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doctrines, ennemies absolument irréconciliables I — c'est ce que nous savons trop. Il faut à une nation, pour résister à ces secousses périodiques , la souplesse , Télasticité, le subtil bon sens de la France. Grâce à ces qualités, notre nation fait encore assez bonne figure dans le monde ; mais chez les autres peuples latins, quelle confusion, quel délire I La tête n'y est plus. Voyez ritalie moderne, oU le culte de la madone et de saint Janvier se mêle aux idées de Dupuis et de Volney, oîi Fathéisme vit à côté de la superstition 1 Voyez FEspagne violemment révolutionnaire et non moins violemment catholique, où les représentants de la nation passent, dans une même séance des certes, des idées de Rousseau à la doctrine de la religion d'état (1)1
Ainsi remis par la révolution de février en possession de tout ce qu'il avait perdu, le catholicisme s'offrit à nous non-seulement comme doctrine religieuse, mais comme principe politique, et malheureusement sous sa forme la moins française , l'ultramontanisme. Ce dernier système, objet de l'antipathie traditionnelle de la France, contre lequel elle avait toujours protesté , contre lequel elle s^tait donné des garanties, se présentait donc pour la gouverner. Le public s'émut de nouveau. Alors commença une lutte d'articles de journaux et de pamphlets. L'ultramontanisme avait été imprudent : il avait déclaré hardiment la guerre à l'humanité des trois derniers siècles, il avait demandé l'extermination de la Réforme, de la Renaissance et de la Révolution. Il avait soulevé les questions les plus étranges et les plus menaçantes. L'étude de l'antiquité devait-elle, oui ou non, être supprimée? La révocation de l'édit de Nantes avait-elle été une mesure politique légitime? L'esprit du xviii* siècle se réveilla et reprit peu à peu faveur. En sept années seulement se sont accomplis ces revirements de l'opinion publique. La situation est aujourd'hui celle-ci : l'ultramontanisme ne veut rien perdre du terrain qu'il a conquis ; le xvui® siècle veut reconquérir le terrain qu'il a perdu. Nous ne savons quel sera le dénoûment de la crise ; nous nous bornons, eo historiens impartiaux et désintéressés, à constater fidèlement l'état de choses actuel.
(1) Ceci était écrit à Tépoque du gouverneràent bicéphale d'O'Doimell et dTspartero.
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D'innombrables écrits, — pamphlets, philippiques de toute espèce, — sont déjà nés de ce débat, que sont venus ranimer en dernier lieu deux^ livres de valeur fort inégale, — Ménage et finances de Voltaire y de M. Nicolardot , et V Eglise et les philosophes au dix-huitième siècle, de M. Lanfrey. L*un brûle tout ce que l'autre adore. Le premier maudit tout ce que le second bénit. M. Nicolardot fait 'passer le xviii® siècle tout entier devant la cour d'assises et démontre que tous les personnages de cette époque ont été voleurs, assassins , faussaires, faux monnayeurs, libertins. Il a renouvelé à l'égard du XVIII® siècle le procédé de Voltaire envers ses ennemis. Toutes les fois que le célèbre écrivain avait à se plaindre de quelqu'un, il accusait invariablement ce quelqu'un de crimes honteux et contre nature. Les diatribes de M. Nicolardot, à demi fondées, à demi calomnieuses, reposent sur cette vérité incontestable, que la société du xviii® siècle était très-corrpmpue. De son côté, M. Lanfrey démontre que le clergé du xviii® siècle présenta le plus odieux spectacle, celui de l'intolérance unie à la corruption. M. Lanfrey déclare qu'il n'a pas voulu exposer les défauts du xviii® siècle, parce qu'assez d'autres sans lui se chargeront du crime de Cham et profaneront la nudité paternelle. Très-bien; mais la société laïque valait-elle beaucoup mieux que la société ecclésiastique ? Non ; dans ce siècle, immoral entre tous les siècles, les salons et lesx^ours sont au niveau des sacristies. Les philosophes et les écrivains, quelque mal qu'on puisse en dire, composent en effet la
fartie la plus éclairée, la plus élevée, la plus morale de humanité de cette époque, et Voltaire est certainement, malgré ses fautes et ses étourderies, le plus honnête homme de son temps. Cependant ils ne sont pas pour cela des modèles de vertu, de grandeur et de noblesse dignes d'être offerts à la vénération de l'humanité. Ils peuvent être jugés d'un mot, ils appellent souvent la sympathie, rarement le respect. Ils ont plus d'esprit que d'âme, et chez eux l'intelligence domine ^au détriment du caractère. Comparez/ les écrivains du xvïii® siècle à leurs
Erédécesseurs du xvii®, à Pascal, à Bossuet, à Fénelon, à •ayle lui-même, et dites si l'on ne pourrait pas répéter à leur sujet la parole de Jésus lorsque la Cananéenne a touché ses vêtements : Je sens qu'une vertu est sortie de moi. Ils ont perdu une vertu en effet, le monde les a
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touchés, et ils participent plus ou moins de la corruption de leur temps. Et maintenant comparez-les à leurs aïeux du XVI® siècle, et dites sMls ont gagné en foi , en conviction, en résolution, en force de caractère. Décidément le XVIII® siècle ne veut être jugé ni par des adversaires, ni par des enthousiastes ; il veut être jugé avec calme et impartialité, et il attend encore un historien désintéressé.
Cependant, corrompu ou non, le xviii® siècle a existé, «c'est là un fait irrévocable et désormais impérissable; toutes les colères de M. Nicolardot n'y feront rien. Il a ^accompli sa tâche, bonne ou mauvaise, et a laissé pour l'éternité des vérités et des (erreurs qui maintenant,. sous mille formes diverses et successives, vivront jusqu'à la fin des temps ; il en faut donc prendre son parti. Maudire «n fait ou le glorifier n'est guère profitable, il vaut mieux chercher à le comprendre. Comme nous sommes fort désintéressé dans la question qu'agitent et M. Nicolardot «t M. Lanfrey, nous allons essayer à notre tour de dire comment le xviii® siècle a été nécessairement inévitable, et comment il a été à la fois bienfaisant et fatal.
Un des sujets d'étonnoment de bon nombre d'honnêtes publicistes est la docilité avec laquelle les rois et les aristocraties de l'Europe acceptèrent les doctrines philosophiques qui devaient amener la plus violente révolution qu'ait vue le monde. Toutefois cette docilité s'explique dès qu'on sait que la pensée des philosophes était exactement la môme que celle des rois. Avant la révolution française, il y en avait eu une autre, ou pour mieux dire le xviii®siècïe n'est qu'une longue révolution, impitoyable, pleine d'âpreté et de violence. Chez tous les peuples', le pouvoir laïque se montre jaloux jusqu'à l'excès de son autorité, ombrageux et exclusif. Partout le pouvoir sacerdotal est frappé à mort par les rois. On brûle, on spolie, on emprisonne, on exile au nom du despotisme. L'antique pouvoir de TEglise croule, et personne ne s'émeut : au contraire, les peuples applaudissent à ce pouvoir usurpateur, qui partout se présente sous la forme de la force armée et de l'arbitraire. De Saint-Pétersbourg à Lisbonne, l'Europe présente un même spectacle. Pierre le Grand installe hardiment son pouvoir au-dessus du pouvoir de l'Eglise ; Frédéric le Grand contient son clergé et lui impose silence ; Pombal brûle des moines , Charles III
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expulse les jésuites, et Cboiseul, aidé de l'Espagne, amène le représentant de TÉglise à affaiblir TÉglise de ses propres mains. Il n*est pas jusqu'à l'Angleterre ob la populaire église anglicane ne voie diminuer son importance sous la longue administration des whigs. Sur les ruines du pouvoir sacerdotal , ce n'est point la liberté qui s'établit, c'est le despotisme monarchique, lequel* semble devoir être la loi des nations modernes. C'est là le fait dominant, important du xviii® siècle, et il se produit également chez les nations appartenant aux trois formes du christianisme, chez les nations catholiques, chez les nations protestantes, chez les nations du rite grec. Ce fait si général n'eut point cependant partout les mêmes conséquences ; il devait en avoir et il en eut de funestes chez les nations catholiques.
J'ai toujours pensé que le xyiii*^ siècle n'aurait pas eu la même'violence, si la Réforme eût été universellement acceptée au xvi® siècle. Des maux innombrables résultèrent de la séparation de l'Europe en deux camps ennemis; mais il en est deux surtout dont nous souffrons encore : le premier, c'est que les sources de la vie morale ne furent pas ou furent incomplètement renouvelées ; l'autre, c'est que le pouvoir 'monarchique gagna en influence tout ce que perdit le pouvoir sacerdotal sans grand profit pour la liberté humaine. C'était au pouvoir monarchique seul en effet qu'il appartenait de niettre un peu ^d'ordre au milieu de la confusion ob les troubles de l'Eglise avaient jeté l'Europe ; seul il pouvait maintenir en paix une province protestante qui, voisine d'une province catholique, brûlait de mettre cette dernière à feu et à sang; seul il était capable de protéger avec quelque efficacité les familles et les propriétés de citoyens toujours prêts à s'exterminer et à se dépouiller mutuellement. Aussi partout fut-il salué comme un libérateur. Il créa des armées permanentes, les peuples applaudirent ; il confisqua les vieilles libertés nationales, on laissa faire ; il décima les aristocraties turbulentes et factieuses, elles regimbèrent un instant, puis, avec cette servilité que l'impuissance donne très-vite à l'homme, elles consentirent à se transformer en noblesses de cour et en aristocraties de plaisir. Comme on était encore très-près du moyen-âge, les princes catholiques, instruments du clergé romain, et qui se proclamaient tels
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eux-mêmes, conservèrent à Tautorité sacerdotèle son prestige, son influence 'politique, ses richesses daîis Tétat ; mais avant qu'un siècle se fût passé , ils commencèrent à se sentir gênés dans ce partage de Tautorité : à chaque instant, ils étaient harcelés, importunés , contrariés par ce pouvoir qu'ils avaient sauvé, qui n'existait que par eux, qui ne possédait aucune armée, qui, en un mot, n'était plus qu'un serviteur, et prétendait parfois à être un maître. Alors s'engagea une lutte odieuse, repoussante, entre la force et la ruse. Certes, dans la plupart des querelles qui s'élevèrent au xvn® et au xviii® siècles, le faible, c'est le clergé, et l'oppresseur, c'est le pouvoir politique. Le clergé est désarmé relativement à la royauté ; eh bien I il est néanmoins impossible de prendre la plupart du temps parti pour lui. Ou n'a pas d'armées permanentes, il est vrai, mais on ruse, on intrigue, on cabale, ou importune jusqu'à ce qu'enfin le pouvoir politique» exaspéré appelle brutalement quatre hommes et un caporal, et termine ces conflits incessants en posant les scellés sur TEglise.
La force brutale, voilà en effet le pouvoir nouveau qui finit par s'établir au xviii® siècle. Je regrette que M^. Lanfrey, qui a si habilement raconté les luttes du pouvoir civil contre l'Eglise, n'ait pas fait ressortir la marche parallèle de ces deux faits : l'élévation graduelle du despotisme, la décroissance graduelle de l'Eglise. L'un monte à mesure que l'autre descend , et lorsque l'Eglise est entièrement détruite, le despotisme ne rencontre plus aucun obstacle. La révolution qui se déchaînera à la fin du siècle, et qui déclarera la guerre aux tyrans, ne connaîtra d'autre moyen de gouvernement que le despotisme du comité de salut public, et ne se reposera que lorsqu'elle se sera couronnée elle-même dans la personne d'un chef d'armée, n est donc injuste, comme on l'a fait souvent, d'attribuer aux doctrines du xviii® siècle les progrès du despotisme. Elles n'y ont pas nui sans doute, mais dans leur lutte contre le pouvoir sacerdotal les philosophes n'ont fait que suivre le mouvement commencé par les rois, sans imaginer qu'en attaquant l'Eglise ils travaillaient au profit du despotisme.
Celte sécularisation universelle de l'humanité était-eUe nécessaire ? Oui , car les peuples étaient arrivés à cet état
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de positivisme et de croyance raisonnée qui rendait dé" sormais impossible le gouvernement du clergé. La fol elle-même avait perdu sa naïveté, les doctrines françaises du XVII® siècle le prouvent assez. Dans les livres des grands écrivains de cette époque, les doctrines catholi" ques touchent déjà au rationalisme. Que sont devenus, entre les mains de ces docteurs illustres, le catholicisme du moyen-âge, les passions de la Ligue , Tenthousiasme naïf de TEspagne du xvi® siècle ? Les considérations politiques commencent déjà à remporter. Avec Téglise galli cane s'introduit dans le catholicisme un commencement de sécularisation; TEglise devient nationale; son chef immédiat n'est plus le pape, c'est le roi. On met en prati*
Îue la théorie de la séparation des pouvoirs. Le roi ouis XIV, dévot catholique jusqu'à la persécution inclusivement, prélude sans le savoir au xviii® siècle. Si dans un tel état de choses le clergé veut conserver un pouvoir politique , il s'expose à devenir gênant. Le rôle de protection ou'il a rempli au nioyen-âge est fini depuis longtemps en euet ; les peuples ne sont plus timides, faibles et naïfs comme autrefois, ils sentent maintenant leur force, et sont très-capables de résister aux barons féodaux, si par hasard il en reste encore. Les gouvernants n'ont plus la grossière violence des maîtres d'autrefois. Certes Condé, Louvois et Louis XIV ne sont pas précisément des types d'humanité, et le doux Turenne peut bien encore ordonner la dévastation du Palatinat ; mais leurs violences ne sont plus arbitraire/nent capricieuses comme celles des gouvernants du moyen-âge. Si la protection du clergé n'est plus nécessaire, à quoi donc se réduit son rôle ? Probablement à la prédication, à l'enseignement du dogme et de la morale chrétienne ; mais s'il s'obstine à conserver un pouvoir politique, le clergé s'exposera à commettre des injustices révoltantes, car il se heurtera contre des intérêts nouveaux qui lui sont étrangers, et dont il ne peut avoir qu'une connaissance imparfaite. Je ne veux point dire par là que les principes du clergé ne fussent pas préférables aux principes du despotisme : l'important en politique n'est pas d'avoir les meilleurs principes ; l'important, c'est bien plutôt d'avoir les moyens de mieux faire la besogne du jour, de pouvoir mieux gouverner que tel autre à un moment donné. L'Eglise s'obstina cependant et eut le
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jait I double malheur de blesser à la fois les peuplés et les rois, la I les rois par ses taquineries el ses exigences, les peuples Di4 par ses persécutions.
es a Si celte sécularisation universelle fut nécessaire, fut- il atlif( également nécessaire qu'elle s'accomplît au moyen du mi despotisme ? Hélas I il n'y avait pas d'autre moyen de icigj l'accomplir. Cette sécularisation était exigée par l'état même du monde , par l'état des esprits, par les intérêts nouveaux qui se faisaient jour de tous côtés et les classes nouvelles qui s'élevaient de toutes parts. Il fallait que le pouvoir politique dominât, et il n'y avait plus en Europe (i qu'un pouvoir politique debout (l'Angleterre exceptée), la
1 monarchie, que les luttes du xvi® siècle avaient démesurément grandie. Cette sécularisation dut donc se faire sous ii forme despotique. C'est ici que nous pouvons exprimer ë de nouveau l'opinion que nous avons émise, c'est que le f , demi-succès de la Réforme a eu des conséquences désas- I?, treuses. Si la Réforme eût été universellement acceptée, il cette sécularisation se serait également accomplie, puisai qu'elle était inévitable, mais sous forme libérale et répu- 04 Uicaine. La féodalité n'aurait pas été aussi rapidement \ïi détruite, il est vrai, mais en revanche la tradition n'aurait j pas été brisée, car c'est un fait éminemment révolutionnaire, que cette usurpation de tous les pouvoirs par la t naonarchie, qui s'est accomplie dans les trois derniers I siècles. Les aristocraties féodales auraient conservé leur influence, et, grâce à elles, le moyen-âge se serait con- 1 tinué en se transformant, les classes moyennes auraient grandi en importance, et auraient fait lentement et sagement leur éducation politique, éducation qui leur a toujours fait défaut. Un abîme ne se serait pas creusé entre I les diverses classes de la société, et nous n'aurions jamais connu les castes et le régime des castes. La foi chrétienne, en pénétrant dans les classes inférieures, les eût moralisées et en eût fait un peuple solide, à la fois modeste dans I ses prétentions et intraitable sur ses droits. Nous aurions eu en un mot un peuple, et non plus ce que nous avons encore, surtout dans les pays latins, une populace insolente, tour à tour violente et lâche. Cette sécularisation eût été, je le sais, essentiellement oligarchique; mais loUgarchie est et sera toujours préférable au despotisme. Les œuvres de l'oligarchie, pour être moins gigantesques