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lout ce qui existe, tel est le cri poussé par Voltaire, répété par les encvclopédisles, et auquel répondent les milliers d'échos de 1 opinion publique. Guerre à mort à tout ce qui existe, et en attendant ce qui existe devient de plus en plus détestable. A madame de Pompadour a succédé madame Dubarry ; la demeure des rois de France devient un lieu de prostitution; et ainsi vont les choses jusqu'à ce qu'enfin elles aboutissent, selon la pittoresque expression du marquis de Mirabeau, à une culbute générale, et que Taûcien régime reçoive son châtiment.
M. Lanfrey a très-judicieusement commencé le tableau brillant qu'il a tracé du xviii® siècle par la révocation de l'Edit de Nantes. C'est bien à celte date en effet que commence ce système misérable qui faillit ruiner la France, et en même temps cette toute-puissante réaction qui alla toujours en grossissant jusqu'à la tempête de 89. Seulement il est regrettable que le jeune écrivain n'ait pas retracé la marche parsjlèle de ce régime , qui devient de plus en plus détestable, et de cette réaction, qui devient de plus en plus formidable Le xyiii® siècle, ainsi compris, se justifie de lui-même. Les faits parlent pour l'historien. Le xviii<^ siècle fut comparable à l'effort désespéré d'un homme qui se noie. La France sentit qu'elle allait sombrer, et cela par la faute de ses gouvernants. Tous les pouvoirs, civil, religieux, judiciaire, lui étaient suspects ; elle ne pouvait espérer la justice de ses parlemenls, l'héroïsme de son roi, la charité de son clergé. Tous lui apparaissaient comme autant d'emblèmes de lâcheté, de mensonge et de trahison. Si elle voulait ne pas mourir, il lui fallait donc se sauver elle-même. Dans sa détresse, elle écouta avec ardeur et espoir les voix (jui lui parlèrent de régénération et d^ gloire future. Et voilà pourquoi les philosophes furent si puissants. Abandonnée par la monarchie du droit divin et par le clergé représentant de la parole divine, la France crut pouvoir se passer de Dieu, et on pourrait résumer d'un mot terrible l'opinion qui fut pendant toute la seconde moitié du siècle celle de la majorité des Français. — Eh bien ! si Dieu nous abandonne, que le diable vienne alors à notre secours, et qu'il nous sauve, puisque Dieu ne le peut pas ou ne le veut pas. — Voilà pourquoi l'athéisme eut tant de vogue; il se présentait naturellement comme la contre-partie, la contradiction
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et Tarme de destruction d'une monarchie et d'un clergé avilis et détestés.
Un mot maintenant sur les deux écrivains qui nous ont ofifert Toccasion d'exposer les quelques pensées qui précédent, M. Lanfrey est jeune, ardent, intelligent, doué d'un incontestable talent ; mais avant tout félicitons-le d'avoir aussi bien choisi son sujet et son heure. Il a eu la main heureuse, car il est douteux qu'il eût obtenu un tel succès, eût-il employé plus de talent encore qu'il n'en a mis dans son livre à raconter un autre épisode de l'histoire. Les controverses récentes ont puissamment aidé à son succès. Son livre est aussi très-curieux comme signe 'des tendances de la génération qui surgit. Il y a quelques années à peine, aucun jeune homme n'eût osé écrire ce livre. Faire une apologie de Voltaire, fi donc I il fallait laisser cela aux bourgeois, aux vétérants du libéralisme. Passe encore pour Rousseau , personnage intéressant et romanesque ; passe encore pour Diderot, brillant faiseur de paradoxes et fantaisiste de premier ordre, pour M. de Robespierre, le vertueux excentrique, pour Babeuf et Anacharsis Clootz ! Mais Montesquieu, Locke, Voltaire, d'Alembert, Buffon, Mirabeau, la Constituante, toute la partie à peu près raisonnable du xviii® siècle, comme on en faisait bon marché, comme on souffletait bien leur gloire, avec quel entrain on traînait leurs cadavres "dans dans l'égoût pour élever à leur place, celui-ci la slatue de Marat et celui-là la statue de Fréron ! Quelques années à peine nous séparent de cette époque ; comme les jeunes gens sont devenus raisonnables et' rangés I Naguère,^ quand un jeune homme prenait la plume, c'était pour écrire quelque apologie des temps féodaux qui aurait fait ouvrir les yeux à M. de Montlosier lui-môme, quelque apologie du comité de salut public qui aurait étonné le chevalier de Saint-Just, quelque traité fouriériste sur l'organisation du travail ou la solidarité humaine. On s'afîu-. blait de costumes étranges, on était catholique démocrate, communiste, socialiste, que sais-je encore? et maintenant que ces folies sont passées, qu'elles n'offrent plus aucun danger, nous dirons qu'après tout il y avait en elles quelque chose de Tinquiétude du siècle et de ses espérances vers un avenir meilleur. Ce n'est pas M. Lanfrey qui est inquiet et tourmenté ; il parle d'un ton tranché, rien ne
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rintimide, rien ne Tarrôle : il a le calme de la croyance absolue. De la première à la dernière page de son livre, il ne trahit aucune émotion pour ce qui va périr, aucun regret de ce qui s* en va. Ses aspirations non plus ne sont ni très-nombreuses, ni très-élevées. Ce qu'il demande, c'est le présent légèrement modifié. Une concession du pouvoir accomplirait tous ses vœux : que Tétai abandonne le patronage impartial qu'il e}çerce sur les cultes, et M. Lanfrey sera satisfait. Il y a quelques années, on était moins sensé, moins calme et plus exigeant. Et toi aussi, tu pars donc à ton tour, noble inquiétude, dernière vertu d'un temps qui n'en avait plus d'autres !
Le talent que M. Lanfrey a déployé dans ce livre est surtout un talent narratif. Son récit est vif, coloré, spirituel. Son exposé des causes de la révocation de l'Edit de Nantes est ingénieux, bien présenté, et ne manque pas de nouveauté. L'histoire de Pombal et celle de l'aboliliou de l'ordre de Jésus par Ganganelli se lisent avec cette sorte de curiosité ardente qui tient l'esprit sUspendu à la parole imprimée comme l'oreille de l'auditeur à la vois du tribun ou du comédien. Toutes les fois que M. Lanfrey raconte les faits, il s'acquitte parfaitement de sa tâche; mais lorsqu'il s'agit des idées, il est moins heureux. Ses jugements sont souvent d'une excessive témérité; M. Lanfrey aime à trancher et il tranche à outrance^ ce qui n'empêche pas ses appréciations d'être parfois d'une justesse contestable. Nous avons sous ce rapport quelques chicanes à lui faire. Ainsi, dès la première page, on rencontre cet axiome : « La civilisation, cette fille du XVIII® siècle. » Vraiment, rien n'existait donc avant le xviii® siècle, et les six mille ans qu'a vécus l'humanité n'ont existé que pour annoncer l'arrivée de nos remarquables personnes. Il faudrait cependant s'entendre sur ce inot de civilisation. Pris dans un sens abstrait , il ne signifie rien, car ce mot n'exprime pas une entité métaphysique existant par elle-même : il exprime l'idée d'un ensemble de faits positifs, réels, existant à un moment donné du temps, sur un point donné de l'espace. La civilisation nV jamais existé ; il y a eu des civilisations particulières chez différents peuples, et qui n'ont pas attendu pour fleurir l'arrivée du xvin® siècle. Il y a eu une civilisation grecque, très-complète et très-parfaite en elle-même ;