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que ToGcasioD ou la nécessité Texige, contre un alligator ou un Indien, pendre un rajah rebelle ou abattre la puissance de Napoléon, peu importe le but à atteindre et le genre d'entreprise h mener à fin : il s'agit de les atteindre tous également bien et de les mener toutes également à bonne fin. C'est dans la connaissance de cette vérité,—*" que toutes les vertus sont égales et en fin de compte rendent tous les buts de la vie égaux, quelque différents qu'ils soient en apparence, — c'est dans cet .héroïsme obscur et modeste que l'Angleterre a trouvé sa force et sa grandeur. Mais il est une dernière idole à laquelle l'Angleterre ne renoncera jamais. Un Anglais peut consentir à bien des choses; il peut consentir à mourir bravement tout en laissant un nqm ignoré , il peut consentir à se laisser ];aiUer pendant des années entières, s*il est persuadé de Timportance du projet qu'il a conçu ; il peut consentir à tous les sacrifices d'amour-propre : jamais il ne consentira à abdiquer sa dignité. L'Anglais est capable de cruautés, capable d'exactions, jamais d'une lâcheté ou d'un mensonge. En dépit de son Bentham, il n'a jamais su la valeur exacte d'un vice, l'utilité qu'il contient et le parti qu'on en peut tirer. Or le peuple russe semble au contraire posséder à fond cette science tout à fait nouvelle, et sur laquelle jamais peuple n'a réfléchi d'une manière suivie et persistante. Qu'on tire de ce fait la conclusion générale qu'on vo.udra.
Ce n'est point par là seulement que le peuple russe est profondément moderne. Il a une autre force très-appréciée de notre temps, il a l'art des formes et des apparences, il sait présenter des surfaces. Le Russe peut avoir tous les vices, il n'a aucun défaut. Les défauts de l'esprit allemand,^ de l'esprit anglais, de l'esprit français, chacun les connaît ; mais quel est le défaut de l'esprit russe? Les hommes nous blessent bien moins par leurs vices que par leurs défauts, cela est très-vrai; mais en revanche ils sont bien plus dangereux par leurs vices, car quiconque a le malheur d'avoir un défaut trop visible est déjà à demi vaincu.
Redoutable par son caractère, le peuple russe trouve encore dans l'état de l'Europe des armes dangereuses. Pour résister efficacement à la Russie, il ne faudrait pas seulement résister à ses armées, il faudrait aussi résister à son esprit et à ses idées, et, j'ai regret de le dire, je
trouve cet esprit et ces idées répandus à doses diverses *daDS toutes les contrées de FEurope. De fausses doctrines, des désirs immoraux, des libertés non réfrénées par la contrainte morale, Tenvie démocratique, la passion de l'égalité, le dédain de tout ce qui n'est pas avantage ter^ restre immédiat, ont conduit TEurope à un état où ce rêve de monarchie universelle est bien plus dangereux qu'au temps de €harles-Quinl et de Philippe II, — époque ob toutes les forces aristocratiques du continent, princes temporels, docteurs protestants, capitaines hérétiques, écrivains de la Renaissance, luttaient ligués ensemble oontre une théorie contraire à leurs principes et contre une servitude que leur nature refusait d'accepter. Aujourd'hui, grâce au progrès moderne, il n'y a plus d'aristocrates de naissance , et il y en a moins encore de cette catégorie bien plus noble et bien plus puissante qui jusqu'à présent a , sous un nom ou sous un autre , gouverné le monde : il n'y a plus d'aristocrates d'intelligence, de caractère et de vertu. Rien n'est fatal comme une fausse idée de l'égalité. Si cette idée, la plus enracinée dans le cœur de l'homme, sortant des ju^es limites dans lesquelles elle doit être renfermée, arrive à devenir une passion et prend un développement démesuré, elle étouffe l'idée de liberté, et avec l'idée de liberté disparaît le contre-poids qui sert à tenir la balance politique en équilibre. Alors le plateau dans lequel pèse l'idée d'autorité remporte outre mesure, la tyrannie devient nécessaire, et c'est ainsi qu'une démocratie trop absolue fraie les voies au despotisme. Ce système s'établit sans obstacle, car la résistance est impossible là ob les individus ne sont plus rien et oh le principe aristocratique a disparu. Alors il ne reste plus en présence que deux puissances, les masses populaires et le souverain. Un accord tacite s'établit entre ces deux puissances, car les masses populaires ne sont Jamais fortes et ont toujours besoin d'un protecteur, et le souverain ne peut jouir de la plénitude de son pouvoir qu'autant que lui seul est élevé au-dessus de la masse de ses sujets et n'a |>as à craindre de rivaux d'influence. Cet état est presque celui de l'Europe moderne. Quel beau moment pour rêver la monarchie universelle^ Il n'y a plus maintenant de Calvin pour fonder des républiques et de Guillaume le Taciturne pour les maintenir. L'homme
qui viendra au nom de l'égalité soulever les populations, qui, — en échange d'une liberté utile seulement au petit nombre d'hommes destinés à faire pour le genre humain exactement les mômes choses que le despote, mais à les faire plus noblement, — étendra sur les sombres et muettes masses humaines la protection qui les assurera contre leurs propres excès et promettra de donner à tous une part égale dans une gamelle commune, — celui-là, si l'on n'y prend carde, réussira infailliblement. L'égalité par la force, sinon autrement, la fraternité par le knout, sinon autrement I Et maintenant ouvrez M. de Haxthausen et les rares voyageurs qui ont su voir et pénétrer le génie de la Russie, et dites si cette idée de l'égalité par le tsar et du nivellement parla souveraine puissance ne s'y rencontre point. La Russie no me paraît si dangereuse que parce que ses tendances politiques se trouvent juste au mveau des dispositions morales de l'Europe.
Enfin, troisième et suprême danger, la Russie est la main des peuples slaves. C'est elle qui en est la force et le moyen d'action. Toutes les qualités du génie latin, qui se traduisent sous des formes excessives et violentes en Espagne, passionnées et sensuelles en Italie, ont trouvé en France leur forme modérée et pratique. Toutes les qualités du génie germanique ont trouvé leur expression modérée et pratique en Angleterre. Il en est ainsi de la Russie vis-à-vis des peuples Slaves; elle représente leur génie et leurs mœurs sous une forme étrange, mais modérée et pratique aussi : facilité de vivre, soif du bonheur, douceur de caractère, gouvernement patriarcal, vif sentiment de la fraternité humaine, tous les instincts des Slaves sont également ceux des Russes. La Russie représente en outre une pensée de vengeance. Il n'y a pas eu dépeuples aussi malheureux que les pè^uples de l'Europe orientale, à quelque race qu'ils appartiennent. La Bohême, deux fois écrasée par l'Allemagne, a vu changer §a population, disparaître sa noblesse et abolir sa religion; la Hongrie meurt tout entière à Mohacz en quelques heures, et passe sous la domination de l'Autriche pour échapper à celle du musulman; la Pologne se voit trois fois déchirée toute vivante et rayée du rang des nations. Les peuples chrétiens de l'empire grec passent sous le joug des Turcs. La Russie, subjuguée par les TartareS, voit ses boyards ré-
duitsà rétat de serfs et ses femmes nobles à la condition de servantes. A chaque instant, sur toute celle vaste région^ qui est le Ihéâlre naturel de la lutte entre TEurope et l'Asie, lorsque l'Asie envahil l'Europe, passent les armées ennemies. Lorsque le Turc s'est retiré, l'Allemand arrive. Soumis ainsi à des oppressions et à des exactions sans nombre, les peuples orientaux n'onl pu jouir des bienfaits de la civilisation moderne. Ils ont été arrêtés dans leur développement normal, el forcés de croupir dans le moyen-âge. Les nobles institutions du moyen-âge, excellenles pour un temps, sont devenues chez eux semblables à un marais stagnant, plein d'exhalaisons impures. Leur vie en a élé empoisonnée. Pour eux, il n'y o pas eu de monarchie moderne, pas de Henri IV, pas de Louis XIV; pour eux il n'y a pas eu de Renaissance el de culture intellectuelle générale, pas de Réformation ; ils n'ont eu que les échos de ces grands mouvemens. Ils n'ont pas eu d'industrie, et par conséquent aucune des transformations sociales que l'industrie a amenées dans le monde ; ils n'ont pas eu de classes moyennes, et leur société, composée de nobles et de serfs, est restée scindée en deux par une abîme énorme. Us se sont arrêtés sur le seuil du monde moderne, el n'ont jamais pu y entrer qu'individuellement. En masse el comme nation, ils en ont été exclus par la fatalité des circonstances, par la violence de la guerre, par la tyrannie des gouvernemens. Dans un de ses rêves, le poète anonyme de la Pologne met en scène le Vengeur des opprimés de l'ancien monde, et le décrit comme le fils d'un pirate grec de l'Archipel et d'une vierge barbare des bords de la Baltique. A son tour, voilà que le vengeur de ce monde oriental se lève, issu, lui aussi, d'un Grec et d'une barbare, et unissant en lui l'astuce du Byzantin à la sauvagerie du Cosaque. Oh ! coipme elle est vraie, cette loi de l'histoire et de la morale que nous appelons de noms divers, selon le système que nous avons adopté, rétribution, châtiment, expiation! Les injustices accumulées finissent par devenir un germe de mort pour les oppresseurs et pour les innocents à la fois. La violence subie, trouve sa récompense, et un jour des débris amoncelés par les tyrannies barbares des Tar tores et des Turcs, par la tyrannie savante des gouvernemens civilisés, par l'indifférence des peuples puissans
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et heureux, sort un empire redoutable, armé de pied en cap, qui vient troubler dans ses joies et dans ses plaisirs, dans ses affaires et sa poursuite de la richesse et du luxe, TEuropa heureuse et tranquille, et pousse un cri que tout le monde a pu entendre : « A ton tour, Turquie, tu paieras l'impôt de la capitulation, et tu achèteras le droit de vivre ! A ton tour, Allemagne, tu subiras le sort de la Pologne ! A ton tour, Europe, tu recevras d'étrangers et d'ennemis la tyrannie que tu n'as pas voulu accepter de les princes nationaux, et l'Orient t'imposera le système que tes propres despotes n'ont pu faire triompher! »
Je m'arrête à regret. Cette question de la monarchie universelle demanderait, pour être examinée dans tous ses détails, un de ces énormes traités politiques dont le XVI® siècle se montra si prodigue dans ses controverses ; mais si la pensée do la domination est de toutes les époques, en revanche les in-folios ne sont guère de notre tenips. J'ai voulu tout simplement faire l'historique de cette idée, en montrer tous les dangers, non-seulement pour les peuples qu'elle menace, mais pour les peuples qui l'adoptent et essaient de la faire triompher. J'ai voulu montrer la Russie reprenant à son tour cette idée fatale, et la reprenant dans les conditions les plus redoutables pour l'Europe. Dès la nouvelle apparition de cette chimère qui a fait couler tant de sang et qui a exténué tant de peuples, l'Europe s'est émue, et les nations se sont serrées l'une contre l'autre par un même sentiment de péril et un même mouvement de crainte. La Russie sera certainement repoussée, elle rentrera pour un temps dans ses steppes. Prudente et patiente comme elle l'est, elle reculera sans honte et consentira à reculer pour attendre en sûreté le moment de s'élancer de nouveau sur sa proie; mais que îa Russie recule et consente à reculer, là n'est pas la question : il faut des garanties pour l'avenir, ainsi que disent les orateurs du parlement anglais; oui, des garanties non-seulement matérielles, mais morales.
Les précautions morales que l'on peut prendre contre
la Russie sont nombreuses; nous en signalerons quelquesunes seulenaent, en laissant au lecteur le soin de suppléer à ce que nous ne dirons pas. Ce n*est pas la Russie qui a inventé la première cet esprit d'envahissement à outrance qui la caractérise, ni ce rêve de monarchie universelle qu'elle a repris à son tour, ni cette utopie de Tunité par le pouvoir politique qu'elle célèbre et préconise. Tout cela est parti d'ailleurs et de bien des points divers. Tous les peuples ont été coupables tour à tour de ces chimères impies qui ont engendré des réalités sanglantes, et est-il bien sûr que l'Europe en soit guérie? Il ne manque pas de gens d'une orthodoxie trop ardente qui sont tout prêts à regr^ter l'insuccès de Philippe II, ou de gens d'un patriotisme trop opiniâtre qui sont tout disposés à regretter rinsuGcès de Louis XIV. On pourrait trouver des prôneurs d'autorité à tout prix faisant profession de croire, en leur âme et conscience, à l'infaillibilité des gouvernemens et des mécanismes pditiques; les plus intelligens sont encore ceux qui croient à l'infaillibilité de la force, contre laquelle en effet il n'y a pas à résister. A leur tour, les philosophes cosmopolites vous affirmeront que le but de l'humanité est d'arriver à n'avoir qu'un seul costume pour tous les peuples, qu'une seule langue pour exprimer partout les mêmes vérités et les mêmes sottises ; puis les révolutionnaires avoueront que le monde ne sera sauvé que lorsqu'il aura passé tout entier sous les fourches caudines de leurs principes. Nous ne sommes donc pas si loin de croire, nous aussi, à la monarchie universelle. Si nous voulons résister efficacement à la Russie, ne croyons point aux mêmes principes qu'elle, car qu'importeraient les succès de la guerre, si son esprit devait triompher, et ses défaites matérielles, si la victoire morale devait en fin de compte lui rester?
Il faut donc résister à la Russie par les armes; mais, chose plus importante, il faut lui résister parles principes sur lesquels les sociétés se sont toujours appuyées jusqu'à une date très récente (la fin du dernier siècle, si l'on veut), et que les despotes les plus absolus ont toujours implicitement reconnus, et n'ont jamais osé trop ouvertement violer. L'esprit russe, c'est la haine de l'individu et son absorption dans l'état au profit du pouvoir despotique. Ce système politique, qui est tout simplement une
impiété, est nécessaire aujourd'hui à l'établissement de la monarchie universelle. La Russie n'a pas dédaigné de faire parfois appel aux passions démocratiques, .et, en y faisant appel, elle agit conformément à ses principes. Là oîi rindividn n'a aucune part au gouvernement et oii son influence est nulle, le despotisme seul sera possible ; car^ ainsi que nous l'avons dit,les masses populaires neluirésisteront pas, et même elles l'appelleront de tous leurs vœux. N'ayant plus auprès d'elles aucune protection locale, elles se retourneront naturellement vers le pouvoir central et feront entendre le cri des paysans russes : « Ah ! si Dieu n'était pas si haut et l'empereur si loin I » Qu'un tel système puisse être appliqué dans des pays oU l'aristocratie n'a jamais existé, ou bien dans des pays oli l'influence aristocratique a été funeste et oli l'individu a mal usé de son pouvoir, c'est là un fait malheureusement incontestable; mais ce fait ne prouve rien, grâce à Dieu, contre un principe qui est absolument nécessaire aux nations, soit qu'on veuille une société sensée et pratique, bien gouvernée et moralement conduite, soit qu'on rêve une société idéale et abstraitement ordonnée.
Le pouvoir de l'individu a toujours existé dans les sociétés humaines : on l'a quelquefois contesté, quelquefois combattu ; jamais on ne l'a nié avant notre époque. Il est vrai de dire en revanche que l'individu réclamait sa part de légitime influence avec un acharnement et un courage qui devaient lasser les plus terribles despotes. Il s'avan- , çait humblement, timidement; il réclamait, pétitionnait, suppliait, s'agenouillait, et lorsque tous ces moyens respectueux étaient épuisés en vain, lorsqu'il ne lui restait plus de ressources, il prenait bravement son parti et se redressait de toute sa hauteur. L'histoire du moyen-âge ot celle du'xvi® siècle, époque oîi l'influence individuelle a été souvent combattue, sont pleines de ces revendications, humbles d'abord, hautaines et courageuses ensuite, des droits de la conscience humaine. Au xvii® siècle, sous le monarque le plus fier qui se soit assis sur un trône, cette influence n'a iamais été contestée, et on peut dire qu'à cette époque chacun des hommes dont le nom est resté célèbre a obtenu la part de respect et de pouvoir qui lui était due. Ce n'est qu'à notre époque que l'individu a perdu ses droits. Que l'Europe moderne retourne aux
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principes qui ont toujours fait sa force, c'est pour elle le plus sûr moyen d'échapper à l'influence russe, car une civilisation ne vaut la peine d'être sauvée que lorsqu'elle diffère sur tous les points importans de la civilisation ennemie qui cherche à l'anéantir. Et ce qui compose précisément la civilisation traditionnelle de l'Europe, •c'est que l'équilibre n'a jamais été rompu entre cette action continue, permanente de l'autorité établie, et l'action «exceptionnelle, temporaire, discontinue de la liberté humaine et de l'influence individuelle.
Je résumerai en deux lignes la pensée de cette esquisse. L'ambition de la monarchie universelle a toujours causé la mort des peuples, et elle ne l'a causée que parce qu'elle s'est brisée contre des obstacles impossibles à franchir; mais si l'on suppose que les dispositions morales des peuples menacés soient exactement les mêmes que celles du peuple qui menace, cette ambition, qui jusqu'à présent n'a été qu'une chimère, pourrait devenir réalisable. Or, cette ambition est représentée maintenant par la Russie ; si nous voulons la vaincre, non-seulement matériellement, mais en principe et en esprit, de manière à ce qu'il n'en reste plus trace, purifions-nous, dépouillons-nous de tout ce qui peut lui donner prise et action , non-seulement sur nos corps, mais sur nos âmes.
Si la France n'est pas en état de belle et parfaite santé, ce n'est point faute de médecins et de. systèmes. Enumérer les panacées universelles qui ont été proposées serait déjà une rude tâche ; nous avons une multitude de grands principes dont Tusage exclusif nous a été conseillé : le grand principe d'autorité, le grand principe de liberté, sans compter le grand principe d'anarchie, et le grand principe de communauté. Nous les avons tous essayés tour à tour, et nous n'avons guère eu à nous louer de leur efficacité. Peut-être la raison de ces nombreux insuccès se trouverait-^llc précisément dans l'emploi exclusif de chacun de ces remèdes, qui, pris à part cl à trop forte dose» ne manquent jamais d'engendrer une maladie nouvelle, au lieu de guérir l'ancienne. On pourrait dire que nous payons une foule de taxes morales, beaucoup plus lourdes que les taxes matérielles ; nous payons en servitude la protection qu'on nous offre contre l'anarchie, et en anarchie les vengeances que nous tirons de la servitude; mais ni la servitude ni l'anarchie ne disparaissent pour cela , aucune des deux n'est punie, et c'est nous-mêmes qui recevons les coups que nous destinions à ces êtres abstraits et métaphysiques.
Ce n'est pas non plus faute de docilité si le peuple français n'arrive pas à être heureux. On chercherait vai-
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nemenl une agglomération d'hommes plus confîanle et plus crédule que les trente-six millions d^êtres humains qui foulent le sol français. Leur inculquer un principe sur lequel ils s'appuient pendant les siècles serait peut-être difficile, mais les amener à croire à un quasi-principe qur^ puisse leur servir de mot d*ordro pendant quelques années est extrêmement aisé. Que de bonnes railleries, de- [>uis cinquante ans, ce peuple n'a-t-il pas dirigées contre e droit divin des rois, les prétentions de TÉglise à l'infaillibilité, le système de pondération constitutionnelle, la république et le gouvernement par contrat social, l'aristocratie héréditaire et la démocratie, le marquis de Carabes et le républicain rouge ! Le peuple français, si mobile, si versatile, mais qui avait toujours et' si sensé et si pratique, si prompt à se railler de l'enthcjusiasme banal, est depuis cinquante ans le peuple qui participe le plus de la nature des foules. Vous croiriez, en lisant son histoire contemporaine, lire la fameuse scène du Jules César de Shakspeare, oli le peuple applaudit tour à tour le meurtrier de César et l'apologiste de César. Son cri est aujourd'hui : plus de gouvernement monarchique ! — un autre jour : plus de gouvernement populaire ! Les mots autorité, tradition, liberté, se succèdent dans sa bouche avec une étonnante rapidité. Ainsi la France marche de réaction en réaction et se dirige sous des drapeaux et des emblèmes sans cesse renouvelés vers des destinées aussi incertaines que ses idées.
Mais ce ne sont pas seulement les foules qui changent ainsi de doctrines et de croyances , ce sont aussi les hommes qu'on pourrait croire les plus convaincus des idées qu'ils ont prôchées toute leur vie ; ce sont des historiens qui arrivent, à un certain moment, à douter des résultats de leur science historique, des philosophes qui doutent des résultats de leurs méditations, des politiques qui doutent des principes dont ils ont été les défenseurs intraitables, exclusifs et violents. Rien n'est curieux comme les polémiques rétrospectives qui ont lieu depuis quel-
![ues années parmi le public instruit de notre époque. Des àits vieux de trois cents ans sont exhumés de la poussière historique oli ils dormaient ensevelis; on les interroge de nouveau, on refait leur procès, on les absout ou on les condamne. La Réforme, la Renaissance, Richelieu,
Louis XIV, provoquent des discussions violentes et d'étranges récriminations. Un jour il plaît à un écrivain passionné de déclarer que la révocation de Tédit de Nantes fut un acte d'autorité très-légilirae et très- méritoire, et on le réfute gravement comme s'il s'agissait d'un fait contemporain. Un autre jour il plaît à un ecclésiastique, d'une foi trop ardente, de jeter Tanathème sur les lettres grecques et latines, et aussitôt il s'engage une véritable bataille des livres plus plaisante que celles qu'ont chantées Swift et Boileau. On se dispute un an à ce sujet; l'épiscopat français tout entier prend parti dans la querelle, le clergé ■ français se sépare en deux camps, les représentants de la science laïque dénoncent tme Saint-Barthélémy intellectvelle, on en appelle à Rome, et le représentant du catholicisme élève la voix pour décider une question qui reposait en paix depuis trois cents ans. Un autre jour encore la presse française se divise sur les mérites du moyenâge, les uns déclarant que le moyen-âge fut l'âge d'or de l'humanité, les autres refusant d'y voir autre chose que des rues mal pavées et des moines ignorants. Y a-t-il fait qui constate d'une maaière plus frappante l'incertitude des esprit ^contemporains ! Que signifient ces discussions rétrospectives si passionnées, sinon que nous ne sommes point satisfaits de nous-mêmes, que nous regrettons beaucoup, que nous espérons peu, et, par-dessus tout, que nous n'avons pas de principe actuel qui nous fasse vivre et nous tienne lieu du passé? Je ne sais si l'axiome : « heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! » est vrai ; mais en revanche on peut sans se tromper le retourner ainsi : « heureuses les générations qui ne s'occupent pas de l'histoire, heureux les hommes qui ne tournent pas leurs regards vers le passé, qui n'ont rien à regretter, à qui le présent suffit, parce qu'ils y trouvent à la fois un principe d'action et un but moral ! »
Sans rechercher bien loin les causes de ce chaos moral dans lequel se débat la France, ne pourrait-on pas l'attribuer en partie à la disparition d'une classe d'hommes qui depuis trois cents ans a joué un grand rôle en Europe et en France plus encore qu'ailleurs, — les hommes qu'on appelait jadis éclairés? Quel est le spectacle politique que donne la Franc^ depuis un demi-siècle I Les ambitions et les passions jettent en avant un mot qui désigne un prin-
cipe vrai : c'est tantôt le mot liberté, tantôt le mot égalité, tantôt le mot autorité ; et le public, après l'avoir entendu résonner quelque temps à ses oreilles, finit par se persuader qu'il y croit, l'adopte et le répète jusqu'à ce que ce mot soit devenu un fait. La France passe ainsi d'un système traditionnel à un système libéral, et d'un système anarchique à un système autocratique. Entre ces ambitions qui cherchent* à se satisfaire et le public qui leur prête naïvement la main, il n'y a aucun intermédiaire. 11 est étonnant de voir à quel point les luîuières existent peu, nonseulement parmi ce public affairé qui s'agite tout le jour pour trouver ses moyens d'existence, mais encore parmi le public riche, indépendant, qui possède le repos et le loisir. Les hommes en France commencent à ne se distinguer les uns des autres que par le costume ; mais moralement cet homme si luxueusement couvert, si irréprochablement cravaté, n'est pas très-différent du voisin plus pauvrement vêtu : ils rentrent l'un et l'autre dans la vulgaire foule humaine. Ils ne sont point séparés par les lumières, ni même par l'éducation; ilsnesont séparés que parles intérêts. L'un est généralement conservateur à tout prix parce qu'il a beaucoup à perdre ; l'autre est généralement indifférent au maintien de l'ordre, pariée qu'il n'a à peu près rien à y gagner. Quant à consulter l'un ou l'autre sur une question d'intérêt politique ou moral, cela est inutile ; leiirs deux opinions ne valent pas mieux l'une que l'autre et ne peuvent être acceptées avec confiance. Aussi l'opinion numérique est-elle arrivée à n'avoir aucun prix, et l'on se trouve dans celte situation décrite par les anciens, oh l'opinion de toute une ville ne vaut pas très-souvent celle d'un seul homme, oh l'opinion d'un sage reconnu pour tel par toute une nation vaut mieux que celle de cette nation tout entière.
Cette classe particulière d'hommes dont nous voyons les derniers représentants , et qui jeta son dernier grand éclat au xviii' siècle, a existé pendant trois cents ans. Tl est remarquable que les hommes éclairés sont nés avec les partis politiques, et Ton peut prévoir qu'ils disparaîtront avec eux. L'existence des partis est un fait bien plus moderne qu'on ne le croit généralement., fl n'y avait pas, à proprement parler, de' partis au moyen-âgé, car dans une société irfégulière il y a seulement des phéno-
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mèues sociaux. De loin en loin, un fait ^e produit qui dérange la vie des populations et la force de s'arranger autrement que par le passé : ce ne sont que des faits résultant tantôt de la fatalité des passions humaines, tantôt de la condition matérielle de la société, tantôt de l'initiative individuelle. Un Pierre THermite prêche les croisades et précipite TEurope sur l'Asie, des population» pressurées et affamées se soulèvent, des intérêts naissent et demandent leur place au soleil; .mais il n'existe rien qui ressemble à ce qu'on peut appeler un parti. Les partis supposent une société qui possède une connaissance plus complète de la vérité morale que celle qu'avait le moyenâge ; ils supposent une société intellectuelle et non plus instinctive, qui est capable de transformer ses passions en principes moraux, qui n'est plus menée par les faits imprévus , mais dans laquelle les différentes classes de citoyens cherchent au contraire à tirer profit des faits en faveur de leurs idées. Aussi peut-on dire que les partis^ n'ont commencé à exister qu'avec le xvi« siècle, à l'époque oîi les intérêts ont commencé à devenir intellectuels, oîi la civilisation morale a été assez avancée pour que les homme» aient reconnu l'existence de plusieurs principes différents,à l'époque, en un mot, oh la civilisation matérielle et la civilisation intellectuelle se sont fondues ensemble et n'ont formé qu'un tout. Alors aussi a apparu cette classe reniiarquable des hommes éclairés qui ont joué un si grand rôle, et si divers dans l'histoire des trois derniers siècles, intermédiaires entre les partis pendant le xvi® siècle, et représentants des sentiments d'humanité, de justice et de tolérance au milieu des passions en lutte, serviteurs dévoilés, respectueux et soumis des pouvoirs établis au xvii^ siècle, partisans impuissants cle la modération au xviii®.. A partir de cette dernière époaue, la civilisation matérielle ayant commencé à dominer la civilisation morale, et les intérêts ayant pris le dessus sur les principes,, l'influence des hommes éclairés a commencé à décliner, et aujourd'hui cette classe elle-même tend à disparaître. Leur rôle pendant les trois derniers siècles a été, ainsi que nous l'avons dit,très-divers; ily a pourtant une certaino^ unité dans leur histoire. Ce sont eux qui ont le plus servi l'humanité pour elle-même, en dehors de toute idée reli-^ gieuse et de toute passion de secte et d'église. Nés au
XVI* siècle, à l'époque oU TEurope se divisa en deux camps^ e( ob rhumanité cnrétienne tout entière, depuis les princes jusqu'au dernier paysan , prit parti dans la grande querelle de la Réforme, ils ne se placèrent généralement dans aucune des deux armées, et gardèrent une position neutre et intermédiaire. Ils ne furent ni catholiques, ni protestants. Ils se rattachèrent aux traditions de l'antiquité grecque et romaine, qu'ils contribuèrent à renouer, et formèrent ce qu'on peut appeler le parti de la Renaissance. S'ils servirent la Réforme, ce fut moins par zèle pour elle que par amour de la tolérance et de la modération; s'ils servirent l'église catholique, ce fut moins par conviction que par amour pour l'ordre établi et la tritdition. Us firent de toutes les questions religieuses des questi^s surtout politiques et sociales ; ils s'efforcèrent autant que possible d'apaiser les passions fougueuses de leur siècle et de les entraver. Le t^pe de ces hommes fut Erasme. Le grand Luther s'indignait de la tiédeur du zèle d'Erasme, et disait en l'invectivant : « Cet homme est le plus grand ennemi de Dieu et de son église. Il aimerait mieux voir périr l'Evangile que de voir l'Allemagne se prendre aux cheveux et l'Europe déchirée par la guerre. » Incontestablement Luther devait préférer l'Evangile même à l'Allemagne, et n'avait pas à s'inquiéter des résultats immédiats de ses prédications ; peut-on blâmer cependant Erasme de sa prévoyance de sceptique? On peut certes refuser les bienfaits moraux d'une doctrine dont les fruits ne profiteront qu'aux générations futures,lorsqu'il faut sacrifier pour ces bien^ils douteMx les générations présentes et vivantes auxquelles on appartient. Et c'est là sacs doute ce que pensait Erasme. Une société qui serait gouvernée par des sceptiques de la trempe d'Erasme deviendrait bientôt la plus plate et la plus vulgaire de§ sociétés ; mais en revanche une société oh les Luther n'auraient à subir aucun contrôle, et oîi l'initiative du génie ne rencontrerait aucun, obstacle, deviendrait bien vite une société oh il serait impossible de vivre. Le génie doit être forcé h la modération, et ce n'est ni le peuple, qui de sa nature est toujours excessif, m les grands, qui en cela se rapprochent du peuple, qui peuvent le forcer à la modération : ce sont ces partis moyens un peu sceptiques et un peu froids.
L*homme éclairé n'est pas ordinairement un homme d'un grand génie. 11 n*a ni grande invention, ni grande initiative, mais en revanche il est exempt de ces vices qui obscurcissent trop souvent les hautes intelligences, — Tâpreté de Tambition, la passion et la vigueur excessive du caractère. — Quels sont les hommes éclairés du XVI** siècle? Cène sont pas les grands génies de cette époque, qui en compte tant et de si divers ; ce ne sont point les hommes qui ont laissé un grand nom dans Thistoire et une longue trace de leur passage ,sur la terre. Non, ce sont bien plutôt des érudits aujourd'hui presque oubliés, des publicistes aujourd'hui dédaignés, des hommes dont les figures ne nous apparaissent plus que sur le second plan. Ils se divisent en deux groupes principaux : l'un, formé d'écrivains et de pamphlétaires, qui composent ce qu'on peut appeler le parti de la Renaissance, et dont Erasme est le prototype ; l'autre, formé de politiques et d'hommes d'action, qu'on peut appeler les parlementaires, et dont L'Hôpital est le héros. C'est à ce groupe qu'appartiennent les Achille de Harlay, les de Thou, les écrivains de la Ménippée, Il est difficile aujourd'hui de constater d'une manière certaine le mal qu'ils ont empêché et le bien qu'ils ont accompli dans cexvi* siècle si orageux* et si sanglant; mais nous pouvons présumer par ce qui a été de ce qui aurait pu être. De combien de crimes, de combien de souillures n'ont-ils pas préservé les annales de l'histoire l Combien d'actions honteuses n'ont-ils pas flétries I Combien n'ont-ils pas empêché de guet-apens projetés et de irahisons en train de s'accomplir ! Aucun des grands hommes de guerre et de pensée ne s'occupait au xvi® siècle de ce que souffrait la société ; aucun ne- pensait à cette multitude anonyme, obscure, paisible, qui cultive ses champs, qui entretient l'activiié du travail dans les villes, qui vit des transactions du commerce, qui n'a pas d'intérêts politiques en un mot, et qui n'a d'autres intérêts que ceux que lui a créés la société dans laquelle sa vie s'écoule. Seuls, les hommes éclairés s'en sont inquiétés à cette époque; sans eux on peut dire que la vie n'eût pas été possible pour tous ces êtres humbles, modestes et obscurs qui composent le fond de la société civilisée. Ecrasées entre le peuple et les princes, entre les armées et les sectes, les classes moyennes n'auraient pas pu vivre, et si
finalement le xvi® siècle n*a pas dégénéré en une anarchre pire cent fois que celle du moyen-âge, c'est que la Renaissance a été contemporaine de la Réforme, et que Tamour de la culture intellectuelle a surgi dans Tesprit humain en même temps qu'il s'affranchissait dès liens moraux du pouvoir religieux, qui l'avait jusqu'alors contenu et dompté.
Mais le rôle des hommes éclairés à cette époque a été plus grand encore. Ce sont eux qui, en fin de compte, triomphèrent. On peut dire que c'est à eux que nous devons, avec la monarchie de Henri IV, ce gouvernement de compromis et de véritable juste-milieu qui s'appela la royauté française, et qui semble avoir été le gouvernement le mieux approprié au génie de la France. C'est à leur influence que l'on doit le règne de Henri IV, l'édit d© Nantes, la réconciliation des partis ennemis. Ils ne donnèrent raison à aucun des deux partis qui avaient divisé la France pendant le xvi® siècle, et se bornèrent à établir un semi-protestantisme politique qui a duré' jusqu'au moment oîi un grand roi, égaré par la dévotion, essaya, par un acte violent, de remonter le cours des siècles. Le véritable gouvernement français, ce sont eux qui l'ont fondé ; la véritable tradition française, ce sont eux qui l'ont établie. Aussitôt que leur œuvre fut consolidée, la France monta à une élévation de grandeur et de génie qu'elle n'avait jamais atteint auparavant, et qui s'abaissa dès que L'ouis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes et les sombres ardeurs religieuses de la fin de son règne, eût porté, roi révolutionnaire sans le vouloir et sans le savoir, le coup mortel à cette œuvre de compromis et de civihsation modérée qui composait la tradition française. Voilà quelle fut l'œuvré de cette classe d'hommes au xvi® siècle : ils empêchèrent ce siècle sanglant 'd'être plus sanglant encore, et contribuèrent plds que personne à fonder la société monarchique française. Au xvii® siècle, au milieu de cette société même, leur attitude n'est pas moins digne d'attention.
L'homme éclairé, ainsi qua nous l'avons déjà dit, n'est pas toujours, il s'en faut de beaucoup, un homme de génie, et l'homme de génie en revanche n'est pas toujours un homme éclairé ; mais au xvii® siècle on peut dire qu'il y eut une fusion complète entre le génie et les lumières.
et que tous les hommes éminents de cette époque furent en même temps des hommes éclairés. Serviteurs dévoués de Tautorité, de la tradition et des pouvoirs établis, ils surent garder en même temps une liberté d'esprit et une indépendance de langage qui les préservèrent de la servilité. Ce sont peut-être les seuls hommes qui aient pu être respectueux à outrance sans devenir jamais serviles, et qui aient toujours été soumis sans cesser d'être dignes et nobles. Jamais les idées traditionnelles de la civilisation française ne trouvèrent de tels interprètes. Sous leur plume, et en passant par leur bouche, ces idées revêtirent des formes singulièrement variées et nouvelles, etia tradition se montra plus jeune, plus belle, plus féconde que l'innovation et le changement. Conserver est souvent le propre de rhonnôte homme, parce qu'il est timide et sceptique ; mais ces mobiles n'eurent aucune influence sur les grands esprits du xvii<^ siècle. Ils furent conservateurs non par timidité et par scepticisme, mais par bon sens. Chez eux, rien de violent, de téméraire, de chimérique. Ils pensent non- seulement avec grandeur, ce qui est le propre de tous les hommes de génie, mais avec modération : leur vie est majestueuse et toute familière cependant, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les grands hommes de cette époque ont toutes les splendeurs du génie sans ses violences trop fréquentes, et tout le bon sens des hommes éclairés, sans leur timidité et leur scepticisme.
Dans eette esquisse rapide du rôle historique des hommes éclairés, nous voilà arrivés au xviii® siècle, et nous éprouvons quelque embarras pour en parler. Quelle que soit notre estime pour la culture humaine , nous ne pouvons nous cacher qu'il existe des principes^ qui forment la base inébranlable des sociétés, que le xviii® siècle a battus en broche. C'est alors que cette union entre les lumières et le génie, qui avait été le principal caractère du siècle pré» cèdent, se rompit. Toutefois il est un problème historique qu'il est intéressant de se poser. Ce xviii® siècle, si violent, si passionné, si destructeur, en admettant qu'il fût fatalement amené par le cours inévitable et logique des choses, ne pouvait-il pas prendre une autre tournure et rester modéré, même en conservant le fonds d'idées qui lui est propre? A l'entrée du xviii® siècle se trouvent deux hommes d*tin grand talent, les deux types de l'homme éclairé
par excellence : un Français, Pierre Baylc ; un Anglais, John Locke. Tous deux représentent la pure intelligence humaine, tous deux sontrépublicaim^, partisans de la tolérance, révolutionnaires môme, si Ton veut, dans un certain sens ; mais tous deux «ont en même temps circonspects dans leurs attaques contre les pouvoirs établis, les idées ou les préjugés de leur temps, indulgents pour les hommes et même pour Tes abus. Tous deux, — fait qui n'a pas été assez remarqué et qui est digne de Tôlre ! — ne sont point des novateurs ; ils restent dans la tradition, et ne s'en séparent pas violemment comme leurs successeurs. On peut les considérer Tun et l'autre comme les sources d'où le xviii® siècle est sorti, mais combien le fleuve est différent de la source ! Que fût devenu le xviii® siècle, si l'influence de Bayle et de Locke y eût été plus forte, si elle y avait formé une tradition philosophique et des partis politiques imprégnés de leur esprit? Il est très probable que nous aurions vu se passer en France ce qui s'est passé en Angleterre, et qu'au lieu d'un siècle révolutionnaire et destructeur nous aurions eu un siècle réformateur. Nous aurions toujours eu le xviii* siècle, mais nous l'aurions eu sage, modéré, éclairé.
Le XVIII® siècle en effet, tel que nous le connaissons, n'est pas un siècle éclairé, c'est un siècle passionné, violent, sans scrupule moral. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'ait pas existé alors d'honomes éclairés ; il en existait beaucoup, mais ils n'avaient ni assez d'amour du bien ni assez de caractère pour résister aux influences qui les entouraient ; ils étaient tous plus ou moins dominés par elles. Les hommes sages du xviii® siècle , les modérés • de la Constituante, sont fort estimables sans doute, mais ils sont inférieurs de tout point, même en bon sens pratique très souvent, aux violents et aux passionnés auxquels ils s'efforçaient de résister; leurs vertus sont d'un ordre médiocre et mesquin , leurs idées sont bornées et étroites, leur conduite timide, leur caractère sans consistance. En résumé l'homme éclairé du xviii® siècle est un être peu séduisant, peu agréable à contempler. Nous voilà bien loin du xvii® siècle, bien loin surtout de ces savants de la Renaissance ou de ces grands parlementaires qui, malgré la modération de leurs caractères, se montrèrent si souvent héroïques, et dont toute la personne respire
une si mâle honnêteté. Ceux-là sont virils dans leur modération, tandis que les hommes éclairés du xviii® siècle ne sont modérés, dirait-on, que par suite d'une certaine faiblesse de tempérament et d'un certain affaiblissement de rame. Et pourtant c'est alors que pour la dernière fois
E eut-être la société française sut ce qu'était réellement un omme éclairée. Depuis on a possédé de l'esprit, du talent, de la science et surtout des passions, mais de lumières peu ou point.
Celui qui a dit le premier qu'il était impossible à un peuple chrétien de mourir entièrement, a exprimé nonseulement une grande, mais une consolante vérité historique. Il est consolant, en effet, de penser que le dogme de la résurrection n*èst pas uniquement un dogme religieux, mais un fait pratique vérifié par Texpérience ; qu'un peuplé mis au tombeau n'est point un Lazare que la narole d'un Dieu seul pourrait ranimer, mais qu'enseveli comme ce Dieu lui-même, il ressuscitera le troisième jour. Il est consolant de penser que, chez les peuples de la moderne Europe, il n'y a point de défaite irréparable, mais simplement des vicissitude»s de fortune; point d'anéantissement, mais des maladies qui durent parfois des siècles et qui font condamner le malade par de longues génération^ successives auxquelles il survit cependant, et sur les cendres desquelles un beau jour il danse bruyamment ses farandoles de triomphe et fait passer ses chariots de guerre. L'Italie est la preuve de cette vérité. Condamnée, tenue pour morte, elle se réveille de loin en loin pour affirmer qu'elle ne consent pas à mourir. A mesure que le temps marche, ces preuves de vitalité deviennent de plus en plus nom-
(i) Ces pages ont été écrites a Foccasion d'*un roman, Docfor Antonio, parFaotearde Lorenzo Benoni.
breuses et se succèdeat plus rapidement. Il est même à remarquer que ces mouvements perdent de leur caractère ' convulsif et deviennent plus réguliers. Or, comme nous sommes de ceux qui souhaitent aux Italiens bonne chance et heureux succès, nous profiterons de Toccasion qui nous est offerte par la dernière "publication de Tauteur de Lorenzo Benoni pour dire quelques mots sur Tétat actuel de ritalie et sur la ligne de conduite que, d'accord avec bien des hommes éclairés et avec quelques-uns des esprits les plus avancés de la péninsule même, nous croyons la plus propre à remettre ce grand pays à la place qui lui est due et à laquelle il a droit.
Nous disons volontairenaent grand pays, car outre sa grandeur historique, il est relativement grand encore aujourd'hui par le rôle qu'il joue en Europe. Il n'est guère de puissance que n'intéressent vivement les destinées de ce peuple. Un mouvement à Rome ou à Milan ébranle l'Europe tout entière. Nous sommes d'ailleurs de ceux qui gardent quelque reconnaissance au passé. Rien n'est étonnant lorsqu'on étudie l'histoire, comme de voir le fonds d'égoïsme et de niaise ingratitude qui se rencontre au fond de l'humanité. Les contemporains n'ont jamais d'yeux que pour le vainqueur et le triomphateur du jour, ils ressemblent, pris en masse, à ces troupeaux d'intrigants que l'on a vus à toute époque assiéger les antichambres ministé- Tielles4)our saluer le lever do tout nouveau soleil politique. L'humanité applique instinctivement les vilaines règles de conduite que formulait en ces termes, au dire du violent Saint-Simon, bn cynique courtisan du temps de Louis XIV : « Tant que les ministres sont en place, on doit leur tenir le pot de chambre, et, lorsqu'ils sont renversés, le leur Tider sur la tête. » C'est ainsi que l'humanité se venge des travos qu'elle a fait éclater au récit des plus grandes actions et do l'admiration que lui ont arrachée les grandes œuvres. Un peuple est-il riche et puissant, sait-il menacer et corrompre, et surtout a-t-il le pouvoir de menacer et .de corrompre ; peut-il , à son gré, vous faire pendre ou vous donner des pensions; tient-il pour un instant entre ses mains la vie et la mort, la fortune ou la ruine du monde : — aussitôt les hommes s'agenouillent, les nations courbent la tète devant le commandeur des croyants, les écrivains font fumer les cassolettes de parfums , et les
diplomates, habiles dans l'astronomie comme des mages chaldéens, suivent Tétoile favorable et vont porter la myrrhe et Tencens aux pieds de la sultane Angleterre ou du grand mamamouchi russe. — Puis la fortune changet-elle et la tempête brise-t-elle le puissant navire, soudain on voit les hommes se précipiter sur la rive, se disputer les épaves rejetées par les vagues et dépouiller le naufragé.
Hélas ! l'humanité prise en masse ne croit qu'à la force, et c'est là une triste vérité que les peuples, pas plus que les individus, ne doivent jamais oublier. Cependant, à tout prendre, je ne sais si cette lâcheté n'est point préférable encore à un certain genre d'assistance qui ne manque jamais, pas plus aux peuples déchus qu'aux individus malheureux. Lorsqu'un peuple est tombé et qu'on le voit , obéissant à la loi fatale de la gravitation, rouler d'abîme en abîme , les prêtres et les lévites se rassemblent par milliers et viennent le haranguer, le prêcher et souhaiter bon voyage, in nomine Dommi, à son âme immortelle ; les pédants se rassemblent en conseil pour lui faire sentir son imprudence et ses fautes, et lui donner des règles de conduite pour la vie future ; puis viennent les amis maladroits qui récriminent contre ses défauts et ses sottises. Tout le monde est d'accord alors pour ne plus voir que ses vices et ses erreurs, et ceux qui agissent ainsi, ce n'est pas ce vulgaire troupeau humain que nous venons de décrire et qui n'aime que le succès ; non , ce sont les hommes éclairés , les philosophes , les pùblicistes. lisse refusent à voir les grandes quahtés qui jadis avaient fait la gloire de ce peuple et qui subsistent encore malgré tous ses malheurs. Es se font ainsi, quoique à leur insu, les auxiliaires de tous les despotismes et les apologistes de toutes les injustices ; eux dont le rôle devrait être celui du bon Samaritain, ils formulent des arrêts dé pharisiens, et leur conclusion , comme celle du musulman fataliste, est toujours que cela était écrit.
L'Italie, la grande et malheureuse Italie, a fait toutes ces expériences. Admirée, enviée, flattée, imitée, pillée au temps de sa grandeur, elle s'est vue rebutée , méprisée, honnie, dès qu'elle est tombée, par tous les peuples qui précisément l'avaient ruinée et meurtrie. Le dédain et rinjustice dont l'Europe a fait -preuve envers l'Italie res-
semblent à de la lâcheté , et n'ont rien de commun avec cette froide insouciance qu'ont rencontrée parmi nous les revers de certaines autres nations, car c'est TËurope ellemême qui a fait de l'Italie ce qu'elle est. L'Espagne, par exemple, est déchue autant que l'Italie peut l'être, et n'a d'autre avantage sur ell^ que d'être exempte de la domination étrangère ; mais les sentiments peu sympathiques que l'Europe a souvent manifestés à son égard ont au moins une excuse. L'Espagne a voulu eUe*môme sa ruine ; agressive, insultante envers l'Europe , «lie s'est laissée mener par ses princes à l'asservissement des autres nations, et elle a rencontré le sort qu'elle voulait leur faire subir. Elle a été punie pour avoir été ambitieuse et avoir caressé des rêves de coupable domination. Ses malheurs ont donc une cause, et l'on peut en vérité, sans trop d'injustice, n'être pas charitable à son égard. L'Italie au contraire n'a jamais été agressive et n'a jamais menacé. (4 } l'indépendance des autres peuples , qui l'ont prise pour théâtre de toutes leurs fantaisies guerrières et pour but de tous leurs désirs de domination. Confiante à l'excès, elle a souvent appelé dans son sein l'étranger, dont le premier soin a toujours été d'abuser de son hospitalité. L indiscipline de ses peuples a pu être la cause lointaine et première de sa décadence, mais ce n'est pas de leurs mains qu'elle a rey.u le coup de la mort. Ces trésors qu'elle n'a plus , ce sont les armées de Gonzalve, de Bourbon , de Charles-Quint, qui les ont ravis ; ce commerce ruiné de Venise, ce sont les confédérés de Cambrai qui l'ont détruit ; cette domination étrangère, c'est la France qui l'a permise, autorisée, sanctionnée. Valois et Bourbons , Aragonais et Castillans , soldats de l'impériale Allemagne et de la France républicaine, ont tellement traversé, sillonné, remué en tous sens cette terre; bombardé, incendié et piUé ses villes, que c'est presque un miracle qu'il y ait encore une Italie. En vérité, l'Europe doit toujours être modeste et réservée dans ses appréhensions sur ce malheureux pays.
La France surtout, cette sœur de l'Italie, peut se frap-
(I ) Matérielleraent du moins , car moralement elle a longtemps entretenu la pensée d^exercer une primauté spirituelle à laquelle ses grandes qualités semblaient d^ailleurs Fappeler.
per la poitrine et avouer ses fautes, car c'est peut-être après tout le seul peuple envers lequel elle ait été coupable. Elle qui a été si souvent trahie, qui a ressenti si amèrement les trahisons, d'autant plus amèrement que par sa nature le Français est le moins traître des peu-
Eles, elle a autorisé mainte fois Tltalie à l'accuser de traison. Il appartient à la France, moins qu'à toute autre nation, d'être injuste envers l'Italie. Tout lui fait un devoir de la traiter comme sa sœur aînée ; communauté d'origine, de race, de langage, de tradition, de religion; et si tout cela ne suffit pas, ses intérêts matériels et politiques le lui commandent. Parmi tant de raisons qui sont connues de tout le monde et qui sont autant de lieux communs politiques, il en est une moins connue, moins observée que les autres. Cette raisoi, la voici. • Lorsque j'entends parler légèrement en France de l'Espagne ou de l'Italie, je ne puis me défendre d'un profond sentiment de tristesse; il me semble toujours voir un insensé qui travaille à se discréditer lui-même, ou un général qui travaille à couper à sa propre armée sa ligne de retraite. Que l'Espagne s'épuise dans des guerres civiles beaucoup trop prolongées, cela est possible; mais ce qui est incontestable, c'est que l'Espagne est pour la France d'une importance géographique extrême. Que l'Italie ne soit plus ce qu'elle était autrefois, fort bien ; mais qu'il y ait en Europe un autre pays ou la France puisse plus librement déployer son mfluence, cela est douteux. L'Italie est le théâtre naturel de l'action morale de la France, et c'est pour cela qu'elle est pour nous d'un prix inestimable. Si nous ne cherchons pas à agir sur l'Italie, sur quel peuple pouvons-nous espérer agir ? Ce n'est point sur l'Allemagne, ni sur l'Angleterre, qui nous comprendront toujours aussi incomplètement que nous les comprenons, qui ont une civilisation sut generis, qui sentent autrement que nous et ont une autre tournure de pensée. Ce n'est point sur les nations slaves : de ce côté, nous ne pouvons «gir que par l'épée; nous n'aurons peut-être jamais chez elles, et en tout cas de longtemps, que l'influence que donne la crainte. Mais en Italie nous n'avons pas à nous faire redouter, et nous sommes sûrs de ne rencontrer aucune de ces opinions de race, de langage, de traditions, qui sont autant de barrièi^
morales infranchissables. Là notre influence peut se déployer à son aise, et s*il est aussi nécessaire à un peuple d*avoir une action morale à exercer qu'une armée pour faire respecter ses frontières, on peut voir de quelle utilité l'Italie est pour la France.
Si l'Italie nous ^st utile, les règles les plus simples d'une politique, même égoïste, sont de veiller sur elle, de^ la protéger et de l'aider contre ses ennemis ; mais ce n'est pas seulement un intérêt pour la France, c'est un devoir qui lui est commandé par la politique qui doit régir les nations chrétiennes. Précisément parce que l'Italie est le théâtre naturel de l'action morale française, et que l'esprit de la France y peut être plus facilement compris qu'ailleurs, la France a jusqu'à un certain point charge d'âmes en ce pays. Je crois sincèrement que, si l'Italie doit être régénérée, elle no peut l'être que par la France. C^est en vain qu'elle essaiera, comme elle l'a fait dans les dernières années, de s'assimiler les idées anglaises, c'est en vain qu'elle essaiera de pénétrer les systèmes allemands : il y aura toujours là pour elle des énigmes qu'elle ne trouvera jamais chez nous, et ici nous touchons à un des faits les plus curieux de la politique contemporaine, c'est-à-dire à l'influence de l'Angleterre sur l'Italie.
Certes, s'il est un pays dont l'esprit soit différent de l'esprit Italien, c'est bien l'Angleterre, et cependant l'influence anglaise n'a cessé de grandir au-delà des monts, pendant que l'influence die la France baissait sensiblement. Pourquoi? Parce que l'Angleterre a pris en Italie le rôle qui aurait dû être celui de la France. Pendant que nos hommes politiques s'inclinaient devant cette école de diplomates qui trouvent que la pénisule est une belle idée géographique; rpendani que notre clergé et nos catholiques allaient en pèlerinage à Rome et revenaient sans se douter qu'il y eût dans ce pays autre chose que des prêtres, des cardinaux, une cour pontificale; pendant que nos artistes et nos poètes allaient en Italie pour n'y rien voir que des musées et des églises, les Anglais parcouraient cette terre et y découvraient que l'Italie contenait encore des Italiens. Nous rendrons volontiers cette justice à ce grand peuple anglais, que dans ces dernières années il a véritablement découvert le peuple italien et a déclaré au monde que la manière dont il était traité était réellement
indigne, qu'il y avait mieux à faire de lui et de ses nobles facultés. Notre grand crime, à nous tous Européens, est d'avoir considéré l'Italie comme une institution européenne, et de n'avoir jamais voulu y voir un peuple et une nation. Il entre encore beaucoup de souvenirs du moyen-âge dans notre manière de considérer l'Italie, et la papauté et le saint empire occupent encore beaucoup trop peut-être nos imaginations. Dans un autre ordre de faits, depuis trop longtemps déjà notre politique au-delà des monts a été plutôt une politique d'intervention qu'une politique d'influence, et lorsque nos armées sont entrées en Italie, c'était moins afin de protéger les Italiens que de nous protéger nous-mêmes. Il s'agissait avant tout d'empêcher l'Autriche d'aller trop loin. Au milieu de toutes ces luttes, nul ne songeait au peuple italien, et lorsqu'on y songeait, c'était pour dire (on l'a déclaré à haute voix à la tribune française) que le peuple italien ne s'appartenait pas, et que le sol italien était un sol cosmopolite.
La politique anglaise a été diamétralement contraire à la nôtre. Dégagée par sa position insulaire des intérêts compliqués qui se débattent en Italie, libre par son caractère protestant des passions qui s'agitent autour delà papauté, l'Angleterre était mieux en position qu'aucune autre puissance européenne de voir des Italiens en Italie, et elle a fait réellement, nous le répétons, cette découverte. Personne n'a mieux parlé et plus affectueusement de l'Italie que les poètes modernes de l'Angleterre, personne n'a parlé plus souvent de ses souffrances que les hommes d'état de l'Angleterre. Toute consolation est bonne dans le malheur, ]es Italiens ont été reconnaissants. Ils se sont tournés du côté de l'Angleterre pour chercher la protection que leur refusait l'Europe, et ont appris à compter plutôt sur elle que sur toute autre nation pour leur délivrance. Ce ne sont point seulement les classes cultivées de la nation qui ont subi cette influence , les écrivains, l'aristocratie, les réfugiés politiques : des faits récens ont montré que cette influence s'était étendue jusqu'aux dernières couches du peuple. Ces monstrueuses affaires de protestants italiens condamnés pour avoir lu la Bible en sont la preuve. Que ce peuple artiste, amoureux de ses madones, en soit arrivé à accepter la Bible des mains d'un prédicant de l'église anglicane, ce fait
«06 DE L'ITALIE ET ïïij PIÉMONT
seul suffit pour indiquer Tintensité du mal qui ronge ritalie, et la puissance d'action que Tesprit anglais s'est acquise sur l'esprit italien. U y a aussi une énergie désespérée fort remarquable chez ce malade qui, pour se guérir, ne craint pas d'avoir recours à des remèdes antipathiques à sa nature. Or si l'Angleterre a pu se créer un tel empire sur cette nation, qui a si peu de ressemblance avec elle, quelle influence la France n'aurait-elle pas pu exercer I
Ainsi donc, que Ton discute plus ou moins vivement sur les motifs qui ont fait agir l'Angleterre, qu'on lui attribue ou non un but intéressé, un Fait n'en reste pas moins évident : c'est que la politique anglaise a la première, et pour la première fois depuis des siècles, compté le peuple Italien pour quelque chose en Italie. Ce fait est des plus importants, car il constitue à lui seul le conïmenoement d'une ère toute nouvelle pour l'Italie, c'est-à-dire la constatation de l'existence d'un peuple particulier en libre possession de lui-môme, ayant droit à se gouverner luimême. C'est sur ce fait que doit s'appuyer désormais notre politique française, et c'est sûr ce fait^ussi que désormais les Italiens doivent régler leur politique intérieure. Ici s'élève l'importante question de savoir quelle est la meilleure ligne politique à suivre pour l'Italie.
Une nationalité se compose de deux choses, d'abord du peuple lui-môme avec ses goûts particuliers, ses traditions, ses instincts, ses aptitudes spéciales, ses tendances déterminées, et puis du gouvernement né de ces goûts, qui dirige ces instincts, donne leur vraie direction à ces aptitudes. Le -vice radical de l'Italie moderne est précisément le désaccord qui existe entre l'esprit du peuple et ses gouvernements, désaccord qui fait de l'Italie le pays le plus anarchique du continent. Les gouvernements italiens sont tous pour ainsi dire des gouvernements étrangers ; l'Autriche gouverne en Lombardie, la Toscane n'a qu'une ombre d'indépendance, la papauté est une institution universelle autant qu'italienne, dont le génie est parfaitement conforme au génie italien, mais qui, en vertu de son caractère universel, ne peut se dévouer exclusivement à l'Italie. Quant au gouvernement de Naples, il est trop difficile de le. qualifier, et nous y renonçons, de crainte de ne pas brouver assez de ressources dans notre langue, si
pauvre et si claire, où les mots à nuances et à demi-teintes n'abondent pas. Parmi tous ces gouvernemens italiens, où trouver' un gouvernement national? Le gouvernement -pontifical Test par un côté seulement; le gouvernement de la Toscane a la bonne volonté de Tôtre, bonne volonté dontritalie doit lui savoir gré, mais qui est incessamment effarouchée par une ombre menaçante. L'étranger a donc la main sur toute Tltalie. Oh trouver un coin libre sur cette terre? Et si le seul moyen de régénération de Fltalie est un gouvernement national, oh trouver les éléments d'un tel gouvernement? Un seul pays italien est libre réelle- Daent et se possède lui-même, un seul peut avoir une politique, une armée, un seul est gouverné par des princes nationaux : c'est le Piémont. C'est donc le Piémont qui renferme les éléments de la régénération future de l'Italie; s'ils ne se trouvent pas là, ils ne se trouvent nulle part.
Parlons d'abord de la dynastie. Il y a toujours pour les peuples deux choses à considérer chez les princes, d'abord leur origine, et ensuite leur esprit de famille. La plus importante des deux est, je crois, l'origine, et je suis très porté à considérer comme vrai le jugement de M. de Maistre sur la guerre d'Espagne et la lutte héroïque que soutint ce pays pour ne pas accepter de l'étranger un bon roi en place d*un roi détestable, mais représentant de la nationalité. Un peuple peut perdre sous un mauvais roi de m rac^ sa hberté et sa puissance ; rarement il perdra son indépendance, et les nations sentent si bien instinctivement cette vérité, qu'elles ne se décident qu'à la dernière extrémité à chasser ou à remplacer leurs dynasties traditionnelles. Or la maison de Savoie possède cet avantage, qu'elle est la plus italienne des maisons princièresqui gouvernent la péninsule. Puis, outre cet avantage, qui est le premier pour une famille royale, la maison de Savoie en possède un autre : elle est nationale nonseulement par son origine, mais par son histoire, de fait comme de nom. Elle est essentiellement populaire en ce sens qu'elle a toujours considéré ses intérêts comme liés à ceux de ses peuples, qu'elle ne s'est pas cru des droits différents de ceux de ses peuples et qu'elle n'a jamais cherché à retarder leurs progrès, mais à les guider. Cette petite dynastie, bien différente en cela de dynasties plus
puissantes et plus célèbres, n'a jamais, je erois, produit un seul mauvais prince, et quelques-uns d'entre eux ont été, comme Félix V par exemple, animés d'un grand esprit de justice et doués d'un grand esprit politique. Le caractère de ses princes a toujours été exempt de ces vices d'âme qui rendent les aristocraties odieuses; ils ont tous eu au contraire les qualités qui plaisent au peuple et qui rendent les dynasties populaires. Ardents, courageux, chevaleresques, grands batailleurs, bons soldats, francs du collier, comme dit énergiquement le ^peuple, souvent aussi mauvais diplomates qu'ils étaient solides cavaliers, bons enfans en un mot, tels ont été généralement les princes de cette famille. Si grande qu'ait été déjà la destinée de la maison de Savoie, l'avenir lui en réserve encore cependant une plus glorieuse, car elle peut devenir, à un moment donné, la maison d'Orange do l'Italie. Si les Italiens sont sages, ils ne laisseront échapper aucune occasion de grandir cette famille, ils l'entoureront de leurs respects, ils l'appuieront de toutes leurs forces, et même, si cela est nécessaire, ils devront se résoudre à bien des concessions. Au nom de l'Italie, tout homme éclairé du continent doit demander aux chefs de parti l'abandon de bien des rêves chéris et caressés avec amour. Les partis en Italie peuvent nourrir des idées plus ou moins généreuses, mais ils n'ont aucun élément de force entre leurs mains. La monarchie piémontaise est non-seulement le seul gouvernement national de l'Italie, mais elle est encore sa seule force nationale. Une des plus grandes erreurs de notre époque est de croire que la force morale peut quelque chose toute seule, de penser qu'il y a un divorce radical entre la force morale et la force matérielle réglée. Telle est l'erreur dans laquelle sont tombés notamment les révolutionnaires modernes; ils acceptent volontiers la force, mais sous sa forme anarchique ; toute autre leur est antipathique. Les patriotes italiens qui comptent sur les explosions populaires pour accomplir la régénération d© Tllalie sont le jouet de la plus funeste et de la plus coupable illusion. Les explosions populaires peuvent renverser un gouvernement; mais oh a-t-on jamais vu qu'elles aient fondé une nationalité ? Excellentes pour détruire et renverser, elles peuvent momentanément assurer le triomphe d'une cause : elles sont impuissantes à établir la durée de
'Co triomphe. Une cause n'est donc jamais victorieuse que lorsqu'elle a des forces régulières à sa disposition ; jusquelà c'est une âme sans corpa. Mais lorsqu'une idée s'est transformée en un gouvernement régulier , lorsqu'au lieu de dons volontaires et d'aumônes privées elle a un budget régulier, lorsqu'au lieu de corps francs elle possède une armée composée d'escadrons et de bataillons soldés ot recrutés par l'État, lorsqu'elle peut contracter des emprunts, qu'elle a le droit de siéger aux congrès, qu'elle peut conclure des alliances , construire des navires et fondre des canons, alors elle est réellement une puissance, et, quelles que soient les vicissitudes de sa fortune, ses revers sur les champs de bataille, ses fautes dans les conseils des peuples, elle est sûre de se relever toujours. Au contraire, une idée qui reste à l'état moral pur, qui compte pour triompher sur l'enthousiasme et sur la force populaire, cette idée, une fois abattue, ne se relève plus. L'enthousiasme, comme tout ce qui est individuel, s'éteint' avec l'enthousiaste. Une idée morale, lorsqu'elle s'est produite, doit donc s'incarner dans un fait destiné à durer après la disparition des générations qui l'ont adoptée, ou bien elle risque fort de passer avec elles et d'être bientôt oubliée. La Réforme ^ffre une preuve mémorable de cette vérité. Nul doute qu'elle n'eût disparu, si elle s'était confiée à la seule force juorale et à l'enthousiasme des contemporains ; mais elle ^'incarna en faits politiques solides et durables, elle forma des sociétés non-seulement religieuses, mais politiques, et •elle fut à jamais triomphante du jour oîi elle eut ses dynasties à elle, ses armées et ses budgets à elle. Or il -existe un gouvernement qui représente ces éléments de force nécessaires à toute idée morale. Le gouvernement de Piémont représente pour l'idée de la nationalité italienne ce que la république de Genève, les Provinces- Unies et la Suède ont représenté successivement pour la réformation. Comment pourrait-il y avoir des hommes assez aveugles pour confier au hasard et aux forces du hasard, qui n'ont ni durée, ni certitude, ni continuité, l'accomplissement d'une œuvre qui demande du temps, de la suite, de la constance, et pour se fier. à des hypothèses lorsqu'il existe des assurances de succès ?
Non-seulement la dynastie piémontaise représente plu»
qu'aucune autre la nationalité italienne, non-seulement le gouvernement piémonlais réunit seul les éléments de force nécessaire au triomphe de cette nationalité, mais dynastie et gouvernement représentent encore les idées modernes au moyen desquelles doit s'accomplir la régénération de ritalie. Leurs idées sont celles de la France et de l'Angleterre avec lesquelles le Piémont combat et dont il est rallié. Aucun parti italien, si enthousiaste soit-il, ne pourra jamais servir ces idées avec autant de succès que le Piémont. L'influence d'un gouvernement est plus, lente sur l'opinion populaire, il est vrai, que celle d'un parti, mais elle est plus sûre. Un parti a toujours besoin de triompher, il a toujours besoin de ces grands et bruyants incidents de combat, de victoire, de lutte, qui ne sont et ne doivent être que de races incidents dans la vie nationale des peuples. Les idées d'un parti n'ont de force qu'autant qu'elles se manifestent au dehors, et pour cela il lui faut des efforts désespérés qui troublent la vie générale, font quelques enthousiastes, beaucoup plus de mécontents, fatiguent les esprits et les âmes, laissent la conscience troublée et la vérité des idées contestée, puis en fin de compte engendrent le scepticisme et l'indifférence. Un gouvernement n'a pas besoin de tant de tapage. Lorsqu'il est une fois reconnu qu'il représente certaines idées, il peut rester immobile et laisser ces idées faire leur rayonnement. Un parti peut être toujours nié, un gouvernement ne peut jamais Tétre. A ceux qui lui demandent des preuves de la vérité de ses idées, il se montre lui-même pour exemple, et renouvelle ainsi l'argument de cet ancien qui se mit à marcher pour prouver le mouvement. Le gouvernement piémontais doit donc être regardé comme le vrai et le seul représentant des idées libérales en Italie, et c'est lui seul en effet qui les représente aux yeux de l'Europe. Quelques Italiens égarés par un trop célèbre hiérophante pourront le nier, mais les ministres de l'empereur François Joseph ne s'y trompent pas. En vérité,.les Italiens, s'il en est encore qui soient hostiles au Piémont, devraient bien ouvrir les yeux en voyant la malveillance systématique dont ce petit royaume est l'objet : — malveillance très-raisonnable et on ne peut plus clairvoyante. Il est aisé en effet de se débarrasser de tout le parti mazzinien. Pour cela, quelques coups de fusil suffisent et quelques procès som-
maires contre lesquels personne ne réclamera, parce que ipersonne n'aura le droit de réclamer ; mais il est plus iiifficile de se débarrasser d'un royaume qui possède un gouvernement, une armée, et qui est l'allié de puissantes nations. On peut menacer, chicaner, refuser ses ambassadeurs; mais l'anéantir, non. On a, il est vrai, la ressource de gronder et d'insulter ; mais si l'insulte va trop loio, l'affaire ne peut se terminer que par un duel réglé en bonne forme, et non plus par les vulgaires coups de bâton au moyen desquels on termine ses querelles avec un rustre grossier. Pouf les idées comme pour les individus, il est toujours excellent et profitable d'être de bonne famille, et c'est heureusement la condition des idées libérales en Piémont.
Toutefois cette ligne de conduite politique telle que nous l'exposons n'est plus à Tétat de désir et d'espoir, et nous sommes heureux de constater que les Italiens ont enfin compris qu'elle était la seule possible, la seule profitable, et même la seule légitime. La politique révolutionnaire inspirera toujours à l'Europe de la méfiance, et éloignera de l'Italie les sympathies qui ne demanderaient qu'à se tourner yers elle. La ligne politique que nous venons d'exposer au contraire n'a aucun de ces inconvénients ; elle aura le double avantage d'éveiller les sympathies et d'enlever toute ressource aux mâuvafs vouloirs. Elle recevra les encouragements, les conseils et les secours de tous les amis de Tltalie. C'est même déjà un fait accompli. Les chefs les plus importants des partis italiens abdiquent successivement, et la lettre de M. Manin n'est point un fait isolé, car, si nous en croyons un journal anglais, un des chefs les plus fougueux de la révolution romaine a écrit une lettre empreinte de sentiments semblables, et que certes on était en droit de ne pas attendre de lui. Le Piémont devient, de plus en plus, non-seulement la main, mais la tête de l'Italie ; en lui se résument, de plus en plus, toute sa force matérielle et toute sa force morale. Les hommes éminents de la péninsule s'y donnent tous rendez-vous. Là vit et écrit le violent M. Guerrazzi, le plus modéré cependant, malgré toutes ses violences, des triumvirs de la révolution toscane ; là vivent etécrivent M. Tommaseo, et l'ancien ministre du pape, Terenzio Mamiani. M. Ruffini est aussi un sujet sarde, rallié, croyons-nous,
à la ligne de Conduite politique que nous venons d*exposer, et nous éprouvons une satisfaction sincère pour lui. comme pour son pays, à voir les espérances, qu'il laissait percer dans son charmant récit de Lorenzo Benoni, devenir si vite des réalités.
Son nouveau livre, Le Docteur Antonio, est'une jolie histoire d'amour coupée et contrariée par les tristes incidents de la politique napolitaine, histoire dans laquelle respire un souffle italien qui tient le lecteur en éveil, et Tempêche de voir que l'intérêt languit et que l'action marche trop lentement. Le fond de ce récit est évidemment historique; ^ais l'anecdote racontée, n'étant point personnelle à l'auteur, n'a pas ce cachet d'originalité et d« passion qui caractérisait Lorenzo Benoni. Dans Lorenzo Benoni, tout était vrai, parce que tout était personnel ; dans Le Docteur Antonio , tout est vrai encore , mais d'une vérité de seconde main , pour ainsi dire : l'auteur a vu peut-être, il n'a point senti; il n'a pas été mêlé directement aux aventures de son héros. L'amour d'Antonio pour la belle Anglaise miss Lucy Davenne, qui occupe les trois quarts du récit, est charmant et fait honneur à l'âme gracieusement courtoise de cette Italie que l'on se figure toujours sensuelle et matérielle, et qui pourtant est pleine d'une si grande noblesse naturelle. L'Italie est essentiellement au contraire une terre patricienne, et sur le visage de ses paysannes et dé ses simples pêcheurs brillent la majesté royale et la tristesse sérieuse etfière des races aristocratiques, supérieures au malheur et à la misère. Cette noblesse est d'autant plus frappante que l'éducation n'a rien fait pour elle, mais qu'elle est comme le fruit spontané d'un sol vigoureux. L'amour d'un Italien pour une Anglaise, quel admirable sujet de roman ou de poëme ! L'amour de l'héliotrope, sorti sans préparation d'une terre fertile, pour la fraîche et éblouissante fleur de cactus qui a attendu cent ans pour s'ouvrir I l'alpha et l'oméga de la beauté qui se rencontrent et se reconnaissent ! la nature sous sa forme la plus forte et la plus naïve, qui, pour la première fois, n'est pas en querelle avec la civilisation, et qui se courbe d'admiration devant le plus eyquis de sesproduitsi C'est quelque chose de semblable que l'amour d'Antonio pour miss Davenne, et l'admiration de cet autre pauvre Italien qui tombe à genoux
devant la jeune Anglaise, en la prenant pour la madone, est certainement un des hommages les plus touchants que la nature ait rendus à la civilisation et au raffinement de la culture humaine. Malheureusement ce poëme admirable, et que nous indiquons à tout poète en quête de sujets, n'a été qu'éhauché à peine par M. Ruffîni ; ce n'est pas cependant la bonne volonté qui lui a manqué, -car son livre indique qu'il nourrit pour la civilisation, les idées et la beauté anglaises, autant d'amour que son héros pouvait, en avoir pour miss Lucy.
Antonio est un proscrit sicilien de noble naissance, qui, banni après les troubles de 1836, cherche un refuge en Piémont, retourne en Sicile, prend part aux révolutions de 1848, et finit par aller, en compagnie du ducd'Andria et de Carlo Poerio, rendre compte de sa conduite à ces fameux tribunaux .napolitains dont M. Gladstone a jaconté les o^jploils. L'amoureux de miss Davenne, le galant et vaillant médecin italien endosse la casaque du forçat et va ramer sur les galères de sa majesté Ferdinand IL Les détails que donne M. Ruffini sur les affaires de 1848 et les procès qui en furent la suite sont assez nombreux, mais n'apprennent rien de bien nouveau après les lettres de M. Gladstone, et d'ailleurs le cœur nous manquerait pour soulever ces tristes incidents, qui sont encore si près de nous, et dont on ne peut parler avec calme et peut-être avec justice. Pourtant, puisque nous rencontrons sur notre chemin le gouvernement napolitain, disons en passant qu'on ne lui rend pas, à notre avis, la justice qu'il mérite. Le gouvernement napolitain est bien un gouvernement italien ; oui , vraiment il est après le Piémont le plus italien des gouvernements de la pénfnsule. Tandis que le Piémont représente les aspirations nouvelles de l'Italie, l'idée de réforme et de nationalité italienne, l'entrée de l'Italie dans l'alliance de l'Europe moderne, et en un mot tout ce qu'il y a d'excellent dans le passé et dans le présent de l'Italie, Naples semble prendre plaisir à représenter tout ce qu'il y a de fâcheux dans le caractère du peuple de la péninsule et do triste dans son passé : là nous trouvons la superstition italienne, les puérilités italiennes, le lazzaronisme et le vice fatal qui a*perdu ce noble pays, — l'amour de l'étranger et l'appel incessant au barbare. Ainsi donc il existe en Italie
ÎI4 DE L'ITALIE ET DU PlExMONT
deux gouvernements réellement nationaux : c'est aux Italiens à faire leur choix; qu'ils choisissent bien, car ils ne peuvent avoir que l'un des deux.
Comme les événements marchent vite à Theure oîi nous^ sommes arrivés ! Il y a un an, tout dormait tranquillement en Italie, ou plutôt tout couvait sous la lave refroidie de 1848, et maintenant nous attendons impatiemment des nouvelles de chaque courrier qui arrive de Turin et de chaque paquebot qui touche à Marseille. Et quelle différence aussi entre la situation de 1848 et celle d'aujourd'hui (1) I Après 1848, l'Italie était seule, livrée à toutes les violences révolutionnaires, sans gouvernements réguliers, sans alliances. Le Piémont était abattu, et son souverain allait mourir sur un sol étranger après une abdication volontaire. Il n'y avait plus de force italienne nulle part. L'Italie a grandi dans la défaite; le Piéoïont est remonté à son rang et occupe une place plus glorieuse que celle qu'il occupa jamais, et les gouvernements despotiques raffermis luttent en vain pour conserver un pouvoir qu'ils n'ont plus la force d'exercer. Renversés, ils se présentaient aux yeux de l'Europe comme un élément d'ordre ; relevés, ils se présentent comme un élément de désordre et d'anarchie. Cependant il y a un fait plus considérable que tous ceux-là : c'est que l'Europe a compris, comme elle ne l'avait jamais compris auparavant, la solidarité • qui l'unit à l'Italie ; c'est qu'elle a senti que l'état de l'Italie était réellement insupportable et qu'il devait être changé par tous les moyens, si elle ne voulait pas se créer à ellemême des dangers sans cesse renaissants et s'attacher au flanc un ulcère rongeur, si elle ne voulait, comme le disait naguère avec force, un spirituel et ingénieux écrivain (2), faire de l'Italie l'Irlande du continent.
Là surtout a été le grand point gagné, et auquel ont contribué bien des événements, dont quelques-uns mal- {leureux et même injustes que nous n'avons pas besoin de citer. Désormais la politique des puissances occidentales est toute tracée; elles ont besoin, pour se protéger ellesmêmes, de la régénération italienne, et elles ont pour
(4) Ces pages ont été écrites au moment où le Piémont cs^entré dans Talliance occidentale.
{%) M. John Lemoine dans le Journal des Débats de ,1849.
allié l'instrument même de cette régénération. Les puissances occideûtales ne peuvent désormais agir au-delà des Alpes sans le Piémont; il est donc désirable pour les Italiens qu'elles n'agissent jamais que par lui, de manière à identifier leurs intérêts particuliers en Italie avec ceux de ritalie même. Grâce à Talliance du Piémont avec les puissances occidentales, il ne peut plus guère y avoir dans l'avenir aucune de ces interventions directes et armées de rOccident qui ont été la ruine de la péninsule, car cette alliance fait tacitement du Piémont l'arbitre suprême des affaires italiennes. Mais cette alliance avec l'Occident confère encore à l'Italie un dernier bienfait, qui est le plus grand de tous : elle fait rentrer dans la politique active de l'Europe l'Italie, qui depuis si longtemps n'avait joué qu'un rôle passif, un rôle de souffrance et de misère. Chacun des succès de l'Occident est aussi un succès pour elle, chacune de nos victoires est une victoire pour elle, chacun des Te Deurn qui se chante à Turin ébranle les voûtes des casernes ou des palais de ses ennemis. De même qu'elle partage nos dangers, l'Italie partagera aussi nos triomphes; et le moment viendra oh dans nos conseils une voix italienne s'élèvera pour stipuler en faveur de l'Italie. Puisse ce moment n'être pas éloigné, et tous les Italiens comprendre, en attendant, que le moyen de régénération pour leur pays n'est pas dans des théories nébuleuses et dans des-proclamations ridicules, et que les murailles de Jéricho tombent plus facilement, de nos jours, sous le canon que sous le son des trompettes, dont certains patriotes italiens, trop préoccupés de leur personne, assourdissent les oreilles des contemporains î