XIX -T
le pays de la Lune venaieat de faire leur dernière
rentrée sous le nom d'Australie, et. vous savez
Jje reste, puisque vous avez lu les Lettres d'un mineur en Australie.
Moi aussi je les al lues, dans ces feuilletqns du Moniteur que -vos presses viennent de transcrire sur du papier collé et fort avec leur élégance accoutumée. Si j'étais un critique, je ne serais pas embarrassé pour louer le livre. Je féliciterais Fauteur d'avoir su être toujours naïf, intime, intéressant , pénétré de son 3ujet, sans cesser un instant de se montrer clair et logique, suivant la vieille méthode française. Surtout, oh oui! surtout, je le remercierais d'avoir si honnêtement et si délicatement renoncé aux privilèges abusifs des voyageurs. 0 rare conscience, digne d'être récompensée en ce monde et dans l'autre 1 il a fait six mille lieues, que sais-je? douze mille ; il a vu des étendues de mer infinies , puis de vastes déserts, des villes inconnues, des plaines infertiles ; il a subi le froid, la faim, le découragement, cent petites misères et beaucoup de grandes, et au retour, il a ]a magnanimité de ne pas s'enthousiasmer à froid devant une table et de ne pas composer des tirades lyriques à grand orchestre, qu'il serait censé avoir adressé à la mine infidèle ou aux vagues menaçantes ! Certes un pareil trait mérite le succès, et le succès ne manquera pas aux LeUres d'un mineur en Australie. A peine a-t-on ouvert ce
livre, on a un ami aimable et bon enfant qui cause avec vous, les pieds sur les chenets et la cigarette aux lèvres. 11 vous fait vivre tout modestement de la vie qu'il a parcourue ; il vous dit ses efforts , ses ennuis, ses faiblesses , sans diercber à vous épouvanter ou à vous attendrir, sans faire un facile étalage d'érudition, sans passer la main dans ses cheveux avec une mine orageuse et fatale.
De toute éternité les vaudevillistes et les voyageurs tâchent de faire croire par leurs airs penchés et par leurs réticences, ceux-ci que les voyageurs apprennent à cinq cents lieues de la rue du Bac je ne sais quel secret impossible à révéler ici ; ceux-là qu'il y a un secret maçonnique pour faire les vaudevilles. Eh bien , j'ai regret à Tavouer, Fauchery aura détruit ces deux franc-maçonneries vieilles comme le monde : comme notre don César, il aura « pataugé à travers ces toiles d'araignée. » Il est allé dans l'Inde , au diable, et il en revient en nous disant modestement « qu'il faut moins de courage pour s'expatrier que pour se faire arracher une dent. » Il a composé pour le théâtre du Vaudeville , en collaboration avec Théodore Barrière, une très-heureuse comédie, Calino, qui s'est jouée bon nombre de fois et qui a fait la réputation de l'acteur Parade ; malgré cela, il croit encore qu'il n'y a pas de secret , et qu'avec de l'imagination, du bon sens , quelques drachmes d'esprit et de sensibilité, on peut construire sou
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petit vaudeville sans avoir été initié dans une cave obscure.
Oui sans doute, le critique trouverait son compte dans ces lettres doucement ironiques. Moi, je suis un amant de poésie, (je puis bien l'avouer à la fin, puisque vous allez publier mes sonnets et sornettes,) et si je puis vous parler des Lettres d'un Mineur, c'est seulement comme un poète et comme un excellent ami de l'auteur. Eh bien, ce qui m'en plaît, c'est que, plus Fauchery est en Australie, plus il reste le Fauchery parisien du Corsaire et du Journal pour rire. Heureux caractère du phUosophé rêveur et doux qui ne s'étonne de rien, înéme quand passent des crocodiles armés de grandes ailes ou des chariots portant des fées couronnées d'astres ! 0 notre vrai et immortel caractère en ce pays des roses fleuries, du Champagne pétillant et des pèches mûres, comme le mime Debureau te rendait bien ! Oui nous sommes toujours, et c'est notre force, et c'est notre gloire, ces Frapçais qui ont conquis si gaillardement l'Europe, avec ou sans souliers, mais sans une minute de mauvaise humeur, et le grand Henri Heine ne s'y trompait pas. « Je serais heureux de » les revoir, fait-il dire en sa Germania au véné- » rable Rhin ; je serais heureux de les revoir, mais » j'ai peur de leur persifflage à cause de cette » maudite chanson, j'ai peur de la raillerie et du » blâme qu'il m'infligeront. Alfred de Musset, ce
» méchant garnement, viendra peut-être à leur » tète en tambour, et me tambourinera aux oreiDe^ » toutes ses mauvaises plaisanteries. » En revoyant ces vers que je ne relis plus sans pleurer, depuis la mort de Henri Heine et depuis celle d*Alfred de Musset, il m'a toujours été impossible de ne pas peûser à Paucfaery. Lui aussi ressemble à ces petits tambours qui, à la tête des armées héroïques s'eiî* volaient au bout du monde pour crier : Vive France I et pour montrer leurs trente-deux dents blanches, heureux de se mirer dans un bouton luisant et de battre un ra et un /la sous le nmgîssement des canons et des tonnerres. Il ressemble» lui, aux petits tambours, et son livre lui ressemble parfaitement. Sous la menace du calme à bord de VEmily , ou parmi les cruelles fatigues du digging, il conserve la mémo philosophie insoucieuse; soit qu'il regarde les passagers demi-nus grieilottant sous une pompe ou qu'installé dans sa maison de toile qui ressemble à un bonnet de police , il y fasse pauvre cuisine, dans sa poêle à frire, qu'il remonte le chapeau sans une parcelle d'or ou qu'il ait arraché au gisement de quoi remplir plusieurs bottes d'allumettes, il est toujours et plus que jamais notre Fauchery. Jamais son dandysme parisien n'éclate mieux que lorsqu'il tient son café borgne au fond d'une allée ; jamais il n'est plus [mète que lorsqu'il se fait épicier ; je vois Fantasio pilant du poivre et tournant
des cornets. Il avait emporté la France avec lui, mais comme il la rapporte bien, et avec quelle joie franche il salue au retour la mère nourrice ! Dans