DES CONTROVERSES
SUR LE XVIir SIÈCLE"'
Nous entrons lentement, et à notre insu, dans un nouveau XVI® siècle, qui promet, si Ton n'y prend garde, d*être aussi orageux et aussi meurtrier que son aïeul. Les idées répandues depuis trois siècles se sont transformées, comme les dents du dragon de Cadmus, en armées de guerriers ennemis rangés en présence et prêts au combat. Les faits sortent de la poussière du passé, et les morts ressuscitent pour conserver Fœuvre qu'ils ont fondée ou gagner la victoire qu'ils n'ont pu remporter de leur vivant. Personne ne s'avoue vaincu, personne ne peut s'attribuer le triomphe. Nous avons des ligueurs' fanatiques qui se croient encore sous le pontificat de Sixte- Quint, et qui rongent leur frein en attendant que la mort de sa majesté Henri IV leur permette de prendre une tardive revanche, et des huguenots courroucés tout prêts à prendre les armes contre Louis XIV. Entre eux s'interposent inutilement des universitaires jansénistes, l'âme encore émue du sort de Port-Royal-des*Champs, et des évoques gallicans qui reviennent de signer la déclaration de Bossuet. Des voltairiens, ivres des acclamations qu'ils ont fait éclater au triomphe du vieillard de Ferney, écrivent dans toute la chaleur de l'enthousiasme une apologie du grand polémiste. Que pénsez-vous de l'affaire de Calas et de l'affaire du chevalier Labàrre ? Êtes-vous, oui ou non, pour la révocation de l'édit de Nantes ? Voilà quel-
(4 ) Cet essai a été composé à propos de deux publications récentes, VÉglise et Us Philosophes au XVHI^ siècle de M. Lanfrey et Mémge et finances de Voltaire àe. M. Nicolardot.
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ques-unes des conversations pleines d'acttuiUté que Ton peut entendre en Tannée 4855, dans le Paris du xix® siècle. Phént)mène bizarre ! dans un temps oîi Ton croyait avoir scellé le passé dans sa tombe, il se trouve qu'aucune de ses passions n'est éteinte. On dirait, à contempler l'état intellectuel de la France et du continent européen, une de ces forêts enchantées que décrivent TArioste et le Tasse. Aux branches des arbres sont suspendues des armures et des faisceaux d'armes de toutes les nations d'autrefois; les guerriers qui les portèrent ont disparu, les guerriers qui les porteront de nouveau ne sont pas encore venus ; mais parfois ces glaives s'agitent d'eux-mêmes, comme impatients d'attendre et pressés de frapper ; et le vent de la destruction, qui no cesse de souffler même alors qu'on croit au beau fixe, secoue ces arniures et leur fait rendre, en s'entrechoquant, un cliquetis sinistre. De temps à autre, le public, secoué de sa torpeur et de son lourd sommeil par ce bruit inattendu, se réveille en sursaut, se frotte les yeux, et se demande si l'on est à la . veille des guerres civiles ou des guerres de religion, si l'on va recommencer la Saint-Barthélémy, si M. de Robespierre va reprendre le pouvoir, ou si ce sont par hasard les armées de la sainte-alliance que L'on entend dans le lointain. Dormons en paix, nous ne sommes encore qu'aux jours des mauvais rêves.
Parfois, lorsqu'ils nous arrive de contempler ces noirs nuages qui s'amoncèlent à l'horizon comme des avalanches, et qui préparent la tempête menaçante que l'Europe voit d'année en année se grossir sur sa tête, la tristesse s'empare de nous, et nous nous reportons vers ces jours paisibles du dernier gouvernement constitutionnel , oîi Ton se passionnait pour l'indemnité Pritchard et le droit de visite, oU l'on bataillait sur des nuances, oU la France apprenait chaque matin que tout aurait été perdu, si l'amendement subversif de tel dynastique mécontent avait été adopté, ou si la motion de tel conservateur révolté avait été soutenue. Jamais il n'y eut époque oîi il fut plus facile et plus agréable de vivre ; ce fut une ère charmante de dilettantisme. A-t-on assez commodément déliré à froid sur l'avenir du genre humain ? s'est-on assez leurré de doux mensonges ? a-t-on fait assez de sentimentalité et de politique platonique ? Mais la révolution
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de février vint brutalement balayer de sa main grossière nos subtiles toiles d^araignée philosophiques, çUe vint briser les frêles images des charmants petits dieux inoffensifs que nous adorions. Alors se produisit le plus curieux et le plus important des phénomènes du temps présent, si curieux et si important qu'il mérite bien qu'on s'y arrête et qu'on le décrive avec détails.
La révolution de février, en renversant l'édifice de \ 830, porta un coup mortel aux doctrines du xviii* siècle, qu'elle n'avait cependant pas l'intention d'attaquer. Le régime de juillet 1830 fut une représentation sage, avouable, modérée, acceptable, des idées du xviii* siècle. De doctes esprits et de fins critiques avaient travaillé trente ans à cette œuvre; ils avaient fait pour ainsi dire la toilette et l'éducation du xviii® siècle, ils l'avaient débarrassé de son bagage de blasphèmes, d'impiété, d'athéisme et d'utopies. On avait beaucoup ébranché, élagué, échenillé, et au terme de ce travail le xviii® siècle avait présenté un aspect décent et convenable comme les allées de Versailles et le jardin des Tuileries. On avait fait mieux encore, on avait créé des traditions à ce siècle , qui les brisa toutes, et on lui avait donné une généalogie. On parla peu de Diderot, peu de V Encyclopédie, peu dé Rousseau, peu de Voltaire lui-même, beaucoup de Montesquieu, non de l'auteur des Lettres Persanes, mais de l'auteur de Y Esprit des Lois, des doctrines anglaises et de leur influence sur la France, des cahiers de 89 et des constituants modérés ; puis on présenta ce xviii® siècle à l'admiration du monde sous la forme visible de la révolution de juillet. Certes, si les principes du xviii^ siècle étaient acceptables comme principes de gouvernement, c'était bien sous la forme du gouvernement constitutionnel modéré alors établi en France. Aussi, sans remuer, sans faire passer la frontière à un seul soldat, sans distribuer aux sujets des états despotiques des pamphlets de propagande révolutionnaire, ce gouvernement gagnait-il de jour en jour en influence sur l'esprit public de l'Europe. Du fond de la tombe. Voltaire put se frotter les mains de joie, et Rousseau luimôme put en rechignant s'avouer à demi satisfait. La révolution de février arrita et renversa ce régime si soigneusement élaboré. L'Europe, étourdie de ce coup inattendu, se replia sur elle-même, et s'écria comme le pro-
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phète : Comment est donc tombé ce cèdre magnifique qui semblait appuyé sur les fondements de la terre I Ah I oui, comment? L'Europe ne chercha pas longtemps à pénétrer ce mystère, car les loisirs lui manquaient pour cela. Elle avait alors ses inquiétudes et cherchait à se débarrasser des dangers créés par la Révolution, révoltes des nationalités, nouveautés démocratiques, émeutes, réclamations à main armée des droits de Thomme et du citoyen, bizarres exigences des prolétaires. Elle se débarrassa de tous ces dangers en maugréant, grognant et pestant contre la France et les doctrines françaises qui lui avaient donné de tels embarras, et jurant dans son incroyable stupeur qu'on ne Vy prendrait plus. De son côté, la France contempla avec terreur Tabîme ou plutôt les milliers d'abîmes ouverts sous ses pas. Elle fit comme l'Europe , elle fît mieux ou pis encore : elle se désavoua elle-même hautement, désaveu qui a eu et qui aura des conséquences nombreuses. Les hommes les plus considérables de la France vinrent faire publiquement leur confession générale, se frappèrent la poitrine et demandèrent pardon à Dieu de leurs péchés passés. A leur suite, le public se couvrit la tète de cendres et se mit à déplorer ses erreurs anciennes. On poussa les choses à l'extrême, ainsi qu'il est d'habitude en France, et on appela l'autorité avec autant de force qu'on avait naguère appelé la liberté.
Le xviu^ siècle était donc abandonné ; mais si les doctrines révolutionnaires étaient désavouées, quelles seraient désormais les doctrines qui guideraient les destinées de la France? Le catholicisme, qui, comme doctrine, n'avait eu pendant les vingt années précédentes qu'une faible influence, se redressa naturellement et prit possession du terrain abandonné par la révolutioiî. Il ne pouvait en être autrement. La France, comme tous les pays latins, est condamnée, à ce qu'il semble, à être longtemps ballottée entre le xvni® siècle et le catholicisme, ou, pour employer l'expression très-énergique de Diderot à propos de Rousseau, à aller de l'athéisme au baptême des cloches et réciproquement. Quel chaos moral, quelles faussetés et quelles perversités de jugement, quel scepticisme, quelle lassitude, quel dégoût de toute croyance, et finalement quelle impuissance politique, philosophique, religieuse, peuvent produire les violentes oscillations de ces deux