I -» Quoi ! la guerre dans une épo-
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que de chemins de fer et de trois pour cent ! la guerre lorsque nous avons tant de moellons à tailler, et tant de quintaux de coton à tisser ! la guerre lorsque nos intérêts veulent absolument que la paix continue I — Ainsi raisonnait un chacun prenant ses désirs pour des réalités et ses intérêts pour des lois invariables. Néanmoins la guerre a éclaté, une guerre confuse et difficile, engagée en faveur d*un empire qui ne se soutient qu'à force d'artifices contre un empire plein de ressources, dans des pays de races diverses, toutes ou à peu près tièdes pour leurs maîtres et sympathiques à Tagresseur ou sans mauvais vouloir envers lui. Elle a éclaté, cette guerre à laquelle personne ne voulait croire et que tout le monde repoussait; en dépit de la prépondérance des intérêts matériels, elle a passé au travers des mailles subtiles des protocoles diplomatiques ; elle a éclaté pour nous apprendre que définitivement nous sommes gouvernés par les mêmes lois que nos pères, et que nous devons nous résigner à vivre et à mourir en vertu des mêmes lois qui les ont fait vivre et mourir. La cause de cette guerre est également un mobile qu'on n'aurait pas cru de notre temps, — l'esprit d'envahissement, — mais qui existe et qui existera jusqu'à ce que l'Europe ait retrouvé son unité perdue, ou pour mieux dire jusqu'à ce qu'elle ait trouvé son unité nouvelle. C'est là un fait du plus haut intérêt et qui mérite bien quelques développements.
Qu'est-ce que cet esprit d'envahissement ? — C'est l'aspiration à la domination universelle. — Ce désir, qui semble le rêve d'un fou, a été pourtant le mobile déterminant de tous les actes de quelques-uns des souverains les plus remarquables et les plus divers du monde moderne, le mobile du sagace Charles-Quint comme du fanatique Philippe II , du magnifique Louis XIY comme^ du pratique Pierre P'. Que cet esprit soit bon ou mauvais" en lui-môme, il faut donc avouer que, puisqu'il a exercé une si forte influence sur les desseins et les actes de tant de grands personnages, il est autre chose encore qu'un esprit de' convoitise ou qu'un rêve insensé. Pour trouver
son origine, il faut remonter au xvi® siècle (1), à Fépoque de la grande scission qui a divisé l'Europe en deux camps et rendu nécessaire Texistence d*un équilibre européen. A partir de cette époque, la passion de Funité est devenue la. passion dominante de tous les hommes zélés pour Tautoiité. Le catholicisme, en se brisant contre la Réforme, a enfanté une sorte de catholicisme politique qui a été la monarchie absolue, catholicisme qui jusqu'à présent n'a jamais trouvé son pape, mais qui l'a toujours obstinément cherché. Génération après génération, toute une série de grands hommes, Gharles-Quint, Philippe II, Ferdinand II, Louis XIV, se passent de main en main comme les coureurs de Lucrèce, cette idée désastreuse. Pour savoir de quel système sort cette idée, il suffit de nommer les personnages qui ont voulu l'appliquer et les pays oh ils ont régné , pensé , gouverné , commandé des armées, — la France , l'Espagne , l'Autriche. C'est le catholicisme qui en est l'inspirateur, le défenseur et l'interprète, et il est remarquable qu'aucun des grands princes protestants n'a jamais été possédé de ces désirs de domination; vous ne les retrouverez ni chez Elisabeth , ni chez Gustave- Adolphe, ni chez Cromwell, ni chez les deuxGuilr laume d'Orange.Le plan de république européenne de notre semi-protestant Henri IV indique assez qu'il n'était converti que pour la forme, et qu'en embrassant le catholicisme, il n'avait pas embrassé ce qui en fait la vie et ce qui en est l'âme; car partout oh vous trouverez un homme convaincu que la monarchie universelle est une impiété, que les nations ont le droit de se gouverner indépendamment les unes des autres, que les pays chrétiens doivent former une confédération, mais n'ont pas besoin d'être soumis à une unité temporelle et d'être absorbés par un seul membre tout puissant, vous avez trouvé un protestant. L'esprit du protestantisme est essentiellement opposé à cet esprit d'envahissement décoré chez nous des noms magnifiques d'unité et de monarchie européenne.
(•I) L'idée de mooàrdiie qniverselle tdle que nous renteodons ici ne remonte pas au-delà du xvi* siècle , et consiste bien moins dans le projet d'une conquête matérielle que dans un projet d'assimilation morale et d'anéantissement de toutes les dissidences au profit d''une certaine unité politique ou religieuse : c'est là la monarchie universelle qui a trouBlé le monde depuis Charles Quint.
Et que Ton ne pense point que <;ette idée ait été tout simplement propre à quelques souverains ambitieux et orgueilleux, enivrés de leur puissance et saisis du vertige que donne Tautorité. L'existence d'un ordre célèbre, la Société de Jésus, et l'histoire d'un fait immense, la Révolution française, sont là pour prouver que ce désir de la domination universelle n'a pas saisi seulement les fois, n s'est trouvé un groupe d'homme»' obscurs, humbles, pieux, se succédant de génération en génération, n'ayant pour défense que les armes dangereuses et mortelles que donnent l'humilité et la patience, qui ont conçu le mémo projet que Charles-Quint et Louis XIV, et qui de siècle en siècle en ont essayé l'exécution. Ils ont été partout>chasses, persécutés, poursuivis, condamnés : rien n'a pu les dompter. Ils présentent, quelque chose qu'on puisse penser d'eux, l'exemplaire le plus mémorable du dévouement à un idéal invisible et de la croyance à un absolu qui n'a pas de récompenses matérielles à donner à ses serviteurs et à ses fidèles. C'est là, dans cet esprit de désintéressemont moral, plutôt que dans de misérables intrigues aussitôt découvertes que nouées, plutôt que dans des attentats aussitôt punis qu'exécutés, qu'il faut chercher le secret de la force de cette société célèbre. La passion de l'unité lui a tenu lieu de tout et l'a soutenue contre tous; elle lui a tenu lieu de richesses, de pouvoir, et même quelquefois de vertu et d'honneur; elle l'a soutenue contre le péril, la persécution, la calomnie et même contre la vertu et la vérité. Ces Charles-Quint obscurs et ces anonymes Philippe II ont eu exactement les mêmes passions que les rois dont ils étaient les conseillers, moins la soif d'élévation politique et de domination ostensiblement exercée ; leur vie était dirigée par les mêmes principes et tendait au même but.
D'un autre côté, le peuple sous la révolution française a été pris de la même ambition. H a cherché, lui aussi, à sa manière , la monarchie universelle et l'unité du monde, pour d'autres motifs sans doute que les sou*' verains des xvi® et xvii® siècles , mais avec autant d'ardeur, de violence et d'ambition. L'opinion de certains révolutionnaires modernes, qui ont voulu voir dans les jacobins d'excellents catholiques et dans les septembri-^ seurs des missionnaires de la foi, tout odieuse qu'elle
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soit, n*6st pas, au point de vue politique, entièrement dépourvue de justesse. Il est certain que les idées qui sont au fond du système caQiolique , ridée de Tautorité et l'idée d'unité, se retrouvent, perverties et faussées sans doute, mais bien entières et très-absolues, dans le système des conventionnels. La révolution française , qui n'eut d'abord d'autre ambition que celle de propager ses principes, en vint bientôt, lorsqu'elle eût été attaquée et combattue, à vouloir les imposer par la force à l'Europe entière. Le drapeau tricolore, qui devait faire le tour d« monde le fit en effet, non comme emblème de la fraternité moderne des peuples , mais comme étendard ttiomphant et signe de domination politique ; et comme s'il eût voulu clairement montrer que cette idée de domination universelle par le peuple était au fond identique à l'idée de domination universelle par les rois, le destin suscita un homme qui, réunissant en lui les deux ambitions, celle du peuple dont il était issu et qui l'avait sacré, celle des rois dont il avait relevé la couronne et dont il héritait, poussa ce rêve plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs, plus loin que Charles-Quint et que Louis XIl^.
Nous savons maintenant d'où cette idée de monarchie universelle est sortie. C'est une idée essentiellement romaine et catholique, que les peuples protestants ont toujours repoussée avec autant de violence que les peuples catholiques en mettaient à vouloir l'imposer. LTiistoîre moderne tout entière n'est que le récit de la longue lutte engagée entre ces deux tendances. Les guerres religieuses du XVI® siècle, la guerre des Pays-Bas et la guerre de trente ans, les deux révolutions d'Angleterre, les luttes delà Révolution etde l'Empire elles-mêmes, n'eu* rent pas d'autre cause et ne contiennent pas d'autre ensei* goement.
Cette idée de monarchie universelle^ sous quelque belle apparence qu'elle se présente ^ a deux grands défauts cependant : c'est une impiété, et c'est en outre un nonsens politique. A quel propos et de quel droit prétendon imposer aux peuples une même domination? Sur quel
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droit peut-on s*appuyer poor démontrer que toutes les nations doivent se courber devant un môme pouvoir, qui non-seulement n'est pas de leur choix, mais qui n*est pas de leur race et* de leur croyance ? Selon fa religion chrétienne, il y a un maître pour tous les hommes, et il n'y en a qu'un : Dieu. C'est parce qu'elles reconnaissent toutes le môme Dieu que les nations chrétiennes no sont point étrangères les unes aux autres ; c'est parce qu'elles reconnaissent toutes le môme Dieu, qu'elles ont formé au moyen-âge, et qu'elles peuvent former encore, une môme grande confédération. C'est là, dans cette idée d'une confédération universelle des peuples , et non pas dans l'idée de la monarchie universelle, qu'est contenue la solution de cette grande question de l'unité du monde. Toutes les différences de gouvernement, de culte, de civilisation peuvent être acceptées sans que pour cela l'unité morale soit en danger. Que sont en effet toutes ces différences, sinon de purs accidents de forme, résultat ici du développement original, et nous dirions volontiers de l'allure qu'a prise la civilisation dans tel ou tel pays, là d'une influence naturelle des objets physiques sur l'homme, ailleurs du tempérament de telle ou telle race, plus loin de souvenirs et de traditions contre lesquels est venue se briser la toute-puissance du temps ? Pures choses de hasard , purs accidents que la mer de la vie a apportés avec son flux chez tel ou tel peuple, et qu'elle a oublié de remporter dans son reflux 1 Et cependant ce sont tous ces accidents extérieurs, ce sont toutes ces différences de formé qui donnent à la vie des peuples sa beauté et son charme, qui arrêtent l'œil du contemplateur , qui enflamment limagination du poète, qui enfantent les diverses littéra- /tures et les diverses écoles d'art; c'est grâce à elles quece monde vaut la peine d'être habité et que l'existence a tout son prix.
Au fond d'ailleurs, en quoi ces différences détruisentelle Funité? L'unité est-elle une chose spirituelle, morale, intangible, infinie de son essence et inaccessible à l'analyse ? Où bien est-elle une chose tangible qui se pèse et se mesure? Estelle une des conditions nécessaires deThu» manité? ou bien n'est-elle que le produit d'un système et le résultat d'une volonté énergique. Si la première de ces deux hypothèses est la vraie, qu'est-ce donc que l'idée de
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la monarchie universelle, sinon une impiété religieuse et un non-sens politique? Pour que Tunité existe dans Thumanîté, il n*est pas nécessaire que tous les hommes soient liés par les mêmes chaînes matérielles, qu'ils soient emprisonnés dans les mêmes formes extérieures ; il suffit qu'ils s'accordent sur les quelques choses essentielles et sur les quelques faits éternels qui sont les bases immuables de Tordre du monde, des sociétés et de la vie individuelle. C'est là l'unité qui peut et qui doit régner dans l'avenir, et qui s'exprimera par une confédération des peuples ; mais l'unité par la monarchie universelle, qu'estce autre chose que le triomphe des formes extérieures, que l'hypocrisie de l'apparence, que la tyrannie et la contrainte des âmes, et le règne artificiel d'un système ou d'une force mécanique substitué, sur toute la surface du monde civilisé, au libre développement de la vie et à l'expression spontanée des forces intimes de l'être. Je ne m'étonne pas que partout oh cette idée a passé , elle ait empoisonné les sources de la vie , énervé les caractères, et qu'à un certain moment, les peuples qui y ont été soumis en soient arrivés à ne plus savoir reconnaître la vertu, la religion, le devoir en eux-mêmes et dans leur essence, et qu'ils aient pris pour ces saintes choses les dévotieuses images plus ou moins imparfaites qu'on leur avait représentées comme étant ces choses elles-mêmes. ' Là oU ce système n'a point passé, là oh il a été repoussé, la vie a grandi et s'est multipliée dans des proportions extraordinaires. La Hollande et l'Angleterre ont montré qu'il n'était pas besoin d'ambitions démesurées et de visions asiatiques pour arriver à la grandeur. Ces pays ont montré que pour s'agrandir il suffisait du travail de l'homme, et que pour arriver à la vie morale il suffisait d'une vie temporelle pratic^ue et patiente. Ils ont été récompensés de leur modératiofn et de leur confiance en eux-mêmes par la possession de tous les biens terrestres désirables, et par une manière de vivre saine, pratique, grâce à laquelle ils ont échappé aux folies qui nous tourmentent et nous minent. C'est là que s'est formée la vie moderne, c'est îà que dépuis la mort de Louis XIV ont habité la fortune et les bons génies' de l'humanité, c'est là qu'a été formulée et déterminée la règle morale des peuples et des temps nouveaux. Ainsi partout oh cette idée de la domination Hïni-
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verselle a pris racine , Forgueil et la superstition se sont unis pour dessécher et tarir toutes les sources non-seulement de la vie morale, mais même du bonheur terrestre et de la prospérité matérielle; et si la France, malgré tant* de secousses et de malheurs , a échappé au sort commun des peuples qui ont été possédés de cette diabolique ambition, c'est beaucoup, je le crois, pour avoir hésité entre les deux tendances qui ont divisé le mondé depuis trois cents ans. Ses hésitations ont engendré tous ses malheurs, mais elles ont été en même temps son moyen de salut. Si elle ne doit pas se convertir définitivement, puisset-elle hésiter longtemps !
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Ce système de la^onarchie universelle, qui a été tenté si souvent, n*a jamais pu réussir à s'établir môme un seul jour, et nous ne pouvons savoir en conséquence les résultats qu'il eût produits. Cependant nous pouvons logiquement imaginer les suites qu'aurait eues le succès de chacune de ces tentatives; elles eussent été presque toujours absurdes. Si Charlos-Quint eût réussi complètement, nous aurions eu une contrefaçon de l'Europe du moyen-âge : un pape et un empereur ; mais dans cette résurrection impossible, le pape aurait été nécessairement inférieur à l'empereur. Le ministère de la parole divine eût été dominé par le ministère de la force temporelle. Ces deux puissances, qui s'étaient à peu près balancées au moyen-âge, auraient été nécessairement inégales, et peut-être aurionsnous eu en Europe le système inauçuré en Russie par Pierre le Grand, la prise de possession violente et arbitraire de l'administration spirituelle par l'administration laïque. Si l'Espagne, à son tour, avait triomphé sous Philippe II, nous aurions eu le règne de la théocratie; le pouvoir d'une caste ecclésiastique aurait dominé même la royauté ; l'Europe eût été gouvernée par un concile permanent qui aurait étendu aux choses politiques l'infaillibilité qu'il se serait attribuée dans les choses spirituelles. Mais un tel système, qui eût dépassé le moyen-âge, comment aurait-il pu prendre racine au \vi* siècle? Pour établir ce système, il aurait fallu vaincre non-seule-
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ment la Réforme, mais encore la Renaissance. £n Allemagne et en Espagne , on tenta donc non-seulement des choses insensées, mais encore (les choses insensées réussissent parfois) des choses impossibles. Si la France à son tour , ayant Louis XIV à sa tête, avaii réussi à établir sa domination sur FEurope, que serait-il arrivé ? N'ayons point de faux patriotisme et voyons les choses telles qu'elles sont. Nous aurions eu le règne de la superstition monarchique, une sorte de religion semi-espagnole, ^mi-française de l'autorité, le triomphe des formes et des convenances sociales et le despotisme de la vanité. Telles sont quelques-unes dos conséquences que n'aurait pas manqué de produire le succès de chacune de ces tentatives.
Mais ces tentatives étaient condamnées d'avance. Uu juste châtiment n'a jamais manqué d'atteindre ces accès d'orgueil.La prostration morale, ou une démence furieuse, s'est emparée des pays ou régna cette idée et des peuple^ qui ont voulu l'imposer. Ils y ont perdu les vertus qui leur avaient inspiré ces furieux désirs,et ils n'en ont pas regagné d'autres. Comme j*exposais un jour à un des artistes les plus distingués de ce temps-ci, le mieux informé peut-être de toutes les choses de Thistoire et de la philosophie, les désastres auxquels la passion de la monarchie universelle avait poussé les peuples qui avaient été sa proie , il me répondit avec un optiniismo qui n'est pas toujours dans sa nature : « Il ne faù^)as se plaindre de ces tentatives, elles ont donné lieu à de belles choses que nous n'aurions pas connues sans elles. En soulevant toutes les passions d'un peuple, en surexcitant outre mesure toutes ses forces morales, en enivrant son esprit d'espérances impossibles, ces désirs ont forcé le génie national de ce peuple à donner de lui-même une expression plus complète et plus énergique que celle que nous aurions eue sans cela. )► Peut-être; mais, même en admettant ce raisonnement, on peut dire que ce désir de domination a imprimé encore sa tyrannie sur le génie de ces peuples, et en a souvent perverti l'expression. Regardez les Espagnols: de peuple plus virilement, plus énergiquement doué, il n'en exista jamais. Regardez ses héros et ses grands hommes, Fernand Cortez, Philippe II, le duc d'Albe , Alexandre Farnèse, Ignace de Loyola , et dites si votre conscience ^
pas effrayée de porler un jugement sur leur compte , et si Tadmiration qu'ils vous inspirent ne vous cause pas un frisson d'épouvante. Deux siècles et demi nous séparent d'eux , et déjà nous les comprenons moins que les hommes de temps bien plus reculés. Les héros de la Grèce fabuleuse, les sauvages enfonts de la Rome primitive, les barbares des forêts germaniques, sont plus faciles .à comprendre , plus explicables pour Tbomme moderne que les habitants de l'empire le plus puissant et le plus civilisé du xvi^ siècle. Il faut un effort d'esprit remarquable pour saisir les mobiles qui firent agir tous ces personnages terribles, et pour reconnaître le genre de grandeur qui les caractérise. Il faut aussi un effort pour leur rendre justice ; l'impartialité coûte à leur égard. Il faut oublier toutes les règles éternelles de morale auxquelles ont cru les hommes , et consentir à des explications que l'intelligence peut comprendre , mais que la conscience refuse d'accepter. Leur histoire esl une histoire exceptionnelle, anormale, monstrueuse; leurs vertus, leur génie , leur héroïsme, qui sont très-réels et de la trempe la plus solide, sont frappés de stérilité, et n'ont en eux aucun principe fécondant. Ils ne peuvent être imités, ils no peuvent servir de modèles aux hommes, ils ne peuvent leur être proposés comme exemplaires de sagesse, de vertu et de courage. Ces héros, s'ils étaient imités, ne pourraient produire que des bandits ; ces saints (quelques-uns le sont bien réellement) ne pourraient produire que des monstres. Un çsprit satanique a perverti ces vertus étonnantes, et engendré ces anomalies et ces énigmes historiques si difficiles à déchiffrer au bout de deux cents ans. Et la littérature de ce grand peuple, est-elle assez abondante, assez riche, assez passionnée I Et cependant qu'eslpe qu'on en accepte et qu'est-ce qu'on en veut accepter ? Toutes ces œuvres singulièrement naïves et fortes, expression franche , sincère , ardente, de la foi et de la vie du peuple espagnol, sont, comme l'héroïsme de ses g^rands hopimes et les vertus de ses saints, privées d'un principe fécondant. Ce sont des œuvres espagnoles et non humaines, catholiques (dans le sens contraire d'universel^ toutefois] et non chrétiennes. Un seul livre surnage dans toute cette littérature, le Don Quichotte y le seul livre universel, humain, que l'Espagne ait produit. — Et cela
est bien heureux, me disait un jour tristement un Espagnol, car si nous n'avions pas ce livre , TËspagne n*aurait aucune voix pour s'exprimer devant l'Europe, elle n'aurait aucun témoignage de son génie et de son ancienne grandeur.
Si après l'Espagne nous considérons la France du XVII® siècle, nous verrons bien en effet que le génie français s'éleva à cette époque à son plus haut point de perfection; mais nous douions que l'ambition de Louis XIV ait eu aucune influence sur le développement de ce génie. N'a-t-elle pas été punie d'ailleurs, cette ambition? Il est remarquable que le pays dans lequel la monarchie a été presque une, religion politique soit devenu le pays régicide par excellence. Ce peuple ami do la royauté est devenu le peuple sans-culotto et jacobin que nous avons connu. Ainsi l'ambition de la royauté a tué la royauté eUe-méme, et les adulations dont nos pères l'enivrèrent, se changèrent, avant même la mort du grand roi, en murmures, qui à leur tour ne tardèrent pas à se transformer en menaces, en insultes et en défis. Je suis de ceux qui considèrent le xviii® siècle comme n'étant autre chose qu'une réaction fatale contre les superstitions sur lesquelles Louis XIV voulut trop appuyer son pouvoir. Malgré tous les revers. du grand roi, l'Europe laissa la France intacte ; et comme si la ProVidence eût voulu séparer ia cause du peuple français de celle de son souverain, la France conserva les conquêtes de Louis XIV, mais se chargea de fournir des vengeurs à l'Europe : les encyclopédistes furent les hommes qui vengèrent les dangers que la monarchie française avait fait courir à l'équilibre des États et les terreurs qu'elle avait inspirées au continent.
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Cependant cette pensée d'orgueil , toujours fatale aux peuples et toujours suivie d'un prompt châtiment , n'a pas disparu^ du monde. Deux nations colossales, faibles encore, mais faibles seulement parce qu'elles n'ont pas eu le temps d'assembler et de concentrer leurs forces énorn^es, se sentent prises à leur tour de ce vertige de domi-
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nation : l'Amérique et la Russie. De ces deux ambitions, une seule est jusqu'à présent redoutable, celle de la Russie. Jamais ambition démesurée ne s'est encore révélée sous des formes aussi dangereuses et aussi habiles. Tous les peuples qui ont aspiré à la domination universelle ont étalé leurs désirs en plein soleil, ils ont proclamé à haute voix leurs tendances. L'Allemand brutal et sincère a marché vers son but avoué à visage découvert ; l'Espagnol, ivre d'orgueil et de pensées de destruction, a loyalement déclaré à la terre entière une guerre sans trêve ni merci ; le Français, vaillant, susceptible et toujours salisfait de lui-même, a ri au nez des peuples dont il méditait la conquête, et déclaré plaisamment qu'il ne ferait d'eux tous qu'une bouchée. Le premier peuple qui n'ait pas avoué son but est le peuple russe. Humble, discret, modeste, spirituel et poli, comment le redouterait-on? Cet homme qui causera avec vous pendant des mois entiers, d'une manière si charmante, de futilités qui sembleraient "ne pouvoir fournir l'étoffe d'une conversation de dix minutes, et qui pendant des mois entiers aussi n'abordera jamais une question sérieuse, quel péril peut-il vous faire courir? Cette surface toute unie, toute brillante et gracieuse, vrai miroir aux alouettes, faite pour séduire des femmes et des dandies, quelle âme peut-elle recouvrir, sinon une âme uniquement occupée de pensées de plaisir et de vanités mondaines ! Regardez la physionomie du Russe : vous n'y découvrirez pas un trait, pas une ride qui dénote les tourments de l'ambition, de l'orgueil et du mépris ; aucune passion violente n'y a laissé ses^ traces. Ces physionomies sont celles d'honnêtes bourgeois lorsqu'elles sont respectables, celles de spirituels vauriens lorsqu'elles ne le sont pas. Le Russe n'est ni gênant, ni gêné ; pour ne point vous choquer, il renoncera aisément à ses habitudes ; il se fera tour à tour Français, Anglais, Allemand, avec une étonnante facilité d'assimilation. Il consentira à vous traiter de grand peuple, à accepter vos jeçons , vos idées et vos goûts ; il renoncera à tous ses préjugés russes, vous demandant seulement grâce pour 5on empereur, c'est-à-dire pour la seule chose qui au fond fasse la vie et soit l'âme de la Russie! Sauf cette unique et importante exception, il ne vous importunera nullement de son patriotisme. Et voilà précisément oîi réside
la force du caractère national russe ; le peuple russe est le plus circonspect et peut-être le moins sot des peuples. uest là ce qui peut lui permettre d'en être facilement et avec le moins de danger le plus agressif.
Le plus agressif et le plus difficile à abattre et à dompter ! car ce peuple ne donne aucune prise à ses adversaires ; il sacriûera tout à son but , mais en renonçant même aux moyens qui pourraient Ty mener le plus sûrement, si ces moyens, quoique avantageux dans le présent, peuvent être périlleux dans l'avenir, s*il y a la moindre chance qu'ils puissent un jour se retourner contre lui. Il n'apporte avec lui aucun de ces mobiles d'amour-propre qui rendent les peuples si dangereux à un moment donné, mais qui donnent si aisément prise sur eux, et qui les rendent si faciles à réduire,leur moment de triomphe passé: il n'a ni point d'honneur espagnol, ni vanité française., ni entêtement germanique, ni respectabilité anglaise. Peu importe aux Russes d'avoir raison ou tort, pourvu qu'ils l'emportent; ils reculeront s'ils le faut, en dépit du point d'honneur militaire; ils accepteront les quolibets et se laisseront volontiers traiter de (Cosaques, pourvu qu'ils avancent d'un pouce de terrain. Nulle fausse honte, pas de respect humain, nul bruyant amour delà gloire. Voilà leur force ; ils sont en ce sens le plus moderne d^s peuples; ils le sont même plus que les Anglais. Quelle est la manière moderne de comprendre la vie ? Arriver à son but, et y arriver en sacrifiant toutes les idoles auxquelles les peuples avaient élevé un culte, — la gloire, le courage militaire, l'enivrement du succès ; y arriver modestement, à pied, en habit noir et de tous les jours ; triompher, en un mot, sans le vain appareil des triomphateurs, sans les ovations, les fanfares et le cortège. La méthode qui a rendu l'Angleterre si puissante et si grande, c'est comme on -le sait , cet héroïsme obscur, ce dévouement à un but, quelque restreint et modeste qu'il soit, ce sacrifice de l'amour-prôpre et de l'éclat. Faire tout simplement ce qu'on a à faire, quand on peut, comme on peut, avec les outils qu'on a sous la main , tel a été le moyen de succès de tous ses hommes d'état, de tous ses capitaines et de ses plus humbles enfants eux-mêmes. Lutter contre un sol rebelle ou affronter des glaces, défricher des forêts ou creuser des railways, se battre indifféremment, s«