‹ Libres opinions morales et historiquesChapitre 14 sur 19 · LE GENIE ITALIEN · texte numérisé non relu

LE GENIE ITALIEN

Nous n'aurons pas le courage d'exprimer sur le livre do M. Ruffini une opinion politique ; nous ne ferons pas un reproche à Fauteur d'avoir suivi le drapeau de la république plutôt que celui du gouvernement constitutionnel, et nous laisserons le gouvernement constitutionnel se défendre tout seul. S'il est une chose que nous n'ayons jamais comprise, ce sont les disputes des Italiens sur les formes de gouvernement. La question italienne n'est pas malheureusement une affaire de forme politique; c'est surtout et avant tout une question de vie ou de mort, d'être , ou de n'être pas ; aussi peut-on demeurer fort indifférent à tous les systèmes politiques qui ont été proposés, et par suite assez indiilgent pour toutes les fautes qui ont été commises. Celui qui est soumis à l'oppression ne raisonne pas toujours d'une manière bien saine, et il serait d'ailleurs assez ridicule de prêcher la modération à l'homme qu'on

(I) Ces pages sont extraites d'un travail sur le livre de M. Ruffini , intitule : Lorenzo Benoni.

accable de coups. Il est des faits historiques devant lesquels il faut suspendre son jugement, parce qu'il est des circonstances, pour les natioujs comme pour les individus, qu-on ne peut bien comprendre qu'après les avoir traversées soi-même. Lorsque j'entends parler des fautes commises par les nations malheureuses, et que j'en entends parler avec une sévérité pédantesque, je me demande involontairement ce que nous ferions, si nous avions à supporter les mêmes épreuves. Vous êtes- vous jamais vu forcé, après avoir longtempslutté pour rester calme, de vous soulever contre un être tyrannique ou seulement déplaisant? Et pourtant ce n'était là qu'un incident momentané dans votre existence. Savez-vous à quel état d'esprit vous arriveriez si cet incident durait toujours, si votre vie toutentièrey était indissolublement liée? Leduc de Brunswick adressa au peuple français une proclamation menaçante ; vous connaissez la sanglante tragédie, longue rfe trois jours, et de trois nuits, qui en fut la suite. Nous qui avons supporté deux invasions , — avec quels ressentiments et quelle amertume ! — nous savons combien nos cicatrices ont été longues à guérir. Encore aujourd'hui, à certains moments et sous l'influence de certains courants de l'atmosphère politique, ces plaies se rouvrent et saignent. Qu'eût-ce été si l'invasion se fût prolongée, si ce fait momentané qui troubla notre existence nationale était devenu désormais la règle de notre vie? Lorsque nous sommes enclins à trop de sévérité envers l'Italie par intérêt, par esprit de parti, ou par mauvaise humeur politique, pensons à ce que nous ferions si no^s étions placés dans les mêmes circonstances, et la réflexion nous donnera toute l'indulgence que la passion ne nous donne pas. Nous n'avons pas besoin de dire à ^el parti nous voudrkos voir confiés les intérêts de l'Italie , mais ce ne sont là pour nous que des opinions théorique et froides : ceux qui ont enduré des souffrances pratiques ont des opinions ,an peu plus exagérées, et nous n'avons naturellement pas la naïveté de nous étonner de ce fait.

Peut-être d'ailleurs sommes-nous porté à Tindulgence par un goût particulier pour l'Italie. De toutes les nations malheureuses, c'est celle que nous aimons le mieux et pour laquelle nous faisons les vœux les plus ardents, et f'est celle au contraire pour laquelle le public européen

a toujours montré le moins de sympathie. Le sort des Irlandais arrache des larmes d'attendrissement à toutes les bonnes âmes dévotes et pieuses, et ce sort est véritablement digne de pitié. Toute une nation en haillons, et quels haillons ! c*est là certainement un spectacle peu gai. Nous connaissons toutes les vives et charmantes qualités du peuple irlandais , mais nous nie pouvons nous dissimuler que ce n'est là, après tout, qu'une peuplade à demi sauvage, brillamment doifée, qui n'a jamais rien fait et qui ne fera jamais rien pour l'humanité ; dès-lors la destinée de ces frères celtiques doit nous toucher beaucoup moins. Tous les partis ont déploré le sort de la Pologne, et il est certain qu'on l'a injustement et cruellement traitée , que les Polonais sont un vaillant peuple , capable de fournir de braves soldats, de se battre courageusement et étourdi ment, et qu'ils ont produit plusieurs héros; mais je sais aussi qu'en plein xviii® siècle leurs grands seigneurs propriétaires de serfs menaient encore la vie féodale, et je ne puis plus m'étonner de la chute lamentable de cette nation. Les Espagnols ont été aussi héroïques qu'il est possible de l'être, mais je sais que leur héroïsme avait un but mauvais, qu'il était menaçant pour la liberté des autres peuples, et je dois, en gémissant, reconnaître que leur décadence est une expiation. L'Italie au contraire n'a jamais vu le flambeau de la civilisation s'éteindre chez elle. Elle a été la première des nations modernes, elle a fait Téducation de toutes les autres , et elle brillait du plus magnifique éclat loirsque toute l'Europe était encore plongée dans les ténèbres. Nous avons généralement dans la tète un faux type d'Italien qui nous cache le véritable caractère de ce peuple, l'Italien lazzarone, paresseux, gourmand, mangeur de macaroni et dilettante sensuel, l'Italien du théâtre et des mascarades ! Nul peuple au contraire n'a été plus sérieux et plus ardent dans les choses sérieuses. La foi morale» Tiatrépidité intellectuelle, la passion portée dans la science, nul n'a eu toutes ces qualités, nous dirions presque ces vertus, autant que le peuple italien. Leurs spéculations ne sont pas froides comme l'intelligence, mais cnaudes comme la vie qui les inspira et le climat sous lequel elles se produisirent. En vérité , la placidité , la sérénité de Leibnitz et de Newton me semblent glaciales, comparées à la fougue scientifique et au génie brûlant de

Galilée. Les ingénieuses dissertations de Montesquieu sont admirables de pénétration judicieuse; mais il est probable que L'Esprit des Lois ne fera jamais éprouver de bien fortes émotions à personne, tandis qu*il est impossible de lire Machiavel sans se sentir déchiré, affligé, troublé comme à la représentation d'un drame. Albuquerque , Vasco de Gama, Tinfant don Henri, furent des héros, mais jamais ils ne le furent au même degré que le Génois Christophe Colomb, rame la plus religieuse et la plus naïvement dévouée aux œuvres de Dieu qui ait jamais vécu. Le sublime Milton paraît pédantesque, compassé, mesquin à côté de Dante. Les peintres espagnols et hollandais sont de grands artistes qui expriment admirablement, les premiers le fanatisme catholique, les seconds la trivialité de la vie bourgeoise ; mais les peintres italiens ne 3ont pas seulement des artistes : ce sont de très-grands hommes ayant des conceptions, des conceptions qui ne sont pas le reflet de préjugés populaires ou la copie exacte des trivialités de la vie de chaque jour, mais qui sont éternelles comme le monde idéal et moral dont elles nous représentent les personnages.

Voilà pourquoi j'aime l'Italie et le peuple italien ; c'est le peuple quia été le plus ardemment sérieux, et personne ne Va remplacé sous ce rapport. Depuis les Italiens des XV® et XVI® siècles, Thumanité a eu encore de très-grands hommes, mais elle a eu une note de moins, la plus puissante, la plus grave de toutes. Cette ardeur sérieuse n'est cependant pas éteinte en Italie; vous la retrouvez encore chez les Italiens, mais exagérée et pervertie comme leur peinture après les Carraches; vous la retrouvez, mais envenimée, enfiellée, pleine de rages impuissantes, de blasphèmes, dn colère et de tristesse sombre et fiévreuse chez un Alfieri et un Foscolo. L*étincelle est. recouverte sous d'épaisses couches de cendres, mais elle n'est pas morte ; elle brillera de nouveau pour allumer, nous l'espérons, non pas un incendie, mais un flambeau bienfaisant.

J'ai lu Werther bien des fois, et je ne Tai jamais lu sans être ému profondément. Je Tai lu à Tâge oîi Ton pressent tout sans avoir encore rien éprouvé. Je Tai lu à l'âge où Tpn a déjà trop senti pour être facilement ému , et toujours le héros à Tnabit bleu et à la culotte nankin a exercé sur moi la môme séduction. J'ai raffolé de bien des héros de poèmes et de romans qui sont maintenant effacés de mon esprit comme les affections oubliées. Je puis avouer aujourd'hui que j'ai été dupe de bien des inventions de poète et rire d'anciennes admirations ; mais il n'en est pas ainsi pour Werther, et toutes les fois que je reprends le récit de sa lamentable destinée, je sens renaître mon affection pour lui. J'éprouve môme une recrudescence d'affection pareille à celle que l'on ressent au retour d'un ami absent depuis longues années, et qu'on retrouve tel qu'on l'avait aimé autrefois. Non, Werther n'a rien perdu pour moi. J'ai eu avec lui une récente entrevue, il est bien encore tel que je l'ai connu jadis : éloquent, romanesque, exalté, si fiévreux et pourtant si doux, si naïf et pourtant si retors en sophistique, d'habitudes si simples et cependant d'une intelligence si subtile, si raffinée, si apte à pénétrer les choses compliquées, si timide dans ses relations avec le monde et si hardi avec lui-même, si gauche dans ses manières et pourtant si gracieux. Sur son intéressant et mélancolique visage

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Tétrangelé de ces contrastes répand quelque chose de douloureux. On sent qu'il voudrait vivre et qu*il ne le peut pas, qu'il ne le pourra pas. Pauvre Werther! toute sa personne exprime d'une manière muette ces mots fiévreux qu'il laissa échapper dans sa dernière entrevue avec Charlotte : « Cela ne peut pas durer, non, cela ne se peut pas ! »

J'ai lutté contre mon affection pour lui et je me suis mainte fois reproché, comme un sentiment coupable, la sympathie qu'il m'inspirait. A l'âge où l'on se défie volontiers de son jugement, on me dit un jour que ce personnage était immoral et que sa fréquentation était dangereuse ; comme cet argument mérite considération, je fis tout au monde pour me persuader qu'il était vrai. J'appris à confondre Werther avec les héros de lord Byron, avec René et je no sais quels autres personnages, tous pleins de désirs plus criminels les uns que les autres, en quoi je lui faisais certainement tort. Le ptuvrc Werther, qui est la candeur même, n'a rien de commua avec ces personnages. Tl est trop honnête pour s'être jamais complu dans des pensées incestueuses, trop bourgeois

Îour avoir jamais eu la pensée d'attenter à la vie d'autmi; 'ai toujours été étonné de la filiation qu'on essayait d'établir entre Werther et les héros de Byron. Ce qui cara<*.té*rise Werther, c'est l'impuissance d'agir, et ce qui caracté*rise les héros de 3yron, c'est précisémeot l'action poussée jusqu'à ses dernières limites; non-seulement ils se tuent, mais ils tuent autrui, et quelquefois après l'avoir détroussé. De tels moyens d'action peuvent convenir peutêtre aux aristocratiques Lara, Manfred, Conrad et tutti quanti ; mais ils ne sont pas à la portée de Werther, le jeune, timide et honnête bourgeois.

Comnae mon admiration pour Werther a persisté en dépit de toutes les leçons de morale que j'ai lues sur ce sujet et de toutes les suppositions calomnieuses que j'avais inventées moi-même à l'égard de l'inoffensif Allemand, je m'en suis demandé la cause, et j'ai fini par la trouver précisément dans la comparaison du rojn^n de Goethe avec les poèçoes de Byron. Les héros de Byroa n'ont jamais plu qu'à mon imagination. Il m'est impossible de voir en eux des types humains, ni des types du temps présent ; je ne consentirai jamais à calomnier à ce

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potat la naitire humaine, ni même notre époque, qui n'a pas besoin qu*on la calomnie ; je ne puis voir dans les héros de Byron que des conceptions toutes personneJles, enfants d'une puissante nature devenue dépravée, mais conservant encore des restes de noblesse première et .remplaçant au moins les vertus qu'elle n'a plus par la haine de la vulgarité. Dans Byron éclate en paroles enflammées le mépris des vices mesquins et de la vulgaire corruption sociale. Par malheur pour lui, il aime la dépravation, mais son âme est trop ardente pour se contenter de ce qui l'entoure, et il invente un monde baroque et impossible oli ses désirs puissent trouver leur satisfaction. Qu'ayez-vous à m'offrir ? dit Byron à la société ; d'ennuyeuses orgies, d'ignobles fourberies, de prosaïques adultères et des courtisanes médiocremont attrayantes. J'ai conou, j'ai senti, j'ai rêvé des choses beaucoup plus belles. Votre corruption ne me satisfait point. Chez vous, tout respire le mensonge, le calcul et les parfums rancis. Vous êtes avares, économes, rangés dans le vice, et vos passions les plus folles obéissent à je ne sais quels calculs de boutiquier. Venez, je vais vous montrer un monde merveilleux, plein de péchés, mais exempt de souillures et de malpropretés. Là des rivaux s'entretuent avec rage sous les frais rayons de l'aurore qui étincellent sur' leurs épées, de sauvages amants mêlent leurs adieux au retentissement des cascades, ou échangent leurs serments au bord des précipices ; des barques de pirates fuient sur les flots illuminés par la pourpre du couchant. Là la passion, le meurtre, le brigandage lui^nême sont nobles et séduisent par leur air de grandeur. Ce monde plein de crimes ©st exemgt de vices sordides et bas. On y tue, mais on n'y ment jamais. Tel est le caractère des héros de Byron ; ils n'expriment rien autre chose que les imaginations du poète, et je^ m'étonne qu'on ait youlu y voir des types du temps présent. Ces héros n'appartiennent à aucune ctasse m à aucun pays, et ne veulent rien dire, sinon que leur père, nature essentiellement aristocratique, trouve la société moderne beaucoup trop bourgeoise pour lui , qu'il araffre, non pas des douleurs de cette société, mais d'être kii^méme condamné à y vivre, qu'il n'a que du mépris pour elle, ©t qu'il ne veut pas plus de ses vices que de ses vertus.

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Les personnages de Byron sont donc des créations tout individuelles et qui ne représentent aucun type général de notre temps; ils n*exprioaent rien que tord Byron luimôme. En faisant un effort d*esprit, je parviens à les comprendre, mais ils n*excitent en moi aucune sympathie; il. n*y a rien en eux qui corresponde à ma nature; je ne les ai jamais connus, et j'espère bien ne les connaître jamais. Quand à Werther, nous l'avons connu, celui-là; il est du môme sang que nous, il appartient à la môme classe sociale. Son père était un honnôte bourgeois de notre voisinage ; sa mère et la nôtre étaient amies. Enfants, nous avons joué ensemble ; ensemble nous avons été élevés dans le môme collège, ensemble nous^ avons passé la saison de l'adolescence. Je le connais donc depuis longues aimées; je sais les causes de son ennui, car je les ai observées jour par jour. Son grand malheur, c'est d'avoir été éprouvé plutôt par des souffrances mesquines que par de grandes douleurs. Tracasseries de la destinée, circonstances déplaisantes, médiocrité de fortune et de condition, solitude forcée, légers froissements d'un susceptible amour-propre, petites souffrances incessamment renouvelées, petites humiliations durement senties, sourd ressentiment contre la destinée et les hommes, dépendance impatiemment supportée, j'ai vu tous ces chagrins vulgaires ruiner comme des mites cet arbuste gracieux, sucer sa sève et piquer ses fleurs. N'est-ce pas que nous l'avons tous connu ? Nous savons quel dépit a imprimé sur son front cette ride imperceptible, et à quelle illusion déçue il doit cet air mélancolique. L'ambassadeur dont il nous parle Ta beaucoup tourmenté; il a eu J)eaucoup à souf- . frir de ses emportements, de ses sourires d'imbécile, de ses froides réprimandes, de sa supériorité usurpée. Il ne pouvait s'empêcher de comparer sa nature à celle de son supérieur officiel, et de faire la réflexion que, s'il y avait inégalité entre elles, cette inégalité était à son avantage, et que lui, Werther, était le réel supérieur. Cette réflexion le torturait d'autant plus à chaque humiliation nouvelle, qu'il se rappelait avec quelle douceur, lui, le pauvre employé, traitait ses inférieurs, et qu'il osait à peine leur faire une observation lorsqu'ils avaient mal ciré ses bottes ou brossé ses habits. La brutalité des puissants, la froide cruauté mondaine blessaient toujours à coup sûr cette

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nature délicate et sensible à Texcès. Aucune piqûre, si légère qu'elle fût, ne manquait son effet. Enfin, lorsqu'éclata Torage qui devait remporter, il était mur pour la mort. Il ne fallait qu'une occasion pour terminer ce drame, et elle se présenta heureusement. Nous disons heureusement, et en effet concevez-vous Werther vieillissant au milieu de ces tracasseries et de ces ennuis, sa mélancolie poétique se changeant en humeur chagrine, Werther devenant aigre, grognon, insociable? 11 vaut mieux qu'il soit mort jeune, car il reste fixé dans notre souvenir avec son attitude juvénile, avec sa grâce et son éloquence, avant qu'aucun défaut trop prononcé nous ait appris à moins l'aimer et à parler de lui avec un sourire ironique. Un vieux Werther, quelle déplaisante imago s'éveille en nous à ces mots! Un vieux Werther! cela ressemble presque à un paradoxe.

Oui, Werther est bien un type vrai et vivant. Il n'est pas vrai d'une vérité éternelle, comme les créations de tel autre grand poète; mais il est vrai d'une vérité temporaire et relative. Il est un type de transition, et il ne cessera d'être vrai que lorsque la transition elle-même aura cessé. Ne nous faisons pas illusion sur ce malheureux suicidé, car il est plein de défauts, toutes ses vertus sont incomplètes, — et cependant n'allons pas en pharisiens lui jeter la pierre. Il faut laisser cette sale et sotte besogne aux pédants, aux parvenus et à tous ces pauvres diables qui, dans l'argot du moment, s'intitulent des hommes modernes. L'homme moderne, pauvres gens, il existe ; mais il n'est pas aussi heureux que vous. N'enviez pas sa destinée et ne prenez pas son titre, il pourrait vous en arriver malheur. L'homme moderne digère mal, ses journées sont pleines d'inquiétudes et ses nuits pleines de rêves qui chassent le sommeil. L'homme moderne! mais c'est Werther, c'est quiconque lui ressemble, de près ou de loin.

Werther est un bourgeois, un enfant des classes moyen^ nés. Avec lui commence dans la littérature une nouvelle série de héros ; il est le premier d'une longue liste de personnages nouveaux dont la littérature ancienne n'avait fait aucune mention. C'est lui qui met réellement fin à la littérature chevaleresque et aristocratique. Avec lui s'éteignent les sentimens du moyen-âge; avec lui , la vie mo-

ckrne entre en scène. Il réprésente bien le moment précis ob les classes moyennes, qui avaient croupi si longtemps dans des mœurs grossières et plébéiennes, oui pour toute littérature n*avaient eu si longtemps que Vqbcènes fabliaux et des contes grivois, sont arrivées à cette culture d'iCsprit, à ce raffinement dépensée, à cette délicatesse de scntimens qui font l'orgueil et le charme de la vie. La vie bourgeoise prend, à partir de Werther, droit de* cité dans la littérature. C'est encore à Goethe qu'on doit cette innovation, beaucoup plus qu'aux tentatives dramatiques de Diderot et de Lossing, beaucoup plus qu'à Jean Jacques et à son Saint-Preux, personnage équivoque, fiévreux et bas, fier et servile, image de Jean-Jacques lui môme, et qui n'est pas plus que les héros de Byron, un type général. Adieu maintenant pour toujours aux personnages et aux types d'autrefois; adieu à ces passions et à ces sentiments dont le dernier accent expire avec le xvii® siècle, et qui, de la féodalité au xviii® siècle, avaient régné sous des formes diverses , dans tous les pays de l'Europe ! Adieu à Tristram et Yseull, à Chimène et au Cid, à Titus et à Bérénice, à Louis XIV et à Madame ! Charlotte et Werther, deux personnages très modestes, deux jeunes bourgeois, vont se faire une réputation qui égalera celle de tous ces chevaleresques et royaux amants, ils vont exprimer des sentiments passionnés qui enflammeront des millions de cœurs (1}.

(I ) Il est singulier que tandis que les classes moyennes fournissaient dans les trois derniers siècles tant d^individualités remarquables et d^hommes de génie , elles n'aient pas fourni à la littérature un seul type noble et élevé. On cherche en vain dans Tancienne littérature un type de bourgeois supportable. Au xV siècle, la littérature possède un type de bourgeois : il est repoussant; c'est Patelin. Dans nabelais, le bonhomme Gargantua et le bon Pantagruel, un roi et un prince, expriment seuls des sentiments élevés; Panurge est un personnage foK comique, mais un drôle de la pire espèce. Les héros de Conieille, de Racine, de M™® de la Fayette, sont nobles ; les bourgeois de Molière sont des imbéciles. On aait ce que vaut Gil Blas. La première exception k citer, c'est le vicaire de Wakcfleld; mais qui ne voit que ce personnage doit son élévation d'âme surtout à son caractère de ministre? Lui seul dans la famille a réellement de la noblesse. Ses fils sont de braves garçons, et ses filles sont charmantes ; mais les enfants, dépouillés du caractère de leur père, lui sont fort inférieurs. •

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Vidéalité dans la passion et dans le sentiment, la délicatesse d'âme dans Famour, la perception fine et subtile de la beauté morale, Vidéalité en un mot, cette chose enviable qui éclate dans Tamour de Tristram et dTsoult, de Roméo et Juliette, et qui était le privilège bien réel des classes élevées par la féodalité, cette idéaUté de sentiment, plus précieuse que la grandeur et les couronnes, ce cher Werther Ta conquise pour nous. Comme tout cet intérieur bourgeois décrit par Goethe est plein d'idéal I L'ameublement est bien modeste, les personnages n'empruntent aucun éclat à leurs aïeux, leur condition ne leur sert pas de piédestal ; mais aussitôt qu'il parlent et qu'ils agissent, la noblesse des sentiments exprimés, l'élégance de l'allure et du geste, la profondeur de la passion, vous font demander si ce sont bien de simples bourgeois que vous contemplez. Les trois personnages de Werther sont également nobles. Quelle belle et remarquable nature est celle d'Albert : prudent, froid, réservé, indulgent, voyant d'un œil clair et net tout le péril de sa situation sans s'étonner, ni s'emporter, et faisant face à tous les dangers au moyen de cette faculté si délicate et si rare, le tact ! Et Chariottè I n'est-ello pas l'idéal de la femme bourgeoise ? La pauvre Charlotte est à l'antipode des sentiments chevaleresques et de la vie chevaleresque. Il y a et il doit y ^voir une contradiction entre sa vie morale et sa vie matérielle. Ses désirs, ses passions, doivent rester chez elle à l'état abstrait. Intelligente, sensible, bien élevée, son unique devoir est de distribuer à ses petits frères les tartines beurrées et de compter la lessive. Ce devoir, elle l'accomplit sans dépit et sans croire qu'elle est capable de choses plus élevées. Elle peut pleurer sur les héroïnes de Goethe et de Schiller sans se croire le droit de sentir comme elles. Sa poitrine se soulèvera d'enthousiasme et son cœur débordera de tendresse aux sons de la musique de MozarC et de Beethoven ; mais ces émotions fortes et dangereuses cesseront avec la magie des son^. Lorsqu'elle s'écriera : Oh ! Klopstock ! à la vue de l'arcen-ciel, he croyez pas que cette exclamation seit autre chose qu'une exclamation littéraire. La vie de Charlotte restera paisible et monotone comme lin village de province, tandis que son esprit sera peuplé de sentiments, de passions et de rêves. Elle représente bien, la bonne

Charlotte, cette invention des classes moyennes, la vertu des femmes, idéal essentiellement bourgeois, et dont aucune autre classe de la société ne s'est, à tout prendre, jamais beaucoup soucié.

Mais des trois personilages, le plus intéressant, c'est le plus malheureux, c'est Werther. Supposez que son amour contrarié n'existe point, qu'il n'ait jamais connu Charlotte, et sa destinée sera la même. Charlotte n'est dans sa vie qu'un accident qui sert à précipiter le dénouement; voilà tout. Le grand malheur de Werther, c'est qu'il existe une contradiction entre sa condition et ses sentiments. Werther pourra penser comme un prince,il ne sera jamais qu'un bourgeois ; il pourra sentir comme la nature la plus fine et la plus exquise, il ne sera jamais qu'un employé. Grâce à cette contradiction, l'action lui est interdite, et il devra rester forcément oisif. Comment agir en effet? Pour cela, il lui faudrait une nature plus grossière et moins noble, il lui faudrait une nature capable, comme dit Shakspeare, dé manger des crapauds et d'avaler des couleuvres. Ah ! s'il avait seulement un levain de bassesse , si léger qu'il fût, quel chemin il ferait dans le monde! Malheureusement Werther en est absolument dépourvu. Pour agir, combien il lui faudrait nouer d'intrigues, accepter d'humiliations, faire de courbettes, débiter de mensonges, inventer de flatteries ! Werther est incapable de tout cela; il préfère rester oisif, et nous ne pouvons le condamner; mais cette oisiveté forcée ne convient pas à sa nature fiévreuse, et qui a besoin du dérivatif de l'action. E va donc se dévorer lui-môme et se nourrir de son propre cœur. Sa vie est manquée, et peu à peu, dans l'inaction,, il finira par oublier que l'existence humaine a un but, que plus la nature de l'homme est noble, plus ce but est élevé.Werther a d'ailleurs commis un calcul faux et tout à fait impardonnable : enfant d'un siècle nouveau, animé de sentiments nouveaux, dépourvu de tout préjugé, Werther a cru que tout le monde était aussi franchement dégagé que lui des superstitions du passé. Il s'est trompé. Il n'a pas vu que l'ombre du passé s'étendait sur lui, absolument comme l'ombre du moyen âge s'étend sur Hamlet. Il pense comme un homme moderne, et il ne voit pas que le spectre de l'ancien régime le poursuit. A chaque pas qu'il va faire, il lui arrivera quelque mésaventure. Ici il se heurtera

contre une vieille ruine remplie de corbeaux effarouchés qui s'envoleront en croassant contre lui ; là un fantôme se dressera sous ses pas et le regardera d'un air étonné ; plus loin un préjugé impitoyable, sous la forme de quelque ambassadeur ou de quelque ministre, lui adressera mille impertinences. Werther n'appartient plus à ce passé, mais il en souffre, et, malgré ses souffrances, il ne peut se résigner ni à Taccepler, ni à lutter contre lui.

Werther souffre aussi de lui-même. Il sent tout ce qu'il y a d'imparfait et d'incomplet en lui, et cette pensée le tourmente. Il a un sentiment très-vif de ses défauts et de ses ridicules, et il se reproche durement chacune de ses étourderies ou de ses faiblesses. Il n'a pas, comme tant d'autres, la ressource de pouvoir s'abuser sur son compte, car l'esprit d'analyse est chez lui très-éveillé et lui tient toujours l'œil ouvert sur lui-môme. Sa terrible imagination complète encore l'horreur de cette situation, en lui présentant sans cesse des choses plus belles que celles que la réalité lui offre. Ses désirs ont des ailes, mais sa puissance d'action porte des chaînes. Son amour de la vie est énergique, car Werther aime la vie autant qu'on peut l'attendre d'une nature aussi riche (une des nombreuses sottises qui aient été dites sur ce remarquable personnage est do lui supposer je ne sais quel amour malsain de la mort) ; mais il ne peut en jouir. Toutes les choses de la terre se présentent à lui décolorées. Il n'aime plus rien que Charlotte ; c'est elle qui peut encore lui faire retrouver quelques-unes âe ces énaotions païves et puissantes qu'il trouvait autrefois dans une promenade au fond des bois, dans la conversation d'un ami, dans la lecture de son Homère. S'il se résigne à ne plus aimer Charlotte, il devra se résigner aussi à ne plus rien aimer dans sa vie. Elle possède encore le secret magique qui peut faire battre son cœur. Si la magicienue disparaît, ce cœur se taira pour toujours. Terrible situation que celle-là I Qui se résignerait à vivre comme un fantôme, sans espérance, sans illusion^ sans amour et sans haine, avec les ombres d'un passé douloureux, à s'entretenir avec des souvenirs cruels sans espoir de renaître un jour à la vie ? Peut-être vaut-il mieux mourir. Werther se tue.

Le suicide de Werther n'est donc pas un suicide ordinaire; ce n'est pas un de ces actes de folie mspirés par un

égarement momentané ou une passion insensée : c*est un acte de froid calcul inspiré par la perception très-nette de l'impossibilité de vivre plus longtemps dans le sens réel du mot. Oui, Werther pourrait continuer à vivre, si Ton entend par là déjeuner, et dîner, dormir et bâiller, marcher ou parcourir d*un œil ennuyé les pages d'un livre qui ne dit plus rien à Fesprit; mais si par vivre Ton entend aimer, sentir, s'émouvoir, désirer, Werther ne le peut plus. Lorsque quelqu'un d'entre nous a éprouvé quelque grande douleur, il peut trouver autour de lui des sources de consolation. La bonne nature [aima mater} nous ouvre ses bras, nous berce et uous endort en nous chantant ses vagues complaintes de nourrice ; elle nous fait oublier nos douleurs à force de nous entretenir, et, par une alchimie particulière et bienfaisante, transforme ces douleurs en joies radieuses et en souvenirs affectueux. Ces peines et ces chagrins, qui nous mordaient le cœur comme des lutins malicieux, deviennent nos bons anges. Dans notre cœur, touché par la magique baguette de la nature, s'ouvrent de nouvelles sources, plus fécondes que les anciennes, et alors les sentiments qui circulaient en nous, semblables à de petits ruisseaux aux faibles murmures, capables de refléter à peine notre propre image, jaillissent comme des cascades à la voix sonore, ou roulent comme de b«aux fleuves au cours tranquille, réfléchissant dans leurs claires ondes le paysage entier de leurs rives et le ciel qui les recouvre avec son lumineux soleil ou ses myriades d'étoiles.' Puis, à la magie de la nature, succède la toute-puissance du temps, qui sait si bien cacher nos chagrins sous d'épaisses couches de gazon, et qui sur les ruines de nos affections sait faire germer et éclore tant de fleurs que nous n'espérions plus. L'étude est là aussi avec ses ressources sévères, et le travail , précepteur indulgent qui nous réprimande avec douceur malgré son aspect austère. Grâce à lui, nous pouvons nous oublier et nous distraire de nous mêmes dans la contemplation des douleurs d'autrui et de la vie universelle. Puis enfin, si tout cela ne réussit pas, il reste la reMgion, avec ses perspectives infinies et ses opiniâtres espérances. Mais Werther a épuisé toutes ces sources de consolation. Pour lui, la nature est vide et décolorée, elle a été son premier amour, et maintenant oubliée pour une

passion ardeote, elle se vengera en rivale dédaignée. Ses chansons enfantines, sa physionomie gracieuse ou sévère^ mais toujours naïve, son innocence^ n'auront plus de charmes qui agissent sur Werther. L'étude n'a plus d'attrait pour lui, il a épuisé à peu près tout l'esprit de se» livres feveris* et il n'y trouve plus que des mots stériles. Il a eu assejt à se plaindre de ses semblables pour ne pas essayer de cherofaer des consolations dans leur société, et quant à la religion, hélas ! Werther est un enfant du xvin* siècle^ il ne peut pas se donner le conseil qu'Hamlet donne à Ophélia : Go to a nunnery !

Comment ce- personnage ne serait-il pas intéressant 7 Q est jeune , noble ^ bien doué , et il lui est défendu de vivre. Les malheurs de Werther ne sont pas imaginaires pour être en grande partie abstraits. 11 y a d'autres situations intolérables qu'une mauvaise situation matérielle, n y a des situations d'âme qui sont plus terribles que la gêne pécuniaire, qu'une vie précaire, que les angoisses même de la faim, par exemple celle-ci : ôtre obligé de marcher seul, n'avoir aucun appui dans le passé ni dans le présent, être à la fois le levier et la masse, et se consumer en efforts terribles pour soulever le poids de la destinée. C'est la situation de Werther, et n'est-ce pas beaucoup la nôtre à tous, enfants d'un siècle nouveau, sans traditions, sans passé, nous qui bégayons des paroles que nos pères ne comprennent plus^ que nos aînés môme ne comprennent pas toujours sans peine , nous qui sentons plus que nous n'agissons , et dont les sentiments sont encore si nouveaux môme pour nous, qu'ils nous étonnent souvent et nous effraient ? Nous sommes en effet des êtres poijr ainsi dire abstraits, notre cœur et notre cerveau sont comme les habitations oii est venu loger tout un peuple de pensées et de sentiments avec lesquels nous ne sommes pas encore familiers » et qui sont pour nous-mêmies pleins de mystères. De là le vague de notre langage et l'indécision de notre caractère. Delà vient aussi la disproportion qui existe entre nos sentiments et l'expression que nous leur donnons. Le sentiment est vigoureux et profond, Texpression est incomplète et faible. Nous avons tous^ comme Werther, une originalité en germe, un caractère moderne en puissance qui ne s'est pas encore développé, et dont la croissance, lente et douloureuse, nous fait mor-

tat WERTHER

tellement souffrir. Il y a chez nous tous, comme chez AVerther, une contradiction entre notre vie intérieure et notre vie extérieure ; nos aspirations morales sont singulièrement hardies , élevées et nobles ; mais notre vie extérieure , nos manières et nos mœurs ont forcément quelque chose de vulgaife et de commun qui causera toujours je ne sais quel dépit amer et quelle honte à une âme bien née. Oui, Werther, encore une fois, c'est bien nous, enfants des classes moyennes,^ avec nos habitudes d'esprit, notre tournure de pensée, notre excessif rafOnement intellectuel, notre fatale intelligence des choses les plus subtiles et notre condition équivoque , flottante comme Délos, la patrie du dieu qui fit cesser sur la terre le règne des Titans et inaugura le règne des hommes. En vérité, si nou3 écrivions notre histoire, nous pourrions tous inscrire en tête le titre du roman deGœthe, Les souffran^^es du jeune Werther. — Et, dites- moi, ces simples mots ne contiennent-ils pas pour vous tout un monde de rêveries plus nombreuses que celles qu'éveillaient chez l'éloquente M"*® de Staël les orangers du royaume de Grenade et les citronniers des rois maures ?

Je viens incidemment de nommer le dieu qui fit cesser le règne des Titans et inaugura le règne des hommes. Dans notre xix® siècle, le règne des Titans a aussi cessé pour toujours, et nous essayons d'inaugurer le règne des hommes. Ne nous y trompons pas cependant, cette société moderne qu'on se vante d'avoir établie n'existe pas en réalité , elle existe en nous , chez les quelques millions d'hommes cultivés et moralises qui foulent le sol de notre planète ; mais que de temps s*écoulera encore avant que cette abstraction soit devenue un fait, cet idéal une réalité, et combien de Werthers auront eu l'occasion de se sui- • cider I Oh ! quand je pense à la société moderne, — je pense inévitablement à la position de Werther à la soirée du comte de C..., et je vois défiler devant lui M"® de S.. . et son époux, et leur grand oison de fille, le baron de F. . . , couvert de toute la défroque du couronnement de François P', et le ridicule J..., homme habile à unir les contraires et qui môle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. Pauvre Werther, qui n'as pour te défendre que beaucoup de noblesse dont on ne tiendra pas compte et beaucoup d'ironie dont tu ne pourras pias

user ! Pauvre société moderne, assaillie d'ennemis, qui n*as pour te soutenir que la bonne volonté et le ferme •espoir de quelques nobles cœurs ! L'une après l'autrre se dressent contre toi des armées d'ennemis qui prétendent tous que tu leur appartiens, et qui travaillent tous à te tuer en germe, souvent même en croyant te servir ; brillants «scadrons de cavaliers, restaurateurs de Tart gothique et de la monarchie légendaire, importants parvenus bouffis de pédantisme, prolétaires socialistes, enfiévrés et impatients, and that Idst Ghost, the most horrid of ail, le sain t-si monisme pratique, spectre obscène et rétrograde, proclamant la prédominance absolue de l'industrie, et introduisant parmi nous la superstition mosaïque du fait, de la richesse, de la matière. Ah ! pauvre esprit moderne, pauvre Werther !

Pour toutes les raisons que je viens d'énumérer, je donnerai donc à toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe qui ne sont pas honteuses d'avoir une âme, et qui ont encore l'audace de le laisser voir, le conseil de no jamais dire de mal du bon, gracieux, aimant, candide Werther; de garder en secret à sa mémoire la sympathie qu'il mérite, et de le défendre bravement en public, lorsqu'il sera méchamment attaqué. Ames scrupuleuses et pieuses, ne craignez pas de vous charger de ce devoir; on défend tous tes jours bien des gens qui ne valent pas Werther, et on les défend à juste titre. 11 ne faut jamais laisser attaquer les hommes qui, au milieu même de beaucoup de défauts, ont une vertu, quelle qu'elle soit. Il me serait impossible de laisser un démagogne attaquer sottement ce funeste grand homme, — Philippe II, roi d'Espagne; je ne pourrais jamais entendre un voltairien débiter son chapelet ^injures contre Ignace de Loyola, sans avoir envie de prendre sa défense, et je les défendrais en vertu de ce principe incontestable, que la noblesse d'âme, même mal dirigée, est préférable à l'absence de toute noblesse. Faites donc pour Werther, le pauvre jeune Allemand trop calomnié, trop critiqué, ce que vous feriez volontiers pour des hommes plus dangereux qu'il ne le fut et ne le sera jamais: vous serez récompensés de votre bonne action , et son ombre vous remerciera en vous envoyant de beaux songes pleins de grâce, de mélancolie et d'amour.

t34 WERTHER

Pour moi, si je Tai défendu, c*est par un goût tout par^ ticulier, qui n*a, je le crois, aucune raison puérile, goût fondé sur les qualités nobles et sérieuses qui sont Tapa^ nage de Werther. Ce n'est pas sa fièvre que j'aime, c'est son tourment ; ce n'est pas sa susceptibilité que j'aime, c'est sa délicatesse d'âme ; ce n'est pas son inertie passive et son inaction que j'aime , c'est cette fière indépendance qui lui fait préférer l'inaction à une action accomplie par des moyens honteux ; ce n'est pas sa sentimentalité rêveuse que j'aime, c'est la violence et la profondeur de sa passion. Ce que j'aime, bien plus, ce que je respecte et ce que je salue chez ce jeune fou, amoureux d'une femme

Îui ne lui appartient pas et qui se débarrasse par le suicide 'une passion sans issue, c'est une âme ardente, ouverte, sympathique, et en «lépit de sa fièvre et de sa sentimentalité indépendante, fière, mâle, incapable de se courber sous les fourches caudines du monde, incapable de rendre ses armes, que ses ennemis pourront prendre, s'ils le v«^lent, sur son cadavre , mais pas auparavant ni autrement. Voilà le vrai Werther que l'on découvre aisément sous le nuage de rêverie dont il s'enveloppe. C'est le personnage de la littérature moderne que j'aime le mieux ; il n'est pas le plus grand, mais il est le plus touchant. Â vrai dire, dans la littérature des trois derniers siècles, il y a trois personnages qui m'inspirent à peu près une égale sympathie, le prince Hamlet , le gentilhomme Alceste et le bourgeois Werther, et c'est pourquoi j'ai la plus grande vénération pour les trois castes qui ont pu produire ces trois grands caractères. Tous les autres héros de drame ou de roman me touchent beaucoup moins et me paraissent tous un peu desPoloniusou des Philinte. Cependant malgré ' toute ma sympathie pour le prince Hamlet et l'illustre Alceste, j'ai un penchant plus grand encore pour Werther, d'abord parce qu'il est ^lus récent et pour ainsi dire notre contemporain , ensuite parce qu'il est moins séparé de moi par le rang et la naissance. Il m'est plus familier, je le tutoie, j'ai joué aux barrés avec lui dans mon enfance, et à mesure qu'il a grandi, il m'a fait part de ses douleurs.

Un mot encore. Si par hasard dans les pages qui précèdent j'ai heurté les sentiments de quelques âmes sincères ( il y en a beaucoup) hostiles à Werther, je leur

-demande pardon de-celte offense involontaire; mais quant ^ux partisans d'une certaine morale conventionnelle, ennemie par cela môme de la vraie morale, qui seraient tentés •de répéter pour la millième fois le plaidoyer de Rousseau contre le suicide, ou de renouveler contre Werther les vieilles accusations connues , je leur dirai que Werther leur a répondu d'avance le jour de cette immortelle entrevue avec Charlotte , alors qu'il parcourait d'un pas conyulsif l'appartement de sa bien-aimée : « On pourrait imprimer cela, Charlotte, et le recommander à tous les «instituteurs. »

Il a été très bien dit que toute Thistoire n'était point dans les livres, que ses matériaux étaient épars sur toute la surface du globe, et que les hiéroglyphes écrits sur la pierre, que les sarcophages et les tombeaux, les haches de silex et les armes barbares, les dolmens gigantesques éternellement debout sur les bruyères druidiques, constituaient des lignes inachevées et incomplètes de longs chapitres qui ne seraient jamais écrits. Tous les personnages historiques ne sont point non plus ceux que mentionne l'histoire ; il est toute une classe de héros qui n*ont jamais existé officiellement, mais qui méritent c^ titre de personnages historiques mieux que bien des capitaines et des hommes d'état, et qui sont bien moins qu'eux soumis aux vicissitudes du jugement humain et à l'oubli des générations.Ce sont les héroscrées par l'imagination des grands poètes ; ils ont pris possession de la mémoire humaine, et ils ne seront plus oubliés. Hamlet n'est pas moins réel que le comte d'Essex ou que Walter Raleigh. Alceste a vécu tout aussi bien que M. de Montausier ou le duc de Roa'nnez. Tant qu'il y aura une Espagne, l'ingénieux hidalgo don Quichotte sera un personnage aussi incontestablement historique que le duc d'Albe, Philippe II et toute sa cour. L'excellent chevalier peut nous tenir très réellement lieu de tous les héros du xvi^ siècle espagnol, car il résume avec une étonnante fidélité toutes leurs qya-

lités, et il est plus intéressant, car il n*a pas leur insen— sible cruauté et leur implacable orgueil. Qui donc a pu dire que le Don Quichotte était la satire des romans de^ chevalerie? Pourquoi est-on allé chercher cette ingénieuse^ et sophistique théorie d'après laquelle ce livre immortel serait la représentation de Tâme traînant après elle sa guenille corporelle sous la forme du bon Sancho? Ce livre peut contenir toutes ces intentions et bien d'autres encore ; mais là n'est pas son sens vrai et profond. Lé mérite éminent de la biographie de cet illustre et singulier personnage est d'être le document historique le plus incontestable et le plus fidèle que nous possédions sur la grande et misérable Espagne du xvi® siècle. Nous pouvons perdre tous les écrits racontant les guerres et lesévénemens de cette époque tragique, il sera facile encore de les comprendre avec cet unique chef-d'œuvre, car l'Espagne est morte pour sa dame bien-aimée et en voulant faire confesser, comme Don Quichotte, à tous les peuples de l'univers qu'elle était la princesse la plus accomplie du monde; car, ainsi que le bon chevalier, elle s'est couverte de gloire inutile, et elle a rêvé, comme le beau ténébreux, d'extases mystiques et de châteaux de la perfection; car, après avoir couru tous les grands chemins de l'Europe à la recherche des chevaliers infidèles, elle est rentrée moulue de coups, bernée et rossée par tous les muletiers des routes, par des roturiers huguenots, par des maritornes flamandes, par de grossiers rustres anglais. Alors toutes les vulgaires pies bourgeoises de la terre ont salué son retour de ce cri fatidique qui porta le dernier coup à l'âme du héros de la Manche : Elle est morte, ta dame, et tu ne la re verras famais plus I — Elle ne l'a en effet jamais revue.

C'est cette tragique et douloureuse histoire de l'âme espagnole que raconte sous le voile de l'allégorie, mais avec une grande transparence, le Don Qmchotte, le plus amusant et le plus triste des livres, œuvre d'un grand patriote attristé, et lui-même emblème vivant de l'Espagne d'alors, si fièrement drapée dans ses héroïques guenilles. D'un œil clairvoyant, il découvrit la misère profonde de toute cette grandeur et la folie de ce'dévouement à des chimères, et il n'osa pas condamner son pays. Peut-être eut-il l'intention d'écrire une satire, mais pas un mot

amer ne put s'échapper de sa plume, des torrens de compatissante admiration en coulèrent, et il écrivit une apologie. Il haussa les épaules, rit des lèvres et resta Espagnol de cœur. A la cour de la duchesse, Sancho se conduisit 4e même : après avoir égayé ses illustres hôtes du récit des sottises de son maître, il conclut en protestant de son amour pour lui : «Tel qu'il est, fou, visionnaire, absurde, je Taime cependant, et je ne lui tiens pomt ranoune des coups de bâtons qu'il m'a valus. Oui, j'ai jeûné bien souvent à son service, et pourtant je le suivrai fidèlement, et jusqu'à ce qu'une même bêche et une même pioche nous creusent un même lit. »

J'ai complaisamment parlé du Don Quichotte et de son auteur, par plaisir d'abord, et ensuite dans l'intention de faire remarquer que les créations des poètes étaient souvent plus historiques que la plupart des faits et des documents, car les poètes nous font entrevoir et souvent nous résument en traits immortels, comme dans cet exemple mémorable, toute la partie idéale de l'histoire qui se joua de leur temps, et que nous avons tant de peine à reconnaître- sous le masque des événements et des grossiers intérêts. Grâce à eux, nous surprenons maintes fois le profond pourquoi de tel fait qui se présente à nous comme une énigme indéchiffrable et absurde ; ils nous font saisir l'esprit de l'époque, ce qui fut l'âme de telle génération, ses désirs, ses rêves, ses espérances, ses chimères chéries, toutes choses fugitives, insaisissables, -7- délicates nuances, fumées colorées, frissons nerveux. Rien de tout cela n'a pu être fixé dans les poudreux papiers d'état; les yeux gnrossiers des chroniqueurs, même lorsqu'ils en ont aperçu quelque rayon, ont été aussi peu réjouis de sa lumière que les yeux d'un paysan des beautés naturelles; les mœurs du temps ellesmêmes ne nous en donnent pas une image fidèle. Mais si par hasard un vrai poète se présente, il prête l'oreille et surprend les murmures de tous ces êtres immatériels, et ce bourdonnement confus devient un langage musical et correct, compréhensible à des oreilles humaines. De tous ces atomes errans répandus partout dans l'air, il tire un monde enchanté ; il rapproche mille rêves épars dans les âmes, et forme un type qui exprime d'une manière sensible aux plus obtus le tourment secret, la pensée caressée

iiO HAMLET

avec amour qui les faisait agir presque à leur insu, et qu*ils ne pouvaient nettement exprimer. Il révèle les con> temporains à eux-mêmes, et conserve à la postérité l*insaisissable idéal de son temps. Tel est le genre de service historique que nous rendent les poètes.

Une opinion généralement répandue en France, c'est qu*aucun poète n*est grand s*il n'exprime les sentiments éternels de Thumanilé, c'est-à-dire un certain homme abstrait enlevé aux conditions de temps et de lieu, privé pour ainsi dire d'atmosphère ambiante et se mouvant dans une espèce de vide métaphysique. Il y a certainement beaucoup à dire sur cette opinion, qui, exprimée comme elle l'a été souvent parmi nous, m'a toujours paru à la fois pédantesque et exclusive. Il est incontestable que le poète doit reproduire les sentiments éternels de l'humanité, car sans cela les hommes d'une autre génération que la sienne ne le comprendraient plus; mais que sont ces sentiments séparés du milieu dans lequel ils se meuvent, des obstacles qui les limitent, des circonstances qui les sollicitent, et de ces mille accidents qui se mêlent à la vie, la pénètrent et la modifient? Réduire le poète à se conformer iL cette théorie, ce serait obliger un homme à conjuguer un verbe en restant toujours à l'infinitif. Le sentiment pur, en lui-même, n'existe pas pour ainsi dire, dans les conditions de notre charnelle et mortelle humanité; il peut être saisi d'instinct ou par un effort de la logique : il n'est sensible, visible, compréhensible que par ses manifestations. Amour, ambition, piété, que sais-je encore? sont comme les infinitifs d'un verbe qui demande à être conjugué. Ces infinitifs métaphysiques pourraient avoir leur charme dans une allégorie ; mais dans un poème ou dans un drame ils n'ont de valeur que par le temps ou le mode qui leur imprime une personnalité. En poésie, comme en bien d'autres choses, on peut donc dire en toute vérité que la forme emporte le fond, et que le mode dominela substance. Les poètes n'expriment pas les sentiments ; ils en expriment les expressions, si nous pouvons nous servir de ce terme ; ils en racontent les attitudes, les situations, les aventures à travers le temps et l'espace, ces deux grands modes universels qui nous ferment l'éternité et nous parcjuent nousmêmes dans le fini. La série des œuvres poétiques cons-

tilue donc toute une histoire, celle de Tâme humaine, qui, coulant sans cesse vers Tinfîni, réfléchit sans cesse de nouveaux cieux et de nouvelles rives. Et maintenant la conclusion est facile à tirer : le génie poétique consista précisément non dans une vaine recherche de* ce qu*il y a d'identique dans les sentiments humains, mais dans l'expression des ipodes de ces sentiments. Dirai-je toute ma pensée? Eh hien î ce qui constitue l'essence de la poésie,, ce qui lui donne son charme et sa beauté, ce qui fait la matière du poète, ce n'est pas cet élément impersonneLet identique que les critiques retrouvent au moyen de l'analyse, ce sont précisément ces circonstances fugitives qui ne reviendront plus, ce sont ces visions poursuivies et chéries que^ les yeux d'aucune génération ne reverront^ ce Sont ces couleurs et ces formes que le temps créa et fit disparaître, ce sont ces allures et ces tournures qu'affecta l'âme, ces mille dialectes par lesquels elle s'exprima. Xà est la poésie et pas ailleurs, et s'il est vrai que le poète n'est grand que lorsqu'on retrouve a\i fond de ses œuvres l'humanité universelle, en Revanche il n'est poète qu'autant qu'il sait exprimer cette humanité universelle par les circonstances et les particularités de sa nation et de son temps. - ' >

Je voudrais faire sentir par des exemples la vérité de

ce paradoxe; mon assertion peut passer pour telle parmi

' nous. Il est reconnu, par exemple, que l'ambition est une

des passions qui, font partie de l'essence de l'âme. La

f)einture la plus forte que je conûaisse de l'ambition, c'est e Macbeth de Shakspeare. En quoi consiste la poésie du Macbeth? ConsisieA'éllQ dans dans l'expression générale de l'ambition? personne n'oserait le dire.^ Nous sentons tous instinctivement à la lecture que l'âme de l'am-, bitieux peut ressembler à celle de Macbeth ; mais aucun de nous no se reconnaîtra dans ce portrait : il n'y a entre lui et nous aucun trait commun. Macbeth n'est donc point un type ; c'est im individu, c'est Macbeth. Telle est l'impression véritable qui nous reste après la lecture. Où donc est le grand intérêt de ce personnage, puisqu'il n'a point de ressemblance sensible avec nous? Ohl dans mille circonstances. Macbeth est un chef de clan, un sauvage qui commande à d'autres sauvages : voilà son mode d'existence. Si dès la première scène il se présente à nous

iî

ut HAMLET

comme un personnage poétique, ce n'est pas parce qu'il est homme, c'est parce au'il est thane de Glaris. Ardent et cruel, il prend la résolution de s'emparer de la couronne. C'est bien un fait d'ambitieux. Comment accomplitil sa résolution? Comme un homme sans doute, mais surtout comme un chef barbare. D'oU vient le degré de terreur poétique qui accompagne cet acte? De plusieurs circonstances : d'abord il tue Duncan de sa propre main, dans son sommeil, à l'heure des ténèbres, à l'heure «ou la chauvesouris et la chouette sont les seuls êtres éveillés, oii le loup hurle en attendant sa victime. » En second lieu, ce sauvage, à qui le crime serait naturel en sa qualité de sauvage, a cependant reçu le baptême, et une faible aurore de christianisme a brillé sur ses bruyères stériles : — cela suffit pour faire hésiter sa main, quoiqu'il se vante de faire bon marché de la vie future. Un des phénomènes naturels qui accompagnent l'ambition, ce sont les avertissements, les tressaillements, les remords de la conscience : ils se retrouvent dans Macbeth ; mais comment? De hideuses apparitions viennent à sa rencontre et jettent dans soji âme la pensée du mal. Des agens surnaturels et extérieurs le sollicitent, comblent ses désirs et le perdent. OU est la poésie dans tout cela? Est-ce dans le fait psychologique du remords, ou dans la forme que prend ce fait? On voit quelle combinaison de circonstances il a fallu pour former la poésie de Macbeth. Un seul mot peut résumer le tout : Macbeth n'est pas poétique parce qu'il est le type d'une âme ambitieuse; il est poétique parce qu'il est Macbeth, c'est-à-dire chef de clan, barbare baptisé, mari d'une femme encore plus cruelle que lui, croyant aux sorcières, salué roi par elles, perdu par elles, et vaincu le jour oîi la forêt de Birman marcha contre la montagne de Dunsinane.

Nous avons pris un caractère, prenons maintenant une idée abstraite. Une des croyances qui ont toujours été chères à l'homme est celle de. la -fatalité. Celte idée fait le fond de toute la littérature antique, et elle apparaît avec toute sa majesté terrible dans la tragédie d'OEdipe roi. Les musulmans ont été les plus fervents sectateurs de cette idée, et on a du calife Omar un mot qui vaut tout un poème : « Ta destinée^ cherche après toi, c'est pourqupi ne la cherche pas. » Et dans ce mot, pour le dire eti^a3'

sant. ne voyez-vous pas apparaître la poésie de toute une civilisation? ne voyez -vous pas les peuples musulmans accroupis è terre, les jambes croisées, buvant Topium, fumant, rêvant ou priant dans une attitude de soumission grave et raisonnée, de mutisme plein d'une religieuse réserve ? Cette idée, qui se déroba chez les chrétiens sous la forme aimable et pieuse de la résignation à la volonté d'un Dieu d'amour, mort pour les hommes, a été reprise par les calvinistes sous le nom implacable de prédestination, qui est la forme la plus cruelle qu'elle {)uisse revêtir. Le grand Milton Ta' chantée, avec quelle puissance, on le sait t John Bunyan Ta donnée pour guide austère à son fidèle chrétien dans son âpre pèlerinage à la cité éternelle. Nous pourrions demander déjà si la poésie de cette idée consiste dans l'idée même, ou dans les expressions diverses qu'elle a revêtues successivement ; mais un exemple se présente à notre mémoire, qui éclairera encore mieux notre pensée. Il existe un drame de Calderon que nous n'avons jamais pu lire sans frissonner. Tout ce que le fanatisme espagnol a de sombre et de violent a été mis à contribution pour enfanter cette œuvre terrible. Les gracieuses allégories catholiques ont disparu, une nuit immense et épaisse s'étend partout, éclairée seulement par en bas de reflets rouges comme les flammes de l'enfer ; des démons sous figures d'hommes foulent cette terre ténébreuse et maudite; mais au milieu des ombres se laissent apercevoir les formes d'un gigantesque crucifix. Le drame s'appelle La Dévotion à la Croix. Le héros est un jeune homme nommé Ëusebio, qui à sa naissance a été placé sous la protection de la Croix et abandonné sur une route au pied du symbole sacré. Dépuis lors il a grandi et s'est couvert de crimes. Il tue, il vole, il viole, enlève des religieuses de leur courent, entraîne dans le mal hpmmes et femmes, et livre au diable dos milliers de victimes. Certes, si quelqu'un mérite la damnation, c'est lui. Cependant, quelque mauvais usage qu'il fasse de son libre arbitre, il échappe à tout jugement humain et divin, car Dieu lui-même est enchaîné par la puissance de la Croix, Dieu ne peut lancer son arrêt contre le malheureux sur lequel l'arbre sacré a étendu son ombre pro- ^ tectrice.Vingt fois il a été pris, condamné, vingt fois il a vu la mort en face, et toujours il a échappé, la protecti<»

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de la Croix le poursuit partout et le couvre d'une invulnérable égide. Enfin le bandit tombe frappé d*une balle au coin d*un bois et meurt sans confession; mais la. protection divine qui Ta accompagné pendant sa vie criminelle le sauve de la damnation éternelle et fait un miracle en sa faveur. Un prêtre passe le long du chemin, et on entend un bruit dans les feuilles ; c'est le mort qui ressuscite un instant afin de faire une dernière confession et de recevoir Tabsolution avant d'être jugé. Il est impossible de se rendre compte sans Tavoir éprouvé de l'effet terrible que produit sur vous incrédule, tiède croyant, catholique éclairé, cette donnée bizarre et cette absurde et sinistre interprétation de l'idée de prédestination. Qu'est-ce qui est saisissant et poétique dans ce drame? Est-ce l'idée de destinée en elle-même ou la forme qu'elle revêt? Ce drame est donc poétique par l'élément iiistorique qu'il contient, il est poétique parce qu'il est violent, bourré de fanatisme et de superstition, d'orgueil et de passion, parce qu'il est espagnol dans la pire acception du mot. ' Je pourrais multiplier les exemples ; en voici un dernier. Qu'est-ce qui fait le charme des comédies pastorales de Shakspeare ? Les sentiments éternels de l'homme, ou Texpression, aimable et passagère comme une mode de l'âme, comme un gracieux engouement de l'esprit, qu'ont revêtue ces sentiments ? Me dira-t-on qu'Orlando, Célie, Rosalinde, le philosophe Jacques nous plaisent et nous séduisent parce que sous leurs déguisements de bergers nous sentons battre des cœurs pareils aux nôtres? Eh non ! tout leur charme poétique vient de leurs déguisements mêmes. En lisant ces Oeuvres adorables, je vois défiler devant moi toute une légion ailée de rêves et de chimères qui autrefois furent la consolation et l'amusenient de deux ou trois générations successives au milieu des grandes guerres, au lendemain des massacres, à la veille des échafauds. Rêves d'innocence pastorale, chimères de bonheur tranquille, ingénieuses combinaisons de gouvernements paternels et débonnaires, amalgame factice et aimable de la politesse des cours et de la simplicité rustique, utopies construites dans les longues heures de désenchantement et de tristesse, tout cela fut vivant jadis, toutes ces rêveries firent doucement battre le cœur et chatouillèrent fiiTement les sens des contemporains de

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Shakspeare. Ce fut leur idéal de bonheur terrestre, leur songe mille fois interrompu et mille fois repris, leur tour favori d'imagination, leur disposition d'âme habituelle. Le grand poète saisit ces chimères et les fixa sur la trame immortelle oti elles vivent éternellement C'est donc une chose très-passagère et jusqu'à un certain point factice qui fait le charme des comédies pastorales de Shakspeare; le poète n'y fi peint rien d'éternel, au contraire il a donné l'immortalité aux choses les plus fugitives qui existent, les modes do l'imagination.

Toutes les œuvres poétiques peuvent ainsi être considérées en même temps comme des œuvres historiques, et il y aurait fort à craindre pour lo génie du poète dont les créations ne seraient aux yeux de la postérité que de pures entités métaphysiques. Autre observation. Si la vie n'éclate pas dans ses créations, si ses personnages ne sont pas de chair et d'os, s'ils sont d'une simplicité si grande, qu'on pourrait les prendre pour des allégories, et qu'ils se présentent aussitôt à l'esprit avec leurs étiquettes, — ambitieux, amoureux, jaloux, menteur, intrigant, — ils auront beau faire les discours les plus éloquents, exposer les axiomes les plus philosophiques : ils n'auront jamais droit de cité dans les domaines de la poésie. Une des choses qui ont perdu la littérature dramatique française, c'est la manie de vouloir peindre des caractères abstraits et tout d'une pièce. Nous péchons par amour de la simplicité, et il a fallu à notre Molière toute la force de son génie pour ne pas échouer dans la fausse voie oîi l'esprit français s'est toujours complu et fourvoyé. Le poète doit peindre des caractères, cela est vrai, mais ces caractères ne doivent pas être artificiellement conçus : ils doivent être le résultat même de la vie. Il n'y a pas de caractères, h proprement parler, dans le monde ; il n'y a que des individus, c'est-à-dire des combinaisons, extrêmement compliquées et subtiles, de passions, de pensées, de vices et de vertus. Un individu qui représenterait ce qu'en langage dramatique on appelle un caractère serait un véritable monstre, et, par dessus le marché, un monstre monotone. Je ne connais pas de caractères ; je n'ai jamais vu l'ambitieux, le menteur, l'avare, le débauché, mais j'ai connu des individus qui étaient affligés de ces différentes passions, et je puis affirmer que, quelque prépon-

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dérantes qu*elles fussent en eux, elles n^ étaient cepen* dant encore qu*à Tétat de nuance, de fraction, d'ingrédient. Tels qu'ils étaient, ils étaient originaux, ou intéressants» ou dignes d'observation ; s'ils avaient été des caractères^ ils auraient été insupportables. J'ai déjà remarqué que Macbeth, le personnage le plus accusé de Shakspeare, ne nous intéressait pas comme type d'ambitieux, mais comme individu portant le nom de Macbeth. Le poète, s'il veut nous plaire et surtout s'il v^ut être V9ai^ doit rester fidèle à la vie; il doit peindre, non des personnages, mais des personnes , non des êtres généraux, mais des individus. Je faisais toutes ces réflexions sur ces éléments, encore mal analysés, du moins en France, du génie poétique, en relisant YHamlet de Shakspeare, source inépuisable de sentiments et de pensées, et vers lequel un invincible attrait nous ramène toujours. Ce chef-d'œuvre n'est pas encore passé pour nous à l'état de lieu-commun; les stupides sentimentalités qui ont été débitées sur son compte n'ont pu encore nous en dégoûter, et les éloquentes explications de Goethe, de madame de Staël et de tant d'autres n'en ont pas épuisé pour nous le sens et la signification ; la source est toujours vive et coule toujours. Cependant la sympathie que nous éprouvons pour Hamlet est tout à faitparticulière. Nous noussommes accusé, on s'en souvient peut-être, d'aimer Werther comme un camarade qui n'a rien à nous cacher et dont nous connaissons tous les secrets ; mais nos sentiments sont un peu difl*érents à l'égard des deux personnes qui partagent avec lui nos sympathies littéraires. Nos sentiments pour Alceste sont ceux de l'estime et du respect. Si nous avions vécu de son temps, nous aurions cherché non pas à le connaître, — on ne fait pas la connaissance de telles personnes, elles sont nées pour vivre libres et solitaires, et la seule sottise qu'ait commise dans sa vie cet illustre caractère est prébisément d'avoir méconnu cette vérité et d'avoir eu la triste fantaisie d'aller servir de jouet à Célimène une semaine ou deux, — mais à apercevoir ses traits et à étudier son visage. Quant à Hamlet, le sentiment qu'il nous inspire est celui d'une sorte d'admiration passive. Nous ne nous mêlons pas à sa vie, nous ne pouvons pas l'aider dans ses déboires, il ne nous est pas permis de le consoler dans ses douleurs ; une certaine étiquette et dignité de rang le

protège contre la vivacité des sympathies humaines, et il est remarquable qu'Horatio lui-môme, qui vit auprès de lui, ne lui est d'aucune ressource dans ses ennuis. Nous n*avons le droit d*ôtre ni de ses amis ni de sa cour, mais en tout cas nous avons ,une excuse pour parler de lui : notre titre de membre de son parti. Le dernier bourgeois bonapartiste, orléaniste ou légitimiste est uni à ses princes par les liens de parti ; c'est de cet amour de partisan que nous aimons le prince Hamlet, un des plus nobles exemplaires de la nature humaine qui jamais ait paru sur le théâtre du monde.

Nous pouvons vérifier par Hamlet quelques-unes des observations que nous avons exprimées sur le génie poétique. Il est généralement reconnu qu'Hamlet est la plus philosophique des tragédies de Shakspeare, la plus abstraite, si Ton peut se servir de se mot. Voyez cependant comme la vie éclate de toutes parts, comme Técheveau de la destinée est hardiment embrouillé sous nos yeux par le poète, avec un audacieux dédain de la simplicité artificielle et une insouciance apparente de la composition et deTunité I Le poète sait bien que tous ces incidents confus et multipliés finiront par converger vers un but fatal, et qu'iU s'harmoniseront dans une unité souveraine comme le destin qui se charge de dénouer le drame. Chacune de ces scènes est un pas vers la destinée ; mais ce pas est fait par des êtres vivants qui s'arrêtent pour se reposer, respirer, causer ou contempler le paysage^ qui les entoure. C'est l'image même de la vie ; l'action en a tour à tour la lenteur majestueuse et la précipitation convulsive; les personnages marchent sans connaître le but vers lequel ils se dirigent; le temps accumule les incidents et goutte à goutte remplit le vase ; les épisodes succèdent aux épisodes, sans amener aucun résultat sensible à l'instant même, comme dans notre existence les mois succèdent aux mois, et les années aux années, si bien que l'incertitude règne dans l'âme du lecteur au moins autant que dans l'âme du prince Hamlet. Pendant trois longs actes, la vie ordinaire suit son cours, et le drame est pour ainsi dire abandonné à l'action humaine. C'est Hamlet seul qui est chargé d'accomplir la terrible mission du fantôme, et comme Hamlet n'est qu'un homme, ces trois premiers actes sont remplis de réflexions, d'irrésolutions, de projets

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et de rêves, de plans ébauchés et abandonnés, de sorte qu*on peut dire que dans cette première partie du drame 1 inaction est Taction même; mais lorsqu'une fois il est bien démontré qu'Hamlçt ne peut pas exécuter le message du fantôme, la destinée s'en charge, et alors Faction marche avec une effrayante rapidité. Cette vie humaine» si molle et si lente, la voilà qui disparaît comme un tourbillon; tous ces individus qui marchaient d'un pas si mesuré et si .timide, les voilà, feuilles arrachées, tiges brisées, qui vont joncher le sol : on dirait le triomphe de la mort. Aucun des acteurs n'a accompli son projet oii sa vengeance, et la destinée l'a également accompli pour tous. Laërte est vengé d'Hamlet par Hamlet lui-même, et Hamlet est vengé du roi par le roi lui-môme. Leurs vœux sont tous également accomplis, mais aucun d'eux ne peut jouir de son succès ; la même ombre les enveloppe tous ; ils ont tous fait plus qu'ils ne voulaient et moins qu'ils ne voulaient faire, et tous ils ont fait autre chose. L'honnête fantôme lui-même s'est trompé, car il ne voulait certainement pas la destruction de son royaume. Quand le drame est joué et que la mort semble triompher, vous croyez peut-être que tout est fini ; non : aussitôt la vie reprend impitoyablement son cours, et le poète nous en avertit. Les cadavres sont encore chauds, que déjà s'avancent les acteurs d'un nouveau drame : sonnez, fanfares ; avancez, cavaliers du jeune FortinbrasJ

Quel drame I Jamais, je crois, on n'a mieux démontré les deux conditions qui dominent notre vie terrestre : d'une part, la lenteur de mouvement et l'impuissance de l'homme, les difficultés innombrables qui l'empêchent d'agir, cette masse d'obstacles, d'attraits, de hasards qui entravent notre marche et la poursuite de nos projets ; de l'autre cette impatience presque cruelle des lois éternelles qui semblent s'irriter de nos délais et ont hâte de débarrasser la terre des générations qui la couvrent pour la peupler de nouveaux acteurs. Mais si c'est là une donnée abstraite, comme elle est recouverte de couleurs brillantes, comme elle est bien cachée sous le sang et la chair I Quelle profusion de,détails, et en même temps comme ces détails sont bien en harmonie avec le lieu de l'action, la nature des personnages et l'esprit du temps 1 Tout porte le cachet du Nord dans cette pièce merveilleuse, depuis

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les passions et les superstitions des acteurs jusqu'à la décoration de la scèâe. Les superstitions sont sinistres, sérieuses, viriles, et ne s'égarent pas en frayeurs fantasques et puériles comme les superstitions du Midi ; les fantômes sortent de la tombe pour raconter gravement des secrets que leurs auditeurs écoutent d'une oreille recueillie. Les passions, d'une intensité étonnante, sont toutes intimes et n'ont rien d'extérieur; elles semblent prendre plaisir à se refouler toujours plus profondément dans l'âme , au lieu de chercher à se répandre au dehors comme ces passions exubérantes de climats plus heureux que le poète a peintes lui-même dans Othello et dans Roméo, Lq paysage qu'il nous semble- voir, tant est grande la magie du poète, est tout septentrional, et ce n'est pas une métaphore de dire que dès la première scène on frissonne sous l'âpre vent du nord avec les soldats de garde sur l'esplanade du château d'Elseneur. Une triste et tendre lumière boréale éclaire également toutes les parties du drame, et il semble qu'à sa clarté sans chaleur on voie apparaître les sapins et les chênes du Nord. Le ruisseau oîi s'est noyée Ophélia est décrit avec une précision particulière. Vous l'avez vu quelque part en Angleterre coulant limpide et transparent au milieu d'une oasis de verdure. Le cimetière apparaît aussi très-facilement à l'imagination : un terrain argileux, stérile, une pauvre lande oîi les fougères ont peine à pousser; pas très-loin de l'église et des habitations de l'homme, assez loin cependant pour que les fossoyeurs puissent se livrer à toute leur gaieté sans avoir à craindre les importuns et les passants. C'est au milieu de ce paysage que se meuvent ou plutôt glissent les acteurs, car, si violemment qu'ils s'agitent, on n'entend jamais le bruit de leurs pas, amortis, dirait-on, par une fine couche de neige.

Voilà la scène et la couleur générale du drame ; toute la poésie du Nord y est répandue. Quant aux personnages, jamais, je crois, le mélange confus qu'on appelle non pas l'homme, mais un homme, n'a été présenté avec une telle hardiesse. Ces personnages ne ressemblent à rien qu'à eux-mêmes, ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. On ne les a jamais vus auparavant, et on ne les retrouvera jamais plus. Si vous avez des règles d'esthétique pédantesque, n'abordez pas cette pièce, elle met au défi toutes

les règles. Il n*y a pas possibililé d'étiqueter et de classer ces personnages et de dire à quel genre ils appartiennent; ce sont des individus qui composent à eux seuls leur famille, leur tribu et leur genre. Il a fallu pour les former des combinaisons toutes particulières de la vie, des rencontres imprévues, des chocs d'atomes moraux uniques, et que toute la science du monde ne pourrait pas retrouver. C'est ici qu'éclate le merveilleux génie de Shakspeare. Son procédé pour créer des hommes ressemble à celui de la nature. Ses héros ont des aspects infinis et changeants, ils sont soumis à d'innombrables variations d'humeur et de tempérament, ils n'ont pas une particularité caractéristique, ils en ont cent. En un mot, ils ont tous les signes distinctifs de Yindividualité, et il nous restent dans- le souvenir non comme des types, mais comme des personnes connues. Que représente Polonius par exemple, sinon Polonius lui-même? Il n'y a jamais eu qu'un Polonius dans le monde, et la nature qui le créa dans une de ses heures de fantaisie confuse ne retrouvera jamais cette grotesque inspiration. Quel singulier mélange de bon sens et de sottise que l'âme de cet honnête chambellan, qui est réellement expérimenté, mais qui n'en tombe pas moins en enfance, qui vous donne les meilleurs conseils du monde, mais des conseils qui ne répondent en rien à la question posée, — qui est fin et qui^manque lourdement de tact ! Sa sagesse radote, ses radotages sont sentences dorées. Il est véritablement fort respectable, mais il n'en est pas moins ridicule. Sbakspeare a-t-il connu Polonius? Cela est probable; il l'aura fidèlement reproduit, car il est impossible que l'imagination arrive d'elle seule à cette perfection; l'imagination, comme la logique, veut conclure, et le personnage de Polonius n'a ni commencement ni fin. Quant à sa fille, la charmante miss Ophelia, son caractère consiste à n'en pasavoir, ce qu'on n'a point assez remarqué. Ici la nature a été copiée avec une fidélité surprenante. Ophelia est une pure jeune fille ; rien n'est accusé en elle, ni penchants, ni passions, ni caractère ; elle n'a: pas d'individualité morale, elle n'a rien d'élevé, et sa naïveté, même tient à la jeunesse et à la nature plutôt qu'à l'âme. Ne cherchez pas en elle, cela va sans dire, l'étincelle passionnée de Juliette, la distinction d'âme de Desdemona, la splendeur virginale de Miranda. C'est un gracieux faon.

Hamlet a fort raison do l*aimer, car si elle devenait sa femme, elle serait capable d'un inaltérable dévouement, précisément par ce qui lui manque d'élévation, — el de son côté Polonius a fort raison de la rudoyer et de prendre la peine d6 veiller sur elle, cat si Hamlet n'était pas tant occupé avec le fantôme, on ne voit pas comment Ophelia trouverait dans son ignorance confiante et dans sa naïveté toute physique des ressources suffisantes pour résister au prince de Danemarck.

Hamlet passe généralement pour un type, type assez vague, il est vrai, etque jusqu'à présent on n'a pu classer, — le type du rêveur métaphysique incapable d'action. 11 Test en eiîet. C'est donc un type, mais c'est un homme en chair et en os, un homme très-compliqué, très-ondoyant et trèsdivers, comme disait Montaigne. C'est si bien un individu, — le prince Hamlet, — qu'on peut donner sur sa personne les renseignements les plus précis et les plus exacts : Goethe l'a fait en partie. Hamlet porte le deuil de son père; il est à peine sorti de l'adolescence. Au moment oU commence l'action, il a de vingt-quatre à vingt-six ans. Il a étudié à Wittenberg. Son amusement favori est l'escrime; mais il ne peut s'y livrer peut-ôtre autant qu'il le voudrait, car il est un peu gras et s'essouffle facilement. Il est blond comme un enfant du Nord ; son visage, jeune, cela va sans dire, est cependant prématurément fatigué, noble plutôt que beau. Ses manières sont froides, franches et discrètes, souvent aussi pleines de laisser-aller et de sans-façon. Pareil contraste dans son costume, qui est à la fois noblement sévère et négligé. Dans ses relations avec ses semblables, son caractère est un mélange de hauteur et de bonhomie, de candeur et de défiance. 11 craint toujours d'être dupe; de là une certaine duplicité toute superficielle qu'il donne pour masque à sa franchise. Il est ordinairement muet, mais devant le monde et par contrainte, car il est plein d'effusions, et il aime à s'épancher. Quand il parle, il parle beaucoup et longtemps, comme un homme à qui l'on n'a jamais coupé la parole, et que son rang place au-dessus de la contradiction. Parler est même son faible, et quoiqu'il soit exempt de vanité, il n'est pas sûr qu'il n'ait pas aimé le dilettantisme de la parole et le brillant déploiement de ses belles facultés. Dans ses relations avec lui-môme, il est singulièrement irrésolu à

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force de scrupules, scrupuleux à force d'honnêteté. L'habitude de Fanalyse à outrance et de l'observation intime, en éclairant les abîmes de sa conscience, paralyse les forces de sa volonté. Cette méditation trop continue dérange Téquilibre de ses facultés, et le fait incliner vers un certain scepticisme élevé et découragé qui le rend incapable de choses que le plus vulgaire des hommes mènerait à bonne fin. Son âme est celle d*un vrai prince; il en a la condition essentielle, qui est d*ôtre à son aise partout, et de savoir causer avec des soldats dans leurs casernes ou de vulgaires fossoyeurs dans un cimetière, comme avec des courtisans dans son palais.

On a fortement calomnié Hamlet. Son caractère irrésolu, son langage mélancolique, 'Font fait accuser de manquer d'énergie : c'est une erreur. Hamlet est un des caractères les plus mâles qu'il soit possible d'imaginer ; sa bravoure est à toute épreuve, sa toyauté ne se dément paâ un instant , ses i)romes5es sont sûres ; toutes les qualités de l'homme viril, il les possède. Il a le courage <le suivre le fantôme sans hésiter un seul instant, et avec un tel sang-froid et un calme si parfait de jugement, malgré le trouble inséparable d'une pareille aventure, qu'il commande presque à l'ombre : « Parle maintenant, je ne te suivrai pas plus loin ! » Je tiens surtout à faire remarquer qu'Hamlet n'a absolument aucune sentimentalité » comme on l'imagine généralement; personne ne foule mieux aux pieds, au contraire, tous les masques hypocrites de la passion. Bien loin d'être sentimental, il est très-dur et même brutal. Il a semblé du reste prévoir que cette accusation serait portée contre lui, car il fait tout son possible pour la détourner, et il affectionne une certaine vulgarité d'expression très-forte , très-poétique, mais très-peu galante et aimable. Une certaine grossièreté bourrue ne lui déplaît pas. Je (Tonnais peu de scènes plus passionnées, mais en même temps moins sentimentales, que la scène de feinte folie où il se montre si dur pour la pauvre Ophélia : go to a nunnery. La violence de la race féodale se sent partout d'ailleurs chez ce noble personnage, et il crache son mépris à la face des gens avec une hauteur qui n'épargne même pas les personnes de son sang. Dans la scène avec sa mère, il va si loin, que l'honnête fantôme sent la cendre de son cœur se remuer dans

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le tombeau, et qu'il vient avec une tendresse exquise commander au jeune homme d'épargner celle qu'il aima tant, et qui, malgré ses fautes, est toujours reine, femme et mère. U y a donc un type de faux Hamlet qui hante nos imaginations; nous avons fait un Hamlet à notre image , un Hamlet sentimental parce qu'il est mélancolique, mou parce qu'il est irrésolu, presque féminin parce qu'il est méditatif et subtil de pensée; mais le véritable Hamlet est à la fois méditatif et énergique, mâle et irrésolu, mélancolique et brutal. C'est une âme noble et élevée, mais c'est aussi une âme féodale et dure.

Oui, une âme féodale, et c'est même un de ses traits les plus accusés. Ce personnage, en qui nous sentons palpiter l'esprit moderne, qui a parcouru les mêmes séries de pensées que nous, dans lequel nous nous reconnaissonis et qui parle notre langage, il sort cependant du moyen âge, et l'ombre de cette époque plane au-dessus dé lui. C'est en cela qu'Hamlet est réellement histarique; il marque une heure et une date, le moment remarquable oh les hommes de race noble, réveillés comme en sursaut par la Réforme et la Renaissance, se frottent les yeux, regardent ébahis la. disparition des vieux symboles et sentent un nouvel esprit s'abattre en eux. Cette heure d'étonnement , d'incertitude, d'hésitation, est admirablement marquée dans Hamlet. Le mélange des deux esprits, qui fait l'originalité duxvi® siècle, qui prête à ses personnages je ne sais quoi dé grandiose et d'énorme comme la société du moyen-âge, et en même temps de raffiné et de subtil comme l'esprit moderne, est très-visible dans le drame de Shakspeare. La disposition d'âme d'Hamlet n'est point un fait d'imagination; elle fut à un certain moment celle de tous les membres les plus nobles de la société européenne. Shakspeare n'a pas eu besoin d'inventer Hamlet, il existait de son temps, et il est facile de retrouver en sa personne bien des ^traits des gentilshommes anglais de l'époque. Ne les reconnaissez-vous pas? Ils sont soucieux, inquiets, sollicités par un esprit nouveau qu'ils adoptent avec une ardeur grave et une certaine tristesse noble, et qu'ils servent avec dévouement et jusqu'à la mort. Autour d'eux brillent encore des symboles que la vie pommence à déserter; les formes du moyen âge, entamées déjà par la mort, se dressent encore à leurs côtés; les fantômes hantent

encore leur imagination, leur donnent de funèbres messages, et arment leurs mains du poignard pour la vengeance personnelle, pour la politique ou la religion. L'es- Erit est converti, mais la chair s'obstine; les viBilles abitudes résistent, et le sang bouillonne avec sa vieille vivacité : bouillonnements solitaires cependant, passions à demi vaincues, réduites à Fimpuissance. Un scrupule ou un obstacle retient souvent leur bras prêt à frapper; ils ont sucé le lait de la tendre humanité, comme dit Macbeth. Eclairés, ils le sont ; superstitieux, ils le sont aussi. Ils ont la générosité qui tient à une grande existence, et la bonté qui doit toujours accompagneij le privilège et la puissance ; mais il leur manque je ne sais quelle douceur familière et d'un usage Journalier et commun, comme aurait dit Montaigne. J'imagine que Shakspeare n'a eu qu'à prendre les traits épars que ses contemporains lui fournissaient pour former ce personnage d'Hamlet. Essex et Leicester, sir Walter Raleigh et sir Philip Sidney ont pu lui fournir chacun un détail, et quoiqu'ils n'aient aucune ressemblance générale avec Hamlet, cependant il est reconnaissable en eux. Ils ont, les uns sa tournure d'âme, son inquiétude secrète et sa tristesse grave; les autres sa subtilité métaphysique aisément chimérique, et son élévation de pensée mêlée de superstition; ceux-ci, sa fière allure, unie à ces boutades de dureté et à cette rudesse de ton qui lui étaient si habituelles; ceux-là enfin, son esprit mâle et son irrésolution. Ce ne sont là toutefois que des traits particuliers; le fait essentiel, considérable, historique^ est celui que nous avons indiqué. La situation dans laquelle se trouvèrent les héritiers du moyen-âge lorsque sonna le xvi® siècle est exprimée dans Hamlet avec une étonnante fidélité; il réunit deux natures d'homme en lui : c'est le dernier des féodaux, et c'est le premier àes hommes modernes.

Mais le personnage d'Hamlet, s'il doit son individualité à ce cachet historique, doit sa beauté et sa grandeur à une cause plus élevée : il dépasse l'histoire, enjambe le temps. Nous avons vu le féodal, l'homme du xvi® siècle, d'une parcelle infiniment petite du temps; voyons l'autre nature qui est en lui : elle est admirable. La grande vertu d'Hamlet, c'est un amour inaltérable, ardent pour la vérité. Il ne comprend réellement pas le

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mensonge : cela dépasse son intelligence et le frappe littéralement de stupidité. Quand U essaie de mentir, de paraître ce qu*il n*est pas, il est d'une inconcevable maladresse ; à chaque instant, il laisse soupçonner la vérité; à chaque instant, sous la peau d*âne dont il s'est affulDlé, passe la griffe du lion. Il ne comprend pas mieux les mensonges du cœur que les mensonges de l'esprit ; que dis-je, les mensonges? il ne comprend pas même pas qu'on oublie, et il appelle hypocrisie ce qui est sécheresse naturelle et égoïsme humain. Ainsi, avant que le fantôme lui ait confié aucun secret, il trouve sa mère coupable, parce qu'elle a trop vite oublié son père. Comment peut-on ne pas aimer toujours ce qu'on a aimé une fois? comment les sources du cœur peuvent-elles se tarir si vite? comment pouvons-nous être infidèles à notre âme, mentir à nos affections, bien plus à nos plaisirs ? Sa franchise est sans bornes, et il la pousse aussi loin qu'il peut la pousser, et avec le môme mépris insultant. Un courtisan, un honàme à surface lui inspire un horreur profonde et en môme temps une sorte de gaieté exubérante. Un menteur pour Hamlet, dont l'élément de vie est la vérité, est une caricature, un être grotesque et surprenant, exactement comme pour l'homme antique, dont l'élément de vie était la liberté, pour le Dion, pour le Pélopidas, le tyran était une espèce de monstre ridicule en dehors de toutes les règles naturelles. Ib s'amuse du menteur et du flatteur, il le bàfque, il l'humilie ; il le force à s'avilir et à se donner en spectacle comme dans la scène du courtisan. Les setnblans en toute chose lui sont odieux. «Il me semble, dites-vous, madame!... je ne connais pas les somblans, » répond-il à je ne sais quel argument captieux de sa mère. Comme tous les amants de la vérité, il sait reconnaître la réalité sous l'apparence, et distinguer les cœurs qui battent fortement sous l'enveloppe charnelle qui les recouvre. Son meilleur ami est un gentilhomme de rang inférieur, Horatio, qu'il a choisi parce qu'il a reconnu en lui un esprit libre. « Donne-moi un homme qui ne soit pas l'esclave de ses passions, et je le porterai comme toi dans mon cœur, dans le sanctuaire de mes affections intimes » dit-il à Horatio. Pour connaître la vérité, il ne reculera devant rien ; il suivra sans hésiter les fantômes, il traversera avec joie les régions

ténébreuses de la mort; il renoncera à ses habitudes chéries, fera taire les émotions de la piété filiale et de la tendresse naturelle, brisera son propre cœur, et en rejettera Ophelia et toutes ses espérances de bonheur. Ne croyez pas qu*il ainie la vérité par curiosité passionnée^ comme nous l'aimons trop souvent; non, c'est pour lui une affaire de vie ou de mort; il l'aime avec cette intrépidité philosophique qui pousse une grande âme à contempler son redoutable aspect, dût-elle mourir ensuite du secret pénétré, comme on mourait chez les Juifs, lorsque l'oreille avait reçu le son des syllabes du nom mystérieux d'Adonaï.

C'est en cela qu'Hamlet est profondément moderne. Quelque féodal qu'il soit, le moyen-âge, ses terreurs, ses superstitions disparaissent; il n'y a plus de fantômes; il ne reste devant nous qu'un homme tourmenté de la soif de connaître, et qui aspire de toutes les forces de son âme à la vérité. La vertu d'Hamlet, c'est, je crois, aussi le signe élevé et glorieux, le caractère dominant de l'homme moderne, dont nous parlons beaucoup, mais qui est fort difficile à définir : c'est l'amour de la vérité pure, de la vérité en elle-même et pour elle-même, de la vérité contemplée sans voiles, dépouillée de toute enveloppe et de tout symbole matériel, nue comme lorsqu'elle sortit des puits de l'antique Grèce. C'est là le principe immuable au milieu de toutes le^ vicissitudes historiques, immobile et résistant au milieu de toutes les oscillations et incertitudes do la pensée, qui soutient l'âme humaine depuis trois siècles. C'est à ce principe aussi qu'on doit l'accélération du mouvement d'activité infinie, imprimé par le christianisme à l'âme humaine. DansHamlet, nous avons pour ainsi dire le point de départ de cette accélération, ralentie par la nuit et les obstacles pendant tant de siècles. De là l'agitation fébrile, les incertitudes, les appréhensions de ce personnage, dont l'âme est entraînée par un mouvement qu'elle ne peut modérer ni guider. Il est le premier de cette chaîne électrique qui relie les hommes des derniers siècles ; il a ressenti la secousse imprimée par l'étincelle avec la môme force que nous, qui sommes nés d'hier. Tout à l'heure nous avons vu qu'il marquait une date, un moment de la vie d'un siècle; maintenant il marque aussi une date, mais c'est celle d'une nouvelle ère

de l'histoire humaine, de la plus récente et de la dernière peut-être.

Cet amour de la vérité pure et nue, cet ardeur à briser les enveloppes et les symboles, à chercher les réalités qu'ils cachent, cette haine de l'apparence ne sont pas seulement les qualités métaphysiques et scientifiques des temps modernes. Ces sentiments constituent une manière de vivre, non pas, il est vrai, pour le vulgaire troupeau humain, mais pour l'élite humaine, — non pas encore pour les nations, mais pour les individus. Ils constituent une manière de vivre, car ils raffinent la conscience, la remplissent de scrupules, et donnent à la pensée plus d'élan et plus d'amour, sinon plus de force qu'autrefois. Ils créent un langage subtil, inquiet, tourmenté, mais plein de ressources, et qui partout devient plus capable de saisir' les nuances les plus ondoyantes de la pensée. Ils affectent la vie idéale et matérielle à la fois, et rendent naturellement le bonheur plus difficile et k satisfaction de l'âme moins paisible. Ils multiplient nos chimères et nos rêves, en ntms dégoûtant successivement de chacune et en augmentant les exigences de nos imaginations. Ils affectent même jusqu'au tempérament, et donnent à l'élément nerveux la prédominance sur l'élément sanguin et bilieux, qui fut tout puissant à une autre époque. Il y a donc toute une manière de vivre moderne qui n'existait pas autrefois, et qui est due à cet amour particulier de la vérité. Ce qui m'étonne, c'est que les poètes ne l'dient pas remarqué plus souvent. Ils copient les vulgarités de la vie ; ils créent des personnages dont le type et le mode d'existence sont depuis longtemps épuisés, et ils négligent l'élément vraiment poétique qu'ils ont sous les yeux, ou, )pour mieux dire, ils ne l'aperçoivent pas. Trois héros poétiques seuls nous frappent par leur tournure moderne, et nous semblent parler un langage approprié aux temps nouveaux. Oui, quoiquecette réunion semble bizarre, tfamlet, Alcestè et Werther ne doivent rien à une vie qui n'est

[)lus. Ils n'ont leur origine dans aucune autre époque que 'époque moderne ; ils sont contemporains pour ainsi dire et ne doivent rien à leur temps que leur costume et leur tournure éphémère, — Hamlet son titre et son ton de prince, Alceste ses rubans verts et son dédain de gentilhomme, Werther sa sentimentalité et son air d'étudiant d'univer-

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site allemande. Sous des formes diverses, et avec des nuances particulières, ils représentent tous trois, el ils représentent seuls, dans la littérature des derniers siècles, cette grande vertu, l'amour de la vérité. Ces trois personnages furent pour ainsi dire Fœuvre personneUe des trois poètes qui les créèrent. Hamlet était la pièce favorite de Shakspeare ; Molière, qui d*ordinaire n'aime pas à s'élever au-dessus d'un certain niveau moral, a mis dans Alceste tout ce que son âme pouvait concevoir de noble ; Goethe se reprochait trop vivement TTer^Aer pour n'avoir pas un faible pour lui, et peut-être le dédain de ses dernières années venait-il dos reproches intérieurs que sa conscience lui adressait. Chacun des trois poètes a tracé son idéal d'homme, et il est remarquable qu'ils soient arrivés tous trois à rencontrer le même, à quelque dififé- •rence près, et à donner tous trois l'héroïsme de la franchise comme le signe suprême de l'élévation. Une telle rencontre n'est pas fortuite, et fait rêver. Trois poètes qui cherchent quel est l'idéal humain, et qui le placent également dans l'amour de la vérité, cela n'indique-t-il pas que cet idéal est une réalité, un fait existant?

Avais-jetort de dire qu'Hamlet était un personnage historique? C'est au lecteur d'en juger ; mais qu'il en pense ce qu'il voudra, je lui donnerai un bon conseil : s'il n'a pas encore lu Hamlet, qu'il s'empresse de le lire, et s'il Ta lu, qu'il le relise. C'est un charme qui agit toujours.

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