‹ Libres opinions morales et historiquesChapitre 17 sur 19 · A P.-MALASSIS · texte numérisé non relu

A P.-MALASSIS

Moù cher aittî,

Que d*évènements ! Donc vous êtes venu à Paris, apportant dans vos mains de be'àux livres tous frais sortis de vos presses, qui feront la joie des derniers bibliophiles, et vous avez été bien surpris de me savoir parti pour les provinces, oîi je m'accorde quelques semaines d'école buissonniëre. Puis, il se trouve que, dès la première journée de votre séjour, vous avez acheté un volume d'un ami que vous ne connaissiez pas la veille. Vous m'envoyez en bonnes feuilles les Lettres d'un Min&ur en Au9- Pralie, et vous me demandez une préface. Vous ne pouviez pas mieux tomber.

Non pas, grand Dieu I que je connaisse Sydney ou Melbourne ! Je suis un parisien inexorable, et c'est seulement au Cirque et à TAmbigu que je vais admirer les forêts vierges. C'est là et non ailleurs, que je contemple ces mêlées d'arbres géants, chênes et cyprès titaniques tordus par les convulsions des batailles antédiluviennes, ces ponts de mousses et des lianes suspendus sur les cascades argentées et grondantes comme pour servir de route aérienne au cortège invisible d'Oberon et de Titania , ces colossales architectures , ogives et voûtes de feuillages aux piliers vivants, peuplées de rugissements, de ch«(nsons et de murmures, oii s'allument des prunelles ardentes, oii frémissent des plumages célestes. Je suis parfaitement initié aux émotions du chercheur d'or qui se dit : « Aurai-je le lingot d'or ou bien ne l'aurai-je pas ? » mais c'est pour les avoir éprouvées rue de Lancry, n® \ 0, en montant l'esc^ier de Madame Porcher. Non je n'ai vu ni les diggings ni les diggers, ni les store-keepers, ni le filon rempli d'or et de promesses, ni le seau, ni la pioche impatiente, ni le chapeau à surprises, ni le w^ashing-stuff mêlé de fange et de métal précieux I

Mais j'ai mieux que cela à vous offrir. L'auteur des Lettres d'un Mineur en Australie, Antoine Fauchery est un de mes plus anciens et de mes meilleurs camarades, et nous avons fait ensemble, aux

jours de la jeunesse, des expéditions Bien autrement périlleuses que son récent voyage d'argonaute emporté vers la toison d'or. Que de fois nous avons parcouru l'océan parisien sous Torage et les éclairs fulgurants, ballotés par les vagues furieuses, et nous cramponnant comme des noyés à notre frôle barque Espérance ! Que de fois nous l'avons vu dans la capitale même des arts, ce marché ambulant oii le chercheur d'or, avant même d'avoir commencé sa vie de travaux et de déceptions, est forcé de vendre au plus offrant ses bottes, sa bibliothèque et son parapluie ! Nous avons vu aussi le matelot ivrogne et déserteur qui s'enrichit en un tour de main, et les maudits qui s'épuisent vainement à déchirer la terre inféconde. Nous avons vu pour bien dire tout ce qu'on peut rencontrer en Australie et même ailleurs; mais il y a si longtemps que j'ai fait la connaissance de Fauchery !

Oui, les années ont fui, pareilles à des flots effrénés. Comme il y a longtemps ! C'était du temps que les bestes parloienty si je me rappelle bien les chefsd'œuvre néo-classiques et raisonnables qui faisaient alors oublier la grande poésie de mil-huit-centtrente. Il y a bien douze ou treize ans de cela, je déjeûnais un matin, en compagnie d'un ami, au premier étage du petit cabarçt, exilé depuis, qui touchait au comptoir de cette m^re Moreau dont les prunes confites sont célèbres sous la hutte dugroën-

l^dais comme sous Tajoupa couvert de feuilles. Nous étions assis devant une table de marbre appuyée à une fenêtre. Dans la salle, il n'y avait gué nous et un autre consommateur assis à la table qui était placée contre le mur, vis-à-vis de la nôtre. Ce très-jeune homme, svelte et fort, à Fœil étincelant, à ^a chevelure olympienne, désordonnée et frissonnante, au nez droit et busqué, au sourcil héroïque, è la lèvre épaisse, rouge, lumineuse, ironique et sensuelle ombragée d'une fine moustache noire, au menton proéminent, au col robuste comme celui du jeune Hercule, excita tout de suite ma curiosité. Il avait Tair d'appartenir à cette race de chevaliers aventureux qui, depuis le temps de Perceval et d'Arthur, se mettent chaque année en marche pour conquérir le Saint-Graal, et qui le rapporteraient sans aucun doute s'ils ne dépensaient la meilleure partie de leur temps à délivrer les princesses opprimées, à lutter corps à corps avec les Chimères, et à se laisser endormir par les fées sous les ombrages glacés du beau pays d'Avalon. Vous devinez que l'ami avec lequel je déjeûnais se trouva connaître mon inconnu et nous présenta l'un à l'autre. Comme dit Chateaubriand en parlant de lui-même et de l'epipereur Alexandre : « Nous nous plûmes, » et, pour terminer à la façon de M. Elie Berthet, mon inconnu, c'était Antoine JPauchery. ^ Je puis l'écrire en toute assurance aujourd'hui

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qu'une longue intimité me donne le droit de me constituer son biographe, il avait l'air que je vous ai dit et la chanson à l'avenant. Si Fauchery n'a pas été le libérateur d'Andromède au lieu et place du chevalier Persée, s'il n'a pas disputé en personne les pommes d'or du jardin des Hespérides, s'il ne s'est pas embarqué pour la Colchide avec Jason et Orphée, c'est qu'il est venu au monde trop tard. On a coutume de dire que tout le monde a été jeune ; c'est une manière de parler. Ceux qui répètent naïvement cette énormité n'ont guère fréquenté les coulisses de la comédie humaine , et môme je ne suis pas bien sûr qu'ils aient jamais eu leur place au parterre. Au contraire, il y a des sexagénaires qui ont toujours vingt ans, et parmi: les soi-disant poètes j'en sais plus d'un qui pourrait s*écrier hardiment en parlant des succès de sa vingtième année :

Et j^ayais cinquante ans quand cela m^arriva.

A entendre le vulgaire, rien ne serait plus commun que la jeunesse, et pour la posséder aujourd'hui, il suffirait d'être venu au monde trop tard pour voir Baptiste aîné et Mada^me Montessu. Au contraire, hélas ! les hommes véritablement jeunes, (et ceci est une affaire de tempérament), sont aussi rares à trouver que les héros, les amoureux et les poètes, et Dieu sait si les amoureux ont. été rares

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depuis que le monde existe 1 A mon sens, il n'est pas plus facile d'être Roméo que d*ôtre le grand Condé, et le long baiser du balcon de Vérone vivra dans la mémoire des hommes aussi longtemps que les lauriers de Rocroy . Or, dans ce temps de gamins blasés et de Lovelaces économes, je ne sais personne qui ait été et qui soit aussi jeune que Faucliery. Naïvement gais et tristes comme lui-même, affolés d'un rayon et essuyant entre deux sourires quelque larme furtive, ses nouvelles et ses contes ont eu, comme son caractère même, ce charmant duvet de pêche que rien n'imite, l'audace amoureuse et confiante de l'adolescence.

Et l'auteur ressemble à son œuvre. Bien loin de courir à son but comme une pièce bien faite, il s'arrêtera follement au premier bruit d'ailes. Il se penchera dans le gazon pour cueillir les inutiles fleurettes des champs, pâquerettes, boutons d'or et trèfles roses, et pour écouter le délicieux murmure des sources. Il est le rêveur audacieux qui montera avec confiance sur la cime des chênes pour décrocher une étoile, et il est aussi cet enfant de Saint- Amand si cruellement raillé à tort par les critiques utilitaires, cet enfant souriant et joueur

Qui ya, saute, revient.

Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu^il tient.

En dépit des boursiers imberbes qui achètent à

quatorze ans des coffrets de fer à serrure secrète avec FaTgent qu'ils reçoivent pour leurs menus plaisirs, Fauchery s*est épris tour à tour de tout ce qui enivre, de tout ce qui chante, de tout ce qui brille. Il a été le chevalier des Nymphes et celui des Ondines ; selon le beau mot de Musset, il a aimé

Les bonbons, TOcéan, le soleil et les roses

et le reste ! Ai-je besoin de- vous dire qu'il a commencé par être un très-mauvais écolier? Vous n*en doutez pas, il aurait été de force à planter les buissons lui-même sur le chemin qui mène à Técole. A quatorze ans, il était fou d'architecture. Colonnes byzantines aux fûts gaufrés, imbriqués ou contrechevronnés, griffons, raies de cœur, palmettes, ogives lancéolées et ogives moresques, archivoltes aux broderies à jour, crochets épanouis, feuillages délicats, moulures prismatiques , clefs pendantes et bouquets frisés , tels étaient ses rêves en ce tempslà, et il aurait épuisé à ses lavis aux belles teintes plates, grises et roses, toute Feau des fleuves et toute Teau de la pluie. Volontiers il eût continué à Cologne la cathédrale gigantesque et inachevée que rongent déjà les ronces et les saxifrages , et terminé à Strasbourg Fimmortelle église commencée par le grand Herwyn. Par bonheur, un autre démon était venu, le démon de la peinture. A présent, les nouveaux dieux de Fauchery étaient Titien, Rubens et

Véronèse ; il pétrissait à grand coups de brosse les pierreries, la pourpre et la lumière. De son passage à Tatelier, il lui est resté ce dessin net, vif et humoristique dont les poètes ont le secret quand ils peuvent dessiner. Vous vous rappelez les charmants vers de Yacquerie à propos des dessins à la plume de Victor Hugo ? Il nous en est resté à nous une scène très-amusante et très-caractéristique publiée dans Le Corsaire : La Dernière Bienvenice à l'atelier Cogniet.

Mais Tinsatiable muse Caprice avait résolu de ne pas borner les pérégrinations de Fauchery. Si le Destin Teût fait naître riche , il est certain * qu'il aurait eu mangé tout avant ses vingt ans révolus ; par bonheur il était né sans patrimoine, et toutefois il fallait vivre. Comme il se fit plus tard cafetier, puis épicier en Australie , Fauchery fut alors graveur sur bois , Dieu sait (et les éditeurs qui lui confiaient des dessins le savent également,) avec quelle folle et condamnable fantaisie I Non pas qu'il ne fût devenu très-habile dans ce demi-art, car, ainsi que disent les bonnes femmes , il fait de ses doigts tout ce qu'il veut ; mais il se résignait si difficilement à ce travail, qui, trop souvent, consiste à couper très-proprement de petits morceaux de bois ! Je n'oublierai jamais la lettre désespérée d'un éditeur de province. Fauchery venait de lui renvoyer je ne sais quelle cathédrale , gravée cette fois de main de

maître ; seulement le ciel du dessioateur avait complètement disparu. Ennuyé de gravure, Fauchery l'avait tout bonnement coupé ; mais il ne risquait pas de rester court pour si peu de chose. « A la » façon dont notre église est éclairée , écrivait-il à » ce correspondant en délire, il est évident que » le ciel est d'une sérénité parfaite, tout azur et » lapis, ce que rendra parfaitement le ton uni et * pur du papier , sans aucune gravure î » Un homme qui voguait si ré3olument sur les eaux du paradoxe, dans la galère d'or aux voiles de pourpre, était fatalement destiné à devenir littérateur, et il le devint en effet.

Là était en somme la véritable vocation de notre ami , et si la rencontre de Miirger , celle d'A4]guste Yitu et la mienne Font peut-être hâtée et décidée, tout condamnait Fauchery à ce vilain . métier .de pélican qui donne son cœur à ihanger et son sang à boire. Il avait sans doute un esprit trop vif, une sensibilité trop délicate, trop de propension à la rêverie poétique, un amour trop décidé des harmonies et des élégances pour pouvoir échapper tout à fait à ce mauvais sort. Le Corsaire était dans ce temps-là un journal Irés-lu oti Murger , Auguste Vitu, Henri NicoUe, Marc Fournierj Edouard Plouvier, Alfred Busquet , Charles de la Rounat dépensaient au jour le jour, en vers et en prose, beaucoup de talent et de poésie. Fauchery y entra avec nous.

plein d'enthousiasme, et, comme nous, chercha une Teine dans cette mine confuse d*oti parfois aussi on a remonté un chapeau rempli d'or. H demeurait alors à ce fameux hôtel Merciol situé rue des Canettes, près de chez madame Cardinal , ou Baptiste faisait les chambres au point de vue de l'arty et que les scènes de La Vie de Bohême ont immortalisé. Vous avez certainement lu à la suite du Dernier Rendez-Vous de Miirger, une nouvelle très-foUe, mais étourdissante d'invention et de verve , La Résurrection de Lazare ? Fauchery a collaboré à cette bizarre épopée, oU un directeur de théâtre puisera quelque jour une bonne fortune de cent représentations. D'autres feuilletons du Corsaire très-remarques à leur apparition, Par monts et par tava, La Mort du Théâtre-National, De la Danse et des Danseurs, Tasinette, adorable étude de jeunesse, mille fois plus vraie que le Réalisme, seront sans doute réunis aux autres feuilletons et nouvelles que Fauchery a publiés dans diverses revues depuis 1848 jusqu'à son départ pour l'Australie, pour peu que notre ami revienne encore des grandes Indes et rencontre, comme cette fois-ci, un éditeur intelligent. Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas. On a vu des bergers épouser des reines» et des poètes contemporains vendre leurs vers sept francs la pièce, et je ne désespère de rien ici-bas , si ce n'est de voir TOdéon faire peindre un nouveau

décor grec pour encadrer Andromaque et Iphigénie en Aulide. Mais, mon ami, je n*ai pas de temps à perdre comme si f écrivais un voyage sentimental, et ici les événements se pressent sous ma plume.

Nous sommes en 1848, c'est-à-dire au moment oîi il devenait indispensable de se passionner pour quelqu'un ou pour quelque chose. Après cette secousse qui avait ébranlé la vieille Europe, il fallait être monsieur Ingres pour avoir le droit de s'enfermer dans un atelier où, de temps en temps, venait tomber une balle perdue, et pour y peindre tranquillement, devinez quoi... La naissance de Vénus! Ceci par parenthèse ne sera pas oublié par la postérité. Pendant que le canon grondait au mi* lieu des rues ensanglantées par la mêlée furieuse, lui seul, doux et inflexible, poursuivait son dessein. Sur le rivage oîi va aborder la bonne déesse , essuyant avec ses cheveux d'or les perles de la mer, il faisait épanouir les fleurs des lauriers roses ; il s'occupait à jeter sur le plumage des paons ravis de joie les couleurs du lapis et des pierres précieuses. Mais^ en conscience, pour être admis à ce sublime exil des choses , il était indispensable - d'avoir enfanté auparavant V Apothéose d'Homère.

Il fallait donc s'éprendre de quelque impossibilité ; ce n'est pas cela qui manque jamais, et depuis notre aïeul Cyrano il y a toujours quelque ballon frété pour le pays de la Lune. La voix de Miero-

lawâki récemment délivré appelait les réfugiés polo^ naif et les Français patriotes à la défense de la Pologne, et quelques intrépides formaient déjà le projet d*aUer mourir là» comme Byron dans le peys d*Homère. Une manifestation en ce sens fut très mal accueillie par le gouvernement provisoire et la croisade fut ajournée. Mais il n'y avait pas là de quoi décourager Fauchery, et il partit tout seul pour aller délivrer la Pologne. Seul^ je me trompe. Il emmenait bien avec lui quelques Polonais , mais seulement pour ne pas être comparé trop brutalement à rimmortel Don Quichotte. Il s'en allait sans doute emporté par une impulsion toute de générosité et de dévoûment, et toutefois il serait injuste d'oublier, à côté de ces nobles^ motifs, Tesprit de flânerie et d'aventure. Faucbery est comme ce cher don César qui marchail^en faisant des vers sous les arcades; mais lui, il marche comme cela sous les arcades jusqu'au bout du monde.

En d'autres âges il serait parti avec les Àjax pour conquérir Hélène, sans se soucier plus d'Uélène qu'un poisson d'une pomme ou que moi d'une comédie réaliste ; il aurait suivi Colomb vers les Atlantides inconnues, Pizarre et Femand Coriez au pays des Caciques pour l'honneur, madame de Condé et madame de Longueville sur les grands chemins , et le divin Wateau dans la barque en partance pour les ombrages de la Cythère amoureuse Cette fois donc, faisant

coatre fortune bon cœur, il s*en allait tout uniment reconstituer la Pologne , malgré les vilaines gravures à la manière noire qui représentent Ponia* towski passant TEsler. Il avait cette confiance effré* tiée qui abaisse et pétrit les montagnes, et d^ailleurs il emportait à ses côtés la Fantaisie en personne sous les traits de Nadar, cet ing)§nieux et spirituel artiste, cet écrivain quatre fois prodigue de verve humoristique, dpnt la gatté gauloise survivrait à la Gaule et à la France, si ces glorieuses nourrices de ryuivers pouvaient mourir. On sait comment se termina ce voyage. Evincés tour à tour dans toutes les principautés d*Allemag9e, qui promettaient d'abord puis refusaient le passage, nos chevaliers étaient forcés de faire cinquante lieues pour avancer d'un pas. En fin de compte, manquant d'armes, de munitions , d'argent et de tout le reste, si ce n'est d'ardeur, n'ayant pas le droit de marcher ni de s'arrêter, ils furent faits prisonniers à Magdebourg, et de là revinrent à la grâce de Dieu, de ville en ville, un peu prisonniers partout, mais conservant intacte p^r devers eux la gaîté intarissable.

La jolie légende sur les cigognes d'Ësleiben, publiée plus tard dausleJournalpourRire, etla description du délicieux village qu'il a donné pour cadre aux Amours d!un petit bossu et d'une Magdeleine en bois, prouvent que Fauchery ne se désolait pas trop pour iant de désastres et qu'il regardait l'Allemagne en

artiste. Je ne craindrais pas d*affirmer qu*au retour, Nadar et lui, occupés à courir en arrière et en avanl pour ramasser des cailloux, ont fait trois ou quatre fois le chemin.

Et, chose admirable,nirunnirautrenese sentaient las. A peine avaient-ils lavé leurs pieds poudreux^ et tout de suite, sans désemparer, Nadar s'est misa faire fortune avec les belles photographies qui sont l'heureux commentaire du Panthéon-Nadar, et Fauchery , lui, a eu la force de repartir sans crier gare pour les vastes solitudes australiennes, non cependant sans avoir pris le temps de renouer connaissance avec Fétemelle adorée et délaissée, avec la chère muse. C'est à ce moment-là qu'il nous a donné ses meilleures nouvelles. Une histoire de l'ami Jacques, récit goguenard et attendri d'un volontaire de 92 , suivi par un oiseau familier de Valmy à Castiglione et d'Alexandrie à Marengo. Le conte de Mai, La Fête-Dieu, la petite épopée navrante intitulée Conte de Jov/r de Van, Il était un'bergère , et tant d'autres que j'oublie , et une ballade allemande, La tristesse du Saule, dont je ne puis résister à citer ici le dernier paragraphe :

« Le jour oîi le Dieu rédempteur, portant sa croix, tomba brisé de fatigue sur le chemin de la montagne, c'était un jour de printemps et les saules tendaient vers le ciel de beaux rameaux verts. Les gens de la suite du Seigneur, trouvant sans doute que le Dieu

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fait homme, qui venait mourir pour eux, n'avait pas suffisamment épuisé le calice de la vie humaine, voulurent, avant que de se séparer à jamais de lui, ajouter un supplice à ses derniers instants, Ils Tavaient frappé de bâtons , couronné d'épines et vêtu d'écarlate ; ils arrachèrent les branches d'un saule et en firent des verges avec lesquelles ils fouettèrent encore le Fils de Dieu, Depuis ce temps, par toute la terre, les saules pleurent ! »

Ou je me trompe, ou.il y a là la vraie sympathie, celle qui prend tous les cœurs. Mais je ne vous ai pas raconté comment nous-avions revu nos exilés. Depuis deux semaines déjà, la nouvelle, un peu vague il est vrai , de leur mort nous avaient jetés dans une affliction profonde. Nous ne cessions pas de déplorer tant de jeunesse , d'inspiration et des amitiés si charmantes, tant de trésors perdus si vite. Un soir, entr'autres, au café de Buci, nous parlions pour la millième fois, et toujours avec les mômes angoisses, de nos amis absents, quand tout à coup, comme la foudre elle-même, nous vîmes et nous sentîmes à la fois tomber dans nos bras, avec des rires, avec des larmes , avec de fraternels baisers, non pasFauchery et Nadar, mais, comme le disaient leurs passeports : Nadarski et Faucheriski , coiffés du bonnet polonais carré -couleur groseille avec une bordure en astracan noir. Devinez s'il y a eu entre nous tous des propos interrompus et des tirades

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homériques ! Je cxois m&me que depuis ce $oir-]à Na4ax a*a pas cessé de parler sans s^arréter, lualgré ses s«m;gô$ d*écrivaia et de photographe , et Fauçhery aurait cootinué aussi, mais la fréquentation des Anglais lui a forcément inculqué des habitudes silencieuses.

Donc il était de retour, et une coUaboration active auK revues littéraires et aux journaux, petits et grands, lui avait rendu une position très-légitime dans les lettres. On se rappelle de lui une étude trèsbien vue et très-bien sentie^ Paris nocturne^ publiée eu feuilletons dans Le Dix Décembre et dans L'Événement, Paris nocturne est un livre not, précis^ incisif, étudié et créé par un artiste. Il n*a qu'un défaut, celui de n*étre pas fini ; mfiôs est-ce bien un défaut pourFauchery, qui à toute heure sent bouillir dans ses veines Tamour de l'idéal , la soif de l'inconnu et le vif-argent ?

Faiichery n'avait plus qu'à continuer tranquille* ment le sillon tracé pour arriver oh mène la littérature. U possédait des amis dévoués^ une santé de fer; il avait trouvé ce rare trésor, la compagne douce et intelligente de toute sa vie ; il pouvait sus^ peodre au mur son bâton de voyageur et dire adieu pour jamais aux voiles flottantes , aux durs grincements, aux roues furieuses du wagon et du navire , à la poussière du rail-way et aux vagues écumeuses de la mer immense. Bah 1 la Colchide , le Pérou et

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