SCHWAB
La ligue de Souabe, entrée en force dans le Wurtemberg, gagnait de jour en jour du terrain ; son armée devenait de semaine en semaine plus redoutable. D’abord, après une longue et courageuse défense, Hœllenstein, le château fort d’Heidenheim, était tombé en son pouvoir. Un brave capitaine, Stephen de Lichow, en avait eu le commandement ; mais avec ses quelques coulevrines et une. poignée de soldats, il ne pouvait résister à plusieurs milliers de confédérés et à l'habileté d’un Frondsberg. Bientôt après tomba Gœppingen. Tout aussi brave que de Lichow, Philippe de Rechberg s’était longtemps défendu et avait même obtenu pour lui et ses soldats de se retirer avec les honneurs de la guerre ; mais il ne réussit pas à changer le destin du pays. Teck, alors encore une solide forteresse, tomba par l’imprudence de la garnison. La résistance la plus héroïque fut celle de Mœckmuhl: ce château renfermait dans ses murs un homme qui, à lui seul, aurait tenu tête à vingt des assiégeants ; sa volonté de fer ne les arrêta pas moins que sa main de fer. Mais ces murs aussi furent forcés , et Gœtz de Berlichingen tomba au pouvoir des confédérés. Schorndorf ne put non plus résister aux canons de Georges de Frondsberg. C’était la ville la plus forte ; avec elle la ligue réduisit tout le bas pays *.
4. Les détails sur ces opérations de la ligue se trouvent dans S<ler (JJist. des ducs de ff'urtemberg, U J 6 , etc.). Comparer aussi VHittoir*
Ainsi tout le Wurtemberg, presque jusqu’à Kirchheim, se trouvait au pouvoir des confédérés, et le duc de Bavière leva son camp pour aller attaquer sérieusement Stuttgard. Des envoyés vinrent alors à sa rencontre à Denkendorf pour demander grâce. Sans doute ils n’osèrent pas devant son ennemi mortel excuser leur malheureux duc ; mais ils représentèrent que ce dernier, la véritable cause de la guerre, n’était plus parmi eux, et qu’on ne combattait que contre un innocent enfant, son fils le prince Christophe, et contre le pays. Mais l’implacable Guillaume de Bavière, et ses avides alliés, ne se laissèrent point toucher par ces prières. Ils répondirent que Ulrich avait mérité cette punition, que le pays l’avait appuyé. Ainsi, pris ensemble, pendus ensemble....
Stuttgard aussi dut ouvrir ses portes.
Cependant la victoire n’était rien moins que complète ; la plus grande partie du haut pays tenait encore pour le duc, et elle n’avait pas l’air de vouloir se rendre à la première sommation. Ce pays de montagnes était dominé par deux places fortes, Urach et Tubingen ; tant qu’elles tiendraient, le pays environnant refuserait de se soumettre. A Urach, la bourgeoisie était pour la ligue, et la garnison pour le duc. On en vint aux mains, le brave commandant fut tué, et la ville se rendit aux confédérés.
Ainsi, au milieu d'avril, il ne restait plus à prendre que Tubingen ; mais le duc l’avait bien fortifié : c’est là que se trouvaient ses enfants et les trésors de sa maison. La garde du château avait été confiée à l’élite de sa noblesse, à quarante chevaliers d’une valeur éprouvée et à deux cents des plus braves soldats du pays. Cette forteresse était solide et bien approvisionnée. C’est sur elle que se dirigeaient maintenant les yeux des Wurtembergeois ; car à ces murs se rattachaient de beaux et nobles souvenirs. Et ils pouvaient aider à reconquérir le pays à son prince légitime, s’ils tenaient jusqu’à ce que celui-ci amenât du secours. Aussi ce
du sieur de Érondsbtrg, 3* livre, et Frédéric Strumphart de Cannstadt, Chronique de l'expulsion du duc Ulrich de ses États , \ 5*3, et Spener, Histor. germ. universal . , L III, C. 4, 23.
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lut contre cette forteresse que se dirigèrent alors tous les efforts des confédérés. Les pas pesants de leurs hommes d’armes retentissaient dans les bois de Schœnbuch ; les vallées du Neckar tremblaient sous le sabot ferré de leurs coursiers, et dans les campagnes on voyait les traces profondes des CQulevrines, des fauconneaux, des bombardes, des caissons à poudre, et du terrible appareil d’un long siège.
Georges de Sturmfeder n’avait pu suivre les progrès de la guerre. Un profond mais doux assoupissement tenait alors comme un charme puissant ses sens enchaînés. Dans cet état, il se trouvait bien comme un enfant qui dort sur le sein de sa mère, entr’ouvre par moments les yeux pour voir UU monde qu’il ne connaît pas encore, et les referme ensuite pour longtemps. Les beaux rêves de meilleurs jours pla* naient autour de sa couche ; uu doux sourire passait souvent Sur son visage pâle et consolait ceux qui le soignaient dans une attente inquiète.
Le lecteur nous permettra de le conduire dans l’étroite car bane où Georges avait reçu l’hospitalité.
C’est le matin du neuvième jour après la nuit où il avait été blessé. Le soleil frappait de ses rayons les vitres rondes d’une petite fenêtre, et éclairait la plus grande pièce d’une misérable habitation de paysan. Les ustensiles qui la garnissaient dénotaient la pauvreté, mais aussi le goût de l’ordre et de la propreté. Il y avait dans un coin de la chambre une grande table de chêne entourée de deux côtés do bancs de bois. Une armoire sculptée peinte contenait sans doute la toilette de dimanche des habitants ou de belles toiles qu'ils avaient filées eux-mêmes. La sombre boiserie supportait tout autour une planche où se trouvaient exposés des pots brillants et des plats d'étain, des assiettes de terre couvertes de vers pleins de sens, et toutes sortes d’instruments de musique d’un siècle depuis longtemps écoulé, comme des cymbales, des chalumeaux et une mandoline. Autour du grand poêle de poterie, des linges blancs étaient pendus pour sécher, et cachaient presque un vaste lit placé au fond de la chambre et garni de pideanx à grandes fleurs.
Au pied de ce lit était assise une belle jeune fille d’ea-
viron seize à dix- sept ans. Elle portait ce costume pittoresque des habitants de la Souabe, qui s’est encore conservé en partie de nos jours. Ses blonds cheveux tombaient sur ses épaules en deux longues tresses mêlées de rubans de diverses couleurs. Le soleil avait quelque peu bruni son minois rond et ouvert, cependant pas au point d’avoir as sombri le joli et frais incarnat de ses joues ; utt oôll bleu plein de vivacité brillait sous ses longs cils. Des manches blanches et bouffantes couvraient son beau bras jusqu’au poignet; un corsage rouge, lacé de chaînes d’argent et entouré d’un petit rebord de toile d’une blancheur éclatante, lui serrait gracieusement la taille; une courte jupe noire lui tombait à peine au-dessous du genou. Tout cela, avec uft joli tablier, des bas à coins d’une blancheur éclatante, et de belles jarretières, avait l’air presque trop habillé dans ce pauvre appartement, et surtout un jour de travail.
La petite filait avec ardeur sa brillante quenouille ; dé temps en temps elle soulevait un peu les rideaux du lit et y jetait un regard furtif. Mais vite, comme si elle se fût surprise à faire mal, elle les refermait et en faisait disparaître les plis, comme si personne ne devait remarquer qu’elle y eût touché.
La porte s’ouvrit et une ronde bonne femme, portant lé même costume que la jeune fille, mais plus pauvrement habillée, entra. Elle apportait pour le déjeuner une soupière fumante, qu’elle plaça sur la table ainsi que des assiettes. Puis elle jeta un coup d’œil sur labelle enfant au pied du lit, et peu s’en fallut que d’étonnement elle ne laissât tomber la cruche de cidre qu’elle tenait à la main.
c Mais pour l’amour de Dieu, à quoi penses-tn donc , Barbe? dit-elle en posant la cruche à terre et en s’avançant vers la jeune fille. A quoi penses-tu de mettre un jour de travail une jupe rouge ? Et elle a aussi son corsage neuf 1 Ah I mon Dieu, et une chaîne d’argent, et un tablier blanc, et des bas qu’elle a pris dans l’armoire ? il ne faut pas être si fière, petite sotte. Ne sais-tu donc pas que nous sommes de pauvres gens , et que tu es la fille d'un malheureux ? »
La jeune fille avait patiemment laissé sa mère exhaler sa mauvaise humeur. Si elle baissait les yeux, un malin sou-
rire qui se jouait sur ses lèvres prouvait que la réprimande ne la touchait pas beaucoup.
c Ah! laisse donc, répondit-elle; qu’est-ce ça fait à ma robe, si je la porte une fois un jour ouvrier? ma chaîne ne . risque pas de s’abîmer, et je puis laver le tablier I
— Ah! comme s’il n’y avait pas toujours assez à laver et à nettoyer 1 Mais dis-moi seulement quelle idée t’a prise de te faire si belle.
— Eh bien ! murmura l’enfant en rougissant , ne sais-tu pas que c’est aujourd’hui le neuvième jour ? et le médecin a dit que le chevalier s’éveillerait ce matin, si la potion faisait bon effet. Et voilà pourquoi j’ai pensé....
— C’est donc le neuvième jour? répondit la ménagère d’un ton radouci. Ma foi, tu. as bien fait ; s’il s'éveillait et qu’il vît tout sale et malpropre, on pourrait avoir du tapage avec le vieux. J’ai l’air d’une sorcière; va, Barbe, me chercher ma upe noire, mon corsage rouge et un tablier propre.
— Mais, mère, tu ne veux pourtant pas t’habiller ici ? Si le chevalier s’éveillait juste maintenant ? Ya plutôt t’habiller en haut ; je resterai près de lui en attendant.
— Tu as raison, ma fille, » murmura la vieille; et laissant là le déjeuner, elle se hâta d’aller faire sa toilette. Cependant Barbe ouvrit la fenêtre à l’air frais et bienfaisant du matin, répandit du grain sur le large chambranle, et des quantités de pigeons et de moineaux vinrent s’abattre sur sa fenêtre et prirent leur déjeuner en roucoulant et en gazouillant. Les alouettes répondaient en chœur du haut des arbres voisins, et la jeune fille rayonnante du soleil du matin contempla avec plaisir ses petits protégés.
En ce moment , les rideaux du lit s’ouvrirent et laissèrent voir la tête d’un beau jeune homme. Ce jeune homme, nous le connaissons, c’est Georges.
Un léger incarnat, avant-coureur de la santé renaissante, colorait ses joues ; son regard avait repris son éclat ordinaire; son bras se détendait avec force hors du lit. Etonné, il re. garda autour de lui : cette chambre, ces meubles, lui étaient inconnus ; lui-même il se trouvait dans un état inaccoutumé. Qui lui avait attaché ce bandage autour de la tête? qui l’avait couché dans ce lit? Il se sentait comme quelqu’un qui, après
one nuit passée avec de joyeux camarades, a fini par perdre ses sens, et s’éveille ensuite sur une couche étrangère.
Longtemps il regarda la jeune fille à la fenêtre ; cette image, la première qui se présentait à lui après un long sommeil, était si agréable, qu’il n’en pouvait détacher les yeux ; enfin la curiosité de savoir ce qui s’était passé en lui l’emporta; il fit du bruit en poussant davantage les rideaux du lit.
La jeune fille penchée à la fenêtre tressaillit; elle se retourna; une brûlante rougeur se répandit sur son joli visage, ses grands yeux bleus se portèrent sur le jeune homme, et sa bouche souriante parut chercher en vain des mots pour le féliciter de son retour à la vie. Elle se remit et s’avança à petits pas vers le lit ; cependant elle s’arrêta plusieurs fois en chemin, comme pour réfléchir s’il était bien vrai qu’il fût éveillé et s’il était convenable qu’elle s’approchât de lui, à présent qu’il était rendu à la vie.
Le jeune homme , après avoir remarqué en souriant son embarras, rompit le premier le silence.
« Dis-moi, où suis-je ? Comment se fait-il que je me trouve ici? A qui appartient cette maison, où je viens, à ce qu’il me semble, de sortir d’un long sommeil?
— Êtes-vous tout à fait revenu à vous-même? dit Barbe en frappant de joie dans ses mains. Mais Seigneur Jésus 1 qui est- ce qui l’aurait cru? Vous aviez toujours l’air si abattu, si malade, qu’on était plein de crainte et de souci.
— Étais- je donc malade ? demanda Georges, ne comprenant qu’à moitié le langage de la jeune fille. J’ai été quelques heures sans connaissance?
— Eh 1 que dites-vous là? dit la belle enfant en riant et en pressant le bout d’une de ses grandes nattes dans sa bouche pour s’empêcher d’éclater de rire. Quelques heures, ditesvous? Cette nuit, il y aura juste neuf jours qu’on vous a apporté ici. >
Georges la regarda avec de grands yeux. Neuf jours sans arriver chez Marie ! Marie 1 avec cette céleste image, le souvenir lui revint comme par enchantement ; il se rappela qu’il s’était détaché de la ligue, qu’il avait résolu de se ren- . dre à Lichtenstein, qu’il avait pris des sentiers dérobés à travers les montagnes , que lui et son guide avaient été at«
12Ô LICHfENSÏEnï.
taqués, peut-être fait prisonniers, c Prisonniers? s’écria-t-il tristement. Dis, jeune fille, suis-je prisonnier ? »
Èarbe avait vu avec une inquiétude croissante les regards du jeune cavalier s’assombrir et ses traits prendre une expression sérieuse et presque farouche. Elle pénsait le voir retomber dans ce terrible délire qu’il avait eu pendant plusieurs heures, et le ton désespéré de sa question ne diminua pas sa crainte. Indécise si elle devait rester ou appeler du secours , elle recula d’un pas. Geofges crut lire dans ce silence, dans cette inquiétude, la confirmation de sa demande, c Prisonnier, peut-être pour fort longtemps, pensa- t-il, peut-être loin d’elle, sans l’espoir, sans la consolation d’avoir de ses nouvelles 1 » Le corps de Georges était encore trop épuisé pour résister à la tristesse de son âme; une larme s’échappa de son œil.
La jeune fille vit cette larme, sa crainte se changea aussitôt en pitié ; elle s’approcha, s’assit au pied du lit, et n’hésita pas à prendre la main du jeune homme.
« Il ne laut pas être triste, dit-elle; Votre Grâce est maintenant guérie, et elle pourra bientôt partir, ajouta-t-elle tristement.
— Partir? demanda Georges; ainsi donc, je ne suis pas prisonnier ?
— Prisonnier ? Non, vous n’êtes pas prisonnier. Gela aurait pourtant bien pu arriver une ou deux fois, quand ceux de la ligue de Souabe ont passé ici ; mais nous vous avons toujours bien caché ; mon père avait dit que personne ne devait voir le gentilhomme.
— Ton père ? s’écria Georges. Quel est ce brave homme ? Où suis-je ?
— Ah! où vous êtes ? répondit Barbe; vous êtes chez nous, à Hardt.
— A Hardt ? »
Un regard jeté sur les murs ornés d’instruments de musique lui donna la certitude qu’il devait la liberté et la. vie à cet homme que Marie lui avait envoyé comme un génie protecteur.
« Ainsi je suis à Hardt ? Ton père est le ménétrier de Hardt, n’est-ce pas ?
•* B n'aime pas qu'on rappelle ainsi, répondit Barbe; sans doute, il est ménétrier de son état, Otais il aime mieux qa’oa le nomme Jean.
— Et comment suis-je ?ettu ici? demanda Georges.
— Gomment ? vous n’atez dotto pitts le moindre souvenir ? j dit la jolie fille en riant et en ayant de nouveau recours à sa natte.
Elle raconta alors qu’absent de la maison depuis plusieurs semaines, son père les avait réveillées, elle et sa mèrë, il y avait neuf jours, eti frappant violemment k la porte. Elle avait recomtu sa voix et s’était hâtée dè descendre pour lui ouvrir. Mais il n’était pas seul, ët quatre hommes qui se trouvaient avec lui avaient apporté dans la chambre nne civière recouverte à’ufi manteau. Son père avait enlevé le manteau et ltii avait donné l’OTdre de l’éclairer ; alors elle avait été vivement effrayée eu voyant sor la civière un homme tout couvert de sang et presque mort. Son père lui avait Ordonné de faire tout de suite du feu dans la chambre, et pendant ce temps on atait mis sur le lit le blessé, qu’à ses vêtements elle avait jugé devoir être un noble seigneur. Son père avait pansé les blessures avec différentes herbes et avait lui-même préparé une potion, car il connaissait très-bien les médecines pour les animaux et les hommes.
Pendant deux jours, ils avaient été tous dans la plus grande inquiétude, car le gentilhomme S’était démené comme un furieux; mais, après avoir pris une seconde fois sa potion, il atait fini par se calmer. Son père atait dit que le neuvième jour il s’éteillerait frais et bien portant, et en effet la prédiction se trouvait justifiée.
Georges avait écouté avec un étonnement croissant le récit de la jeune fille. Il lui avait souvent fallu l’interrompre quand il ne comprenait pas ses gentilles expressions, ou lorsqu’elle faisait des digressions pour décrire les herbes que le ménétrier de Hardt avait employées à la préparation de ses remèdes.
t Et ton père, lui demanda-t-il, où est-il?
— Que savons-nous où il est? i répondit-elle d’un ton évasif; puis, comme changeant d’idée, elle ajouta : c Au fait,
je pais bien vous le dire, car vous devez être ami avec mon père. Il est à Lichtenstein.
— A Lichtenstein I s’écria Georges, tandis que ses joues se coloraient d’une vive rougeur. Et quand reviendra-t-il ?
— Il devrait être déjà ici depuis deux jours. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé 1 On dit que les cavaliers de la ligue courent le pays. »
A Lichtenstein.... C’est là aussi que Georges voulait se rendre. Il se sentait assez fort pour faire route à cheval et rattraper ce qu’il avait perdu dans ces neuf jours. Aussi sa première et sa plus importante question fut au sujet de son coursier. Et lorsqu’il apprit qu’il se trouvait très-bien et se livrait au repos dans l’écurie, son dernier souci s’évanouit. Il remercia sa gracieuse garde-malade de ses soins, et lui demanda son pourpoint et son manteau. Elle avait déjà depuis longtemps fait disparaître les traces de sang et de coups d’épée de dessus les beaux vêtements , et avec un aimable empressement elle retira les habits du gentilhomme de l’armoire sculptée où elle les avait déposés à côté de sa toilette du dimanche. En souriant elle étendit chaque pièce devant lui, et parut entendre avec plaisir les éloges qu’elle reçut du jeune cavalier pour avoir tout si bien arrangé. Puis elle se hâta de quitter l’appartement pour aller porter à sa mère l’heureuse nouvelle que le gentilhomme était tout à fait guéri.
Si elle avoua aussi à sa mère qu’elle avait pendant une demi-heure causé avec le beau et aimable jeune homme, c’est ce que nous ne savons pas; mais nous avons quelque raison d’en douter ; la bonne femme avait de l'expérience, et elle croyait ne pouvoir jamais assez répéter à sa fille cet avis, qu’elle devait bien se garder de parler à un jeune homme plus longtemps que la durée d’uu Ave Maria.
Qne t'importe cela, jeune fille indiscrète?
C’est chose qui pour toi doit demeurer secrète.
Schiller»
Lorsque la bonne femme et Barbe descendirent de la chambre d’en haut, leur première visite ne fut pas pour le gentilhomme, mais à la cuisine, et cela pour deux raisons différentes : d’abord parce qu’il fallait cuire à l’hôte une bouillie épaisse d’avoine, et ensuite.... la cuisine avait une petite fenêtre donnant dans la chambre , et la mère s’y plaça pour voir la mine qu’avait le gentilhomme. Barbe se dressa sur la pointe des pieds et regarda par-dessus l’épaule de sa mère. Elle était dans l’étonnement, et son cœur battait bien fort pour la première fois depuis dix-sept ans : car elle ne s’était pas représenté le jeune homme aussi beau. Elle avait été sans doute touchée jusqu’aux larmes quand elle l’avait vu les yeux fixes , sans connaissance et presque sans vie. Ses traits pâles et encore si beaux, bien qu’il luttât avec la mort, l’avaient • souvent attirée, comme une noble et touchante image attire le pieux esprit d'une femme en prière. Mais à ptésent, elle le sentait, c’était tout autre chose. Les yeux étaient de nouveau pleins d’éclat et de feu ; il semblait à la pauvre Barbe qu’elle n’en avait jamais jusqu’ici vu de semblables. Les cheveux ne pendaient plus en désordre autour du beau front ; ils descendaient bien peignés et en abondance sur les épaules.
Les joues avaient repris des couleurs ; les lèvres étaient aussi fraîches que les cerises le jour de la fôte de saint Pierre et saint Paul. Et comme le pourpoint brodé de soie lui allait bien, et le large col blanc qu’il avait mis pardessus son vêtement I mais ce que la jeune fille ne pouvait comprendre, c’est qu’il portait toujours les yeux sur une écharpe de soie bleue et blanche, comme s’il cherchait à y déchiffrer des signes mystérieux. Il lui sembla même qu’il
pressait l’écharpe contre son cœur , qu’il la portait avec ferveur et dévotion à ses lèvres comme si c’étaient des reliques.
La bonne femme avait pendant ce temps terminé son examen à la fenêtre, c C'est un seigneur qui ressemble à un prince, dit-elle en remuant la bouillie d’avoine; quel beau pourpoint il a ! Les seigneurs de Stuttgard ne peuvent pas en avoir de plus beaux. Qu’est-ce donc qu’il fait avec le chiffon qu’il tient à la main? Il le regarde comme s’il allait le manger des yeux. C’est peut-être qu’il est resté un peu de sang après. Et il en a du chagrin.
— Non, ce n’est pas ga, dit Barbe, qui pouvait à présent regarder plus commodément dans la chambre. Mais sais-tu, mère, ce que je crois? Il lance dessus des yeux si ardents! Ça vient sûrement de sa bonne amie. »
La brave femme, à cette juste remarque de son enfant, né put s’empêcher de sourire un peu ; mais elle reprit bien vite sa dignité maternelle et repartit: « Ah ! que peux-tu parler de bonne amie? Une enfant comme toi ne devrait penser à rien de semblable ; va-t’en à présent de la fenêtre et passemoi ce petit pot-là. Le chevalier doit être habitué à une cuisine recherchée ; il faut que je mette un peu de graisse dans la bouillie. >
Barbe, froissée dans son amour-propre, quitta la fenêtre. Elle savait qu’elle ne devait pas contredire sa mère; mais cette fois la bonne vieille avait évidemment tort. Barbe n’allait-elle pas depuis un an aux assemblées, où les jeunes filles du village parlaient beaucoup de bons amis et chantaient bien des chansons d’amour? Et plusieurs de ses compagnes, de quelques semaines plus âgées qu’elle , n’avaient-elles pas chacune un bon ami déclaré ? Et elle seule ne devrait pas en parler, ne devrait en rien savoir! Non, c’était bien injuste de la part de la bonne maman de faire de telles défenses à sa fille, qui, en se tenant sur la pointe des pieds, pouvait voir par-dessus l’épaule de sa mère. Mais, comme il arrive ordinairement que la défense porte à désobéir, Barbe se promit de ne pas avoir de cesse qu’elle ne sût pourquoi le beau cavalier regardait son écharpe avec des yeux si ardents.
Cependant le déjeuner du gentilhomme était prêt, il ne
masquait pilas qu’une coupe de bon vieux vin ; on ne tarda pas non plus à l’apporter : car , bien que le ménétrier de Hardt fût un homme d’une humble condition , il n’était pas cependant assez pauvre pour n’avoir pas dans sa cave un baril de vin pour les grandes occasions. Barbe porta le pain et le vin, et la bonne femme, en grande toilette des dimanches, tenant l’écuelle de bouillie dans ses deux mains, la précéda dans la chambre.
B n’en coûta pas peu de peine à Georges pour faire bonne contenance à toutes les génuflexions de la femme du ménétrier. Celle-ci avait dans sa jeunesse servi une fois au château de Neuffen, et elle savait ce que c’est que le savoirvivre. C’est pourquoi elle s’arrêta avec son écuelle fumante sur le seuil, jusqu’à ce que le noble gentilhomme lui commandât sérieusement d’entrer. Mais Barbe rougissante resta derrière sa mère, et son visage plein de confusion ne se laissait voir que par moments, lorsque celle-ci faisait de profondes révérences. Elle aussi fit bon nombre de saluts ; mais peut-être n’étaient-ils pas aussi respectueux , car elle avait déjà causé une demi-heure avec le chevalier.
La jeune fille couvrit alors la table d’une nappe blanche, mit la bouillie et le vin à la place d’honneur, au coin du banc, sous le crucifix, puis elle enfonça dans l’écuells une cailler artistement sculptée, qui resta plantée toute droite, signe que le déjeuner était délicatement préparé. Quand le gentilhomme se fut assis, la mère et la fille se mirent aussi à table, en face de leur écuelle de soupe, cependant à une distance respectueuse, et non sans avoir placé la sa- • hère entre elles et leur hôte. C’est ainsi que le voulait l'usage au bon vieux temps : Georges eut, pendant que les doux 'femmes prenaient leur repas du matin , tout le loisir de les considérer. U s’avoua à lui-même que la digne moitié du ménétrier de Hardt était une femme solide , qui aurait peutfêlre tenu sous son énorme soulier (elle n’avait sans doute pas de pantoufle *) tout homme moins résolu que
l.Poar comprendre celte plaisanterie, il faut savoir que les Allemands, pour désigner une femme qui est la maltresse au logis, au lieu de dire comme uoub qu’elle porte la culotte, disent qu’elle tient son mari sous sa pantoufle. ' (Note des tradueteurs.)
ne Tétait son guide et son sauveur. Pour la fille du ménétrier, elle lui parut aussi une brave enfant, et une aussi jolie tête que la sienne, des yeux aussi expressifs, auraient peut-être pris une bonne place dans son cœur, s’il n’eût déjà été plein d'une autre image , et si l’abîme que la différence de naissance mettait entre l’héritier du nom de Sturmfeder et l’humble fille du ménétrier de Hardt n’eût été infranchissable. Ses regards ne s’en arrêtèrent pas moins avec plaisir sur les traits purs et innocents de la jeune fille, et , si la bonne femme n’eût pas été si occupée de sa soupe, ellç aurait remarqué la rougeur qui montait au visage de son enfant, chaque fois qu’un regard de celle-ci rencontrait les yeux du jeune homme.
« L’écuelle est vide, voilà le moment de causer. ï Ce dicton se trouve ici à sa place. La nappe était enlevée, et Georges avait principalement deux choses à cœur : il voulait savoir avec certitude quand le ménétrier de Hardt reviendrait de Lichtenstein, parce qu’il attendait seulement qu’il eût des nouvelles de sa bien-aimée pour voler auprès d’elle. En second lieu, il voulait savoir où se trouvait en ce moment l’armée de la ligue. Sur le premier point, il ne put obtenir rien de plus précis que ce que lui avait déjà dit la jeune fille. Le père était absent depuis environ six jours ; mais il avait promis d’être de retour au bout de cinq : aussi l’attendaiton d’un instant à l’autre. La bonne femme raconta en pleurant au gentilhomme que, depuis le commencement de la guerre, son mari avait été tout au plus quelques heures à la maison. Il passait déjà , autrefois, pour un homme remuant. A présent on commençait à murmurer bien des choses sur son compte, et, par son dangereux genre de vie, il finirait sûrement par précipiter sa femme et son enfant dans le malheur.
Georges appela tous les motifs de consolation à son aide pour arrêter les larmes de la brave femme. Il réussit du moins à obtenir qu’elle répondît à ses questions sur l’armée de la ligue.
c Ah 1 seigneur, dit-elle, c’est une horreur et une désolation, comme si le Chasseur noir passait à cheval sur les nuages et étendait sa main fatale sur le pays. Toute la plaine est
déjà occupée, et une foule de soldats s’avance vers Tubingen.
— Ainsi toutes les forteresses sont au pouvoir de la ligue? demanda Georges étonné. Hcellenstein , Schorndorf, Gœppingen, Teck, Urach, sont-elles déjà toutes prises?
— Oui , elle est maîtresse de tout. Un homme de Schorndorf a dit qu’elle avait Hcellenstein, Schorndorf et Gœppingen. Mais pour Teck et Urach , je pu» vous l’affirmer, nous n’en sommes qu’à trois ou quatre lieues. »
Puis elle se mit à raconter que , le 3 mars, l’armée avait paru devant Teck ; on avait placé une partie de l’infanterie devant l’une des portes, et on était en pourparler avec la garnison; alors tous les soldats étaient accourus à cette porte , et pendant ce temps l’autre avait été forcée par l’ennemi *. Au château d’Urach il y avait eu quatre cents soldats du duc; mais la bourgeoisie n’avait pas voulu les laisser entrer dans la ville à l’approche de l’ennemi. On en était venu aux mains; les soldats avaient pénétré sur la place du marché, mais leur commandant avait été atteint d’une balle et achevé à coups de hallebardes , si bien que la ville s’était rendue à la ligue.
« Ce n’est pas étonnant, dit la brave femme en terminant son récit, qu’ils prennent toutes les forteresses et tous les châteaux, car ils ont des bombardes et des canons qui lancent des boulets gros comme ma tête , que tous les murs sont brisés et que les tours s’écroulent. »
Georges pouvait prévoir, d’après ce rapport, que son voyage à Lichtenstein ne serait pas moins dangereux que son trajet à travers les Alpes, car il lui fallait passer juste entre Teck et Tubingen. Cependant Urach était abandonné depuis plusieurs jours par l’armée. Le siège de Tubingen demandait sans doute beaucoup de monde, et ainsi Georges pouvait espérer de ne rencontrer aucun poste ennemi dans la partie du pays qu’il avait à traverser.
Il attendait donc avec impatience l’arrivée de son guide. Sa blessure à la tête était guérie; elle n’avait pas été pro-
1 . Celte trahison eut véritablement lieu à Teck. Comp., 3* liv., Sattler,
128 lilCgTPNSTÇIÎf.
fonde, Carlos plumes de sa toque et l’épaisseur de ses cheveux avaient amorti le coup.
Toutefois il avait été assez fort pour lui enlever l’usage de ses spns pendant plusieurs jours. Ses autres blessures au bras et à la jambe étaient également guéries. U n’éprouvait plus qu’une grande fatigue, provenant de la perte de sang et de la fièvre. Mais cette fatigue diminua aussi de jour en jour, car une joyeuse humeur et un ardent désir qui vous emporte vers des contrées éloignées chassent bientôt ces mauvais hôtes.
Elle était, du reste, bien nécessaire, cette bonne humeur, pour lui faire supporter la lenteur des heures; la joyeuse fille du ménétrier l’aidait aussi h oublier que son père se faisait attendre bien longtemps. Il voyait ici ce qu’il avait désiré voir depuis longtemps, un vrai ménage soaabe. Gomme leurs mœurs, leur langage lui paraissait étrange. La Franconie, quelque voisine qu'elle fût du Wurtemberg, était habitée par une tout autre race. Il lui semblait que ses paysans étaient plus rusés, plus dissimulés, dans bien des choses moins grossiers que ceux-ci ; mais la bonne honnêteté qui éclatait chez ces derniers dans leurs yeux, dans leur langage, dans toute leur manière d’être, leur joyeuse et infatigable ardeur an travail, leur propreté, qui donnait à leur pauvreté un air honorable, tout cela faisait qu’il croyait sentir que cps gens avaient peut-être plus de fopds que les hommes de son pays, bien qu’ils fussent moins adroits qu’eux pour beaucoup de choses.
Il était aussi forcé d’admirer l’affectueux et confiant babil de la jeupe fille. La bonne femme avait beau la gronder, l’avertir de ne pas oublier je haut rang du cavalier, cela ne l’empêchait pas de causer avec son hôte, d'autant plus qu’elle n’a» yait pas abandonné l’idée 4e voir si elle avait mieux deviné que sa mère au sujet de F écharpe. Elle avait encore là-dessus des idées particulières. Ainsi, lorsque le gentilhomme avait été si malade, elle était restée une grande partie de la nuit à tenir compagnie à sou père, qui veillait au chpyet du blessé; mais elle s’était bientôt endormie sur son ouvrage. Il pouvait être environ dix heures du soir, quand un bruit dans la chambre vint l’effrayer. Elle vit un homme parler mystérieu-
sement avec «on père; les traits de cet homme ne loi échappèrent pas, bien qu’il se fût enveloppé dans un grand capuchon; elle crut reconnaître un serviteur du chevalier de Lichtenstein, qui était souvent venu trouver en secret le ménétrier de Hardt, et à l'arrivée duquel elle avait toujours été forcée de quitter la chambre. Curieuse d’entendre enfin une fois ce qui amenait cet homme, elle referma les yeux, car il lui semblait que son père ne la laissaiLdansla chambre que parce qu’il la croyait bien endormie. L’homme parla d’une demoiselle inconsolable qui avait prié et supplié qu’on allât à Hardt chercher des nouvelles; elle avait juré, si on ne lui en apportait pas de bonnes, de tout découvrir à son père, et de venir elle-même soigner le malade. C’est ce qu’avait dit en secret le serviteur de Lichtenstein. Là-dessus son père avait plaint la demoiselle , avait dépeint au messager l’état du malade, et avait promis, sitôt que celui-ci irait mieux, de se rendre lui-même chez la demoiselle pour lui porter cette consolation. L’étranger avait ensuite coupé au malade une boucle de ses longs cheveux, l’avait placée dans un morceau d’étoffe et bien cachée sous son manteau ; puis, conduit par le père , il était sorti de la chambre , et peu après elle avait entendu le pas de son cheval à travers la nuit et le brouillard.
Les nombreuses occupations des jours suivants avaient bientôt chassé le souvenir de cet événement de l’esprit de Barbe ; mai» il fat réveillé par ce qu’elle avait vu à travers la fenêtre de la cuisine. Elle savait que le ohevalier de Lichtenstein avait une fille , car la sœur du ménétrier avait été sa nourrice ; et celle-ci pouvait bien être la demoiselle qui avait envoyé le serviteur pour s’informer si minutieusement' de l’état du malade, la même qui voulait venir en personne pour le soigner.
Toutes les légendes de filles de rois amoureuses , de chevaliers malades et emprisonnés, sauvés par de charmantes demoiselles , tout ce qui avait été jamais raconté sur ce chapitre dans la chambre à filer, et il y avait bien des histoires affreuses dans le nombre , lui revint à la mémoire. Sans doute elle ne savait rien des amours de gens si distingués ; mais elle pensait que le cœur de la noble demoiselle Lichtenstein. 9
devait être à peu près dans le même état que celui des jeunes filles de Hardt quand elles l’ont donné à un des jolis garçons d’Oberensingen ou de Kœngen, et de ce point de vue, ces rapports qu’elle suivait en sa pensée lui paraissaient fort doux; surtout elle se peignait la douleur de la demoiselle au haut de son château, bien cruelle et bien poignante, alors qu’elle ne savait si son bon ami était vivant ou mort , et qu’elle ne pouvait aller à lui pour le voir et le soigner. Elle savait un air qu’on chantait souvent à l’assemblée ; la mélodie en était triste, et il lui revint en ce moment involontairement à l’esprit :
Si j’étais par le mal dans mon lit attaché,
Au bal qui mènerait ma douce bipn-aimée ?
Et si j’étais un jour dans la tombe couché,
Qui baiserait encor sa bouche parfumée ?
Des larmes vinrent à ses yeux ordinairement si riants, à l’idée qu’il s’en était peu fallu que le gentilhomme ne mourût loin de sa bien-aimée , et que celle-ci serait restée seule et sans amour, quoiqu’elle fût sûrement bien belle et la fille d’un noble chevalier. « Mais n’est-ce pas le gentilhomme qui a le plus à souffrir?» pensa l’enfant de Souabe dans la bonté de son cœur. La demoiselle avait eu de ses nouvelles par le père ; mais lui depuis de longues journées n’avait rien appris d’elle. C’était donc bien certainement d’elle qu’il tenait l’écharpe qu’il avait regardée avec tant d’émotion et pressée sur son cœur et sur ses lèvres. Elle résolut de lui raconter ce qui s’était passé cette nuit là. e Peut-être lui sera-ce toujours une consolation , » pensait-elle.
Georges avait remarqué comment, pendant qu’elle filait, la mine joyeuse de Barbe était devenue peu à peu plus sérieuse ; elle paraissait réfléchir à quelque chose , et il croyait même avoir remarqué une larme dans son œil.
« Qu’as-tu ? lui dit-il , au moment même où la mère quittait la chambre; pourquoi es-tu devenue tout à coup si silencieuse et si réfléchie , et mouilles-tu même tes fils de larmes ?
— Êtes vous donc si gai, seigneur? demanda Barbe en le regardant fixement. Je pensais qu’il était tombé aussi quel-
que chose de votre œil, qui avait mouillé cette écharpe que vous tenez là. Vous l’avez bien sûrement reçue de votre bienaimée, et ça vous fait de la peine de ne pas être près d’elle? »
Elle pouvait n’avoir pas touché bien loin du but, car le jeune homme rougit beaucoup à cette question.
« Tu as peut-être raison , dit-il en souriant. Cependant je ne suis pas trop triste ; je la reverrai, j’espère, bientôt.
— Ah ! quel bonheur ce sera à Lichtenstein ! » repartit Barbe avec un malin regard de côté.
Georges fut étonné ; le père de la jeune fille lui avait-il dit quelque chose de son amour?
c A Lichtenstein ? lui demanda-t-il. Que sais-tu de moi et de Lichtenstein?
— Ah I je serai bien aise pour la demoiselle qu’elle retrouve son bon ami ; on m’a dit qu'elle avait bien sangloté quand elle a appris que vous étiez blessé.
— Sangloté, dis-tu? s’écria Georges en sautant de son siège et en s’approchant d’elle. Ainsi elle savait mon état ? Ah I parle , que sais-tu de Marie ? La connais-tu ? Que t’a dit ton père à propos d’elle?
— Mon père ne m’a pas dit le plus petit mot, et je ne saurais pas qu’il y a une demoiselle de Lichtenstein, si ma tante n’avait pas été sa nourrice. Mais vous ne vous fâcherez pas si j’ai un peu écouté. Voici comment c’est arrivé. »
Elle raconta alors comment elle avait découvert le secret, et que son père était retourné à Lichtenstein, vraisemblablement pour y porter des consolations.
Georges fut douloureusement ému par ce récit ; il avait cru jusqu’à présent que Marie recevrait la nouvelle de son accident avec celle de sa guérison , et il apprenait qu’elle avait eu quelques jours de cruelle incertitude, pendant lesquels elle avait dû se demander s’il ne serait pas découvert, s’il serait sauvé, si elle le reverrait jamais ; il connaissait le cœur de son amie et il pouvait se peindre son chagrin! Vraiment son propre malheur ne lui paraissait rien, quand il se représentait la douleur de sabien-aimée. Combien n’avait-elle ,pas souffert à Ulm ! Combien la séparation lui avait été pénible ! Et à peine avait-elle respiré plus librement à la pensée qu’il abandonnerait la bannière de la ligue , à peine
avait-elle vu l’avenir un peu plus gai , elle recevait la terrible nouvelle qu’il était blessé mortellement. Et être obligée de tout cacher aux regards de son père ! de porter seule oette grande douleur l sans avoir seulement une âme à qui confier ses larmes et demander des consolations 1 II sentit alors combien il était nécessaire qu’il se bâtât d’aller à Lichtenstein, et son impatience se changea en désespoir de ce que son guide , ordinairement si exact , tardait tant à revenir, quand les moments étaient si précieux.
Barba parut avoir deviné ses pensées.
* Je vois bien que vous voudriez partir d’ici; si seulement mon père était là! car seul vous ne trouveriez pas le chemin de Lichtenstein ; vous n’êtes pas du Wurtemberg, je l’entends à votre accent, et vous pourriez vous perdra. Savezvous ? je courrai au-devant de mon père, et je le presserai de venir.
— Tu voudrais aller au-devant de lui? dit Georges, touché du bon cœur de la jeune fille. Sais-tu donc s’il est déjà près d’ici? Peut-être est-il encore à plusieurs lieues, et dans une heure il fera nuitl
— Et quand il ferait si nuit qu’il me faudrait chercher le chemin à tâtons et courir jusqu’à Lichtenstein , je le ferais de bon cœur pour qu’il vînt plus vite. »
Elle rougit et baissa les yeux : car, si son bon cœur la poussait à s’offrir comme messager d’amour du chevalier, elle avait cependant honte de toucher à ces rapports délicats, qui lui étaient à présent plus clairs que jamais.
« Si tu veux être assez bonne pour aller pour moi jusqu’à Lichtenstein , je serais bien fou de rester à attendre ton père. Je vais seller mon oheval pour te suivre , et tu me montreras le chemin jusqu’à ce que je ne puisse plus m’égarer. »
Barbe baissa les yeux et joua avec sa longue natte de cheveux.
t Mais fl fera nuit dans une heure, murmura-t-elle de façon à être entendue.
— Et qu’est-ce que cela fait? Alors je serai au chant du coq à Lichtenstein, répondit Georges; tu voulais auparavant te mettre seule en route, par la nuit et le brouillard.
— C’est vrai, répondit Barbe sans lever les yeux; mais ce ne sera pas bon pour vous de faire ainsi une route de six lieues par la fraîcheur de la nuit.
— Je ne puis m’arrêter à cela, s’écria Georges ; d’ailleurs ma blessure est guérie, et je Suis parfaitement rétabli. Non, apprête-toi toujours, ma chère enfant; nous partirons tout de suite. Je vais seller mon cheval, s
Il prit le mors qui était pendu à la muraille et se dirigea vers la porte.
« Monseigneur I reprit-elle avec inquiétude, n’en faites rien : voyez, il ne sera pals convenable que nous courions ainsi ensemble pendant la nuit. Les gens de Hardt sont si extraordinaires I on en gloserait sûrement. Attendez plutôt jusqu’à demain matin, et je vous conduirai jusqu’à Pfullingen. a
Georges respecta les motifs de la jeune fille, et il rattacha en silence le mors à la muraille. Il aurait mieux aimé sans doute que les gens de Hardt eussent été d’humeur moins médisante; mais il n’y avait rien à faire que de 6e résigner. 11 résolut donc d’attendre encore cette nuit la ménétrier; s’il ne venait pas, il voulait être de grand matin en selle et, sous la conduits de U jolie fille, prendre ls chemin de Lichtenstein.
Des printaniers zéphyrs Les fécondes haleines Dans les bois, dans les plaines Raniment les plaisirs,
Et parent la nature De fleurs et de verdure.
Sois joyeux, pauvre cœur;
Pour toi du froid malheur Ils vont fondre la glace Et faire aussi la place Au printemps, au bonhenr.
USLàHD.
Mais le ménétrier de Hardt ne revint pas non plus cette nuit à la maison, et Georges, ne pouvant réprimer plus longtemps son désir de voir sa bien-aimée, sella son cheval dès la pointe du jour. La bonne femme, après beaucoup de résistance, avait permis à sa fille de servir de guide au gentilhomme. Elle savait bien qu’un tel événement servirait longtemps d’entretien aux fileuses de Hardt dans leurs veillées ; aussi n’aimait-elle pas beaucoup de voir Barbe accompagner le jeune homme. Mais en songeant combien son mari faisait cas du gentilhomme, puisqu’il l’avait reçu dans sa maison et soigné comme un fils, elle crut ne pouvoir refuser ce dernier service à son hôte; toutefois elle y mit la condition que Barbe partirait en avant et l’attendrait à un quart de lieue sur la route.
Georges prit avec émotion congé de la bonne femme, qui brillait encore aujourd’hui dans sa toilette des dimanches ; il avait mis dans l’armoire sculptée un florin d’or, présent considérable pour ce temps, et somme importante pour la bourse de Georges de Sturmfeder. Le ménétrier doit du reste n’avoir jamais rien appris de cette générosité, soit que sa bonne femme n’ait pas trouvé le florin, soit qu’elle n’en ait rien dit à son mari, dans la crainte qu’il ne blessât le gentilhomme en voulant le lui restituer. Toujours est-il que, peu de temps
après, la femme du ménétrier parut à l’église avec une robe neuve, à la grande admiration de toutes les femmes du pays, et que sa fille Barbe porta à la foire suivante un corsage de drap fin bordé d’or, qu’on ne lui avait jamais vu auparavant. Elle rougissait aussi, dit-on, chaque fois que les jeunes filles touchaient et admiraient son corsage neuf. Que ne pouvait-on pas faire avec un florin d’or, dans ce bon vieux temps I
Georges trouva son guide à la place indiquée. Elle se leva en le voyant , et marcha à côté de lui d’un pas rapide. La jeune fille lui parut plus jolie encore que la veille. Ses joues étaient colorées plus que d’ordinaire par l’air frais d’une matinée d’avril ; son costume était très-convenable pour une longue marche, car sa jupe courte ne gênait pas l’agilité de ses pieds. Elle avait un petit panier pendu au bras, comme si elle voulait se rendre au marché à la ville voisine; mais, au lieu des légumes ou des fruits qu’elle y portait ordinairement, elle n’y avait déposé qu’un châle pour se protéger contre les caprices de la saison. Le jeune homme pensa à part soi, en la voyant marcher si vite et si légèrement à côté de lui, qu’elle ferait un jour une bonne ménagère, et estima heureux celui qui gagnerait le cœur de la fille du ménétrier de Hardt.
Elle avait, sans contredit, beaucoup de la vivacité d’esprit de son père. En effet, de même que celui-ci, pendant la voyage à travers les Alpes, avait cherché à faire paraître la route plus courte à son noble compagnon par des histoires et des descriptions du pays, elle aussi savait, dès que la conversation venait à tarir, ou bien attirer l’attention sur un joli point de vue dans la vallée ou sur la montagne, ou bien raconter une légende qui se rattachait à un château, à une vallée ou à un ruisseau.
Elle choisissait de préférence les chemins de traverse, et elle fit passer le chevalier tout au plus par deux ou trois villages; mais de deux lieues en deux lieues ils faisaient une halte. Enfin, après quatre stations de ce genre, on aperçut . à un quart de lieue une petite ville. Le chemin se bifurquait, et un sentier s’en écartait à gauche pour mener à un village. Au carrefour, la jeune fille s’arrêta et dit ;
t Ce que vous voyez est Pfuüingcn ; de là, le premier enfant venu vous indiquera le chemin de Lichtenstein.
— Comment ! tu veux déjà me quitter? demanda Georges, qui s’était si bien habitué aux charmes de l’entretien de sa compagne , qu’il eut de la peine à se séparer d’elle. Pour, quoi ne viens-tu pas au moins avec moi jusqu’à Pfullin» gen ? Tu pourras y prendre quelque chose dans une auberge; tu ne veux pourtant pas retourner ainsi tout droit à la maison ? t
La jeune fille chercha à paraître gaie et à plaisanter; mais elle ne put cacher une expression de chagrin trop visible dans sa bouche contractée et dans ses yeux voilés de larmes: car la présence de son bel hôte pouvait bien lui être devenue plus chère qu’elle ne le croyait elle-même.
« Il faut que je vous quitte ici, monseigneur, dit-ellé. J’irais volontiers plus loin; mais ma mère me l'a défendu; dans le village voisin de la montagne, j’ai une cousine chez qui je resterai aujourd hui, et je retournerai demain à Hardi. A présent, que Dieu vous garde, et que la Sainte Vierge et tous ses saints vous prennent sous leur protection ! Salue* pour moi mon père, ajouta-t-elle en souriant et en secouant une larme ; saluez aussi la demoiselle que vous aimez tant.
— Merci, Barbe, dit Georges en lui tendant la main de dessus son cheval. Je ne puis te récompenser de tes bons soins; mais, quand tu reviendras à la maison, regarde dans l’armoire sculptée, tu y trouveras quelque chose qui sera peut-être suffisant pour t’acheter un corsage neuf ou bien une robe pour le dimanche. Et puis, quand tu la porteras pour la première fois et que ton bon ami t’embrassera, pense à Georges de Sturmfeder ! »
Le jeune homme donna des éperons à son cheval, et partit au trot à travers la plaine dans la direction de la ville; à une distance de deux cents pas, il se retourna encore pour voir la fille du ménétrier. Elle se tenait toujours où il l’avait laissée, avec sa jupe courte, ses longues nattes de cheveux et ses bas blancs : c’était bien elle et pas une autre ; mais elle tenait la main devant son visage, et Georges ne sut pas bien si elle voulait ainsi se préserver du soleil pour le suivre des
jeux, ou si «lia essuyait les larmes qu’il avait vues briller dans ses cils eu prenant congé d’elle.
11 fut bientôt arrivé aux portes de la petite ville. 11 se sentait fatigué et altéré; aussi demanda-tvil dans la rue où il y avait une bonne auberge. On lui indiqua une petite maison sombre, où une branche suspendue à la porta et une enseigne décorée dé l’image d’un cerf invitaient les passants à entrer. Un garçon aux pieds nus mena son cheval 4 l'écurie, et lui-môme fut reçu à U ports par une femme jeune et prévenante, qui le conduisit dans la salle.
C’était uns large et sombre pièce, 1» long des murs de laquelle étaient rangés de lourdes tables et des bancs de chêne. La masse considérable de pots et de gobelets polis qui brillaient sur les planches prouvaient que l’auberge du Cerf devait être bien achalandée. En effet, bien qu’il ns fût que midi, beaucoup d’hôtes y étaient déjà assis à boire leur vin. Ils examinèrent d’un regard attentif le jeune et élégant cavalier quand il longea leurs tables pour se rendre à la place d*honneur, petit balcon à sii faces garnies de tous côtés de fenê* * très, qui ne ressemblait pas mal à une lanterne ; toutefois ils ne se laissèrent pas troubler longtemps dans leur conversation par le noble étranger, mais ils recommencèrent à causer de guerre, de paix, de batailles et de sièges, ainsi que d’honnètes bourgeois ■ ont coutume de le faire en un temps de troubles comme l’an 1519.
L’hôtesse parut satisfaite de son hôte, fille regardait de son côté avec une mine souriante , lorsqu’elle passait près du cabinet; et, quand elle lui présenta un pot de vieui Hep* pacher et un gobelet d’argent, sa bouche déjà uu peu grande s’étendit de la façon la plus gracieuse, fille lui promit aussi de faire rôtir un poulet et de lui mettre une nappa sur la table, s’il voulait seulement patienter un peu : en attendant, die l’engageait à boire son vin. Le balcon était de deux pieds plus élevé que le reste de la salle : aussi Georges pouvait-il tout à loisir voir les autres tables et observer les buveurs. Bien qu’il n’eût guère l’habitude de courir les auberges et les cabarets , il avait peut-être , par cela même qu’il observait plus qu’il ne parlait, acquis, pour juger ce genre de sociétés, un certain tactqui l’aida aussi à présent dans ses observations.
La société qui était assise autour d’une grande table de chêne se composait d’environ dix ou douze hommes. Au premier abord ils ne différaient pas beaucoup les uns des autres ; ils avaient tous de longues barbes et des cheveux courts , et portaient des bonnets et des pourpoints de couleur foncée. Cependant un œil exercé distinguait bientôt trois de ces personnages entre les autres. L’un , celui qui était assis le plus près de Georges , était un petit homme gros et jovial. Ses cheveux tombaient par derrière un peu plus bas que ceux de ses voisins; ils étaient peignés avec soin ; sa barbe noire paraissait aussi mieux soignée. Un manteau noir de drap fin et un chapeau de feutre pointu et à larges bords, qui pendaient à un clou, faisaient deviner un homme de quelque importance, peut-être même un membre du conseil. Il buvait sans doute aussi un meilleur vin que les autres, car il le humait en connaisseur et à petits coups, et, lorsqu’il frappait le couvercle de son pot pour indiquer qu’il était vide, il le faisait avec une certaine convenance et d’un meilleur ton que les autres. A tout ce qu’on disait il prenait un air fin et rusé , comme s’il savait encore bien des choses qu’il ne voulait pas dire. De plus il avait le privilège de pincer la joue à la fille d’auberge ou de serrer son bras rond, quand elle lui apportait son pot plein.
Un autre homme, qui était assis à l’extrémité opposée de la table, ne contrastait pas moins avec son entourage que le premier. Tout en lui était long et maigre; sa figure, depuis son front jusqu’à son menton long et pointu, avait bien une bonne ouverture de main; ses doigts, battant sur la table la mesure d’un air qu’il sifflait tout bas, ressemblaient tant soit peu à des pattes d’araignée , et Georges, se penchant une fois par hasard, remarqua que l’homme maigre étendait presque jusqu’à l’autre bout de la table des jambes longues et sèches. Il avait dans ses traits quelque chose d’orgueilleux qui se manifestait dans la manière dont il contredisait tout ce qu’avançaient les bourgeois; il avait l’air de quelqu’un qui a beaucoup fréquenté les grands, qui a pris leur genre et leurs manières, mais qui ne sait pas très-bien s’en servir. Il ne pouvait pas être de la ville, car il s’était informé de son cheval auprès de l’hôtesse. Georges supposait que ce devait être un médecin en voyage, comme
il y en avait tant alors qui couraient le pays pour tuer les hommes avec art.
Le troisième personnage qui attira l’attention de l’hôte de la lanterne était tout déguenillé. Il avait du reste quelque chose de remuant et de rusé dans sa personne , qui le distinguait des autres bons et paisibles bourgeois. Un de ses yeux était couvert d’un grand emplâtre, tandis que l’autre regardait ouvertement et hardiment de tous côtés. Un grand bâton ferré, placé à côté de lui, et son dos couvert de cuir, pour pouvoir porter un panier ou une caisse, dénotaient ou un messager, ou un de ces colporteurs qui apportent dans les marchés et dans les foires, avec des nouvelles intéressantes de pays lointains , de puissants remèdes contre le bétail sur lequel on a jeté un sort, et des rubans et des ûchus de toutes couleurs pour les jeunes filles.
Ces trois hommes tenaient le dé de la conversation, qui n’était interrompue que çà et là par une exclamation de surprise ou une demande de vin des autres bourgeois.
Ils traitaient du reste une matière qui attira tout à fait l’intérêt de Georges. Ils parlaient des entreprises de la ligue dans le bas pays de Wurtemberg. Le colporteur avait raconté que Mœckmuhl, où s’était enfermé Gœtz de Berlichingen, avait été pris d’assaut, et que ce valeureux capitaine avait été fait prisonnier*.
Le conseiller à cette nouvelle avait souri d’une façon narquoise et bu un coup de son bon vin ; pour l’homme maigre, il ne laissa pas le dos de cuir finir de parler ; ses longs doigts battirent la mesure avec plus de force et il dit d’une voix creuse :
« Ce sont des contes et des mensonges, mon brave 1 Tenez, ce n’est pas possible, car Berlichingen est versé dans la nécromancie et y est assez fort, j’en sais quelque chose ; et, du reste, il a dans plus d’une bataille tué roide deux cents hommes de sa main de fer. Comment se serait-il laissé prendre ?
— Permettez, interrompit le gros. U est bien vrai que Gœtz est prisonnier àHeilbronn; mais il n’a pas été battu, car son château de Mœckmuhl n’a pas été pris d’assaut' les
4. Autobiographie de Gœü de Berlichingen, édit, Pistoriu*. Nuremberg, 473t.
confédérés lai avaient promis pour lui et les siens une retraite honorable ; mais à sa sortie du château il a été attaqué ài’improyiste, ses hommes tués, et lui fait prisonnier. Tenez, ce n’est pas bien, et la ligue a agi d’une façon honteuse.
— Je vous prierai pourtant, monsieur, dit le long homme maigre, de ne pas parler ainsi des chefs de la ligue. Je connais particulièrement beaucoup de ces seigneurs, et le sire de Waldbourg est mon gracieux seigneur et ami. >
Le gros homme parut vouloir répondre quelque chose, mais il avala avec un coup de vin ce qu’il avait sur la langue. Cependant, à la mention de telles connaissances, les bourgeois firent entendre un murmure d’étonnement et levèrent leurs bonnets avec respect.
« Eh bien, si vous avez de si belles connaissances dans la ligue, dit le déguenillé d’un air tant soit peu hautain, vous pourrez nous donner les meilleurs renseignements sur la situation de Tubingen,
— Elle jette son dernier feu, répondit celui à qui s’adressait la question; j’y étais il n’y a pas longtemps, et j’ai vu les excellents et terribles moyens de siège que Ton emploie contre elle.
— Ah I ... ehl ... Comment ?» mu rmurè rent les bou rgeois en se rapprochant, comme dans l’attente d’importantes nouvelles.
L’homme maigre se rejeta en arrière sur le dossier de sa chaise, passa ses longs doigts dans le ceinturon de son épée, allongea ses jambes de quelques pouces et dit :
t Oui, oui, mes braves gens, les choses prennent une mauvaise tournure. Tout le voisinage a beaucoup à souffrir, on abat tous les arbres fruitiers, on canonne la place et le château, et la ville s’est déjà rendue; dans le château, H y a encore quarante chevaliers, mais ils ne peuvent tenir longtemps derrière leurs méchants murs.
. — Quoi 1 de méchants murs ? s’écria le gros homme en plaçant avec bruit son verre sur la table. Qui a jamais vo le château de Tubingen, ne peut pas parler de méchants murs. N’a-t-il pas, du côté oh il touche à la montagne, deux fossés profonds qui empêcheront les confédérés d’escalader avec des échelles, et des murs de douze pieds d'épaisseur d’où ils ne font pas mal jouer leurs coule vrines?
— Battus en brèche! battus eft brèche 1 s’écria l’homme maigre d’une voix si horriblement creuse, que les bourgeois effrayés crurent entendre craquer les tours de Tubingen ; là nouvelle tour, qu’UJrieh a fait bâtir dernièrement, a été tellement battue en brèehé par Frondsbefg, que c’est comme si elle n’avait jamais existé *.
— Mais avec elle tout n’est pas perdu, répondit l’homme
en guenilles. Les chevaliers font des sorties; ils ont déjà fait mordre la poussière des rives du Neckar b plus d’un confédéré, et ils ont renversé le ehapean de Prondsberg à eonps de halles , que lés oreilles lui en bourdonnent encore aujourd’hui *. '*
— Cette fois, vous êtes mal informé, dH l’homme maigre nonchalamment, tes assiégeants ont une cavalerie légère, de vrais diables. Ce sont des Grecs , du Gange ou de l’Épire, je ne sais ; on les appelle Stratiotes. Us ont un chef, Georges Samaras, qui ne laisse pas sortir un chien du trou *.
— II lui a fallu mordre aussi la poussière, repartit le déguenillé en jetant de côté un regard ironique. Les chiens, comme vous les nommez, sont pourtant sortis, bien que le Grec se tint à l’entrée du trou; et ils l’ont battu, fait prisonnier, et....
— Prisonnier t Samaras ? s’écria Thomme maigre arraché à son impassibilité. Camarade, vous avez mal entendu !
— Non, répondit l’autre très - tranquillement ; j'ai entendu sonner les cloches quand on l’a enterré à l’église Saint-Georges. *
Les bourgeois regardèrent attentivement le long et maigre étranger, pour voir quelle impression cette nouvelle
4. Sattlcr, II, §9. Consulter principalement Fréi. Stamphardt Ebron, § 3, l’histoire du sieur de Frondaberg, Franctort-sur-le-Mein, 2* livre, et Thetinger, Comment, de U'u.rt. reb. geu., lib U.
2. A ce siège, le chapeau de Georges de Frondsberg lui tut enlevé de dessus la tète par une balle. Le tait est rapporté par Sattler, Slumphardt et d’autres.
3. Ces Grecs sont une singulière appartion au siège de Tubingen; on Tes appelait Stratiotes: leur capitaine était Georges Samaras d’Evcona en .Albanie. Il estentcrré dans la chapelle du couvent de Tubingen. Les détails se trouvent dans Thetinger, Comment, de IVurtemb. gest p. 931, Erusius mentionne surtout leur adresse à manier la lance.
faisait sur lui. Il baissa ses épais sourcils de manière a ne plus laisser rien voir de ses yeux, tourna la pointe de sa longue barbe, frappa sur la table avec sa main osseuse et dit :
« Et quand ils auraient brisé en dix morceaux le Grec, cela ne les avance guère ! il faut que le château se rende, il n’y a pas moyen autrement, et, une fois Tubingen pris, bonsoir au duc de Wurtemberg 1 Ulrich est sorti du pays, et mes seigneurs y sont les maîtres.
— Qui vous répond qu’il ne reviendra pas? et alors..., dit le gros homme en fermant le couvercle de son verre.
— Quoi? revenir? s’écria l’autre; quel est le mendiant qui dit qu’il reviendra, qui ose le dire ? eh ?
— Que nous importe ? murmurèrent les habitués avec humeur. Nous sommes de paisibles bourgeois ; ça nous est égal qui gouverne le pays, pourvu que les impôts diminuent....
A l’auberge, on a bien encore le droit de dire son mot. »
Ils parlèrent ainsi, et le maigre parut satisfait de ne rencontrer aucun argument sérieux. Il les regarda tous l’un après l’autre d’un œil perçant, puis ses traits prirent une expression plus aimable et il dit :
e C’était seulement pour rappeler que dorénavant nous n’avons plus besoin du duc ; ma foi, moi, je le regarde comme une cause de désordre et un fléau; c’est pourquoi j’aime tant le Pater Noster qu’on a fait sur lui '. »
Les bourgeois jetèrent de sombres regards devant eux et ne parurent pas très-curieux d’entendre le chant satirique fait sur le compte de leur duc ; mais l’homme maigre humecta sa gorge par un bon coup de vin et chanta d’une voix rauque et désagréable :
Notre Père, t
Sur Reutlingen porte notre bannière ;
Qui êtes aux cieux,
Dans Esslingen bientôt nous entrerons victorieux j Que votre nom soit sanctifié,
Pour Heilbron et pour Weil nous serons sans pitié;
4. Comparer pour cette plaisanterie populaire du baron d’Arétin lei Suppléments à l'histoire et à la littérature, 1805, 5* pièce, page 438. L’air fut répandu au commencement de l’année 1 520, et après qu’Ulrick eut repris Rcullingcn- C'est le duc lui-même que ses ennemis font parler.
Que votre règne arrive,
Et qu’Ulm périsse ou notre parti suive;
Que votre volonté soit faite.
Aux armes du vainqueur la monnaie est refaite;
Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien,
Nous avons du canon pour nous défendre bien; Pardonnez-nous chaque offense ,
Pour nous combat le roi de France;
Comme nous pardonnons à qui nous a offensés,
Meurent tous les ligueurs à jamais terrassés !
Ne nous induisez pas en tentation,
Bientôt d’être empereur nous aurons l’occasion ;
Mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Nous serons empereur, Satan s’en mêlât-il !
Il termina son chant par une malheureuse roulade qui n’eut d’autre effet que de faire hausser les épaules api bourgeois sur le triste talent du chanteur; mais il regarda fièrement autour de lui, comme pour lire une juste approbation dans les yeux de ses auditeurs.
« Vous avez chanté là un air bien orthodoxe, dit le déguenillé; je ne puis chanter aussi bien, mais je sais aussi un air nouveau que je vais vous dire si vous le permettez. »
L’homme maigre le regarda de travers et avec dédain, mais les bourgeois lui firent un signe d’approbation, et il commença d’une voix de ténor agréable, en fermant à moitié les yeux, mais en les élevant de temps en temps vers l’homme maigre, comme pour voir l’impression qu’il faisait sur lui '.
Malheureux Wurtemberg, dans quelle déchéance N’ai-je pas vu tomber ta gloire et ta puissance?
Quels pleurs égaleraient ta honte et ton malheur ?
Un barbier d’Ulm s’est fait ton maître et ton seigneur 1
Le plus petit bourgeois prend des airs d’importance; D’Augsbourg, de Nuremberg, les faiseurs de tonneaux,
Les fermiers qui des sols ont acheté les baux,
Les merciers, les bouchers, pèsent dans la balance.
Dans la chronique de Georges Stumphardt sur le bannissement violent du due Ulrich, on lit comme article séparé une « Apostrophe rimée ainsi conçue, » où se trouve dans un déluge de mauvais vers la description ou le malheur du duc et du pajs. C’est i cette pièce que sont empruntés les vers cités dans le texte.
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Le tailleur de Memming veut sa part du gâteau;
Ravensbourg compte aussi recevoir son morceau;
Déjà de Biberach les marchands de fourrure Se sont fait de leurs soins payer avec usure.
Des rires et de bruyants applaudissements interrompirent le chanteur. Tous lui tendirent la main par-dessus la table.
Le maigre ne souffla mot, mais il jetait des regards sombres sur la compagnie, et ne pouvait pas dire au juste s’il était jaloux du succès du déguenillé ou si les paroles de l’air l’avaient offensé. Le gros avait une expression maligne, chantonnait tout bas la mélodie de l’air, et à chaque endroit saillant faisait signe de la tête.
Le chanteur au dos de cuir continua :
Je vous annonce enfin cfHenltfeld les bûcherons,
D’Albeck les cordonniers, de Kempten les charrons,
Et ceut autres encor, peu dignes qu’on les cite,
Dont le nombre est plus grand, dit-on, que le mérite.
Surtout n’ouhlkms pas un nom bien éclatant.
Du maître tisserand l’illustre descendant,
Le général Ermlich 1 et son illustre bande,
Qui n’a jamais connu qu’argent de contrebande.
« Quo le diable t’emporte, chien de mendiant ! s’écria le long maigre en entendant les derniers mots. Je sais bien qui vous entendez par le tisserand : c’est mon digne protecteur, le sieur de Fagger. C’est lui que vient injurier un vil vagabond ! » Et il accompagna ces mot» d’un geste terrible.
Toutefois, l’homme au des de cuir ne se laissa pas intimider ; il avança son poing d’une foree peu commune, et dit :
« Tous pouvez garder pour vous Te mot de vagabond, sir Calmus; on sait bien qui von» êtes, et, si vous ne vous taisez à l’instant, je vous arracherai du corps vos bras d’allumettes. *
L’homme maigre se leva en se plaignant hii-méme d’être tombé en si mauvaise société; il paya son vin, et quitta la •aile d’on pa» majestueux.
1. Ermlich pour sermlich , pauvre, signifie ici gueux, (fl oie des ira docteurs] ),
Quel changement, hélas! s’est fait en moi!
Au fond du cœur je sens la défiance.
Amitié sainte, adieu! plus d'espérance.
Ceux que j'aimais ont tous trahi leur foi.
Schiller, j
Quand cet homme eut quitté la salle, tous se regardèrent les uns les autres : c’était comme s’ils avaient vu s’élever un terrible orage. Un craquement s’était fait entendre, comme si la terre voulait s’entr’ouvrir ou que la foudre voulût l’anéantir, et il n’y avait eu qu'un petit coup. Ils remercièrent l’homme au dos de cuir d’avoir si vite éloigné l’orgueilleux étranger, et ils lui demandèrent ce qu’il savait sur son compte.
c Lui , je le connais bien , répondit celui-ci. C’est un homme qui vole le jour au bon Dieu, un médecin nomade, qui vend aux gens des pilules contre la peste, coupe les oreilles aux chiens , fait passer les goitres aux jeunes filles, et donne aux femmes une eau pour les yeux qui les rend aveugles. Il s’appelle réellement Kalmæuser*; mais, comme il veut être un savant , il se fait appeler le docteur Calmus. Il est fourré chez tous les grands seigneurs , et, dès que l’un d’eux l’appelle âne, il se croit son meilleur ami.
— Mais avec le duc il ne doit pas être sur un bon pied , observa le gros homme, car il a joliment crié contre lui.
— Oui, avec le duc Ulrich il n’est sans doute pas au mieux; et je vous dirai pourquoi : le duc avait un beau chien de chasse danois qui s’était enfoncé une longue épine dans la patte. Il en était affligé, et s’enquit d’un habile médecin, capable de guérir l’animal. Par hasard Kalmæuser se trouvait là , et il se présenta d’un air important. Il reçut tous les jours au 1 château de Stuttgart un bon dîner et un litre de vin. Cela lu*
4 . Kalmæuser signifie littéralement tournois et pince-maille.
{Note des traducteurs.)
allait si bien , qu’il resta plus d’un trimestre à soigner la patte du chien. Enfin le duc le fit venir un jour devant lui avec le chien , et lui demanda ce qu’il avait fait. Le docteur Calmus débita alors, dit-on, force formules savantes; mais le duc n’y fit aucune attention, examina lui-même la patte, et vit qu’elle était déjà toute noire et gangrenée. Alors il se saisit de Kalmæuser, tout long qu’il est, le porta jusqu’au grand escalier, que l’on peut monter à cheval jusqu’au deuxième étage, et le jeta en bas, où il arriva à moitié mort. Depuis eela, le docteur est l’ennemi juré du duc. D’autres disent aussi qu’il a servi d’entremetteur à Hutten et dame Sabine, et que ce n'était que pour avoir uù prétexte d’aller librement au château , qu’il s’était chargé du soin de traiter le chien de chasse.
— Ah I il a appartenu à Hutten ? dit un des bourgeois ; si nous l’àvions su, nous lui aurions joliment tanné le cuir, à ce gueux de docteur. Hutten est tout de même la cause de cette malheureuse guerre, avec son amourette, et ce sec Kalmæuser lui a prêté son aide.
— De mortuis nil ni si bene. On doit ménager les morts , disent les Latins , repartit le gros homme. Le pauvre diable l’a payé assez cher.
— Mais c’est bien fait pour lui , s’écria le même bourgeois * atec chaleur. A là place du duc, j’aurais agi de même; tout homme doit défendre son honneur.
— Allez-vous quelquefois à la chasse avec le bailli? demanda le gros monsieur d’un air excessivement malin. Alors c’est pour vous la meilleureocoasion ; vous avez une épée, et vous trouverez bien aussi un chêne pour pendre son cadavre. »
Un bruyant éclat de rire des bourgeois de Pfullingen apprit à Georges que ce défenseur si rigide de l’honneur ne devait pas exercer une justice si sévère dans sa propre maison. 11 rougit et balbutia dans son verre quelques mots inintelligibles.
Mais le déguenillé, qui, en qualité d’étranger ne riait pas avec les autres, continua :
c Oui , vraiment , le duc a eu bien raison ; car il aurait pu pendre Hutten sur la place, sans commencer par se battre avec lui. Il est en effet membre du tribunal secret deWest-