A MON AMI
11 y a quelques jours à peine , tu le sais , j'ai noyé dans la Manche un de mes plus fidèles compagnons de voyage : le regret de la patrie absente! Nous avions vécu ensemble bien longtemps : quatre années , jour et nuit ! — 11 m'avait pris juste au départ, comme les sables de Boulogne disparaissaient derrière l'horizon . Je n'ai pu me débarrasser de lui et le jeter par-dessus le bord qu'au retour , en vue des falaises de Dieppe.
Tu connais Dieppe , n'est-ce pas? de repu-
tation au moins. Moi ^ je n'en ai rien vu qu'un gendarme qui m'a demandé mes papiers. Ne connaissant de la France que Paris — et quelques quartiers encore 1 — j'ai voulu gagner au plus vite la grande capitale des arts où j'ai retrouvé tous mes bons amis d'autrefois; où j'ai été embrassé , fêté , choyé. — Quelques heures de ce régime , un peu du vieux pavé des vieilles rues , et n'était-ce pas assez pour effacer le souvenir des fatigues et des ennuis d'un long exil?
Mais j'avais compté, à ce qu'il paraît, sans cette même longue absence et cette grande course qui me vaudront désormais le titre pompeux de voyageur. Aujourd'hui, on commence à me regarder d'un certain air ; on me flaire, on me retourne: mon silence étonne. Sous le prétexte que j'ai doublé les deux Caps, je dois avoir des tempêtes plein mes poches. J'ai vécu en Australie, à cinq mille et qudques cents lieues de Greenwich et à je ne sais plus combien de Notre-Dame ; là, j'ai vu des sauvages, j'ai travaillé aux mines d'or, j'ai exercé plusieurs industries ; je ne puis moins faire
que de raconter des merveilles. A ceux-ci, il faut la mer et ses poissons ; à ceux-là, des renseignements géologiques et minéralogiques; de bons négociants me demandent la nomenclature des articles indigènes et du vrai thé de Chine ; d'autres enfin — les plus jeunes — brûlent de connaître les mœurs des naturels. Je les satisferais bien, si à l'instar des Cafres et des Malgaches, je pouvais, en frottant d'une certaine façon deux morceaux de bois sec, obtenir un peu de feu de ce contact obstiné ! — Heureux sont ces derniers qui croient encore ein\ sauvages !
Toutes ces réclamations qui m'assaillent à la fois me plongent dans un grand embarras. Je voudrais y satisfaire, mais il y a si loin de la réalité brutale et prise sur le fait au rêve le plus pâle ! L'imagination n'emporte-t-elle pas toujours bien au-delà du but ? D'autant plus qu'il est si facile à Paris de voyager au long cours ! Il suffit pour cela de s'installer moelleusement dans une chauffeuse et, les pieds sur les chenets, de consulter un planisphère. — Vous partez du port qui vous convient le mieux et
par les plus gros temps vous naviguez toutes voiles dehors sans éprouver le plus léger malaise, — pas de mal de mer ! — Vous suivez dans tous ses méandres les lignes tantôt rouges, tantôt bleues des démarcations géographiques. Si par hasard, arrivé à Téquateur, la température de votre cabinet n'atteint pas à l'élévation indiquée, par un vague instinct de couleur locale vous faites jeter une bûche ou deux dans Tâtre et vous continuez votre petit vagabondage à travers les océans, tournant les golfes, traversant les détroits, doublant et dédoublant les caps, à ras de terre et en dépit des récifs, des tourbillons, des courants et des vents de bout. Par quelles émotions faciles et douces ne passe- t-on pas à côtoyer ainsi le monde au gré de sa fantaisie, faisant escale où bon semble, et n'ayant jamais, pour revenir des antipodes à son dîner, que l'escalier à des-^ cendre !
C'est ce qu'on appelle jouer au voyage, tout comme on joue au marin et au soldat, et c'est justement parce que j'ai moi-même beaucoup joué à tous ces jeux que je suis épouvanté d'a-
voir à dire ce que j'ai réellement vu et ressenti ; tant je sais combien d'illusions charmantes et de parfums magiques seront dissipés par mon récit.
Je le déclare en toute sincérité, si je n'avais pas lu avant mon départ et depuis mon retour ce qui a été écrit sur l'Australie, contes bleus merveilleusement arrangés dans les bibliothèques à coups de Malte-Brun et de Voyages au long cours y je me tairais. Mais peut-être un mot de vérité vraie placé en regard des capricieuses chimères, dont on peuple malheureusement trop l'inconnu, pourra-t-il te servir d'enseignement, à toi qui, lassé de vivre à l'étroit dans un cercle sans horizon, veux quitter patrie et foyer pour marcher dans l'ombre que la fortune projette d'une extrémité du monde à l'autre. *
J'apporterai dans mon récit une franchise un peu rude, peut-être, mais à toute épreuve. Je mets de côté la pudeur littéraire, et tu pardonneras au décousu de mon français barbarisé par trop de contacts hétérogènes. Je n'ai encore retrouvé autour de moi aucun des attributs de
mon ancienne profession. Je ne rencontre, dansant sur monbureau, que pelles, piq^ues, pinces, brandy j café à la crème, cornets d'épices et autres apparitions fantasmagoriques que je voudrais renvoyer à tous les diables. . . d'où elles arrivent. Bref, je le jure, je suis bien mal à Taise et je ne vois plus qu'un moyen de te faire accepter ce qui va suivre. Quelqu'un se plaignait de ne pouvoir mettre l'orthographe avec une plume d'auberge. — Moi, je n'ai pas même de plume, et c'est presque avec une pioche que je t'écris. . .
Maintenant, je ne crois pas inutile de te peindre tout d'abord, à grands traits, les détails d'une traversée de Londres à Port-Phillip. Et avant de nous embarquer, sans toucher en rien aux vieilles traditions, tout en respectant même les enthousiasmes des derniers amateurs de romans maritimes, je te préviendrai, exabrupto^ que la vie de bord a ses désagréments. — Une petite place dans une communauté de deux ou trois cents membres étrangers l'un à l'autre, parqués et numérotés ainsi que des soldats dans une caserne ou des malades dans
•^7 — un hôpital, c'est assez triste. — Quatre mois d'une réclusion absolue, sans rien autour de soi que la mer et du bœuf salé, c'est un peu long. J'ai pris passage à bord d'un anglais. A part quelques rares exceptions, tous les gold-diggers émigrants sont partis de ports de la Grande- Bretagne ; Hambourg a bien détaché de temps à autre vers l'Australie quelques-unes de ses arches flottantss, gigantesques gabares , mais d'allures plus réfléchies et beaucoup moins allègres ; l'Amérique est venue aussi, de loin en loin, jeter l'ancre devant sa rivale en richesse et en avenir ; nous-mêmes avons tenté d'établir des relations sérieuses avec Melbourne, et les armateurs bordelais ne doivent pas encore avoir oublié ce que leur coûta, en 1853, l'expédition des plus fins de nos half clipper built; mais, en somme, dans cette grande campagne aux antipodes, l'Angleterre seule a tenu la haute route. La supériorité de sa marine marchande lui permettant d'offrir aux étrangers les départs les plus fréquents, les passages les plus rapides, les vivres les moins avariés, et le tout à des prix vraiment modestes, elle a depuis la
découverte des mines, incessamment promené ses flottes de la Manche au Pacifique, approvisionnant la nouvelle place de bras et de denrées, Tencombrant même quelquefois.
Au reste, malgré ce tribut d'éloges payé à la marine anglaise, — la marine marchande, s'entend, car j'ai fait le tour du monde et ne sais pas encore ce que c'est qu'un bâtiment de guerre 1 — quelles que soient les nuances dans les conditions faites au départ et les petits avantages que l'émigrant peut tirer des rivalités entre les armateurs, l'expérience de la navigation au long cours n'enseignera jamais que la résignation à un ordre de choses incomplet auquel, dit-on, les forces humaines ne peuvent rien, et elle ne laissera dans l'esprit qu'un triste et pénible souvenir.
Je n'entends pas te désigner ici les premières classes à bord des bateaux transatlantiques du Havre et de Liverpool et les grands navires de la Compagnie des Indes , où il est permis au voyageur de se croire dans un petit hôtel des Princes, sous voile, à raison de dix nœuds et de dix francs l'heure ; ni te parler des charge-
ments dans nos ports de ces pauvres émigrants allemands, où le génie spéculatif de certains capitaines fournissait, il n'y a pas bien longtemps encore, les moyens d'emballer la population d'un grand village dans la cale d'un tout petit brick. Emballage sans paille, bien entendu — elle eut tenu trop de place — et qui correspondait à cet admirable arrangement systématique des anchois en baril.
Non, je veux parler des conditions mixtes : celles qui tiennent le milieu entre l'hôtel des Princes et le baril, où, pour 625 francs j'ai eu par semaine une allocation de : 3 livres de biscuit, 2 livres de bœuf salé, 1 livre 1/2 de porc irfem, 1/2 livre de poisson fumé, un peu de farine, du riz, des pommes de terre conservées, beurre, thé, cassonade, sel et poivre — du sel ! quelle grossière plaisanterie ! — et une cabine un peu moins grande que celles dans lesquelles on se déshabille aux bains froids, que j'ai dû meubler à mes frais d'un matelas et d'un pot à l'eau. — Nous étions 160 meublés de la sorte à bord de VEmily et le 23 juillet 1 852 nous
dérapions nos ancres.
Nous voilà donc bien définitivement partis. Dès à présent je n'ai rien de mieux à Taire que de transcrire, au hasard, quelques passages de mon journal où j'ai noté quotidiennement mes impressions de route.
25 juillet, — La plus grande animation règne à bord. Chacun finit de s'installer, enfonce des clous, assujettit sa batterie de cuisine, arrange enfin sa petite niche du mieux qu'il peut. C'est une cohue générale au milieu de laquelle il est difficile de se former une idée bien exacte du personnel. Autant que j'en peux juger toutefois, la masse appartient à la classe moyenne anglaise. Tous les âges et tous les sexes sont représentés. Ce n'est pas sans surprise que je vois des vieillards à cheveux blancs, de coquettes ladies sur le retour , et surtout beaucoup d'enfants. Il m'est déjà passé une dizaine de ces derniers , de deux à cinq ans, entre les jambes ; j'en compte un nombre égal à la mamelle, et l'embonpoint exagéré de trois ou quatre de mes voisines indique une position intéressante qui devra bientôt cesser de l'être. On reconnaît bien là les Anglais. Eux
seuls savent traiter avec une téméraire indifTé^ rence des détails qui pour nous seraient de gros obstacles. Le but entrevu, rien ne doit plus les arrêter, ni les infirmités de Tâge, ni les exigences de frêles organisations, ni même les susceptibilités physiques de la progéniture livrée aux privations et aux dangers éventuels d'un long voyage.
Nous n'avons pas encore eu à recourir à l'ordinaire de la cantine et nous consommons les vivres frais embarqués par chacun de nous au départ, — des primeurs ! Jamais, je crois, je je ne me suis trouvé un appétit plus superbe, et autour de moi les fonctions gastronomiques paraissent s'accomplir dans les termes les plus satisfaisants. — Quoique nous ayons déjà laissé loin derrière nous l'embouchure de la Tamise, personne n'est malade.
A notre droite est leDorsetshire, cette Beauce de l'Angleterre qui déroule les tapis d'or de ses blés mûrs. A gauche est la France, on la devine dans une brume lumineuse. Je me promène de la roue du gouvernail à l'enfléchure du beaupré tout en aspirant les derniers parfums de la
terre ... — Des navires de tous rangs et de toutes nations nous suivent et nous croisent , des bateaux pilotes nous hèlent*^ du fond de leur coquille de noix des pêcheurs nous saluent, et nous avançons toujours, doucement, sous une brise qui nous balance à peine. — En vérité, une plainte, un murmure à cette heure, ce serait calomnier la vie nouvelle dans laquelle nous entrons, vie si pittoresque, si variée , si active !
Les Anglais poussent des hurras frénétiques, les Anglaises agitent leur mouchoir, tous les passagers sont ravis ; c'est un véritable train déplaisir, une promenade féerique. Nous ne pouvions mieux commencer. Allons, hurra, hurra, hurra pour la mer !
Les matelots seuls restent froids à ces manifestations et indifférents à tout ce qui se passe over board (en deçà du bord). Leur mine est quasi chagrine et ils ne sourient qu'après avoir promené sur nous tous ce regard si profond et si particulier au navigateur. Etrange regard, singulier sourire. Maisbast! qu'importe? tout est pour le mieux. Hurra !
29 juillet. — Ça va moins bien. Les côtes s'éloignent et d'heure en heure affectent des formes plus indécises; les voiles sont plus rares et ne nous apparaissent guère qu'à l'état de silhouettes blanches ou brunes, selon que le soleil brille ou se cache. I^ brise a fraîchi; nous avançons moins doucement, mais nous sommes balancés davantage. Un malaise général paraît avoir envahi tout le monde, et la mer se reflète en vert sur des physionomies fort piteuses.... Les enfants seuls profitent de ce que le tangage n'agit pas sur eux et leur laisse leurs charmantes couleurs roses pour crier comme de petits paons.
2 août, — Ça ne va plus bien du tout. Depuis hier nous avons quitté la Manche pour entrer dans l'Atlantique ; une semaine est à peine écoulée, et quel changement! Tous les trésors de mise en scène du départ sont évanouis; adieu côtes, barques et passants; on chercherait en vain le plus mince accidenta l'horizon, l'indication la plus fugace, le bruit le plus vague qui rappelât la terre ; le ciel luimême n'est plus semblable au ciel que j'ai tou-
— H — jours connu , les tons en sont moins vifs , les nuages plus plats et plus uniformes. Bref, c'est la mer, comme dans le chant du mousse, la mer de tous côtés! et quelle mer! et quelles secousses ! Depuis deux jours nous profitons de ce qu'on nomme, en termes de marine, une bonne brise, — Ah ! madame Deshoulières, que ne l'avez- vous chantée, celle-là l on aurait su à quoi s'en tenir et se tenir 1 Les plats, les vaisselles, les malles, les passagers, tout danse, tout trébuche , tout roule, au grand ébaudissement des matelots qui se tiennent fermes comme des pieux. — Quant au malaise général, il a complètement disparu... pour faire place au mal réel.
14 août. — Toujours la pleine mer. Aujourd'hui VEmily est plus calme et je puis tracer quelques lignes du tableau d'intérieur où bon gré mal gré nous figurerons tous longtemps encore. On sait qu'il est inutile de songer aux stations : chez les Anglais, quelle que soit la longueur du trajet, il est toujours direct. La tempête en vous prenant à cheval sur une épave pourrait quelquefois vous permettre de
toucher ou de voir la terre , — le capitaine, jpmais; et comme on ne doit pas trop compter sur une chance de relâche qui présente d'aussi faibles garanties, chacun est installé et a pris sa place dans Tunique genre de vie que l'Océan lui offre.
Voici donc à peu près quelles sont les habitudes du bord. La première heure qui suit le réveil est consacrée aux ablutions. Tous les passagers mâles défilent à tour de rôle sous le tuyau d'une pompe placée à l'avant, et nus jusqu'à la ceinture ils se livrent à des grelottements dont le thermomètre leur donne le ton. Ce mode de rafraîchissement, quoique facultatif, est généralement observé.
Vient ensuite le déjeuner, qui s'annonce par une distribution d'eau bouillante pour la confection du thé.
— Hot water! (eau chaude!) crie le cook du fond d'une petite guérite érigée au milieu du pont, entre le grand mât et le mât de misaine, et dans laquelle fume incessamment un de ces énormes fourneaux en fonte d'invention amé-, ricaine qui suffirait à desservir une armée, —
pourvu que cette dernière ne mangeât pas à la carte.
A l'appel du cook on voit jaillir de l'avant et de larrièrjB, par les deux panneaux de communication entre le pont et l'entre-pont, deux flots humains armés de cafetières de toutes formes et de tous calibres qui viennent se confondre à la porte du gallet (cuisine). Là, on se bouscule , on se marche sur les pieds , on se fait brûler les doigts, on s'échelonne sur les épaules les uns des autres, c'est pire que ne le serait une distribution de petits sous jetés sur la voie publique à des ramoneurs. Décidément nos voisins d'en face ne plaisantent pas à l'endroit de l'infusion en question. Quels Chinois ! — Tea! tea! et l'ouvrier quitte son établi, le commerçant son comptoir, le mendiant sa quête. Souvent j'ai vu des matelots abandonner un nœud à moitié fermé pour courir à leurs gobelets, et de là je me suis demandé si, dans un cas grave, l'eau chaude ne l'emporterait pas sur une manœuvre désespérée! Je le crois et je le crains.
Je dois dire aussi qu'à bord, si les pré-
paratifs au déjeuner ont toutes les allures fanatiques du sacrifice à un rite sévère, le sacrifice en lui-même s'accomplit avec l'aveuglement que donne une confiance sans bornes. <Jue de fois j'ai déjà surpris le matelot désœuvré, dont les heures de repas ne correspondent pas aux nôtres, se glisser sur le toit du.gallet ou se suspendre a un faisceau de cordages, et de là guetter une cafetière — une de celles qui, baillant au cook, se présentent au bout d'un bras dont le propriétaire disparaît tout entier sous une avalanche de gens plus grands ou plus heureux que lui. Le matelot ajuste aussitôt la dite cafetière , et le thé qui repose au fond s'augmente alors de fragments de charbon de terre, d'une poignée de sable ou d'une boulette de goudron. Lorsque le patient, <jui n'a rien vu, sent au poids et à la chaleur que son eau est servie , il se fraye un passage à travers les jambes et descend dans sa cabine savourer son infusion. Eh bien, ensuite, que résulte-t-il de la petite espièglerie au sable ou au goudron? Rien en vérité. Celui qui en a été la victime est le seul à n'en rien connaître, et
jamais la plus légère . réclamatioir ne vient troubler la bonne harmonie qui règne entre la salle à. manger et la cuisine.
Moi, j'approuve d'autant plus cette discrétion que je ne bois pas de thé, et qu'en fait il y aurait folie à se montrer susceptible et à relever les petites irrégularités qui se glissent dans le service de la table. Nous vivons mal, très-mal, c'est vrai; mais devons-nous pour cela jeter le blâme sur une administration qui remplit fidèlement toutes les conditions de son programme, conditions qui sont les mêmes à bord de tous les navires, la mer n'en comportant pas d'autres? Que demander de plus alors? — Nous vivons, c'est déjà beaucoup.
Chaque semaine , nos provisions nous permettent et au delà de faire trois , quatre repas par jour si bon nous semble. Le matin, du bœuf salé aux pommes de terre sèches; à midi, du porc salé au riz ; à deux heures, des pommes de terres sèches au bœuf salé; à quatre heures du riz au porc salé. — Ehgraiids dieux 1 si nous le voulions encore, nous pourrions à huit heures avoir et du bœuf salé aux
pommes et du porc salé au riz ! — Ah I ce n'est pas la quantité qui fait défaut; il y a à bord pour deux années de salaisons.
Nos plats, nous les préparons nous-mêmes, les varions ainsi que j'ai dit, et les portons à la cuisine aux mains du cook, notre préposé à la cuisson. — Le meilleur homme du monde que celui-là !
Il méprise, à l'exemple de tous ses collègues de l'Océan, la tradition du bonnet de coton et du tablier blanc. C'est un ancien calfat à l'œil petit et pointu, aux larges épaules, aux mains noires de goudron. Pour payer son passage en Australie , on lui a imposé le travail Je plus pénible et le plus sale. Eh bien! il n'en est pas moins joyeux ; il rit sans cesse à bouche que veux-tu, d'un rire qui lui coupe les oreilles. 11 est prévenant , actif, toujours remue, et sue la graisse et la résine par tous les pores. Dire qu'il apporte des soins méticuleux dans l'exécution de sa besogne serait lui reconnaître des qualités secondaires et desquelles il se moque ; — ce n'est pas son état de faire la cuisine. — Aussi rencontrons-nous quelquefois dans nos
aliments un manche de couteau , un couvercle de tabatière, un bouton de veste; mais après tout qu'est-ce que cela? A ceux dont les estomacs délicats refusent la digestion des corps durs, il suffit de ne pas manger en rêveur, les yeux fixés au plafond, et, au pis-aller, pour les rêveurs même, ça avertirait toujours, — sous la dent! Quant aux bouts de corde, bouts de fil , bouts de toile , tout ce qui touche enfin au matériel de la navigation, dame ! à bord c'est général, universel, il y en a partout, il faut bien que nous en trouvions un peu tous les jours sur nos assiettes! N'importe, pour de semblables vétilles nous ne chagrinerons pas notre cook. D'ordinaire , la place qu'il occupe est tenue par des hommes spéciaux, — des nègres. Ils sont beaucoup moins affables et beaucoup moins propres.
Mais c'est assez parler du cook. Les soins du ménage m'appellent à l'étage au-dessous. Là la besogne est plus difficile. L'air manque; je serai bref.
Une échelle d'une dizaine d'échelons conduit à notre domicile , l'entre- pont : c'est une allée
— «4 — de sept pieds de haut environ, étroite et profonde, qui s'étend dans presque la longueur totale du navire, et où le jour ne pénètre que par les deux panneaux de Tavant et de Tarrière qui en commandent Taccès. A droite et à gauche s'alignent les cabines, petits compara timents sombres dans lesquels deux ou quatre lits superposés et assez semblables, par la forme et Texiguité, à des cercueils de pauvres , sont adossés à la muraille de séparation. Au milieu de cette allée règne, d'un bout à l'autre, une table de trois pieds de large et divisée par une cloison qui sert de ligne de démarcation entre les deux bords. L'espace ménagé entre les cabines et la table permet rarement d^installer un banc à demeure, et chacun doit être muni d'un pliant qu'il fait disparaître après que le repas est pris.
C'est dans cette cave , ou plutôt dans cette étuve, que les deux tiers des passagers se tiennent la plus grande partie du jour ; à tra» vers une vapeur épaisse, les silhouettes s'y meuvent incessamment et par soubresauts fantastiqueô. Tantôt le mouvement du navire les.
• — 22 — exhausse, tantôt les abaisse. Elles s'arrêtent brusquement, puis repartent, tournât sur elles-mêmes , perdent l'équilibre et se cramponnent à tous les angles ; les enfants crient ; les vaisselles se heurtent; tandis que geignent les gens malades, d'autres s'enivrent ; de tout ce mêli-mêlo se dégage une odeur nauséabonde compliquée des lourds parfums de la liqueur au musc dont s'inondent, hélas! les trop voluptueuses anglaises. . . Oufl Remontons bien vite.
1 5 août. — Certes, la meilleure place à bord est sur le pont, par quelque temps qu'il fasse, soleil ou pluie; mais cette place a encore ses inconvénients graves.
Recherchée par les amateurs d'air et de solitude elle très-souvent encombrée. Si vous vous emparez d'un coin dans le but de savourer avec recueillement l'ennui qui vous accable, d'une minute à l'autre vous pourrez n'être plus seul, le terrain autour de vous sera envahi. Et encore, si ce n'était que celai Mais les gens s'asseoient sans y prendre garde dans vos reins, sur vos jambes , sur votre tête. Que
de fois , de guerre lasse , j'ai laissé la place où j'espérais m'endormir à des importuns qui , dix minutes après, ronflaient à poings fermés les uns sur les autres! J'essayais alors de la promenade de long en large, et aussitôt la même idée* passant par des jambes inquiètes, j'avais des marcheurs dans le dos qui me talonnaient et me coudoyaient 1 - Est-ce là, de la part des Anglais, une taquinerie systématique, un parti pris d'être désagréable au Frenchman ? Je l'ai cru longtemps et j'ai enfin reconnu mon erreur. Je les ai poussés, bousculés, je me. suis assis sur eux, je leur ai marché sur les pieds sans pouvoir jamais leuf arracher un mouvement de surprise ou de mauvaise humeur. — Non, il y a chez eux un grand fond de brutalité , mais qui est bien plutôt la conséquence du tempérament que du manque d'éducation. Les Anglais, en général, ne sont point nerveux, dans l'acception que nous donnons à ce mot. Les sens, ces cinq merveilles qui donnent la vie à la machine humaine, ne parlent chez eux que très-grossièrement, trèsbas ou pas du tout, sans doute parce qu'ils
sont montés sur plomb et sur étain au lieu de se mouvoir par l'action (fe*ressorts de Tacier le plus pur et le plus subtil. Bref, ils ne sont pas vivement impressionnables ; nous en avons du reste un témoignage dans la façon dont ils traitent et interprètent les questions d'art et de goût. En revanche, si ce mérite d'appréciation, ce tact, cette sensibilité exquise de l'esprit tiennent le dernier rang dans leur nature, peut-être sont-ils ceux, parmi tous les peuples, qui disposeraient des qualités les plus sérieuses pour la mise en pratique et- l'application radicale des théories les plus avancées sur la vie en commun. Leur froideur, leur impassibilité, l'indifférence qu'ils professent pour le menu détail^ leur égoïsme même, si vaste et dépouillé de toutes les petites mesquineries qui, chez nous, en font un si laid défaut, les servira puissamment au cas où l'idée les pousserait à entrer dans un de ces cadres de forme nouvelle que nous avons inventés , mais dans lesquels notre tempérament ne nous permettra jamais de tenir.
Au demeurant, aucun de mes compagnons ne semble s'amuser plus que moi. Ils sont plus patients, plus résignés, voilà tout. La physionomie générale respire l'engourdissement ; personne ne cherche à s'occuper en dehors des attributions obligatoires qu'imposent les nécessités de la vie du bord ; on voudrait lire, écrire, on n'en a pas le courage. Le cercle dans lequel on est enfermé, le vide dans lequel on court et l'impossibilité d'apprécier la rapidité de la marche en laissant derrière soi les objets
qui bordent la route, Tabsence de tout bruit extérieur et de toute nouvelle font qu'on en est à douter de sa propre existence.
La muse, dit-on, ne sourit au poète que dans la solitude. Je voudrais, après quinze jours de mer, placer un rimeur dans la grande hune, — là on est rarement dérangé — et nous verrions bien quel poème il en descendrait ! J'admets que l'écrivain a besoin de silence et de recueillement pour exécuter son œuvre ; mais ce n'est pas à ce moment qu'il la conçoit ; elle est tout entière dans son cerveau où elle a été ordonnée, vivifiée au contact des émotions de la veille, et pour qui a quinze jours de mer, il n'est point d'émotions de la veille, il n'y a que l'ennui quotidien et l'impatience fiévreuse d'en finir avec cet ennui, en débarquant n'importe où.
Cependant nous avons joui ce soir, pour deux heures au moins, d'un genre de distraction tout nouveau. Beaucoup de bouteilles vides ont été jetées par-dessus bord, les unes après les autres, et jusqu'à la dernière l'attention générale a été captivée par le plus ou moins de secondes que chacune d'elles mettait à s'em-
plir et à disparaître. C'est une variante aux ronds que faisait Acaste en crachant dans son puits, lesquels ronds ne manquent pas de charme, mais sont impossibles par les fortes mers.
18 août. — Je n'ai encore rien dit des pas* sagères, si ce n'est qu'elles aiment trop la liqueur au musc. Que ne me suis-je occupé d'elles aux premiers jours , tandis qu'elles ne m'apparaissaient encore que de loin, exerçant sur mon esprit le charme mystérieux qui s'attache à la femme entrevue^ et que leurs toilettes, irréprochables alors, ajoutaient au prestige...
Dès à présent elles sont vîtes et elles n'ont point changé de toilettes. Deux circonstances funestes.
Que dire en effet d'une robe de barège à trois et quatre volants, robe d'apparat, qui essuie le mal de mer depuis plus de trois semaines 1 de faux cheveux en soie — oui, en soie ! qui jadis étaient noirs, et maintenant sontrougis par le soleil des tropiques 1 -de rubans roses tachés de graisse, de bijoux vert-de-grisés, et avec cela des accrocs, fermés de coton
blancs, des gants de filoselle et des bas noirs !
Il faudrait le crayon de Callot pour ajuster ces oripeaux bizarres. Il est dit quelque part qu'on doit admirer une Parisienne dans la rue et une Anglaise à sa fenêtre. Je voudrais être dans la rue où on admire la première, quant à l'autre, je passe procuration, — iln'y a pas de fenêtre ici.
A midi, nous naviguons par 22® 1 5' longitude, 7** 45' latitude. Le ciel est gris, l'air est frais, et bien que nous nous approchions de l'équateur, nous n'avons encore rien ressenti de ces chaleurs terribles auxquelles on doit s'attendre dans le voisinage de la ligne.
22 août. — Nous sommes en plein pot au noir ; c'est ainsi que les marins désignent les cinq dégrés latitude en deçà et au-delà de l'équateur où, d'ordinaire, s'amoncèlent des orages qui éclatent en pluies torrentielles. — Toujours même ennui. — Demain, sans doute, nous passerons le fameux zéro par un très-gros temps. La mer est déjà mauvaise, et de vilains nuages font présager que cette nuit elle le sera davantage.
Je grogne à tout ce que je rencontre : capitaine, équipage , passagers, qui n'en peuvent mais. Je dirais bien aussi des choses dures à la mer, je suis en train. Mais je craindrais trop que cette dernière ne se vengeât un jour ou l'autre de l'apostrophe imprudente lancée à son adresse. Et, après tout* que lui dire ? Elle fait son métier de mer ; elle n'a rien promis, ne s'est engagée vis-à-vis de personne, et peut suivre à sa guise tous les caprices de sa fantaisie. Si elle n'est ni intéressante ni gaie, ce n'est pas à elle qu'il faut s'en prendre, mais bien aux navigateurs qui, à terre, brodent des récits de table d'hôte et prêtent aux voyages au long cours les charmes les plus trompeurs.
Je nie d'abord cette variété si multiple de la couleur des flots^ dont parlent ceux des canotiers parisiens à qui la création des trains de plaisir a permis de visiter les bassins du Havre et de Dunkerque. L'océan est bien moins qu'on ne l'imagine le caméléon des liquides : noir et opaque avec un ciel couvert, il est d'un bleu verdâtre avec un ciel sans nuages. Maintenant, sans cesse il murmure autour de vous, et plus
on s'abandonne à lui, plus sa bile semble s'aigrir. Si petit que soit le navire par rapport à rétendue du cercle qui Tenvironne, il doit encore être de trop au milieu de cette immensité ; il pèse sur la mer qui , pareille à un Titan couché, aux flancs duquel s'attacherait un grateron, soupire avec humeur et secoue dans un mouvement continuel le rien, l'atome qui trouble et incommode son sommeil. L'un et l'autre tiennent bon. Mais quand le voyageur, assis au revers du rien, de l'atome, a suivi durant quelques heures ou quelques jours cette lutte entre l'infiniment fort et l'infinîment faible, il trouve l'exercice monotone ; alors il se retpurne et désire ce que je désirais hier, ce que je désirerai demain : — la terre!
Je dois avouer cependant que, si mon désenchantement est aussi complet, et s'il m'arrive à moi et à beaucoup d^autres passagers de perdre quelquefois, pour une semaine entière, conscience de l'élément sur lequel nous nous trouvons, c'est que, jusqu'à ce jour, notre voyage a été désolant d'uniformité. Nous n'a-
vons eu ni chaleurs accablantes, ni grands froids, ni vents impétueux, ni calmes plats, ni sillon d'argent, ni horizon d'or, le ciel étant presque toujours couvert, et le soleil ou la lune ne faisant que des apparitions rares ; enfin , nous avons voyagé constamment dans le gris, sans autre distraction que de pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, selon que soufflait la brise. 11 y a là, peut-être, l'objet d'une étude pour un équilibriste, mais rien de plus.
Quelquefois, nous rencontrons une voile, deux voiles, mais à quelles distances ! ... Un ou deux kilomètres. — Sail ho! sail ho! (une voile ! ohé I ) s'écrie-t-on de tous côtés ; et les lorgnettes, braquées sur le point vague qui se meut entre le ciel et l'eau, le suivent de longues heures sans en voir guère plus que la cime des mâts. Si par hasard on s'en rapproche un peu, pour un instant on voit, à l'aide d'un bon télescope, se déployer à l'arrière le pavillon anglais, toujours anglais !
4 septembre. — Le 24 du mois dernier, nous avons franchi la ligne sans méchant temps ni grande cérémonie. Le capitaine, craignant que
radministration du sacrement salé, déversé sut un personnel trop nombreux, n'entraînât à quelques vilaines querelles, a déconunandé Neptune et sa bande. L'équipage a ainsi perdu Tunique occasion qui lui fût offerte de se réjouir un peu.
Néanmoins, de vieilles plaisanteries, qui n'ont cours que dans ces parages, ont été lancées dans la circulation par les passagers : on a montré la ligne aux innocents à l'aide d'un cheveu fixé sur le verre d'un télescope. On a raconté longuement comme quoi l'Angleterre n'appliquait pas le caoutchouc à la construction de ses navires dans le seul but de ne point effacer la ligne, et vingt farces de ce genre, qui ont été le prétexte à des libations et à des ivresses farouches. Ceux qui n'étaient pas sur la table se sont couchés dessous ; d'autres ont mangé des confitures à la poignée ou s'en sont inondé les cheveux ; beaucoup se sont battus ; enfin on s'est amusé comme des fous.
Les matelots, surprenant à la dérobée un coin de ces orgies, poussaient de gros soupirs.
— Que de bouteilles vidées, hélas ! et vidées sans eux !
Pauvre matelot ! créature intéressante et sacrifiée ! il sourirait à la réputation de jovialité qu'on lui prête, et il s'étonnerait bien à l'audition des récits merveilleux qu'on lui fait dire. — 11 est naïf, c'est vrai, étranger à toutes choses de la vie des villes ; mais il est surtout laconique, morose et résigné.
Enlevé jeune aux galets de la plage, il n'a plus qu'un souvenir confus des toits du pays. Son pays maintenant flotte à l'aventure, c'est son bord ; son hamac est sa maison, le grand mât son clocher ; et lorsqu'il voit au loin se dessiner une voile, il dit : « Tiens, un pays qui passe ; j> ou si la voile tourbillonne et disparaît dans la tempête, il murmure : « Tiens, un pays qui sombre. »
Enfermé dans le vide, privé de contacts nouveaux, des plus intimes jouissances domestiques, toujours l'objet d'une surveillance nécessaire de chaque instant, qui lui défend presque la parole, il se concentre dans l'abnégation de lui-même et n'a plus guère conscience au
Si.
monde que de deux plaisirs : fumer et boire, et sa physionomie ne se déride franchement qu'à l'heure de la distribution quotidienne de ce qu'on décore dans la marine marchande du nom de rhum et d'eau-de-vie. C'est un breuvage spécial que le matelot seul peut avaler, non sans faire la grimace ; un poison qu'il définit, à chaque petit verre qu'il absorbe, par cette formule si triste et si vraie : « un clou de plus dans le cercueil! (Another nail in the coffin). »
Mais il n'en boit pas moins, et la seule punition à laquelle il soit sensible est la privation pour un jour ou deux de sa brûlante ration ; supprimez-la lui pour une semaine, et il se révoltera, c^.r il ne connaît rien qui soit plus cher à son palais et à son cœur, et dans ce clou meurtrier se résument pour lui toutes les joies humaines!
Aussi, que vous lui parliez de ces contrées où la curiosité vous pousse et qui ont encore dans votre esprit tous les charmes du rêve de l'inconnu, à toutes vos questions sur l'aspect, le climat, les mœurs, les types, il vous répon-
dra : Singapore, Bombay, Madras, mauvais pays, tabac médiocre, boissons chères. Les États , fameuses contrées ! excellent tabac , bonne eau-de-vie, bière faible. L'archipel polynésien, stupide ! rien à fumer, rien à boire ! — Et ainsi de même partout où il vous plaira de le conduire.
Tels sont les matelots, tels sont bien souvent les officiers, seconds et capitaines , avec la différence qu'ils s'administrent le meilleur et en consomment davantage.
Nous sortons du tropique sud. Que nous gardions le vent qui nous pousse, et dans douze jours nous atteindrons la latitude du cap de Bonne-Espérance. Déjà des ambassadeurs nous sont arrivés de ces régions ; hirondelles et pigeons nous accompagnent, et bientôt viendra se joindre à eux l'albatros, ce roi des mers dont les ailes déployées mesurent 3 mètres et au-delà. Voilà pour la compagnie. Le cap doublé, on nous annonce de la neige, de la grêle et des montagnes de glace. Voilà pour le paysage.
12 septembre. — Il neige ; tout le monde a
le nez rouge, et le capitaine nous promet, pour la semaine prochaine, un froid beaucoup plus intense. — Tout en ne me plaignant pas trop d'une température qui rappelle nos beaux jours d'hiver en France, je m'étonne qu'à la veille d'entreprendre un aussi long voyage, et quêtant de tous côtés des conseils pour ma route, je n'aie rencontré personne ni à Paris ni à Londres en mesure de me renseigner utilement ; bien au contraire. — « A l'équateur, m'avait>-on dit, vous ferez un pacte avec le soleil, qui ne vous quittera plus jusqu'à destination. Durant ce trajet vous étoufferezi^ bien probablement ; partez en bras de chemise ! » — Soit. Mais voilà que nous avons passé la ligne par des chaleurs fort supportables ; que maintenant nous saluons, devant le Cap, un hiver qui ne le cède en rien pour la rudesse et l'âpreté aux frimas du nord de l'Europe, et que bientôt nous naviguerons par 46 et 48° latitude S., au beau milieu des montagnes de glace qui se détachent des terres australes ! — Partez donc en bras de chemisfe!
Ah ! j'oubliais . nous avons eu, aujourd'hui, trois baleines en vue.
— Des baleines?
— Oui, oui, de grosses baleines.
— Ah!!! Où donc?
— Vous ne voyez pas là-bas, là-bas; tout là-bas?
— Non.
— A deux milles, environ, à gauche, vous n'apercevez pas deux jets d'eau qui s'élèvent au-dessus des vagues, à une hauteur de dix pieds au moins ?
— Pas le moins du monde. — Ah! oui ! oui ! Je vois, maintenant, deux jets intermittents qui retombent en cascade d'écume.
— C'est cela même. — Hein ! Elles sont énormes !
— Enormes? qui? quoi? Qu'est-ce que ces fantaisies hydrauliques ont de commun avec les ûionstres noirs en question ? Où sont les baleines?
^ — Les baleines? Parbleu! on ne les voit pas. Croyez-vous donc qu'elles vont sur l'eau comme des trois-mâts? Elles se tiennent de-
dans comme les poissons. Seulement elles lancent au dehors ces gerbes qui guident le baleinier et d'après lesquelles, selon le plus ou le moins de violence du jaillissement, il apprécie l'importance de la pêche qu'il va tenter. — Que pensez- vous de celles-ci ?
— Ma foi, je ne sais pas trop. . . je. . .
— Comment ! mais c'est bien clair, ce sont de magnifiques baleines !
— Vous croyez?
— J'en suis certain. C'est de la plus grande espèce.
— Ah ! permettez, si nous en jugeons uniquement par le jet, j'en connais de bien autrement grandes.
— Ce n'est pas possible. Lesquelles?
— Les eaux de Versailles. »
25 septembre. — Hurral douze, treize et quelquefois quatorze nœuds à l'heure ! Un vent à décorner les bœufs, de la neige, de la grêle, un froid qui vous arrache les ongles et, dans le lointain, à droite, vers le sud,* des montagnes de glace dont les aiguilles menaçantes décou-
pent leur dentelure argentée sur le fond gris du ciel I
La mâture de YEmily est presque totalement mise à nu; nous naviguons sur deux voiles, tantôt nous enfonçant tête baissée dans des vallées profondes , tantôt nous tenant en équilibre au sommet d'une vague; les lames se croisent, l'eau arrive sur l'avant, sur l'arrière, dans la cuisine, dans les cabines, un peu partout ; nos repas sont réduits à la plus modeste expression. — Du biscuit, et encore du biscuit. — Il est presque impossible de tenir les fourneaux allumés ; beaucoup de lits aussi ont été décrochés par la violence des secousses et sont descendus du second étage sur le premier; mais qu'importe tout cela? Nous dévorons l'espace , et dans une vingtaine de jours, tous nos ennuis auront cessé !
26 septembre, — Même course effrénée, et tout autour de nous des marsouins par centaines qui bondissent dans les montagnes d'écume à travers lesquelles nous coupons notre route! — Plus que dix-neuf jours!
4 octobre. — Notre marche est toujours
aussi rapide, mais l'anxiété des passagers s'est accrue d'un contre-temps dont l'importance ne peut être appréciée qu'entre le ciel et l'eau.
Depuis que nous tenions la pleine mer, les conversations n'avaient jamais roulé que sur un thème unique : « la marche de YEmily et ses progrès quotidiens. » Favorisés par les communications des officiers, nous savions chaque jour à midi par quelles latitude et longitude exactes nous nous trouvions ; et jusqu'au lendemain , selon que le vent était bon ou mauvais, on se livrait à des calculs approximatifs sur la distance qui nous restait à parcourir. A partir du 1®*^ octobre, le capitaine a donné l'ordre de ne plus livrer aucun renseignement officiel ou confidentiel touchant notre position topographique.
Les capitaines agissent généralement ainsi toutes les fois qu'ils approchent de leur destination. Ils veulent être les seuls, avec leurs officiers, à s'occuper des affaires qui les concernent.
Mais nous, où sommes nous? ce ne sont pas nos atlas de poche qui nous le diront, ni une
vingtaine de boussoles microscopiques dont les aiguilles s'accordent toutes à indiquer un Nord différent! Nous allons vite, très-vite, c'est vrai, mais sommes-nous dans la bonne voie? Lèvent a sauté de trois pointes! gagnons-nous ou perdons-nous du temps? Une heure, c'est si long!
12 octobre. — La température est de beaucoup adoucie. Nous filons au moins douze nœuds à l'heure. — Toujours même anxiété et même incertitude. Il est impossible de surprendre un mot, un chiffre qui puisse nous mettre sur la voie. Pourtant aujourd'hui le capitaine a fréquemment souri en se frottant les mains, et il a donné une grosse tape sur le ventre de son second !
1 3 octobre, — On raccommode les échelles ; on fait un nettoyage à fond du pont et de l'entrepont. — Le voilier confectionne un pavillon neuf; le capitaine va et vient, sautille, et semble ne pouvoir tenir en place. Il sourit toujours !
14 octobre. — On prépare les chaînes des ancres. La mer a complètement changé de cou-
leur; elle est verte — d'un vert clair et transparent. Nous sommes donc dans des eaux peu profondes et qui reposent sur un lit de sable ! la terre est quelque part aux environs ! . . .
1 5 octobre. — La mer charrie des touffes d'herbes marines. — Deux matelots prétendent que ça sent diablement l'eau-de-vie !
16 octobre^ huit heures du soir. — Rien encore ! . . .
17 octobre j quatre heures du matin. — Terre! terre!
Ah ! mon ami, qu'il est long à tomber, le voile gris que Téloignement jette sur la côte ! Durant tout le jour, on essaye d'en écarter les plis qui ondulent dans le bleu du ciel, mais ce ne sont toujours que lignes vagues et indécises qui, à la fin, se perdent dans les ténèbres de la nuit.
Le lendemain seulement nous avons pu reconnaître la longue chaîne de collines qui bordent la partie ouest de l'immense conti-
-^ 44 nent australien : masses imposantes étagées entre le ciel et Teau, mystérieuses solitudes où rien ne bouge, et qu'ombrage dans toute leur étendue la sombre verdure des forêts séculaires.
A mesure que nous avancions cependant vers Port Phillip's Head (la tête ou l'entrée de la baie), le paysage affectait des formes moins âpres et se nuançait de tons plus variés. Le soleil, dans toute sa splendeur, découpait devant nous les détails de la côte. Sur un promontoire tapissé de mousse et de grandes bruyères s'élevait une maison blanche, à jalousies vertes, qui ferait l'orgueil d'un bourgeois retiré à Bougival ou à Nanterre, et qui n'était autre que l'habitation des pilotes. A l'extrême pointe de l'éminence se dressait le phare dont nous avions vu étinceler les feux toute la nuit, et trois ou quatre bicoques d'architecture bizarre , faites d'épaves et de boue, s'abritaient dans les accidents de rochers à pie qui ne sont séparés de la mer que par un mince ourlet de sable doux et fin. Ce site tranquille, noyé dans les feuillages, était rempli
de fraîcheur et d'ombre. De l'autre côté de la passe, qui ne mesure guère plus de trente brasses de largeur , l'aspect avait des allures moins séduisantes. Précisément en face du phare , de grands rochers gris et anguleux montraient leurs tètes, au milieu desquelles se prélassait le squelette d'un navire échoué. L'avant seul était hors de l'eau. Nous l'avons rasé au point de toucher à son beaupré, qui est tombé avec grand fracas, et des bandes d'oiseaux noirs se sont envolées en poussant des cris sinistres ; ajoute à cela un vent très-r gros, un capitaine fort pâle, et tu te feras une idée de la mine assez maussade que nous faisions tous. Mais en quelques minutes la manœuvre habile a triomphé des difficultés de la passe, et nous sommes entrés sans la plus petite avarie.
Je glisserai vite sur tous les ennuis qui nous attendaient encore à cette dernière étape. Qu'il te suffise de savoir que , de quatorze pilotes qui se tiennent à Port Phillip's Head pour diriger les navires dans la baie, aucun n'était disponible. Les arrivages sont si considérables
que le personnel devient insuffisant, et qu'il faut quelquefois, pour une semaine entière, vivre dans l'expectative des retours de Melbourne.
Nous avons été favorisés, et au bout de trois jours un guide nous a été donné. Appareillons donc nos ancres, et entrons de suite en cette rade, qui a de commun avec toutes les autres rades connues, d'être — la plus magnifique du monde.
Le pilote qui nous a dirigés quarante milles dans la baie nous a fourni quelques renseignements sur le pays dont nous avons la côte en vue. — Nous savons déjà que par-delà cet horizon assez verdoyant, mais d'un vert monotone , — le vert anglais , — chacun voit se réaliser le rêve le plus doré d'une des pages de Galland, que les pauvres noirs ont perdu l'habitude de manger les bons blancs , et que le porter coûte quatre schillings la bouteille. — Cette dernière question n'était pas la moins importante à approfondir pour mes compagnons de voyage.
Nous sommes, pour l'instant, au milieu de
six ou sept cents navires qui se balancent sur leurs câbles d'amarre. Du sein de cette forêt de mâts , nulle figure joviale ou sérieuse ne nous salue au passage. Presque tous les équipages ont déserté, dit-on. A peine reste-t-il à bord quelque voilier octogénaire, au front chauve, que les infirmités enchaînent à son banc, et qui nous fixe sournoisement avec des regards d'envie ; ou bien des mousses , des enfants à la tête mutine qui semblent rêver par quel moyen^ en trompant la surveillance du capitaine ou du second, ils pourront gagner la terre. La plage est désolée ; aucun bruit humain n'en arrive. Il fait grand silence autour de nous.
L'opinion générale affirme que c'est bien là la physionomie que doit avoir l'extrême limite d'une place au centre de laquelle se dépense une force attractive de la puissance de quelques milliards. Je le veux bien ; pourtant une chose me chagrine. Je comptais rencontrer ici, sinon des visages de tous pays, du moins le signale* nient de quelques-uns. Je reconnaissais déjà l'Américain à la hauteur vertigineuse de la mâture de ses clippers ; le Hollandais , à
l'épaisse encolure de ses trois-mâts ; le Chinois , à la forme extravagante de ses jonques que j'ai vues quelque part... sur des assiettes, et le Français, enfin, aux battements de mon cœur; mais point. Il n'y a ici que gros bâtiments noirs, à l'arrière desquels on lit : Lon- DON et LivERPooL. Nous sommes encore en Angleterre ! comme nous l'avons été depuis Londres, où sous chaque latitude, nous saluions un pavillon britannique, toujours britannique ! Si bien qu'en voyant se déployer cette éternelle bannière à la pointe de toutes les vagues, j'étais tenté de croii*e que la blanche Albion n'est pas là. où la placent les géographes, mais bien qu'elle flotte sur les océans d'où .elle guette quelque proie nouvelle , tout en faisant sentinelle autour du monde.
Après deux heures d'attente à regarder voler les cormorans et les pingouins, la côte donne pourtant signe de vie. Une colonne de fumée se détache de l'embouchure de la YarorYara et vient à nous. C'est un petit steamboat qui fait le service de rivière entre la baie et la ville de Melbourne, capitale du district de Victoria,
dbyGotogle
et le rendez -vous de tous les chercheurs d'or.
Nos bagages sont aussitôt hissés sur le pont, et nous voilà transvasés d'une cale dans' une autre.
Cette manœuvre, bien que fort simple en elle-même , mais peut-être un peu trop lestement exécutée , a semblé refroidir l'enthousiasme des passagers de VEmily. — Au reste, bon nombre d'entre eux, encore assez naïfs pour ajouter foi à toutes les choses imprimées, avaient pris au sérieux les petits livres verts sur l'Australie dont foisonnent les librairies en Europe. Ces diables de petits livres verts, qui sans doute ont des correspondants chez tous les sauvages des pays neufs , disaient comme quoi la Californie, comparée à l'Australie, sous quelque rapport que ce soit ; fertilité, climat, richesse, etc., etc., n'était qu'une bien piètre et bien chétive découverte. Ils insistaient par-dessus tout sur un point « la taxe exorbitante des salaires ; » et alors les imaginations, déjà chauffées au départ, de s'enflammer en mer et de brûler souvent, grâce au brandy et à la
bière vendus par le capitaine. Ce n'était ces jours-là que barques et bateaux entourant le navire et montés par des gentlemen qui , des banknotes plein les mains, se disputaient, embauchaient et s'arrachaient même les arrivants. Toutes les professions — celle d'homme de lettres exceptée, bien entendu — trouvaient enchère et surenchère. La plus demandée sur la placé devait être, selon les suppositions générales, celle de laveur de vaisselle , et chacun travaillait consciencieusement à s'initier aux secrets de cette profession bizarre , dont la vocation confessée dans l'ivresse par mes compagnons de route ne peut être attribuée qu'à l'influence des souvenirs de Californie.
En effet, j'ai rencontré moi-même beaucoup d'émigrés californiens, et tous, charpentiers ou marquis , portefaix ou comédiens , tous indistinctement m'ont dit avoir lavé la vaisselle à San-Francisco , et ceux qu'ils y ont connu n'avaient pas d'autre emploi ; — à des prix, il est vrai, que n'eussent pas dédaignés des maîtres de maison; seulement pourquoi nettoyer autant d'assiettes ? et si tous les net-
dbyGo'ogle
toyaient, qui donc les salissait? That is the question.
Mais si je retourne à bord que cette digres* sion m'a fait quitter un moment, je retrouverai les mêmes gens inexpérimentés de tout à l'heure, qui ont bu et rêvé jusqu'à vingt milles environ de notre destination. Là, enfin, la cave était à sec et les bourses aussi. Et c'est de cette dernière et fâcheuse circonstance, compliquée de l'absence totale de barques et de gentlemen encombrés de banknotes, que résultent le refroidissement dont j'ai parlé plus haut et une inquiétude vague qui se trahit sur tous les visages à la vue de Tunique steamboat à bord duquel , bien loin d'avoir à discuter d'avantageuses propositions, il faut au contraire débourser cinq schillings. Triste déception 1 pour quelques-uns surtout qui se trouveraient dans l'impossibilité même de réaliser le prix de ce passage sans la généreuse intervention de notre capitaine.
Nous avons donc encore à naviguer huit milles avant que de prendre terre. L'avenir pourrait se grossir à nouveau d'espérances et
— Sade prétentions si les marins du bateau à vapeur voulaient se montrer aussi aimables avec nous que l'a été notre dernier pilote. Mais ceux-ci, probablement agacés par le service monotone qui consiste à aller et venir du matin au soir entre la ville et la baie, sont fort bourrus et n'ont que des ^enseignements sombres à nous donner touchant Melbourne.
Le chiffre énorme d'arrivants dans cette petite capitale en fait un séjour impossible. Ni pour or ni pour argent on ne saurait se procurer une chambre. Une chaise, une table , un banc se payent plus cher qu'au plus beau feu d'artifice , et c'est à peine si la moitié de cette population flottante que la marine anglaise jette tous les jours sur la plage réussit à se procurer pour quelques heures un abri quelconque. En raison de quoi l'autre moitié couche à la belle étoile !
Ce ne serait rien encore. Nous sommes à la mi-octobre, époque à laquelle le printemps commence en Australie. Mais il est question aussi de bushrangers qui infestent la ville ^ la campagne à trente milles à la ronde. Le
bushranger {coureur de buissons) , d'après' le portrait qui nous en est tracé , n'est rien moins qu'un être quasi fantastique, un mau- Tais chenapan à barbe rouge , avec des dents pointues et des pistolets à n'en plus finir, qui dévalise indistinctement tout le monde. Ces détails font frissonner les dames , et plus encore leurs maris, qui ne paraissent pas devoir se familiariser du tout avec l'idée d'une rencontre de brigands. John Bull n'aime pas les conflits à main armée ; sa roideur et sa gaucherie naturelle l'en éloignent. C'est un lourd taureau gonfl,é de bière, qui vous écrase de son poids, mais que la détonation d'une capsule inquiète. Il n'a pas, comme nous, été élevé au bruit de la fusillade et du canon; il ignore presque l'usage des armes à feu, ne chassant guère et ne pouvant se battre à plus d'une longueur de bras sous peine d'être perdu. Aussi les duels sont-ils font rares en Angleterre. En revanche, on y admire de célèbres boxeurs qui ont tué quatre ou cinq de leurs amis à coups de poings. Cela fait compensation.
Moi, qui n'ai que peu de chose à perdre, je suis sans crainte , et je peux me livrer à la contemplation de la terre, tout en suivant les courbes que dessine la rivière à travers des roseaux et des jeunes taillis d'où s'échappent ' des nuées de sarcelles et de canards sauvages. La terre... Hélas ! elle est bien maussade celle qui se déroule à droite et à gauche de la Yara- Yaral Ce sont de vastes plaines légèrement ondulées, où pousse une herbe qui n'est ni verte ni jaune, et que broutent çà et là quelques bœufs maigres. Des plaines, et puis en^ core des plaines s'étendant à l'infini, comme l'ennui dont on est saisi à leur aspect. Tout semble être vide et nul dans cette nature. Il lui manque le don de surprendre ou d'émouvoir, et elle n'a pas même pour elle le côté navrant de la stérilité. Où donc êtes- vous, rivages ver-^ doyants, coraux pourprés, forêts mystérieuses, fleurs et papillons couleur de lune et de soleil des petits livres verts? Nature à demi-vierge, enfin, où l'on peut encore, dans la fraîdieur et t'ombre, écouter les murmures de cette douce mélodie que les feuilles chantent aux branches,
où donc êtes-vous? Plus loin^ peut-être? — Non.
Plus loin, le terrain s'accidente sans devenir plus amusant pour cela. Nous virons légèrement à gauche, et, à gauche encore, la ville^ bâtie sur le versant d'une colline , nous apparaît tout entière. Nous rasons des baraques en bois échelonnées de loin en loin sur les deux rives, et qu'on nous dit être des fonderies de suif — renseignement dont notre odorat ne nous permet pas de mettre l'exactitude en doute. Nous nous faufilons à travers une trentaine de bricks, schooners et trois-mâts — barques qui ne doivent pas jauger plus de deux cent cinquante tonneaux, et nous allons enfin nous amarrer à un quai en pierres , derrière lequel sont les magasins de la douane. En quelques minutes j'ai compté quatorze monuments- qui dominent la ville , dont quatorze églises, me dit-on. Il serait bien fâcheux que, dans un pays où le bon Dieu a autant de logements, quelques-unes de ses créatures couchassent dans la rue.
Toutefois, au débarquement, les chances de
trouver un abri semblent diminuer encore. Ici, pas plus que dans la baie , la Fortune déguisée en gentleman n'est en quête des nouveaux venus. Il y a un personnel nombreux de gens qui vont et viennent avec la plume à l'oreille et des airs très-affairés , mais ils ne prennent aucunement garde à nous et ne prêtent qu'une attention fort médiocre à nos colis, jetés plutôt que transportés sur le wharf, au milieu d'un amas de ballots et de marchandises de toutes sortes.
Je croirais volontiers qu'après une traversée de quelques heures nous quittons le vapeur de Saint-Cloud à la tête du pont Royal, si l'absence du ruisseau de la rue du Bac et le paiement d'une taxe d'entrée en ville, prélevée sur les bagages, ne me rendaient au sentiment de la réalité. Je débourse huit ou dix schillings et je suis libre d'aller où bon me semblera. On m'en facilite mênie les moyens en me mettant provisoirement à la porte de l'octroi. A ladite porte sont rangées sur deux files des charrettes que les propriétaires tiennent à la disposition des arrivants pour le transport de leurs ba-
gages. La place est très-animée ; les prix sont débattus, les offres de service vous assaillent ; je tombe dans les bras d'une trentaine de commissionnaires— des Auvergnats anglais — auxquels je dispute la malle que je traîne derrière moi dans la crainte de la voir bushrangée. Mon embarras est d'autant plus grand que nonseulement je suis loin de parler purement la langue de Shakspeare ni même celle du plus grossier bouvier de Durham, mais que je me fais encore à peine comprendre, et que, pour ma part, je ne comprends rien du tout.
Heureusement, l'un des Auvergnats qui se disputent ma pratique, tout en m'appelant capitaine et gouverneur, parle français. , . à peu près comme je massacre l'anglais. Dans un galimatias que j'écoute pendant dix minutes, je découvre que mon homme connaît une Irlandaise qui a un fils établi mousse à bord d'un navire du Havre, et une chambre à louer à Melbourne. Cela me décide, et, vu l'heure avancée, je confie la moitié de ma malle et me laisse conduire. Nous montons une rue fort droite et fort longue et arrivons chez la dame
Elle est ivre, me raconté une belle histoire dans son patois natal, fait le signe de la croix, et m'installe dans une soupente, en compagnie, de cinq personnes étendues à terre sur des paillasses. — Le tout pour 3 livres sterling par semaine (75 fr.) — c C'est pour rien. » me dit mon guide en me prenant 6 francs pour sa course.
Le jour suivant, seulement, j'ai pu voir la ville et y être témoin, à mon réveil, d'un spectacle assez peu récréatif. Derrière le mur de la prison bâtie au sommet de la côte, et qui occupe l'angle de la rue opposé à celui que j'habite, on pendait un monsieur coupable d'avoir assassiné son compagnon de travail sur la foute des mines. La foule était compacte autour de la potence^ érigée sur une plate-forme de vingt pieds de haut environ, et des ladies. se passaient alternativement des binocles et des lorgnons, afin de ne rien perdre de la physionomie du patient. Ce misérable , vêtu d'un costume gris et coiffé d'un bonnet de coton blanc, est arrivé sur la plate-forme guidé par le bourreau, qui l'a conduit sous la traverse horizon-
taie installée à cheval sur deux madriers, et au milieu de laquelle flottait la corde, puis il lui a passé au cou le nœud fatal en le serrant violemment, et lui a rabattu son bonnet jusqu'au menton. Le ministre alors, qui se tenait au sommet de l'échelle, a ouvert un livre et a lu une dernière prière. Cette lecture a bien duré trois minutes au moins, pendant lesquelles le condamné, les mains liées derrière le. dos, est resté immobile et ferme, sans fléchir les genoux. Les doigts seulement s'agitaient dans un mouvement convulsif, et sous le tissu contracté du bonnet de coton, d'un blanc mat cruel, on suivait toutes les grimaces et toutes les inquiétudes du masque ! Imagine, sur des épaules humaines, une tête de plâtre qui vit et qui souffre 1 des tempes de plâtre qui battent, un front de plâtre qui se plisse, une boudie de plâtre qui se tord ! 1 1 C'est horrible!... Au dernier mot du prêtre une trappe s'est ouverte, l'homme a disparu brusquement derrière le nmr, et l'on n'a plus rien vu que la corde qui se balançait dans l'espace.
L'échafaud anglais est comme le nôtre. Sous quelque forme qu'ils se présentent, tous les échafauds sont partout les mêmes. Plus hideux que terribles, ils enseignent au crime comment on meurt, jamais comment on s'amende. J'ai eu toutes les peines imaginables à me frayer un passage à travers la populace anxieuse, parmi laquelle, sans doute, beaucoup de gens prenaient une première leçon. "
Echappé au pendu et à son public, je me suis mis à parcourir la ville. J'avoue que dans cette excursion encore, mon désenchantement croissait à chaque pas, sans doute parce que rien dans l'ensemble ni dans les détails ne venait justifier l'idée que je m'étais faite de Melbourne. Là où je m'attendais à rencontrer des maisons en bois, des huttes même, érigées à la hâte et éparpillées sous les arbres, j'ai trouvé des maisons en briques à un ou deux étages, solidement construites, alignées au cordeau, formant des rues d'un kilomètre de long, trèsdroites, très-larges, parfaitement macadamisées, et dans ces rues des habits noirs, des faux-cols, des robes de soie, des bottines à ta-
Ions, de tout, comme en Europe , de tout, jusqu'à des orgues de Barbarie.
La cité, bien qu'essentiellement anglaise par ses mœurs, ses habitants et ses constructions, est distribuée dans le goût américain (yankee fashion.) C'est un échiquier d'à peu près trois milles carrées de surface. Du nord au sud, six grandes voies descendent en perpendiculaire sur la rivière, et sont croisées à angle droit par six autres artères courant de l'est à l'ouest. Le site, des hauteurs duquel on domine la campagne et la mer, serait des plus heureusement choisis, si un accident de terrain vers le milieu de la côte, une échancrure assez profonde, ne plaçait, en quelque sorte, le centre de la ville au fond d'une vallée. Durant l'hiver, qui se manifeste par des pluies torrentielles, l'eau, se précipitant par trois côtés à la fois dans cet entonnoir, inonde le cœur de la place, et non-seulement interrompt la circulation, envahit les boutiques et les caves, mais encore s'attaque à la vie des gens, ainsi que le prouve l'affiche suivante, dont voici le contenu dans toute sa simplicité laconique : An other child
drouned in the streets of Melbourne, c Un autre enfant noyé dans les rues de Melbourne. »
Les maisons, d'une exiguïté désespérante, sont ornées de fenêtres à guillotine et de portes bâtardes exhaussées de deux marches en pierre, dont la propreté est entretenue par un domestique qui passe religieusement une partie du jour à les frotter d'une pierre ponce, en raison de quoi l'extérieur a fort bonne mine, aux dépens de l'intérieur, un peu négligé, tout comme à Londres. Les boutiques sont déjà suffisamment encombrées de marchandises, et le propriétaire, qui se tient gravement dans son comptoir, sifflote au nez de ses pratiques tout comme le premier dealer ou shoop keeper de Cornhill ou Fleestreet ; les brouillards de la Tamise sont remplacés avec avantage par des tourbillons de poussière chargés d'animalcules, que les vents de la côte vous soufflent au visage durant huit mois de l'année ; et absor lument comme à Londres, enfin, sont les monuments, les habitations privées, les hôtels et jusqu'aux noms de rues. Petit pastiche qui, pris sur une échelle trop restreinte, fait assez
— 63 ~ Teffet d'un ménage à vingt-cinq sols mis en regard du matériel d'une maison sérieuse. Le combustible seul fait défaut pour compléter l'illusion. On ne brûle que du bois dans le district, et le bois est loin de produire cette fumée épaisse du coal qui enveloppe d'un si imposant manteau de deuil la plus grande cité du monde. The greatest city in the world! C'est une lacune. Elle taquine bien un peu les Melbournois, mais ils s'en consolent en jurant par saint Georges, en buvant du gin et en devenant millionnaires.
« Devenir millionnaire, rien n'est plus aisé, me disait mélancoliquement et en mauvais français un maigre gentleman qui fumait sa pipe à la porte d'un débit de tabac où je venais d'allumer une cigarette ; rien n'est plus aisé, quand on est Anglais et qu'on a quelques livres sterling sur la planche. »
Or, les Melbournois fondateurs de la ville, dont la première brique fut posée en 1837, habitaient la colonie longues années avant cette époque. Les uns, des cadets de famille, des ofidciers de l'armée des Indes en demi-solde.
des employés retraités, avaient obtenu de la métropole des concessions immenses en Australie, où ils étaient venus à titre de f armer s (fermiers). — D'autres, objets d'une attention toute spéciale, avaient été expédiés franc de port et à titre de.convicts. Cadets et convicts, — ces derniers en grande majorité, — après avoir payé leur tribut à la loi ou à la solitude, se groupèrent sur le nouvel emplacement désigné par le gouvernement comme devant être la capitale du district de Victoria, acquirent des terrains à vil prix, bâtirent comme ils purent, et vécurent de même jusqu'au jour où la présence de l'or étant suffisamment constatée, ils entreprirent la moisson des gold fields (champs d'or). Tandis que la grande nouvelle prenait passage à bord d'un navire faisant voile pour l'Europe et que l'émigration s'organisait, mes citadins avaient déjà garni leurs bour$es et étaient revenus dans leurs chères petites maisons, d'où ils attendent de pied ferme les éïnigrants. Lorsqueceux-ciarrivent, beaucoupd'entre eux avec l'intention de tenter un commerce ou d'exploiter une industrie quelconque, les places
sont bien rares ; pour ainsi dire, il n'y a pas de place. En effet, tout commerce exige un local. Les Melbournois tiennent les maisons.' Acheter ou louer un terrain et faire bâtir ? les Melbournois possèdent les terrains et accaparent les ouvriers pour leur compte propre. Reste la voie publique! Le gouvernement colonial a lancé un édit proscrivant tout industriel vendant par les rues qui ne sera pas muni d'une patente que ledit gouvernement ne délivre que de trimestre en trimestre, et encore se réservant le droit, sous des prétextes futiles, d'en refuser la majeure partie, vu les cris de détresse poussés par les habitants.
Esfrce là le commerce libre? Peut-être, àcette exception près qu'il est difficile, impossible même pour tout autre que pour un élu, un des membres de la confrérie des gros capitaux. C'est le démon du monopole qui se rit du démon delà concurrence. Et, ma foi, démon pour démon, le hardi lutteur qui veut l'arène ouverte pour tous est encore préférable au vampire sournois, au grossier paour qui ferme la porte à toutes les entreprises et met à néant
toutes les combinaisons. Le premier avait fait de San-Francisco un centre de mouvement perpétuel, une véritable lanterne magique, où toutes les phases de la vie militante se déroulaient sans fin, où l'adresse, l'activité, l'imagination, les écus marchaient de pair, courant, se heurtant, se bousculant, se donnant même parfois quelque bon croc- en-jambe, mais, au demeurant, les meilleurs amis du monde, et qui, du moins, toujours souriaient et toujours roulaient ! L'autre semble avoir fait de Melbourne une ville mélancolique, sans couleur, sans imprévu, sans brio, où l'on boit toujours la même chose dans le même verre, et où l'on voit toujours les mêmes créatures maussades empocher votre argent d'un air bourru.
Les fortunes les plus phénoménales et les plus rapides sont réalisées par les Publicains (ceux qui ont l'autorisation de tenir un publichouse). En pays anglais, et principalement dans les colonies, le publîc-house est à la fois Mtel, restaurant, café^t cabaret. — L'heureux propriétaire de ces quatre établissements réunis en un seul relève de l'autorité municipale,
et a obtenu sa licence, ou la permission de vendre des spirited and fermented liquors^ en faisant accepter et exécuter le plan d'une mai-» son spéciale et en sollicitant plus de gens, en emmêlant plus d'intrigues qu'il ne le Éaudrait partout ailleurs pour atteindre à la viceroyauté d'une grande province* Mais aussi, le chiflfre de ces licences en Australie étant restreint à un très ^ petit nombre, la possession de l'une d'elles es£ une fortune sûre et se négocie aux prix les plus insensés. Aucun de ces établissements ne se recommande par ses allures aristocratiques. Il tient à la fois du comptoir de nos liquoristes et de certaines maisons borgnes de l'ex-rue Pierre Lescot. Tu imagines,' d'après cela, ce que doit être à Melbourne le public-house, unique rendez-vous de la population nomade, composée aux trois quarts de matelots déserteurs, d'anciens convicts et de mendiants Irlandais ; tous mineurs ifiirépides au reste, qui viennent manger là, en deux ou trois jours, le produit de deux ou trois mois de travml.
L'ivresseet laboxeétantenpermanmieeâans
ces lieux , lesgens de mœurs paisibles les évitent. Commetous ne peuvent pas aspirera uneaubaine semblable à celle dont je suis gratifié, et qui consiste à être traité plutôt en ami qu'en locataire en ne payant la sixième partie d'une soupente que douze francs par nuit, le plus grand nombre se voit forcé d'abandonner la ville inhospitalière, les uns pour se diriger de suite sur les mines, les autres pour se réfugier dans une plaine située entre la rivière et la baie. — Sur ce point, l'autorité municipale a permis aux émigrants sans ressources de former un campement provisoire. Chaque famille qui dispose de quelques mètres de toile a donc le droit de s'installer suivant sa guise, soit au nord, soit au sud ; pourvu néanmoins qu'elle solde à l'avance un droit de cinq schillings par semaine prélevé par le gouvernement tout patriarcal de la colonie pour l'emplacement d'une tente à Canevas-Town.
Canevas-Town , ville de toile ! cité flottante que le soleil dévore, que la pluie traverse et que le vent emporte dans ses jours de mauvaise humeur ! Tu te souviens de ce que sont
les préparatifs d'une solennité nationale aux Champs-Elysées , alors que toute une population de petits marchands se fabrique un toit fait de mouchoirs de poche avant que de sortir des boîtes les pains d'épices et les polichinelles ? On éprouve un sentiment de tristesse , n'est-il pas vrai, à se promener au milieu de ces tentes grises et nues? On passe à travers la monie carcasse d'une fête à laquelle les grelots qui doivent la faire vivre une heure ne sont point attachés. Eh bien, il en est de même ici ; seulement, les pains d'épices et les polichinelles sont absents, et l'on est toujours à la .veille d'un feu d'artifice qui ne se tirera jamais. Vous vous heurtez dans l'herbe à un singulier fouillis de gens et de choses , et vous respirez les acres parfums d'un bivouac à travers les fumées duquel des enfants insouciants se pour^ suivent en poussant des cris aigres, tandis que de longs et roides gentlemen demeurent impassibles au milieu de cette première ruine de leur songe d'or, et que les ladies, d'incorrigibles ladies, corsées jusqu'au menton, s'occupent des soins du ménage dans d'éter-
nelles robes de barége , toujours à trois volants !
De l'autre côté de la rive de la Yara-Yara est accroché, en pendant à ce tableau champêtre si étrangement et si tristement encadré de verdure et de bleu d'outre-mer, un autre tableau qui, sous nul rapport, ne le cède au précédent. Sur le quai de Melbourne (le Wharf) , depuis la porte de sortie de la douane jusqu'à la tête du pont qu'il faut traverser pour gagner Canevas-Town — un pont en pierre composé d'une seule arche , récemment construit^ dont .s'enorgueillit beaucoup la ville et qui a coûté des millions , — est installé une espèce de bazar où marchandises et marchands se renouvellent tous les jours. Là on permet aux émigrants fraîchement débarqués, peu fournis en monnaie et mis en demeure d'en faire à quelque prix que ce soit , d'exposer en v^ite leur propre butin. Dans un parcours d'un demi mille environ, vous voyagez entre une double rangée de malles et de caisses éventrées dont le contenu, plus ou moins précieux, est répandu à terre. Auprès de chaque petit lot, le
vendeur se tient debout, et sollicite du regard le flâneur qui , déjà blasé sur ce genre d'exhibition trop souvent répété et bien approvisionné de la veille ou de Favant-veille , s arrête à peine , passe en revue d'un air distrait toutes les pièces sérieuses , telles que linge, chaussures, vêtements, et, s'il choisit, n'arrête son choix, d'ordinaire, que sur un objet d'insigni-^ fiante apparence : un vieux bijou déformé, un portrait aux couleurs flétries, un médaillon^ une bagatelle, un rien. Mais à cette bagatelle, à ce rien sans importance pour le vulgaire, se rattache quelquefois^un souvenir : c'est le talisman magique à l'aide duquel l'exilé, ressaisissant quelques bribes d'autrefois, pourrait encore s'asseoir au foyer de la famille et humer les brouillards de la patrie absente. N'importe. L'acquéreur capricieux n'est sensible ni au lustre d'un habit de drap de Lincoln , ni au fini d'une paire de bottes françaises; il reste froid même à l'aspect d'un beau parapluie tout neuf. Ce qu'il veut, c'est le petit brimborion, petit brimborion mort entre ses mains et qu'il jettera dans un coin une heure après que le
possesseur le lui aura livré en échauge d'une pièce de vingt-cinq francs. — Les rigueurs de la situation seules légitiment le fait d'ingratitude qui ressort de la conclusion de semblables marchés. Mais les émigrants ne peuvent pas trop y regarder à deux fois. Les caprices des Melbournois sont autant de bonnes fortunes , car sur cette place les habits de drap de Lincoln, les bottes french-fashion^ et jusqu'aux parapluies tout neufs , ne se vendent guère à plus de cinquante pour cent au-dessous de leur valeur réelle, et il faut bien se rattraper sur quelque chose.
Après deux ou trois tours de promenade à travers ce parterre émaillé de boutons de gilets et de cols de chemises, on est sufiRsamment édifié, et les bords de la rivière n'offrant plus rien d'intéressant, on remonte en ville chei^ cher d'autres curiosités. A cet effet, vous enfilez une rue, n'importe laquelle, — elles se ressemblent toutes, et vous regardez avec attention : si un bâtiment carré — toujours carré — dépasse les autres de quelques mètres en hauteur, soyez convaincu que c'est une
église ou bien encore un public-house. Une description plus minutieuse serait superflue : ici les formes varient si peu, que pour se faire une idée bien nette et bien précise de l'ensemble architectural il suffit de diviser les constructions en deux classes : quelques grandes casernes et beaucoup de petites.
Au nombre des premières figurent le Town- Hall (hôtel de ville) , le Gouvernement-oflîce, rhôpital, la poste et la cour suprême. Mais sans contredit, la plus fantasque de toutes est encore la caserne, celle où un bataillon du 40* régiment est dit tenir ses quartiers. J'avoue que dans un examen consciencieux, quoique rapide , des deux longues baraques parallèles où sont concentrées toutes les forces régulières de Melbourne, Je n'ai pu découvrir qu'un seul uniforme. Entendons -nous, j'avais à procéder simplement comme dans le vaudeville où « l'on ne reconnaît le soldat qu'en le voyant sous l'habit militaire. » — Je n'en ai vu qu'un seul qui montait sa garde à la porte , et encore il était en pantoufles, en bonnet de nuit, et il fumait sa pipe. — Je n'insiste pas sur ces
légères négligences de costume et de tenue, qui mécontenteraient peut-être quelques-uns de nos sergents-majors. En somme, mon fantassin, revêtu d'un bel habit rouge à revers blancs et d'un pantalon à passe-poil, avait le principal insigne de son grade et de sa profession : — un fusil. Du moins, tout porte à croire que le fusil relégué dans l'angle d'un mur n'était autre que le sien.
Ce spécimen excepté, je n'ai plus rencontré l'ombre d'une moustache. Le soldat disparaît ici derrière la famille ; il a tout apporté : son mobilier, sa femme, ses enfants, ses oiseaux. . . et ses armes probablement , bien qu'on ne les voie pas. Partout des jupons et des bourrelets ; dans la cour, des ragoûts qui brûlent, des savonnages en train; aux fenêtres, du linge étendu sur des ficelles, des robes, des couches, de petites paillasses ; aux murs , des cages remplies de serins, de perroquets et de goldfinches! by God! La singulière caserne, quelle Sainte-Périne en démence! — on se croirait à l'hospice des Petits-Ménages.
Je monte la grande CoUins Street. C'est
peut-être de toutes les rues celle où règne le plus grand luxe de boutiques , qui , ainsi que je l'ai dit plus haut, rivalisent en miniature avec les magasins des cités anglaises où Ton possède si bien les ressources fantasmagoriques de la montre ; mais les étalages des gold^ brokers (marchands d'or) sont encore, de tous, ceux qui réjouissent le plus agréablement la vue. Le métal est exposé sans fard et sans coquetterie, et tel que le voilà, ce rival du soleil, dans de mauvaises sébiles en bois, ou mis en tas sur une planchette fixée derrière le vitrage, en poudre, en étincelles, en morceaux d'une once, d'une livre, de dix livres. Il ferait oublier les ennuis du voyage, les mauvaises impressions laissées par la visite à Canevas-Town , il ferait aimer les mauvaises sébiles en bois, les soupentes de Melbourne, les habitants, si une bourrade des plus violentes ne venait m'arracher à ma contemplation. C'est un de ces habitants même qui passe tout droit, comme le sanglier, et vous marcherait sur le ventre plutôt que de se déranger d'un pas.
De quelque côté que vous vous tourniez,
hélas ! il ne passe que de ceux-là. A droite, à gauche , partout ce sont les mêm es physionomies froides, les mêmes démarches roides et empesées, les mêmes longs habits noirs d'employés aux pompes funèbres . Sur la chevelure blonde du plus pur gentleman comme sur celle du maçon qui plâtre son mur , vous retrouvez le même petit chapeau de soie de mode britannique , à bords plats , haut de forme ht court de poil, qui est aussi étroitement lié au crâne que la main Test au bras, et qui fait corps avec l'individu. Maintenant, si vous demandez un sourire à ces lèvres pâles , si vous cherchez un éclair dans ces regards d'un bleu terne et glacé, ce sera comme si vous demandiez à la tête de se séparer du chapeau ou au chapeau de se séparer de la tête.
Rien , je crois , ne serre le cœur davantage que cette impression qui attend tout étranger à la porte d'un monde nouveau : la conscience de l'isolement momentané dans lequel il lui va falloir vivre. — Au départ on ne songe pas à cela. Quoi qu'on fasse et si loin qu'on aille, on caresse toujours le fol espoir de retrouver par-
tout le mirage de la patrie. On a beau, par la pensée, aidée de sages renseignements, se dessiner à travers l'espace un semblant, à peu pris du pays inconnu , il se glisse toujours au beau milieu de ces lignes vagues et confuses quelques lambeaux vivaces de ce qu'on a laissé derrière soi ; et dans ces formes que l'exilé prête si ingénument au rivage lointain , à la forêt vierge, à la ville ignorée , il ne distingue jamais bien que le petit coin du rivage qui l'a vu naître, l'arbre de la forêt qui lui a donné son ombre , le toit de la maison sous lequel il a grandi. L'expérience seule doit lui démontrer son erreur ; et c'est tout à coup, lorsqu'il se trouve enfermé dans un cercle où rien ne lui est plus familier, ni les formes , ni les allures, ni le langage, qu'il commence à sentir l'in-quiétude lui contracter l'estomac et lui envahir l'esprit. Il traverse une foule murmurante et tumultueuse, mais dont le véritable sens des tnouvements et des paroles lui échappe, et il comprend cette fois à quel point on peut être isolé au milieu de beaucoup de gens. S'il se retourne alors, brusquement, comme je le fais.
du côté de la mer, afin de chercher à l'horizon un point de repère, un signe de reconnaissance, quelque chose de déjà vu^ il s'aperçoit, ainsi que je viens de m'en apercevoir moimême, qu'il y a cinq mille lieues entre ce quelque chose et la chaussée sur laquelle je chemine en ce moment, triôte , abattu , découragé, ne sachant plus où je suis, ne sachant pas au juste où je vais.
Toutefois, en me livrant aux plus amères considérations sur les embarras de ma position actuelle, j'arrivai chez mon irlandaise. Une savoureuse odeur de rôti parfumait la maison, et je trouvai, dans la cuisine, l'hôtesse qui dressait la table tandis que mes compagnons de chambrée surveillaient la cuisson d'une immense pièce de bœuf. — J'avais absolument oublié que dans les termes de notre location nous jouissions de toutes les prérogatives qui accompagnent le billet de logement du garnisaire, c'est-à-dire : droit au feu, à l'eau et au sel. Cette mesure , généralement adoptée par les particuliers qui sous-louent aux arrivants, permet à ceux-ci d'éviter la série des dînantes
et mangeantes maisons [dining^rooms et eatingrooms)^ où les prix des consommations ne sont pas toujours en rapport avec les ressources des consommateurs.
Si vous voulez profiter des avantages que vous offre la location, et si en même temps vous avez des goûts modestes et savez au besoin faire le sacrifice de toute recherche et de toute variété dans la composition de votre carte, vous pouvez encore vivre à Melbourne à des conditions fort raisonnable^. — La viande, bœuf et mouton, coûte, en moyenne, 50 et 60 centimes la livre ; le pain, 3 fr. les quatre livres ; le thé, 3 fr. ; le sucre, 1 fr. En étant soi-même son propre cuisinier et maître-d'hôtel, chaque repas devra revenir, au grand maximum, à 2 fr. Mettons deux repas par jour, et on aura une dépense de 4 fr. pour la nourriture quotidienne d'un travailleur. — Seulement il devra borner ses exigences aux denrées ci-dessus indiquées. Hors de là, point d'économie possible. Les huîtres valent 10 fr. la douzaine, les œufs 1 fr. 25 cent, la pièce, un poulet de 20 à 25 fr., le beurre frais 5 fr.
la livre, un chou 2 fr., un verre d'eau-de-vie ou un verre de bière anglaise 1 fr. 25 cent.» la bouteille d'ale ou de porter 5 fr., et tout le reste à l'avenant.
Je prends note de ces détails et me les fais répéter dix fois afin de n'en rien perdre et d'éviter autant que possible les coq-à-l'âne si fréquents entre Anglais et Français ; tout cela, en savourant une magnifique tranche de bœuf qui couvre mon assiette. Mes camarades de soupente m'ont invité à partager leur festin. Ma foi, l'offre était si cordiale, et j'avais déjeuné le matin d'un morceau de pain si sec, tout en parcourant la ville, que j'ai accepté sans trop de cérémonie et en me reprochant un peu le mal que je pensais, quelques minutes avant, de la nation à laquelle appartiennent mes amphitryons.
Ils sont cinq , originaires de différents comtés d'Angleterre ; tous cinq ouvriers et de mines très-froidement et très-sûrement honnêtes. Arrivés depuis deux jours à peine dans la colonie, on croirait, à les entendre, qu'ils l'ont habitée deux siècles, tant ils connaissent
déjà tous les avantages qu'elle peut leur offrir. L'un est shoemaker (cordonnier) et travaillera chez un maître à raison de 20 fr. par jour. Deux autres sont /)rmter5 (imprimeurs) et recevront chacun 175 fr. par semaine. Il m'est impossible de bien comprendre ce que fera le quatrième, qui tous les soirs à six heures aura sa besogne terminée et touchera 25 fr. Quant au cinquième, bricklayer (maçon). — c'est à lui que sont réservés les meilleurs gages. Pour qui vient des vieux pays, rien n'étonne davantage, n'est plus incroyable, que le tarif courant des ouvriers dits de bâtiment. Les tailleurs de pierres et maçons gagnent de 50 et 60 fr. par jour : les serruriers et charpentiers, 25, 30 et 35 fr. ; les peintres, 25 fr. ; les manouvriers, porteurs de briques, rouleurs de brouettes, gâcheurs de plâtre 1 5 à 1 8 francs. C'est fantastique ! toutes ces professions si peu rétribuées chez nous, — les « professions à marteaux^ » comme disent les portiers avec l'accent du plus profond dédain, sont reines ici ; tout le corps académique aurait moins de succès qu'un bon couvreur, et
bien des gens échangeraient volontiers Téloquence d'un professeur en Sorbonne contre une hache — et la manière de s'en servir.
Ah! un état 1 savoir user de ses bras sans crainte de les casser ou de les abîmer ! voilà qui est vraiment utile. Ceci a été dit déjà, je le crois, par tous les vieux — les bons vieux bonshommes; — mais si je le répète, c'est que jamais je ne l'ai autant apprécié qu'aujourd'hui. Si je savais seulement faire la cuisine! plutôt que de prendre avec moi Rabelais et Montaigne, si j'avais tout bonnement apporté la Maison rustique ou la Ménagère bourgeoise^ je pourrais, à l'heure qu'il est, exécuter des ragoûts, des coulis et des sauces à l'hôtel de Black-Bull^ où l'on offre 500 fr. par semaine pour un frenchrcook ! — H y a bien aussi, un peu partout, dans les public-houses, 12 fr. par jour à gagner en épluchant des légumes ou en lavant la vaisselle, — au choix , mais, outre que je ne possède pas assez d'anglais pour prétendre à l'un de ces modestes emplois, il y a les mines qui doivent passer avant ces petits métiets borgnes, dont l'accès n'est permis
qu'aux désœuvrés ou aux nécessiteux. Je ne touche pas'cncopeaux extrémités humiliantes; j'ai de bonnes jambes et 1 50 fr. en poche^ c'est-à-dire la valeur environ de deux douzaines d'huîtres, un poulet^ une omelette et quelque chose au garçon.
J'ai remarqué, au reste, à table, que j'étais le seul à donner des marques d'émotions vives, et que l'exposé d'un état de choses à la fois si réel et pourtant d'apparences si fabuleuses n'étonnait et n'émerveillait que moi. Les nouveaux venus ainsi que les anciens, les travailleurs, les bras enfin, semblent n'accepter les bénéfices que leur fait une ville d'avenir, mais qui s'éveille seulement, que comme un pis-aller et tout en conservant dans l'esprit une arrière -pensée qui les chagrine. — La mine ! c'est là l'unique centre d'attraction, le but de toutes les espérances, la place dans le songe où le soleil se lève l On dédaigne l'or frappé au coin de l'Etat pour rêver à la conquête de l'or sans effigie. C'est la fièvre de l'or pur, de l'or vierge, de l'or qui se cache dans les entrailles de la terre ; — une fièvre froide et contenue, mais qui n'en
agit pas moins, et pousse tous ceux qui en sont possédés à abandonner brusquement les positions les plus lucratives pour courir à la recherche de l'incertain.
Il faut être enchaîné à Melbourne par une impossibilité matérielle des plus impérieuses pour ne point monter aux mines essayer sa chance (try one's luck). Si cette impossibilité résulte d'un manque d'argent, on en fait bien vite assez pour payer les frais du voyage, on quitte l'atelier et on se met en route. Ce sont ces défections continuelles qui obligent les entrepreneurs à exagérer autant le prix des salaires. Ils; parlent, dit-on, de les augmenter encore, espérant par là retenir un peu les gens. Réussiront-ils ? pas du moins auprès de mes compagnons, qui tous cinq jurent de ne point travailler en ville plus d'une semaine.
Moi , je partirai demain. ...
Eh bien ! non, je ne partirai pas demain. Je prolongerai d'une journée encore mon séjour à Melbourne, ou du moins dans ses environs. Un
Irlandais qui est venu rendre visite à mon Irlandaise, où plutôt à la sienne, je crois, m'a donné l'adresse et le nom d'un prêtre français résidant dans un petit village à huit milles de la ville. Je ne voudrais pas mejeter dans la vie des bois et des aventures sans avoir serré la main d'un compatriote. Qui sait si j'en rencontrerai jamais d'autres ?
Il n'est j[)as aussi facile que je l'aurais cru de s'égarer aux environs de la ville. Des routesassez belles, larges comme le sont nos routes départementales, rayonnent dans toutes les directions. J'avais à prendre l'une des meilleures et des plus importantes , celle qui relie Melbourne à Sidney dans un parcours de 600 milles à travers les terres, et sur la gauche de laquelle, à 8 milles seulement, je devais rencontrer Heidelberg,' petit village dont l'abbé B. . . dessert la cure.
Après avoir suivi longtemps ce ruban gris et monotone que tous les grands chemins déroulent devant les piétons, n'ayant à droite et à gauche que d'immenses plateaux sablonneux ornés d'arbres d'une seule et même espèce, courts, trapus, à tête ronde, en tous points semblables à des pommiers, — moins les pommes, je suis enfin sorti de ces faux vergers pour descendre un sentier assez tortueux tracé à travers d'autres arbres d'une venue plus majestueuse que les précédents, mais d'un rapport aussi nul , et qui ombrageaient une soixantaine de laides cabanes, dispersées de loin en loin au fond d'une vallée large et peu profonde. C'était Heidelberg. Le village étant connu, il fallait encore découvrir l'église, ce qui ne me semblait pas devoir être très-aisé, vu la parfaite similitude de formes rustiques de toutes les habitations. Pourtant, à force de recherches, j'avisai une petite cloche installée dans un arbre fourchu dont on .avait élagué le sommet : c'était le clocher. A quelques pas, une longue baraque, faite de planches peu ou point rabotées et surmontée d'une croix de bois : c'était l'église.
A ce propos, je puis révéler ici un acte mystérieux dont je fus témoin alors et que j'avais toujours tenu religieusement caché. 11 y a si longtemps de cela, les choses sont tellement changées aujourd'hui, et le trait en luimême est un témoignage si touchant de résignation et d'humilité, que si je commets une indi sécrétion mon salut n'en devra pas dépendre.
L'église était fermée et les rideaux de calicot bleu clair qui garnissaient deux petites fenêtres pratiquées aux côtés latéraux, hermétiquement tirés. J'allais diriger vers un autre point le cours de mes investigations , lorsqu'un léger bruit, parti de l'intérieur, me retint. Je prêtai l'oreille et, le bruit continuant, jem'apprêtais à frapper, quand un magnifique hiatus dans les bois disjoints de la porte sollicita si fort ma curiosité que j'y appliquai l'œil, et de cet observatoire mon regard rayonna dans l'enceinte. Au milieu de la salle, meublée à droite et à gauche de pauvres bancs de bois, un homme d'une quarantaine d'années environ, d'un embonpoint respectable, tête nue
et revêtu de la longue soutane noire des ecclésiastiques, se tenait humblement agenouillé sur le sol, non pas dans le recueillement de la prière, mais bien en train de balayer. 11 avait sans doute pris cette posture pour faire voyager son balai avec plus de facilité sous les bancs fixés en terre, et fouiller des angles et des reeoins que son obésité ne lui eût pas permis d'atteindre debout. De temps à autre il s'arrêtait essoufflé, tirait de sa poche un mouchoir blanc dont il s'essuyait le front ruisselant de sueur, ef poussait quelques gros soupirs ; puis il recommençait sa promenade sur les genoux, à travers les jambes du mobilier. A suivre tous ses gestes, on voyait clairement que la meilleure volonté du monde remplaçait chez lui la vocation absente. Ah ! que de gros soupirs il soupirait 1
Quand il eut passé consciencieusement par tous les coins, il fit disparaître dans une boîte la poussière assemblée en un petit tas, et s'en fut cacher boîte et balai derrière un rideau bleu près de l'autel, — l'autel le plus modeste qu'on pût voir entre les plus modestes des petites cha-
pelles de Fête-Dieu : une espèce de grande caisse carrée couverte d'une nappe blanche, un crucifix de buis, une image, des fleurs et deux chandeliers de cuivre garnis de leurs chandelles. Le mystérieux balayeur n'en prit pas moins grand soin encore de ces objets, et tous passèrent par ses mains les uns après les autres. 11 épousseta le crucifix et l'image, arrangea les fleurs, tira la nappe et essuya les chandeliers. Ce fut après cela seulement que, sortant une dernière fois son mouchoir de sa poche pour le porter à son front, je le vis promener autour de' lui un regard clair et rempli de dovice satisfaction, pareil à celui d'une bonne ménagère qui constate enfin que tout est propre, net et en ordre dans la maison.
Je m'écartai un peu, craignant d'être trouvé à mon poste d'observation et ne sachant pas «ncore au juste à quoi m'en tenir. Je ne fus pas longtemps sans être fixé. Au bout de quelques minutes, je recevais l'accueil le plus franc et le plus cordial de la personne que j'avais surprise dans l'exercice de fonctions si honorables, mais si singulières. C'était bien M. le
curé B..., qui, sa messe dite et ses paroissiens partis, à défaut de serviteur faisait luimême le petit ménage de sa chapelle.
J'ai passé la journée tout entière avec cet excellent abbé, catholique, apostolique et romain , et français aussi : le français le plus affable, le causeur le plus aimable, le confesseur le mieux disposé à l'indulgence que j'aie rencontré de ma vie. Il m'a renseigné, conseillé, encouragé, et, de plus ne m'a pas une seule fois parlé de l'Enfer. Aussi, en revanche, je l'ai revu bien souvent, mais jamais je ne lui ai touché un mot de la façon dont il balayait.
Nous sommes restés tout le jour au presbytère^ autre construction en bois, de goût aussi simple et aussi primitif que l'église, quoique pourtant rehaussé de trois côtés par un jardin assez verdoyant et rempli de roses qui donne à cette pauvre retraite un certain air de coquetterie champêtre. Quant à la décoration intérieure, il n'en faut point parler. Dans la plus belle des deux chambres qui, avec une cuisine composent le local entier, et dans
laquelle nous étions venus prendre place après avoir fait le tour de tous les rosiers, il y avait deux chaises seulement, un lit étroit en forme de canapé, une table, quelques livres et des murs blanchis à la chaux. C'est bien là l'aménagement cellulaire dans toute sa rigidité ; mais qu'importe le luxe, le confort, et même la tasse de thé qu'on avale, lorsque, si loin de France, on cause longuement et doucement en français!
J'eus à répondre d'abord à toutes les questions imaginables et inimaginables sur Paris que M. B... avait quitté depuis douze années. II me demanda ensuite si je ne pensais pas beaucoup de mal des Anglais et de la colonie.
— Ma foi ! lui répondis-je...
— Prenez garde, ajouta-t-il alors sans me laisser le temps de compléter ma phrase dans le sens affirmatif, prenez garde, vous allez être injuste. La fièvre de la jeunesse vous égare. Vous avez apporté ici dans vos veines un peu de ce vin de Champagne qui, chez nous, fait l'esprit si pétillant, si vif, si léger, mais qui
peuple la tète de fantaisies aussi charmantes que changeantes. Vous veniez chercher trèsloin des accidents peints aux couleurs étincelantes de l'enthousiasme, et voilà que, tout chagrin de ne rencontrer partout qu'une appar rence terne et uniforme , vous vous révoltez contre cet état de choses qui contrarie et ne justifie en rien les caprices d'une idée préconçue. Prenez garde encore d'être trop exclusif, et n'allez pas juger du progrès d'après des formules absolues, en dehors desquelles toutes manifestations sont mises à néant. Ce pays que, dans votre mauvaise humeur, vous comparez à une table de multiplication, ne produisait pas de fleurs bien belles ni bien rares alors qu'il n'était encore qu'un enfant pauvre et ignoré. Aujourd'hui qu'il a un nom, c'est un enfant trouvé, qui tous les jours reconnaîtra davantage les soins intelligents de sa famille adoptive.
Si vous voulez, ajouta-t-il, et avant que je vous communique des chiffres authentiques que j'ai été à même de recueillir sur place durant le cours de ces dernières années, nous
ferons un travail rétrospectif trèsrrapide qui nous donnera la mesure de ce que fut autrefois V Australie^ et quelles phases de transformation elle a dû subir pour atteindre, par sa population et son importance industrielle et commerciale, au rang de colonie de premier ordre.
Et M. B. . . commença une petite leçon d'histoire générale très détaillée, très-claire et très-précise de cet immense continent, si longtemps inconnu et qui occupe une superficie égale aux 4/5""®* de celle de l'Europe entière. Je crois qu'il ne sera pas sans intérêt pour toi de connaître l'ensemble de ces détails historiques, que je m'empresse de résumer ici de mon mieux et le plus brièvement possible.
Les plus profondes ténèbres enveloppent la découverte des rivages de cette cinquième partie du monde qui, par son éloignement au milieu des terres australes, eut le privilège de solliciter l'esprit des rêveurs, des utopistes et des voyageurs imaginaires. La théologie seule ne voulait accepter aucune supposition, et fou* droyait, par la bouche et la plume de saint Augustin, des conjectures vagues puisées aux
sources philosophiques. Le Vénitien Marco- Polo, qu'on peut ranger dans la catégorie des voyageurs d'intuition, semble indiquer l'Australie quand il parle, d'après les Chinois, de deux grandes îles situées au sud-est de Java. Ck)mprises sous la dénomination générale de Terra australis incognita^ ces terres furent entrevues , sans doute pour la première fois , en 1542, parles Espagnols. Mais ces premiers navigateurs, que lé cordelier Pacheco dit avoir été jetés sur les côtes par un naufrage, se gardèrent bien de signaler leur existence à l'Europe. La ligne de démarcation établie par Alexandre VI les obligeait, pour conserver des colonies que d'autres puissances maritimes auraient revendiquées, de supprimer ou d'altérer les relations nautiques et de taire leurs découvertes, dût l'orgueil national en souffrir. En 1 606, enfin, le Duyfhen^ navire hollandais, aborda sur la côte nord-ouest du continent, que reconnurent plusieurs expéditions successives, et qui prit, après le voyage scientifique d'Abel Tasman, le nom de Nouvelle -Hollande.
Toutefois, le mystère dont les Hollandais couvraient alors leurs découvertes dans un but de mercantilisme ne permit guère au nouveau continent de se bien faire connaître en Europe^ et une foule de romans géographiques dûs à l'imagination française, traitant des merveilles, des terres australes, notamment les récits des Sevarambes et des Félicius, de Jacques Fadeur, de Jacques Massé, qui sont au nombre des relations apocryphes les plus curieuses, tinrent seuls en haleine la curiosité publique.
Au milieu de tout cela, la France pouvait se charger du rôle vraiment sérieux , et si, en 1 663, elle eût pris en considération le projet traitant de rétablissement d'une mission chrétienne dans le troisième monde^ autrement appelé la terre australe^ méridionale^ antarctique et inconnue^ projet qu'appuya si fortement saint Vincent de Paul et qui fut présenté par un pauvre prêtre chanoine de l'église cathédrale de SaintrPierre de Lisieux et arrièrepetit-fils d'un sauvage que le normand Gonneville avait ramené de Madagascar , elle
assurait à jamais sa prépondérance dans Tocéan Pacifique.
Plus tard, le président de Brosses, dans un long mémoire où il suppliait le souverain de tourner ses regards vers une terre immense et vierge qui ne sollicitait que les bienfaits de la colonisation, revenait pour la seconde fois sur l'existence de ce monde nouveau où il nous eût été si facile de nous établir, que nos hésitations nous firent perdre, et que le capitaine Cook reconnut enfin, officiellement^ en mai 1770. Il explora toute la côte orientale comprise entre le 38® et le 1 0® degré latitude sud (New South Wales)^ et en prit possession au nom du roi de la Grande-Bretagne, Georges le troisième.
Maintenant que voilà l'Australie bien d^nitivement découverte , voyons sous quels auspices elle va se produire et de quelle nature seront les éléments générateurs qui devront féconder sa révélation au monde^ civilisé.
La transportation !
Ce mode de châtiment, trouvé par Chris-
tophe (Colomb, mais repoussé par le gouvernement espagnol, fut mis aux mains des juges anglais par une loi d'Elisabeth, laquelle loi n'eut son application régulière que sous le règne de Charles P*", où Ton expatriait les voleurs et les vagabonds dans la Virginie. Puis Cromwell jeta dans la Caroline et le Maryland des milliers de pauvres irlandais que sa justice puritaine ne faisait pas passer au fil de Tépée, et l'Angleterre continua à déverser le trop plein de sa société dans ses colonies d'Amérique, jusqu'au jour où Washington assura l'indépendance des Etats-Unis.
A partir de ce moment, la Grande-Bretagne avait vainement cherché autour d'elle un lieu de déportation, lorsqu'un compagnon de Cook, sir Joseph Banks, rappela la contrée lointaine découverte par le hardi navigateur, proposant la relâche à Botany-Bay, dont il exaltait les richesses naturelles, la végétation miraculeuse, l'aspect enchanteur, et qui, de plus, par sa position , se trouvait être le point de repère entre trois grands continents : l'Afrique, l'Amérique et l'Asie.
Lord Sydney, premier secrétaire d'État s'occupa immédiatement de réaliser un projet si favorable aux vues de l'Angleterre, et le Commodore Arthur Phillip reçut du gouvernement la commission suivante :
« Arthur Phillip est nommé gouverneur général de tout le territoire appelé la Nouvelle- Galles-du-Sud {New South Wales)^ s'étendant depuis le cap York, ou extrémité nord de la côte , par la latitude de 1 0<* 37' sud, jusqu'à l'extrémité sud de la même terre , par la latitude de 43® 39' sud , et de tout l'intérieur du pays à l'ouest jusqu'au 135® degré de longitude est , en comptant du méridien de Greenwich, sans en excepter ni les îles adjacentes de l'océan Pacifique entre les latitudes ci-dessus désignées , ni les villes , garnisons, citadelles, forts ou autres ouvrages militaires qui pourraient être élevés par la suite sur le territoire ou sur quelqu'une des îles enclavées dans celte possession. »
N'était-ce pas là un prélude qui pouvait faire croire à une sérieuse entrée en matière ? Mais, soit que le gouvernement comptât sur
les ressources naturelles que devait offrir la colonie, soit qu'il voulût uniquement débarrasser ses geôles encombrées, il ne fit rien pour assurer, ni même pour faciliter Tinstallation des futurs colons , et ne donna à l'expédition ni ouvriers Spéciaux, ni instruments aratoires; un chapelain fut embarqué par hasard , et le Commodore Phillip, à la tête d'une petite flottille de navires en très-piteux état, prit la mer le 13 mai 1787, n'emportant guère avec lui que ses pouvoirs illimités, 160 hommes de service et 1,040 prisonniers, dont 192 femmes , presque toutes âgées ou idiotes , et 18 enfants.
Néanmoins, Tintérêt qui s'attache à toute nouveauté est si puissant, que la joie régnait au cœur de la plupart des exilés. Ils s'en allaient aux antipodes, dans une contrée où, disait-on, la nature avait renversé ses lois, et où la température, toujours égale et douce, permettait à l'homme de vivre sans abri 1 II n'en fut pas de même à l'arrivée, quand, après huit grands mois de navigation, on débarqua à Port-Jackson, sur l'emplacement où, plus
tard , devait se déployer en éventail , Sydney, la ville blanche et rose.
Le nuage mystificateur dont on avait enveloppé le nouveau monde se dissipait enfin, et si loin que l'œil fouillât devant lui , il ne rencontrait plus que sombres horizons r d'un côté, la mer immense, sans navires et sans espoir ; de l'autre côté, une contrée bornée en apparence par de hautes montagnes et couverte de forêts impénétrables qui s'avançaient jusque sur le bord de la plage; une plage étroite, aride et sablonneuse, et partout autour de soi ime population de hideux sauvages , sinon cannibale, du moins hostile aux visages pâles.
On devait se résigner toutefois, et obéir aux exigences des nécessités premières. Sous un soleil brûlant et le fouet des gardiens , dévoré par les insectes , inquiété par les indigènes, il fallait couper, abattre, creuser et défricher, afin de se construire tant bien que mal des abris contre les fréquents orages, et demander au sol une prompte récolte en remplacement des vivres presque épuisés ou avariés et des produits naturels absolument nuls. Heureux
furent ceux des prisonniers qui se souvinrent d'avoir, en des temps meilleurs, exercé l'état, soit de charpentier, de maçon ou de laboureur; ceux-là , quelque noir que fût leur passé criminel, devenaient directeurs de travaux et obtenaient des indulgences; lés autres, les incapables — men of no use^ — étaient traités de la façon la plus brutale et la plus inhumaine.
Si maintenant on voulait suivre pas à pas l'histoire de la colonie depuis le jour où Ton jeta les premiers convicts sur ses plages jusqu'à l'année 1800 environ, on ne trouverait pas une heure qui ne fût marquée du sceau indélébile de la sauvagerie la plus farouche, xle la confusion la plus étrange.
Le gouverneur général , armé de pouvoirs sans limites, enchaîne, fouette , tue sans contrôle et selon son bon plaisir. Il ne maintient son autorité parmi les réprouvés qui l'environnent que par la terreur qu'il inspire; il poursuit tous les désordres sous quelques noms qu'ils se cachelit : la désobéissance, la paresse et la maladie même, ainsi que lé recel
et la désertion, sont classées au nombre des délits. Sur la déposition et le serment d*un unique témoin — souvent un gardien brutal ou un ennemi parjure — on châtie sans pitié, et presque toujours jusqu'à ce que mort s'en suive, et tandis que la famine étreint sans cesse de ses bras décharnés les misérables créatures que le fouet n'a pas encore atteintes, la mère-patrie, sans miséricorde ni merci pour ses enfants égarés, continue à les entasser pêlemêle au fond des navires , où les uns périssent par la faim et l'asphyxie, et les autres, fous et moribonds , empoisonnés par la dyssenterie, la petite vérole, le scorbut et la fièvre, ne touchent la terre d'expiation que pour y apporter les sinistres horreurs de nouveaux fléaux !
Les fragments d'une lettre copiée en 1 845 par M. B... lui-même, d'après l'original que l'auteur vivant , un ancien convict, avait destiné à mistress Chisholm pour ajouter aux documents curieux que cette intéressante et charitable dame sut recueillir touchant l'état précaire de New South Wales, seront plus
éloquents en quelques phrases que toutes les compilations historiques.
« Rivière de Macdonald, comté de Huiiter, 5 octobre 1845.
« J'arrivai dans la colonie en 1 789 ; c'était le temps du gouverneur Phillip, et j'avais quatorze ans d'âge. Je me souviens que moi et dix-huit autres nous couchâmes durant dixsept semaines, chacun notre tour, quatre par quatre, dans le creux d'un arbre. Nous n'avions pour tout ustensile de cuisine qu'un vieux pot garni d'un fond en bois 1 Nous l'enfoncions en terre et chauffions seulement autour.
» Je fus sept années en fatigue (bond). On était grandement opprimé alors, et les lois étaient bien dures. — Souvent j'ai brouté de l'herbe comme les bestiaux et fait de la soupe avec des os de chiens sauvages (native dog). Qu'est-ce que je n'aurais pas mangé 1 Le plus ordinairement, nous ne recevions que cinq
onces de farine par jour, lesquelles cinq onces n'en pesaient pas quatre. Le mot d'ordre était € Bah ! qu'ils meurent , ça fera autant de ra- 1 tions en plus dans le magasin, i — En six mois, j'en vis mourir treize cents; en cinq autres mois , huit cents ! — Ah ! comme on mourait! {How they used to die!)
» Tous, nous étions horriblement faibles et maigres par besoin de nourriture. — J'ai connu un malheureux si exténué, qu'on le porta dans la fosse, et que, ranimé heureusement par la secousse, il s'écria : « Ne m'en- » terrez pas , je ne suis pas mort ! pour » l'amour de Dieu , ne m'enterrez pas ! » A quoi le surveillant répondit : « Que vos yeux » soient damnés , misérable ! {Damn'd your » eyes, you loretch!) Vous mourrez cette nuit, » et nous aurons la peine de vous rapporter. » Quoi qu'il en soit, l'homme s'en sauva. Son nom est James Glasshouse , et il vit encore à Richmond.
» La fosse était un grand trou où , une fois par jour, des gens de service venaient jeter les morts sans autre cérémonie. La nuit, c'était le
tour des chiens sauvages qui arrivaient au trou hurler et se battre sur les cadavres , puis les dévoraient....
» Le gouverneur ordonnait quelquefois cinq, six et huit cents coups de fouet. La distribution avait lieu le malsin et le soir. Le patient recevait d'abord vingt-cinq ou cinquante coups et était envoyé au travail ; le soir, au retour, il avait le même nombre de coups à revenir jusqu'à l'exécution complète de la sentence ou la mort du sentencié. — Un des surveillants, le plus vil coquin entre tous, se délectait dans la vue des tourments. On le rencontrait se promenant de long en large, souriant et se frottant les mains quand le sang coulait , et il ne marchait jamais sans avoir le ftogger (celui qui administre les coups de fouet) derrière les talons. Son plaisir favori, lorsqu'il désignait un certain nombre de prisonniers pour porter un arbre, était , une fois l'arbre chargé sur les épaules, d'ordonner à une portion des hommes de quitter cette besogne pour s'occuper d'une autre.
» Ceux qui restaient, trop faibles pour ré-
sister, ployaient et tombaient sous le poids de Tarbre, qui en écrasait toujours deux ou trois. « Emportez-les et jetez-les en terre, i disait ce surveillant, et il n'était pas davantage question de l'accident. — Quand il mourut, celui-là, d'une mort horrible et misérable, il resta couché sur l'herbe, et les vers le dévorèrent avant qu'on ait pu, soit par la menace , soit par le fouet, obliger un seul homme à lui donner la sépulture.
» On rencontrait des gens pendus çà et là aux branches pour vol de biscuits, de légumes ou autres petits larcins. Aussi bien, n'importe qui eût commis un meurtre pour un mois de provisions. Moi, pour ma part, j'en aurais commis trois s'ils avaient dû m'assurer une semaine de vivres extra. On avait si faim ! — Je fus enchaîné deux mois sur le dos pour avoir été surpris en dehors des limites du camp ramassant des herbes sauvages.
» On punissait aussi les femmes en les ac-couplant deux à deux par une chaîne rivée à un collier de fer qu'on leur mettait au cou. On avait encore l'habitude de leur attacher une
corde autour de la ceinture, et, du haut du pont d'un navire, on les plongeait dans Teau à plusieurs reprises (le supplice de cale mouillée). Je vis appliquer cette correction à une femme enceinte, qui en mourut au troisième pion-, geon.
» Les pauvres femmes ! elles n'étaient guère plus heureuses que nous. Leur nombre si restreint par rapport au nôtre (dans la proportion de un à seize) en faisait un but de convoitise pour tous. On se tuait pour elles, ou on les tuait. Si un gentleman voulait avoir la femme d'un pauvre homme, il expédiait ce dernier dans l'île de Norfolk. Combien le docteur *** en a-t-il pris de cette sorte ! — C'était un grand tyran que ce docteur qui n'épargna jamais aucun homme dans sa colère, ni aucune femme dans sa lubricité.
» Après sept années de cette existence misérable, j'ai enfin conquis ma liberté. J'ai travaillé comme j'ai pu pour vivre; puis j'ai commencé à mettre quelque peu d'argent de côté. Aucun homme au monde n'a fatigué autant que moi. J'ai aujourd'hui 25,000 francs
— uo — comptants en banque. J'avais six fermes, que j'ai partagées entre mes deux fils. J'ai encore 235 acres de terre et quelques belles têtes de bétail. Jamais nous ne sommes sans une caisse de thé à la maison. Nous en consommons deux j)ar année, et pour une, j'ai quelquefois, dans cette colonie, payé jusqu'à 1,000 francs. Le thé est d'un si grand confort ! »
Cette lettre, dictée par un esprit brutal, mais sincère, qui énonce simplement des faits et ne les commente pas , résume l'histoire tout entière de la première période de la colonie, pendant laquelle maîtres et geôliers, aveuglés par un farouche désespoir, se vengeaient cruellement sur les convicts des misères et des déceptions réservées indistinctement à tous ceux qui débarquaient dans cette sombre prison, perdue au milieu des mers.
Et pourtant, au sein .de ce chaos, bien que le sang coule et que le désordre règne, on peut constater chez la masse des condamnés des tentatives vagues , des aspirations sourdes qui trahissent le regret des fautes, passées et le re-
tour à des sentiments meilleurs. Chez beaucoup d'entre eux , le travail a tué l'instinct du mal : l'égalité dans la souffrance et la misère a étouffé l'envie ; l'isolement a supprimé les séductions dangereuses. Bannis à jamais de l'ancien monde, ils l'ont oublié, et, livrés à leurs propres ressources, ils ne songent plus qu'à s'ériger en société nouvelle et à racheter par le travail leurs droits à la vie et à l'indépendance sur la terre d'exil et d'expiation.
Mais pour aider au développement de ces tendances il fallait, avant tout, que le gouvernement modifiât ses allures ; qu'il offrît des espérances d'avancement et de libération ; que la mort, enfin, ne fût plus la punition de la plus légère faute et la loi le caprice d'un porteclefs.
Le colonel Macquarie, envoyé d'Angleterre, et muni des pouvoirs illimités du gouverneur de New South Wales, fut le premier qui comprit la nécessité d'introduire des réformes dans l'administration pénitentiaire de la colonie , et quelle œuvre d'humanité et d'avenir était ré-
servée à Texercice d'un système politique basé sur la bienveillance et Témulation !
C'est de 1 809 , époque de l'installation du colonel Macquarie, que date, pour l'Australie, laurore d'une ère toute nouvelle dont la marche ascensionnelle et prospère ne s'est jamais ralentie et a surpassé toutes les espé-, rances. L'impulsion donnée par le nouveau gouverneur est immense. Il déploie une infatigable activité d'esprit et d'action. Il organise des enquêtes sur les prisonniers, émancipant les plus sages et les plus industrieux , et promettant d'étendre sa clémence à tous ceux qui voudraient le suivre dans la voie du travail et du progrès . Il parcourt la colonie dans toute son étendue, désigne la place de nouvelles villes, ordonne l'examen des terres propres à la culture, et non-seulement en concède la propriété, divisée par allotements, à tous les convicts affranchis qui témoignent du désir sérieux de s'établir, mais encore met à la disposition de toutes ses entreprises les quelques ressources que le gouvernement pouvait fournir , tant en semailles et outils aratoires qu'en têtes de bétail .
On a beaucoup reproché au colonel Macquarie d'avoir fait la part trop large aux convicts. Il fut le seul à pressentir que , dans un temps donné , la colonie cesserait d^être un lieu de déportation, et que la marche à suivre pour atteindre plus vite ce but était d'indiquer aux êtres flétris et déchus qui la peuplaient alors l'acheminement à la fortune et à la respectability^ en passant par les voies les plus directes , — celles de la morale et de la légalité. L'opinion de tous ses prédécesseurs avait été que les convicts n'étaient envoyés en exil que pour devenir les esclaves des émigrants libres. Macquarie, considérant que le nombre de ces derniers était trop restreint, et que leur indolence vis-à-vis des obstacles à vaincre entraverait l'exécution de ses projets de développement de la colonisation , se tourna brusquement du côté où se trouvait la force et l'énergie, et, en dépit des réclamations des quelques propriétaires libres et de son entourage, il se posa en protecteur avoué et dévoué de ceux qui maintenant, selon leurs œuvres, allaient avoir avec lui tout à gagner ou tout à perdre.
Sous l'influence d'une telle politique , les grands crimes et les châtiments n'apparaissent plus que de loin en loin et à l'état de faits isolés. Maintenant que l'espérance a chassé le désespoir et qu'un air plus doux circule à travers les barreaux de la geôle, on voit se dessiner des routes, s'élever des églises et des monuments publics ; les villes se groupent, les terrains se défrichent, et bientôt le district sera trop étroit pour contenir, d'une part, tous les convicts que la métropole dirige sur cette terre où le régime d'expiation se révèle si clément et efficace , et, d'autre part , les émigrants libres , qui , tranquillisés par des rapports officiels témoignant du calme et de. la prospérité de la colonie , arrivent en foule tenter les chances de grands établissements. Ce fut alors que Macquarie entreprit une excursion dans l'intérieur, fit ouvrir un passage à travers la chaîne des Montagnes Bleues qui borne étroitement, à l'ouest, le district de New South Wales, et découvrit, de l'autre côté de cette barrière, les immenses plaines de Bathurst, 500,000 acres de terre dont l'ex-
ploitation est encore aujourd'hui la plus riche et la plus féconde de toute T Australie.
Il serait trop long maintenant de suivre dans sa marche rapide le progrès de la colonie australienne^ 11 suffit d'avoir précisé l'époque où une administration intelligente et sage sut convertir toute une population de sujets félons et criminels au respect des institutions sociales en leur ménageant dans l'avenir une place honorable au sein d'une large communauté d'hommes libres.
« Aujourd'hui , dit un statisticien émérite, les anciens convicts — les émancipés — forment la classe la plus active et la plus riche de la colonie. La plupart des établissements industriels sont dans leurs mains et les terres les plus fécondes leur appartiennent. Ce sont en général des êtres intelligents dont les dispositions naturelles ont été mal dirigées ou que des passions ardentes ont entraînés à de grandes fautes. Une exacte appréciation leur a fait reconnaître plus de chances favorables dans les voies honnêtes que dans leurs premières habitudes, et leur retour aux principes
(l'honneur a presque toujours été sincère. Les rapports même avec eux sont souvent plus sûrs quavec les émigrants libres; peut-être sont-ils plus honnêtes en raison inverse de leur ancienne condition. Suspectés, ils ne veulent pas laisser la plus légère prise à la malveillance dont les effets justifiés les jetteraient plus bas que d'où ils sont sortis. »
En 1840, TAngleterre cessa d'envoyer ses criminels à Port-Jackson et les dirigea tous sur Van Diemen's Land (1 ) , situé au sud-est de l'Australie et séparé d'elle par le détroit de Bass. Jusqu'en 1851, avant la découverte de gisements d'or, l'importance de la Nouvelle- Galles du Sud provint à la fois, et de l'éducation des troupeaux qui avait acquis un développement assez vaste pour approvisionner de laines de la qualité la plus estimée tous les marchés de la métropole , — développement basé, dans le principe, sur une soixantaine de têtes empruntées aux races saxonnes et espa-
(I) Depuis -1805 on déversait déjà le trop plein des convicts dans cette Ile.
gnôles; et de la vente publique 'des terres cultivables à raison de 5, 10 et 15 schillings par acre , — ventes qui depuis 1 829 remplaçaient les concessions gratuites , et, enfin, du commerce des suifs. La population s'élevait à 205,000 âmes et le produit de l'exportation annuelle excédait le chiffre de 7 millions de livres sterlings (175 millions de francs).
Des résultats aussi brillants , obtenus dans une période relativement aussi brève et avec des conditions de début aussi difficiles témoignent suffisamment de la valeur colonisatrice de la race anglaise. L'histoire de la colonie de Victoria , à ce point de vue, est peut-être plus extraordinaire encore que celle de New South Wales ; Seulement elle est moins incidentée, en ce que Victoria ne fut jamais désigné comme .lieu de transportation. Mais ce fait n'exclut pas le moins du monde la présence d'anciens convicts sur son territoire.
Vers 1834, un petit groupe composé de colons libres et de convicts émancipés possesseurs de quelques troupeaux quitta Van Diemen, traversa le détroit de Bass et vint
s'établir dans les parages inconnus jusqu'alors et qui avoisinaient les bords de la Yara-Yâra. Plus tard le succès de cette première expédition encouragea de nouvelles tentatives et Témigration s'organisa. En 1837, la fondation du petit village de Melbourne nécessita l'envoi d'un magistrat, de quelques policemen et d'un député-gouverneur sous le nom très-modeste de superintendant. Ces éléments primitifs d'une administration officielle , l'activité de la population, les avantages particuliers du climat et du sol ont suffi pour faire de Victoria, dans le cours de dix-huit années, une des plus riches dépendances de la couronne britannique. En 1 852, cette province comptait près de 200,000 habitants , 7 à 8 millions de têtes de bétail, de nombreux bourgs et bourgades, une vaste et élégante cité , un port dans lequel souvent 300 navires étaient ancrés , et un marché rivalisant avec les plus importants du monde par son mouvement commercial.
Il est vrai que la découverte de l'or dans le district de Victoria , tout en donnant un plus grand essor au commerce, est venue jeter une
perturbation funeste dans les entreprises agricoles et l'éducation des troupeaux. Les fermes et les travaux des champs sont quasi abandonnés aujourd'hui ; la disproportion entre la valeur des produits de la terre et le prix de la main-d'œuvre désespère les cultivateurs. Mais qu'importent ces petites inquiétudes de localités, si l'Europe favorise sur une large échelle l'émigration de ses classes pauvres? Les gisements aurifères ne sont que le prétexte heureux de l'avenir australien. La fièvre de l'or n'aura qu'un temps ; les mines s'épuiseront, tandis que la terre est vaste et fertile, et que l'industrieuse activité de l'homme est éternelle.
De quel côté me dirigerai -je? A tous les coins de rue les murailles sont couvertes d'affiches engageant les arrivants à se transporter sur les diggins ; aux portes des gênerai merchants les hommes de peine chargent pour les mines des provisions de toutes sortes sur de lourdes charrettes attelées de six, huit et quelquefois dix bœufs; les unes partent, les autres arrivent ; c'est un var-et- vient continuel entre Melbourne et le nord du district, où sont enfouis tous les trésors du nouvel Eldorado.
Victoria compte quatre grands milieux aurifères: Ballarat, le MONT Alexander, Bendigo et les OvENS. Vers septembre 1851, les premiers gisements furent rencontrés à Ballarat; le mois suivant, dix mille travailleurs s'acharnaient sur ce point , et les résultats quotidiens étaient évalués au chiffre de 10,000 liv. st. (250,000 fr.) réparties très-inégalement et selon le plus ou moins de chance des mineurs. En septembre de la même année, des richesses plus abondantes encore attiraient tout le personnel de Ballarat autour du mont Alexander et dans les plaines de Bendigo. En mai 1852, le recensement approximatif de la population de ces deux diggings donnait le chiffre de 35 à 40,000 âmes. Aujourd'hui , on entreprend l'exploitation du quatrième gisement : les Ovens. Mais cette dernière place semble ne point offrir des garanties aussi certaines que les trois précédentes ; elle se rapproche beaucoup de Sidney, où les premières mines furent découvertes et abandonnées pour cause de stérilité. D'autre part, le bruit court que le Mont et Bendigo, qui ont été richissimes, sont presque
travaillés à l'heure qu'il est. Reste donc Bal* larat, le plus ancien de tous les diggings, et pourtant le moins exploité encore, celui dont on reparle dans les meilleurs termes, et pour lecpiel je pars.
Il y a deux moyens de pe rendre aux mines ; en charrette ou à pied. Le premier nécessite des déboursés sérieux et n'est employé que par des gens embarrassés d'une installation complète d'outils et de vivres. Le second n'exige qu'un sac de troupier garni militairement, quelques livres sterling en poche et de bonnes jambes. C'est à ces dernières conditions que je m'embarque, d'abord sur un steamer qui con* duit à Geelong, petit port et petite ville situés à la gauche de la baie de Port-Phillip, et d'où je ne devrai plus compter que soixante milles de marche jusqu'à Ballarat.
Il est malheureux pour Geelong que son port , barré en partie , ne permette pas l'accès aux navires de gros tonnage. Cet accident paralyse l'importance commerciale de la ville, qui est d'un aspect plus agréable et dans une situation plus pittoresque qitô Melbourne.
— «4 — Bâtie sur une pente douce, dans les sables, ses premières maisons se baignent dans la mer ; et tandis que toutes, échelonnées, regardent les unes par-dessus les autres se croiser les voiles à l'horizon de l'océan indien , derrière elles, au revers des coteaux qui les limitent, fleurit la vigne; — la vigne, tout comme en France ! C'est à un petit noyau composé de Suisses du canton de Neufchâtel, venus en Australie il y a douze ou quinze ans, qu'on doit ces luxuriantes splendeurs végétales. Ils ont implanté et cultivent les magnifiques ceps du Cap. Maintenant, le soleil ne demanderait pas mieux que de féconder ici le £ameux vin de Constance , tout aussi bien qu'à Cap-Town, si on laissait faire le soleil. Mais la population, peu friande de vins , hormis ceux d'Espagne, a imaginé de confectionner avec les produits du cru , à l'aide d'une addition de sucre et d'alcool, des Porto et des Xérès. C'est d'un goût médiocre, mais les Suisses, au point de vue de leur intérêt, n'avaient pas à protester contre ces profanations. Bien au contraire; tout en y prêtant un peu la main
et en faisant pousser des légumes jusqu'alors inconnus dans la colonie, ils ont gagné des fortunes considérables. L'un d'eux, dit-on, est riche de 75,000 liv. st. (1 ,875,000 fr.).
. On traverse une vingtaine de carrés verdoyants , une vision qui dure le temps de gravir au milieu des pampres une côte d'un demi-kilomètre, et de l'autre bord toute trace de culture s'évanouit. Qn entre pour soixante milles, que dis-je 1 pour toujours , dans des bois , bois sans taillis, presque uniquement peuplés de grands arbres aux feuilles grises et longues, dans le genre de celles du bouleau, attachées à un branchage noheux qui s'élance en jets épileptiques d'une souche robuste en apparence , mais généralement pourrie au cœur. Une maladie implacable ronge ces pousses gigantesques, et par une brise du printemps elles s'ébranchent comme nos chênes s'effeuillent en automne. A quelques places de petits pins bien secs et bien noirs secouent leurs maigres panaches au-dessus d'un terrain stérile qui ne produit ni une fleur ni un fruit, et n'est couvert que de bois mort
ou d'une herbe grossière comme chiendent sur laquelle on ne peut même pas s'asseoir. Aussi, ne vous attendez pas à voir bondir le cerf au détour du chemin, à débusquer le lièvre de sa remise , à lever sous vos pieds la perdrix ou le faisan, tous ces gibiers gourmets ne sauraient s'accommoder du pauvre ordinaire qu'offre le sol australien. Au milieu de ces vastes solitudes vous ne rencontrez que le kangaroo, dont les côtelettes d'un goût plus que médiocre témoignent assez de la sobriété de la bête. Le kangaroo-rat, petit kangaroo de la grosseur du lapin, l'opossum, moitié kangaroo, moitié chat sauvage, et l'écureuil volant se partagent les troncs d'arbres où ils gîtent le jour et d'où ils sortent la nuit pour faire retentir les échos de leurs cris plaintifs. Ces animaux de mœurs inoffensives et de chair exécrable semblent appartenir à une même famille • tous portent la poche sous le ventre, sac de voyage donné sans doute par la Providence pour qu'à la première occasion eux et leur lignée soient prêts à abandonner une contrée ingrate.
Il faut donc à peu près renoncer aux émotions de la chasse, à moins cependant qu'on ne veuille se composer une brochette de perroquets. L'Australie recèle la collection la plus riche et la plus variée de ces oiseaux; depuis le large cacatoès noir, qui promène son vol Bombre dans les plus hautes régions où plane l'aigle, jusqu'au petit perroquet gris et rose, le plus rare de tous, le dahlia bleu des volatiles ; élégant, fin, mignon, gros comme une cent-feuilles et rose comme elle , — un amour de perroquet enfin. Mais , outre que ce gibier est maigre et coriace, il y aurait péché à le détruire, son plumage étant toute la gaîté et toute l'animation du paysage. Il se tient en compagnies immenses, et d'ordinaire dans les parties les moins couvertes du bois. Par une heure de soleil, ces centres de réunions atteignent les proportions les plus fantastiques pour l'œil d'un Europé^n. Les cacatoës blancs au casque jaune ou rouge, les petites perruches vertes, les perroquets aux mille couleurs battent des ailes, font la roue autour des branches, se poursuivent dans l'herbe, s'agi-
tent , se mèlenJt et s'accouplent dans des étreintes de colombes. On croirait voir la nature à travers un kaléidoscope; les arbres sont multicolores et le terrain n'est plus qu'un tapis animé, où les rubis, les turquoises, les émeraudes et les opales s'entrelacent en capricieuses et folles arabesques. Seulement, pour jouir sans réserve de ce spectacle magique, il est prudent de se boucher les oreilles. La façon dont cette gent emplumée s'interpelle entre elle et se pose dans la langue du pays la question traditionnelle : « As-tu déjeuné, Jacquot? » est quelque chose d'indescriptible; question, au reste, qui dans leurs becs ne doit être qu'un amer et assourdissant sarcasme dirigé contre les subsistances.
Mais je suis sur une route où l'on ne rencontre nullement le paysage que je viens de décrire. Les perroquets, de naturel très-sauvage, désertent les lieux fréquentés, et ce n'est guère qu'en s'enfonçant dans l'intérieur des terres qu'on peut les surprendre et être témoin de leurs ébats. C'est à peine si durant le cours d'une longue journée de marche j'en
ai pu voir quelques-uns juchés au sommet des arbres les plus élevés , et qui s'enfuyaient à tire d'aile au moindre bruit. J'avoue avoir été surpris au premier, et même au second qui s'envola à mon approche. La profonde habitude que nous avons dans les grands centres — les centres éclairés — de considérer cet oiseau, tranquillement perché sur son bâton, comme étant de tous le plus insipide, — mais aussi le plus sociable, me poussait à lui tendre le doigt, dans l'espoir qu'il descendrait de sa branche pour obéir à mon appel amical. A entendre son cri farouche, à voir rayonner en couleurs étincelantes l'éclair de son vol, il m'a bien fallu, de bonne ou mauvaise grâce, sacrifier sur l'autel de la nature l'opinion naïve que j'avais apportée touchant le caractère débonnaire du descendant de ce Vert-Vert aimable, de l'ami chéri des nonnes, chanté par Gresset. Aussi bien, il ressort de ce fait de sauvagerie sous bois et de familiarité au boudoir tout un haut enseignement. A en juger uniquement d'après le perroquet et les transformations qu'il peut subir, n'opposera-t-on
pas, un démenti fonnel aux théories de ceux qui douteraient encore des bienfaits de la civilisation?
Quant à la route, si Ton peut nommer ainsi vingt tracés capricieux cpii serpentent à travers les arbres, je l'ai parcourue vite et tristement, à l'exemple de ceux qui vont aux mines, et reviennent. La marche forcée, avec un lourd fardeau sur les épaules, aigrit sensiblement l'humeur et rend peu expansif. On boude, on murmure, on ne cause pas. Ceux qu'on trouve à pied passent près de vous en grognant un good moming mélancolique , vous demandent un renseignement sur la route à suivre, ou vous en donnent un, et s'éloignent. Les autres — ceux qui jouissent de l'avantage de posséder un char, ah ! c'est bien différent! — ceux là poussent à la roue quatre heures sur cinq, jurent, frappent, s'épuisent souvent en efforts inutiles, et, en somme, avancent bien moins vite que les piétons. Ils doivent à chaque pas éviter des ornières ou en sortir, déplacer des arbres tombés en travers du chemin, quelquefois même décharger complètement le véhi-
cule, qui, à cette condition seule, peut franchir des cours d'eau profonds dans lesquels l'essieu disparaît tout entier. Cette contrée est l'enfer des voitures et des voituriers , et des débris de chars, des cadavres de bœufs épars çà et là donnent la mesure des obstacles inouïs qu'elle oppose au passage des charrois.
Après une journée d'un travail semblable il n'y aurait aucune fatuité à se croire en droit de donner des conseils à Sisyphe dans l'art de rouler un rocher ; mais les pauvres voyageurs doivent encore chercher sur les bords de la route un endroit propice au pâturage de leur non moins pauvre attelage. Une fois l'emplacement trouvé, bêtes et gens se détèlent, soupent et se couchent à la belle étoile, sous la feuillée ou sous le char, jusqu'à ce que le lever du soleil leur annonce que l'heure de la continuation du tourment a sonné. Ce drame-supplice, renouvelé de l'antique et considérablement augmenté, est sans limites bien précises et peut avoir six journées aussi bien que dix, quinze, — un mois même. On sait quand on part, jamais quand on arrivera.
Ceux qui voyagent pédestrement, c'est-à-dire sans roue à rouler devant eux, ont la ressource de s'arrêter et de se restaurer à des prix fous dans des public - houses ou des co/fee-tents ^ — espèces de débits borgnes établis sur la route de vingt milles en vingt milles.
Dans Taprès- dîner du troisième jour, comme je continuais à faire ce que j'avais fait la veille et l'avaiit- veille, monter et* descendre un chemin coupant à travers une chaîne de collines échelonnées du nord au sud, ua Anglais me prévint que j'étais enfin sur les terrains aurifères. J'avoue que, sans cet avis officieux, mon peu de connaissance en matière géologique ne m'eût pas permis de soupçonner que j'avais peut-être une fortune sous les pieds. Une multitude de menues parcelles de quartz , mêlées au gravier de la surface, révèle, dit-on, la présence de l'or dans le voisinage. Sans doute la place que je traverse n'a pas été jugée assez riche pour devoir être travaillée; mais cent pas plus loin, la terre a été fouillée en quelques endroits ; plus loin encore, les trous deviennent plus rapprochés.
et à dix minutes environ dé ces premières traces de recherches, au sommet d'un plateau à l'extrémité duquel vient aboutir le chemin, l'horizon s'élargit et l'on domine « The Ballarat-Gold-Fields. •
Le soleil est sur son déclin. A mes pieds, j'entrevois à peine les tentes des diggers dispersées à travers la campagne. Des travailleurs, la pelle et la pioche sur l'épaule, rayonnent silencieusement dans toutes les direction^. Des feux s'allument sur différents points, et mon cœur se serre à la pensée que me voilà encore une fois seul, prêt à entrer dans un cercle nouveau. Les aboiements des chiens me préviennent qu'il serait imprudent de m'y aventurer à cette heure, et, roulé dans ma couverture, étendu au pied d'un arbre, je remets au lendemain mes débuts sur cette scène.
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ment. Ce terrassement s'étend dans une longueur de deux ou trois milles, au revers d'un coteau ou au creux d'un ravin, et partout où le travail a passé, le sol troué comme une écumoire semble avoir été bouleversé par des formicaléos cyclopéens. Quant à cette fièvre de l'or, mal épidémique qui contracte les sourcils, hérisse les cheveux, creuse les joues, ensanglante le regard, corrode les fibres du cœur, cette réelle fièvre jaune enfin, qui s'empare de tous les mineurs et les pousse à s'entre - dévorer entre eux comme de farouches anthropophages, ce n'est heureusement qu'une pure invention mélodramatique à renvoyer au Boulevard du Crime. En fait de maladie, on ne connaît que quelques cas de fièvre typhoïde et des ophtalmies, voilà tout. Il est vrai que l'on se porte avec grande ardeur vers les lieux que l'opinion publique désigne comme devant receler de riches filons; que généralement les gens , à quelque classe qu'ils appartiennent, négligent leur spécialité' pour se livrer à la recherche du précieux métal, mais, sauf des exceptions très-rares, cette
fougue, cette passion n'entraîne pas au-delà des bornes que l'honnêteté et les lois prescrivent. Les Cartouches et les Mandrins sont moins communs dans les diggings, que ne le sont chez nous ces voleurs nocturnes et ces rôdeurs de barrières, dont la Gazette des Tribunaux signale quotidiennement les méfaits. On voit les campements ouverts à tous vents et à tous venants, sans que pour cela le vol et l'assassinat justifient en rien les terreurs qui frappent beaucoup d'imaginations, principalement celles des nouveaux venus. En somme, je regrette fort d'avoir refusé à Melbourne 160 fr. pour une paire de pistolets de pacotille payée par moi 18 fr. chez un ferrailleur du quai de la Mégisserie ; — gardiens d'une fidélité contestable, desquels je ne me serais pas séparé pour le double de l'offre qui m'avait été faite, et dont je ne reconnais que trop l'inutilité complète, en ce qu'il me sera impossible de retrouver ici les avantages xl'une vente que j'ai laissée échapper. Tout le monde est armé jusqu'aux dents, et si réellement on court des dangers, ce n'est pas de la
part des bushrangers. Chaque soir les diggérs tirent à eux seuls plus de ^coups de fusil et de pistolet qu'il n'en a été tiré en juillet 1830. C'est un charivari infernal, une véritable insurrection où, en protestant contre les insurgés , il est prudent de se garer surtout de la garde nationale. On a des chances énormes pour être tué par son voisin.
Dès le lendemain de mon arrivée à Ballarat, j'ai rencontré deux compagnons de bord qui cherchaient, ainsi que moi, à s'installer. Moins embarrassés pourtant que je ne l'étais, ils avaient déjà renoué connaissance avec des days^ anciens diggers heureux, établis store keepers chez lesquels ils me conduisirent. Chemin faisant, tous deux m'offrent de confondre nos bourses, c'est-à-dire de partager en tiers les frais communs d'achats de tente et d'outils, et de courir ensemble la fortune des mines. J'accepte avec enthousiasme la proposition, et nous voilà tous trois associés.
Cet acte de société, dont la teneur laconique ne s'étend jamais au-delà de ces quelques mots : « Voulez-vous travailler avec moi ou
avec nous? — Oui, — very well ; — le tout passé verbalement sur les chemins, sans témoins ni signatures, peut sembler un peu léger, dans la forme surtout;, quand on considère l'importance des intérêts qu'il devra garantir. En tout autre lieu, on ne se contenterait pas d'un titre qui fermerait aussi hermétiquement au titulaire les portes du tribunal de conunerce. Mais, d'abord, il n'y a pas de tribunal de commerce sur les mines. Quelles pourraient être les bases sur lesquelles il s'appuierait? de quelle autorité seraient des conventions écrites, enregistrées, timbrées, au cas de contestations entre les parties ? Aujourd'hui, deux mineurs piochent ensemble. Le soir, l'or est partagé. Le lendemain il plaît à l'un d'eux de se retirer. Il est libre. Bon voyage, dit l'autre, et il fait signe au premier venu qui passe de prendre la place du déserteur. Ce n'est ni plus long ni plus difficile quo' cela.
Reste la question de sécurité entre les travailleurs, vis-à-vis les uns des autres, dans l'exploitation d'un riche filon. Mais, dans ce
— uo — cas encore, lorsqu'il ont satisfait à la « gouvernemental régulation of the gold fields, » c'està-dire pris la licensej sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, et qui se résume dans une redevance mensuelle que le gouvernement anglais prélève sur tout mineur, ne sont-ils pas égaux aux mêmes titres, et peuvent-ils garantir la droiture de leurs intentions, l'honnêteté qu'ils apporteront dans les recherches communes, autrement que par des hypothèques purement morales ?
Si le gouvernement s'était approprié le droit d'exploitation des trésors australiens, ou si, d'après un système funeste, il l'avait affermé à de gros entrepreneurs, il eût été possible, ainsi que dans les vastes entreprises industrielles, de discipliner le travail, de lui imprimer une marche réguhère et de lui faire subir un contrôle, mais ici, bien au contraire, dans un esprit à la fois d'intérêt et de libéralisme, le gouvernement n'a pas voulu mettre la main à l'outil, sans pour cela permettre davantage à l'intermédiaire, ce parasite dangereux qui rogne toutes les portions, de se
glisser entre lui et le travailleur. Il traite directement avec chacun, et la loi favorise Tindividualisme en ne concédant aux mineurs , si nombreux qu'ils soient en association, qu'un maximum de terrain qui représente la part de quatre. Par ce moyen, elle limite l'organisation des grandes sociétés qui pourraient, ainsi qu'en Californie, s'approprier la possession de toute une région aurifère, et laisse la place accessible à tous.
On se réunit donc, aux termes que j'ai signalés plus haut, en petites compagnies intimes de deux, trois ou quatre hommes, selon que le travail réclame plus ou moins de bras. Quand on s'ennuie d'être ensemble, on se sépare en se souhaitant good-bye ; on est rarement animé de mauvaise haine les uns contre les autres ; on se retrouve quelquefois, on se reprend, on se requitte et cela sans jamais avoir dans les rapports d'intérêts d'autre contrôle que la plus parfaite mutualité de confiance.
Comme je songeais aux achats que nous avions à faire pour nous composer un matériel
— U2 — de mineur, et que je m'effrayais beaucoup du chiffre de livres sterling que nous allions avoir à débourser, mes nouveaux associés me rassurèrent sur ce point, et leur expérience, quoique d'une date presque aussi récente que la mienne, me démontra combien Féloignement et l'exagération dénaturent les moindres choses. En effet, dès le jour où l'émigration des chercheurs d'or commença en Europe, dans les grandes villes, et à Londres principalement, les marchands ouvrirent des bazars spéciaux qui recelaient tous les ustensiles indispensables au mineur. J'ai vu là moi-même des engins , des trucks , des tentes, des outils, des costumes de l'invention la plus ingénieuse, et je me souviens d'avoir regretté amèrement de ne point pouvoir en acquérir en bloc jusqu'à concurrence du poids et du volume d'une demi-tonne réservée à bord pour le bagage de chaque passager. C'était si tentant ces moulins à briser la pierre, farcis d'engrenages que la main d'un enfant mettait en branle et pouvait faire fonctionner sans efforts I Ces machines à laver la terre où trois et quatre tsonis super-
posés et du tissu le plus fin ne devaient pas laisser échapper la plus mince parcelle d'or ! et ces petits charriots à bascule, ces pioches d'un acier si brillant, ces pelles, ces marteaux, ces pinces et mille autres articles aux plus séduisantes allures I
Jusqu'à Melbourne, ces endiablés marchands réveillaient encore ma douleur en m'offrant aux prix les plus doux quelques-uns de ces jolis jouets, desquels ma bourse assez maigre ne me permettait pas l'acquisition.
Maintenant que je suis renseigné, je me félicite par hasard d'avoir manqué d'argent. Tous ces ustensiles d'invention européenne desquels, au dire des prospectus, on ne saurait se passer dans les mines, sont d'un usage absolument impossible, et, une fois sur le terrain, sans même les honorer d'un essai préalable, on reconnaît de suite que, depuis le premier jusqu'au dernier, tous sont à peine bons à faire reluire l'étalage d'un quincaillier.
Le matériel du mineur est le plus simple qu'on puisse imaginer : une pelle en fer à manche court de la forme d'une bêche , une
pioche du plus petit modèle, une corde un peu forte, un plat à laver, un seau et un baquet, il ne lui en faut pas davantage pour se livrer à toutes les fouilles et à toutes les recherches connues dans la contrée. Quelques mètres de toile ou de calicot destinés à l'érection d'une tente, une hache, une poêle à frire, une marmite et un gobelet en fer-blanc : voilà pour les besoins de la vie domestique.
C'est chez le store-keeper, ami de mes compagnons, que nous trouvons toutes les pièces qui doivent composer notre petit ménage. Le store-keeper est à la fois marchand de farine, épicier , drapier, quincaillier, ferblantier, potier et bottier. Ainsi que le plus commun des diggers , il tient toutes ses marchandises sous une tente qui n'est distinguée des autres que par un volume de toile plus imposant et un mât de pavillon planté devant la porte et au sommet duquel flotte un drapeau de fantaisie servant d'enseigne. Le store-keeper a généralement de tout lorsque les drays (charrettes) qu'il attend de la ville ne lui font pas défaut. Mais il arrive souvent que deux sur
trois restent en route, et alors l'assortiment perd tout son ensemble. Chez celui-ci il ne reste plus que des bottes , chez celui-là des marmites, chez cet autre l'espérance de voir arriver à son adresse une longue procession de voitures chargées de ce qui lui manque. Ce dernier répond avec un sourire glacial aux demandes que vous lui adressez tout naturellement à la vue des caisses dans lesquelles on expédie les marchandises, et dont. les quatre cinquièmes, remplies de vide , figurent tou»jours à l'état de trompe-l'œil, par ces invariables paroles : By and by! (tout à l'heure !) Dans des cas semblables vous courez de store en store, collectionnant à droite et à gauche les provisions dont vous avez besoin. Les prix très - capricieux varient selon les quantités de telle ou telle marchandise en magasin. Aujourd'hui on paye la farine deux schillings la livre (2 fr. 50 c.); demain elle tombera à six pence (60 c). C'est sur une petite échelle, avec des fluctuations plus imprévues , l'histoire de tous les marchés du monde.
Nous sommes heureusement bien arrivés.
Le digging de Ballarat est à peu près assorti pour l'instant et, à la faveur des anciennes relations de mes associés avec le marchand^ nous n'avons pas à subir un égorgement trop douloureux. Toile, outils, batterie de cuisine, avec thé , sucre et farine pour une semaine, le tout revient à huit livres sterling (200 fr.). Répartis sur trois têtes, c'est une misère qu'on peut retrouver au centuple en cinq minutes-»— sous un caillou.
Nous quittions la place, chargés comme des baudets, et nous passions le seuil de la porte, lorsque le maître de l'établissement, qui nous avait gravement observés durant le cours de nos achats, se précipite derrière nous : — Pstl pst ! nous fait-il. Nous nous retournons tous trois, et sur un chut ! mystérieux accompagné d'un imperceptible mouvement de tête, nous revenons sur nos pas. Un nouveau chut 1 accueille notre rentrée , et le propriétaire noufe laisse, à notre étonnement, pour promener un regard investigateur au dehors. Nous ne comprenions rien. — What is the matter? (qu'est-
— U7 — ce?) demandons-nous, et nous n'obtenons pour réponse qu'un troisième chut ! Pourtant notre homme, après s'être assuré sans doute que tout est tranquille , rentre et disparaît sous son comptoir. Puis, au bout de quelques se-
— U8 — signes étranges, presque des trappes, tout cela pour un petit verre? — Mon Dieu oui, et de quelle eau-de-vie encore 1
Voici la clef de ce mystère. L'autorité prévoyante, redoutant les troubles et les excès qu'entraîne l'ivresse, a frappé de la prohibition la plus absolue sur les mines toutes boissons spiritueuses ou fermentées, et elle en poursuit la vente clandestine avec une rigueur .qui désespère consommateurs et débitants. La police est sans entrailles ; elle visite les drays et saisit impitoyablement les liquides dont ils sont chargés, elle guette incessamment les store-keepers, qui tous cachent quelques bouteilles sous le fameux comptoir derrière lequel on devient si rouge. Quelquefois les policemeii sedéguisentendiggers, se couvrent de poussière et de boue, et, la pioche sur l'épaule, cherchent à surprendre la confiance et la cupidité des marchands, qui ne résistent pas toujours à la tentation de gagner environ mille pour cent sur une goutte de gin, de rhum ou d'eau-de-vie ; car ce vitriol pur, qui revient à 6 fr. le litre, se d^ite^sur le pied de 1 fr.
70 c. et 2 fr. le nobler (mot de création coloniale qui signifie la contenance d'un demiverre; l'équivalent d'un poisson, vieille mesure).
Certes, l'alternative est cruelle. D'une part, comment ne pas chercher à contenter ses pratiques, lorsque les bénéfices sont aussi exagérés et que ces mêmes pratiques vous menacent de payer le double du prix convenu , ou, sur votre refus trop obstiné , de porter leur monnaie chez un confrère moins récalcitrant ?
D'autre part, la loi est bien brutale. A la première dénonciation des détectives (policemen faisant le service d'agents secrets) , une saisie est opérée, et vous devez compter à l'office du commissioner (commissaire) une somme de 50 livres sterling à titre d'amende. En cas de récidive, la saisie recommence, mais l'amende est quintuplée. A la troisième fois, c'est encore la saisie, plus 250 livres sterling,^ plus quatre mois de hardrlabour^ — autrement dit, la prison compliquée d'un travail quotidien à casser des pierres sur les routes sous l'œil des surveillants. Il n'y a pas d'exemple
d'un délit à la quatrième puissance.* Pour celui-là on doit être pendu.
Malgré ces petites taquineries du pouvoir, les gens, en observant toutefois la plus grande prudence, trouvent encore à s'arranger entre eux ; l'argent vient à la caisse, et d'un comptoir à l'autre , Tivresse est enfin rencontrée. Sur les mines l'eau-de-vie est toute-puissante, (^est la vraie, Tunique divinité cachée qui règne et qu'on révère ; c'est pour elle et par elle que la fièvre s'allume , fièvre de feu qui brûle avant, qui brûle après, qui tient le couteau au coin du bois , et dont les flammes bleues dévorent des monceaux de cet or pur si péniblement arraché à la terre.
Quoi qu'en dise la Grande-Bretagne et quoi qu'elle affecte en nous achetant très-cher les vins de nos meilleurs crus, Château-Margot, Château-Laffitte et Champagne-Clicot, ses sympathies intimes et sincères sont acquises aux armagnacs , aux montpelliers , voire aux cognacs. Je dis voire en intervertissant de la façon la plus grossière l'ordre hiérarchique des cachets, au gi^and scandale des
vrais dégustateurs, mais pour cause. L'Anglais ne déguste pas , il boit, de son propre aveu : toutes les eaux- de- vie sont la meilleure, et c'est Veau-de-vie qu'il préfère aux autres liquides , bière ou vin. Chez le grand seigneur comme au cabaret, le flacon qui renferme la bienaimée liqueur est le pôle vers lequel se tournent tous les regards, et, dans toutes les classes de la société, indistinctement , se trahit toujours une pensée bienveillante , une inclination favorable à l'adresse du : pale brown or dark brandy.
J'ai connu à Paris un pur gentleman, haute fashion, parlant un français bizarre qu'il entremêlait de mots anglais, et qui me disait le plus naïvement du monde : « Oh ! f aimais bien les vins de France. Mais f aimais surtout le vin de Saint-Georges^ because (parce que) il y a beaucoup de Veau-de-vie dedans. »
Je n'insisterai pas sur les quantités énormes de brandy que la France expédie en Angleterre et dans ses colonies. Tout ce que je puis certifier, c'est que plus que partout ailleurs: cette boisson est la seule appréciée et de-
thandée sur les mines, et que, bien qu'elle s'y trouve encore dans des proportions plus que raisonnables, on se plaint de ne pouvoir la consommer en plus grande abondance et en toute liberté.
Mais, Dieu merci, nous sommes remis. Le grand air a éteint le feu qui empourprait nos visages. L'un des nôtres s'installe au pied d'un arbre et garde le mobilier, tandis que nous nous dirigeons chez le commissioner à qui nous devons une visite et trente schillings. Tout nouveau venu sur les diggings est astreint à une formalité semblable, qu'il est prudent d'accomplir avant que de rien entreprendre. Nous marchons le long de monts verdoyants qui descendent en .pente douce dans un immense bassin où le travail, réparti sur différents points, se dessine en lignes de terre blanche ou rouge sortie des trous et arrangée autour en petits monticules. Dans la vallée, beaucoup d'arbres ont été abattus pour faciliter les voies de communication ou pour alimenter la cuisine de chacun ; ils sont moins drus que sur le versant des collines, où
les tentes plantées sans ordre et au caprice .du propriétaire apparaissent de tous côtés. Partout où Ton remarque une certaine activité dans les fouilles, un forgeron est établi en plein vent et façonne incessamment sur son
ca^lp du commissioner. Cet emplacement, dans une situation magnifique, peu encombré d'arbres et désigné au cadastre sous le nom de Ballarat-Town (ville de Ballarat), n'est occupé pour le moment que par les tentes de la commission et du post-office. Des piquets en bois désignent seulement les terrains acquis et sur lesquels on bâtira plus tard les premières maisons. Néanmoins le camp et la poste donnent de l'animation à la place. Des policemen à cheval et à pied, des stores keepers, des fermiers, et particulièrement des mineurs, encombrent les abords des deux étfiÈlissements d'une exiguïté telle qu'on ne peut y recevoir les gens qu'à la porte. A chaque minute, des Anglais, qui ne se sont pas vus depuis dix ans, des amis de village, des parents se rencontrent et se souhaitent le bonjour comme s'ils avaient dîné la veille ensemble. Les conversations roulent presque toutes sur les chances des mines. Nous prenond notre rang à la porte d'ime tente dont l'œtré© est gardée par deux policemen. C'est là que le commissioner ou son commis délivrent les licences.
La licence est l'unique impôt que le gouvernement anglais prélève sur Texploitation des mines d'or en Australie. C'est une patente du coût de 30 schillings par mois, qui stipule les droits et les devoirs du mineur.
Elle permet d'exécuter des fouilles sur tous les terrains du district de Victoria, en respectant toutefois les villes, villages et habitations dont l'érection est antérieure à la découverte des mines et dans le voisinage desquels les recherches devront être bornées à la distance d'un mille circulaire.
Elle concède à un travailleur seul l'exploitation de 12 pieds carrés de terrain ; à un parti de deux, 1 2 sur 1 8 ; de trois, 1 8 sur 24; de quatre ou de mille, 24 sur 24.
Elle donne aussi le droit de requérir l'intervention du commissioner dans toutes les circonstances où des contestations s'élèveraient entre les partis touchant la possession dea terrains.
Le commissioner, indépendamment d'un travail assez actif, qui consiste à voyager dans un rayon de cinq à six milles, de place en
place, là où des discussions trop embrouillées réclament sa présence, se charge encore, un jour de la semaine, de recevoir à son office For des mineurs, soit que ces derniers le lui confient à titre de dépôt qu'ils peuvent ensuite cTégager quand bon leur semble, et sans frais; soit qu'ils veuillent le faire diriger sur le trésor du gouvernement à Melbourne, auquel cas les petits sacs en peau de chamois, cachetés et pesés du poids, de..., dits contenir de la poudre d'or sont échangés contre un reçu et envoyés tous les lundis en ville, en voitures ou à dos de chevaux, et sous une escorte de vingt hommes de la police montée. Les frais sont de six pence par once pour le premier mois et de quatre pence pour les mois qui suivent. Sur la présentation de votre bulletin au trésor, vous retirez votre petit ou votre grand sac. Le gouvernement ne répond de rien ; mais , jusqu'à ce jour, il n'y a pas encore eu d'exemple d'un sac égaré ou d'une tentative d'arrêter l'escorte. — H y a quinze jours, cette escorte emportait, de Ballarat seulement, 20,000 onces ; la semaine dernière ^
26,000 onces; cette semaine, on parle de
458 — risque d'être arrêtés comme mineurs marrons et d'avoir à payer une amende de 5 1. st. Mais la journée est déjà assez avancée, et nous avons avant tout à nous occuper de l'installation de notre habitation. Heureusement que ça ne sera ni long ni difficile. Nous coupons trois branches d'arbre à peu près droites, de sept à huit pieds. L'une d'elles est placée horizontalement et assujettie par les extrémités au sommet des deux autres, solidement enfoncées en terre. Voilà pour la charpente. Nous jetons notre toile à cheval sur ce faîte, en tirant du bas et en écartant également des deux côtés, A l'aide de cordes et de petits piquets nous arrêtons aux quatre coins. Le derrière et le devant se [ferment à la fois par des morceaux de toile rapportés ou des feuillages, et en moins de deux heures nous sommes chez nous. A l'extérieur, notre maison ressemble à un bonnet de police blanc. A l'intérieur, c'est à peine si dans le milieu il est possible de se tenir debout.
Beaucoup d'habitations ne sont pas mieux établies que la nôtre et laissent autant à dé-
sirer sous le rapport du confortable. Quelquesunes, faites par des voiliers ou expédiées d'Europe, sont plus spacieuses et hermétiquement fermées ; de plus, elles sont meublées de stretchers^ espèces de lits de sangle fabriqués à l'aide d'un sac à farine dédoublé, tendu et cloué sur deux forts madriers ou sur un cadre porté par des piquets, ce qui, dans les deux cas, tient le dormeur à l'abri des irrégularités et de l'humidité du terrain. Mais pour aspirer à un bien-être semblable, il faut du temps et de l'argent, et nous n'avons ni l'un ni l'autrfe. Remettons donc ce luxe à plus tard.
Il nous reste encore une heure de jour, et nous en profitons pour aller choisir et marquer la place sur laquelle demain, dès l'aube, nous nous essayerons dans la pratique de notre nouvelle profession de chercheurs d'or.
Il y a vingt-deux mois que je travaille aux mines, toujours sur le même digging : à Ballarat. Combien d'événements auraient pu s'accomplir depuis le matin où je donnai si timidement mon premier coup de pioche ! Mais non, durant cette longue période, le temps a marché comme à son ordinaire, avec une ponctualité désespérante et sans s'inquiéter de lui. Aussi bien, nous faisons de singuliers animaux. Poussés dans un milieu nouveau, quel qu'il soit, notre esprit se peuple à la
minute d'élonnement et de merveilles ; nous ouvrons des yeux énormes à tout , nous regardons au travers d'instruments qui prêtent aux choses les couleurs et les formes les plus fantasques; puis nous n'avons pas plutôt vécu huit jours dans ce milieu que tout se vulgarise et s'amoindrit, les formes rentrent dans des cadres connus, les couleurs s'effacent, les choses se classent, et l'habitude, trop prompte à déshabiller les fantaisies les plus chèrement parées, nous jette dans les sentiers de la routine où 'nous marchions les uns derrière les autres, machinalement, sans plus rien voir ni rien entendre qui nous touche et où nous traînons avec tristesse le deuil des illusions à jamais perdues.
A l'heure qu'il est, je passe pour un mineur assez sérieux. On dit de moi que je suis une « old and good hand i^ (vieille et bonne main). Comment ai-je acquis ces titres flatteurs à l'estime et à la considération générale ? En travaillant assidûment de six à quatre heures tous les jours de la semaine. Le dimanche, — dimanche demi-anglais , pendant lequel toutes
recherches aurifères sont suspendues mais où les occupations qui touchent aux besoins de la vie domestique sont tolérées , mes associés et moi nous lavions notre linge , nous agrandissions ou consolidions nos tentes , nous abattions des arbres pour alimenter le feu de la cuisine, et nous pétrissions et cuisions notre pain ; ce qui par la suite m'a mis à même d'ajouter de nouvelles connaissances à celles que je possédais déjà en matière de fouilles, de terrassement' et, au besoin, de curage de puits. Je suis donc un peu blanchisseur, charpentier, bûcheron, cuisinier et boulanger. Tous ces petits talents, bien modestes, bien élémentaires, tout à fait étrangers au monde élégant, mais d'une utilité incontestable lorsqu'on est seulement à cinq mille lieues de ce monde , à quelle initiation les dois-je? à la nécessité, mais à une nécessité si impérieuse que les exigences des faits ont toujours étouffé en moi les charmes de la nouveauté.
Au reste, on ne se rend bien compte, je crois, des transformations rapides et imprévues que peut subir l'esprit en face d'un tra-
Yâil purement matériel auquel il ne peut échapper et dont l'exécution réclame des aptitudes toutes différentes de celles qui lui étaient familières , qu'à la condition d'être mis sérieusement aux prises avec ce travail même. On comprend seulenient alors qu'il ne s'agit plus de satisfaire à un caprice, à un besoin de reposer pour un moment le cours des idées en en ralentissant la marche, mais bien qu'on doit se jeter résolument dans la voie à parcourir en cherchant par tous les moyens l'oubli du passé ; oubli qui s'ébauche d'abord dans la fatigue et dans l'obstination qu*engendre le premier obstacle, et qui plus tard se complète par le déplacement des facultés. Vous regardez derrière vous, il n'y a plus rien; vous aviez quelques idées dans la tête, vous êtes tout surpris de vous les retrouver dans les bras et au bout des doigts....
J'ai un de mes meilleurs amis, écrivain dramatique des plus forts, qui non-seulement apprécie dans une mesure exagérée le courage des gens qui vont loin sans y regarder de trop près , mais encore reproche à ceux-là , quand
ils reviennent, de ne pas rapporter une assez grosse provision d'enthousiasme. Lui est tout flamme et rempli d'aspirations fantasques qui procèdent, assure-t-il, d'un besoin ardent des exercices physiques de la vie active. 11 abandonne un scénario qui presse pour faire au pas gymnastique quatre lieues autour de sa chambre ; souvent au beau milieu d'une scène pathétique, il quitte son bureau, se glisse dans la cuisine et profite de l'absence de la bonne pour fourrer deux ou trois poignées de gros sel dans le pot-au-feu ; il plante là le dénoûment d'un cinquième acte pour descendre quatre à quatre dans la cour décharger du bois avec les commissionnaires ; et si, lorsqu'il se promène et rêve sous les grands arbres vous mettiez une hache à sa disposition, pris d'une soudaine fantaisie bucheronnesque, il serait capable de réduire en falourdes le plus épais des quinquonces.
Tout ceci est charmant pris à petite dose et comme diversion à un travail de tête trop ardu. Mais , entre cela et la poésie rustique qui semble devoir faire le charme et pousser
même à rexécution continue de semblables exercices, il y a aussi loin que des théâtres de Paris à Ballarat. Je dirai plus : si , tour à tour armé de la pioche et de la hache, il vous prenait la velléité de songer à Virgile ou à Burns^ vous vous couperiez infailliblement les jambes. Êclaircissons en même temps une autre question : celle du courage. D'après moi , je confesse qu'il en faut moins pour s'expatrier que pour se faire arracher une dent. On parcourt plus de chemin de chez soi chez le den^ tiste, allant, revenant , retournant encore pendant trois et quatre jours sans se décider à franchir le seuil de l'homme aux terribles pinces, que pour gagner Londres et s'embarquer. Une fois à bord, tout n'eàt-il pas dit? Courageux ou non , il faut accepter la conséquence d'un parti pris souvent très-légèrement. Arrivé à destination, si vous êtes fâché d'être venu, il est bien rare que vos ressources vous permettent de retourner immédiatement sur vos pas. Vous n'entrevoyez donc d'espérance que dans le travail, qui plus tard pourra -vous ramener chez vous. Gaie ou triste, il n'y
a pas de choix, c'est la seule route ouverte; partant, peu de gloire à la suivre ; et c'est bien moins alors de là résolution qu'il vous faut que de la résignation. J'ai connu pourtant des Français , — je ne les nommerai pas — qui, après une journée passée à Melbourne, se sont rembarques le lendemain. Ils sortaient d'une traversée de plus de quatre mois. Ceux-là étaient vraiment héroïques I Quant à ces ' grandes fatigues qui sont la monnaie des durs Imvaux , on n'en prend jamais au-dessus de ses forces, et avec l'habitude le moment arrive où l'on ne s'en peut plus passer. 11 n'y a que la première ampoule qui coûte.
Celle-là, par exemple, est terrible, im* mense; elle est grande comme les deux mains qu'elle envahit, boursoufle et déforme. On souffre vraiment. La douleur part du bout des doigts, passe sous les ongles et remonte jusqu'aux épaules. Je ne sais pas si c'est la même douleur qui des épaules s'étend le long de la colonne vertébrale en vous plongeant des aiguilles entre toutes les vertèbres, vous martyrisant à ce point qu'il est quelquefois impos-
sible de se redresser et que, pour un moment, vous vous traînez à quatre pattes sur le sol. Dans tous les cas , on souffre aussi beaucoup des reins.
Je n'oublierai jamais ce que coûta de soupirs et de gémissements à mes associés et à moi la première semaine de nos tristes débuts. Nous avions marqué deux trous l'un près de l'autre. • Jusque-là rien de fatigant. On prend à la limite des terrains en exploitation un espace qu'on mesure à peu près, qu'on borne aux quatre coins par des piquets et au milieu duquel on trace un rond du diamètre d'environ trois pieds. 11 s'agit ensuite de creuser perpendiculairement dans ce cercle un puits dont la profondeur varie de 6 pouces à 200 pieds. A cette époque pourtant les trous de 6 pouces, c'est-à-dire les surfaces^ étaient fort rares. Elles réclamaient une main-d'œuvre si prompte et si facile, qu'elles avaient été exploitées de suite. 11 suffisait d'enlever la première couche de terre végétale pour recueillir quelquefois huit et dix livres d'or dans le volume de trois tombereaux de washing^stuff
(nom qu'on donne à la terre aurifère et qui signifie matière à laver).
Entre autres phénomènes, la science expliquera-t-elle jamais celui-ci. En Australie, l'or le plus pur , affectant souvent la forme et le poids de ces cailloux dont il est parlé dans le conte de Voltaire, a été ramassé sur différents points en grande quantité à fleur de terre , au pied des arbres, dans la verdure, et non pas par un, mais bien par deux ou trois mille docteurs Pangloss ! — Pour mon compte , j'ai rencontré un jour un petit morceau de surface oublié, — 2 pieds carrés de terrain — qui m'a donné trois onces et demie. En vertu d'un fait bien naturel, mais qui d'abord me parut inexplicable, je trouvai une partie de cet or à 2 pouces au moins au-dessus du sol. L'herbe, en poussant , avait entraîné des paillettes qu'elle tenait enfermées dans tous les jeunes brins dont l'épanouissement n'était pas encore complet*
Mais, je le répète, de notre temps il ne fallait déjà plus songer à ces moissons trop faciles. De même, les trous de 1 50 et 200 pieds
— no —
n*étaient point connus. Les plus profonds ne dépassaient pas 30 pieds, et dans beaucoup on arrivait à 8 et 1 0 pieds seulement. Je dois dire encore ce qu'on entend par « arriver à fond » (to get the bottom).
Lorsqu'on a traversé différentes couches superposées de terre végétale, sable, glaise, et quelquefois même d'une certaine croûte ferrugineuse qui ne se perfore qu'à l'aide du marteau et du ciseau trempé à froid, on rencontre une dernière couche qui repose sur une roche soit de terre de pipe, d'ardoise ou de sable. C'est là le fond, dont l'épiderme contient de l'or, mais jamais dans des proportions égales à celles de la couche qui précède. Celle-ci n'est autre que le banc de washingstuff étendu sur le fond, dans une épaisseur et une largeur qui varient trop subitement pour être déterminées mais dont la composition est, à peu de différence près, toujours la même : une terre grasse, glaiseuse, à laquelle est mêlé du gravi«r ; des fragments de quartz blancs marbrés de rose, de la grosseur d'un biscaïen à celle d'un boulet de 80, ronds
comme eux, et qui semblent devoir cette forme, ainsi que les galets des bords de la mer et du lit des fleuves, à un frottement primitif dans un mouvement de va-et-vient , et enfin, Tor, l'or pur dont les parcelles réunies en filons très-compactes se dessinent à travers la terre et les quartz en mille petites veines jaunes et toutes pleines de rayonnements.
L*espoir d'atteindre à ce lit couleur de soleil nous faisait oublier un tant soit peu nos souffrances. 11 nous enchaînait, d'un crépuscule à l'autre à fond de nos puits qui , malgré nos efforts, pourtant, ne descendaient guère. Dès le second jour, nous étions harassés tous trois; chacun de nos coups de pioche nous arrachait une plainte; nous gémissions régulièrement de cinq minutes en cinq minutes, et la besogne n'avançait plus.
Nous avions distribué notre travail ainsi : deux de nous creusaient, et le troisième, armé d'un seau attaché à l'extrémité d'une corde voyageait de l'un à l'autre trou pour hisser les terres de déblai. Lorsque les puits dépassent la profondeur de seize ou jdix-huit pieds ,
-^ 472 — comme il serait trop pénible et trop long de déblayer à bout de bras, on s'aide au moyen d'une poulie installée entre trois bâtons en triangle ou d'une manivelle en bois taillée et tournée en deux heures à coups de hache, à peu près semblable à celles qui figurent audessus des citernes dans certaines contrées de la France , plus grossièrement faite, mais dont les fonctions néanmoins ménagent beaucoup les forces et le temps des mineurs. Il est inutile de dire que ces trucs ne nous eussent pas été d'un bien grand secours. Un de nos trous, dur, ferrugineux, embarrassé de pierres énor^ mes, de racines inextricables, ne mesurait encore pas quatre pieds de profondeur.
L'autre, plus tendre, atteignait à sept pieds environ ; mais, dans notre ignorance complète de l'application pratique des plus simples lois de la perpendiculaire, notre maudit trou, commencé dans une circonférence d'au moins dix pieds , s'était insensiblement rétréci jusqu'à l'endroit où il devenait impossible de le continuer. C'est à peine s'il avait encore dix pouces de diamètre ; la place juste pour que chacun
de nous pût descendre à tour de rôle au fond de cette espèce de cornet contempler avec consternation le fruit de tant d'efforts si maladroitement compromis.
Par bonheur , des voisins nous vinrent en
quatre pieds de terrain au-dessus de la tête. Nous sommes éreiatés mais fiers, et nous frapperions encore, je crois, si nos voisins qui viennent d'examiner la nature de la terre que nous sortons du trou, ne nous priaient pas de nous arrêter une minute. L'un d'eux descend, puis remonte et nous rit au nez : nous avons passé le fond de deux pieds et demi!
Ces déceptions navrantes qui choisissent toujours l'heure où les gens sont le plus satisfaits d'eux-mêmes pour leur démontrer cruellement, dans toute son étendue, la grossièreté de leur erreur, frappent les débutants, partout, même au fond des trous, dans les mines! On est convenu de classer ces coups d'épingle au rang des petites misères de la vie humaine. Qu'est-ce donc que les grandes ? Non , je crois <jue ce soir-là le plus furieux coup de lance ne m'aurait pas plus douloureusement perforé, ni retenti dans la poitrine que cette phrase désolante : « Vous avez passé le fond! » Mes compagnons n'étaient pas moins atterrés ni moins découragés que moi. « Nous avons
passé le fond ! » c'est-à-dire que nous sommes incapables de miner. Toutes nos maladresses précédentes nous revenaient à Tesprit ; nous avions abandonné lâchement un trou sans prétexte sérieux, nous avions ensuite dirigé de la façon la plus inintelligente une seconde tentative de fouille, et enfin, remis dans la voie, nous passions le fond de deux pieds et demi ! Décidément nous n'étions bons à rien 1 Il n'y avait pourtant pas autant de mal que nous en voulions voir ; pour deux raisons : le trou n*etait pas riche , et on pouvait parfaitement revenir sur la faute commise. Lorsque le mineur arrive sur la roche, il doit enlever et essayer le i?v;ashing-stuff qui la recouvre ; puis, dans la partie du cercle où le fond semble plonger davantage, en s'enfonçant dans le terrain, il ouvre ime galerie afin de suivre dans toutes ses ondulations la couche de terre aurifère. A l'extrémité de cette galerie , il en pratique une autre, dix autres, revient sur ses pas , voyage dans tous les sens, jusqu'à ce que ses douze, dix-huit ou vingt-quatre pieds carrés n'existent plus qu'à l'état d'immense cave
— ne —
étayée sur quelques piliers en terre ménagés de loin en loin à l'effet de prévenir les éboulements. Mais ce que Ton fait de haut en bas, on peut aussi l'exécuter de bas en haut, c'està-dire qu'il est possible d'ouvrir la galerie dans la roche même en ménageant au plafond le banc de washing-stuff , qu'on abat ensuite lorsque la chambre est nettoyée.
Tout ceci est fort simple. Tu ne comprends peut-être pas. Tu verrais faire que tu ne comprendrais pas mieux. Pour se rendre un compte bien exact des minces difficultés de l'état du mineur en Australie, il faut nonseulement voir, mais encore pratiquer beaucoup. C'est par un exercice obstiné et des remarques constantes qu'on acquiert un certain tact comparable en quelque sorte au flair subtil des sauvages , lequel tact vous guide de ses révélations une fois sur vingt. Ce n'est pas assez, diras-tu? Reste la science, qui se trompe toujours.
Mais je reviens au chapitre de nos premières infortunes. Le lendemain de ce jour néfaste où nous avions été si fort découragés.
nos voisins nous indiquaient encore les moyens de tirer parti de notre mauvaise besogne. — Puisque je parle ici de nos bons voisins de Ballarat , et que je leur consacre un souvenir de reconnaissance bien mérité, je dois dire que généralement sur les mines ceux qui font preuve de bonne . volonté et d'énergie rencontrent toujours des gens disposés à leur venir en aide, et que ces complaisances, dictées par des sentiments de loyauté et de franchise rustique, sont exemptes de toute espèce d'arrière-pensée d'intérêt ou de convoitise. — C'est surtout chez les Anglais que ces bons sentiments se démentent le moins. Il est vrai qu'ils obligent froidement, mais sans bruit , sans éclat et largement. C'est là une façon de procéder, en matière de services à rendre ou de services rendus, qui n'est commune à aucun autre peuple, et qui pourtant a de très-beaux côtés.
a Hissez, c'est de la bonne terre ! » crie du fond du trou celui qui , à genoux, dans une galerie peu profonde, ouverte dans la hauteur de deux pieds et demi de roche creusés en
trop, pioche et nous envoie de quoi charger des navires de washing-stuff . Les nuances qui démarquent les bonnes couches des mauvaises sont si subtiles que les plus anciens s'y trompent quelquefois. Il nous est donc bien permis de hisser et de laver de confiance tout ce qui tombe sous nos coups ; d'autant plus que souvent des morceaux d'or — des plus gros^ ma foi — ont été rencontrés, par hasard, dans des terrains où aucune probabilité ne permettait la supposition de leur existence. Je crois que durant des siècles encore on trouvera de l'or en Australie, sans que pour cela on puisse jamais rien préciser ni définir touchant les excentriques irrégularités des che* mins qu'il a suivis sous terre. La mine, disent les plus vieux mineurs, « is a lottery, » et eux seuls ont raison; surtout lorsqu'ils ajoutent qu'à cette loterie on prend trop de mauvais billets.
Heureusement pour notre conscience et les remords que laisse toujours après elle une tâche mal accomplie, notre premier billet, semblable à beaucoup d'autres, n'avait aucune
espèce de valeur sérieuse. Quoiqu'il nous donnât quotidiennement un peu d'or — il y en a partout sur les mines — la quantité en était trop insignifiante pour payer le travail. Malgré cela, nous nous obstinions , et tous les jours nous lavions de la terre du matin au soir. La cérémonie du lavage, qui elle aussi exige une certaine dextérité de main, est pourtant de toutes les fonctions du mineur celle qui offre le plus de facilité d'exécution. Elle est en même temps la dernière, et c'est par elle que se complète l'exploitation d'un trou. Vous mettez le contenu de quatre ou cinq seaux de washing-stuff dans un tub — grand baquet provenant d'une pièce de bière, ou une pipe d'eau-de-vie sciée par le milieu; vous remplissez ensuite jusqu'au bord, et , armé d'une bêche, vous retournez la terre de manière à provoquer sa dissolution. La première eau, réduite à l'état de boue, est jetée et remplacée trois et quatre fois jusqu'à ce qu'enfin il ne reste plus au fond du tube que les pierre gravier, que vous séparez encore à d'une grosse passoire ou d'un crible.
videz alors le résidu de ces lavages successifs — un sable fin de couleur brune — dans un grand plat en fer-blanc dont les bords hauts, de huit pouces au moins forment avec le fond un angle très-ouvert. Placé auprès d'une eau claire et stagnante, vous y plongez et en retirez votre plat par des mouvements réguliers, le tenant toujours dans une position inclinée et lui imprimant de légères secousses de droite à gauche jusqu'à ce que l'eau ait emporté tout le sable qui, plus léger que l'or, laisse ce dernier concentré en un petit tas dans l'angle du plat.
Après cela il n'est plus besoin d'aucune autre préparation. Vous faites sécher ces petites graines jaunes. A ce moment elles brillent d'un éclat tout particulier, — éclat qu'elles ne retrouvent plus jamais aussi vif lorsqu'un alliage quelconque a flétri leur virginité. Si des besoins imprévus vous obligent à un escompte, les marchands viennent avec empressement au-devant de vous Le gouvernement prend lui-même vos onces de poussière comme argent comptant.
A propos de ces échanges, j'ai vu quelque part qu'en leur prêtant des formes roman-
— 182 — , des bénéfices de vingt et quelquefois vingt-cinq pour cent par mois. Mais, depuis longtemps, ces abus ont disparu et le cours de For s'est toujours maintenu, à peu de différence près, au .niveau du taux européen.
Lorsque le mineur garde une partie de son or avec lui, il ne connaît généralement pas pour le serrer de bourse plus commode que des boîtes à allumettes en bois. On a sans succès essayé de substituer des chefs-d'œuvre de tabletterie à ces modestes boîtes; les gens leur restent fidèles. Elles sont du sapin le plus commun , de forme grossière, fermant mal, mais leur calibre est connu ; selon la marque du fabricant elles contiennent dix, douze, et jusqu'à quatorze onces. C'est une mesure approximative, comme pour les noisettes.
Ai-je assez vu de ces petites boîtes se remplir dans l'espace d'une matinée ! Quelquefois celles du plus gros calibre ne suffisant plus, on avait recours au panekin^ tasse en fer-blanc contenant environ 8 livres ; et pendant des semaines, deux fois par jour, des mineurs fortunés remplissaient leur tasse ! -
Notre caisse à nous, c'était un étui à lunettes. Bien garni, il aurait dû peser 2 livres, mais, hélas ! au bout de quinze jours de travail, à trois, il ne renfermait encore que 2 onces! — M. Z. .., notre caissier, ouvrier ébéniste, petit homme très-courageux mais très-^naïf, et qui sans doute n'avait jamais vu d'or que sur des cerfs- volants, perdait la tramontane dès qu'il apercevait du jaune. Tous les soirs, rentré à la tente, il tirait scrupuleusement l'étui de sa poche, en vidait le contenu dans de petites balances, et ajoutant le produit de la journée à la masse, il pesait. Malheureusement cette fonction délicate du pesage, vu l'exiguité des balances, réclamait du sang-froid dans l'exécution, et que de fois M. Z..., toujours ému, renversa à terre une partie de la fortune commune! Ces maladresses, presque quotidiennes, causaient à notre associé le plus réel et le plus comique désespoir ; mais nous n'en passions pas moins, tous trois, de précieuses heures de la nuit en recherches, et, en fin de compte, nous devions nous croire très-heureux quand le poids
retrouvé n'était pas de beaucoup au-dessous de celui de la veille.
On échappe difficilement aux fatigues et aux déboires de cette première phase de la vie des mines qu'il m'a fallu traverser ainsi que tous, et sur laquelle je n'ai tant insisté que pour donner la mesure de ce que sont à peu près tous les commencements aux diggings. — Ces conunencements ne seraient rien, en somme, si à la longue les forces éprouvées s'assouplissaient toujours aux rudes exigences du travail; mais, par malheur, il est des gens dont la nature faiblit et ne se relève plus. Ceux-là seuls alors sont à plaindre, et leur rencontre vous remplit le cœur de tristesse. Pauvres êtres désolés, qui portent écrite dans leurs traits fins et délicats l'histoire de leur misère, et dont l'ensemble extérieur trahit toutes les déceptions auxquelles doivent s'attendre certains chercheurs d'or.
Ce sont des heuhchums. On les distingue ainsi des autres à l'aide de cette dénominatioïi narquoise de création coloniale, et qui s'applique à tous ceux dont les allures timides
éveillent des doutes. Le new-chum est d'ordinaire un petit jeune homme de complexion débile, appartenant à une honnête famille de Londres, d'Edimbourg ou de Dublin. Les ressources patrimoniales étant trop modiques pour le placer sur le chemin d'une carrière aristocratique, il a quitté les bancs de l'école pour venir aux mines, où il porte encore son costume de distribution des prix.
Aux mines, on apprécie un bon associé à la vigueur des muscles, et il lui faut encore, pour vivre en bonne intelligence avec son parti, ne pas trop faire la grimace aux grossières plaisanteries des matelots ainsi qu'au débit cynique des anciens convicts. Le newchum nourri de Milton et de laitage se présente donc dans les conditions les plus défavorables ; son inexpérience de la vie, sa faiblesse physique, la répugnance que lui inspire certaine brutalité de langage, l'isolent des travailleurs habiles, et il promène sa misère à l'aventure, toujours seul, errant de place en place sans jamais avancer à rien. Son travail se bornant à glaner autour des trous l'or perdu
dans les terres de déblais, il se lève avec le soleil et demeure courbé tout le jour, les yeux fixés sur le sol à guetter le maigre rayonne* ment d'une paillette oubliée. Quelquefois une pluie abondante tombée dans la nuit a lavé la surface et mis à découvert quelques parcelles. (Vest alors la rare bonne fortune du newchum, sa chance ! un bon trou ! Ses yeux clairent, ses mains tremblent ; il s'agenouille dans la boue, recueille grain à grain ce qui brille/ terre, cailloux, métal, et enferme le tout avec précaution dans un petit papier qu'il enfouit dans une des poches de son habit noir. Plus loin c'est une nouvelle trouvaille, une nouvelle émotion, et encore un petit papier qui se plie religieusement et va prendre place dans un nouveau recoin. Cela continue jusqu'au soir, à la nuit bien close, où le newrchum, harassé de fatigue, assis sous quelques mètres de calicot, une chandelle fichée en terre, n'a plus qu'à récapituler toutes ses richesses distribuées irrégulièrement entre chacune de ses poches. Le premier petit papier contient une valeur de deux schillings ! — Deux
schillings ! près de cinquante sous de France I Le second est moins riche, — pas tout à fait un schilling et six pence ; mais l'or est plus gros! Dans celui-ci il y en a peu, — six pence seulement ! . . . Dans celui-là moins encore ! . . . Dans cet autre, — rien ! . . . Bref, en mettant le tout ensemble, le contenu de ces pauvres petits papiers donne le total d'un penny wheigt à peine, la vingtième partie d'une once ! ce que coûte un pain de quatre livres^ — exécrable pain mal pétri et qui sent l'aigre !
La jeunesse a beau dire et beau faire, elle est quelquefois impuissante à triompher de privations de toutes sortes ; il ne pleut pas assez souvent ici pour elle. Et malgré cela, bien que sans y prendre autrement garde on ensevelisse à chaque instant quelque pauvre hère dans son habit d'école, il en arrive tous les jours de ces new-chums !
A part ce dernier type maigre et triste comme la Mélancolie d'Albert Diirer, la physionomie individuelle di| mineur est à peu près uniforme, et toute nuance disparaît sous la chemise de laine bleue de travail qui rem-
place ici notre blouse nationale, et sous la couche de boue qui barbouille indistinctement l'avocat et le marin, le gentleman et le convict. On voit bien passer de loin en loin le digger romantique : bottes vernies à la hussarde, feutre à la Cromwel, ombragé de plumes de perroquet ; pistolets à la ceinture et fusil double sur Tépaule, — un comparse d'opéracomique ayant du linge. 11 évite avec précaution les groupes de travailleurs, d'où Ton décoche à son adresse tout un vocabulaire de quolibets grossiers, fait le tour des mines et s'échappe sur ses pointes sans en vouloir connaître plus long. Quant au mineur consommé, il est le plus conunun et le moins curieux de tous. Une pioche à la main, il entre dans son trou comnie une vrille, défonce douze pieds par jour et se grise de gin ou d'eau-de-vie tous les samedis, sans compter les extras. La barbe inculte et les vêtements en lambeaux, c'est un terrassier de tournure et de fait, — un terrassier mal mis.
Maintenant on exagérerait à tort le charme de cette vie au milieu des bois, en plein air et
sous le beau ciel de Dieu. Sans contredit une des meilleures choses que je sache est de fumer tranquillement son cigare, couché sous les grands arbres, la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Mais, partout où j'ai passé, j'ai trop peu rencontré de ces bons loisirs pour que j'en puisse sérieusement tenir compte. En dehors du travail, qui absorbe les plus belles heures de chaque jour, on ne songe qu'au repos si nécessaire, sur lequel les soins du ménage et les détails de cuisine empiètent encore avec une régularité et une monotonie désespérantes. Comme je l'ai dit, on cuit son pain soi-même, sous les cendres, ou dans un four de campagne en fonte. Toutefois, on peut, si on le veut, échapper à cette corvée. Un ou plusieurs boulangers, selon l'importance de la place, pétrissent, enfournent et défournent à raison de vingt-cinq sous la livre en moyenne. Ensuite les bouchers débitent en quatre quartiers des moutons maigres au prix de six et sept schillings le quartier. Cette dernière denrée, la seule dont le cours ne varie guère et dont l'achat relative-
ment modique soit permis à toutes les bourses , ne contribue pas peu à simplifier la mise en scène des repas. Dès le point du jour le feu flambe à la porte de chaque tente. C'est le digger qui, sorti de son trou, rallume son arbre et fait frire d'autres côtelettes. A la nuit tombante le feu flambe, le même mouton grille, et ainsi de suite. Cela dure jusqu'à la dernière branche et la dernière côtelette, qui se remplacent alors par un nouvel arbre et un nouveau mouton,
11 serait donc difiicile de chanter bien haut les douceurs d'une existence aussi peu variée, aussi froidement contenue : existence à laquelle rien ne vient faire diversion, pas même la maladie, cette ressource extrême, la dernière et la plus maussade des distractions que le climat désolant de salubrité va jusqu'à vous interdire. J'ai connu des gens qui ont laissé dans l'humidité des trous et l'eau des marécages australiens des rhumatismes ayant résisté en Europe à tous les traitements imaginables. Mais si les rhumatismes vous quittent > l'ennui vous reste, un ennui profond et opi-
niâtre, que les bruits confus, venus de loin et demeurés trop longtemps en route, ne sauraient distraire. 11 vous faut donc , moitié taupe et moitié sauvage, vous résigner à vivre ennuyé d'avoir à toujours faire le lendemain ce que vous avez fait la veille, et cela durant des semaines, des mois, des $innées, jusqu'à ce que la chance enfin veuille bien vous rembourser en or toutes vos dépenses de patience et d^abnégation.
Tout irait pour le mieux si la chance n'avait la déplorable habitude de ne point dater ses billets et de vous en faire attendre quelquefois indéfiniment les échéances. Avec un peu de régularité et moins de fevoritisme dans ses remboursements, combien de bons travailleurs auraient pu lui devoir un jour l'indépendance, cette réalisation du plus beau rêve humain ! Jamais caisse ne fut mieux en mesure de satisfaire à toutes les réclamations justifiées par un long bail. Nulle part encore le plus mystérieux et le plus fantasque des enfouisseurs n'avait aussi profusément entassé de trésors , de trésors auprès desquels ceux du
Pérou, du Mexique et de la Californie ne sont que de petites économies de cuisinière. — Mais, je Tai dit, la chance a, dans la répartition de ses dons, des fantaisies bien singulières. Elle sourit à celui qui la gouaille, et reste implacable pour tant d'autres qui la supplient et la poursuivent. 11 semblerait qu'une loi^fatale lui a commandé de réserver aux mineurs insoucieux la conquête de cet or si abondamment répandu, justement parce qu'aux mains de ces derniers il devra toujours glisser et ainsi retourner plus vite à l'inconnu d'où il vient.
Durant près de deux années, j'ai toujours vu la fortune s'attaquer de préférence aux plus fous, lesquels savaient se débarrasser d'une compagne dont la tutelle était, de leur propre aveu, la source de tracas sans nombre. Beau* coup de ces favorisés, des matelots pour la plupart, avaient eu jusqu'à trois et quatre fois le bonheur de tomber sur la veine dans les meilleures conditions, à raison de vingt et vingt-cinq livres d'or chaque fois. Maintenant qu'étairat devenues toutes ces livres? Nul ne
le saura jamais, pas même les publicains de Melbourne , qui ont empoché , sous forme de banknotes coloniales, à quelques schillings près, la valeur totale de ces livres et sont aujourd'hui ruinés autant que les mineurs en question. C'est incompréhensible, et il faut s'en tenir à croire qu'il est des cas fréquents, en Australie, où la fortune se plaît à faire des niches. C'est Jupiter chez Sémélé : elle vous apparaît avec toutes les magies de l'éclair et de l'éblouissement; elle vous laisse toucher ses ailes faites de papier Joseph et signées des noms les plus recommandables dans la finance. Pour un moment vous êtes riche, mais aveuglé. Rouvrez les yeux à une lumière moins tempétueuse, et comptez, vous ne trouverez plus rien. La fortune est déjà bien loin , elle et ses ailes qui l'ont emportée chez une autre dupe où elle recommence sa mauvaise farce de prestidigitation , — une farce indigne de Robert-Houdin.
Quant aux matelots, premières victimes de ces plaisanteries d'ordre supérieur et d'enchaînements abstraits, je ne les ai jamais en-
tendus se plaindre. Quinze jours en ville, c'était assez .pour réduire à zéro le produit d'un bon trou. Us revenaient aux mines et au régime éternel des côtelettes de mouton à la poêle sans émettre un regret. Pauvres, comme le jour — ou plutôt comme la nuit où, sans prévenir le capitaine, ils avaient quitté leur bâtiment à la nage, n'apportant pour toute garde-robe sur la plage qu'une chemise et un pantalon mouillés ; ils riaient tout aussi franc et tout aussi clair qu'à la belle heure de leur prospérité éphémère. « La terre ne veut pas nous manquer, » disaient-ils en piquant la pioche dans le premier endroit venu. Et en efifet la terre ne leur manquait pas ; ni l'or, qui presque toujours se trouvait au fond du trou, justifiant par sa présence la confiance aveugle avec laquelle on était allé audevant de lui. Dans tous les trous environnants creusés par des mineurs animés d'une confiance basée sur des résultats connus, dixneuf fois sur vingt, — rien, absolument rien î J'ai laissé à Ballarat un digger Français et matelot d'origine, mais naturalisé Anglais à
la suite de longues années de service sous le pavillon -britannique, et qui, pour la cinquième fois, comptait une part dans un trou riche. 11 fut un des premiers à me donner de bons avis touchant le cours de la ligne de Eurêka , — une ligne aurifère coupant à micôte, dans une longueur de 6 milles, toute une chaîne de collines ; s'étendant quelquefois sur une largeur de 20 et 30 pieds, et qui, en moyenne, paya soixante et soixante-dix livrés d'or par trou, lesquels trous, profonds de 25 mètres, pouvaient être travaillés facilement par un parti de quatre mineurs. Lorsque je rencontrai Antoine (c'est le nom du matelot), il achevait, sur la ligne de Eurêka, l'exploitation d'un des meilleurs terrains. Lui et ses deux associés (ils n'étaient que trois seulement en compagnie) réalisèrent, en moins de trois semaines, 126 livres d'or. Antoine descendit en ville, où il avait dissipé déjà la valeur de 50,000 fr. trouvés à Bendigo. Je le vis remonter un mois après, n'ayant plus de ses 42 livres qu'une paire de boucles d'oreilles en nuggets (pépites)
Six mois plus tard je suivais, à travers Bush, 1 ,500 mineurs environ , et tout autant <le chars , chevaux et brouettes qui couraient à une place aurifère fraîchement découverte à Ballarat. Je retrouvai là Antoine, toujours le même , c'est-à-dire aux trois quarts ivre et se pressant à laver les dernières onces de 30 liv. d'or qui lui revenaient pour sa part du premier et unique trou que lui et son parti avaient foncé dans le nouveau digging.
Ce trou fut peut-être le seul vraiment riche dans cette région. Quelques-uns payèrent trèsmesquinement, plus de deux mille ne donnèreat pas même la couleur, et les diggers fatigués, après deux mois de recherches infructueuses, abandonnèrent la place. C'est là, malheureusement, l'histoire de beaucoup de petites mines exploitées en dehors des quatre grands centres Le hasard conduit une main heureuse à frapper juste sur un gisement isolé. La nouvelle s'en ébruite ; elle voyage à travers tout le district , grossie et dorée selon les distances. Plus elle va loin troubler les gens, et plus ceux-ci croient à un filon , à une ligne , à
des ramifications, à des embranchements ; ils arrivent de tous côtés. Une fois en route, le va-et-vient est établi pour trois mois au moins, et des milliers de diggers viennent perdre leur temps à chercher autour d'un point où il a suffi de quelques Antoines et de quelques jours pour enlever totalement une simple plaque souterraine, — ce qu'on nomme, en langage de mines, une fac/ie (patch) ou une poche (pocket); poche ou tache plus ou moins grande et plus ou moins riche, mais qui ne se reliait à rien et ne conduisait nulle part.
Au milieu de tant d'espérances ruinées, n'oublions pas Antoine. La dernière fois que nous nous rencontrâmes, c'était à Ballarat. Je le trouvai toujours ivre et à 1 40 pieds audessous du niveau du sol, dans un trou eii voie d'atteindre très-prochainement le fond. — « Dead on the Une, » disaient tous les voisins. — Et là il y avait réellement une ligne, une ligne sérieuse. Mais ne nous occupons que des chiffres connus, que j'additionnerai pour mon ex-compatriote, car il n'a jamais su et ne saura jamais combien deux et deux font. Nous con-
naissions donc, de Bendigo, 43 livres environ, plus 42 iiv. , plus 30 liv., plus une quinzaine encore, ramassées de ci de là, et bien entendu évanouies comme les précédentes. Total gégérai : 130 livres, à raison de 1,200 fr. la livre : 1 56,000 francs — dépensés, gaspillés, avalés ! — Que de petits verres !
Le jour où je récapitulai cette somme, Antoine n'avait même plus ses boucles d'oreilles; mais il me jura bien , par le trou dans lequel nous causions, qu'à la prochaine occasion il achèterait un brick et reprendrait la mer.
Le fait d'un bonheur aussi obstiné que celui d'Antoine, sans être très-commun, n'est pourtant pas unique, et j'en ai constaté de plus insolents encore. Mais, comparé au chiffre de la population des mines, il ne précise rien et n'est en somme qu'un stimulant à l'aide duquel la masse tenue en haleine, digère une formidable dose de travaux stériles. — C'est plutôt dans la catégorie nombreuse des diggers favorisés de chances modestes, parmi ceux qui comptent par onces au lieu de compter
par livres, que les petits, bien petits magots, se forment et s'arrondissent. Là encore, bien que tous les candidats marchent sous la bannière des sept vertus, le plus grand nombre échouent. Les plans d'économie les mieux conçus, les résolutions les plus sages s'écroulent devant l'irrégularité du rendement des mines, et quels que soient les résultats d'une semaine ou d'une quinzaine productive, si ces résultats ne légalisent pas un congé définitif et le retour dans ses foyers, il est bien rare qu'il puisse résister aux exigences d'une mauvaise année.
Bref, le seul parti à prendre dans les diggings est de faire fortune d'un seul coup et de se sauver après, sans même regarder derrière soi. Je donne cette formule à défaut d'une meilleure, et depuis qu'un exploit imprévu, rapide, couronné du succès le plus enviable, est venu la justifier de point en point à quarante pas d'un trou où je ne trouvais moimême que de bien grosses pierres. La chose se passait à.Ballarat.
Au premier voyage de la Grande-Bretagne,
immense steamer construit dans les chantiers de Liverpool et dirigé sur Melbourne, tout Téquipage déserta en vue de la ville, dans Hobson-Bay. A cette époque aucun équipage ne procédait autrement. Deux des passagers du steamer et trois des matelots s'organisent en compagnie et montent aux mines. Le lendemain de leur arrivée, munis d'outils desquels ils ne comprenaient pas encore bien l'usage , l'un des sociétaires , curieux sans doute de se familiariser avec l'émotion qui s'empare de tout individu envoyé sous terre au bout d'une corde, veut être descendu dans un trou, un trou abandonné, — le premier venu. Cette proposition était justement émise sur une place qui ofifrait un choix varié entre une trentaine de fouilles blanches, vieux témoignages des tentatives infructueuses qui avaient été faites dans le but de retrouver la riche veine de Canadian*s Gully (le goulet des Canadiens. ) Trois bâtons sont aussitôt installés au-dessus de l'orifice le plus proche ; l'auteur de la motion s'attache à l'une des extrémités de la corde passée dans la poulie ; ses compa-
gnons de rire en le laissant dégringoler à une profondeur de cinquante pieds environ, et les voisins de rire de ses compagnons. Notre homme au fond du trou dans lequel on n'avait même pas pris la peine de pratiquer des galeries; se sent possédé d'une fantaisie nouvelle: tandis qu'il est là, pourquoi ne pousserait-il pas plus loin ses investigations ? Ne doit-il pas s'initier aux premières règles du métier ? Creuser pour creuser, autant vaut ici qu'ailleurs. C'est un commençant au jeu de billard qui veut apprendre à toucher, rien de plus. Il demande donc une pioche et déclare qu'il ne sortira pas du trou sans avoir ajouté un pied de plus à sa profondeur. Pioche et pelle envoyés, le voilà qui frappe à tort et à travers; ses compagnons hissent les déblais, tout en grommelant un peu sur une plaisanterie dont la prolongation ne sera qu'une perte de temps inutile ; des voisins officieux demandent si « the old folk tries to get home by the shortest way ? > (si le vieux camarade essaye de retourner au pays par le plus court chemin ; ) mais le vieux folk ne s'émeut de rien : il s'est
imposé une tâche et il laccoinplira. Tout à coup le bruit du choc de deux métaux retentit sous le fer de sa pioche ; il se baisse : une tache jaime et brillante est à nu ! 11 dégage un peu autour de la tache, elle se développe ; il fouille et déblaye encore, cherche une* solution de continuité, la tache s'agrandit toujours ! Va-t-elle donc embrasser neuf pieds de circonférence ? Non. Après des efforts inouïs, car on ne saurait s'imaginer combien les taches de cette nature sont incrustées et tiennent au sol, elle est enfin mise à découvert; alors ce n'est plus une tache, c'est une masse du volume d'un bon gros pavé, c'est un morceaud'or planté au beau milieu du trou, ' — un morceau d'or de 1 32 livres 1
Je ne me trouvais pas sur le lieu même au moment où celui qui fit cette miraculeuse trouvaille remonta du trou ; je le vis seulement une heure après. C'était un nègre. A peine remis d'une émotion bien légitime en pareil cas, son visage conservait encore les traces de cette pâleur livide particulière aux gens de couleur et qui découpe si étrangement
des lèvres blanches dans un ni&sque gris. Il parlait très-bas et comme un homme qui vient de commettre un crime. Ses associés blancs ne valaient guère mieux que lui ; ils étaient abrutis par le succès et ne savaient que répondre à toutes les questions qui leur arrivaient de tous côtés à la fois. L'un d'eux, pourtant, sortit de sa torpeur, secoua les autres , et le monster's nugget^ mis au fond d'un sac attaché par le travers d'un long bâton, fut chargé sur les épaules de deux des bienheureux propriétaires et porté chez le commissioner , où il arriva triomphalement escorté par une troupe de plus de deux cents mineurs qui faisaient retentir les échos de hurras frénétiques.
Le lendenïain de cet événement mémorable, les cinq associés, qui avaient travaillé toute la nuit et recueilli encore 1 50 onces d'or dans un espace de terrain fort restreint, abandonnèrent à des amateurs, pour une somme de 500 1. st. (12,500 fr.), la chance de faire fortune après eux dans un trou dont l'exploitation était à peine commencée. Satisfaits du
résultat de quelques heures de travail, ils annonçaient la résolution de regagner immédiatement TEurope.
En effet, descendus en ville, ils s'embar- (]uèrent à bord du même steamer qui les avait amenés, emportant avec eux, d'une part la valeur de deux cent mille francs en or, et de l'autre le souvenir d'avoir été mineurs pendant deux jours.
Le rayonnement de ce morceau de cent trente-deux livres devait jeter sur le digging un éclat sans pareil et lui attirer des pioches de tous les coins du monde. Sa vieille réputation de richesse, qui depuis quelques mois rencontrait de nombreux détracteurs, retrouva toute son importance primitive. On reprit avec fureur toutes les fouilles abandonnées de Canadian's GuUy, et particulièrement celles qui avoisinaient l'ex-gisement du Monster's Nugget. On reconnut alors que la plus grande portion de ces fouilles avaient été mal dirigées, s'étaient arrêtées sur un fond factice, une fausse roche intermédiaire. En poussant plus avant, on trouva, la même semaine, dans deux
des trous échelonnés au-dessous de celui des mineurs de la Grande-Bretagne^ un morceau de 94 livres, et un autre de 78 ; plus, de l'or fin en grande quantité.
A dater de cette époque, Ballarat entra dans une ère nouvelle, dont les splendeurs diaboliques ont exercé leur prestige sur tous les mineurs et ne seront pas éteintes de longtemps encore. Il est vrai qu'on découvre des trésors qui, en réalités sonnantes, surpassent toutes les exagérations du rêve, mais au prix de quels travaux longs, opiniâtres, dangereux et souvent stériles! pour tenter toujours, dans une étendue de huit milles carrés environ, la rencontre des mêmes lignes : Prince Régent ^ Gravel Pity New Eurêka^ Sailors^ New Chum Gulb/Sj et dix autres encore, de noms bizarres, et qui semblables au monde, n'eurent pas de commencement et n'auront jamais de fin, tous les bouts étant cachés derrière des obstacles que les forces humaines ne peuvent franchir !
Les fouilles, qui, dans l'exploitation des anciens gisements, n'avaient été poussées, au grand maximum, qu'à une profondeur de
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lité, mêlée de quelques méchants rhumes. Mais ce qui est vraiment amer, ce qui navre et décourage, ce à quoi vous ne sauriez être indifférent, bien que tous les jours des traits analogues se produisent, c'est, après six et huit mois d'efiforts, quelquefois une année entière d'attente et de luttes, de rencontrer au fond d'un trou stérile la ruine de toutes vos espérances ; ruine complète, absolue, sans réserve, qui vous attend jusqu'au bord même des lignes les plus riches, car il n'est pas d'exemple, hélas! qu'aucun de ces derniers gisements de Ballarat, si profondément enfouis sous terre, soit jamais sorti de son lit ménagé entre deux roches, lit tortueux, fantasque, et qui, dans sa plus grande largeur, mesure à peine un mètre !
Le métal en fusion semble jadis avoir fait rage à travers ces fissures profondes dans lesquelles il se trouvait contenu. Torrent impétueux , il a voulu s'affranchir de l'étreinte, et les parois des sillons gardent incrustées jusqu'au sommet les traces de ses bonds gigantesques; mais l'élévation et l'épaisseur des
murs de granit opposaient une barrière insurmontable à tout débordement, au grand désespoir des mineurs, qui, à l'heure qu'il est, tombent trop rarement au beau milieu de ce lit si étroit, au fond duquel For, de guerre lasse, repose calme et refroidi.
Malgré la rareté des miraculeux hasards qui vous conduisent perpendiculairement à pic sur ces filons, et la longueur, les dangers et les difficultés des sombres chemins qu'il faut suivre pour les atteindre, nul n'est mineur en Australie s'il n'a joué son vatout à la grand loterie des lignes de Ballarat. Les gens déplacent l'or et les fonds qu'ils ont en ville, ou s'acharnent à mettre penny weight sur penny weight de côté pour réaliser les frais que nécessite l'entreprise d'un grand trou. C'est un engouement qui n'a d'antidote que dans une suite de tentatives infructueuses, et on sait que chacune de ces tentatives coûte au minimum six mois de travail. Quant au numéraire , Ballarat a englouti quatre fois plus d'or des autres centres aurifères qu'il n'en a produit. Et pourtant les chiffres qui lui ont
valu ses succès les plus brillants ne sont pas faits encore pour réduire à des proportions moins folles l'enthousiasme qu'il inspire. Depuis l'hiver de 1853, les trous placés sur une des grandes lignes ont toujours produit une moyenne de 130 à 150 livres d'or pesant. Ces derniers résultats ont été atteints sur la ligne de Regent's GuUy, dans une succession de vingt-deux trous disposés à la file les uns des autres, et dans un parallélogramme de 24 pieds sur 528. A l'un des coudes de cette même ligne, un parti de quatorze Américains a extrait d'un terrain de 24 pieds carrés la somme énorme de 1,300 livres, — toujours pesant ! Sur la ligne de Gravel Pit, une des plus riches, à peu près 900 livres d'or dans 3 pieds de large , 24 de long et 8 d'épaisseur ! — Il est très-fréquent d'apprendre que des mineurs heureux ont lavé 20 , 30 et jusqu'à 40 livres dans un tube. J'ai vu monter d'un trou de New Eurêka un chapeau rempli de terre : cette terre contenait 17 livres d'or fin. N'est-ce pas splendide , merveilleux , fait pour donner envie de s'embarquer sur l'heure?
11 est temps encore, la marche de ces phénomènes éblouissants est périodique, et durant des années ils seront visibles à l'œil nu. Seulement, par rapport à la population du digging, la statistique étabUssait à mon départ cpie, tous comptes faits, la richesse si florissante de Ballarat, loin de payer des dividendes aux mineurs, leur coûtait un schilling cinq -pence par tête et par jour !
Le chiffre de cette dîme indirecte n'était pas connu, il devait être moins élevé, je crois même qu'on faisait le pair lorsque j'entrepris mon fameux trou sur Red Hill Line (la ligne de la montagne rouge). Et puis qu'importe quelques schillings de plus ou moins? Peut-on, quand on est mineur et qu'on voit des chapeaux du poids de 17 livres d'or, ne pas soi aussi courir sa chance ?
Nous nous réunîmes en une compagnie de neuf-^ Anglais, Français, Allemands, Espagnols. Nous représentions, je ne sais plus combien de nations. Notre nombre , assez restreint si l'on considère les obligations d'un travail incessant de jour et de nuit, fut trouvé
— 2tl — suffisant. Je choisis moi-même l'emplacement du trou gurlequel il nous fallut d'abord perdre deux mois à shepherder, Shepherder, qui dérive de shepherd (berger) , signifie muser, flâner, baguenauder sur son terrrain, être prêt matin et soir à en justifier la possession et à la protéger contre les envahisseurs. Il est d'usage d'exercer préalablement cette mesure de surveillance jusqu'au moment où les résultats des trous placés à une certaine distance TOUS étant à peu près connus, et selon la position que vous occupez par rapport à eux, vous concluez à l'entreprise sérieuse de vos travaux ou à leur abandon.
Un seul berger suffit qui fait , ainsi que la loi l'exige, acte de présence sur le terrain marqué. Ce poste d'observation et de repos fut donc, à tour de rôle, occupé par chacun de nous, tandis que les huit autres étaient constamment employés à la préparation des matériaux. En moins de deux mois, nous avions coupé cent vingt et un arbres du diamètre de un pied et demi à deux pieds ; débité le corps de ces arbres, dans les parties saines et droites.
en billes ou billots de trois et quatre pieds de longueur; fendu, à l'aide de masses et de coins en fer lesdites billes en planches de trois pouces d'épaisseur ; dégrossi et dressé ces planches à la hache et à l'herminette ; porté enfin sur nos épaules jusqu'à Red Hill, situé k deux bons milles environ de l'endroit où était notre chantier, tout ce joli bois vert. — Le jour où nous commençâmes notre trou, qui, selon toutes les probabilités, devait être en plein sur la veine, nous possédions sur notre terrain douze cents planches et l'espoir de mettre du pain sur toutes.
En cinq mois et quelques jours nous avions creusé et boisé cent trente-huit pieds, traversé trois bancs de sables mouvants , tari deux sources et horriblement écorné la tête ainsi que démis l'épaule à l'un des nôtres. Cet accident, que par bonheur je n'avais pas à me reprocher, me rendit fou pendant deux jours. Il n'eut heureusement pas de suites gravés, mais il commença une semaine bien mauvaise. Il arriva un lundi. Tous les jours qui suivirent jusqu'au dimanche , on signala
quelque nouveau malheur. Sept diggers furent tués autour de nous : les uns noyés, les autres écrasés au fond des trous par la chute d'une planche ou d'un seau. Je ne veux pas dire dans quel état on remonte les cadavres des gens victimes de semblables catastrophes , c'est trop horrible. Qu'il suffise de savoir que les planches sont du poids moyens de 25 livres, et que les seaux , vides , ne pèsent pas moins que les planches. — Le souvenir de ces jours néfastes fut consacré pas les mineurs sous le nom de « blackweek » (semaine noire).
(uCtte même semaine, nous arrivâmes au fond de notre trou. Nous étions, en ^et, droit sur la veine ; mais un mur de roche d'une éimisseur de 60 pieds environ barrait le canal qu'elle aurait dû suivre , et tenait lieu chez nous de terre aurifère. Les deux trous entre lesquels nous nous trouvions placés, au-dessus et au-dessous , i-encontrèrent le même accident. Tous, nous cherchâmes à droite, à gauche, en haut, en bas , ce que la ligne pouvait bien être devenue ; mais nous n'en trouvâmes nulle trace, si ce n'est, pour
— ÎI4 — notre part^ une quarantaine d'onces d'or dispersées autour du vilain mur.
J'avais, heureusement pour moi, quelques jours avant que notre trou fût à fond et poussé par un besoin pressant, vendu la moitié de ma part à un spéculateur qui croyait faire une excellente affaire en me payant 60 liv. st. une éventualité de 8 ou 10 livres d'or. Cette somme ne couvrait pas mes dépenses, — toutes mes économies dévorées par sept mois d'un travail inutile ! J'avais deux années de diggings sur la tête et je n'étais guère plus avancé qu'au premier jour. Il n'était bruit alors que des nouvelles mines du Pérou, qui, disait-on, surpassaient de beaucoup en richesses celles de l'Australie.
Après avoir mûrement réfléchi sur la versatilité des lignes de Ballarat, je souhaitai un good bye définitif à mes associés, je vendis tout mon matériel, et, le sac sur le dos, je gagnai Melbourne tout comme j'en étais venu.
VIIT
Ma place est retenue à bord du Rocoburg- Castle (1), magnifique trois-mâts, ancré dans Hobson's Bay et qui doit mettre à la voile pour l'Europe le l®"" mars 1856. Mon ticket d'embarquement que j'ai reçu hier est daté du 23 février. J'ai donc à peine une semaine devant moi pour faire mes malles et te résumer le
(^) Cette lettre et celle qui précède avaient été écrites par moi alors que j^étais encore en Australie. Je les ai retrouvées au Post Office, à Londres, où elles étaient restées faute d^une direction convenable.
— 2<6 — plus brièvement possible la suite et la fin de mes aventures dans ce pays. J'aurais pu t'épargner la lecture de ces dernières pages et te les raconter à mon arrivée, qu'elles ne précéderont, je Tespère, que de quelques jours, mais les glaces du cap Horn peuvent me faire Timpolitesse de me retenir indéfiniment, et comme j'ai rencontré au Post Office des pattes de mouches de toi, qui me donnaient sur mon compte les renseignements les plus inexacts, je crois qu'il est avant tout de mon devoir de t'envoyer^des rectifications par les voies les plus sûres et les plus rapides.
Tu m'annonces d'abord que j'ai dû être établi boucher ou garçon boucher. Puis, un peu plus loin, tu m'expédies à tout hasard et avec des larmes plein ton encre, un acte de décès. Tu me dis mort et enterré! — J'ai beau consulter mes souvenirs, je ne sache pas qu'il me soit arrivé rien de semblable. Nous replacerons donc honnêtement ces folâtreries dans le domaine de l'imaginative, joli domaine, qui semblait jadis appartenir en toute propriété aux vaudevillistes, mais dont, au-
jourd'hui, mais dont aujourd'hui les capitaines de navire chiliens et péruviens possèdent une double clef. — Suivent les preuves. La dernière fois que je t'écrivis, vers le commencement de juin 1854, je te quittai au bord d'un grand trou de Ballarat, — un de ces grands diables de trous au fond desquels on n'est jamais certain de ne pas laisser quelque chose. Ce jour-là, j'étais définitivement sorti du mien pour n'y plus rentrer. Sain et sauf, léger d'or, je me sentais, ainsi que beaucoup d'autres, attiré à Melbourne par un canard gigantesque : six navires en partance dans le port chargeaient des passagers pour les nouvelles mines du Pérou. Des lettres fort bien imitées, revêtues des timbres de la poste péruvienne, adressées à des frères et à des cousins de contrebande engageaient tous ces chers parents à se diriger au plus vite sur Callao au cas où ils ne recueilleraient seulement pas deux livres d'or par jour dans les diggings d'Australie. Deux livres d'or par jour I A un tel prix qui donc n'obéirait pas à la manie du déplacement? .l'arriyai trop tard pour obtenir la plus mo-
— 2<8 — (leste place, tout était pris ! et j'eus la douleur de voir partir l'un après Tautre les six navires qui portaient sur le Pacifique les nouveaux Argonautes à la conquête de la précieuse toison. J'avoue que je n'eus pas longtemps à maudire mon étoile. Des documents ofiSciels communiqués par le gouvernement démenti* rent les bruits répandus. Il n'avait nullement été constaté que le fleuve des Amazones roulât dans le cristal de ses ondes autre chose que des cailloux, et, pour le moment, tout l'intérêt de la population indigène du Pérou se partageait entre la guerre civile et la fièvre jaune. Quant aux prétendues lettres confidentielles à l'endroit de riches trésors, elles étaient d'invention aussi pure qu'ingénieuse. Les capitaines de navires, sachant n'avoir aucune denrée à charger dans les ports de Victoria, et peu désireux de retourner sur lest, avaient imaginé ces fausses correspondances dans le but d'attirer à leurs bords quelques passagers- Aimable plaisanterie de genre américain, qui coûta la vie à presque tous les émigrants. Je venais de .sauver miraculeusement mes
60 livres de mains rapaces et ma personne de la fièvre jauue, c'était trop. Échappées tout à coup à une destination aussi précise, je ne savais plus que faire des unes ni des autres. Je retrouvais Melbourne modifié, quasi transformé. Canevas Town et le bazar des bords de la Yara-Yara n'existaient plus. Le gouvernement avait remplacé la cité de toile par de vastes et spacieuses baraques en planches à l'usage de$ arrivants sans ressources. Des établissements philantropiques tels que « pawn- broker » (monts de piété) et « auction-rooms » (salle de ventes) en très-grand nombre, et généralement tenus par des juifs, recevaient sous leur couvert les marchandises neuves et d'occasion autrefois exposées en plein vent. La ville s'était développée, les boutiques agrandies, le chiffre des hôtels et des public houses décuplé. Deux théâtres, de construction élégante, l'un de drames, l'autre d'exercices équestres, remplaçaient le vieux « circus, » cette modeste tente sous laquelle j'avais entendu les harmonistes éthiopiens du théâtre de la Gaîté faire les délices du public colonial. Dans leô rues,
les chemises bleues ou rouges, les pantalons crottés et les grandes bottes de gendarmes étaient devenus rares, et la considération jadis accordée de préférence à ce costume semblait maintenant être tout entière acquise aux habits noirs et aux faux-cols. Les mineurs euxmêmes, descendus des mines, d'un mouvement instinctif et unanime se hâtaient de dépouiller la livrée poudreuse du travail, pour prendre rang de citadin en endossant la tenue de « regular gentleman. >
D'autre part, une ligne de chemin de fer en voie d'exécution devait relier la ville au port. Dans un jardin botanique une magnifique collection de plantes des tropiques s'efforçait de fleurir. Des établissements semichampêtres dans lé genre du Wauxhall et de Cremorn Gardens de Londres offraient deux fois la semaine aux amateurs de bruit le luxe de cornets à pistons et de feux d'artifice noyés dans les flots du « national ginger béer. 9 Autour de Melbourne, sur les emplacements où j'avais laissé des villages à l'état de projet, sortaient de terre des masses compactes de
petites maisonsblanclies etrouges, confortables cottages réservés à la haute finance et au gros négoce groupés au bord de la mer ou la dominant du sommet de hauteurs verdoyantes.
L'esquisse si vague et si mesquine de la capitale de Victoria ébauchée timidement d'après la grande peinture à la détrempe d'une cité anglaise avait acquis dans la forme un ensemble plus sérieux ainsi que des tons plus fermes, des touches plus vigoureuses. Je m'inclinai devant les témoignages éclatants de cet esprit synthétique qui imprime toujours sa même marque, lourde mais indélébile, partout où l'Anglais a passé, et je courus ipettre mon habit noir, — un habit noir ! tout comme si j'eusse été condamné à la promenade dans Régent' s- Street ou Saint James' Park.
Ainsi vêtu décemment, je me demandai ce que je pourrais bien faire de mes 60 livres. Je voyais Melbourne, quoique séparé du vieux continent par une distance de cinq mille lieues, offrir à tous les nationaux le mirage de la patrie. Le luxe des voitures, des chevaux de sang et des clubs, le tourbillonnement com-r
— %u — mercial des grands ports, les discussions d'intérêts coloniaux engagées dans trois grandes feuilles quotidiennes, la tribune public[ue des meetings, les lectures scientifiques, des églises partout pour tous les schismes, partout des public-houses aux enseignes bien connues dans les comtés du Taureau noir ou du Lion rouge^ comment avec tout cela ne pas se croire en Angleterre? Ne se croit-on pas toujours chez soi là où Ton retrouve des amis nombreux et où tous les moindres détails de la distribution locale prêtent à l'illusion ? Mais ce mirage était permis aux Anglais seuls . . . Tous les étrangers. Français et autres, dont le nombre allaitdejour en jour augmentant, ne savaient où se réunir. L'inintelligence de la langue leur fermait l'accès des maisons particulières et des réunions publiques; si parfois ils "s'aventuraient, désoeuvrés, dans ces dernières, ils en sortaient bien vite en maugréant contre des tournures et des formes qui ne leur étaient pas familières. Bref, tout milieu local leur faisait défaut, et ils cherchaient vainement le petit coin où ils pourraient s'asseoir à l'aise.
L'idée me vint de fonder un café estaminet FRANÇAIS. Je connaissais dans une boutique de bric-à-brac un billard français à vendre. Je cours le marchander. Combien? — 60 livres ! — J'en offre trente comptant et le reste dans six semaines. C'est une affaire faite. Le marchand m'aurait volontiers , je crois , sauté au cou, tant il était ravi de se débarrasser d'une véritable non-valeur, les Anglais n'aimant pas à jouer sur nos billards , qui, par la forme, différent un peu des leurs. — Je vais plus loin acheter quatre petites tables en sapin, des bancs iterriy une grande cgifetière, quelques verres, des tasses et des assiettes ; une batterie de cuisine simple et d'occasion ; et puis... ma foi, c'est tout. Je paye chez mes fournisseurs et prends scrupuleusement leur adresse, ne leur donnant pas la mienne, et pour cause. — Je n'en avais pas encore.
Cette dernière question même du local n'était pas la plus facile à résoudre. Les loyers, alors, atteignaient aux prix les plus extravagantS) et les propriétaires qui avaient détrôné les publicains tenaient le haut du pavé. — La
baisse sensible et néfaste dans la moyenne des recettes des publicains devait être naturellement attribuée au trè&-grand nombre de licences accordées en ville , à Tautorisation d'ériger des public homes sur les mines , et à un léger relâchement dans la surveillance exercée à l'endroit de la vente illicite des liquides; tandis que la hausse des loyers s'expliquait aussi naturellement par l'importance qu'avait prise Melbourne, et les arrivages plus fréquents que jamais dans le port de gros ou petits marchands flanqués de pacotilles desquelles ils voulaient tirer pied et aile en se ménageant les bénéfices de la vente détaillée. La location des boutiques surtout était inabordable. Un marchand de tabac de CoUin's-street payait 41 liv. sterling par semaine pour un magasin et deux chambres. Un marchand de nouveautés, établi au coin de Bourg-street et Russell-street, servait une rente de 100 liv. sterling (2,500 fr.) par semaine pour une maison à deux étages ! Les terrains dans les grandes rues, CoUin's- Street, Great Bourke-street, Swanston-street et Elisabet-street, se vendirent jusqu'à 160 et
200 liv. st. le pied de frontage, c'est-à-dire le pied de façade sur l'alignement de la rue ; et encore les propriétaires de ces terrains préféraient ne pas vendre et faire construire. Seulement, comme la main-d'œuvre coûtait toujours fort cher, les spéculateurs consacraient tout l'argent produit par une ou deux maisons à en faire élever une ou deux autres. Puis, un beau jour, survint un cataclysme dans les afEaires, cataclysme dont je parlerai un peu plus loin ; les loyers baissèrent comme par enchantement, — à ce point même qu'on ne les payait plus du tout. Lorsque la crise fut passée, on ne voulut plus absolument entendre parler des anciens termes. La force des choses stipula des conditions nouvelles, possibles, honnêtes , et les propriétaires, déchus de leur domination tyrannique, durent se contenter désormais d'un revenu modéré , très-modéré, qui ne représentait même pas pour eux l'intérêt à 5 0/0 des sommes énormes dévorées par les frais de construction. Ah I comme on a ri ! — ceux qui n'étaient pas propriétaires. Quant à moi qui, dans toutes mes entre-
prises, ai toujours eu le soin d'arriver trop tard ou trop tôt et aux moments les plus difficiles, je devais, à l'époque même où les loyers n'avaient plus ni bornes ni mesures, trouver, coûte que coûte et dans le délai le plus bref, un local, ne fût-ce que pour prendre livraison de mes achats. Je perdis tout un jour en vaines recherches. J'étais partout éconduit aussi dédaigneusement que le serait un intrus exerçant une profession bruyante et qui tenterait de louer dans une des maisons princières de la rue Tronchet. J'avoue que je ne pouvais pas faire une bien grosse figure avec mes 30 livres qui, à titre de denier à Dieu, auraient à peine satisfait un portier — s'il y avait eu des portiers. Mais je ne me rebutai pas. Mes fonds étaient engagés ! Je cherchai tout le lendemain et le surlendemain. Je découvris enfin dans une rue sale et borgne une toute petite maison composée d'un unique rez-de-chaussée, lequel rez-de-chaussée n'était uniquement composé lui-même que d'une salle de 22 pieds de large sur 1 0 de long, plus une cour assez spacieuse, et dans cette cour la jouissance d'une petite
cuisine et d'une grande écurie : le tout pour 12 livres par semaine (300 fr.) payables à l'avance . C'était une trouvaille, un cadeau du propriétaire , qui m'exprima , en rédigeant mon reçu , à quel point il condamnait la pression violente exercée par ses confrères sur tous les pauvres locataires.
Je me fis immédiatement livrer le mobilier. J'achetai encore quelques menus détails d'épicerie, et je montai ma cave de deux caisses de vin et de bière et d'un petil baril d'eau-de-vie. . J'étais bien tenté aussi par une douzaine de fruits au jus qui nageaient dans de magnifiques bocaux en verre et eussent fait à la de* vanture de mon établissement, un peu nue, le plus charmant effet ; mais je devais songer à l'achat de rideaux; j'avais encore à faire imprimer des prospectus. Je sacrifiai avec courage et résignation les fruits au jus , et je remplaçai les rideaux par le dépolissage au blanc d'Espagne de toute la devanture vitrée. Bien me prit de n'avoir pas inconsidérément obéi à aucune fantaisie luxueuse. Lorsque j'eus payé mon enseigne peinte en grandes
majuscules au-dessus de ma porte , et les frais d*impression de mes proq)ectus, il ne me restait pas de quoi acheter un tire-bouchon.
Mais, qu'importe I mes prospectus conçus dans les termes de rigueur : Billards, Divans, Déjeuners et Soupers froids, suivis de la fameuse phrase traditionnelle : On jouera la poule! produisirent sur la place une sensation profonde. Les connaissances que j'avais en ville, et toutes étaient prévenues, voulurent honorer de leur présence Tinauguration du grand café-estaminet français. Le jour de l'ouverture de mon établissement, j'avais du monde dans la salle, dans la cour et jusque dans l'écurie, partout, excepté sous les tables. Beaucoup de consommateurs étaient assis par terre , et presque tous buvaient dans le même verre. Je renouvelai quatre fois ma cave dans le cours de la soirée, et le lendemain j'avais en caisse de quoi acheter tous les tire-bouchons de Melbourne.
Que te dirai-je maintenant que tu n'aies deviné déjà? Durant quatre mois, mes affaires prirent de jour en jour une tournure plus
satisfaisante. Je faisais de si bon café ! Sans doute, parce que je n'étais pas né dans la limonade. J'offrais en même temps à mes consommateurs la dive bouteille , ce prisme magique au travers duquel on revoit la France. Je n'avais pas du tout le droit de faire cette dernière politesse à mes clients. Mais, bien que je fusse en contravention flagrante avec les lois du pays, comme l'ivresse, le bruit et le scandale étaient rigoureusement bannis de chez moi , l'autorité ferma toujours les yeux sur la couleur de oe que je versais dans mes verres.
Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les étrangers. Commerçants, commis, ouvriers et manouvriers venaient là dépenser quelques heures de loisir que leur Jaissait le travail, et l'entente la plus cordiale et la plus parfaite régnait entre tous. Plus on est éloigné de son pays et plus on se rapproche volontiers en marchant à pieds joints sur les lignes de démarcation qui , d'ordinaire , séparent le fin tissu de l'étoflTe grossière ; tous les exilés sont frères et boivent ensemble... en exil. Dans ce
modeste rez-de-chaussée, dont j'avais peu à peu rehaussé la physionomie intérieure, mais où cependant Ton jouait encore le billard aux chandelles, jevis passer biendes gens qui devin^ rent des amis : des capitaines de navire de la marine bordelaise, des négociants des Chartrons» des artistes de tous les pays ; jusqu'à des consuls, celui de France excepté. M. le comte Moreton de Chabrillant et moi étions en de très-bons termes, mais il ne voulut jamais venir goûter de mon fameux café, sous prétexte que je recevais ttop de matelots déserteurs. J'eus aussi, une fois seulement, la visite du curé de Heidelberg, mon vieil ami, • M. B.... Il but une larme de grande chartreuse, mais ne consentit pas à être reçu ailleurs que dans la cour.
Ah 1 comme l'avenir me souriait alors ! Rien ne me faisait pressentir que je devrais bientôt renoncer à cette profession de bon limonadier, qui me créait de si excellentes relations, et me promettais de si jolis bénéfices. Je dus y renoncer pourtant, ou du moins ce fut elle qui renonça à moi. Si j'avais, à
l'exemple des diseurs de bonne aventure, consulté le marc de mes cafetières, peut-être aurais-je su plus vite que mon indépendance n'était pas au fond ; qu'un jour , pauvre comme devant, j'aurais à subir encore une nouvelle transformation; que.... que.... je devrais être store keeper . . grocer . . . ne jouons pas sur les mots, que je devrais être Epicier.
Mon Dieu 1 oui, ce fut ma dernière incarnation en Australie, Je me rendis compte des trivialités sublimes de Shakspeare, en pesant de la cassonade, et j'entrevis avec épouvante le scepticisme de Byron en versant du bitter. Je n'eus ni engelures, ni serpilière blanche, mais je fus épicier. Voici comment s'opéra ce passage du café à ja tasse au café en cornet.
Au café-estaminet français, le meilleur de ma clientèle ne relevait pas exclusivement des consulats. Un noyau de compatriotes et beaucoup d'étrangers, tels que Suisses, Italiens, Jersiens, Canadiens, Mauriciens et autres gens en ien^ tous ouvriers travaillant en ville ou dans les environs, affluaient dans le seul et unique établissement qui par son genre et ses
allures différât du public-house , et , somme toute, c*était à leurs assiduités que je devais le plus clair de mes recettes. Les souverains abondaient dans ma caisse tout comme à la vitrine des frères Monteaux. Fier de ces résultats, et animé des intentions les plus délicates à Tendroit de mes clients, j*eus la malheureuse idée de consacrer mes économies à l'embellissement, ornementation, tapissage, rembourrage et peinturelurage de ma maison, placée par sa trop grande simplicité au-dessous des plus modestes guinguettes de barrière. Mais hélas 1 Todeur de la térébenthine n'était pas encore évaporée, que la catastrophe dont j'ai parlé plus haut, et qui couvait depuis longtemps, éclata dans Melbourne : un cataclysme financier à tout renverser. V Argus publia le relevé des faillites d'un seul mois, qui ne s'élevait pas à moins de Vingt millions de francs, sans compter les pertes occasionnées par l'incendie. Il ne s'écoulait pas de nuit que le tocsin ne retentît et n'attirât les curieux devant quelque grand magasin flambant par tous les bouts : toujours dans le même quartier.
— celui des gros négociants. Ah! voilà par exemple un quartier où l'on jouait imprudemment avec le feu...
Tudieu! comme ça dégringolait ! Les faillites donnaient six pence de la livre, les entrepôts brûlaient, les boutiques se fermaient, les ouvriers faisaient grève. — Et pourquoi ? Était-ce parceque le trop plein de marchandises de toutes sortes expédiées de tous les points du monde encombrait la place et ne pouvait trouver d'écoulement à aucun prix? ou bien encore, parce que les gros fournisseurs vendaient à terme à des chevaliers d'industrie qui revendaient au comptant dans les nuction rooms à 75 0/0 au-dessous du taux d'achat, et empochaient le prix de cette vente? N'était-ce pas aussi la menace, attribuée au nouveau gouverneur, de suspendre quelques travaux entrepris par le gouvernement, la taxe exorbitante des loyers, et surtout, pardessus tout, une stagnation momentanée, mais effrayante, terrible dans la production des mines, sables mouvants sans lesquels la colonie ne saurait encore vivre aujourd'hui, qui
déterminaient la crise? C'était un peu tout cela. Et tandis que le découragement et la panique régnaient ainsi sur le marché de Melbourne, les mineurs de Ballarat qui avaient réclamé à grands cris l'abolition ou au moins la réduction de la taxe mensuelle de trente schillings, prélevée sur un travail qui trop souvent ne produisait pas même cette sonune, n'ayant pu obtenir ni par les meetings, ni par les députations au gouverneur et au conseil législatif la modification d'une loi votée par la chambre des communes de la métropole, s'étaient révoltés en masse et n'argumentaient plus avec la police qu'à coups de pierres, à coups de pioche, ou à coups de fusil. 11 ne fallut pas moins de 3,000 hommes de troupes régulières expédiées en grande hâte de tous les points de la colonie sur le théâtre de l'insurrection, la proclamation de la loi martiale dans toute la circonscription de Ballarat, et quatre grosses pièces de canon pour maîtriser l'émeute. Ce déplorable conflit exerça encore une influence funeste sur l'opinion publique. On crut longtemps aux insurgés une arrière-
jpensée de révolution politique, ayant pour but nndépendanee du district de Victoria et son érection en république
Cette dernière appréhension n'était pas faite en ville pour tranquilliser les esprits troublés. Moi, qui en ma qualité d'étranger n'avais à me mêler de rien, je ne pouvais que contempler avec tristesse la désertion de mes abonnés. Elle tenait du délire ; tous me quittaient pour monter aux mines , les uns par curiosité y beaucoup d'autres par besoin et pour chercher ce que Melbourne leur refusait : un salaire. De jour en jour, le vide se faisait plus persistant autour de mes tables de marbre. — Elles étaient en marbre ! — Durant des heures entières je calculais ce qui pouvait bien être entré de demi-tasses dans tout ce luxe auquel j'avais tant sacrifié, et dont je devais désormais être le seul à jouir. J'expérimentais l'élasticité ds mes divans, j'écoutais le bruit de ma pendule, je comptais les fleurs d'or sur fond de velours émeraude du magnifique papier à une livre sterling le rouleau qui tapissait les vastes solitudes dont la location me
revenait encore à douze livres par semaine ! (^r partout les loyers étaient diminués de moitié, excepté le mien, engagé que j'étais par un méchant bail dont j*avais fait tous les frais de rédaction, — sur parchemin, il est vrai, mais 450 francs de coût 1
Voilà ce qui vous attendra quelquefois lorsque vous regarderez trop loin en affaire. J'avais voulu créer, à force de temps et de soins, ime valeur sérieuse. Un beau matin, je vendais mon fonds après avoir exercé trèshonorablement, pendant une ou deux années, un métier. . . ennuyeux, mais productif. J'avais compté sans les brusques fluctuations, les tâtonnements, les déplacements qui agitent tout pays neuf, — première période de tohu-bohu et de bouleversements successifs, durant laquelle il cherche son point d'équilibre. J'avais tenté de faire asseoir confortablement les gens dans le pays du monde où les gens veulent le plus être debout, toujours prêts à suivre dans ses campements une fortune capricieuse qui, tous les jours, change de garnison. Je m'étais trompé, voilà tout ; mais mes clients n'en cou-
raient pas moins vite, ni mon loyer non . plus, et je ne savais toujours pas par quel moyen je sortirais de Timpasse dans laquelle je m'étais si maladroitement ou si malheureusemeut engagé.
Ce fut alors que deux de mes bons amis, dont les noms sont les plus justement estimés sur la place de Melbourne, Gustave Cursier et Adet, me vinrent en aide. Ces jeunes négociants bordelais, marchands de vins, spiritueux, conserves et épiceries, chez qui je m'étais toujours approvisionné et dont j'avais payé comptant les mémoires aussi scrupuleusement que si je n'eusse jamais fait que cela toute ma vie, luttaient, ainsi que tous, contre le mauvais état du marché. Établis depuis une année à peine, et ne devant pas un schilling dans la yille, ils tenaient en magasin un maigre lot de marchandises, qui représentait pour eux tous leurs bénéfices. Ils m'offrirent de prendre la moitié de ces marchandises, que j'emporterais aux mines, et avec lesquelles je me constituerais un petit store. Ils ne voulaient entendre parler d'aucune condition de
règlement. J'acquitterais ma dette quand je pourrais.
Je cite ce fait si gracieux et si désintéressé^ eu ce que des faits semblables sont généralement assez rares, même dans les colonies, et surtout de compatriotes à compatriotes.
Je ne dirai pas toutes les hésitations et tous les refus que, dans un cas pareil, ma susceptibilité devait opposer au dévouement de mes amis. Je fus vaincu, c'était écrit. — Je n'avais donc plus qu'à me débarrasser au plus vite du café. Je convoque solennellement mon propriétaire. Je lui paie une semaine dont je n'avais encore usé que la moitié, et je lui annonce mon départ immédiat. Il ne paraît pas très content et parle de bail, — un bail de sept ans ! Je lui réponds très haut et je l'envoie promener. Je dois avouer, à son éloge, qu'il y fut sans se faire prier davantage. Je vends alors pour 75 liv. sterl., à un brio-à-brac, ce qui m'en avait coûté à peu près 500, et je m'enrôle gaiement dans la corporation la plus maltraitée des vaudevillistes.
Je n'en finirais pas si je voulais développer
ici des considérations générales sur Tépicerie. Durant le cours de ma carrière de débitant, Fheure la plus douce pour moi, celle où comme Mignon j'étais tout entier à la patrie absente, fut toujours l'heure où je me livrais à la fabrication des sacs. — Ah ! mon ami ! Si jamais six mille lieues de mer doivent te séparer de tout ce que tu chéris au monde, si tu te trouves jeté dans un milieu fait de glace et de chiffres, si le lourd porter n'a pas encore étouffé en toi ces velléités qui poussent à bondir comme des balles élastiques à la lecture d'une tragédie, fais des sacs !
Rien en somme n'est plus aisé et ne prête davantage au retour vers les choses d'autrefois. Tu n'as pas plutôt découpé quelques carrés de papier que l'Australie s'embrouille, que ses forêts monotones , ses gentlemen en cire à cacheter, ses trous stériles, ses convicts* ivres de gin et ses éternelles pommes de terre en robe de chambre s'éteignent dans un cercle de ténèbres et que , tout à coup, Paris surgit comme d'une tabatière à surprise. Alors la lumière se fait, l'éblouissement commence, tu
embrasses les pavés, les maisons et les gens, tu remplis Paris de toi comme tu es plein toimême de Paris , tandis que sans y avoir pris autrement garde tu as sur ta table une montagne de sacs. Des sacs plus ou moins bien réussis, mais qu'importe! plus mauvais ils seront et plus tôt tu devras les remplacer. Aussi tu en crèves trois, quatre, sans un geste ni un murmure. La pratique attend ? elle est Anglaise de tempérament, patiente, habituée aux grocers britanniques qui pour la lenteur et la précision exaspéreraient le plus méticuleux de nos pharmaciens. Tu la tiendrais deux heures pour une once de poivre que tu serais encore le premier à Tenvoyer au diable. Tout est donc pour le mieux. La marchandise s'écoule, doucement il est vrai, l'argent rentre de même , mais tous les jours, au moins, tu peux vivre une bonne heure. Aussi, crois moi, si jamais pour te jeter en tristesse l'oubli tentait d'effacer derrière toi quelque trace du passé, fais des sacs !
Je n'entreprendrai pourtant point de donner ici le chiffre de sacs, de paquets et de cornets
que j'ai emplis, pesés et ficelés. Ce serait d'un intérêt médiocre. Je me bornerai simplement à résumer en quelques mots l'histoire d'une longue année que je passai sous ma tente , en état de réclusion complète, au milieu de mes marchandises et derrière mon comptoir rustique.
J'étais fixé à Jim Crow^ nouveau petit digging situé entre Ballarat et le mont Alexander^ mine assez pauvre, mais, plus que toutes les autres, habitée par des étrangers. Je vis à peu près passer là tous les Français qui , en Australie, prennent rang de chercheurs d'or. Le nombre, au reste, en est restreint, et c'est à peine si le district de Victoria en compte trois à quatre cents. Je ne dirai rien de mes chers compatriotes, si ce n'est qu'ils parlent toujours trop haut, développent à l'infini des théories burlesques, perdent un temps considérable à discuter des détails insignifiants et. . . font bien peu fortune. Les Russes , les Espagnols , les Hollandais, les Belges figurent à peu près dans les mêmes proportions et les mêmes conditions que nous. Les Allemands et les Suisses
tiennent seuls une large et sérieuse place dans rémigration d'Europe. A Jim-Crow, particulièrement, est installée, depuis près de deux ans, la population presque totale d*un canton suisse, celui du Tessin : trois milles âmes environ. Femmes, enfants, vieillards, tous sont arrivés misérables. Le sont-ils encore? je rignore. Je sais seulement qu'ils vivent loin de leurs montagnes sans les regretter le moins du monde.
Cette indifférence à l'endroit du sol natal, que j'ai constatée généralement chez tous les gens qui appartenaient à la classe dite des paysans, est-elle bien coupable si On compare les conditions d'existence, l'une toute d'abnégation et bornée dans ses horizons, l'autre toute d'indépendance et que stimulent toujours les espérances de fortune les plus folles ? En Europe, le paysan mange rarement de la viande, il travaille toute sa vie sur un coin de terre dont souvent il ne peut parvenir à solder le prix intégral, et trop fréquemment meurt exproprié. En Australie, aux nûnes, il est certain de gagner sa journée — ce qu'on
nomme faire ses vivres. — 11 taille quotidien* nement ses trois ou quatre repas dans un grand quartier de mouton ; il plante sa tente où bon lui semble, et peut encore se réserver devant ou derrière la place d'un petit jardinet ; il ne craint ni les gardes champêtres ni les huissiers, et pourvu qu'il paye sa licence de mineur, dont le coût a été réduit à « une livre sterling par an, » il a le droit de prétendre aux plus grandes éventualités de richesses. Quelles sont donc les considérations de clocher qui résisteraient à ce dernier régime , si différent de celui auquel l'habitant des campagnes est condamné d'ordinaire? Il en est bien peu.
Les habitants des villes, l'artisan, l'ouvrier^ subissent ipoins ces influences qui mènent à l'oubli du pays. 11 y a toujours du chevaleresque dans la façon dont ils éraigrent. Chacun d'eux assume toutes les charges et part seul à la conquête d'un bonheur qu'il devra bientôt revenir partager avec les siens. Le paysan plus positif emmène sa famille, et vend ou emporte tout ce qu'il possède, afin de
He rien laisser qui l'attache eX puisse le faire regarder tristement en arrière. De là le calme parfait, la persistance dans le travail et la confiance dans des jours meilleurs qui régnent chez les uns-, l'inquiétude d'esprit, l'indécision et le dépit qui égarent les autres.
C'est à la suite d'une de ces luttes entre l'avenir et le passé, duels terribles qui ne s'accommodent jamais que par la mort de l'un des deux champions , que j'ai vu cesser l'exil auquel je m'étais volontairement condamné. Le passé avait tué l'avenir. En somme, qu'estr-ce que pouvait un pauvre petit avenir à peine au maillot, né viable, il est vrai, mais faible, malingre, rachitique, contre un bon gros vieux passé tout rempli de doux souvenirs et de franches amitiés ? Le premier, rompant plus souvent qu'il n'avançait devant son adyersaire infatigable , g-vait tenu ferme pendant environ trois années et demie N'étaiirce pas héroïque? De guerre lasse, il tombait enfin sur son propre terrain pour ne se plus relever. Aussi bien, aux derniers moments de la lutte il n'avait plus que le souffle.
Dans le store-keeping , j'avais encore commencé trop tard et je m'étais établi à la fin du bon temps. Durant les six mois qui suivirent mon installation , les affaires furent cependant assez brillantes. Elles me permirent d'acquitter ma dette vis-à-vis de mes amis et de mon propriétaire, et de mettre quelques mar-; chandises de côté. Mais la concurrence qui peu à peu envahissait toutes les branches de l'industrie et du commerce réduisait de jour en jour le chiffre des bénéfices et des clientèles. Tous les gens pressés de faire fortune , ainsi que je l'étais moi-même, avaient perdu cette confiance aveugle dans le rendement des mines , lesquelles, au reste , présentaient des difficultés d'exploitation inconnues jusqu'alors. En 1853, dix émigrants étant donnés, neuf d'entre eux eussent résolument travaillé aux diggings, tandis que le dixième, par faiblesse de constitution ou difformité , se fût, à grand regret, lancé dans les affaires. Vers le milieu de 1 865 , la même proportion était complètement retournée. De dix émigrants , neuf spéculaient sur n'importe quoi , — des manches
d'outils ou de la limonade à un penny le verre, et le dixième , privé de toutes ressources , tenait la pioche, mais avec quelle mauvaise ;grâcel
Après un tel revirement, il n'était plus possible de fonder des espérances de fortune rapide, et le roulement commercial avait définitivement enrayé sur les vieilles voies des vieux pays. Donc, consacrer dix années de sa vie à compter toujours , à peu payer ses gens, à rogner des pièces de quatre sous et à voler sur le poids ; puis , au bout de ces dix années de mesquineries ,^ que Tidiotisme vous prenne par le bout du nez et vous ramène chez vous, où le fruit de vos économies et de vos rapines pourra vous produire environ mille francs de viager, cela vaut-il vraiment la peine de signer un bail, et si loin, surtout ? On s'exagère assurément beaucoup les incommodités du séjour en Australie. Avec l'été de Naples et l'hiver de Palerme, c'est-à-dire huit mois de soleil et quatre mois de pluie , la vie sous une tente faite d'une double toile et flanquée d'une vaste cheminée est tout aussi confortable que dans
les maisons des grandes villes d'Europe , moins chère même qu'à Paris et beaucoup plus salubre qu'à Londres. Mais vivre seul, comme je vivais, en loup , et en loup célibataire encore ! N'attirer jamais personne dans mon arrière-boutique et ne sourire guère aux clients qu'en face des balances (j'avais bien assez d'écouter au comptoir mes compatriotes me développer des théories sur la qualité des chandelles, et me dire qu'ils avaient été de ma partie — l'épicerie — sans les inviter en plus à s'asseoir dans mon intimité) , ne recevoir enfin que bien vaguement et bien raremenjt des nouvelles de France, c'était payer trop cher l'escompte de l'indépendance si modeste que je voulais réaliser en poudre d'or! Au diable le commerce à des prix aussi élevés. Uç beau jour j'affichai la vente au grandissime rab^ de mon petit lot de marchandises. Le surle demain j'étais débarrassé et prêt à revoir Me bourne pour la dernière fois.
Je ne voulus pourtant pas quitter la pla brusquement, en épicier mal-appris qui, au sitôt son fonds vendu, renie son passé et
salue plus ses vieilles pratiques. Les quelques onces que j'avais au trésor, je les devais à la colonie et aux diggers. Je résolus donc , avant de descendre en ville, de gagner à travers bois Ballarat , où j'étais certain de rencontrer d'anciens compagnons et d'anciens clients.
C'était bien la façon la plus convenable de faire agréer l'hommage de mes derniers adieux à la grande nature australienne, que d'éviter les sentiers battus et de m'enfoncer au cœuf des forêts immenses. Cette fantaisie de sauvage pensa me coûter cher, et, malgré des indication^ très-précises et une boussole large comme une pièce de dix sous, je restai six jours pleins à franchir une distance qui , par les voies ordinaires, ne m'eût pas demandé plus de vingtquatre heures. 11 est vrai que cette fois j'avais évité toutes les courbes de la route en allant droit devant moi. J'avais pris le jplus court... à travers bush.
A travers bush , ou à travers bois, signifie, en Australie, un voyage exécuté à deux, et le plus souvent à quatre pattes, par-dessus les troncs d'arbres morts , les rochers , les creeks
et les montagnes. Cette marche est pénible, sans aucun doute ; Tinquiétude en double et triple la fatigue. Une fois engagé sous les arbres, vous ne savez plus jamais quand vous en sortirez. La boussole est d'un grand secours, mais souvent on doute d'elle ; Tinstrument est imparfait. Il suffit d'un quart de point d'erreur pour passer au delà du but. Bref, j'ai conuu tant de gens qui se sont égarés dans sa compagnie, moi tout le premier^ que je n'accorde à ses indications qu'une confiance médiocre. Pourtant, en dehors du grand cercle des mines , rien ne vous guide plus. Les routes, les sentiers et les passants disparaissent. Vous marchez à tâtons dans une nature sans horizon, qui ne vous offre pas un point de repère, où tout est uniforme, où tout se ressemble. Vous aviez fixé, dans la direction à suivre , un arbre , un accident , une pierre ; vous tournez la tête et faites un tour sur vousmême, vous êtes perdu. A droite, à gauche, devant vous, derrière vous, il y a le même arbre, le même accident , la même pierre 1 Vous deviez côtoyer le cours d'un maigre filet
d*eau, tout à coup le ruisseau disparaît; la terre, à cette place, n'en a fait qu'une gorgée. Vous montez au sommet d'une haute montagne et interrogez l'espace : partout la forêt se déploie en ondulations irrégulières qui, tout autour de vous, se perdent dans le ciel.
Ah! les forêts! les forêts vierges ! quelles sont lourdes aux épaules de ceux qui les traversent ! celles d'Australie, du moins. Vieilles vierges rabougries qui, pour toute une éternité de soleil, ne feraient pas le plus petit écart avec le sol, afin de cacher leurs vilaines grimaces derrière quelques frais rejetons. Non. Rien que de vieilles pousses qui appartiennent aux genres de V eucalyptus ^ de V acacia et de VepacriSj dit-on. Je ne suis pas botaniste, mais je ne souhaite pas à un botaniste d'être, ainsi que je le fus, perdu quatre grands jours au milieu des arbres, à quelque famille qu'ils appartiennent, fût-ce même à celle des rosaceœ! la science n'y gagnerait riei^; que dis-je! elle y perdrait la moitié de ses gens.
Durant ces quatre jours, je n'eus à souffrir que de la végétation, de la solitude et un peu
aussi de la faim, ayant complètement épuisé mes provisions de route au matin du troisième jour. Je n'avais guère à redouter les mauvaises rencontres. Je l'ai dit déjà, à part le black snake^ serpent noir de trois à quatre pieds de long, d'un aspect sinistre et dont la blessure est mortelle, «nais que j'ai toujours vu se sauver à l'approche de l'homme, l'Australie ne recèle aucune espèce féroce ou dangereuse. Ses naturels même, qu'on s'était plu en Europe à me dépeindre sous les couleurs les plus sombres, n'ont de vraiment bien noir que la peau, dont le ton général rappelle celui de l'encre comniune trop étendue ♦d'eau. Ils ont aussi la bouche immense, les lèvres épaisses, les yeux petits et profondément enchâssés sous un front d'hydrocéphale, les pommettes saillantes, le nez épaté, et le corps grêle, au long duquel flottent, des bras démesurés. Sont-ils très-jolis? Leurs femmes seules le pensent, je crois, car elles se livrent entre elles aux joutes les plus sanglantes pour con quérir uniquement le droit de porter la pipe, les armes, les provisions et les enfants de
l'homme aimé, qui, pour sa part, ne porte jamais rien. Les pauvres femmes, au reste, sont peut-être moins jolies encore que leurs maris. Chez elles, les formes sont plus anguleuses, la physionomie plus éteinte, les membres plus longs et plus grêles, les extrémités plus grandes, et avec cela Tabdomen développé de la façon la plus bizarre : phénoménal, piriforme, contracté à la base et terminé en pointe vers le centre, lequel centre est tellement éloigné de sa base, qu'il en résulte une saillie qui s'avance bien au delà de toutes les limites connues...
11 est impossible de se former une idée bien précise du nombre de ces êtres qu'on voit apparaître de loin en loin sur tout le littoral de l'immense continent australien. On' suppose pourtant que cette population indigène, qui dans le principe ne fut jamais rencontrée en masses très-imposantes, est, aujourd'hui, plus qu'aux trois quarts éteinte.
Au physique, si ceux qui restent, et dont j'ai souvent vu des échantillons, peuvent prendre rang immédiatement après les singes.
il semble qu'au moral, plus que toutes les autres races de couleur, ils laissent à désirer. Le fond de leur nature est la paresse. Us n'ont aucune des ingéniosités particulières aux sauvages, paraissent n'obéir à aucune loi, et oh ne leur connaît aucun point central de réunion. C'est à peine si par des temps froids et pluvieux ils consentent à se construire pour la nuit un abri grossier fait d'écorces et de feuillages. Ils errent - toujours de place en place sans jamais s'arrêter nulle part plus de trois ou quatre jours. Divisés en tribus nomades composées de quinze ou vingt individus, on les voit tantôt dans les bushes, tantôt dans les villes et les villages et plus fréquemment encore dans les diggings qu'ils visitent d^ préférence. J'ai oublié de dire qu'ils étaient assez généralement vêtus — les hommes particulièrement — soit des défroques qu'on leur jette ou qu'ils ramassent, soit d'une vaste couverture de soixante peaux d'opossums assemblées par des coutures grossières et dans laquelle ils se drapent à l'antique.
Il en est toujours quelques-uns dans la bande
qui savent un peu d'anglais , juste assez pour mendier, exercice &milier auquel ils se livrent avec une persistance digne des anciens moines. J'ai vu quelquefois des Black-Fellows séjourner des demi-journées entières à la porte d'une tente^ attendant patiemment l'aumône d'un morceau de pain, d'une tasse de thé ou d'un verre de brandy, liqueur 'pour laquelle ils se feraient couper par petits morceaux.
Je n'oublierai jamais celui qui sut si bien me vaincre dans une lutte acharnée d'obstina* tion qui ne dura pas moins de deux heures. Celui-là parlait très-bien l'anglais, sa physionomie avait quelque chose de moins hideux et de plus intelligent que celle de ses semblables, et il était mis avec recherche. Son costumé simple, mais de bon goût se composait d'un carrick noisette croisé sur la poitrine nue, d'un chapeau de" castor gris et d'un parapluie. Il portait gravement ces dépouilles de quelque gentlemen farrmr^ et rappelait par certaines allures, et surtout par le nez qu'il avait pointu et retroussé, l'immortel Odry dans les Saltimbanques. — C'était un Bilboquet noir. —
Il vint s'accroupir en face de moi, dans Therbe sur laquelle j'avais dressé le repas qu'il se proposait bien de partager. Trois de ses femmes se tenaient respectueusement à quinze pas de distance derrière lui , avec les paquets.
— Donnez-moi du pain, me dit-il d'abord.
— Non, lui répondis-je. — Il sourit et se tut. J'étais bien décidé à tout lui refuser, afin de voir s'il me serait possible de fatiguer sa patience et de décourager sa convoitise. Au bout de cinq minutes il reprit :
— Donnez-moi un peu de pain.
Même réponse, que cette fois j'accompagnai d'une longue série d'épithètes... désagréables. Même sourire , même silence qui me sembla avoir été mesuré à l'aide d'un chronomètre invisible, tant la durée en fut égale et précise ; puis il reprit :
— Rien qu'un peu !
— Non, m'écriai-je, gredin, va-nu-pieds, tu n'en auras pas !
Mais son visage ne trahi^ pas la plus légère émotion à cette cascade d'injures à
son adresse. — Et j'en passe ! Il souriait toujours et dardait sur moi le regard fixe de ses petits yeux ronds. Le temps de mutisme expiré, il m'inâiqua de son index sur l'index de l'autre main la longueur de la première phalange et me dit :
— Grand comme çà !
Furieux, je me levai, saisis une pioche, et tout en le menaçant de lui casser la tête, le secouant même un peu, je crois, par le collet de son magnifique carrick, je lui ordonnai de quitter la place. Mais j'eus beau menacer, jurer, faire beaucoup de bruit et beaucoup d'évolutions, il ne bougeait pas davantage. Resté toujours souriant et muet, avec lès mains en avant dont la disposition des index formulait l'objet de sa demande, son regard ne se détachait pas du mien. Il y avait quelque chose de si étrange dans la fixité de ces deux points fauves cerclés de blanc, quelque chose de si pénible dans la placidité de cette vaste grimace aux dents pointues, taillée par le travers d'un masque de cire noire, plat, immobile, dans lequel on ne voyait tressaillir
ni un muscle, ni une veine, que je me sentis désanné, dompté. Avais-jesubi quelque magnétique influence ? Je l'ignore. Je sais seulement que je revins prendre ma place à table et que je jetai avec humeur un morceau de pain à celui qui malgré moi devenait mon hôte. Le monstre ne s'arrêta pas à ce premier succès. H mit gravement de côté son morceau de pain «t à l'aide du stratagème employé déjà il me <5ontraignit, toujours souriant, et mol toujours jurant, à lui offrir encore : du thé, du sucre^ de la viande, du tabac et de la goutte ! Ce fut seulement lorsqu'il eut obtenu le service complet qu'il consentit à le faire disparaître en quelques tours de mâchoires et avec une voracité dont rien ne saurait donner la mesure.
Les dames se tenaient toujours à une distance respectueuse, convoitant des yeux cette luxuriante victuaille sans oser faire ni un pas ni un geste. J'essayai bien de leur envoyer quelques morceaux, mais le maître arrêtait tout au passage. Les pauvres affamées n'attrapèrent qu'un os de gigot que le chef de la maison, après en avoir préalablement dévoré la
chair jusqu'à la dernière bribe, daigna leur jeter par-dessus son épaule. — Encore un petit coin du monde où la femme me paraît être sacrifiée.
Le jour suivant je retrouvai toute la tribu entourant une bande de musiciens nomades ; c'était, je crois, la première fois qu'on entendait de la musique sur les diggings. Sensation agréable pour tous, et surtout nouvelle pour les indigènes. Hommes, femmes et enfants de couleur riaient, écumaient, se tordaient dans une attaque d'épilepsie générale. Mon Bilboquet de la veille conservait seul sa gravité, et, négligeant l'ensemble varié de l'orchestre, son attention tout entière était acquise au trombone.
On connaît le mécanisme du trombone :
quatre tubes intercalés les tins dans les autres, qui s'allongent et se rétrécissent à volonté selon l'exigence des tons. C'était ce mécanisme qui intriguait vivement l'observateur. Qu'est-ce que pouvait bien être cette bête jaune et luisante qui tantôt avait quatre pieds de long et tantôt n'en avait plus que deux? Qu'est-ce
que pouvaient bien devenir dans leur mouvement de va-et-vient ces tubes de matière dure et :sans aucune solution de continuité, pas même avec l'Alsacien qui soufflait dedans à pleins poumons ? Mystère ! — Le plus grand développement de Tinstrument n'étonnait pas en* <;ore trop Thomme noir ; mais lorsque ramené par la main de l'instrumentiste il le voyait remonter, diminuer et se réduire à ses proportions les plus simples, il perdait complètement la tête ; il touchait le cuivre de ses <loigts noirs et frémissants ; puis il revenait" à l'Alsacien, sur la personne de qui il se livrait aux recherches les plus minutieuses : ouvrant l'habit, le gilet, fouillant dans les poches, «écartant les plis de la chemise, passant ses mains partout, mais ne trouvant rien, toujours rien qui pût lui dire où s'allait loger la moitié de l'instrument. Tout à coup il s'arrête, enveloppe d'un regard de feu le musicien et le trombone qui en ce moment ne faisaient qu'une seule et même pièce , puis il se frappe le front et s'écrie : « 11 l'avale ! » et il se sauve en agitant les bras en l'ai r, et en
donnant les marques du plus affreux désespoir.
Mais, pardon, quelques feuillets plus haut, j'étais sous les arbres. Tu ne supposes pas que j'ai choisi une place aussi maussade pour griffonner sur les aborighnes australiens les lignes qui précèdent. Je me souviens mainte* nant que j'étais perdu. Etait-ce bien inquié^ tant? Non , cette correspondance tout entière prouve assez que j'ai retrouvé ma route. — Et comment !
J'ai rencontré d'abord sur un immense pla* teau dégarni d'arlres — chose rare — un troupeau de moutons gardé par un berger. Ce berger m'a conduit à ^habitation de son maître^ un Écossais, qui sans doute a profite de ce qu'il résidait en plaine et n'était pas dans les conditions du programme de la Dame Blanche pour me faire payer son hospitalité très-cher.
A ce propos, un mot touchant les propriétaires des stations, les éleveurs de bétail, ceux à qui le gouvernement accorda jadis les droite de pâture sur des terrains de trente et qua* rante milles -carrés, ^ — les Squatters enfin,
c'est ainsi qu'on les nomme. Les Squatters donc, sont les réels sauvages de l'Australie ; sauvages blancs, qui, s'ils ne sacrifient pas au cannibalisme et ne mangent pas les noirs, en ont du moins tué bon nombre autrefois... Dispersés dans l'intérieur de là contrée sur une étendue de quatre à cinq cents milles, ils sont trop éloignés les uns des autres pour entretenir des relations de voisinage, et vivent comme des ours au milieu de leur bétail. Tout leur est étranger ou indifférent, hormis le cours des laines qu'ils vont prendre en ville une fois l'an à l'époque de la tonte. J'ai visité vingt stations ; dans aucune d'elles, je n'ai trouvé une basse-cour ou un jardin potager. Pas une trace de culture ; rien que des moutons et des bœufs. Lés squatters possèdent les plus grandes fortunes de la colonie. Ce que deviendront ces trésors, nul ne le sait.
Quelques heures de repos me suffirent, et je quittai l'habitation de l'Ecossais, — séjour triste. Le même berger, qui m'avait introduit chez son ma,ître, me mit sur un chemin encore assez vague, mais qui pourtant, en une journée
et demie de marche me conduisit , à Ballarat. Je reconnus à peine ce digging que j'avais quitté depuis environ dix-huit mois et sur lequel je n'avais laissé rien que des tentes et un personnel de 12,000 mineurs. Je retrouvais une population de 30,000 âmes, des gens en habit noir suivis de leur famille et visitant curieusement le tour des trous dont quelqueuns dépassent 200 pieds de profondeur; puis une ville coquette et animée, des constructions en briqués , en bois et en fer , des magasins magnifiques, des machines à vapeur, un journal quotidien, deux théâtres, des salles de concert, des salles de ventes, des steeplechase, des peintres d'histoire et des photographes.
Comme je manifestais une surprise bien naturelle à la vue des transformations rapides, que la place avait subies, on me demanda si par hasard je n'arrivais pas d'Europe; — tout comme on m'eût demandé si j'arrivais de la campagne. Je ne voulus point prêter le flanc à ces plaisanteries toujours trop faciles que les gens civilisés peuvent décocher avec
succès à l'adresse d'un Parisien. Je me contentai d'admirer silencieusement les tourg de force du progrès , et je dissimulai les étonnements compromettants d'un pauvre petit boutiquier qui arrive d'un digging intermédiaire où le progrès est lent , la population peu considérable , et surtout les boutiques bien mesquines comparées à celle de Ballarat-Town. — Ah I je me gardai bien aussi de dire à ceux que je rencontrai que j'avais été épicier. Je devais désormais renoncer à ces prétention* folles devant les splendeurs des magasins que j'avais sous les yeux.
Des diggers, en proie à la maladie ruineuse des voyages , et qui pour la quatrième ou cinquième fois venaient d'accomplir leur grande tournée à travers toutes les mines de Victoria^ me confirmèrent ce que les journaux des localités m'avaient • appris déjà , que les trois grands centres aurifères : le mont Alexander, Bendigo et les Ovens , comme importance industrielle et commerciale et comme population, tenaient le même rang que Ballarat, et que dans tout le parcours des principales voies.
qui relient ces diggings à Melbourne l'agriculture avait acquis un développement considérable. En effet, lorsque je descendis en ville, — cette fois par la grande route, une vraie grande route plus encombrée de charrois que ne le furent jamais les nôtres avant l'usage des chemins de fer, je rencontrai, de dix milles en dix milles, des villages sortis du sol comme par enchantement et toutes les terres environnantes débarrassées des grands vilains arbres qui les couvraient, défrichées et en plein rapport de céréales.
Huit mille Chinois occupaient , au nord de Ballarat , un campement isolé des autres groupes d'habitations. L'espèce de frontière qui régnait autour des sujets du Céleste- Empire avait été tracée par ordre de l'autorité coloniale.
Lors de la grande émigration chinoise pour Victoria, vers le milieu de l'année 1855, le gouvernement crut à une invasion. En moins de trois semaines la horde étrangère comptait , de 25 à 30,000 têtes sur la plage de Melbourne. La population du district s'émut
-7- 265 — très-vivement d'avoir à compter tout à coup avec une compagnie si nombreuse. Dans les cercles du commerce on fit beaucoup allusion aux nuées de sauterelles qui jadis s'abattirent sur rÉgypte, et les plus gros bonnets du conseil législatif, prévenus défavorablement à l'endroit des nouveaux venus , votèrent pour qu'on les renvoyât tout bonnement chez eux.
Les Chinois, ne voyant rien de bon à tirer des chambres , se tournèrent alors du côté dii gouverneur de Victoria et déposèrent une supplique entre ses mains. On ne lira pas sans intérêt la reproduction fidèle de ce curieux document, traduction littérale d'un réel chefd'œuvre de diplomatie et de persuasive éloquence.
« DISCOURS DE QUANGCHEW,
» Arrivé dernièrement à Melbourne^ homme sain de raison et d'affections, et cinquième cousin du mandarin Ta-Quang-Tsing-Loo, qui possède plusieurs jardins près de Macao.
« Bon et grand peuple de l'attractive contrée de l'or ! Moi, homme de quelques années d'âge
au delà du reste des Chinois débarqués sur la plage hospitalière de vos champs jaunes; homme qui désire d'abord exprimer avec respect la gratitude et l'humilité qu'il porte au cœur, lui et tous ses compagnons de voyage, sans oublier encore ceux qui sont modestement en chemin; moi qui, de plus, suis homme de modération et de prudent jugement, en ce que, conformément aux sages préceptes de Cungfoo-t'see (Confucius) et Lao-Shang, je regarde toujours la question sous tous ses points de vue avant de me prononcer, je ne puis trouver de mots pour exprimer la surprise que me causent les bambous noueux et mal taillés qui, selon le rapport de notre interprète Atchai , menacent les épaules de tous les émigrants du Céleste-Empire fleuri, notre très-éloignée terre natale.
» L'homme, étant sujet à bien des changements et ayant le cerveau rempli de nuages épais, doit se soumettre avec résignation. Il faut qu'il soit très-patient et fort respectueux. Toutes les bonnes lois enseignent cela, et tout Chinois honnête respecte les lois, parce qu'elles
sont les plus belles fleurs et les plus beaux fruits que le soleil du ciel extrait des racines de la sagesse. De plus , l'homme doit surtout se courber comme un arc devant les gouverneurs et les supérieurs, car ils ne sont autres que les propres racines de la sagesse. Aussi, avec toutes les cérémonies d'usage, souhaitonsnous de nous courber devant le gouverneur de cette ville.
9 Mais en quoi, nous Chinois, modestement débarqués sur vos délicieuses plages, avonsnous donné juste cause à votre colère? c'est ce que nous sommes désireux de connaître L'homme en tout temps a besoin d'instruction , et particulièrement lorsqu'il arrive sur une terre étrangère.
1 Notre interprète Atchai n'aurait pas voulu nous ménager une déception. Atchai est un digne jeune homme, autrefois agent du Howqua et Mowqua, marchands de thés; mais il peut avoir mal interprété vos débats et nous les avoir mal rapportés. Telle est mon opinion. C'est aussi, du reste, celle d'Ayung-Fi, un homme de beaucoup de jugement et l'un des
principaux tailleurs de Canton. Je dirai mieux . tous les plus anciens et les plus raisonnables d'entre nous pensent comme moi^ et Ayung est certain que Âtchai a mal répété votre dire {hds mode a bad hoking gldss).
» Je sais, par l'assurance de plusieurs personnes distinguées de notre pays, et j'ai été convaincu par d'autres qui ont vécu en Australie et sont retournées dans leCéleste-Empire fleuri , que non-seulement le peuple d'Angleterre vient ici , mais encore celui de l'Inde, de la Turquie, de l'Amérique, et aussi des terres de France et autres places ; qu'aucun peuple d'aucune contrée civilisée où les arts et les travaux utiles sont étudiés d'après les plus sages et les plus anciennes traditions et appliqués avec succès , n'est exclu , mais, au contraire , cordialement accueilli des deux mains, et au son des triangles et du tamtam. — Donc, en raison de cela , en toute révérence et avec toutes les cérémonies d'usage, moi, l'orateur ici, Quang-Chew, homme très-humble mais lelque raison, je ne puis pas supposer si d'amers et impuissants conseillers, —
des mandarins faits d'écorces d'orange, — proposent que toutes les nations soient les bienvenues ici, excepté la nation chinoise, un arrêt de bannissement échappera à la juste main du gouverneur I
» J'en appelle à vous tous, gens de tous pays qui composez la population de l'attractive contrée de l'or, ne serait-ce pas là un procédé inouï ? A la pensée d'être renvoyés d'où nous venons, frjappés d'une semblable disgrâce et sans avoir fait le moindre mal , nous rougissons, quoique nous soyons innocents; nous tremblons excessivement, bien que nous soyons purs de tout crime !
» Parmi notre nombre il y a, croyez-le, des hommes habiles. Nous avons des jardiniers qui s'entendent à cultiver toutes sortes de fleurs et de fruits, des charpentiers et des ouvriers qui travaillent le bois précieux et l'ivoire, et deux hommes qui sont accoutumés à embellir et ornementer les ponts- De plus nous possédons de fins agriculteurs qui savent comment on tire à la fois parti du bon et du mauvais sol , particulièrement Leu-Lee et ses
cinq neveux. Mais nous recommandons surtout un homme plein d adresse, nommé Yaw, qui excelle dans Fart de faire des cerfs-volants aux immenses ailes, avec de grands yeux en verre dont le regard ne peut être surpassé ; et semblablement nous recommandons le petit Yin, qui entend à merveille l'éducation des poissons, des oiseaux, des chiens et des chats. Enfin nous avons beaucoup encore de bons cuisiniers qui ne permettraient pas que rien fût gâché ou perdu ; des serruriers , des artistes en joujoux, des fabricants de parasols, — industrie indispensable; des inventeurs de jeux de patience, des artificiers , des ciseleurs d'éventails et de pièces d'échecs , et jusqu'à des gens qui font des instruments de musique desquels d'autres encore savent jouer! — Pourquoi tous ces talents seraient-ils disgraciés ?
» Si quelques-uns des nôtres, par malheur et ne connaissant pas les lois, ont commis quelque offense, laissez-leur souffrir la punition au'entraîne l'ignorance. L'homme doit idifféremment instruit, par les sages
préceptes, ou par la mort. J'ai dit sur ce sujet. Mais n'est-il pas nécessaire que je parle un peu de Tor ?
p J'ai beaucoup réfléchi sur cette matière, et je puis affirmer à présent que chacun de nous ici n'est pas appelé à trouver une fortune. Quelques-uns, en vérité, ne trouveront rien du tout. Les pauvres gens, alors, voudront vivre sur le travail des favorisés, ce qui certainement ne conviendra pas à ces derniers. Do;ic, les pauvres gens reviendront dans cette ville, ainsi que dans toutes vos autres villes, villages, villas et fermes, et vendront leur temps et leur savoir-faire pour bien peu d'argent, que dis-je, de l'argent I peut-être seulement pour une petite mesure de riz !
» Je le répète encore : Pourquoi tous nos jardiniers , cuisiniers , éleveurs d'animaux, magiciens {conjurors) ^ etc., etc., se verraientils dédaignés et chassés quand ils peuvent devenir si utiles à la colonie? Toute la question est là : Sera-t-il imprudent de permettre à 20,000 Chinois de venir en Australie ? Y ferat-on retourner sur leurs pas ceux qui arrivent de si loin et qui sont tous si respectueux ?
» Encore quelques mots et je me tais. Je sais que les gouverneurs de ce pays sont toujours choisis parmi les plus éminents en sagesse. Je sais aussi qu'une immensité de terres au delà de cette ville n'a jamais été cultivée. Eh bien! moi, Quan-Chew, l'orateur de ceci, homme rempli d'humilité, mais ayant quelque peu de sens , je suis certain que beaucoup de ceux qui ont eu le bonheur de trouver de l'or sont aujourd'hui possesseurs d'une large partie de ce sol, soit qu'ils l'aient acquise de leurs deniers, soit qu'ils l'aient obtenue à titre de récompense de la gratitude de leur sage gouverneur. La possession de la terre fait les délices de l'homme; il est fier de dire : Mon enclos, mon jardin , ma ferme. Mais toutes ces places, hélas! sont encore incultes, et cela parce que ceux à qui elles appartiennent sont accoutumés seulement à miner l'or, et non à labourer le sol; ou peut-être bien parce que le nombre de bras n'est pas en rapport avec les besoins de l'agriculture.
1 Si ce discours a quelque raison en lui, je sais qu'il sera écouté d'une oreille attentive et
la tête penchée sur une épaule. J'espère anxieusement que le gouverneur de cette ville et de toutes les villes et terres environnantes, condescendra à réfléchir un peu sur mes. paroles; dans la croyance de quoi , et avec toute l'humilité de cœur et toutes les cérémonies d'usage, nous attendons en silence une réponse couleur de vermillon. »
La réponse au discours de Quan-Chew, cinquième cousin de plusieurs jardins près de Macao, ne se fit pas attendre, mais les habitants de Melbourne attendent encore que les cerfs-volants ailés de Yaw dardent sur eux ces regards de verre dont l'éclat ne saurait être surpassé.
Le grand principe d'hospitaUté auquel T Angleterre n a jamais failli triompha de toutes les hésitations, des réticences et des terreurs. L'admission pleine et entière fut votée ; seulement, afin de prévenir des conflits probables sur les mines entre l'ancienne population et la nouvelle, on rédigea une loi de circonstance qui soumettait les Chinois au régime d'une . réglementation particulière. Ils devaient jouir
- ^74 de toutes les prérogatives accordées aux autres mineurs, avec cette différence que dans chacun des diggings qu'ils choisiraient comme résidence, ils auraient à concentrer leur campement sur un même point , situé toujours en dehors du cercle occupé par les Européens. De plus, ils répondraient de leurs actes à la barre d'un commissioner spécial.
Depuis six mois environ que les petits Chinois occupent différents points sur les diggings de Victoria, le gouvernement na pas eu à regretter de leur avoir permis Taccès de la colonie. Dans les relations de travail ils vivent en parfaite intelligence avec les voisins, à quelque nation que ceux-ci appartiennent. Après la journée faite, ils rentrent dans leur campement, où le voile le plus épais enveloppe leur vie privée. On leur a reproché souvent d'être trop modérés dans les dépenses. Le Chinois est sobre, c'est une de ses plus grandes vertus. Il se contente pour ordinaire quotidien et régulier d'une petite mesure de riz et d'un petit poisson sec d'une espèce particulière aux mers de Chine, et que les négociants de Hong-Kong
— â75 — et de Canton expédient sur les marchés d'Australie. I^ dimanche pourtant doit être excepté, et quel que soit le prix de la volaille, il faut au Chinois une poule ou un poulet. Mais les grimaces qu'on leur a toujours vu faire lorsqu'il s'agissait . de payer la marchandise au prix courant, c'est-à-dire 20 et même 25 fr. par tête, laissent supposer qu'une telle dépense est plutôt commandée chez eux par un rite religieux que par une fantaisie gastronomique.
Les Chinois sont forts, industrieux, patients; ils travaillent lentement peut-être, mais avec méthode, ne s'arrêtant jamais et ne gênant personne sur les mines, en ce qu'ils ne s'obstinent pas à poursuivre les grandes chances et préfèrent s'attaquer aux gisements pauvres qui donnent des résultats modiques, mais réguliers. Us visent, dit-on, à l'achat des terrains, et le rêve de beaucoup d'entre eux est la culture. S'il en est. ainsi, quelle large place leur est réservée dans l'avenir de la colonie ! — On les accuse, à tort ou à raison, d'être enclins aux plus mauvais penchants. Ils ont
— i76 — particulièrement la réputation malheureuse d'être tous voleurs, et les plus adroits du monde. En somme, si cette réputation leur est acquise en Chine, ils ne l'ont encore pas justifiée en Australie, et, par rapport à leur nombre, le chiffre des délits commis par eux est insignifiant, pour ne pas dire nul. Dans les comptes-rendus des cours locales, je n'ai jamais vu figurer qu'un seul Chinois pour délit de vol, — un vol de poule. La défense même du coupable fut très-ingénieuse et dictée par cet amour du merveilleux, qui peuple d'éclairs si fantasques les imaginations des races asiatiques. Il ne nia pas sa faute, mais profita d'une éclipse de lune qui s'était produite au moment même où il avait commis le délit pour revendiquer la parenté de cet astre. « Pardonnez-moi, dit-il, je suis jeune, et la lune est ma mère ; tant qu'elle est pure au ciel, je suis pur sur la terre. Mais si par malheur, comme la nuit dernière, elle disparaît derrière un rideau noir, tout aussitôt un rideau noir obscurcit mon esprit, et je ne sais plus ce que je fais« Est-ce donc ma faute si la maladie
de la mère atteint Tenfant? et me punirezvous, moi si jeune, et lorsque les nuits où la lune se cache de la sorte sont si rares ! »
Le fait qui surprend le plus dans l'invasion chinoise en Australie, c'est que sur 35,000 émigrants on ne comptait encore à mon départ que deux émigrantes, une âgée de sept ans, l'autre de douze !
J'ai dit mon départ. C'est pour demain. Je laisserai derrière moi, sur les diggings, à peu près deux cent mille mineurs , qui tous cherchent plus ou moins la veine, la trouvent peu ou point, mais au demeurant, ne se plaignent pas et sont heureux puisqu'ils espèrent. Pour bien des années les gisements aurifères vont offrir les ressources d'une indépendance qui, modeste, mais toute remplie d'émotions, permettra encore à chacun d'entrevoir dans l'avenir les chances d'un établissement sérieux sur cette terre où le soleil devra mûrir un jour l'or des moissons fécondes. — Qui sait? je regretterai peut-être la vie des mines.
Mais je ne regretterai pas Melbourne, bien que petite ville je l'aie trouvée et grande ville
je la laisse, avec des magasins qui ne sont pd& plus vastes ni plus richement garnis à Londres, avec un éclairage au gaz qui n^est pas plus brillant à Paris, et avec cinq théâtres nouveaux qui ne sont nulle part ailleurs ; l'un d'eux surtout, théâtre lyrique où la troupe, composée de sujets de tous les pays, chante le même opéra en français , en anglais, en allemand et en itaUen, chacun dans sa langue ! — Je plains le chef d'orchestre s'il est musicien — ce qui n'est guère probable.
A bientôt, c'està-dire * dans trois mois, si nous avons bon temps.