Voyei C. Pfaff, Histoire, tome I, p
Le duc Ulrich était campé près deBlaubeuren, le point extrême de ses Etats du côté d’Ulm et de la Bavière. A Ulm, on devait encore tenir un grand conseil au sujet de l’expédition, et on espérait ensuite amener les Wurtembergeois à une bataille décisive. Les choses en étant une fois là, on ne pensait plus à des propositions de paix; la guerre était le mot d’ordre de l’armée, et la victoire semblait assurée, lorsqu’un vent frais leur apporta des remparts de la ville le salut des lourds canons, et le bruit des cloches retentit de l’autre côté du Danube en signe de bienvenue.
Certainement le cœur de Georges battait plus vite à la pensée qu’il allait faire ses premières armes. Mais quiconque s’est jamais trouvé dans une situation pareille à la sienne ne le blâmera pas si d’autres pensées plus pacifiques s’élevèrent dans son âme et lui firent oublier les intérêts de la guerre. Quand il aperçut de loin la cathédrale à travers le brouillard, quand ensuite, ce voile de vapeur étant tombé, la ville avec ses sombres maisons et ses hautes tours s’étendit sous ses regards; alors tous les doutes qu’il avait jusque-là repoussés au plus profond de sa poitrine revinrent l’assiéger ' , 1 ,, , plus violemment que jamais. Ces murs renfermaient-ils sa bien-aimée? Le sire de Lichtenstein, fidèle au duc, ne s’étaitil pas rangé sous les bannières ennemies, et pouvait-il, lui dont toute l’espérance était de gagner le père de Marie, se jeter dans le parti opposé sans détruire à jamais son bonheur? Et si le père se trouvait du côté des ennemis, était-il possible que Marie fût dans ces murs? Et à supposer que tout fût pour le mieux, que, parmi la foule qui se pressait pour voir l’armée, Marie aussi le regardât, avait-elle pour cela gardé la foi qu’elle lui avait jurée?
Cependant cette dernière pensée fit bientôt place à une conviction plus douce : quand même tout conspirerait contre lui, la fidélité de Marie, il en était certain, serait inébranlable.
Il pressa avec ardeur sur son sein l’écharpe qu’elle lui avait donnée; lorsque la cavalerie d’Ulm se joignit au cortège, lorsque les clairons et les trompettes firent entendre leurs joyeuses fanfares, il recouvra son ancienne sérénité, se raffermit avec plus de fierté sur sa selle, releva avec plus de hardiesse sa barrette sur son front, et, quand le cortège entra
dans les rues de la ville, ornées comme pour une fête, il porta ses yeux perçants sur toutes les fenêtres des hautes maisons, pour découvrir sa bien-aimée. .
Enfin il l’aperçut, sérieuse et pensive , abaissant ses regards sur la foule joyeuse. Il crut reconnaître que ses pensées cherchaient au loin celui qui était si près d’elle. Alors il enfonça brusquement les éperons dans les flancs de son cheval, de manière qu’il se cabra violemment et fit retentir le pavé du bruit de ses fers. Mais lorsqu’elle se tourna vers lui, lorsque leurs regards se rencontrèrent, lorsque sa rougeur et sa joie dirent à l’heureux jeune homme qu’il était reconnu et toujours aimé, c’en fut fait du sang-froid du bon Georges. Machinalement il suivit le cortège jusqu’à l'hôtel de ville, et il ne s’en serait pas fallu de beaucoup que son cœur, lui faisant oublier toutes considérations, ne le ramenât devant la maison à balcon.
Il avait déjà fait quelques pas dans cette direction, lorsqu’il se sentit saisir le bras par une main vigoureuse.
a Où allez-vous donc, mon lieutenant? lui cria une voix sourde et bien connue. C’est par ici l’escalier de l’hôtel de ville. Comment! je crois que vous avez le vertige; ce ne serait pas non plus étonnant : le déjeuner était vraiment par trop maigre. Consolez-vous, camarade, et venez. A Hlm , on a de bon vin ; nous allons vous réconforter avec du vieux Remsthaler. »
Bien que sa chute du ciel où il s’était trouvé pendant quelques minutes fût un peu rude, il rendit grâce au vieux sire de Breitenstein, son plus proche voisin de Franconie, de ce qu’il l’avait arraché à ses rêves et empêché de faire une démarche précipitée.
Il prit donc gaiement le bras du vieux chevalier, et suivit avec lui les autres seigneurs , pressés de se remettre de la marche fatigante de la matinée en faisant honneur au festin que leur offrait la riche cité impériale.
De sons joyeux le palais retentit,
De mille feux partout il resplendit.
' . Pour quels heureux s’apprête
L’étincelante fête ?
SCHIU.ER.
La salle de l’hôtel de ville , où les nouveaux arrivés furent introduits , formait un grand carré oblong. Les murs et le plafond, fort bas en proportion de la longueur de la salle , étaient recouverts d’une boiserie brune; des fenêtres sans nombre, à vitres rondes, où les blasons des familles nobles d’Ulm étaient peints en couleur de feu, remplissaient tout un côté de la salle ; la paroi vis-à-vis était couverte des portraits des bourgmestres et des conseillers célèbres de la ville, qui, presque tous dans la même position , la main gauche sur la hanche et la droite appuyée sur une table richement décorée, jetaient, du haut de leurs cadres, des regards solennels sur les hôtes de leurs descendants. Ceux-ci se pressaient en différents groupes autour de la table dressée en fer-à-cheval, et qui remplissait presque toute la vaste salle.» Les conseillers et les patriciens , qui devaient aujourd’hui faire les honneurs au nom de la ville, dans leurs beaux habits de fête , et leurs fraises bien roides , d’un blanc de neige, formaient nh singulier contraste avec leurs hôtes poudreux, dont les vêtements de ouir et les armures se frottaient rudement contre leurs mauteaux de soie et de velours. On avait, jusqu’à ce moment, attendu le duc de Bavière, qui, arrivé depuis quelques jours, avait promis de prendre part au brillant festin; mais, lorsque son chambellan eut apporté ses excuses, les trompettes donnèrent le signallong temps désiré, et tout le monde se précipita à tarde, de sorte que l’ordre hospitalier du conseil, qui voulait toujours placer un habitant d’Ulm entre deux hôtes étrangers, ne put être strictement observé.
Breitenstein avait entraîné Georges à une place qu’il lui recommanda comme excellente.
c J’aurais pu, disait le vieux chevalier, vous faire asseoir au haut bout, près des autorités, près de Frondsberg, de Sickingen, de Hutten, ou de Waldbourg; mais en si haute compagnie on ne peut pas manger à sa faim avec la tranquillité nécessaire. J’aurais pu aussi vous placer près des Nurembergeois et des Augsbourgeois, là-bas où est ce paon rôti. Vrai Dieu! ils n’ont pas une mauvaise place ; mais je sais que les citadins ne vous conviennent pas beaucoup: c’est pourquoi je vous ai conduit ici. Regardez autour de vous si ceci n’est pas une place excellente. Nous ne connaissons pas une de ces figures ; ainsi nous n’aurons pas besoin de faire de grands frais de conversation : à droite nous avons une hure de sanglier fumée, avec un citron entre les dents; à gauche, une truite magnifique qui se mord la queue de plaisir , et devant nous, ce quartier de chevreuil si gras et si délicat qu’il n’y en a pas un pareil sur le reste de la table. *
Georges le remercia d’avoir si bien choisi pour lui , et , en même temps, il jeta un coup d’œil rapide sur son entourage. Son voisin de droite était un élégant jeune homme de vingtcinq à trente ans. Ses cheveux, peignés avec soin et parfumés , sa petite barbe, qu’il venait peut-être de friser, une îieure auparavant, avec un fer chaud, firent deviner à Georges, avant même que son dialecte ne l’en eût convaincu, que c’était un habitant d’Ulm. Le jeune homme , de son côté, se voyant remarqué de son voisin, se montra très-prévenant à l’égard de celui-ci, et, remplissant son gobelet, il trinqua avec lui à sa bienvenue et à leur bon voisinage ; puis, choisissant les meilleurs morceaux parmi les innombrables chevreuils, lièvres, faisans et canards sauvages, placés tout autour d’eux dans des plats d’argent, il les mit sur l’assiette du jeune étranger. Cependant, ni la complaisance empressée de son voisin , ni l’appétit extraordinaire de Breitenstein, ne pouvaient engager Georges à manger. Il était encore trop occupé de l’image chérie qui s’était montrée à lui à son entrée dans la ville, pour pouvoir prêter l’oreille aux encouragements de ses voisins. Plongé dans ses pensées , il regardait
aa fond de son gobelet qu’il tenait toujours à la main, et, en voyant les petites bulles qui montaient à la surface du vieux vin, il croyait voir l’image de sa bien-aimée sortir du fond doré du gobelet. Il n’était pas étonnant que l’aimable gentil homme assis à sa droite, voyant son hôte dédaigner tous les mets et tenir toujours son gobelet à la main , le pris pour un incorrigible buveur. L’œil en feu, toujours fixé sur le gobelet, et la bouche souriante du jeune homme enfoncé dans ses rêveries, lui paraissaient dénoter un de ces vrais connaisseurs dont le palais exercé s’arrête longtemps à goûter la précieuse liqueur. Pour se conformer à la recommandation du noble conseil, de rendre aux hôtes le festin aussi agréable que possible, il essaya de prendre Georges par le faible qu’il venait de découvrir. Il n’était sans doute pas dans les habitudes du citoyen d’Ulm de boire beaucoup ; mais , en l’honneur du jeune étranger qui avait dans sa personne quelque Chose de si noble et de si distingué, il pouvait bien faire une exception. Il remplit donc de nouveau son gobelet et entama ainsi la conversation :
« N’est-ce pas , mon noble voisin , que ce vin a du feu et un bouquet qui n’est pas ordinaire? Bien sûr ce n’est pas un vin de Wurzbourg, comme celui auquel vous êtes habitué en Franconie; mais c’est un vrai Ellfinger, de la cave de l’hôtel de ville, et qui a toujours, pour le moins, ses quatre-vingts ans de tonneau. » *
Étonné de cette apostrophe, Georges posa son gobelet sur la table et répondit laconiquement ;
«Oui, certes 1 »
Mais le voisin ne laissa pas tomber sitôt la conversation commencée.
<r II paraît pourtant , continua-t-il , qu’il ne vous plaît pas entièrement; mais on peat y remédier. Holà! un pot d’Uhlbaoher! Essayez un peu de celui-ci : c’est un vin qui se récolte tout près du château de Wurtemberg; il faut que nous en buvions ensemble & une courte guerre et à une complète victoire I »
Georges, à qui cette conversation ne plaisait pas beaucoup, Chercha à amener son voisin sur un autre sujet qui pût le conduire à des nouvelle» plus intéressantes.
« Vous avez, dit-il, de belles filles ici; du moins, à notre entrée, j’ai cru en remarquer plusieurs.
— Vrai Dieul répondit le citoyen d’Ulm, on pourrait en paver la ville.
— Ce ne serait peut-être pas trop mal , continua Georges, car votre pavé est excessivement mauvais. Mais, dites-moi, qui habite dans la grande maison à balcon au coin de la rue? si je ne me trompe, j’y ai vu deux jolies personnes lorsque nous sommes passés.
— Les avez-vous déjà remarquées ? dit l’autre en riant. Vraiment, vous avez l’œil bon et vous êtes un fin connaisseur. Ce sont mes chères cousines du côté maternel : la petite blonde est une Besserer ; l’autre, une demoiselle de Lichtenstein qui vient de Wurtemberg et est ici en visite. »
Georges remercia en silence le ciel de lui avoir fait rencontrer tout d’abord un aussi proche parent de Marie. Résolu de profiter de cet heureux hasard , il se tourna avec toute l’amabilité possible vers son voisin, et lui dit :
« Vous avez deux jolies cousines, monsieur de Besserer.
— Mon nom est Dietrich de Kraft , interrompit oelui-ci, et je suis secrétaire du grand conseil.
— Deux charmantes demoiselles, sire de Kraft, et vous leur rendez sans doute souvent visite?
— Assurément, répondit le secrétaire du conseil, surtout depuis l’arrivée de Mlle de Lichtenstein. Il est vrai que ma petite cousine Berthe fait un peu la jalouse : car, entre nous soit dit , nous n’étions auparavant qu’un cœur et une âme; mais je feins de ne rien remarquer, et je suis au mieux avec Marie. »
Cette nouvelle ne sonna pas d’une manière aussi agréable à l’oreille de Georges ; car il rougit et serra les lèvres.
« Oui , riez toujours , continua le secrétaire , auquel les fumées du vin montaient à la tète. Si vous saviez comme elles s’arrachent ma personne 1 C’est vrai 1 Mlle de Lichtenstein a une maudite façon d’être aimable ; elle est si distinguée et si sérieuse, qu’on n’ose pas trop plaisanter en sa présence; de plus, elle laisse encore moins que Berthe badiner avec elle; mais c’est justement ce qui me paraît si charmant que, quand elle m’a déjà chassé dix fois, je reviens encore une onzième.
Ce n’est d’ailleurs , murmura-t-il en semblant réfléchir, qu’à cause de la présence du sévère papa, devant qui elle se gêne. Attendez seulement qu’il ait passé la porte d’Ulm, et elle s’apprivoisera bien vite. »
Georges voulait obtenir d’autres renseignements sur le père de Marie, lorsque des voix singulières l’interrompirent. Il avait cru déjà entendre ces voix au milieu du bruit des convives , prononçant d’un ton lent et monotone quelques courtes phrases qu’il n’avait pu comprendre. Il faut savoir qu’au vieux bon temps, et surtout dans les villes impériales, c’était un usage consacré que le maître de la maison et sa femme , quand ils avaient des convives à dîner , se levassent vers le milieu du repas et fissent le tour de la table en s’arrêtant auprès de chaque personne pour l’engager à manger et à boire par une phrase de circonstance.
Cette coutume était si bien établie à Ulm , que le conseil n’avait pas voulu y déroger ce jour-là, mais avait désigné d’office deux personnes pour s’acquitter de ce devoir. Le choix était tombé sur le bourgmestre et sur le plus âgé des conseillers.
Ils avaient déjà fait le tour des deux côtés de la table, et il n’était pas étonnant que leurs voix , à la suite de cette grande fatigue, fussent devenues un peu rauques et enrouées, et que leur gracieux encouragement à boire et à manger résonnât comme un reproche menaçant. Une voix rude fit entendre à l’oreille de Georges ces mots secs :
* Pourquoi ne mangez- vous pas? pourquoi ne buvez-vous pas?»
Il se retourna tout interdit, et vit un homme grand et fort, à face rubiconde. Avant qu’il pût répondre, un petit homme commença, de l’autre côté, d’une petite voix perçante: ,
Ne faites pas affront au superbe régal Qu’ici vous a servi le corps municipal.
« Il y a longtemps que je prévoyais que cela devait arriver, interrompit le vieux Breitenstein , en se reposant un peu du combat qu’il avait livré au quartier de chevreuil. Il reste là à bavarder, au lieu de faire honneur aux délicieux rôtis que l’honorable conseil nous a servis à profusion.
»*»» Permettez, interrompit Dietrich de Kraft , si le jeune seigneur né mange pas, c’est un ami de la treille et un parfait connaisseur ; je l’ai deviné tout de suite, en le voyant regarder avec amour au fond de son gobelet ; personne ne peut le blâmer s’il préfère s’en tenir à l’Uhlbacher. s
Georges ne savait nullement ce qui lui valait cette singulière protection ; il était en train de s’excuser, lorsqu’il fut surpris par un autre spectacle. Breitenstein, dont l’attention s’était à présent portée vers la hure de sanglier, avait habilement retiré le citron d’entre les défenses de l’animal, et commençait avec satisfaction , et d’une main habile , à déeouper, lorsque le bourgmestre s’avança aussi vers lui et» juste au moment où il avalait une énorme bouehéô, dit à haute voix :
< Pourquoi ne manges- vous pas ? pourquoi ne buvez- vous pas? »
Breitenstein regarda d’un œil fixe celui qui lui faisait ce reproche inutile : les organes de la parole étaient trop occupés chez lui pour qu’il pût répondre ; et il se contenta de faire un signe de tête en montrant les restes du quartier de chevreuil. Le petit homme à la voix de sifflet ne se laissa pas dérouter pour cela et reprit d’un ton amical :
Ne faites pas affront au superbe régal Qu’ici vous a servi le corps munieipak
C’était là l’usage du bon vieux temps! Oa ne pouvait pas du moins se plaindre d’âtre invité à un dîner pour la vue. Mais bientôt la table changea d’aspect. Les grands plats furent desservis, et on apporta de vastes banaps et de grandes eruohes remplies des meilleurs vins. On commença alors à boire à la ronde et à porter de nombreux toasts, et le vin ne tarda pas à produire ses effets. Dietrich Spæt et ses compagnons chantèrent des couplets satiriques contre le duc Ulrich, en renforçant chaque malédiction et chaque mauvaise plaisanterie par des éclats de rire ou un bon coup de vin. Les chevaliers de Franconie tirèrent les biens du duc au sort et burent mutuellement à la réalisation de leurs projets. Ulrich de Hutte n et quelques-uns de ses amis soutinrent à haute voix une controverse en latin contre quelques Italiens , aü
sujet de l’attaque que Tenait de lancer contre le saint-siège un moine obscur de Wittemberg. Les Nurembergeois , les Augsbourgeois et quelques citoyens d'Ulm, qui s’étaient réunis, en étaient Tenus à une discussion sur la supériorité de leur ville; les rires, les chants, les disputes, accompagnés du son sourd des gobelets d’argent et d’étain, remplissaient la salle.
Seulement, au haut bout de la table, il régnait une gaieté plus convenable et plus tranquille ; c’est lé qu’étaient assis Georges de Frondsberg , la vieux Louis de flutten, Waldr bourg , François de giebingen , et d’autres seigneurs déjà avancés en âge.
Ce fut de pe côté que le capitaine Jean do Breitenstein tourna ses regards, après qu’il fut suffisamment rassasié, ei il dit à Georges :
« Ce bruit autour de nous ne me plaît en aucune façon. Qu’au peuseÿ-vous ? si je vous présentais à Frondsberg, comme vous en avez exprimé l’envie il y « quelques jours ? a
Georges, qui désirait depuis longtemps faire U connaissance du général, se leva avec joie pour suivre son vieil ami. Nous ne le blâmerons pas si à ce moment son cœur battit plus violemment, si ses joues se colorèrent, et si son pas, à mesure qu’il approchait, devint plus incertain et plus indécis. Qui, à son âge, en face d'un homme couvert de gloire, n’a pas éprouvé les niâmes sensations? qui n’a pas senti alors son être rapetissé, tandis que l’bomnae célèbre apparaissait comme un géant ? Georges de Frondsberg était déjà alors l’un des capitaines les plus renommés de son temps, L’Italie, la France, l’Allemagne, parlaient de ses victoires, et son nom vivra éternellement dans les annales de l’art militaire ; car U a inventé une nouvelle manière de faire combattre l’infanterie en rangs et en pelotons. Des légendes et dos chroniques ont conservé l’image de ce vaillant capitaine jusqu’à nos jours, et qui ne se reporte involontairement aux héros 4'Bomère, en lisant de cet homme de guerre ; r (1 était si fort qu’en étendant l’index de la main droite il pouvait, avec ce seul doigt, ébrauler l’homme le plus vigoureux, arrêter un cheval dans sa course, transporter d’un lieu à un
autre les plus gros mousquets et les béliers? » C’est vers cet homme que Breitenstein conduisit son jeune protégé.
c Qui nous amenez-vous là , Jean ? s’éeria Georges de Frondsberg, en considérant avec intérêt le grand et beau jeune homme.
— Regardez-le bien , noble sire , répondit Breitenstein, et voyez si vous ne trouvez pas à quelle famille il peut appartenir. »
Le général en chef contempla Georges avec plus d’attention. Le vieux truchsess de Waldbourg tourna aussi vers lui un œil scrutateur. Georges s’était avancé avec timidité et embarras; mais, soit que les manières aimables et engageantes de Frondsberg lui donnassent du courage , soit qu’il sentît de quelle importance ce moment était pour lui, il surmonta l’embarras qu’il éprouvait en face de tant d’hommes illustres, et il les regarda d’un air assuré et fier.
c A ce regard, je te reconnais ! dit Frondsberg à Georges, et il lui tendit la main ; tu es un Sturmfeder?
— Georges Sturmfeder, répondit le jeune homme. Mon père était Burkhardt Sturmfeder; il est tombé , m'a-t-on dit, en Italie à vos côtés.
— C’était un homme de cœur, dit le général en chef, dont l’oeil restait toujours fixé sur Georges. 11 m’a secondé vaillamment dans plus d’une bataille, et vraiment il a été emporté trop tôt! Et toi, ajouta-t-il amicalement, tu veux marcher sur ses traces? Qui t’a chassé sitôt du nid, lorsque tu as à peine des plumes?
— Je le sais bien, interrompit Waldbourg d’une voix rude ; l’oisillon veut chercher quelques flocons de laine pour boucher les trous du vieux nid I s
Cette grossière allusion au château en ruines de ses aïeux fit monter le rouge au visage du jeune homme. Il n’avait jamais rougi de sa pauvreté; mais ce mot était si méprisant, qu’à côté du riche seigneur qui l’insultait il se sentit pauvre pour la première fois. Il aperçut alors, derrière le truchsess de Waldbourg, par la fenêtre , le balcon si connu ; il crut voir la figure de Marie, et son courage lui revint.
cTout combat a son prix, chevalier, dit-il : j’ai offert à la ligue ma tête et mon bras; peu vous importent mes motifs!
— Allons, allons, repartit Waldbourg, pour le bras, nous verrons ce qu’il en est ; mais , pour la tête , il doit y régner un peu de confusion, puisque vous prenez si vite ■ une plaisanterie au sérieux. »
Le jeune homme allait répliquer de nouveau, quand Frondsberg le prit amicalement par la main :
c Tout comme ton père, cher enfant. Allons, tu deviendras bientôt une ortie*, et nous avons besoin d’hommes qui aient le cœur bien placé. Tu ne seras pas alors le dernier, c’est certain. »
Ces quelques mots, de la bouche d’un homme renommé parmi ses contemporains pour sa bravoure et son habileté, exercèrent sur Georges un tel pouvoir, qu’il retint la réponse qu’il avait sur la langue, et se retira en silence dans l’embrasure d’une fenêtre, autant pour ne pas déranger le général plus longtemps, que pour réfléchir si l’apparition qu’il avait vue passer si rapidement était bien Marie.
Quand Georges se fut éloigné de la table , Frondsberg se tourna vers Waldbourg :
« Ce n’est pas la manière , sire truchsess , de gagner de bons compagnons à notre cause; je parierais qu’il ne nous a pas quittés avec autant d'ardeur pour son service qu’il en avait lorsqu’il est venu à nous.
— Faut-il encore que vous preniez le parti de ce jeune freluquet? s’écria Waldbourg. A quoi bon? Il faut qu’il s’habitue aux plaisanteries de ses chefs.
— Permettez, dit Breitenstein, ce n’est pas une plaisanterie de se moquer d’une honorable pauvreté; mais je sais parfaitement aussi que vous n’avez jamais voulu beaucoup de bien à son père.
— Et, continua Frondsberg , vous n’êtes pas encore irrévocablement son chef. Il n’a pas encore prêté serment à la ligue ; ainsi il peut aller où il veut ; et quand même il serait sous vos drapeaux, je ne vous conseillerais pas de lui marcher sur le pied, car il ne m’a pas l’air d’être très-endurant ! a
Muet de colère en face d’une contradiction qu’il ne pou-
1. Ce sont les propres mots de Frondslicrg, qu’il adressa à Goels do Berlichingen , et que celui-ci cite dans son histoire à la page sa.
vait souffrir, Waldbourg les regarda l’un et l’autre avec des yeux si pleins de rage, que Louis de Hutten vint se placer entre eux pour empêcher une dispute plus violente :
« Mettez donc de côté vos vieilles histoires, dit-il ; il serait même temps de se lever de table. Il fait déjà très-sombre dehors, et le vin commence à agir sur les têtes. Dietrioh Spæt a déjà bu deux fois à la mort du duc, et les Franconiens, làbas, ne sont pas encore d’accord si Ton doit brûler ou partager ses châteaux.
— Laissez-les donc, dit Waldbourg avec un rire amer; ils peuvent faire aujourd’hui ce qu’ils veulent, Frondsberg prendra toujours leur défense.
— Non, répondit Louis de Hutten. Si quelqu’un a le droit de parler ainsi, c’est moi, le vengeur du sang de mon fils; mais, tant que la guerre n’est pas déclarée, il faut empêcher de tels discours. Mon cousin Ulrich met aussi trop de vivacité dans ses entretiens avec les Italiens sur le moine de Wittemberg , et une fois en colère il va toujours trop loin. Levons la séance. »
Frondsberg et Sickingen lui donnèrent raison et se levé rent. Leur exemple fut suivi de leurs voisins , et bientôt le mouvement devint général.
J'ai des yeux pour lesquels U n'est point de distance, Point d’obstacle vainqueur.
Ce sont les yeux du cœur,
Qui me rendent partout sa vue et sa présence.
Walt h tu vos dek Vucclweide.
De l’embrasure de la fenêtre où il s’était retiré, Georges n’était pas si éloigné qu’il ne pût entendre chaque mot de la discussion. Il se réjouissait de voir Frondsberg preudre avec tant de chaleur le parti du jeune orphelin ; mais en même temps il ne pouvait se dissimuler que son premier pas dans la carrière des armes lui avait fait rencontrer un puis-
gant et mortel ennemi. Waldbourg était trop connu Ans l’armée par son inflèxible orgueil, pour que Georges pût croire que l’intervention de Ilutten eût effacé tout souvenir de cette discussion. Ce n’étaient pas des hommes tels que Waldbourg qui pouvaient pardonner en de telles ooçasions à la cause peut-être innocente de leur colère; Georges le savait aussi pour .en avoir fait souvent l’eipérience. Uq léger coup sur l'épaule interrompit le cours de ses pensées, et, se retournant, il vit devant lui son aimable voisin, Je secrétaire du grand conseil.
« de parie que vous ne vous êtes pas encore procuré un logement, dit Dietrieh de Kraft; et il vous serait à présent difficile d’en trouver un, car il fait déjà nuit, et la ville est plus que pleine. »
Georges avoua qu’il n’y avait pas encore songé, mais il ajouta qu’il espérait trouver une petite place dans quelque auberge.
< Je n’eu répondrais pas, répondit Dietrieh, et, en admettant que vous trouviez un petit coin dans une de ces tavernes, vous pouvez être sûr d’y être très-mal servi. Mais si ma mai? son peut vous convenir, elle vous est ouverte de bon cœur. »
L’aimable secrétaire fit son offre avec tant de oordialité, que Georges ne fit pas de façons pour l’accepter, bien qu’il craignît presque que son hôte ne regrettât son hospitalité, quand sa bonne humeur se serait envolée avec les fumées du vin. Cependant Dietrieh parut ençbauté des bonnes dispositions de son hôte, et, lui serrant amicalement la main, il le prit par le bras et le conduisit hors de la salle,
La place de l’hôtel de ville présentait en ce moment un aspect tout particulier. Les jours étaient encore courts, et l’obscurité était venue insensiblement pendant qu’on était à table; on avait allumé des torches et des lanternes; leur lumière, d’un rouge foncé, n’éclairait que faiblement le grand espace, et se jouait en reflets tremblants aux fenêtres des maisons et sur les casques et les armures brillautes des chevaliers. Des cris confus pour demander les chevaux et les écuyers retentissaient des galeries de l’hôtel de ville ; le cliquetis des épées traînant à terre, le va-et-vient de tant de monde, se mêlaient à l’aboiement des chiens, aux hennissements des
chevaux qui frappaient du pied d'impatience, et c’était une scène qui ressemblait plutôt à une surprise de nuit par l’ennemi qu’à la sortie d’un magnifique banquet.
Frappé de ce spectacle, Georges s’arrêta sous la galerie. A l’aspect de tant de joyeux visages, de tant de jeunes cavaliers sautant bravement en selle, et qui, après quelque volte hardie, se retiraient par petits groupes avec des chants et des cris de joie et disparaissaient dans la nuit, il se prit à penser que tous ces gais compagnons allaient au-devant d’une guerre terrible; que plus d’un, avant les premiers jours du printemps, serait étendu sur le gazon naissant, et qu’ils tomberaient sans rien recueillir pour prix de leur sang , que les pleurs d’un camarade et la courte gloire de s’être comportés en gens d’honneur sur le champ de bataille.
Involontairement son œil se tourna du côté où il savait que se trouvait pour lui le prix de la lutte. Il vit beaucoup de personnes debout à la fenêtre; mais la fumée des torches répandue sur la place enveloppait comme d’un voile tous les objets et ne laissait entrevoir que des ombres incertaines. Il détourna les yeux avec un sentiment pénible.
« Tel est mon avenir, se dit-il à lui-même ; le présent est clair, mais combien le but est sombre et incertain I j S on aimable hôte le tira de ses sombres rêveries en lui demandant où il avait laissé ses chevaux et ses valets. Si l’endroit où ils se trouvaient eût été plus éclairé, le bon Kraft eût pu voir, à cette demande , une rapide et vive rougeur monter au visage du jeune homme.
<r Un soldat, répondit Georges promptement remis de son trouble, doit savoir autant que possible s’aider lui -même ; aussi n’ai-je pas de domestique. Pour mon cheval, je l’ai confié aux écuyers de Breitenstein. *
Le secrétaire du conseil loua pendant le reste de la route cette sévérité du jeune homme envers lui-même; mais il avoua que, s’il se mettait jamais en campagne, il ne s’habituerait pas à un service si dur. Un coup d’œil sur les cheveux si bien peignés et sur la barbe si bien frisée de son compagnon convainquit Georges qu’il disait cela de toute son âme, et l’élégante et confortable habitation où ils arrivèrent bientôt ne contredit nullement cette opinion.
La maison du sire de Kraft était ce qu’on appelle un ménage de garçon, car les parents de Dietrich étaient morts depuis longtemps, quand il atteignit l’âge d’homme et obtint sa place dans le grand conseil. 11 eût peut-être depuis longtemps cherché une compagne, si l’agrément de la vie de garçon, l’avantage, non à mépriser, d’être regardé et fêté par toutes les jeunes personnes de la ville comme un bon parti (d’après nos idées actuelles), et avant tout, comme on se le murmurait à l’oreille, l’éloignement de sa vieille nourrice pour une jeune maîtresse, ne l’eussent toujours retenu de faire cette démarche.
Dietrich avait une grande maison non loin de la cathédrale, un beau jardin sur le mont Saint-Michel. Sa maison était sur un excellent pied; ses grandes armoires de chêne étaient pleines du plus beau linge auquel les dames de Kraft et leurs femmes de chambre avaient travaillé durant plusieurs générations, pendant les soirées d’hiver ; le coffre-fort, dans la chambre à coucher, était bien garni de florins d’or. Sire Dietrich lui-même était un joli homme, toujours tiré à quatre épingles. Il s’entendait aussi bien aux intérêts domestiques qu’aux affaires du conseil ; il était de vieille famille : fallait-il s’étonner que toute la ville enviât son bonheur et qu’aucune jolie fille d’Ulm n’eût refusé d’entrer dans ce charmant paradis conjugal ?
Pour Georges , en les examinant de plus près , ces conditions ne lui parurent rien moins qu’attrayàntes. Le secrétaire avait pour tout domestique et pour toute société un vieux serviteur commençant à grisonner, sa grosse nourrice et deux grands chats. Ces quatre créatures, peu habituées â une augmentation de personnel, fixèrent sur le nouvel hôte de grands yeux étonnés. Les chats tournèrent autour de lui en grondant et en faisant le gros dos, la nourrice redressa avec humeur son énorme bonnet de fil d’or, et demanda si elle devait préparer le souper pour deux. Quand elle entendit une réponse affirmative, et qu’en outre on la chargea (d’un ton qui pouvait passer pour une prière ou pour un ordre) d’apprêter pour le nouveau venu la chambre du coin du deuxième étage , sa patience parut à bout ; elle lança un regard furieux à son jeûne maître, et quitta l’appartement
en faisant résonner son trousseau de clefs. Georges entendit encore longtemps le vieil escalier craquer sous ses pas, et, dans le silence lugubre de la grande maison, l’écho lui renvoya à plusieurs reprises le bruit des portes fermées avec violence.
Cependant le vieux domestique avait av»noé près de l’immense poêle une table et deux chaises; il plaça sur la table une boîte noire, et de chaque côté une lumière et un gobelet d’argent avec du vin, puis s’éloigna après avoir échangé avec son maître quelques mots à voix basse. Sire Pieiricfc engagea son hôte à partager sa distraction ordinaire du soir. Il ouvrit la boîte noire : c’était un trictrac.
Georges frissonna à la vue de ce jeu, en entendant sou hôte raconter que depuis dix ans il y jouait tous les soirs avec sa nourrice. Que la maison lui paraissait vide et mortel Le bruit qu’avait fait la nourrice y avait du moins apporté de la vie et du mouvement ; mais il avait été suivi d'un silence de mort que n’interrompait que le craquement des vieilles boiseries, le pétillement des lumières, ou le bruit uniforme des dés. Le jeu n’avait jamais eu grand attrait pour lui ; ses pensées d’ailleurs en étaient bien loin : la sombre tristesse de ces appartements déserts, la pensée qu’il n’était séparé de sa bien-aimée que par quelques rues et que cependant il ne pouvait être près d’elle , plongèrent son âme dans une profonde mélancolie.
Seulement la joie franche que témoignait le sire Pietrmfc de gagner presque toutes les parties, donnait è, sa physionomie un air d’agréable satisfaction, et dédommageait notre héros de la perte de ces longues heures qui se traînaient avec une lenteur désespérante, A huit heures, Pietrich conduisit son hôte dans la salle od était servi le souper, que la nourrice, malgré sa mauvaise humeur avait fait excellent, car elle ne voulait pas compromettre l’honneur de la maison de Kraft. Le secrétaire du conseil rouvrit alors les écluses de son éloquence, en cherchant à assaisonner le repas par sa conversation et à égayer son hôte par ses saillies. Mais celuici attendait en vain qu’il pariât de ses jolies cousines ; un seul renseignement lui fut donné. Kraft compta, au nombre des seigneurs de Wurtemberg alors présents à Uloi, le ché-
valier de Lichtenstein. Ce mot seul éveilla en Georges des sentiments de reconnaissance pour sa destinée. Il pouvait enfin se féliciter d’être entré dans un parti qui sans cela, malgré les noms illustres qui figuraient à sa tête, lui était assez indifférent. Mais maintenant que le père de Marie se trouvait aussi au lieu de réunion des confédérés, ne pouvait-il pas espérer d’avoir le bonheur de combattre à côté d’un homme qui lui était Si chef? toujours est-il qu’il sentait en son ctéur la ferme assurance de pouvoir lui prouver que Georges de Sturmfeder n’était pas le dernier parmi les combattants de la ligue.
Après que l’on se fut levé de table, le mattfe de la maison te conduisit dans sa chambre à coucher, et le quitta en lui Souhaitant un heureux repos. Georges examina son apparte* tnent, et il lui parut en parfait accord avec le reste de la toaison. Les vitre* rondes et ternies par le temps, la boiserie foncée, le grand poêle, le vaste lit avec son large ciel et •es rideaux roides et épais, lui donnaient un air sombre et triste. Cependant il y trouva tout ce qu’il pouvait désirer ; du linge blanc et frais comme la neige se présenta à sa vue lorsqu’il ouvrit les rideaux du lit; le poêle répandait une douce chaleur, une lampe de nuit pendait au plafond , et même un bon verre de vin ehaud n’avaît pas été oublié. Il s’enferma dans ses rideaux et se mit à passer en revue toutes les images de la journée. Après s’être d’abord offertes distinctes et gracieuses, elles se mêlèrent, devinrent confuses, et transportèrent son âme dans le royaume des songes. Une seule image resta plus claire que les autres : c’était celle de M bien- aimée.
Par un trop doux espoir me trompé-je moi-même t Vais-je revoir celui que j’aime t Vais-je, avant la fin de ce jour,
Sentir contre mon cœur son cœur battre d’amour t
F. Haoo.
Georges fut réveillé le lendemain par un coup léger et discret frappé à sa porte. Il ouvrit les rideaux de son lit , et vit que le soleil était déjà assez haut au-dessus de l’horizon. On frappa de nouveau plus fort, et il vit entrer sire Dietrich, déjà en grande toilette. Après s’être informé de la manière dont son hôte avait dormi, Dietrich passa à ce qui faisait l'objet de sa visite matinale. Le grand conseil avait décidé la veille qu’on fêterait l’arrivée des ligueurs par un bal , qui devait avoir lieu le soir même à l’hôtel de ville. C’était à lui , eu qualité de secrétaire du conseil, qu’appartenait le soin de tout préparer pour la fête; il avait à commander les musiciens, à inviter solennellement, et au nom du conseil, les premières familles de la ville , et avant tout , à courir chez ses chères cousines pour leur faire part d’un si rare bonheur.
Il raconta tout ceci à son hôte d’un air important, et l’assura qu’avec tant d’occupations il ne savait où donner de la tête. Mais Georges n’eut qu’une idée : il pouvait espérer voir Marie et lui parler; dans sa joie, il aurait volontiers pressé sur son cœur sire Dietrich pour sa bonne nouvelle.
« Je m’aperçois, dit celui-ci, que l'annonce seule de ce bal fait briller vos yeux de plaisir. Vous aurez deux danseuses charmantes. Il faudra que vous fassiez danser mes cousines, car c’est moi leur cavalier, et je ferai si bien que vous les engagerez avant tous les autres , et qu’elles seront heureuses quand je leur présenterai un aussi élégant danseur I »
Là-dessus il souhaita à son hôte le bonjour, et l’avertit, s’il sortait, de bien remarquer sa maison pour pouvoir la reconnaître, et de ne pas manquer l’heure du dîner.
LICHTENS'iEI
Sire Dietrich , en sa qualité de proche parent , était toujours admis le matin dans la maison du sieur de Besserer; aujourd'hui d’ailleurs ses nombreuses affaires pouvaient excuser sa visite matinale.
Il trouva les jeunes Allés encore à déjeuner; là plus d’une de nos dames d’à présent aurait pu regretter un de ces élégants services de porcelaine peinte , ou ces petites tasses à chocolat façonnées d’après les plus beaux modèles antiques. Mais, s’il est vrai que la grâce et la distinction naturelles ne peuvent cesser de se montrer, même sous l’enveloppe la plus simple , nous avouerons avec plus de courage que ce matinlà Marie et la joyeuse Berthe étaient en train de manger une soupe à la bière. Que cet aveu choque le sentiment esthétique de ces dames, c’est bien possible; mais qui aurait vu Marie et Berthe avec leurs petits bonnets blancs du matin , aurait sûrement, comme le cousin de Kraft, souhaité de partager le déjeuner de ces charmantes jeunes Ailes.
« Je vote à ta mine, cousin, commença Berthe, que tu aurais bonne envie de goûter de notre soupe , parce que ta nourrice t’a servi ce matin de la bouillie; mais ôte bien vite cette idée de ta tête : tu as mérité une punition, et il te faut jeûner 1
— AhI que nous vous avons attendu avec impatience 1 interrompit Marie.
— Bien sûr , dit en même temps Berthe , mais ne va pas t’imaginer que c’est toi que nous attendions ; non , ce ne sont que tes nouvelles. »
Dietrich était accoutumé à ces réceptions de Berthe : aussi, pour se faire pardonner de n’avoir pas dès la veille au soir satisfait sa curiosité, voulut-il à présent entrer dans de longs détails ; mais Berthe l’interrompit.
« Nous connaissons déjà , dit-elle , vos histoires , et du reste nous en avons vu du balcon la plus grande partie. Pour vos orgies de table , je n’en veux rien savoir ; ainsi donc, réponds à mes questions. » Et se plaçant devant lui avec un sérieux comique, elle continua : « Dietrich de Kraft, secrétaire du noble conseil, n’avez vous pas vu parmi les ligueurs un jeune homme très-comme il faut, avec de grands cheveux châtain clair, une figure sinon aussi blanche que la vôtre,
du moins aussi jolie, une petite barbe, moins soignée que la vôtre, mais plus gentille; une écharpe bleu et argent?.., --C’est mon hôte en personne, s’écria le sire Dietrich. Il monte un grand cheval bai, porte un pourpoint bleu tailladé àuï épaules....
—-Oui, oui! continuez, s’écria Berthe; nous avons nos raisons particulières pour nous informer de lui. »
Marie se leva et chercha son ouvrage dans sa table en tournant le dos à Dietrich et à Berthe ; mais la rougeur qui lui montait de temps en temps au visage laissait Supposer qu’elle ne perdait pas un mot de ce que disait Dietrich.
t Eh bien! C’est Georges Sturmfedef, continua le secré* taire du Conseil , un beau et aimable jeune homme. Ceat étonnant, il Vous a aussi remarquées en faisant son entrée, s Puis il raconta ce qui s’était passé au banquet , comment la taille életée, l’air h la fois noble et gracieul du jeune homme l’avaient frappé, comment le hasard l’avait rendu son voisin , comment sa sympathie pour lui était toujours allée en augmentant, et oomment il l’avait à la fin emmené chez lui.
t A la bonne heure , cousin , dit Berthe en lui tendant la main quand il eut fini. Je crois que c’est la première fois que tu te permets d’avoir des hôtes. Mais j’aurais bien voulu voir la figure de la vieille Sabine, quand le sire Dietrich lui a amené un convive , et à une telle heure.
— Oh 1 elle était comme le dragon aveo saint Georges ; mais lorsque je lui ai donné à entendre en termes figurés que je pourrais bien un jour lui ameher une de mes jolies cousines....
*— Ah! assez! » répondit Berthe en rougissant, et elle voulut lui retirer sa main ; mais sire Dietrich, à qui sa cousine n’avait jamais paru aussi jolie qu’en oe moment , serra plus fortement oette main délicate , et l’image sérieuse de Marie s’effaçant peu k peu de son esprit, il h’eut bientôt plus d’yeuî que pour la sémillante Berthe, qui se tenait devant lni dans un charmant embarras.
Cependant Marie avait quitté l’appartement, et Berthe saisit avec plaisir oette occasion pour passer à un autre sujet.
* Voici encore qn’elle 9e retire , dit-elle en suivant des
yeux sa cousine , et je parierais qu’elle va dans sa chambra pour pleurer. Ah 1 elle a tellement pleuré hier que j’eu suis devenue toute triste.
— Qu’a-t-elle donc? demanda Dietrich avec intérêt.
— Je n’ai rien pu apprendre sur la cause de ses larmes, continua Berthe. Je l’ai interrogée plusieurs fois, et elle a toujours secoué la tête , comme s’il n’y avait rien à faire. La malheureuse guerre ! C’est tout ce qu’elle m’a donné pour réponse.
— Ainsi, le vieux chevalier est toujours décidé à retourner avec elle à Lichtenstein?
— Oui, répondit Berthe. Tu aurais dû entendre hier comme il parlait des ligueurs. Ah 1 il appartient à son duc corps et âme, quoi qu’il arrive. Mais sitôt la guerre déclarée, il veut partir avec Marie pour Lichtenstein, j
Dietrich devint très-rêveur; il mit sa tête dans sa main, et écouta sa cousine en silence.
« Pense surtout , continua celle-ci, combien elle a pleuré hier après l’entrée des ligueurs ; elle était déjà auparavant sérieuse et affligée, et je l’ai trouvée plusieurs fois le matin toute en larmes. Mais aujourd’hui elle est inconsolable , comme si cette contrée avait déjà décidé du sort de la guerre. Je ne crois pas que Ulm lui tienne tant au cœur; mais je présume, ajouta-t-elle d’un ton de mystère, qu’elle a un secret amour au fond de l'àme.
— Ah 1 certainement, je l’ai déjà remarqué depuis longtemps, dit Dietrich en soupirant ; mais qu’y puis-je?
— Toil ce que tu y peux? dit en riant Berthe, à qui ces paroles avaient fait oublier tout son chagrin. Non 1 tu n’es pas la cause de son chagrin. Elle était déjà ainsi avant que tu l’eusses seulement aperçue. »
L’honnête secrétaire fut très-mortifié de cette assurance.
Il avait cru que c’était la nécessité de se séparer de lui qui désolait tellement la pauvre Marie, et l’image de la belle affligée avait commencé à reprendre le dessus dans son cœur indécis. Mais Berthe ne cessa pas de le taquiner au sujet de ses folles idées, jusqu’à ce que le motif de sa visite» que la conversation lui avait fait oublier, lui revint tout à coup à l’esprit, ,
Lichtenstein. 3 i
Berthe sauta avec un cri de joie , lorsque son cousin lui apprit qu’il y aurait un bal à l’hôtel de ville.
« Marie I Marie l » se mit-elle à crier si fort, que celle-ci effrayée accourut avec le pressentiment d’un malheur. Mais elle était encore à la porte, que l’heureuse Berthe lui cria : c Marie I un bal à l’hôtel de ville ! »
Marie ne parut pas moins agréablement surprise de la nouvelle.
«Quand? Les étrangers y seront-ils aussi?» demandat-elle avec empressement et en rougissant beaucoup, pendant que son œil sérieux et encore humide de larmes brillait d'un rayon de joie.
Berthe et le cousin furent étonnés de ce rapide passage de la douleur à la joie , et ce dernier ne put s’empêcher de remarquer tout haut que Marie devait aimer la danse avec passion. Cependant il nous est permis de croire que cette fois il ne s’était pas moins trompé que lorsqu’il avait pris Georges peur un amateur de bon vin.
Les jeunes filles s’étant engagées dans une importante discussion au sujet de leurs toilettes , le secrétaire s’aperçut que sa présence devenait inutile, et, après avoir salué ses cousines, il alla s’occuper d’affaires plus graves. Il se hâta de porter des invitations aux grands dignitaires et aux notabilités de la ville. Partout il fut reçu comme un messager de bonheur : car ce n’est pas d’aujourd’hui que les jeunes filles aiment la danse.
Les commandes furent aussi bientôt terminées. Il n’était pas encore passé en principe qu’il fallût pour s’amuser une longue rangée de salons, l’éclat brillant des lustres, et ces innombrables objets que la mode a rendus nécessaires. La salle de l’hôtel de ville était assez vaste, les simples lampes fixées aux murs avaient jusqu’ici répandu assez de clarté pour permettre de voir les jeunes filles d’Ulm dans tous leurs atours.
Le secrétaire, tout en s’acquittant de ses commissions, avait appris des nouvelles qui n’étaient encore connues que de quelques membres du conseil et des chefs de la ligue. 11 rentra chez lui à l’heure de midi, fort satisfait de l’emploi de sa matinée , et son premier soin fut de se rendre dans la
chambre de son hôte. Il trouva celui-ci occupé d’un singulier travail.
Georges s’était d’abord amusé à feuilleter un beau livre de chroniques qu’il avait trouvé dans sa chambre. Les jolies vignettes des têtes de chapitre, les marches triomphales, les batailles, esquissées hardiment et coloriées avec soin, qui étaient intercalées dans le texte, l’avaient occupé assez longtemps. Ensuite, la tête pleine des images de guerre qu’il avait regardées, il s’était mis à fourbir son casque et sa cuirasse, puis son épée, héritage de son père, en s’accompagnant, au grand déplaisir de dame Sabine, d’airs tantôt gais et tantôt tristes.
C’est au milieu de cette occupation que le surprit Dietrich. Depuis le bas de l’escalier il avait entendu la voix agréable du chanteur. Il ne put s’empêcher d’écouter un instant à la porte, avant d’interrompre le chant par son entrée.
C’était une de ces romances sérieuses et presque plaintives, qui, à cause de leur valeur, se sont conservées jusqu’à nos jours. Aujourd’hui encore’ elles vivent dans la bouche des Souabes, et souvent nous nou3 sommes plu à admirer leur beauté et à goûter le charme de leur sonore et plaintive harmonie sur les bords ravissants du Neckar.
Le chanteur commença de nouveau :
En un moment
Les plaisirs sont éteints et la joie a cessé.
Hier encor chevauchant fièrement,
D’une balle aujourd’hui la poitrine percée,
Couché demain sous le froid monument !
Combien rapide
Est la fuite du temps et celle du bonheur 1 Tu te ris en vain du destin avide ,
Tu te sens plein de vie et ta joue est en fleur; la rose aussi se fane en sa fraîcheur.
Mauvaise ou bonne
Je remets ma fortune à Dieu qui nous la donne.
Aussi du combat que le clairon sonne,
Et que ce jour pour moi doive être le dernier.
On me verra mourir en chevalier.
c Vraiment, tous avez une belle voix, dit le sire d« Kraft en entrant. Mais pourquoi chantez-vous des romance* si tristes ? Je ne puis certainement pas comparer ma voix à la vôtre ; mais quand je chante il faut que ce soit quelque chose de gai , comme cela convient à un jeune homme de vingt-huit ans. s
Georges mit son épée de côté et tendit sa main au cousin de Marie.
i Vous pouvez avoir raison, dit-il, pour ce qui vous regarde. Mais lorsque l’on se met comme nous en campagne, une romance de ce genre donne de la force et de la consolation , et elle fait envisager la mort sous un jour moins terrible.
— C’est justement mon objection, repartit le secrétaire du grand conseil. Pourquoi mettre encore en jolis vers ce que malheureusement on n’est que trop certain de ne pouvoir éviter? Il ne faut pas appeler le diable, si l’on ne veut pas qu’il vienne. Or , au point oit en sont les choses , on peut être tranquille de ce côté.
— Quoi 1 la guerre n’est-elle pas déclarée? demanda Georges avec curiosité. Le duc a-t-il accepté des conditions ? 1 — On ne lui fait plus de conditions, répondit Dietrich d’un ton superbe. Il a été duc assez longtemps : c’est à notre tour de régner. Je veux vous dire quelque chose, ajouta-t-il d’un air d’importance et de mystère; mais que cela reste encore entre nous. Donnez-moi votre parole. Vous pensez que le duc a quatorze mille Suisses? Ils lui sont soufflés. Le messager que nous avons envoyé à Berne et à Zurich est de retour. Tout ce qu’il y a de Suisses près de Blaubeuren et sur les Alpes doit s’en retourner.
— S’en retourner! s’écria Georges étonné. Les Suisses ontils eux-mêmes une guerre à soutenir?
— Non; ils jouissent d'une paix profonde, mais ils n’ont pas d’argent. Croyez-moi, avant huit jours viendront des envoyés pour rappeler toute l'armée dans ses foyers.
— Et vous croyez qu’ils se retireront ? interrompit le jeune homme. Ils se sont d’eux-mêmes mis en campagne pour prêter secours au duc; qui peut leur commander d'abandonner ses drapeaux ?
— On sait déjà comment s'y prendre. Si les Suisses reçoivent l’avis que, sous peine de confiscation de leurs biens, sous peine de mort, ils doivent se hâter de rentrer chez eux*, croyez-vous qu’ils resteront? Ulrich n’a pas, assez d’argent pour les retenir, et ils ne servent pas pour des promesses.
— Mais est-ce un procédé honnête? objecta Georges; n’est-ce pas voler ses armes à l’ennemi pour l’assaillir ensuite sans défense ?
— En politique , comme nous distns , répondit le secrétaire en prenant un air grave et important vis-à-vis de l’homme de guerre si novice, en politique la loyauté n’est jamais que feinte. Ainsi les Suisses déclareront au duc qu’ils se font un cas de conscience de laisser servir leurs soldats contre des villes libres; mais le véritable motif sera que nous mettons dans la patte du grand ours plus de florins d’or que n’en met le duc.
— Et quand même les Suisses se retireraient, dit Georges, le Wurtemberg a encore assez de bras pour ne pas laisser passer un chat de l’autre côté des Alpes.
— Nous y aviserons aussi, continua le secrétaire; nous enverrons une lettre aux États de Wurtemberg pour leur rappeler les abus du gouvernement du duc, et pour les engager à ne lui donner aucun appui, mais à se déclarer pour la ligue *.
— Quoi 1 s’écria Georges révolté ; mais ce serait arracher traîtreusement au duc son pays. Youlez-vous donc le forcer à abdiquer et à s’exiler de son beau Wurtemberg?
— Yous avez cru jusqu’à présent qu’on ne voulait que délivrer Reutlingen pour qu’elle redevint ville impériale? Avec quel argent Hutten payerait-il ses quarante-deux chevaliers et leurs écuyers? et Sickingen, ses mille cavaliers et ses douze mille fantassins, s’ils ne s’en servent pour acquérir un petit coin de territoire ? Et pensez-vous que le
4 . Les cantons défendirent d’abord les enrôlements du duc sur leur territoire (Sattler, ch. vni) ; puis ils rappelèrent tout à fait leurs concitoyens, sur les représentations de la ligue souabe.
2. Une adresse imprimée de la ligne de Souabe aux communes deWurtemberg, renfermant pareilles propositions et datée du 24 mars <519, se trouve dans Sattler, appendice n° 4 2.
duc de Bavière ne veuille pas aussi avoir sa part? Et nous? Nos frontières touchent au Wurtemberg.
— Mais les princes d’Allemagne , interrompit Georges avec impatience , croyez-vous qu’ils vous verront d’un œil tranquille morceler ainsi ce beau pays ? L’empereur souffrirat-il que vous chassiez un duc de ses États?»
Dietrich avait aussi réponse à cette objection : t II n'y a pas de doute que Charles ne succède à son père sur le trône impérial. C’est à lui que nous offrirons de prendre le pays sous sa tutelle; et, si l’Autriche nous couvre de son manteau impérial, qui peut s’élever contre nous ? Ne faites pas un visage si sombre. Si vous désirez la guerre , vous pourrez encore Favoir. La noblesse tient pour le duc, et plus d’un se cassera les dents contre ses châteaux. Mais, tout en bavardant, nous laissons passer l’heure du dîner. Ne tardez pas à me rejoindra, pour voir ce que dame Sabine nous a préparé de bon. »
A ces mots le secrétaire du grand conseil d’Ulm quitta la chambre de son hôte d’un pas aussi fier que s’il eût été déjà lui-même gouverneur du Wurtemberg.
Georges ne le suivit pas d’un fort bon œil ; il poussa dans un coin avec colère son casque, qu’il fourbissait avec tant de soin une heure auparavant, pour son premier combat. Il contempla tristement sa vieille épée, cette lame fidèle que son père avait portée pour mainte juste cause , et qu’en mourant il avait laissée à son fils comme son seul héritage. Combattre loyalement , telle était sa devise gravée sur la belle lame ; et il devait l’employer pour une cause dont l’iniquité était si flagrante 1 Cette cause dont il croyait la décision remise à l’habileté de chefs éprouvés et au courage personnel , c’étaient des intrigues souterraines, la politique , comme disait sire Dietrich , qui devaient en décider le succès ? quand l'éclat brillant des armes et le désir de la gloire l’avaient seuls attiré, il ne devait servir que les plans d’hommes avides? Il lui fallait voir une vieille maison princière, que ses aïeux avaient servie avec amour, privée de ses droits par des bourgeois rebelles. Il ne pouvait non plus supporter l’idée qu’il lui fallût recevoir des leçons de ce Kraft. Cependant ü ne put rester longtemps fâché contre le cousin , en pensant que ces plans n’étaient pas nés dans son cerveau, et que
les politiques comme le secrétaire du conseil, une fois qu’ils savent un secret, ou un grand projet , le nourrissent et le caressent comme s’ils l’avaient fait éclore, et sont aussi fiers de cet enfant d’adoption que si c’était Minerve qui fût sortie de leur cerveau.
Ce fut avec des pensées plus douces qu’il vint trouver Dietrich lorsqu'on l’appela à table.
Tous les plans de la ligue lui parurent même au bout d’une heure bien plus acceptables, quand il se rappela que le père de Marie avait aussi embrassé ce parti. Il lui semblait que ce ne pouvait être une si mauvaise cause , celle à laquelle des hommes comme Frondsberg avaient voué leurs services.
La jeunesse est mobile en résolutions;
Elle en change sans cesse au gré des passions ,
Et, suivant qu’en aveugle elle hait ou qu’elle aime,
Le bien, le mal, tout lui revient au même.
Ces paroles du poëte peuvent peindre l’état d’esprit de Georges, qui changeait peut-être trop vite son jugement. Et, comme les sombres plis de la mauvaise humeur s’effacent promptement sur un jeune front, et que même les impressions pénibles font aisément place dans l’âme du jeune homme à des images riantes; ainsi Georges retrouva toute sa sérénité en songeant à la fête du soir. Nous nous sommes laissé dire que les plus belles heures , lorsqu'on aime, sont celles où l’attente se lie à des souvenirs agréables, où l’esprit est plein de doux pressentiments, et le cœur de charmantes espérances. C’est peut-être bien aussi ce que sentait Georges. Il rêvait des beaux moments où il lui serait accordé de voir sa bien-aimée, de lui parler, de lui prendre la main et de lire dans ses yeux.
YI
Quand elle yole, emportée en ses bras Par la danse légère,
Elle ose enfin lui murmurer tout bas Un tendre et doux mystère.
Uhland.
S’il eût été possible de trouver chez quelque antiquaire un journal des plaisirs de société avec les danses nouvelles pour 1519 , nous n’aurions pu être plus agréablement surpris que nous ne le fûmes par une trouvaille de ce genre, que le hasard fit tomber entre nos mains. Nous en étions arrivé à ce chapitre de notre histoire, qui, pour rester fidèle à la légende, doit traiter d’un bal , lorsque tout à coup nous fûmes arrêtés par la triste pensée que les danses de cette époqne nous étaient tout à fait inconnues. Nous aurions pu sans doute dire simplement : ils dansèrent. Mais ensuite il eût pu arriver qu’une de nos lectrices commît un anachronisme, et se figurât Georges de Frondsberg conduisant un cotillon. Dans cet embarras , nous tombâmes sur un livre qui est devenu très-rare : De la naissance , de l'origine et de l’usage des tournois dans le saint empire romain; Francfort, 1564. Nous trouvâmes dans cet in-folio d’excellentes estampes, quelques-unes entre autres représentant un bal qui eut lieu du temps de Maximilien, environ une année avant celle où se passe notre histoire.
Nous pouvons presque admettre avec certitude que notre bal dans la salle de l’hôtel de ville d’Ulm ne différait en rien des autres, et on s’en fera une idée exacte, si nous décrivons une de ces estampes.
Sur le premier plan se trouvent les spectateurs, les fifres, les tambours et les trompettes, qui, d’après l’expression du texte, « soufflent tous ensemble.* Des deux côtés, un peu vers le fond, se tiennent les danseurs et les danseuses, couverts de riches et lourdes étoffes. De nos jours on ne voit en
pareille occasion que deux couleurs principales , le noir et le blanc , qui distinguent les messieurs des dames comme la nuit du jour; il en était autrement à cette époque. Notre estampe représente un merveilleux éclat de couleurs. Le plus beau rouge, depuis l’écarlate jusqu’au pourpre , et le bleu ardent, qui nous étonne encore à présent dans les peintures des vieux maîtres, brillent sur ces vêtements artistement drapés. Le milieu de la scène est occupé par la danse proprement dite. Celle-ci a la plus grande ressemblance avec la polonaise, car c’est une promenade autour de la salle. La marche est ouverte par quatre trompettes qui ont de longues banderoles à leurs instruments. Ils sont suivis du conducteur de la danse avec sa danseuse. Ce soin appartient pour chaque tour à un nouveau danseur, et ce n’est pas son habileté, mais son rang, qui lui vaut cet honneur. Suivent deux porte-torches, et puis viennent par couples les autres danseurs. Les dames s’avancent avec gravité et modestie , tandis que les hommes posent leurs pieds d’une façon singulière , comme pour faire des sauts hardis; quelques-uns paraissent marquer la mesure avec leur talon , comme on peut le voir encore aujourd’hui en Souabe aux foires de campagne.
Tel fut sans doute notre bal à Ulm. La musique avait déjà commencé à retentir pour le premier tour, quand Georges de Sturmfeder entra dans la salle. Ses regards errèrent quelque temps sur les rangs des danseurs, et enfin ils rencontrèrent Marie. Elle dansait avec un jeune chevalier franconien de la connaissance de Georges ; mais elle semblait ne pas accorder une grande attention aux compliments de son cavalier. Ses yeux étaient fixés à terre ; sa physionomie avait une expression sérieuse et presque triste. Elle faisait contraste avec les autres jeunes filles qui, s’abandonnant sans réserve au plaisir de la danse, prêtaient une oreille à la musique et l’autre à leurs danseurs, et lançaient des regards aimables, tantôt à leurs connaissances pour lire l’approbation sur leurs traits , tantôt à leurs danseurs pour s’assurer que leur attention était bien dirigée sur elles.
La musique cessa. Dietrich de Kraft, ayant remarqué Georges, vint à lui pour accomplir sa promesse et le présenter à ses cousines. Il lui dit à l’oreille qu'il avait engagé lui»
même Berthe pour le prochain tour , mais qu’il avait demandé la même faveur à Marie pour son hôte.
Les deux jeunes filles avaient été préparées à la présentation de l’intéressant étranger, et cependant, au souvenir des propos qu’elle avait tenus sur son compte , les traits charmants de Berthe se couvrirent d’une vive rougeur, et son trouble ne lui laissa pas remarquer combien le plaisir brillait dans les yeux de Marie , qui tremblait, respirait à peine, et semblait ne pouvoir parler.
« Je vous présente, commença Dietrich, sire Georges de Sturmfeder, mon aimable hôte , qui sollicite la faveur de danser avec vous.
— Si je n’avais pas promis ce tour à mon cousin , dit Berthe, plus vite remise que sa cousine, je vous le donnerais ; mais Marie n’est pas encore engagée , elle dansera avec vous.
— Vous n’êtes pas engagée, mademoiselle de Lichtenstein? dit Georges en se tournant vers sa bien-aimée.
— Je le suis par vous , s répondit Marie.
Ainsi donc il entendait de nouveau cette voix qui si souvent lui avait donné les noms les plus doux; il lisait dans ces yeux pleins de fidélité , qui le regardaient encore aussi tendrement que par le passé.
Les trompettes retentirent dans la salle. Le général Waldbourg , que l’on avait chargé de conduire le second tour, s’avança avec sa danseuse , les porte-torches suivirent , les couples se placèrent en ordre, et Georges aussi saisit la main de Marie pour se joindre aux autres. Maintenant les yeux de la jeune fille ne cherchaient plus le sol , ils étaient attachés à ceux de son bien-aimé ; et pourtant il croyait remarquer que cette réunion ne la rendait pas aussi heureuse que lui , car un sombre nuage de tristesse voilait toujours ses traits. Elle se retourna pour voir si Dietrich et Berthe, le couple qui venait derrière eux, n'étaient pas trop près.... Ils étaient loin.
« Ah ! Georges, dit-elle , quelle malheureuse étoile t’a conduit dans cette armée ?
— Cette étoile c’est toi , Marie. J’ai eu le pressentiment que tu devais être de ce côté; et comme je suis heureux de
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t’avoir trouvée! Peux-tu me blâmer d’avoir laissé là les livres pour entrer au service? Je n’ai d’autre héritage que l’épée de mon père; mais je veux employer ce bien de manière à montrer au chevalier de Lichtenstein que sa fille n’aime pas quelqu’un qui soit indigne d’elle.
— Ah ! Dieu ! mais, n’est-ce pas, tu ne t’es pas encore engagé à la ligue?
— Ne t’inquiète pas tant, ma chérie ; je ne le suis pas en core entièrement, mais je dois l’être ces jours-ci. Ne veuxtu donc pas permettre à ton Georges d’acquérir un peu de gloire ? Pourquoi tant te tourmenter à cause de moi ? Ton père est âgé, et il se met pourtant aussi en campagne.
— Ah mon père, mon père! dit Marie d’une voix plaintive, il est, ma foi.... Mais chut, Georges, chut!... Berthe nous écoute; seulement il faut que je te parle demain ; il le faut, cela dût-il me coûter mon salut éternel. Ah! si je savais seu lement comment cela pourra se faire !
— Qu’est-ce qui peut te causer une telle inquiétude? demanda Georges, qui ne pouvait comprendre que Marie, au lieu de se réjouir de le revoir , ne pensât qu’aux hasards qu’il allait affronter. Tu te figures le danger plus grand qu’il n’est, lui murmura-t-il d’une voix consolante. Ne pense plus qu’à une chose , au plaisir d’être ensemble , au bonheur de presser ta main et d’attacher mes yeux sur tes yeux. Jouis du présent et sois gaie.
— Gaie? Ah I ces temps sont passés , Georges ! Ecoute, et aie du courage.... Mon père n’appartient pas à la ligue!
— Dieu du ciel I que dis-tu? s’écria le jeune homme en se penchant vers Marie, comme s’il n’avait pas entendu ces paroles de malheur. Oh! dis, ton père n’est- il pas ici à Ulm? »
Elle s’était cru plus de force; la voix lui manquait. Dès la première syllabe ses pleurs avaient coulé malgré elle ; elle ne répondit que par un serrement de main, et marcha la tête baissée à côté de Georges, en s’efforçant de maîtriser sa douleur. Enfin, l’énergie de la volonté l’emporta sur la faiblesse de la nature , qu’un si grand et si profond chagrin avait presque abattue.
c Mon père, murmura-t-elle, est l’ami le plus dévoué du
duc Ulrich, et sitôt la guerre déclarée, il doit m’emmener à Lichtenstein! *
A ce moment les tambours firent un bruit assourdissant , ainsi que les trompettes, pour saluer Waldbourg qui passait justement devant les musiciens ; selon l’usage, il leur jeta quelques pièces d'argent , et leur reconnaissance éclata en accords plus bruyants encore.
La conversation à voix basse des amants se, trouva ainsi interrompue ; mais leurs yeux n’en parlèrent que davantage ; ils ne remarquèrent même pas qu’un murmure d’approbation parcourait la salle, et qu’on les désignait comme le plus beau couple du bal.
Mais Berthe n’avait que trop bien entendu les remarques de la foule. Elle était trop bonne pour qu’un sentiment d’envie trouvât accès dans son âme ; mais elle se mit en pensée à la place de sa cousine, et elle se dit qu’on n’aurait peut-être pas trouvé le couple moins beau. La conversation qui s’était engagée entre Marie et son danseur avait aussi attiré l’attention de Berthe. La sérieuse cousine, qui ne s’entretenait jamais longtemps avec un homme, paraissait parler avec plus d’animation que son danseur. La musique l’empêchait de comprendre ce qu’ils disaient. La curiosité , que l’on ne regarde peut-être pas sans raison comme un attribut distinctif des jeunes filles, lui fit sentir son aiguillon, et elle s’approcha davantage du couple qui les précédait pour.... prêter un peu l’oreille ; mais soit hasard , soit intention , la conversation cessa à son approche , ou se continua si bas qu’elle n’en put saisir un mot.
L’intérêt qu’elle prenait au beau jeune homme s’accrut encore par ces circonstances. Jamais le bon cousin Kraft ne lui avait paru aussi insupportable qu’en ce moment ; car les gracieux compliments dans lesquels il pensait enlacer son cœur l’empêchaient d’observer aussi attentivement qu’elle aurait voulu. Elle vit avec plaisir finir la danse : elle pouvait se flatter de l’espoir que le tour prochain, au côté du beau jeune homme, n’en serait pour elle que plus agréable.
Elle ne s’était pas trompée. Georges vint l’engager , et avec joie elle s’élança gaiement avec lui au milieu des rangs. Mais ce n’était plus le même homme qui tout à l’heure parlait
avec tant d’amabilité à Marie. Il était distrait , laconique et rêveur, et il n’était que trop visible qu’il avait toujours besoin de se recueillir pour répondre aux questions de sa danseuse.
Était-ce bien là le galant chevalier qui, sans les connaître, les avait saluées si gracieusement? Ëtait-ce’le même qui s’était avancé si poliment lorsque le cousin Kraft l’avait amené auprès d’elles ? le même qui avait eu une conversation si animée avec Marie ? Ou bien celle-ci aurait-elle... ? Oui, c’était clair, Marie lui avait plu davantage. Ah! peutêtre parce qu’elle avait dansé la première avec lui. Moins Berthe était accoutumée à se voir préférer sa cousine , plus elle était étonnée du triomphe de celle-ci , et plus elle crut devoir faire de frais pour reprendre son rang et faire valoir ses avantages. Elle continua donc à parler gaiement de la guerre prochaine, sujet de conversation à l’ordre du jour, lorsqu’elle fut retournée vers Marie et le secrétaire, une fois la danse finie.
« Eh I combien de campagnes avez-vous déjà faites , sire Sturmfeder?
— C’est ma première, répondit-il brièvement , car il était fâché qu’elle le retînt encore , quand il aurait tant voulu s’entretenir avec Marie.
— Votre première? repartit Berthe étonnée ; vous voulez vous amuser à mes dépens ; vous avez déjà une grande cicatrice sur le front.
— Je l’ai rapportée de l’Université, répondit Georges.
— Comment I vous êtes un savant ? répondit-elle avec vivacité. Et vous avez étudié bien loin d’ici , à Padoue ou à Bologne , ou peut-être même chez les hérétiques de Wittemberg?
— Pas si loin que vous pensez, répondit-il en se tournant vers Marie. J’ai été à Tubingen....
— A Tubingen ? t fit Berthe étonnée.
Ce mot fut comme un trait de lumière qui lui éclaircit tout ce qui lui avait paru jusqu’alors si obscur, et un regard jeté sur Marie, qui, les yeux baissés et le rouge de la pudeur sur les joues, se tenait devant lui , la convainquit que toutes les idées qui dans son esprit se rattachaient à ce seul mot
n’étaient pas fausses. Tout lui devenait clair : le salut du jeune cavalier, les pleurs de Marie eu le voyant engagé à la ligue, la conversation animée de cette dernière avec lui, et le laconisme du jeune homme avec elle-même. Il n’y avait plus à en douter, ils se connaissaient, ils devaient se connaître d^rnis longtemps.
L’humiliation fut le premier sentiment de Berthe à cette découverte. Elle rougissait pour elle-même, en s’avouant qu’elle avait cherché à attirer l’attention d’un homme dont l’âme était toute remplie d’un autre objet. Elle en voulait à Marie de lui en avoir fait un mystère. Elle cherchait une excuse à sa propre conduite , et elle ne la trouvait que dans la fausseté de sa cousine. Si celle-ci lui eût avoué dans quels rapports elle était avec le jeune homme , elle ne lui aurait pas montré l’intérêt qu’elle éprouvait pour lui ; il lui serait resté alors, pensait-elle, tout à fait indifférent ; elle n’aurait jamais subi cette humiliation. Nous tenons de bonne source que les jeunes filles savent supporter avec convenance et dignité de grandes offenses et de profondes douleurs , mais que souvent, lorsqu’il s’agit de bagatelles, elles ne possèdent pas assez de calme pour distinguer le vrai du faux, ni assez de générosité pour pardonner.
Berthe n’honora plus ce soir-là l’infortuné jeune homme d’un seul regard , ce qui du reste , à cause de la douleur qui remplissait son âme, lui échappa complètement. Le malheur voulut aussi qu'il ne trouvât plus d’occasion de parler seul et sans contrainte avec Marie. Le bal se termina sans qu’il eût pu apprendre rien de plus précis sur le sort de sa bien-aimée et sur les intentions de son père; et Marie eut à peine le temps de lui dire tout bas, sur l’escalier, qu’il devait rester encore le lendemain dans la ville, parce qu’elle aurait peutêtre une occasion de lui parler.
Nos deux belles rentrèrent d'assez triste humeur. Berthe n’avait fait à toutes les questions de Marie que de courtes réponses, et celle-ci, soit qu’elle devinât ce qu’avait sa cousine, soit qu’elle fût elle-même occupée d’une plus grande douleur, était toujours plus sombre et plus soucieuse.
Le trouble apporté dans leurs rapports jusque-là si affectueux, se fit surtout sentir lorsque , rentrées dans leur ap-
partement, elles restèrent, pour la première fois, froides et muettes en face l’une de l’autre. Elles s’étaient jusqu’à présent rendu tous ces petits services qui resserrent l’amitié des jeunes filles. Qu’il en était autrement aujourd’hui ! Berthe avait retiré l’aigrette d’argent de son abondante chevelure blonde, qui tomba en boucles ondoyantes sur ses belles épaules. Elle essayait de les ranger sous son petit bonnet de nuit ; n’ayant pas l’habitude de s’acquitter de ce soin sans l’aide de Marie , elle n’en pouvait venir à bout ; mais trop fière pour laisser voir son embarras à son ennemie , comme elle appelait alors intérieurement sa cousine, elle jeta le bonnet dans un coin et prit un foulard pour le rouler autour de ses cheveux.
Marie releva en silence le bonnet et vint pour arranger comme à l’ordinaire les cheveux de sa cousine.
«Laisse-moi, perfide que tu es! s’écria Berthe avec colère en repoussant la main prête à l’aider.
— Berthe , ai-je mérité cela de toi ? dit Marie avec calme et douceur. Ah! si tu savais comme je suis malheureuse, tu serais meilleure pour moi I
— Malheureuse? dit Berthe en éclatant de rire. Malheureuse ? peut-être parce que ton beau cavalier n’a dansé qu’une fois avec toi?
— Tu es bien dure, Berthe, répondit Marie; tu es fâchée contre moi , et tu ne me dis.seulement pas pourquoi.
— Ah ! ainsi tu ne sais peut-être pas que tu m’as trompée ? tu ne sais pas que tes cachoteries m’ont exposée au ridicule et à l’humiliation ? Je ne t’aurais jamais crue capable d’une telle fausseté à mon égard ! *
Et Berthe sentit se rouvrir la blessure faite à son amourpropre. Ses larmes coulèrent ; elle appuya son front brûlant sur sa main, et ses cheveux, tombant sur son visage en pleurs, l’enveloppèrent comme d’un voile.
Les pleurs sont le signe que la douleur s’adoucit. Marie connaissait ces pleurs , et elle continua avec confiance :
« Berthe , tu m’accuses de cachoterie. Je vois que tu as deviné ce que je n’aurais jamais pu te dire de moi-même. Mets-toi à ma place. Ah ! toi-même, si gaie et si franche, tu n’aurais pu me confier un pareil secret. Mais à présent c’est
fini; ta sais ce que mes lèvres n’osaient dire. J’aime, oui ! je suis aimée ; et ce n’est pas d’hier seulement. Veux-tu m’écouter? Dois-je te dire tout? »
Les pleurs de Berthe coulaient toujours. Elle ne répondit pas à ces questions ; mais Marie se mit à raconter comment elle avait fait la connaissance de Georges dans la maison de sa tante; comment elle s’était senti pour lui de l’affection, longtemps avant qu’il lui eût déclaré son amour. A mesure que ces doux souvenirs se réveillaient en elle, ses joues se couvraient de plus de feu et son œil devenait plus étincelant.
Elle revint sur plus d’une heure charmante, s’arrêtant avec complaisance sur les serments de fidélité, les adieux et les ennuis de la séparation.
« Et à présent, continua-t-elle avec un sourire douloureux, à présent cette malheureuse guerre l’a conduit ici. Il apprend que nous sommes à Ulm ; il s’imagine que mon père s’est joint à la ligue ; il espère me gagner par son épée , car il est pauvre , oui , bien pauvre ! Oh I Berthe , tu connais mon père. Il est si bon, mais si sévère, quand on contrarie ses vues ! Donnera-t-il sa fille à un homme qui a tiré l’épée contre le Wurtemberg? Comprends-tu à présent mes pleurs? AhI j’ai voulu si souvent te dire ce qui les faisait couler ! mais une honte insurmontable me fermait la bouche. Peux-tu encore être fâchée contre moi? Me faut-il avec mon bien-aimé perdre encore mon amie ? »
Et Marie aussi donna cours à ses larmes ; en ce moment Berthe sentit sa propre douleur vaincue par le chagrin plus grand de son amie. Elle l’embrassa en silence et pleura avec elle.
« D’ici à quelques jours, continua Marie , mon père veut quitter Ulm , et je dois le suivre. Mais il faut que je parle encore une fois à Georges, seulement un quart d’heure. Berthe, tu peux, j’en suis sûre, faciliter cet entretien; seulement un petit quart d’heure, je t’en supplie.
— Tu ne veux pas le faire renoncer à la bonne cause pourtant? demanda Berthe.
— Qu’appelles-tu la bonne cause? répondit Marie. La causa du duc n’est peut-être pas moins bonne que la vôtre. Tu parles ainsi parce que vous êtes de la ligue. Moi je suis du Wurtemberg, et mon père est fidèle à son duc. Mais est-ce à
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nous autres jeunes filles à décider des questions de guerre ? Cherchons plutôt les moyens de le voir encore une fois. »
Berthe avait pris tant d’intérêt au récit de sa cousine , qu’elle avait complètement oublié qu’elle eût jamais été fâchée contre elle. Elle aimait du reste tout ce qui avait un air de mystère , et ces confidences étaient les bienvenues. Elle sentait aussi toute l’importance et tout l’honneur du rôle de confidente , et elle s’empressa de mettre toute sa pénétration au service des deux amants.
c J’ai trouvé, s’écria-t-elle enfin; nous l’inviterons tout simplement au jardin.
— Au jardin? demanda la timide Marie d’un air incrédule ; et par l’intermédiaire de qui ?
— Son hôte, le bon cousin Dietrich, l’amènera lui-même , répondit-elle ; c’est parfait, et il n’entendra pas un mot de ce que vous direz, je t’en réponds. »
Marie , résolue et forte dans les grandes occasions , tremblait cependant à l’idée de cette démarche hardie. Mais Berthe, ranimant son courage, sut écarter toutes les objections, dissiper toutes les craintes , et ce fut le cœur plein d’espérance , et enfin déchargées du poids de leur secret, que les deux jeunes filles s’embrassèrent avant de s’aban* donner au repos.
Elle s’attache à lui, dans une étreinte ardente,
La pauvre amante :
« Tu me fuis, lni dit-elle, 6 mes chères amours. Et pour toujours! »
Elle ne peut poursuivre, et sa voix s’est éteinte Dans cette plainte.
ScnuninT.
Georges était assis le lendemain du bal, vers midi, triste et pensif, dans son appartement. Il avait rendu visite à Breitenstein, et n’avait rien appris de consolant. Le co.iseil s’était assemblé le matin même, et la guerre avait été irrévo- Ljchtbhstein. 4 .
cablement décidée. Douze pages, avec les lettres du duc de Bavière, des seigneurs et des villes, attachées à leurs lances, avaient été envoyés par la porte de Gœekling porter la déclaration de guerre au duc de Wurtemberg à Blaubeuren. Dans les rues on se communiquait gaiement cette nouvelle, et la joie d’une prochaine entrée en campagne se lisait sur tous les visages. Un seul avait été frappé par cette nouvelle , comme par l’arrêt de son destin. Sa tristesse l’écarta du cercle des joyeux compagnons qui se rendaient à la taverne pour fêter l’ouverture des hostilités , et demander aux dés de quel côté serait la victoire. Hélas ! pour lui les dés avaient déjà décidé. Un champ de bataille sanglant s’étendait entre lui et l’objet de son amour. Il allait perdre sa bien-aimée pour longtemps , peut-être pour toujours.
Des pas précipités sur l’escalier le tirèrent de ses rêveries. Le secrétaire passa la tête par la porte :
« Bonne chance, mon capitaine ! s’écria-t-il ; voici la vraie danse qui commence ! Mais vous ne savez peut-être pas encore? La guerre est déclarée; il y a déjà une heure que nos messagers sont partis pour porter les lettres de défi.
— Je le sais, répondit Georges d’un air sombre.
— Eh bien ! et le cœur ne vous bat pas plus librement ? Avez-vous aussi appris...? Non, cela vous ne pouvez pas le savoir, continua Dietrich en s’avançant vers lui d’un air familier; vous ne pouvez pas savoir que les Suisses battent déjà en retraite?
— Comment 1 ils se retirent? interrompit Georges; en ce cas la guerre est déjà finie?
— Je ne l’affirmerais pas , continua le secrétaire d’un air réfléchi. Le duc de Wurtemberg est encore plein de jeunesse et de courage , et il a assez de chevaliers et de vassaux autour de lui. Sans doute il ne pourra plus tenir la campagne, ni livrer de bataille décisivè ; mais il lui reste des châteaux des forteresses. Ainsi, il a d'abord le Hœllenstein, défendu par Stephan de Lichow, un homme de fer. Il a Goeppingen , que Philippe de Rechberg ne rendra pas non plus sans coup férir. Il a Schorndorf, Rothenberg, Asperg, et avant tout Tubingen, qu’il a fortifié solidement. Plus d’un
LÏCHTÈNè.TElN. 51
encore mordra la poussière avant que vous abreuviez vos chevaux dans les eaux du Neckar. Allons, allons, continua* t-il en voyant que ses discours ne réussissaient pas à éclaircir le front de son hôte , si vous ne recevez pas ces nouvelles de guerre avec joie , peut-être accorderez-vous une oreille plus favorable à un message plus pacifique. Ditesmoi, n’avez-vous pas quelque part une cousine?
— Une cousine? oui; pourquoi cette question?
— Eh bien! voyez-vous, à présent seulement - ! e comprends les propos confus que Berthe vient de me tenir. Je revenais du conseil quand elle m’a fait signe de monter chez elle, et m’a ordonné de lui amener cette après-midi mon hôte dans son jardin, au borddu Danube. Marie, m’a-t-elle dit, a une commission importante à vous donner pour votre cousine , qu’elle connaît très-bien. Il faut donc que vous ayez la complaisance de m’accompagner. On devine sans peine le secret de pareilles commissions, et je parierais qu’on va vous confier un modèle de tapisserie , un échantillon de laine , une recette mystérieuse de l’art culinaire, ou bien quelque graine d’une plante rare ; car Marie est une grande jardinière.... Du reste, si les jeunes filles vous ont plu hier, vous viendrez, je pense, avec plaisir. »
Malgré ses douloureuses pensées au moment de la séparation, Georges ne put s’empêcher de rire du stratagème imaginé par les jeunes filles. Il tendit avec joie #a main au messager de bonheur et se hâta de le suivre.
Le jardin désigné pour le rendez-vous était situé au bord du Danube, à deux cents pas environ au-dessous du port. Il n’était pas grand , mais bien entretenu. Les beaux arbres fruitiers étaient encore sans fleurs ; mais une allée d’ifs qui descendait le long du fleuve, et qui se terminait par un vaste berceau , présentait avec sa claire verdure un aspect agréable et un abri suffisant contre le soleil de mars, si dangereux pour un cou blanc et de beaux bras. C’était là, sur un banc de pierre large et commode, d’où la vue s’étendait des deux côtés sur le Danube, que les jeunes filles avaient, en devisant de choses et d’autres, attendu les jeunes gens.
Marie était triste et renfermée en elle-même. Elle avait son beau bras appuyé sur une ouverture de la tonnelle, et sa jolie
tête, fatiguée par le chagrin et par les larmes , reposait sur sa main. Ses cheveux foncés et brillants relevaient encore la blancheur de sou teint pâli par la douleur ; et des nuits sans sommeil avaient ravi à son œil d’un bleu si tendre son éclat ordinaire, pour lui donner une teinte de mélancolie peutêtre encore plus attrayante. La parfaite image de la gaieté, la fraîche, ronde et rose Bertbe, était assise auprès d’elle.
Les boucles de ses cheveux clairs contrastaient avec les cheveux foncés de Marie, son petit minois frais et arrondi, avec les formes ovales et dessinées de sa cousine, et ses yeux brun clair et mobiles, avec le regard réfléchi de Marie; enfin chacun de ses mouvements,, vifs et brusques, avec cette douleur silencieuse.
Berthe semblait avoir appelé sa plus charmante humeur à son aide pour consoler sa cousine , ou du moins la distraire un peu. Elle racontait et babillait , elle riait et contrefaisait les gestes de personnes de leur connaissance ; elle essayait enfin mille de ces petits artifices que son heureux naturel lui suggérait. Mais nous croyons qu’elle réussissait peu: car si par moments un triste et rapide sourire passait sur les traits de Marie, il ne pouvait s’y fixer.
Enfin , comme dernière ressource , elle saisit son luth placé dans un coin. Marie avait un grand talent sur cet instrument, et Berthe ne se serait pas facilement décidée à jouer devant maîtresse ; cependant aujourd’hui elle ne songeait qu’à arracher un sourire à sa cousine. Elle s’assit avec un grand sérieux et commença :
Du doux plaisir d’aimer 1 j’entends parler souvent, •
Sans être plus savant.
Si l’amour est charmant,
Comment fait-il souffrir? S’il est une souffrance,
Où sont donc ses douceurs ?
Les douceurs sont ailleurs;
Le doux plaisir d’aimer est dans la jouissance.
t. Nous sommes obligés d’employer celte périphrase pour traduire le mut Minne. L’amour chanté parles Minncsængcr semble n’êlrc que l’amour heureux. C’est du moins l’idée de cette strophe où Liebe, l’amour avec ses joies et scs peines, est distingué de Minne, l’amour qui n’a que des joies. (Noté des traducteurs.)
€ Qui t'a appris ce vieil air souabe? demanda Marie, qui avait écouté avec plaisir les paroles et l'accompagnement.
— N’est-ce pas que c’est joli? Mais ce qui suit est plus joli encore. Veux-tu l’entendre? demanda Berthe. Je l’ai appris à Nuremberg d*un maître chanteur, Hans Sachs. Ce n’est du reste pas de lui , mais de Walther von der Vogelweide , qui a vécu et aimé il y a peut-être bien trois cents ans. Ecoute donc la suite :
O doux plaisir d’aimer, comment te bien connaître?
On l’a trouvé peut-être ,
Quand deux cœurs confondus,
L’un dans l’autre à la fois abîmés et perdus,
Ne forment plus qu’une âme.
D’une commune flamme
Veux-tu brûler ensemble, et devenir ma dame?
c Eh bien ! as-tu partagé avec le pauvre jeune chevalier ? demanda la malicieuse Berthe à sa rougissante cousine. Le cousin Kraft partagerait aussi volontiers avec moi ; mais en attendant il peut, s’il veut, brûler seul. Allons, tu redeviens rêveuse, il faut que je te chante encore un vieil air de Walther. »
Pour voir certains objets , je possède un pouvoir Tout nouveau, qui m’étonne.
Depuis qu’une personne
Est logée en mon cœur, sans yeux je puis la voir.
N’est-ce pas un prodige,
Que sans yeux, sans yeux, dis-je,
Je voie en moi ses traits, comme dans un miroir?
J’ai des yeux, pour lesquels il n’est point de distance,
Point d’obstacle vainqueur.
Ce sont les yeux du cœur,
Qui me rendent partout sa vue et sa présence,
Et qui , malgré les murs Les plus hauts, les plus sûrs,
Sauront >vers elle un jour guider mon espérance.
Marie loua l’air du sieur Walther von der Vogelweide comme très-propre à consoler d’une séparation. Berthe fut
de son avis : « Je sais encore une strophe, dit-elle en riant, » et elle chanta :
Et, si celle qu’il aime en ses bois se retire,
Quels monts et quels rochers , quels murs et quels remparts Ne perceront ses yeux et ses tendres regards,
Tournés vers Lichtenstein, pour qui son cœur soupire?
Berthe en était encore à la ritournelle de sa romance, quand la porte du jardin s’ouvrit. Des pas d’hommes se firent entendre dans l’allée , et les jeunes filles se levèrent pour recevoir ceux qu’elles attendaient.
c Sire de Sturmfeder , commença Berthe , après les premières salutations , me pardonnera si je me suis permis de l’inviter à se rendre dans le jardin de mon père. Mais ma cousine Marie désire vous donner des commissions pour une amie.... Et nous autres, ajouta-t-elle vivement en se tournant vers le sire de Kraft, pour ne pas perdre notre temps, nous allons causer ensemble, et repasser tous les incidents du bal d’hier. »
Sur ce, elle saisit la main de son cousin et l’entraîna avec elle dans l’allée.
Georges s’était assis sur le banc auprès de Marie. Elle appuya sa tête sur le sein de son bien-aimé, et versa des larmes abondantes. Les plus douces paroles qu’il lui murmurait à l’oreille n’avaient pas le pouvoir d’arrêter ses pleurs.
* Marie, dit-il , tu étais autrefois si forte et si confiante ! comment peux-tu à présent abandonner toute foi en un meilleur destin et toute espérance dans l’avenir ?
— Ah I l’espérance ! dit-elle tristement; c’en est fait à jamais de notre espérance et de notre bonheur.
— Non , répondit Georges ; je crois trop à notre amour pour jamais désespérer.
— Tu espères encore? écoute-moi donc jusqu’au bout. Il faut que je te dise un grand secret , auquel est lié la vie de mon père. Sache donc que mon père est l’ennemi acharné de la ligue autant qu’il est l’ami du duc. 11 n’est pas seulement venu ici pour chercher son enfant. Non , il veut pénétrer les plans de la ligue et les combattre par l’argent et la parole. Et crois-tu qu’un adversaire aussi décidé donnerait sa
fille unique à celui qui cherche à s’élever par notre ruine? à celui qui s’unit à des hommes qui ne veulent pas la justice mais seulement le pillage ?
— Ton zèle t’emporte trop loin, Marie, interrompit Georges. Tu dois savoir que plus d’un homme d’honneur sort dans cette armée.
— Et quand cela serait 1 continua celle-ci avec chaleur ; ils sont trompés et séduits comme tu l’es toi-même.
— Qui te l’assure ? repartit Georges, rougissant de voir le parti qu’il avait embrassé ainsi rabaissé par une jeune fille , bien qu’il sentit qu’elle n’avait pas tout à fait tort. Qui te l’assure? Ton père ne. peut-il pas aussi être ébloui et trompé ? Comment peut-il servir avec tant de zèle la cause d’un maître hautain et tyrannique , qui assassine ses nobles , qui foule dans la poussière ses bourgeois, qui se nourrit de la substance du peuple , tandis qu’il laisse ses paysans mourir de faim ?
— Oui , c’est ainsi que le peignent ses ennemis, répondit Marie ; c’est ainsi qu’on parle de lui dans la ligue ; mais demande aux habitants des bords du Neckar- s’ils n’aiment pas leur prince légitime , quoique sa main pèse quelquefois lourdement sur eux. Demande à ces hommes qui se sont mis en campagne avec lui, s’ils ne donneraient pas avec joie leur sang pour le petit-fils d’Eberhard, avant de céder leur pays à cet orgueilleux duc de Bavière et à ces nobles pillards. »
Georges resta quelque temps muet et pensif.
« Mais comment ces chauds défenseurs du duc excusentils le meurtre de Hutten? demanda-t-il.
— Vous parlez toujours de votre honneur, répondit Marie, et ne voulez pas permettre qu’un duc défende le sien ! Hutten n’est pas tombé assassiné traîtreusement, comme ses partisans l’ont publié partout, mais bien dans un combat singulier, où le duc lui-même exposait sa vie. Je ne veux pas défendre tout ce qu’il a fait : il ne faut pas non plus oublier qu’un jeune prince comme le duc, entouré de mauvais conseillers, ne peut pas toujours agir suivant les principes de la sagesse. Mais certainement il est bon, et si tu savais comme il peut être doux et humain!
— Il ne te manque plus que de l’appeller encore le beau duc, dit Georges avec un rire amer. Tu te trouveras riche-
ment dédommagée de la perte du pauvre Georges , si Ulrich veut se donner la peine de chasser mon image de ton cœur.
— Certes , je ne t’aurais pas cru capable d’une aussi mesquine jalousie , répondit Marie , pendant qu’avec un sentiment de dignité blessée elle se détournait pour cacher ses larmes. Crois-tu donc que le cœur d’une jeune fille ne puisse pas aussi battre chaudement pour les intérêts de sa patrie ?
— Ne sois pas fâchée, dit Georges, honteux et repentant en voyant combien il était injuste. Vrai , ce n'était qu’une plaisanterie 1
— Comment peux-tu plaisanter, quand il s’agit du bonheur de toute notre vie? repartit Marie. Mon père veut quitter Ulm demain parce que la guerre est déclarée. Nous serons sans nous revoir peut-être bien longtemps, et tu as le courage de plaisanter? Ah! si tu avais vu combien de nuits j’ai supplié Dieu à chaudes larmes de tourner ton cœur de notre côté, de nous garder du malheur d’être séparés à jamais, bien sûr tu ne pourrais pas plaisanter d’une façon si cruelle!
— Le ciel ne l’a pas voulu , répondit Georges en regardant devant lui d’un air sombre.
— Et ne serait-ce pas encore possible ? dit Marie en saisissant sa main et en le regardant avec l’expression d’une tendre prière et la douceur touchante d’un ange. Ne serait-ce pas encore possible? Viens avec nous, Georges. Que mon père sera heureux de conduire un jeune champion à son duc ! e Une épée a tant de poids en ces temps ! » dit-il souvent , il t’en aura une obligation sans bornes; situ combats à ses côtés, mes vœux pour le succès de la victoire ne voleront pas d’un camp à l’autre, et ne flotteront plus entre les deux armées 1
— Arrête ! s’écria Georges en se couvrant le visage de ses mains, car la puissance victorieuse de la conviction brillait dans les yeux de la jeune fille, la force de la vérité était sur ses lèvres; veux-tu me rendre transfuge? Hier je suis entré ici avec l’armée de la ligue', aujourd’hui la guerre est déclarée, et demain je passerais au duc? Mon honneur peut-il t’être indifférent ?
— L’honneur? dit Marie, et des larmes s’échappèrent de
ses yeux. Il t’est donc plus cher que ton amour? Qu’il en était autreiftnt, lorsque Georges me jurait une fidélité éternelle! Eh bien, sois plus heureux avec lui qu’avec moi! Mais quand le duc de Bavière te fera chevalier sur le champ de bataille, parce que tu auras porté le ravage dans nos campagnes , quand il te mettra au cou une chaîne d’honneur, parce que tu auras pris avec bravoure les forteresses du Wurtemberg , puisse ta joie ne point être troublée par 1? pensée d’avoir brisé un cœur qui t’aimait si fidèlement, si tendrement 1
— O ma bien-aimée, s’écria Georges , le cœur déchiré d« sentiments opposés. Ta douleur ne te permet pas de reconnaître combien tu es injuste. Mais, pour que tu voies que je sais sacrifier la gloire à l’amour, écoute-moi. Passer à votre parti, je ne le puis ; mais je quitterai lejhéâtre de la lutte, je laisse à qui voudra le combat et la victoire. Pour moi c’était un rêve. Il est terminé ! d
Marie jeta au ciel un regard de remercîment et paya ces paroles d’une douce récompense. « Oh ! crois-moi, dit-elle, je sens combien ce sacrifice doit te coûter. Mais ne regarde pas si tristement ton épée. « Renoncer à temps rapporte souvent « beaucoup, » dit mon père. Le bonheur finira aussi par luire pour nous. Maintenant je puis sans crainte me séparer de toi : car, quelle que soit l’issue de la guerre, tu peux te présenter hardiment devant mon père ; et comme il se réjouira, quand je lui dirai quel grand sacrifice tu as fait I n
La voix éclatante de Berthe , avertissant son amie qu’il n’y avait plus moyen de retenir le secrétaire du conseil, fit tressaillir les deux amants.
Marie essuya précipitamment les traces de ses larmes et sortit avec Georges du berceau.
« Le cousin Kraft va partir , dit Berthe ; il demande si son hôte veut l’accompagner.
— Il le faut bien, si je veux retrouver le chemin de la maison, j répondit Georges.
Quelque volontiers qu’il eût, à la veille d’une longue sépa ration, prolongé les derniers moments qu’il passait avec Marie, il connaissait trop bien les mœurs sévères de son temps pour rester auprès des jeunes filles sans leur cousin.
On descendit en silence le jardin. ^
Dietrich fit seul les frais de la conversation, en exprimant par quelques mots bien sentis son regret de voir sa cousine quitter Ulm le lendemain. Mais Berthe avait sans douté lu dans les yeux de Georges qu’il lui restait encore un désir pour l’accomplissement duquel la présence de tout témoiD profane était de trop. Elle tira le cousin de son côté et l’interrogea avec une si studieuse ardeur sur une plante qui ouvrait justement à leurs pieds ses premiers pétales, qu’il n’eut pas le temps de remarquer ce qui se passait derrière lui.
Georges se hâta de profiter de ce moment pour attirer sa bien-aimée encore une fois sur son cœur; mais le frôlement de la robe de soie de Marie, le cliquetis de l’épée de Georges, tirèrent le secrétaire du conseil de ses considérations botaniques. Il se retourna et , ô prodige ! il aperçut la sérieuse et sévère cousine dans les bras de son hôte.
c C’est sans doute à l’adresse de la cousine de Franconie ? demanda-t-il après s’être remis de son étonnement.
Non, monsieur le secrétaire, répondit Georges, c’est bieD
pour moi, et de celle que j’espère, si vous n’y mettez aucune opposition, épouser un jour.
— Dieu m’en garde !
Je vous fais mon sincère compliment , répondit sire
Dietrich, un peu troublé par le regard sérieux du jeune homme et par les larmes de Marie. Mais sapristi , cela s’appelle : Kent, vidi, vici. Voilà plusieurs mois que je fais des poses pour la belle sans être à peine honoré d’un regard. Et aujourd’hui il faut que j’amène moi- même la martre qui m’enlève la colombe sous mon nez.
Pardonne-nous, cousin, la plaisanterie que nous nous
sommes permise avec toi , reprit Berthe d’un ton un peu railleur. Sois raisonnable et laisse-toi expliquer la chose. »
Elle lui dit alors ce qu il devait savoir et ce qu’il devait taire devant le père de Marie. Adouci par les regards aimables de Berthe, il promit le silence, à la condition, ajouta-t-il malicieusement , qu’elle lui accorderait la même faveur que sa cousine avait accordée à son hôte.
Berthe la lui refusa', mais sans trop de sévérité, et elle le
taquina encore à la porte du jardin en lui demandant l’histoire naturelle de la première violette que le soleil avait fait ouvrir. Il eut assez de bonhomie pour lui donner une longue et savante explication, sans se laisser troubler ni par les larmes silencieuses de Marie , ni par le cliquetis de l’épée de Georges.
Aussi un regard reconnaissant de Marie, une poignée de main affectueuse de Berthe, l’en récompensèrent lorsqu'on se sépara, et longtemps encore les voiles des deux cousines s’agitèrent au-dessus du treillage du jardin en signe d’adieu.
Dans le jardin du cloître solitaire,
Que tristement la froide lune éclaire,
Pâle et pensive, elle avance à pas lents;
Ses blonds cheveux flottent au gré des vents,
Des pleurs d’amour brillent à sa paupière.
Uhlahd.
Ulm , les jours suivants , offrit l’aspect d’un vaste- camp. A la place des paisibles habitants de la campagne, des bourgeois laborieux , qu’on voyait auparavant dans les rues se rendre à leurs affaires d’un pas grave et calme , on n’apercevait partout que d’étranges figures avec des casques, des cottes de mailles , des lances , des arbalètes et de lourdes carabines. Au lieu des conseillers dans leur simple costume d’étoffe noire ,. de fiers cavaliers aux panaches flottants , tout couverts d’acier et accompagnés d’une nombreuse suite de valets armés, défilaient sur les places et les marchés. L’image de la guerre était plus vivante encore devant les portes* de la ville. Sur une vaste pelouse , près du Danube, Sickingen exerçait sa cavalerie ; sur une grande plaine, du côté de Soflingen , Frondsberg faisait manœuvrer son infanterie.
Par une belle matinée, trois ou quatre jours environ après que Marie de Lichtenstein eut quitté Ulm avec son père, on voyait sur cette prairie une grande foule de personnes de
tout rang réunies pour regarder les manœuvres de Frondsberg. On considérait cet homme, qu'une si grande renommée avait précédé , avec non moins d’intérêt peut-être que nous n’en prenons à voir une altesse royale ou impériale remplir les devoirs de général : tant il est vrai qu’on rattache à la personne d’un chef illustre l’intérêt qu’on a pour I, l’armée entière , et que nous pensons souvent mieux comprendre les batailles que la tradition ou les feuilles publiques nous rapportent , si nous pouvons nous remettre devant les yeux la figure du commandant. En effet, c’était peut-être le sentiment qui avait fait quitter aux habitants d’Ulm leurs rues étroites pour voir à l’œuvre l’homme du jour. L’habileté avec laquelle il rassemblait en masses serrées son infanterie, qui jusque-là avait manœuvré en petits pelotons disséminés , la rapidité avec laquelle à son moindre signe les soldats s’élançaient dans toutes les directions , ou formaient de terribles carrés hérissés de piques et de carabines ; sa voix puissante qui se faisait entendre malgré le bruit des tambours , sa figure noble et guerrière , tout cela formait un tableau si nouveau et si attrayant , que les plus gros bourgeois ne craignaient pas de passer toute la matinée dans la prairie pour jouir de ce spectacle.
Le général paraissait ce matin encore plus aimable et plus gai que de coutume. Était-ce l’intérêt des bons habitants d’Ulm, intérêt écrit sur tous les visages, qui causait sa satisfaction , ou bien était-ce que par cette belle matinée, et au milieu de ses compagnons d’armes, il se trouvait mieux que dans les rues étroites et froides de la ville ? Il jetait sur la foule des regards si riants, que chacun se croyait particulièrement remarqué et salué de lui , et que les exclamations : « Le bon seigneur ! le brave chevalier ! s accompagnaient chacun de ses pas. Il y avait surtout une place où il .paraissait toujours aimable, et, chaque fois qu’il y passait, on pouvait être sûr de l’y voir saluer de l’épée ou de la main et faire un signe de tête amical.
Les plus éloignés se dressaient sur la pointe des pieds pour voir l’objet de son attention; ceux qui étaient plus près se lançaient des regards interrogateurs et étonnés , car aucun des bourgeois qui se trouvaient là ne paraissait digne
de cette distinction. Quand Frondsberg passa de nouveau et renouvela ses signes de faveur , il y eut bien cent yeux qui firent la plus grande attention , et il se trouva que les saluts s’adressaient à un grand jeune homme à la taille élancée, placé au premier rang des spectateurs. Son pourpoint de drap fin à taillades de soie, les hautes plumes de sa toque , où se jouait la brise du matin , sa longue épée et une écharpe, le distinguaient au premier abord de ses voisins , qui , moins richement parés , faisaient encore contraste avec lui, non à leur avantage , par leur courte taille et leur large figure.
Cependant , au grand dépit des bons bourgeois , le jeune homme ne paraissait pas très-enchanté de la haute faveur qui lui était faite à leurs yeux. Son maintien même , sa tête baissée, ses bras croisés sur sa poitrine, ne paraissaient pas convenables pour un jeune gentilhomme qui est salué par un vieux guerrier. De plus , il rougissait à chaque salut du général , remerciait seulement par un léger mouvement de tête , et le suivait avec un sombre regard , comme s’il se fût agi d’une longue séparation, et que ce salut eût été le dernier d’un ami tendrement aimé.
« Un drôle d’original , ce gentilhomme-là , dit le chef du corps de métier des tisserands d’Ulm à son voisin , un brave armurier ; je donnerais mon pourpoint des dimanches pour un tel salut de Frondsberg , et lui n’en est pas plus touché que de rien. On en parlerait dans toute la Ville. « Qu’a donc maître Kohler avec Frondsberg ? Ils étaient dernièrement ensemble comme deux frères. Ils se connaissent depuis longtemps, dirait-on alors; ce sont d’anciens amis. » On enrage de voir un seigneur aussi distingué i et aussi puissant saluer si complaisamment un badaud pareil. »
L’armurier, un petit homme déjà, vieux, approuva de la tête. «Dieu me damne! vous avez raison, maître Kohler 1 N’y a-t-il pas ici de tout autres gen3 qu’il pourrait saluer? N’y at-il pas ici le bourgmestre, et là-bas, au coin, mon coopère, le sire de Besserer? Je voudrais apprendre au gentilhomme à courber la tête, si j’étais le maître ; mais, croyez-moi, il ne s’inclinerait pas d’une ligne, fût-ce pour l’empereur luimême. 11 faut aussi que ce soit quelqu’un de distingué : car
le secrétaire du conseil, mon voisin, qui ne reçoit jamais personne, l’a logé chez lui.
— Kraft? demanda le tisserand étonné. Eh! eh! mais il y a là-dessous quelque mystère. C’est bien sûr quelque potentat, ou le fils du bourgmestre de Cologne, qui dçit aussi partir avec l’armée. Tiens, n’est-ce pas là le vieux Jean du sieur Kraft?
— Vraiment, c’est lui, interrompit l’armurier, rendu curieux par les suppositions du tisserand ; vraiment c’est lui, et je veux le confesser, en dépit du prieur d’Elchingen, »
Mais quelque étroit que fût l’espace qui séparait les deux bourgeois du vieux serviteur de la maison de Kraft , l’armurier ne pouvait arriver jusqu’à lui , tant les spectateurs étaient pressés. Enfin, la haute mine du chef des tisserands lui ouvrit un passage, car il était riche et considéré dans la ville. Il saisit le vieux domestique, et l’amena à l’armurier. Mais Jean lui-même ne pouvait donner de grands éclaircissements. Tout ce qu’il savait , c’est que l’hôte de son maître était un sire de Sturmfeder.
« Du reste, il ne doit pas être de loin d’ici, ajouta-t-il, car il monte un cheval du pays et n’a pas de domestique avec lui. Quant à mon maître , son hôte va lui valoir des ennuis : car la vieille Sabine, sa nourrice , est comme une furie de voir qu’il trouble ainsi l’ordre de la maison, et que, de but en blanc et sans la prévenir, il amène un étranger botté et éperonné dans la maison.
— Ne vous déplaise, reprit le tisserand, votre maître, Jean, est bien enfant; sa vieille sorcière.... Dieu me pardonne! il y a longtemps que je l’aurais jetée à la rue, où est sa place. Sire Kraft a cependant déjà un certain âge, et il se laisse traiter comme s’il était encore au maillot I
— Vous en parlez à votre aise, maître Kohler, répondit le vieux serviteur ; vous vous y entendez très-mal. La jeter à la rue! qui s’occuperait ensuite du ménage?
— Qui? s’écria le tisserand en s’échauffant. Qui? Qu’il se marie, qu’il prenne une femme comme en a tout chrétien et tout bourgeois d’Ulm ; qu’a-t-il besoin de vivre en garçon et de courir après toutes les filles de la ville? Ne l’ai-je pas surpris dernièrement contant fleurette à ma Catherine? Je
lui aurais lancé volontiers mes outils à la tête, au noble damoiseau; mais sa défunte mère a fait tisser chez moi maint service de table , la digne femme.... ainsi, il me fallut tirer mon bonnet et dire : c Bien le bonsoir, et que désire Votre Seigneurie? x> Que le.... »
— Tiens, voyez donc! dit Jean d’un air bourru; j’ai toujours cru qu’un seigneur comme le secrétaire du conseil, mon maître, pouvait, en tout honneur, échanger un mot avec votre fillette, sans que les méchantes langues....
— Ah ! ah ! échanger un mot , et un soir de mars après l’^ngelus ? Il ne l’épousera pourtant pas , et pensez-vous que la renommée de mon enfant ne doive pas rester aussi blanche que la collerette de votre maître ? entendez-vous ? »
Le chef du corps des tisserands avait , dans la chaleur du discours, saisi le vieux Jean à la poitrine et tellement élevé la voix, que l’attention commençait à s’éveiller autour d’eux. L’armurier crut que le mieux était d’emmener de force son ami exaspéré, et coupa ainsi court à de plus longs débats; mais cela n’empêcha point qu’avant midi on ne se répétât dans toute la ville que Jean, le domestique du sire de Kraft, avait encore , dans ses vieux jours , une amourette avec la tille du maître tisserand, et que le père irrité lui avait fait à ce sujet, sur le pré, une verte semonce.
Cependant les exercices de l’infanterie étaient terminés , la foule s’écoula, et le jeune homme qui avait été la cause innocente de la querelle que nous avons rapportée, tourna aussi ses pas vers la ville ; sa marche était lente et indécise, son visage paraissait plus pâle qu’à l’ordinaire, ses yeux étaient toujours fixés à terre ou regardaient avec une expression de regret et de désir, dans le lointain, les montagnes bleues qui forment l’enceinte du Wurtemberg.
Jamais Georges de Sturmfeder ne s’était trouvé si malheureux qu’à cette heure. Marie était partie avec son père; elle l’avait fait conjurer encore une fois de rester fidèle à sa promesse, et combien cette promesse le rendait malheureux I
Sans doute il ne lui en avait pas peu coûté alors de la faire : mais il était tout entier à la douleur de la séparation; il ne voyait que le chagrin de sa bien-aimée. Aujourd’hui, seul, face à face avec l’avenir , combien sa position lui pa«
raissait triste et difficile! Sans parler du regret de voir tous ses rêves dorés s’évanouir avec ses espérances de gloire; sans parler de ce bonheur, qu’il croyait si près, d’obtenir Marie par ses services dans la guerre, et qui était rejeté dans un lointain incertain ; il lui fallait, au risque d’être méconnu par des hommes dont l’estime lui était chère, abandonner leurs drapeaux juste quand on touchait au moment décisif. Il remettait de jour en jour la pénible tâche de déclarer sa résolution. Où trouver des motifs et des paroles devant le vieux et vaillant Breitenstein , l’ami de son père, pour justifier sa retraite? De quel front se présenter devant le noble Frondsberg?Ah! ces saluts affectueux, par lesquels celui-ci avait paru encourager le fils de son brave compagnon d’armes, lui avaient fait souffrir mille tortures. C’était à ses côtés qu’était tombé son père ; il avait entendu le mourant léguer pour tout héritage à son fils la gloire de son nom et un illustre exemple. Et aujourd’hui que Frondsberg lui ouvrait la carrière avec tant de bonté , il devait à ses yeux aussi se montrer sous un jour tellement équivoque!
Au milieu de ces sombres pensées , il s’était approché lentement de la porte de la ville, lorsqu’il se sentit tout à coup saisi par le bras ; il se retourna : un homme , qui avait l’air d’un paysan, se tenait devant lui.
t Que veux-tu? lui demanda Georges avec un peu d’humeur en se voyant interrompu dans ses pensées.
— Il faut d’abord que je sache si vous êtes bien celui que je cherche, répondit l’inconnu. Dites-moi ce qui va avec Lichtet Sturm'. »
Georges, étonné de cette singulière question, regarda son interlocuteur avec plus d’attention. Il n’était pas grand , mais robuste; sa poitrine était large et sa taille ramassée. Son visage, bruni par le soleil , aurait paru plat et insignifiant, s’il n’y avait eu autour de la bouche une expression particulière de finesse et d’intelligence, et si l'intrépidité et la ré-
4 . Le jeu de mots disparait dans la traduction. Outre que les mots TÂcht cl Sturm sont les premières syllabes des noms Lichtenstein et Sturmfedsr, ils ont encore leur signification propre : lumière et tempête.
{Note des traducteurs.\
solution n’eussent brillé dans ses yeux gris. Ses cheveux et sa barbe étaient frisés et d’un blond foncé; il portait un long poignard à sa ceinture ; d’une main il tenait une hache, et de l’autre, une casquette de cuir ronde et peu élevée, comme on en voit encore aujourd’hui aux campagnards de Souabe.
Pendant que Georges faisait ces rapides observations, chacun de ses traits était aussi examiné avec soin.
c Vous ne m’avez peut-être pas bien compris , sire cavalier, reprit l’inconnu après un court silence. Qu’est-ce qui va avec Licht et Sturm, pour former deux'noms entiers ?
— Feder et Stein 1 ! répondit le jeune homme, auquel le sens de la question était devenu clair tout d’un coup. Que me veui-tu?
— Ainsi vous êtes bien Georges de Sturmfeder ? demanda l’inconnu; je viens de la part de Marie de....
— Au nom du ciel, tais-toi, camarade, et ne prononce pas ce nom, s’écria Georges ; mais dis vite ce que tu m’apportes.
— Une petite lettre, mon gentilhomme ! » répondit le paysan en détachant les larges et noires jarretières dont il avait entouré son pantalon de cuir, et en en retirant une bande de parchemin.
Georges se saisit du parchemin avec une joie indicible. Il n’y avait que peu de lignes écrites avec une encre noire et brillante ; mais , aux caractères de l’écriture, il était facile de reconnaître ce qu’elle lui avait coûté de peine : car les jeunes filles ne maniaient pas aussi bien la plume, pour exprimer leurs sentiments tendres, en 1519, qu’elles le font de nos jours, où chaque belle de village peut écrire à son bon ami , au régiment , une lettre aussi longue que la troisième épître de saint Jean.
La chronique à laquelle nous avons emprunté ce récit nous a gardé ces mots, que les yeux avides de Georges déchiffrèrent dans les caractères confus du parchemin :
Observe tes serments,
Et sache fuir à temps.
Dieu veille sur ta vie.
Pour jamais ta Marie.
4 . Ces deux mots siguiOent : plume et pierre, {Note des traducteurs.)
I! y avait dans ces mots une teinte de tendre piété, et qu’on s’imagine avec cela un cœur aimant qui aurait voulu voler lui-méme avec ces quelques lignes, un œil plein de tendresse et voilé de larmes, une bouche gracieuse qui baise encore une fois la petite feuille, des joues pudiques, rougissant à ce baiser mystérieux; qu’on se représente tout cela , on n’en voudra pas à Georges s’il fut quelques moments comme fou de bonheur. Un regard joyeux et brillant, dirigé vers v les montagnes bleues à l’horizon, remeroia la bien-aimée de ,-t ses paroles de consolation; et, en vérité, elles n’auraient jamais pu venir plus à propos, pour relever le courage faiblissant du jeune homme. Il savait du moins que l’être le plus cher qui vécût pour lui sur la terre ne le méconnaîtrait pas. Le dernier vers rendit à son cœur son ancienne gaieté; U tendit la main au brave messager, le remercia chaudement, et lui demanda comment ces lignes étaient venues en sa possession.
Je savais bien , répondit le paysan, que ce petit billet ne devait pas contenir quelque maléfice, car la demoiselle souriait d’une façon trop aimable en me le mettant dans la main. C’était mercredi dernier, quand j’arrivai à Blaubeuren , où se trouvaient nos gens de guerre. Il y a là dans la chapelle du cloître un grand autel magnifique , sur lequel est représentée l’histoire de mon patron, l’apôtre saint Jean. Il y a sept ans, étant dans un grand péril, près de faire une fin malheureuse, je fis vœu de m’y rendre tous les ans en pèlerinage. Depuis ce temps, j’ai tenu ma promesse, car le saint m’a sauvé par un miracle de la main du bourreau. Après avoir terminé ma prière, j’allais chaque fois chez monseigneur l’abbé lui porter une couple de belles oies ou un agneau, ou toute autre chose capable de lui faire plaisir.... Mais je dois vous ennuyer avec mon bavardage, mon gentilhomme?
— Non, non, continue, répondit Georges; viens t’asseoir auprès de moi sur ce banc.
— Ce serait joli, repartit l’envoyé, qu’un paysan voulût s’asseoir à côté d’un gentilhomme que le général en chef a salué si souvent en présence de tout le monde ! Permettezmoi de rester debout devant vous, s
Georges s’assit sur un baftc de pierre au bord du che-
min, et le paysan, appuyé sur sa hache, continua ainsi son récit :
c Cette fois, dans ces temps de trouble, j’avais peu d’envie de faire mon pèlerinage ; mais qui est parjure, à Dieu fait injure, dit-on, et il me fallut remplir mon vœu. Comme j avais fini de prier et que je me levais pour porter à l’abbé ce qui lui était dû, un des ecclésiastiques me dit que je ne parviendrais pas cette fois jusqu’à Son Éminence, parce que beaucoup de seigneurs et de chevaliers lui rendaient visite. Je persistai cependant dans mon dessein : car l’abbé est si bon et si affable, qu’il ne m’aurait pas pardonné de ne point l’étre allé voir. Si vous entrez jamais dans le couvent, n’oubliez pas de regarder l’escalier qui conduit du maître autel au dortoir : il traverse le mur épais qui sépare la chapelle du cloître, et il est long et étroit. C’est là que j’ai rencontré la noble demoiselle, o’est-à-dire qu’il est venu à moi une jolie personne voilée, portant un bréviaire et un rosaire, et qui descendait l’escalier; je me serrai contre le mur pour la laisser passer, mais elle s’arrêta et me dit :
t Ah! c’est Jean, d’où viens-tu?
— D’où connais-tu donc cette demoiselle ? interrompit Georges.
— Ma sfflur a été sa nourrice , et.,..
— Quoi! la vieille Rose est ta sœur? s’écria Georges.
— La connaissez- vous aussi? demanda l’envoyé; tiens! comme cela se trouve ! Bref, j’eus un grand plaisir à la revoir car je faisais souvent visite à ma sœur à Lichtenstein, et j’ai connu mademoiselle quand on lui apprenait encore à marcher avec le ceinturon de l’épée de son père. Mais je l’aurais à peine reconnue, tant elle est devenue grande, et les roses de ses joues ont disparu comme la neige au commencement de mai. Sa vue me fit peine , et je ne pus m’empêcher de lui demander ce qui la chagrinait et si je ne pourrais pas lui être utile. Elle réfléchit un moment, puis elle me dit :
* Oui , si tu étais discr’et , Jean , tu pourrais me rendre un grand service! »
t Je l’assurai qu’elle pouvait compter sur ma discrétion, et die me donna rendez-vous après vêpres.
Mais comment vient-elle dans le doître? demanda
Georges. D’ordinaire, jamais un pied de femme ne doit en passer le seuil.
— L’abbé est l’ami de son père, et, comme il y a tant de monde à Blaubeuren , elle est là plus en sûreté que dans la Tille, où tout est sens dessus dessous. Après vêpres, quand tout fut tranquille, elle vint tout doucement à l’escalier. Je l’encourageai de mon mieux. Elle finit par me donner ce petit parchemin et me pria de vous le porter.
— Je te remercie de tout cœur, mon brave Jean, dit Georges ; mais avec cela elle ne t’a pas donné d’autre commission pour moi ?
— Si fait, répondit le messager ; elle m’a encore, de vive voix, chargé de quelque chose ; vous devez être sur vos gardes, on vous réserve une tâche pénible.
— A moi? s'écria Georges; tu n’as pas bien entendu; qui est-ce qui me réserve cette tâche, et quelle est-elle?
— Pour cela vous m’en demandez trop, repartit le paysan. Cependant, s’il m’est permis de vous le dire, je crois que ce sont les confédérés. La demoiselle ajoutait que son père en avait parlé, et Frondsberg ne vous a-t-il pas aujourd’hui salué et honoré comme le fils de l’empereur, que tout le monde en était dans l’étonnement? Croyez bien que les amabilités d’un si grand seigneur signifient toujours quelque chose. »
Georges fut surpris de l’observation judicieuse du bon paysan. Il songea en outre que le père de Marie était entré bien avant dans les secrets des chefs de la ligue, et qu’il avait peut-être appris quelque chose qui le touchait de plus près. Mais il avait beau réfléchir, il ne pouvait rien trouver qui s’accordât avec cet avertissement mystérieux de Marie. Ce fut avec peine qu’il sortit de ce réseau de suppositions pour demander au messager comment il avait fait pour le trouver si vite. '
t C’est grâce à Frondsberg, répondit celui-ci. Je devais vous chercher chez sire Dietrich de Kraft. Quand j’entrai dans la rue, on apercevait beaucoup de monde dans les prairies. Je pensai qu’une demi-heure de perdue n’est pas grandchose, et je me mis aussi à regarder l’infanterie. Vraiment, Frondsberg a poussé loin l’art des manœuvres.... Tout à coup
il me sembla entendre près de moi prononcer votre nom; je me retournai : c’étaient trois hommes âgés qui parlaient de vous et vous montraient du doigt ; je remarquai votre figure et je suivis vos pas ; cependant, comme je n’étais pas bien sûr de mon affaire, je vous donnai à deviner l’énigme de Sturm et de Licht.
— Tu as agi eu homme habile, dit Georges en riant ; mai3 viens à mon logis , qu'on te donne quelque chose à manger. » Après une pause, il lui demanda : « Quand retournes-tu làbas? »
Le paysan réfléchit un moment et dit avec un rire malin :
c Sans vous fâcher, mon gentilhomme, il m’a fallu promettre à mademoiselle de ne pas vous quitter, que vous n’eussiez dit adieu aux confédérés.
— Et ensuite? demanda Georges.
— Et ensuite, j’irai droit à Lichtenstein porter de vous de bonnes nouvelles, qu’on y attend avec impatience 1 Tous les jours elle est au jardin assise sur les rochers, et regarde dans la vallée pour voir si le vieux Jean ne revient pas encore 1
— Cette joie, elle l’aura bientôt, répondit Georges ; peutêtre que je partirai dès demain, et je lui écrirai encore une petite lettre auparavant.
— Mais de la prudence, dit le messager ; le parchemin ne doit pas être plus grand que celui que j’ai apporté, car il faut que je le cache aussi dans ma jarretière. On ne sait pas ce qui peut arriver dans ces temps de trouble, et là, personne n’ira le chercher.
— Soit, dit Georges en se levant. Pour à présent, adieu; à midi viens chez le sire de Kraft, à côté de la cathédrale. Faistoi passer pour un de mes concitoyens de Franconie, car à Ulm on n’aime pas beaucoup les partisans du Wurtemberg.
— Soyez sans inquiétude, vous serez content, » dit Jean à Georges qui s’en allait.
Il suivit des yeux le beau jeune homme, et pensa à part lui que la gracieuse demoiselle n’avait pas fait un mauvais choix, bien qu’un premier amour de jeune fille eût fait perdre aux joues rosées de l’enfant un peu de leurs brillantes couleurs.
Quel bien peut-il exister sur la terre,
Que je ne quitte à l’instant pour vous plaire?
Schiller.
D’abord Ce orges eut quelque inquiétude sur la manière dont sa nouYelle connaissance se comporterait dans la maison de Kraft. Il ne craignait pas sans raison que Jean ne vint à se trahir par son dialecte, ou par des paroles irréfléchies; et c’eût été d’autant plus désagréable pour notre héros , que, décidé à quitter sous peu de jours l’armée des confédérés , il tenait d’autant moins à ne pas être soupçonné d’avoir des relations avec le Wurtemberg. Pouvait-il , au cas que ce messager fût découvert et qu’il avouât avoir été envoyé vers lui, ne pas trahir sa bien-aimée? Il voulait retourner pour chercher ce paysan , le prier de partir le plus tôt possible ; mais il réfléchit que celui-ci devait s'être depuis longtemps éloigné du lieu de leur entretien, et qu’il pouvait dans l’intervalle arriver chez Kraft : il jugea donc plus prudent d’aller vite trouver ce dernier pour lui donner les avis nécessaires et le mettre en garde contre toute imprudence. Puis, en se rappelant l’œil hardi , les traits rusés du paysan , il croyait pouvoir espérer que Marie, bien qu’elle n’eût pas eu grand choix, n’avait confié son message qu’à un homme sûr.
En effet, il en crut à peine ses yeui et ses oreilles, quand vers midi un compatriote de Franconie lui fut annoncé, et qu’il vit entrer son messager d’amour. Quel empire cet homme devait avoir sur lui-même! C’était le même homme, et pourtant il semblait une tout autre personne. Il marchait le dos courbé, les bras pendaûts , les yeux à peine ouverts; son visage avait une certaine expression niaise qui arracha à Georges un sourire involontaire. Puis quand il se mit à parler, qu’il le salua dans le dialecte franconien, et répondit aux nombreuses questions du sire de Kraft, comme l’aurait fait un Franconien de naissance, Georges fut tenté de croire
à un prodige , et tous les contes de son enfance , où un aimable enchanteur et une gracieuse fée prennent toutes les formes pour servir deux amants et les conduire à bon port à travers les destins ennemis, lui revinrent à la mémoire.
L’enchantement se dissipa, il est vrai, bientôt, quand il fut seul dans sa chambre avec son messager, et que le bon Souabe l’assura de son identité. Quoi qu’il en soit, Georges ne put s’empêcher de lui exprimer son admiration sur la manière dont il avait joué son rôle.
« N’en croyez pas moins à ma sincérité, répondit le paysan ; on est souvent, dès sa plus tendre jeunesse, forcé de recourir à ces ruses ; elles ne nuisent à personne , et il est bon de savoir s’en servir, i
Georges l’assura qu’il avait en lui la même confiance qu’auparavant ; le messager le pria de son côté de songer sérieusement à son départ: il devait penser combien la demoiselle était impatiente d’avoir cette nouvelle , et que lui-même ne devait pas revenir sans lui en rapporter la certitude.
Georges lui répondit que, pour retourner chez lui, il attendait seulement que l’armée confédérée se mît en marche.
« Oh 1 alors vous n’avez pas besoin d’attendre longtemps, répondit le messager; s’ils ne se mettent pas demain en marche, ce sera pour après-demain , car le pays est ouvert jusqu’au cœur. Je me fie à vous ; c’est pourquoi je vous le dis, mon gentilhomme.
— Est-il donc vrai que les Suisses se soient retirés, demanda Georges , et que le duc ne puisse plus combattre en rase campagne? s
Le messager jeta autour de lui un Tegard méfiant, ouvrit avec précaution la porte , et voyant qu’il n’y avait personne qui pût les entendre :
« Mon gentilhomme , répondit-il , j’ai assisté à un spectacle que je n’oublierai jamais , quand je yivrais quatrevingt-dix ans ! Déjà en venant j’avais rencontré dans les Alpes des détachements considérables de Suisses regagnant leurs foyers. Leurs conseillers et leurs baillis les avaient rappelés. Pourtant près de Blaubeuren il y avait encore plus de huit mille hommes, rien que de bons Wurtembergeois, et pas d’autres.
— Et le duc , interrompit Georges , où était-il ?
— Le duc traite à Kirchheim pour la dernière fois avec les Suisses ; mais ils se retirent parce qu’il ne peut pas les payer*. Alors il s’est tourné vers Blaubeuren, où son armée était campée. Hier matin on a fait savoir, au son du tambour, que tout le monde devait se rassembler à neuf heures dans la prairie du couvent. Il y avait là beaucoup de monde , mais chacun n’avait qu’un seul et môme sentiment. Tenez, mon gentilhomme , le duc Ulrich est trop sec et trop tranchant, et ne sait pas gagner le cœur du paysan. Les impôts sont lourds, le droit de chasse est dur et cruel ; puis à la cour on gaspille ce qu’on nous a pj-is. Mais sitôt qu’un tel prince est dans le malheur , c’est une autre affaire ; nous n’avons plus qu’une idée : c’est que c’est un brave seigneur que notre malheureux duc, à qui l’on veut arracher de force ses États. Un bruit courut parmi nous qu’il voulait livrer bataille, et chacun serra son glaive avec plus de force, tous agitèrent leurs piques et firent entendre des malédictions contre les confédérés. Alors arriva le duc....
— Tu as vu le duc! tu le connais? s’écria Georges. Oh! parle; comment est-il?
— Si je le connais? dit le messager avec un sourire étrange. Vraiment, je l’ai vu alors que ce n’était pas pour lui un bonheur de me voir. C’est encore un jeune homme ; il a tout au plus trente-deux ans. Il est fort, d'une belle stature, et trèshabile à manier les armes. Ses yeux sont flamboyants, et personne ne peut longtemps soutenir son regard.... Le duc entra dans le cercle formé par les hommes armés; aussitôt il se fitdans cette immense multitude un silence de mort. D’une voix haute, il dit qu’il était abandonné et qu’il ne savait plus à qui avoir recours * ; que l’appui de ceux en qui il avait mis
4. Ils se retirèrent le 47 mars. Le duc se rendit aussitôt i Kirchheim pour les arrêter ; mais il leur vint là un second ordre de se hâter de rentrer dans leur patrie, sous peine de perdre leurs biens, leur liberté et leur vie. Saltler II, § 6. Tlietinger, page C6.
«Intérim cum Helvetiorum primoribus agent fœderali, missis in urbes « corum legatis, ne Ducis Huldrichi negotio belloque se uunc immisceant, « suos abscedere jubeant. »
2. Saltler, § 6, rapporte tout ce discours ; Tlietinger, Comment, de reb. ït 'urtemb . , p. 66.
tout son espoir lui faisait défaut, et qu’il était devenu le jouet de ses ennemis ; car sans les Suisses il ne pouvait risquer la bataille. A ce moment s’avança un vieillard à la tête blanche qui dit : « Seigneur duc, avez-vous déjà essayé nos bras, pour vous décourager? Tous ceux qui sont ici sont prêts à répandre leur sang pour vous; et moi aussi je vous ai amené mes quatre fils : chacun a une pique et un couteau; et il y en a ici des milliers qui pensent comme moi. Êtes-vous si las de votre pays que vous nous repoussiez? » Alors le cœur d’Ulrich se brisa ; essuyant ses yeux mouillés de larmes, il tendit sa main au vieillard. < Je ne doute pas de votre courage, dit-il à voix haute, mais nous sommes trop peu pour vaincre et nous ne pouvons que mourir. Retournez chez vous, braves gens, et restez-moi fidèles. Il me faut abandonner mon pays pour vivre dans l’exil et la misère. Mais avec l’aide de Dieu, j’espère y rentrer, » Ainsi parla le duc, et ceux qui étaient là pleuraient et grinçaient des dents. Ils se retirèrent la rage et le désespoir dans le cœur*.
— Et le duc ? demanda Georges.
— Il est parti à cheval de Blaubeuren et est allé on ne sait où. La noblesse reste toutefois dans les châteaux pour les défendre, jusqu’à ce que le duc reçoive peut-être d’autres secours.... »
Le vieux Jean interrompit ici le messager, et annonça que le gentilhomme était appelé devant le conseil de guerre qui se tenait dans les appartements de Frondsberg. Georges ne
t. Cet attachement et cette fidélité des Wurtembergcois sont décrits par Thetinger. Nicolaus Barbalus y insiste aussi dans le discours qu'il tint à Marbourg, et c'est son principal argument contre les attaques de Hutten.VoirSchradius, II, 380. Nous appelons particulièrement l'attention sur ce point, parce que généralement l’on admet que ce fut un bienfait pour les Wurtembergcois que le duc fût chassé. Voici les paroles de Thetinger: a En l’apprenant, les Wurtembergeois déplorèrent vivement qu’il ne leur fût pas permis de combattre. Magno fremilu forlunam suam quesli.» Les paroles de Nicolaus Barbatus sont encore bien plus remarquables. 11 cherche A repousser les accusations de Hutten •• «Quel tyran fut jamais chéri des siens? Pour Ulrich, les siens l'aiment. Quel tyran, s’il est une fois chassé, est rappelé par les vœux de ses sujets ? c’est par des prières et des supplications que ses sujets demandent à Dieu de leur rendre leur maître, etc. »
fut pas peu étonné de cette nouvelle; que pouvait-on lai vouloir au conseil de guerre? Frondsberg avait-il déjà trouvé moyen de le reoommander?
« Prenez garde à vous, mon gentilhomme, dit le messager quand le vieux Jean eut quitté l’appartement, et souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à mademoiselle Marie; avant tout, pensez à ce qu’elle vous a fait dire : Vous devez être sur vos gardes, parce qu’on compte vous donner une rude tâche. Quant à moi, permettez que je reste dans cette maison comme votre domestique; j’aurai soin de votre cheval, et je serai toujours prêt à vous'servir. »
Georges accepta avec une grande reconnaissance l’offre du brave homme, et Jean entra aussitôt à son service, car il ceignit son épée à son jeune maître et il lui mit sa toque sur la tête.
Il lui recommanda encore à la porte de se rappeler sa parole et l’avis qu’il avait reçu. En cherchant à s’expliquer cet inconcevable appel devant le conseil de guerre, qui coïncidait si singulièrement avec l’avertissement de Marie, Georges se rendit à la maison désignée. On lui indiqua là un escalier tournant, au haut duquel il devait trouver dans la première chambre à droite les chefs de l’armée rassemblés. Mais l’accès de ce sanctuaire ne lui fut pas sitôt accordé. Comme il s’apprêtait à en ouvrir la porte, un vieux guerrier à longue barbe lui demanda ce qu’il voulait et lui donna la triste assurance qu’il pourrait attendre une demiheure avant d’être reçu. En même temps il prit le jeune homme par la main et le conduisit à travers un étroit corridor dans un petit appartement, où il devait prendre un peu patience.
Qui est jamais resté seul dans une attente inquiète, assis sur une banquette d’antichambre , connaît le tourment que Georges eut à endurer. Le cœur impatient bat et s’élance au-devant de la décision, tous les nerfs sont tendus, l’œil voudrait percer la porte; l’oreille se dresse, si une porte éloignée craque, si des pas se font entendre sous le vestibule, ou si des voix confuses s’élèvent dans les chambres à côté. Mais les portes se sont ouvertes en vain, le bruit des pas s’approche de plus en plus , puis passe et se perd , le son inégal des voix s’abaisse et s’évanouit. Les planchettes
do parquet et les fenêtres de la maison voisine sont bientôt comptées, et déjà l’horloge sonne et annonce qu'une demi-heure d’inutile attente est passée. L’oreille écoute toutes les cloches et toutes les horloges de la ville; elle remarque la différence des sonneries, puis tout redevient silencieux. On se lève, on fait un tour dans l’étroit appartement; écoutons ! une perte s’ouvre de nouveau, des pas mesurés s’avancent dans le couloir, enfin on frappe à la porte.
c Georges de Frondsberg vous présente ses compliments, dit le vieux soldat qui l’a introduit. Vous avez peut-être encore à attendre ; je ne saurais vous dire combien de temps. Prenez patience. Il vous envoie une cruche de vin pour vous tenir compagnie, b
Le vieux serviteur déposa le vin sur le rebord de la fenêtre, car il n’y avait pas de table dans la chambre, puis il sortit.
Georges le suivit des yeux avec étonnement ; il n’aurait pas cru cela possible ; plus d’une heure s’était écoulée et encore rien? Il prit du vin, il n’était pas mauvais; mais comment pouvait-il lui paraître bon dans sa solitude, et avec l’inquiétude qui le dévorait? C'est le défaut ordinaire des jeunes gens à l’âge de notre héros, de se croire plus importants qu’ils ne le sont réellement par leur position dans le monde ; l’homme plus mûr supportera plus facilement une atteinte à sa dignité, ou du moins il ne laissera pas voir son mécontentement, tandis que le jeune homme, plus sensible sur le point d'honneur, s’emporte plus vite. Aussi n’est-il pas étonnant que Georges, après deux mortelles heures, quand on l’appela au conseil , ne fût pas de la meilleure humeur. Il suivit en silence le vieux soldat qui l’avait conduit à travers le eouloir.
A la porte , ce dernier se retourna et lui dit amicalement s < Ne rejetez pas , mou gentilhomme , le conseil d’un vieillard, et laissez là votre mine fière et sombre; elle ne produira rien de bon avec les chefs qui siègent là dedans. >
Georges était dans le moment trop peu maître de lui-même peur pouvoir suivre ce bon oonseil ; il remercia son guide par un serrement de main, et il agita vivement la grosse sonnette de fer de la p:rte de chêne massive, qui cria sur ses gends.
Autour d’une longue et lourde table étaient assis huit hommes d’un certain âge, formant le conseil de guerre de la ligue. Quelques-uns d’entre eux étaient connus de Georges. Joerg Truchsess, baron de Waldbourg, occupait la place la plus élevée ; à ses côtés étaient assis Frondsberg et François de Sickingen ; parmi les autres il ne connaissait personne que le vieux Louis de Hutten ; mais la chronique nous a rapporté fidèlement leurs noms : c’étaient Christophe comte d’Ortenbrog, Alban de Closen, Christophe comte Frauenberg, et Diepolt de Stein, tous hommes âgés et considérés dans l’armée.
Georges était resté debout à la porte, mais Frondsberg lui fit un signe amical pour l’inviter à approcher. Il avança jusqu’à la table et promena son regard franc et assuré sur toute l’assemblée. Cependant il fut aussi examiné à son tour par les chefs, qui parurent prendre plaisir à voir le beau jeune homme, car plus d’un œil s’attacha sur lui avec bienveillance, et quelques-uns lui firent des signes d’amitié.
Truchsess de Waldbourg éleva enfin la voix :
c Georges de Sturmfeder, on nous a rapporté que vous aviez été à l’université de Tubingen ?
— Cela est vrai, sire chevalier, répondit Georges.
— Connaissez-vous bien les environs de Tubingen ? » continua l’interrogateur.
Georges rougit à cette question , en pensant à sa bienaimée qui habitait, à quelques lieues de la ville , le château de Lichtenstein ; cependant il se remit bientôt et dit :
c J’allais rarement à la chasse; aussi ai-je peu parcouru la contrée : mais pourtant je la connais.
— Nous avons résolu, continua Waldbourg, d’envoyer un homme sûr dans cette contrée pour observer ce que fera le duc de Wurtemberg; il faudra aussi recueillir des renseignements positifs sur la force du château de Tubingen et sur les dispositions des habitants de la campagne. L’homme chargé de cette mission pourrait par ruse et par adresse faire plus de tort au Wurtemberg que cent cavaliers; et celui que nous avons choisi, c’est vous !
— Moi? s’écria Georges avec effroi.
— Vous, Georges de Sturmfeder. Sans doute il faut, pour
bien remplir cette mission , une grande expérience ; mais la prudence vous en tiendra lieu. »
On vit sur le visage du jeune homme qu'il se livrait un vif combat à lui-même. Il restait pâle, l’œil fixe, les lèvres serrées. L’avertissement de Marie lui était devenu clair tout à coup. Mais, quelque ferme que fût sa résolution de refuser, quelque favorable que fût cette occasion de renoncer à la ligue, dans la surprise du premier moment , il n’osait, devant tant d’hommes renommés, exprimer sa résolution.
Waldbourg s’agitait avec impatience sur sa chaise, en voyant le jeune homme tarder si longtemps à répondre .
« Eh bien ? sera-ce pour bientôt T Pourquoi réfléchir si longtemps ? lui cria-t-il.
— Dispensez-moi de cette mission, dit Georges , non sans hésitation; je ne puis, je ne dois pas m’en charger. »
Les vieux chefs se regardèrent avec étonnement , comme s’ils n’en croyaient pas leurs oreilles.
« Vous ne devez, vous ne pouvez pas? » répéta lentement Waldbourg; et une sombre rougeur, avant-coureur de sa colère naissante, se répandit sur son front et autour de ses yeux.
Georges vit qu’il avait employé une expression irréfléchie; il se remit et dit avec plus de courage :
« Je vous ai offert mes services pour combattre loyalement, et non pour me glisser dans le pays de l’ennemi et espionner lâchement ses plans. Il est vrai que je suis jeune et sans ex périence; mais j’en sais cependant assez pour me rendre à moi-même compte de mes actions. Et qui d’entre vous conseillerait à son fils, pour ses premières armes, d’aller espionner l’ennemi? »
Waldbourg fronça ses épais et sombres sourcils, et lança un regard perçant au jeune homme qui avait l’audace d’être d’un autre avis que lui.
t Que vous passe-t-il par la tête, mon gentilhomme? s’écria-t-il. Vos discours ne sont plus de saison. Nous ne vous demandons pas si la mission que nous vous confions s’accorde avec votre conscience timorée. Nous vous demandons de l’obéissance ; nous l’exigeons et vous devez vous soumettre I *
— Et moi je ne yeux pas I » répondit Georges d’un ton ferme.
Il sentait, arec sa colère excitée par le ton offensant du lieutenant général, croître son courage; il désirait même yoir Waldbourg en dire davantage, car maintenant il se croyait capable de tout.
< Oui sans doute, dit Waldbourg avec un rire sardonique, il y a du danger à courir ainsi tout seul en pays ennemi. Ah! ah! Il se présente ainsi des gentilshommes de n’ai rien et ne suis rien; ils offrent, avec de grands mots et de grands airs, leur tête et leur bras, et, dès qu'il se trouve une occasion de leur demander quelque service, le cœur leur manque. Parbleu, bon chien chasse de racel le fruit ne tombe pas loin de l’arbre.... et où il n’y a rien l’empereur perd son droit.
— Si c’est un outrage pour mon père , répondit Georges avec amertume, il y a ici des témoins qui peuvent certifier qu’il a laissé dans leur mémoire le souvenir d’un brave. Il fkut que vous ayez fait de bien grandes choses dans le monde, pour vous permettre de regarder ainsi les autres de haut en bas !
— Est-ce à un blanc-bec comme vous à me faire la leçon? s’écria Waldbourg. A quoi bon tant de paroles? Je vous demande, mon petit gentilhomme, si vous voulez vous mettre demain en selle et exécuter nos ordres, oui ou non ?
— Sire Truchsess, répondit Georges avec plus de tranquil* lité qu’il ne s’en serait lui-même cru capable, vous n’avez , par vos paroles acerbes, rien prouvé, si ce n’est que vous ne savez pas comment on parle à un gentilhomme qui vient offrir ses services à la ligue, au fils d’un homme d’une bravoure reconnue. Mais, comme chef de ce conseil, vous m’avez adressé la parole au nom de la ligue, et vous m’avez outragé comme si j’étais votre plus grand ennemi : aussi ne puis-je faire autre chose que de me mettre en selle comme vous me le commandez, mais bien sûr ce ne sera pas pour vous servir. Je ne saurais suivre plus longtemps votre bannière, et je me sépare de vous pour toujours; adieu 1 a
Georges, qui avait parlé avec force et fermeté, se disposait à sortir. »
i Georges, s’écria Frondsberg , en se levant de son siège, fils de mon ami !...
— Pas si vite, jeune homme ! * crièrent les autres en jetant des regards désapprobateurs à Waldbourg ; mais Georges était sorti de la salle sans se retourner, et les lourds battants des portes étaient retombés entre lui et le rappel amical des conseillers : elles devaient séparer pour toujours Georges de Sturmfeder de la ligue de Souabe.
Pourvu, dans le malheur dont la nuit m'environne, Que l'étoile d’amour jamais ne m’abandonne I
P. Cojiz.
Georges se sentit le cœur plus léger, lorsqu’une fois dans sa chambre il réfléchit à ce qui s’était passé. La décision qu’il avait tant hésité à prendre était enfin prise , et elle l’était dans les conditions les plus favorables qu’il pût désirer. Ainsi il avait maintenant un juste motif de quitter l’armée sans retard, et le lieutenant général devait seul s’en attribuer la faute.
Avec quelle rapidité toüt avait changé en quatre jours ! Quelle différence entre les sentiments qu’il avait en entrant dans cette ville et ceux qui le chassaient de ses murs I Alors, quand le tonnerre des canons, le son solennel des cloches, le bruit des trompettes, saluaient son entrée, commé son cœur battait à l’idée du combat qui lui ferait obtenir Marie ! Et lorsqu’il avait été, pour la première fois, présenté à Frondsberg, combien s’était-il senti fier de combattre sous les yeux d'un tel capitaine et d’être loué de sa bouche I... Et comme ensuite son ardeur se refroidit, lorsque la ligue perdit à ses yeux l’éclat dont sa jeune imagination l’avait entourée I comme il rougit de tirer l’épée poub un parti que l’avidité et l’intérêt seuls poussaient sur un beau pays comme sur une proie 1 Quelle terrible pensée de savoir Marie et les siens du
côté ennemi, tout dévoués au malheureux prinoe que lui aussi devait aider à chasser de ses Etats ! Pour une telle cause il lui fallait briser un cœur si cher et qui lui était si fidèle !
«Nonl tu as servi mes vrais intérêts, dit-il, pendant que son œil suivait au ciel bleu les rayons du soleil couchant qui pénétraient dans la chambre par les vitres rondes des croisées. Tu as agi dans mon intérêt ; ce qui , pour tout autre, eût été la ruine, tu en as fait mon salut! »
La sérénité qui , depuis que le destin jaloux s’était plu à élever une barrière entre lui et sa bien-aimée, avait fait place à un sombre sérieux , avait reparu sur son front et autour de sa bouche , et il se mit à fredonner une gaie chanson comme dans ses moments les plus heureux.
Aussi le sire de Kraft, entré en ce moment, le considéra tout étonné.
t Eh bien ! c’est ma foi singulier , dit-il , j’accours pour consoler mon hôte dans sa juste douleur, et je le trouve plus gai que jamais. Comment accorder cela ensemble?
— N’avez-vous jamais entendu, sire Dietrich, repartit Georges, qui jugea plus prudent de cacher sa gaieté, n’avezvous jamais entendu dire qu’on peut rire de colère et chanter dans la douleur?
— Entendu, oui; mais je ne l’avais pas encore vu jusqu'ici, répondit Kraft.
— Eh bien , vous avez donc déjà appris la malheureuse affaire ? demanda Georges. On commence , bien sûr, à se la raconter dans toutes les rues ?
— Oh! non, répondit le secrétaire du conseil; on ne sait rien nulle part : on aurait été obligé d’ébruiter en même temps votre envoi secret en Wurtemberg. Non! J’ai, Dieu soit loué! mes sources particulières, où j’apprends bien des choses à l’heure même où elles sont faites. Soit dit sans vous fâcher, vous avez fait là une sottise !
— Vraiment I répondit Georges en souriant. Et pourquoi donc?
— N’était-ce pas la plus belle occasion de vous distinguer? A qui les chefs de la ligue auraient-ils été plus redevables qu’à....
— Dites-le sans gêne , interrompit Georges, qn’à l’espion derrière l’ennemi. Il est seulement dommage que mon père et l’honneur de mon nom m’aient assigné ma place devant, et non derrière l’ennemi, si ce n’est quand il fuit devant moi.
— Ce sont des considérations auxquelles, à votre place, je ne me serais pas arrêté. Certes, si je connaissais aussi bien le pays que vous, je ne me le serais pas fait dire deux fois.
— Vous avez peut-être, sur ce point, dit Georges, non sans quelque moquerie, d’autres principes que nous n’en avons en Franconie. Truchsess de Waldbourg aurait dû y réfléchir et envoyer un homme d’Ulm.
Vous me faites là justement penser à autre chose. Le lieutenant général! Comment avez-vous pu vous en faire un énnemi irréconciliable? car il ne vous pardonnera jamais ce qui s’est passé, vous pouvez en être sûr.
— C’est le moindre de mes soucis, répondit Georges; mais je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pouvoir appeler devant mon épée l’homme orgueilleux qui a déjà fait à mon père tout le mal qu’il a pu , pour lui montrer que ce bras qu’il a aujourd’hui repoussé n’est pas tant à mépriseh'
— Pour l’amour deDieul s’écria Dietrich, ne parlez pas si haut; il pourrait vous entendre. Il vous faudra beaucoup vous observer, si vous voulez continuer à servir sous lui dans Tarmëe.
— Je délivrerai bientôt sire Truchsess de ma présence Odieuse. Si Dieu le permet , j’ai vu pour la dernière fois le soleil se coucher à Ulm 1
— Ce serait donc vrai, demanda le sire de Kraft étonné, cé qu’on ajoutait et que je ne voulais pas croire, que Georges: de Sturmfeder veut pour cette bagatelle abandonner notrebbnne cause?
— L’honneur blessé n’est jamais une bagatelle , répondit Georges d’uh air Sérieux, surtout dans une profession comme la hôtre. Quant à ce qui est de votre bonne cause , j’ai assez Vu que ce n’était ni pour une bonne cause ni pour un juste intérêt qu’il me fallait combattre , mais pour une poignee de grands seigneurs et quelques bourgeois. »
LiCHTENSïKIN. a
L’effet désagréable produit par ces derniers mots sur le secrétaire n’échappa pas à Georges ; il continua avec plus de calme , en saisissant sa main :
c Pardonnez-moi ces dures paroles, mon cher hôte. Dieu sait si j’ai voulu vous offenser. Mais c’est de votre propre bouche que j’ai appris à connaître les sentiments et les intentions des différents partis de l’armée de la ligue. Prenezvous-en à vous-même si je cherche seul mon chemin, quand vous m’avez ôté le bandeau de dessus les yeux.
— Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort, cher chevalier. Il se passera des choses étranges le jour où il s’agira de partager le beau pays là-bas entre les seigneurs; mais j’ai cru que Tous pourriez avoir aussi votre part du gâteau. On dit , pardonnez-moi , que votre maison est quelque peu déchue : aussi je pensais....
— Assez sur ce chapitre 1 interrompit Georges , ému de la bonhomie de son hôte. La maison de mon père tombe en ruine , nos portes tiennent à des gonds brisés , la mousse croît sur le pont-levis et les chouettes font leur nid sur le donjon. Dans cinquante ans peut-être il n’y aura qu’une tour ou un pan de mur debout , pour rappeler au voyageur qu’il habitait là autrefois une noble famille. Mais quand les murs crevassés crouleraient sur moi , et entraîneraient sous leurs débris le dernier de notre race , personne ne pourra dire de moi que j’aie, pour une cause injuste, tiré l’épée de mon père.
— Chacun agit à sa manière, répondit Dietrich. Tout cela est très-beau; mais pour ma part je ne serais pas si scrupuleux pour relever ma maison et lui rendre son ancien éclat.... Du reste, que vous changiez ou non votre résolution, j’espère que vous resterez encore quelques jours chez moi....
— Je vous remercie beaucoup , répondit Georges ; mais vous sentez que, dans les circonstances actuelles, je n’ai plus rien à faire ici. Mon intention est de partir demain au lever du soleil.
— Allons, et peut-on vous charger de bien des compliments ? dit le secrétaire avec un sourire malin; vous prendrez assurément le plus court chemin d’ici à Lichtenstein? »
Georges rougit jusqu’au front. Depuis le départ de Marie, aucune parole n’avait été échangée sur ce sujet entre lui et
le sire de Kraft; aussi fut-il d’autant plus étonné de la question maligne de ce dernier.
c Je vois, dit-il, que vous me comprenez toujours mal; vous pensez que c’est là le seul motif qui me fait tourner le dos à la ligue pour me joindre à ses ennemis. Comment pouvezvous avoir une si mauvaise opinion de moi ?
— Laissez donc! repartit le secrétaire d’un air entendu; personne autre que ma charmante cousine ne vous a détourné de nous. Vous auriez bien fermé l’œil sur tous les torts de la ligue, si le vieux Lichtenstein avait été pour elle. Mais comme il est de l’autre bord, vous croyez devoir changer vite de parti I »
Georges eut beau se défendre, le secrétaire était trop persuadé de sa propre pénétration pour se laisser ôter cette idée de l’esprit. Il trouvait du reste cette conduite très-naturelle, et n’y voyait rien de mal ni de déshonorant. Il chargea donc son hôte de compliments pour sa cousine de Lichtenstein et quitta la chambre. Cependant, arrivé sur le seuil, il se retourna encore une fois : « Peu s’en est fallu que je n’oubliasse le plus important , dit-il. J’ai rencontré Frondsberg 'dans la rue ; il vous prie d’aller le trouver encore ce soir. »
Georges s’était bien imaginé que Frondsberg ne le laisserait pas partir sans prendre congé de lui; et cependant il craignait la vue de cet homme qui lui portait tant d’intérêt, et dont il avait traversé ainsi les plans. Au milieu de ces pensées il ceignit son glaive, et il allait mettre son manteau ) quand un singulier bruit sur l’escalier attira son attention. Des pas lourds s’approchaient de la porte, et il lui sembla entendre le cliquetis d’épées et de hallebardes sur le parquet de l’antichambre. 11 fit rapidement quelques pas pour s’assurer de la vérité de ses suppositions.
Mais avant qu’il eût atteint la porte, celle-ci s’ouvrit. A la pâle lueur de quelques flambeaux, il vit plusieurs valets armés. Le vieux soldat qui l’avait conduit aujourd’hui même devant le conseil s’avança vers lui.
c Georges de Sturmfeder, dit-il au jeune homme qui recula d’étonnement , au nom du grand conseil de la ligue, je vous arrête.
— Moi! m’arrêter! s’écria Georges avec effroi. Pourquoi? De quoi m’accuse-t-on ?
— Ce n’est pas mon affaire <, répondit le vieux soldat d’un ton bourru ; mais on ne vous laissera probablement pas longtemps dans l’ignorance. Maintenant, ayez la bonté de me ïe» mettre votre épée et de me suivre à l’hôtel de ville.
— Comment ! c’est à vous qu'il me faut remettre mon épée ? repartit Georges avec la colère de la fierté blessée. Qui êtes* tous pour oser me demander mes armes? Pour cela il faut que lè conseil envoie d’autres gens que tous.
— Au nom du ciel ! cèdes, dit tout bas le secrétaire , qui* pâle et troublé, se pressait contre Georges , cèdes! la résistance ne vous servirait à rien. Vous aves affaire à Waldbourg, murmura-t-il tout bas. C’est un ennemi dangereux* ne l’excites pas davantage encore contre vous*, b
Le Vieux soldat coupa court aux chuchotements du secrétaire.
« C’est sans doute la première fois t mon gentilhomme-, dit-il , qu’on vous arrête ; anssi je vous pardonne vos paroles Inconvenantes envers un homme qui a plus d'une fois couché sous la même tente que votre père. Pour votre épée* vous pouvez toujours la garder. Je connais cette poignée et ce fourreau , et j’ai vu la lame qu’elle renferme Se distinguer dans plus d’un combat. C’est louable à Vous d’y tenir, et de ne pas vouloir la laisser tomber dans les mains de tout le monde. Mais il faut que Vous m’accompagniez à l’hôtel de ville , car Cfe serait folie de vouloir braver la force armée. *
Georges, à qui tout semblait un songe, se résigna en silence à soft sort ; il chargea en secret Dietrich d'altier trouver Frondsberg pour le prévenir de son arrestation. S’enveloppant plus qu’à l’ordinaire dans son manteau, pour n’ôttie pas reconnu dans la rue pendant cette promenade désagréable, il suivit 16 vieux guide et ses lansquenets.
La, porte d« fer s’entr'oavre sans brait,
Et sur le mur un pâle rayon luit ;
Dans son cachot des pas se font entendre;
U se soulève et voit....
WiSMip. •
La petite troupe, entourait le prisonnier, se dirigea en silence y ers l’hôtel 4 e ville. Une seule torche les précédait, et Georges remercia le ciel de ce qu’elle ne répandait qu’une faible lueur ; par il croyait que tous les passants devaient voir à son visage qu’il était arrêté. Il s’y. joignait surtout upe pensée : c’était la première fois dans sa vie qu’il était conduit en prison; aussi ne pensait- il pas sans frissonner à UP çaebot humide et malpropre. Le cachot souterrain de son, Yieu* ohâteau, qu'il avait visité un jour, dans son enfance, était toujours devant ses yeux. Il fut plusieurs fois sur le point d’interroger son guide à ce sujet; mais la pensée qu’on pût attribuer cette question à une crainte puérile le retint toujours.
Aussi ne futril pas peu étonné quand on le fit entrer dans une vaste et belle chambre, qui sans doute n’avait pas l’air très-habitable, car elle ne contenait qu’un lit vide et une immense cheminée , mais qui , comparée aux idées formées par sou imagination, était un superbe appartement plutôt qu’une prison. Le vieux soldat souhaita une bonne nuit au prisonnier et se retira avec ses lansquenets. Un petit homme vieux et maigre entra : le gros trousseau de clefs pendu à sa ceinture, et qui marquait chacun de ses pas comme d’un bruit de chaînes, annonçait l’huissier du conseil ou le geôlier. Il plaça silencieusement quelques grosses bûches de bois dans la cheminée , et bientôt flamba un feu bienfaisant qui , dans une froide nuit de mars, venait très à propos pour notre héros. Sur les planches du grand lit vide, le geôlier étendit une grande couverture de laine, et le premier mot que Geor-
ges entendit sortir de sa bouche fut l’aimable invitation qu’il fit au prisonnier de se mettre à son aise. Les planches dures, recouvertes seulement d’une mince couverture, n’avaient pas un aspect bien attrayant; cependant Georges fit l’éloge de son geôlier et de sa prison.
c C’est la prison des chevaliers , dit le geôlier. Celle du commun est sous terre et moins belle, mais elle n’en est que plus fréquentée.
— Il y a sans doute longtemps qu’il n’y a eu personne ici? demanda Georges en examinant la nudité de l’appartement.
— Le dernier qui a habité cette pièce, il y a sept ans, était un sire de Berger; il est mort dans ce lit. Que Dieu fasse grâce à son âme ! Il paraissait cependant se plaire ici : car souvent à minuit il a quitté son cercueil pour visiter son ancienne chambre.
— Comment! dit Georges en souriant; il aurait pris la peine de revenir ici après sa mort ? »
Le geôlier jeta un regard craintif dans les coins de la chambre à peine éclairés par le feu de la cheminée et qui paraissaient tantôt se rapprocher, tantôt se reculer. Il arrangea le bois en murmurant : « On dit bien des choses.
— Et il est mort sous cette couverture? s’écria Georges, traversé malgré tout son courage d’un frisson involontaire.
— Mon Dieu oui! murmura le geôlier; c’est là, sous cette couverture, qu’il a rendu son âme. Dieu veuille qu’elle n’ait pas été plus loin que dans le purgatoire ! Depuis, nous n’appelons jamais la couverture autrement que le linceul , et la chambre se nomme : la chambre mortuaire du chevalier! »
Puis, sur la pointe des pieds, comme s’il craignait que le moindre bruit n’éveillât le mort, il se glissa hors de l’appartement; une fois dehors, il fit retentir ses clefs avec d’autant plus de force dans la serrure, comme s’il triomphait d’avoir échappé à une affreuse apparition.
« Ainsi je vais reposer sur le linceul et dans la chambre mortuaire du chevalier? » pensa Georges, qui sentit son cœur battre plus fort.
Sans doute l’esprit n’était pas alors, comme de nos jours, préparé par la lecture de tant d’histoires de revenants à
s’effrayer facilement. Cependant les nourrices et les vieux domestiques avaient pris suffisamment soin de remplir la tête de Georges d’histoires semblables : aussi était-il indécis s’il devait ou non se coucher sur le linceul. Mais il ne voyait pas une chaise , pas un banc. Dans toute la chambre mortuaire, le sol dallé en briques était plus froid que l’humide et glacial linceul. Il commença à avoir honte de ses hésitations, et bientôt il se mit sur le lit hospitalier du mort. Le lit le plus dur est doux pour qui se livre au repos avec une conscience légère. Georges avait dit sa prière et s’était bientôt endormi. Mais il sortait du linceul de singuliers rêves qui assiégeaient le jeune homme. Il voyait distinctement que le geôlier, regardant par le trou de la serrure, se félicitait d’être hors de la chambre mortuaire , car le séjour commençait à en devenir peu rassurant. Il s’y faisait déjà entendra des bruits étranges ; sur les briques traînaient de vieilles semelles avec un affreux tapage. Georges croyait rêver. Il rassemble son courage, il écoute, écoute encore ; mais ce n’était pas une erreur de ses sens. Des pas lourds retentissaient dans la chambre , le feu s’était ranimé. Le reflet indécis de la flamme se jouait sur une grande et sombre figure. Celle-ci remua : le chemin de la cheminée au lit n’était pas long; les pas se rapprochent , on saisit et on secoue le linceul. Georges, agité par une crainte insurmontable, ferme les yeux; mais, quand on touche la couverture près de sa tête, quand une main froide et lourde se pose sur son front, il s’arrache à sa frayeur, se relève rapidement, et mesure d’un œil incertain la sombre apparition qui se tient tout à côté de lui. Les flammes de la cheminée répandaient un vif éclat, elles éclairaient les traits bien connus de Frondsberg.
< C’est vous, général ? s’écria Georges , respirant plus librement, et arrangeant son manteau en l’honneur du chevalier.
Restez, restez, dit celui-ci en le repoussant doucement
sur sa couche. Je me mettrai près de vous sur le lit et nous causerons encore une petite demi-heure : car à Ulm il n'est à toutes les horloges que neuf heures , et personne ne dort, si ce n’est cette mauvaise tète que l’on a cette nuit couchée bien durement pour la rafraîchir. »
Il saisit la main de Georges et s’assit à côté de hn sur Je pied du lit. -
« Comment puis-je mériter cette douce indulgence ? dit Georges. Na suis-je pas à vos yeux un ingrat qui repousse votre bienveillance et déchire d’une main brusque le plan, que vous avez eu la bonté de former pour lui ?
— Non, mon jeune ami 1 répondit d’un ton aimable 1® vieux guerrier; tu es le vrai fils de ton père; comme lui, prompt dans la louange et le blâme, dans la résolution et La parole. 11 était avec cela un homme d’honneur ; mais je sais aussi quel tort lui faisaient son impétuosité et son entêtement, qu’il regardait comme de la fermeté.
— Mais dites vous-même, noble sire, repartit Georges. Pouvais-je aujourd’hui agir autrement? Waldbourg ne m'avait- il pas poussé à bout?
— * Tu aurais pu agir autrement, si tu avais fait attention aux manières de cet homme, dont tu avais déjà eu un échantillon dernièrement. Tu aurais dû penser aussi qu’il y avait là assez de gens qui ne te laisseraient pas faire du tort; mais tu as jeté le manche après la cognée et tu t’es enfui.
— L’âge doit rendre plus froid , repartit Georges ; mais dans la jeunesse on a le sang bouillant. Je puis tout supporter , la dureté et la sévérité, quaud elles sont justes et ne blessent pas mon honneur. Mais une froide raillerie , l’ironie sur le malheur de ma maison , peuvent me changer en loup furieux. Quelle joie peut trouver un homme si haut placé à tourmenter quelqu’un de cette façon ?
— C’est la manière dont se montre toujours sa colère, dit Frondsberg; plus il a l’air froid et acerbe, plus la ragebouil-, lonne au dedans. C’est lui qui a eu l’idée de t’envoyer à Tubingen , en partie parce qu’il ne savait qui charger de cc soin, en partie aussi pour réparer le tort qu’il t’avait l'ait : car à son sens cette mission était des plus honorables. Et tu viens par ton refus, le blesser et l’offenser devant le conseil.
— Quoi ! s’écria Georges. C’est Waldbourg qui m’a proposé? Ainsi cette mission ne venait pas de vous?
— Non, répondit Frondsberg en souriant ; non, j’ai même fait tout ce que j’ai pu pour le détourner de cette idée:
mais çela n.’a servi de rien, car je ne pouvais pas lui dire, mes véritables motifs. Je savais avant ton, entrée que tu refuserais cet emploi..., Allons, ne t’éearquille pas ainsi les yeux comme si tu voulais voir dans mon cœur à travers mon pourpoint de çujr, Je sais toute espèce d’histoires sur le compte de cette mauvaise tête-là ! »
Georges confus baissa les yeux.
« Et les motifs que je donnai ne vous parurent pas suffisants ? dit-il. Que voulez- vous donc que je vous apprenne de si mystérieux ?
— Mystérieux ? Eh ! ce n’est justement pas si mystérieux, car fais attention à ceci pour l’avenir : si l’on ne veut pas se trahir, il ne faut pas se comporter au bal comme quelqu’un qui serait pris d'un accès de la dansede Saint-Guy, ni aller à trois heures de l’après-midi chez de belles demoiselles. Oui, mon fils, je saisbien des choses, ajouta-t-il en souriant et en menaçant du doigt ; je sais, de plu» que ce eœur ardent tient aussi au Wurtemberg, s
Georges rougit et ne put soutenir le regard du chevalier.
c Au Wurtemberg? repartit- il après s’être remis avec peine, Quant à cela, vous m’accusez à tort. Si je ne me met» pas en campagne avec vous, cela ne veut pas dire que je me joindrai à l’ennemi ; certes, je vous jure....
— Ne jure pas 1 s’écria vivement Frondsberg ; un sermeut est une parole qui ne pèse guère, et cependant c’est une lourde chaîne que l’on brisa OU qui vous brise. Tu ne feras, j'en suis sfir , que ce qui s’accorde avec l’honneur. Cependant il y a une chose qu’il te faut promettre par serment à la ligue avant qu’elle te rende la liberté ; a’ est de ne ne pas porter les armes , contre nous avant quinze jour».
— Ainsi, vous w’sttfibuez donc toujours de faux sentiments? dit Gçorges ému, Je ne l'aurais pas cru, mais ce serment est inutile I Pour qui et avec qui combattrais-je - de l’autre côté ? Les Suisses se sont Retirés, le peuple des campagnes s'est dispersé, la noblesse est renfermée dans ses châteaux, et elle se gardera bien de recevoir dans ses murs un transfuge de la ligue; 1» duc lui-même s’est enfui....
— • Enfui ? s’écria Frondsberg. Enfui ? On ne le sait pas encore si positivement. Pourquoi alors Waldbourg aurait-il
envoyé les cavaliers ? ajouta-t-il. Et puis d’où as-tu toutes ces nouvelles ? As-tu espionné le conseil? Ou serait-ce vrai ce que certains prétendent, que tu as des rapports équivoques avec le Wurtemberg ?
— Qui se permet de prétendre cela? » s’écria Georges en pâlissant.
Les yeux perçants de Frondsberg étudiaient les traits du jeune homme :
c Ecoute ; tu es trop jeune et trop honnête pour une telle fourberie, dit-il. Et si tu te proposais quelque chose de semblable, tu ne te serais pas détaché de la ligue et tu aurais continué à remplir le rôle d’espion du Wurtemberg.
— Comment! C’est là l’opinion qu’on a de moi? interrompit Georges. Si vous avez pour moi la moindre amitié, nommez-moi le coquin qui parle ainsi sur mon compte.
— Voyons, pas de nouvel emportement I repartit Frondsberg en serrant la main du jeune homme. Sois sûr que si une telle parole était dite publiquement , ou que je pusse croire à rien de semblable , Georges de Frondsberg ne viendrait pas à toi. Mais il faut bien qu’il y ait quelque chose là-dessous. Un paysan est venu souvent trouver le vieux Lichtenstein dans la ville ; il n’avait pas attiré l’attention, au milieu de tout ce monde qu’il y a ici. Mais on nous a donné l’avis secret que ce paysan est un messager du duc de Wurtemberg. Lichtenstein est parti, le paysan et le mystère qui l’entourait avaient été oubliés. Ce matin , il s’est montré de nouveau. On sait qu’il a parlé longtemps avec toi hors de la ville, on l’a vu aussi dans la maison du sire de Kraft. Quel est le mot de cette énigme? »
Georges l’avait écouté avec une surprise croissante.-
c Aussi vrai qu'il existe un Dieu, dit-il quand Frondsberg eut fini de parler, je suis innocent. Ce matin, un paysan vint à moi et....
— Eh bien, pourquoi t’arrêter court tout d’un coup ? demanda Frondsberg; tu rougis de plus en plus : que s’est-il donc passé avec ce messager?
— Ah ! j’ai honte de le dire, et cependant vous avez déjà tout deviné; il m’apportait quelques mots de.... celle que j’aime I »
Le jeune homme ouvrit à ces mots son pourpoint et en tira un petit parchemin qui y était caché :
c Voyez , c’est tout ce qu’il a apporté, dit-il en le présentant à Frondsberg.
— C’est là tout? dit celui-ci en riant après avoir lu. Pauvre enfant ! et tu ne connais pas autrement cet homme ? Tu ne sais pas qui il est ?
— Non ; il n’est que notre messager d’amour, j’en répondrais !
— Un joli messager d’amour , qui de plus doit espionner nos plans ! Ne sais-tu donc pas que c’est l’homme le plus dangereux, le ménétrier deHardt?
— Le ménétrier de Hardt? demanda Georges. C’est la première fois que j’entends ce nom ; et qu’est-ce que cela fait qu’il soit le ménétrier de Hardt ?
— Personne ne sait au juste ce qu’il est; il fut un des plus terribles meneurs de la révolte du pauvre Conrad; plus tard il fut gracié ; depuis, il mène une vie vagabonde, et il est maintenant l’espion du duc de Wurtemberg.
— Et l’a-t-on fait prisonnier? demanda Georges, qui prenait involontairement un vif intérêt à son nouveau serviteur.
— Non; c’est justement là ce qui est incompréhensible. On nous a donné aussi secrètement que possible l’avis qu’il s’était de nouveau montré à Ulm. En dernier lieu, il doit avoir été dans votre écurie , et , lorsque nous avons voulu nous emparer de lui sans éclat, il était déjà loin. Allons, je m’en rapporte à ta parole et à la loyauté de ton visage ; je crois qu’il n’est pas venu à toi pour d’autres affaires.... Seulement tu peux être certain que, si c’est l’homme dont je parle, il ne s’est pas aventuré à Ulm uniquement pour t’être agréable; et si tu dois jamais te retrouver avec lui , prends garde à toi. De pareilles gens ne méritent pas grande confiance. Mais le garde de nuit crie dix heures. Remets ta tête sur l’oreiller et finis en rêve ta détention. Seulement, donnemoi d’abord ta parole pour les quinze jours, et je te promets que, si tu quittes Ulm sans dire adieu au vieux Frondsberg....
— Je viendrai, je viendrai, * s’écria Georges, touché de
92 ^IÇmENSTEIN.
l’affliction que l’excellent homme cherchait en vain à cauher sous un air riant.
Ii prêta le serment que celui-ci voulait , et le chevalier quitta à pas lents la chambre mortuaire.
Donne-moi de voir encore une foie Ton regard tendre ;
Une fois encor donne-moi d’entendre "a douoe v<ûx 1
Ç. CneriStsES.
Le jour suivant, le soleil de midi lançait ses rayons brûlants sur un cavalier qui traversait cette partie des Alpes de Souabe qui s’étend vers la Franconie. Il était jeune, plutôt mince que solidement taillé, et montait un grand cheval bai ; il portait une cuirasse, une épée et un poignard ; les autres parties de son armure , comme son casque , ses brassards, et ses cuissards , étaient attachées à sa selle. L’éçharpe bleu clair rayée de blanc passée par-dessus son épaule droite, faisait deviner que ce jeune homme appartenait à la no-, blesse, car cette distinction était alors un privilège des hautes classes. Arrivé au sommet d’une montague qui offrait un beau coup d’œil sur la vallée, il retint son coursier écumant et jouit du spectacle qui s’étendait sous ses yeux. Devant lui, une vaste plaine couronnée de montagnes boisées, arrosée des eaux vertes du Danube. ; à, sa droite, les sommets des Alpes du Wurtemberg; à sa gauche, loin à l’horizon, les pics couverts de neige des Alpes dp Tyrol. La voûte du ciel, d’un bleu transparent, s’étendait sur cette scène, et sa charmante couleur contrastait singulièrement avec les murs noirâtres d’Ulm , situé au pied de la montagne , et avec l’immense et sombre clocher de sa cathédrale. Les cloches de la vieille église commencèrent alors à sonner midi. Leur son sourd s’étendit en lents et tranquilles accords sur la ville et
LIÛHÎENSTEIN. 93
dans la Vaste plaine, pour aller se briser contre les montagnes et se perdre en frémissant dans le bleu des airs, comme s’il voùlai't sur leur accompagnement mélodieux porter au ciel les vœux des mortels.
« Ainsi vous accompagnez le départ de celui qui s’en va comme vous avez salué son arrivée! s’écria le jeune cavalier ; c’est avec les mêmes sons, les mêmes accords solennels que vous lui parlez quand il arrive et quand il s’en va! Quel sens différent je donnais à vos voix d’airain, quand je les entendis poùr la première îoisl Alors je vous prenais pour un échô de mon cœur, pour un appel vers ma bien-aimée ! et à présent, que je pars sans projet et sans joie , vous m’envoyez les mêmes sons? Ÿo*us avez célébré la naissance de mes beaux rêves, et maintenant vous sonnez leur glas de mort? C’est l’image de la vie 1 ajouta-t-il avec mélancolie , en tournant son cbeval, après avoir jeté un long regard d’adieu sur la vallée et sur les murs de la ville. L’image de la vie ! Elles sonnènt de même près d’un berceau et près d’un cercueil, et les cloches de la chapelle de mes pères ont retenti le jour de fête où l’on m’a porté au baptême, comme elles retentiront lorsqu’on descendra le dernier des Sturmfeder dans sa tombe ! »
Ea pente de la montagne devint en ce moment plus rapide, et Georges, car nos lecteurs l’ont depuis longtemps reconnu dans la personne du jeune cavalier, Georges conduisit lentement son cheval par la hride, tout en se laissant aller à ses pensées. C’était le chemin de sa patrie , et les comparaisons qu’il établissait entre ce retour et son heureux départ ne contribuaient pas à chasser ses sombres idées. Les événements de la veille, Cette rapide succession de fortes émotions, son arrestation enfin, aujourd’hui encore, sa séparation \ d’horùmes qui lui étaient attachés, tout cela l’avait violemment agité.
Avec quelle sincérité et quelle bonhomie Dietrich de Kraft, son aifnabïe hôte , avait regretté de le voir partir I Cowme ce brave jeune homme était toujours resté le même dans sa bienveillance à son égard , depuis la première fois qu’ils avaient bu ehsenîible dans la salle de l’hôtel de ville, jusqu’au coup de l’étrier, que Georges déjà en selle avait reçu de Die-
trich ! Et comment l’avait-il payé de sa bonté? Occupé de luimême, il avait fait peu d’attention à son hôte, il l’avait à peine vu. Comment avait-il agi avec l’excellent Breitenstein, et avec Frondsberg, qui l’avait traité aux yeux de toute l'armée comme son favori ? Il n’y a pas pour un noble cœur de pensée plus pénible que celle de passer pour un ingrat aux yeux de ceux dont il voudrait le plus posséder l’estime.
Il avait au milieu de ces sombres pensées fait un bon bout de chemin sur la montagne. Les rayons du soleil de mars devenaient toujours plus brûlants, les sentiers plus roides, et il résolut de se donner, à lui et à son cheval, quelques instants de repos à l’ombre d’un chêne. Il descendit et desserra la sangle du pauvre animal , lui permettant de chercher les maigres herbes qui croissaient alentour. Pour lui, il s’étendit sous le chêne ; il se fût abandonné volontiers au sommeil, auquel la fraîcheur de l’ombre invitait encore le cavalier fatigué ; mais la crainte que, dans des temps si agités et dans un pays si rapproché du théâtre de la guerre , on ne lui «enlevât son cheval ou ses armes , le retint quelque temps éveillé , jusqu’à ce qu’il finit par tomber dans cet état de torpeur, où l’âme, entre la veille et le sommeil, lutte vainement avec le corps qui réclame impérieusement ses droits.
Il pouvait bien avoir sommeillé ainsi une petite heure, lorsque le hennissement de son cheval le fit lever précipitamment. Il se retourna, et vit un homme qui lui tournait le dos et paraissait s’occuper de l’animal. Sa première pensée fut qu’on voulait profiter de sa négligence pour emmener le cheval. Il se releva brusquement, tira son épée et fut en deux sauts à côté de cet homme.
« Halte-là, que fais-tu ici? cria-t-il en posant tant soit peu rudement sa main sur l’épaule de l'étranger.
— M’avez-vous donc déjà renvoyé de votre service, mon gentilhomme? » répondit celui-ci en se retournant vers notre héros.
’ A son œil hardi et rusé, à sa bouche souriante, Georges reconnut aussitôt le messager de Marie. Il était encore indécis sur la conduite qu’il devait tenir à son égard, car l’avertissement de Frondsberg le lui rendait suspect, tandis que la confiance de Marie parlait en sa faveur , quand le paysan
lui montra une poignée de foin : « Je pensais bien que vous n’auriez pas pris de sac à fourrage. Là-haut sur les montagnes l’herbe n’est pas merveilleuse; aussi ai-je apporté à votre cheval une brassée de foin. Il l’a trouvée parfaitement à son goût. *
Ainsi parla le paysan, qui continua tranquillement à présenter le fourrage à l’animal.
« Et d'où viens -tu donc? demanda Georges après s’être un peu remis de son étonnement.
— Ab 1 vous êtes parti si vite d’Ulm, que je n’ai pu vous suivre sur le moment, répondit le paysan
— Ne mens pas I Autrement , je ne te croirai plus par la suite. Tu ne viens pas à présent de la ville.
— Eh bien, vous ne me gronderez pas de m’être mis en chemin un peu plus tôt que vous ? » dit le paysan en se retournant.
Cependant il n’échappa pas à Georges qu’un sourire narquois se répandait sur son visage.
« Laisse maintenant mon cheval, s’écria Georges impatienté, et viens avec moi sous ce chêne. Là, assieds-toi et parle, mais sans détours. Pourquoi as-tu quitté hier la ville si subitement ?
— Ce n’a pas été la faute des gens d’Ulm, repartit le paysan. Ils voulaient m’inviter à rester plus longtemps chez eux et me donner même la nourriture et le logement.
— Oui, ils voulaient te fourrer dans le plus profond cachot, où ne luit ni soleil ni lune, où est la place des espions.
— Permettez, mon gentilhomme, reprit le paysan ; alors je serais descendu quelques étages au-dessous de vous dans ce domicile ?
— Misérable chien I cria Georges impatienté et rougissant de colère. Veux -tu mettre le nom de mon père sur le même rang que celui du ménétrier de Hardt ?
— Que dites-vous là? s’écria l’homme à son tour avec une expression sauvage. Quel nom prononcez- vous ? Connaissezvous le ménétrier de Hardt? »
En disant ces mots il avait saisi involontairement peut-être de sa main nerveuse sa hache qui se trouvait près de lui ; sa
ff5 LICHTENSTEIN.
Carrure Ramassée et solide, sa large poitrine, lui donnaient, en dépit de sa taille peu imposante, l’air d’un combattant qui n'est pas à mépriser. La façoti sauvage dont il roulait Ses yeux , sa bouche étroitement contractée , auraient peutêtre intimidé plus d’un champion.
Mais Georges se leva avec courage , rejeta ses longs cheveux en arrière, et son regard plein de fierté et de hauteur vint rencontrer l’œil sombre du paysan. Il porta la main à la poignée de son épée et dit d’un ton ferme et tranquille « A quoi penses-tu, de prendre devant moi cette contenance et de m’interroger de ce front? Tu es, si je ne me trompe, Celui que je viens dé nommef ; tu es ce meneur et ce chef de chiens révoltés. Va-t'en au plus vite , ou je te moùtrerài comment on parle à de telles Canailles. > te paysan parut lutter avec sa Colère. Il enfonça d’Utt coup robuste la hache dans le tronc du chêne, et resta sans armes deVânt le jeune homme emporté.
« Permettez, dit-il, que je vous avertisse pOurune autrefois dé ne pas laisser ainsi votre adversaire, quand même il ne Serait qu’ùn simple paysan comme moi, entre vous et votre Cheval : car, si j’avais voulu suivre votré ordre de m’en aller au plus vite, celui-ci eût fait parfaitement mon affaire. » üh regard jeté de ce côté montra à Georges que le paysan avait dit Vrai. ttoUgissaùt de cette imprudence qui prouvait combien il avait encore peu d’expérience de ïâ guerre, il retira la main de dessus Je pomhreau de son épée, et sans mot dife il S’assit par terfe. Le paysan suivit SÔÏÏ eîemple , eh se maintenant toutefois à une distance respectueuse, et dit i 't Vous avez bien raisoü, sire de Sturmfêder, d’être fâché Contre mol; mais, ai vous saviez combien ce nom m’est pénî* ble, vous me pardonneriez peut-être mon emportement 1 Oui, C’est moi qu’en appelle ainsi ; mais il m’est odieux de m’entendre donner Ce nom. Mes amis me nomment Jean, mais mes ennemis emploient de préférence l’autre nom, parce quô je le hai$.
— "Que t’a donc fait ce malheureux nom? demanda Georges. Pourquoi t’appelle-t-on ainsi? Pourquoi ne veux-tu pas tè laisser appeler de la sorte?
— Pourquoi l’on me nomme ainsi? répondit le paysajj. je
suis d’un village qui s’appelle Hardt, et qui est situé dans la plaine, non loin de Nurtingen. Je suis musicien de mon état, et je joue dans les marchés et les foires pour faire danser les garçons et les jeunes filles. A cause de cela on m’appelait le ménétrier de Hardt. Mais ce nom a été souillé de crimes et de sang à une époque malheureuse ; aussi , je l’ai quitté et je ne peux plus le souffrir. »
Georges attacha sur lui un regard pénétrant et dit :
c Je sais bien à quelle malheureuse époque tu fais allusion. Quand vous autres paysans vous vous êtes soulevés contre votre duc, tu t’es montré pire que les autres.
— Vous avez dit la destinée d’un malheureux, reprit le paysan en regardant à terre d’un air sombre. Mais ne croyez pas que je sois encore le même. Le Tout-Puissant m’a sauvé, il a changé mes idées , et je puis dire qu’à présent je suis honnête homme.
— Oh ! raconte-moi les détails de cette révolte. Comment as-tu été sauvé? D’où vient que tu sers aujourd’hui le duc?
— Je vous dirai tout cela un autre jour, repartit le paysan, car j’espère bien que ce n’est pas la dernière fois que nous nous trouvons ensemble. Permettez-moi en revanche de vous demander aussi quelque chose. De quel côté voulezvous donc vous diriger ? ce n’est pas là la route de Lichtenstein I
— Aussi ne vais-je pas à Lichtenstein l répondit Georges abattu. Mon chemin me mène en Franconie, chez un vieil oncle. C’est ce que tu peux annoncer à celle qui t’a envoyé vers moi, si tu vas à Lichtenstein.
— Et qu’allez-vous chercher chez votre oncle? La chasse? vous la trouverez tout aussi bien autre part. L’ennui ? vous l’achèterez partout à bon marché. Bref, mon gentilhomme, ajouta- 1- il avec un sourire plein de bonhomie, je vous conseille de faire volte-face et de m’accompagner quelques jours à traverç le Wurtemberg. La guerre est comme terminée; on peut voyager tout à fait librement.
— J’ai prêté serment à la ligue de ne pas combattre contre elle d’ici à quinze jours. Comment puis-je alors aller dans le Wurtemberg?
— Est-ce combattre contre elle que de poursuivre tran- Lichtenstein. 7
98 LICHTENSlËlN.
qüillement votre route? Ah! ah! d’ici à quinze jotirs ? iis croient que la guerre sera finie sitôt que çà ? Il y en atltet encore plus d’un qui dans quinze jours se brisera la tête atix murs de Tubingen. Venez avec moi, ce n’est pas manquer à votre parole.
— Et pourquoi aller en Wurtemberg T s’écria Georges avec douleur. Pour voir de près mes compagnons de guerre acquérir de la gloire par la prise des châteaux forts ? pour 1-ehcontrer encore uhe fois les Bannières de la ligue, à qui j’ai dit adieu et tourné le dos pour jamais ? Non 1 je veux aller eti Franconie, dans ma patrie, Coütinua-t-il d’hn air sombre, eti appuyant son front dans ses Mâitiè ; je Veüi m’eflsevelir dans mes vieux murs, et rêver que j’àurâis pu être heureux.
— C’eSt ünfe belle résolution pour un jeune homme tel què vous I N’avez- vous rien autre chose à faite en Wurtemberg que de donner l’assaut aux châteaux du malheureux duc ? Allons, venez toujoüfs, continua-t-il en regardant Géôrges avec son sourire malin ; essayez une fois si l'on ne pourrait pas prendre Lichtenstein d’assaut*. »
Le jeune homme rougit jusqu’au front.
t Comment peux-tu plaisanter à présent? dit-il à moitié fâché, à moitié souriant ; comment peux-tu rire de mon malheur? •
— Je n’ai pas la moindre idée de plaisanter avec mon gracieux maître, répondit son compagnon. C’est sérieusement que je voudrais vous décider à venir.
— Et pour quoi faire ?
— Eh 1 pour gagner le vieux seigneur, pour mettre un
terme âux latines de la demoiselle, qui pleure à eau 3e de vous nuit et jour I c •
— Mais comment aller à LiOhtenstein ? le père ne me connaît pas ; comment me présenter à lui ?
— Serez-vous le premier qui viendrait, selon l’antique usage, demander l’hospitalité au château? Laissez-moj seulement faire, et vous serez bientôt à Lichtenstein ! î
1. Le mot allemand Siurm, assaut, forme avec le commencement do nom de Sturuileder un jeu de mots qu’on ne pout rendre ici.
, (Note des traducteurs.)
Georges réfléchit longtemps ; il pesa le pour et le contre et se demanda s’il n’était pas contraire à son honneur , au lieu de s’éloigner du théâtre de la guerre, de se rendre dans une contrée où elle devait nécessairement se faire. Mais en réfléchissant avec quelle indulgence les chefs de la ligue euxmêmes avaient traité sa désertion, qu’ils ne lui avaient demandé, dans le cas où il passerait complètement à l’ennemi, que quinze jours de délai, en se représentant la figure affligée de Marie, son attente secrète dans ce Lichtenstein solitaire, la balance pencha pour le Wurtemberg.
« Je veux la voir encore une fois, encore une fois lui parler, pensa-t-il. i.. Eh bien, allons ! s’écria-t-il enfin ; si tu me promets qu’il ne sera jamais question de ihe ranger soUs les drapeaux du Wurtemberg, quë je ne serai pas admis à Lichtenstein comme partisan du duc, mais simplement comme hôte, si tu promets tout cela, je veux bien te suivre.
— Pour moi, je puis bien le promettre, répondit le paysan ; mais comment puis-je jurer quelque chose pour le sire de Lichtenstein ?
— Je connais les rapports dans lesquels tu es avec lui ; je sais que tu es venu souvent chez lui à Ulm, et qu’il a confiance en toi. Et comme tu lui portes des messages secrets de toute sorte , tu peux aussi bien le renseigner sur cette matière. >
Le ménétrier de Hardt regarda longtemps Georges avec étonnement.
* D’où savez-vous cela? s’écria-t-il. Cependant.... ceux qui me poursuivaient peuvent aussi l’avoir dit ; eh bien, je vous promets que vous serez partout reçu comme vous le voulez. Montez à cheval ; je vais vous conduire, et vous se^ rea le bienvenu à Lichtenstein. »
Je sais, dit le berger, des chemins inconnus Fréquentés seulement du chamois intrépide.
Et par où nuis mortels ne sont encor venus.
Avec moi venez-y, je serai votre guide.
Uhlànd.
Du versant de la montagne où Georges avait pris la résolution de suivre son guide mystérieux , il y avait deux chemins pour aller dans la contrée de Reutlingen, où se trouvait le château de Marie Lichtenstein. L’un était la grande route, qui va d’Ulm à Tubingen ; elle conduisait, à travers la belle vallée Bleue, jusqu’au pied des Alpes, près de Blaubeuren , et de là, à travers les montagnes, en passant à côté du château deHaut-Urach, près de Saint-Jean et de Pflullingen. Ce chemin était ordinairement plus commode pour les voyageurs qui avaient des chevaux, des litières ou des voitures; mais, à l’époque où Georges traversait les montagnes avec le ménétrier de Hardt, il n’était pas prudent de le choisir. Les troupes de la ligue occupaient déjà Blaubeuren ; leurs postes s’étendaient au delà de la route du côté d’Urach, et traitaient tous ceux qui n’appartenaient pas à l’armée ou qui ne se déclaraient pas pour elle, avec la plus grande rigueur et la plus grande cruauté. Georges avait ses raisons pour ne pas prendre ce chemin, et son guide pensait trop à sa propre sûreté pour combattre les résolutions du jeune homme.
L’autre chemin , un simple sentier , connu seulement des habitants du pays, ne touchait, sur un espace d’une douzaine de lieues , que quelques hameaux disséminés ; il conduisait à travers d’épaisses forêts et des gorges de montagnes , et bien que çàet là, pour éviter la grande route, il fît un coude, bien qu’il fût fatigant et presque impraticable pour les chevaux, il offrait cependant le grand avantage d’être plus sûr.
C’est ce sentier que le ménétrier de Hardt choisit, avec
l’approbation du gentilhomme, qui ne voulait pas tomber sur une troupe de confédérés. Ils se mirent donc promptement en route , le paysan marchant toujours à côté de Georges. Aux endroits difficiles il conduisait prudemment son cheval, et montrait, en général, tant d’attention et de soins pour le cavalier et son coursier, que les avertissements de Frondsberg contre cet homme perdirent de plus en plus de leur poids dans le cœur du jeune homme, qui ne vit plus en 'ui qu’un fidèle serviteur.
Georges aimait à s’entretenir avec lui. Le ménétrier jugeait de bien des choses qui, ordinairement, ne sont pas du domaine des gens de la campagne, avec intelligence et pénétration, et montrait un esprit si juste qu’il arrachait souvent un léger sourire à notre jeune héros. Sur chaque château qui s’élevait au loin derrière les bois , il avait une légende à raconter, et la clarté et la vivacité avec lesquelles il parlait, prouvaient que, dans les festins de noces et dans les foires, il n’avait pas seulement joué le rôle de ménétrier , mais aussi celui de conteur. Néanmoins, toutes les fois que Georges le ramenait à sa propre histoire ou à cette période où le ménétrier de Hardt avait tenu une place importante dans la révolte du pauvre Conrad, il s’arrêtait d’un air sombre, ou, avec plus d’adresse qu’on n’en aurait soupçonné chez un tel homme, changeait le cours de la conversation.
Ils avaient ainsi voyagé sans s’arrêter. Jean savait toujours d’avance quand viendrait une métairie où ils trouveraient des rafraîchissements pour eux et du fourrage pour le cheval. Partout il était connu, et partout reçu bien cordialement, bien qu’on l’accueillît, à ce que remarqua Georges, avec un peu d’étonnement ; il causait alors généralement un petit quart d’heure avec le père de famille, pendant que la ménagère servait au jeune cavalier du pain, du beurre et du cidre, et que les garçons et les servantes admiraient la taille élancée de l’étranger, ses beaux habits, sa brillante écharpe et son panache ondoyant. Le frugal repas une fois terminé, quand le cheval de Georges avait repris des forces, toute la maison les accompagnait jusqu’à la porte et, à sa honte, le jeune cavalier ne pouvait jamais récompenser ses hôtes de leur hospitalité. Ceux-ci faisaient signe des yeux au méné-
trier de Hardt de s’éloigner , et refusaient les faibles dons qui leur étaient offerts.
Son compagnon ne paraissait p^s disposé à lui donner le mot de cette énigme, et sa réponse : « Quand ces gens viennent à Hardt, ils descendent aussi chez moi, » paraissait bien évasive.
Ils passèrent encore la nuit dans une de ces métairies, où la bonne ménagère fit, de la meilleure grâce du monde, au noble étranger un lit sur le banc du poêle", après lui avoir sacrifié une çouplq de pigeons et lui avoir servi une épaisse houillie d’avoine.
Le jour suivant, ils continuèrent leur voyage de la poème manière; seulement Georges crut remarquer que son guide procédait avec encore plus de prudence que la yedlle ; car, lorsqu’ils approchaient d’une ferme, il faisait faire halte au cavalier an moins à cinq cents pas, avançait vers la maison avec circonspection, et c’était seulement après avoir bien reconnu les êtres qu’il faisait signe au gentilhomme de le suivre. Georges lui demandait en vain si l’on courait plus de dangers dans cette contrée, si les troupes de la ligue étaient près de là : le ménétrier ne répondait rien de précis.
Vers midi, quand la contrée devint plus unie, que le chemin descendit davantage dans la plaine, le voyage parut devenir plus dangereux; car le ménétrier de Hardt semblait ne plus vouloir s’approcher des habitations. Il s’était chargé, dans la dernière métairie, d’un sac contenant le fourrage du cheval et des vivres pour eux deux. Il paraissait chercher des sentiers encore moins fréquentés. Georges observa aussi qu’ils ne suivaient plus la même direction, mais qu’ils appuyaient très-fort sur la droite.
Arrivés à la lisière d’un bpis touffu de hêtres, où upe source limpide et un frais gazon invitaient au repos, ils firent halte. Georges descendit , et son guide tira de son sac de bonnes provisions. Après avoir donné à manger au cheval, fl s’assit aux pieds du jeune cavalier et commença à dîner de grand appétit.
Georges avait apaisé sa faim et examinait la contrée d’un œil attentif. C’était une belle et large vallée dans laquelle plongeait leur vue. Une petite rivière la traversait d’un cours
rapide; les champs qui la bordaient paraissaient bien ensemencés ; un joli château s’élevait sur une colline, de l’autre côté de la vallée; toute la contrée était plus attrayante que la crête de montagne sur laquelle ils avaient cheminé jusqu’à présent.
« Il me semble que nous avons quitté les Alpes, dit Georges en se tournant vers son compagnon; cette vallri et ces collines sont bien plus agréables que les rochers et Jes landes que nous avous traversés jusqu’ici. L’air mémo .est plus doux et plus chaud que là-haut , où le vent goriflgit souvent avec tant de violence.
— Vous avez deviné juste, mon gentilhomme, dit Jean en serrant soigneusement dans le sac les restes du dîner. Ces vallées appartiennent déjà à la région inférieure, et cette Reiite rivière que vous voyez se jette dans le Neckar.
— Mais comment se fait-il que nous nous soyons tellement écartés du chemin? demanda Georges. Il m’a déjà semblé là-haut, dans les montagnes, que nous abandonnions .notre première direction; mais tu ne veux jamais m’écouter. Ce chemin , autant que je connais la position de Lichtenstein, doit incliner beaucoup à droite.
— Allons, je veux bien vous le dire à présent, répondit le paysan; je ne youlais pas, dans les Alpes, vous inspirer une qpainte inutile; mais nous sommes maintenant, Dieu le veuille, en sûreté- Eu tout qas, nous ne sommes plus qu’à qqatr.e lieues de Bardt, où ils ne nous attraperont plus.
— En sûreté? interrompit Georges; qui nous attaquerait?
— ph, eh , les confédérés , repartit le ménétrier. Ils coupant les Alpes, et souvent leurs cavaliers n’étaient pas à mille pas de nous. Pour mon compte, il ne m’aurait pas été agréable 4g tomber enfre leurs mains : car, comme vous le savez, ils ne sont pas très-bien disposés à mon égard. Et vous non pljas yous n’auriez pas été très-charmé, je pense, d’être conduit prisonnier devant le sire truchsess de Waldbourg?
— Dieu m’en préserve I s’écria le gentilhomme. Devant la truchsess I plutôt me faire tuer sur place. Mais que veulent-ils ici? Il n’y a aucune forteresse du Wurtemberg dans leç environs, et tu me dis qu’ils peuvent courir le pays sans rencontrer d’obstacles ; que cherchent-ils donc?
— Tenez, mon gentilhomme , il y a partout de mauvaises gen3. Quiconque est bon Wurtembergeois se laissera plutôt écorcher que de trahir son duc, auquel les confédérés font à présent la chasse. Mais Waldbourg a, dit-on, promis un grand monceau d’or à qui s’en emparerait. Il a envoyé ses cavaliers rôder partout, et on dit que des paysans, aveuglés par l’éclat de l’or, font voir à ces limiers tous les coins et toutes les cachettes*.
— C’est le duc qu’ils cherchent ? eh mais, il s’est enfui du pays, ou bien, selon d’autres, il s’est enfermé à Tubingen, dans son château fort, où il est protégé par quarante chevaliers.
— Oui , les quarante nobles sont là , répondit le paysan d’nn air rusé, et aussi le fils du duc, le petit Christophe , c’est vrai. Mais si le duc lui-même y est, c’est ce que personne ne sait exactement. Entre nous soit dit , oomme je le connais, il ne s’enfermera qu’à la dernière extrémité dans une forteresse; c’est un seigneur hardi et remuant, et il se trouve plus à ;»on aise dans les bois et les montagnes, dût-il y courir plus de danger.
— C’est donc le duc qu’ils cherchent? se trouverait-il de ce côté?
— Où il est, voilà ce ce j’ignore, repartit le ménétrier de Hardt, et je parierais que personne ne le sait que Dieu ; mais je sais où il sera, ajouta-t-il, et Georges vit comme un éclair d’inspiration briller dans ses yeux; je sais où il se trouvera, quand sa misère sera à son comble, quand ses fidèles serviteurs se presseront autour de lui, quand la» poitrine de plus d’un brave le protégera contre la rage des confédérés. Car s’il est un maître sévère, il est de la race de Wurtemberg, et nous aimons mieux une main pesante que les paroles artificieuses des Bavarois et des Autrichiens.
— Et s’ils reconnaissent le malheureux prince, s’ils le ren-
4. Ulrich se plaignit plusieurs fois des poursuites de ses ennemis. En l’an 4 531 on s’empara d’un misérable 3lipcndié par Dietrich de Spæl pour l’assassiner. Satiler, Hist. des ducs, 3, p. 47. En l’an 1536, le tribunal de Dornstetten arrêta un Bohémien qui disait avoir reçu trois florins du duc Guillaume do Bavière pour tuer le duc. Hist. de C. Pfaff, I, 288, Ceci preuve que de tels attentats eurent lieu.
contrent? Ne s’est-il pas déguisé et rendu méconnaissable? Tu m’as dépeint une fois son visage, et je crois presque l’avoir devant les yeux, surtout son œil imposant et plein de feu. Mais comment est-il du reste de sa personne?
— Il est tout au plus de huit ans plus âgé que vous, répondit le paysan ; il n’est pas si grand que vous, mais il vous ressemble un peu pour -la tournure, surtout lorsque vous êtes à cheval. En vous suivant, je me suis dit plus d’une fois : « C’est juste ainsi qu’était le duc aux jours de sa prospérité. »
Georges s’était levé pour voir après son cheval ; les propos du paysan lui avaient donné de l’inquiétude sur sa sûreté, et ü réfléchit pour la première fois quelle folie c’était de vouloir, dans ces temps de guerre, se glisser à travers un pays occupé. Il lui aurait été très-désagréable d’être fait prisonnier à ce moment ; sans doute son serment le laissait libre d’aller où il voulait, pourvu qu’avant quinze jours il ne prît point une part active à la lutte contre la ligue ; mais il sentait quel jour défavorable cela jetterait sur lui, s’il était trouvé dans cette contrée, loin du chemin de sa patrie, et dans la société d’un homme si suspect et si dangereux aux yeux du chef de la ligue. Il n’y avait pas de possibilité de retour, car on pouvait admettre avec certitude que les troupes de la ligue s’étaient déjà étendues sur toute la largeur des Alpes ; le plus sûr paraissait de se hâter de dépasser les postes les plus avancés; on avait alors le danger derrière soi, mais en avant, et sur les côtés, la liberté de ses mouvements.
Le cheval, d’ordinaire si impétueux, qui devait porter son maître à travers ces dangers, baissait les oreilles; la longue route et les sentiers fatigants et rocailleux avaient diminué ses forces. A son grand chagrin, Georges remarqua même qu’il avait peine à s’appuyer sur son pied de devant, ce qui, après une course de huit lieues sur des roches aiguës et coupantes, n’avait rien d’étonnant. Le paysan remarqua l’embarras du jeune homme; il examina l’animal et conseilla de le laisser reposer encore quelques heures, en ajoutant, comme consolation, qu’il connaissait assez bien la contrée, et qu’ils pourraient faire un bon bout de chemin pendant la nuit.
Les confédérés ne sont pas en peine D'un butin grossier.
Ce sont chasseurs qui cherchent dans la plaine Un royal gibier.
G. Schjvab.
Notre jeune héros se résigna à son sort eÿ chercha à se distraire par la contemplation de la belle vue qui se- présenta encore plus ravissante à ses yeux quand le paysan l’eut conduit environ cinquante pas plus haut, Jis $e tenaient sur une pointe de rocher qui terminait une branche des Alpes de Souabe : un immense panorama se déroula aux yeux étonnés de Georges, ave.c un aspect §i surprenant, un si agréable mélange de couleurs et une beauté si sublime, qu’il resta quelque temps comme en extase. Et si l’on a vraiment le sentiment des beautés de la nature, seps ajler chercher les Alpes de la Suisse et leurs hauts sommets ni les vallées du ftheingau, on n’a qu’à gravir les Alpes de Sqnabe, ppur remporter les souvenirs les plus agréables- Qu’on se figure une chaîne de montagnes qui se perd dans un lointain presque inaccessible à l’œil, et qui, magnifiquement éclairée, offre toutes les nuances, depuis le gris le plus doux et les teintes bleuâtres à l’horizon, jusqu’au vert foncé des montagnes plug rapprochées. Sur ces sommets J’œil découvre des châteaux qt de$ forteresses fins nombre, établis sur ces hauteurs comme dus gardiens, et qui dqminent je pays ; aujourd’hui leurs tours sont en ruinas, leurs portes superbes brisées, les fossés profonds remplie de débris et de mousse; les grandes galeries qoi retggtissaient autrefois des éclats de la joie sont muettes; mais à l’époque où Georges se tenait sur les rochers de Blaubeuren , un grand nombre de ces châteaux étaient encore debout dans toute leur splendeur, et s’étendaienf comme une ligne de puissants guerriers entre les deux colosgeg de Staufen et de Hohenzollern.
c C’est un pays magnifique que -ce Wurtemberg I s’écria Georges , tandis que son œil errait de hauteur en hauteur. Comme ces sommets et ces versants de montagnes, avec leurs rochers et leurs châteaux, sont hardis et imposants! Et si je me tourne là-bas vers les vallées du Neckar, comme ces jolies collines, ces coteaux et ces vignobles, ces vallées fertiles coupées de jolis ruisseaux et de rivières, présentent à l’œil un aspect charmant, et puis un ciel doux et une race d’hommes bons et robustes I
— Oui, dit le paysan, c’est un beau pays; cependant ici ce n’est encore rien ; inais il faut voir au-dessous de Stuttgard, le bas pays : c’est ravissant, en été ou en automne, de descendre le cours du Neckar. Que les champs sont beaux et riches ! comme la vigne couvre les montagnes de son vert feuillage ! et que d’embarcations et de radeaux descendent et remontent le Neckar! Comme les gens sont heureux dans leur travail ! les jeunes filles chantent comme des alouettes!
— Certainement les vallées de la Rems et du Neckar sont plus belles, repartit Georges ; mais cette vallée qui s’étend à nos pieds, ces hauteurs qui nous eptourent, ont aussi un charme tout particulier. Qomment nomme-t-on ces châteaux qui couronnent les sommets ? dis, comment s’appellent ces montagnes lointaines ? »
Le paysan contempla d’un air réfléchi la contrée, et montra la dernière ligne de rochers qui s’élevaient dans le brouillard, dans un lointain presque inaccessible.
* Là derrière, entre le levant et le midi, est le Rossberg; dans la même direction, mais plus près de nous, ces nombreuses dentelures de rochers sont les hauteurs d’Urach. Là, plus vers le couchant, est Achalm; pas loin de là, mais vous ne pouvez les voir d’ici, se trouvent les rochers de
— Ainsi là, se dit Georges en plongeant un profond regard dans les brouillards du soir, là où ce petit nuage flotte dans le rouge du soir, là bat pour moi un cœur fidèle ; à présent peut-être du haut des créneaux de la tour regarde-t-elle de ce côté, vers ce monde de montagnes, peut-être même vers ces rochers-ci. Que le souffle du soir la salue de ma part, et puissent ces nuages roses lui annoncer mon approche I
— Plus loin, vous voyez cette saillie, c’est le Teck; nos ducs se nomment ducs de Teck; c’est une bonne et solide forteresse. Tournez vos regards ici à droite : cette montagne haute et escarpée fut autrefois la résidence d’empereurs célèbres; c’est Hohenstaufen,
— Mais comment s’appelle ce château qui s’élève toutprès? demanda Georges; vois donc comme le soleil se reflète sur ces murs blancs, comme ces créneaux semblent plonger dans une vapeur d’or, comme ces tours brûlent d’un éclat rougeâtre.
— C’est Neuffen, sire ! Encore une solide forteresse, qui donnera fort à faire à la ligue. »
Le soleil d’une belle et courte journée de mars commença, pendant le dialogue de nos voyageurs, à baisser à l’horizon. Les ombres du soir s’étendirent comme de sombres voiles sur les montagnes, et cachèrent à l’œil les sommets et les ruines éloignées. La lune se leva pâle et regarda son nocturne domaine. Seulement les murs élevés et les tours de Neuffen étaient rougis des derniers rayons du soleil, comme si ces rochers eussent été des favoris dont il se séparaità regret. Il disparut ; ces murs aussi furent enveloppés dans l’obscurité; le souffle de la nuit passa à travers les forêts, qui saluèrent de leurs murmures mystérieux la lune brillant alors de plus de clarté.
« A présent', c’est le vrai moment pour les voleurs et pour les voyageurs fugitifs comme nous, dit le paysan en bridant le cheval du gentilhomme ; encore une heure, et la nuit sera noire comme du charbon, et jusqu’au lever du soleil aucun cavalier de la ligue ne découvrira notre trace.
— Crois-tu qu’il y ait du danger? dit Georges en portant la main à son casque et en retirant sa toque légère. Ne pensestu pas que nous devrions nous mieux armer ?
— Laissez pendre à votre selle , mon gentilhomme , cette coiffure de combat. Cela serait trop froid par une nuit fraîche ; gardez toujours votre toque; ce n’est pas dans cette contrée qu'ils cherchent le duc, et, quand ils viendraient à nous, nous ne craignons pas quatre des leurs. »
Georges laissa avec hésitation son casque où il était ; il avait honte de montrer moins de courage que son com-
pagnon, qui, à pied, couvert d’une légère casquette de cuir, était simplement armé d’une hache. H se mit en selle. Son guide saisit la bride et descendit devant lui la montagne.
« Ainsi tu crois, demanda Georges après un court silence, quç les cavaliers de la ligue ne se hasardent pas jusqu’ici?
— Ce n’est guère probable, répondit le ménétrier; Neuffen est un solide château fort et a une bonne garnison; sans doute ils l’assiégeront dans peu de temps avec toutes les forces de l’armée : mais ce n’est pas une troupe comme les quelques cavaliers de Waldbourg qui se hasarderait si près d’une forteresse ennemie.
— Regarde comme la lune est claire et belle I s’écria Georges, toujours occupé du spectacle qu’il avait eu sur la montagne , et contemplant les ombres singulières des forêts et des hauteurs sur lesquelles se détachaient les rochers vivement éclairés; vois comme les fenêtres de NeufTen brillent au clair de la lune I
— J’aimerais mieux que la lune ne parût pas cette nuit , repartit son guide en regardant de temps en temps autour de lui avec inquiétude ; une nuit sombre vaudrait mieux pour nous. La lune a trahi plus d’un honnête homme ; mais à présent elle se trouve déjà au-dessus de Reissenstein , où le géant a habité; elle ne va pas tarder à descendre.
— Que dis-tu d’un géant qui a habité au Reissenstein?
— Oui, il y a longtemps un géant a habité là' , c’est certain; là sur la montagne, juste où se trouve maintenant la lune , est situé un château qui s’appelle Reissenstein ; il appartient aujourd’hui aux Helfensteiner ; il s’appuie sur des rochers escarpés bien haut dans les airs , et n’a d’autre voisins que les nuages , et la lune quand il fait nuit. Sur une montagne près du château , il y a une caverne où habitait autrefois un géant. Il possédait une immense quantité d’or, et il aurait pu mener une brillante et joyeuse vie , s’il avait eu avec lui d’autres géants et géantes. Il lui passa une fois
4. Cette légende est rapportée par G. Schwab dans le fidèle et agréable iünéraire des Alpes de Souabe. Il l’a conservée à la postérité dans une romance intitulée : La construction du Reissenstein.
par la tête de se bâtir un château comme les chevaliers en possèdent dans les Alpes. Le rocher vis-à-vis lui parut trèsconvenable pour cet usage.
« Mais il était lui-même un mauvais architecte ; 11 tira de la montagne avec ses ongles des rochers grands comme des maisons, et les plaça les uns sur les antres ; mais ils retombaient toujours et ne voulaient pas former un château. Alors il s’étendit sur les rochers de Beuren , et cria dfths la vallée pour demander des ouvriers : il engageait des charpentiers , des maçons, des casseurs de pierres , des serruriers, à vehif l’aider, promettant de les bien payer.
« On entendit ses cris dans tout le pàÿs dé Soüâfce, de Kocher au lac de Constance, du Neckar aü Danhbë, et les maîtres et les compagnons arrivèrent de toutes parts pdtir bâtir au géant son château.... Sortez de la lumière de la lune, mon gentilhomme, venez ici à l’ombre; votre armure brille comme de l’argent, et pourrait bien être aperçue des limiers et des espions.
t Eh bien ! pour eu revenir au géant , c’était drôle de le voir assis au soleil à l’entrée de sa caverne , et regardant de l’autre côté de la vallée construire son château. Les maîtres et les ouvriers étaient actifs au travail, et bâtissaient ce qu'il leur criait à travers la vallée ; ils trouvaient là grande matière à s’amuser et à plaisanter, parce qu’il ne comprenait rien à l'architecture. Enfin l’ouvrage étant terminé, le géant entra dans sa nouvelle demeure ; il regarda par la plus haute fenêtre dans la vallée, où se trouvaient rassemblés les maîtres et les ouvriers , et leur demanda si le château avait bon air quand il regardait ainsi à la fenêtre. Mais lorsqu’il se retourna, il se mit en colère, car les ouvriers lui avaient juré que tout était fini, et à la plus haute fenêtre par où il avait regardé manquait encore un clou.
« Les maîtres serruriers s’excusèrent, et dirent que personne n’avait osé se tenir dans les airs devant la fenêtre pour y mettre le clou. Mais lo géant ne voulut rien entendre, et déclara qu’il ne payerait rien avant que le clou fût en place.
< Ils rentrèrent tous au château ; les plus impétueux disaient bien haut que c’était pour eux une bagatelle d’enfoncer un clou; mais lorsqu’ils arrivèrent à la fenêtre et re-
gardèrent dans la vallée qui se trouvait tellement au-dessous d’eux , et qu’ils ne virent tout autour que des rochers, ils secouèrent la tête et se retirèrent tout confus. Alors les patrons offrirent à qui enfoncerait le clou un salaire décuple ; longtemps il ne se présenta personne. Cependant, il ÿ avait parmi les ouvriers un garçon serrurier, bien tourné, qui aimait la fille de son patron et en était aimé ; mais le père était un homme dur, et il refusait de la lui donner pour femme à cause de sa pauvreté. Celui-là prit son courage à deux mains , et résolut de mériter sa bien-aimée ou de mourir ; car la vie sans elle lui était odieuse. Il se présenta donc au père de la jeune fille et dit : « Me donnerez-vous votre fille, si j’enfonce le clou? à Mais lui, pensant que le téméraire ouvrier tomberait et se casserait le cou sur les rochers, et enchanté d’en être ainsi débarrassé, dit oui.
«1 Le jeune homme prit le clou et son marteau, récita une pieuse prière, et se mit à grimper à la fenêtre pour enfoncer le clou et pour gagner sa bien-aimëe. Alors s’éleva aussitôt un tel cri de joie parmi les ouvriers) que le géant sortit du sommeil dans lequel il était plongé , et demanda ce qu’il y avait. Et lorsqu’il apprit que quelqu’un s’était trouvé pour enfoncer le clou, il vint, considéra longtemps le jeune ouvrier, et dit s c Tu es un brave garçon , et tu as plus dë cœur que toute cette troupe de gueux; viens, je vais t’àider. a Pais il le prit par la nuque, de manière que les autres en tremblèrent jusqu’à la moelle des os , le tint dans les airs en dehors de là fenêtre, et dit : « Maintenant frappe, je ne te laisserai pas tomber: a
« L’ouvrier enfonça le clou dans la pierre, et le géant l’embrassa et le caressa si fort ; qn’il s’en fallut peu qu’il n’en perdit la vie ; ensuite il le conduisit au maître serrurier, et dit : * C’est à ce garçon-là que tu donneras ta fille. » Puis il se rendit à sa caverne) en rapporta un sac d’argent, et les paya tous jusqu’au dernier denier; enfin le. tour du jeune ouvrier étant venu , il lui dit : c A présent , toi , mon brave garçon, va chercher la fille dé ton patron, et viens habiter avec elle ce châtean, car il t’appartient. >
« Cela réjouît toüt le monde ; le serrurier rentra chez lui | et..;;
— Écoute ! n’as-tu pas entendu le hennissement d’un cheval? » s’écria Georges, qui se trouvait très-mal à l’aise dans la gorge qu'ils traversaient. La lune jetait encore une lumière assez claire; les ombres des chênes se balançaient au bord du chemin, les buissons gémissaient au souffle du vent, et il lui semblait voir de sombres figures remuer à côté d’eux. »
Le ménétrier de Hardt s’arrêta , impatienté que le gentilhomme ne lui eût pas laissé achever son récit.
c II m’a semblé aussi d’abord entendre quelque chose, mais ce n’était que le gémissement du vent dans les chênes et le cri de la chouette dans le taillis. Si nous étions seulement de l’autre côté de la vallée 1 Ici il fait clair comme en plein jour ; là-bas le bois recommence et l’obscurité reprend, tout danger serait passé. Donnez des éperons à votre cheval et traversez la vallée au trot , je courrai à côté de vous.
— Pourquoi au trot ? demanda Georges. Crois-tu qu’il y ait du danger? Avoue-le, n’est-ce pas que tu les as vues aussi dans les bois, ces formes qui se glissaient à côté de nous? Crois-tu que ce soient des confédérés?
— Eh bien I oui , murmura le paysan en regardant autour de lui , il m’a semblé aussi que quelqu’un se glissait derrière nous; c’est pourquoi dépêchez-vous, que nous sortions de ce maudit chemin creux , et puis ensuite au trot à travers la plaine ; après cela il n’y a plus de danger. >
Georges tira un peu son glaive du fourreau et saisit d’une main plus ferme les rênes de son cheval ; ils descendirent en silence la gorge si bien éclairée par la lune , que Georges pouvait distinguer chaque trait du visage de son compagnon, et il vit distinctement celui-ci prendre sa hache sur son épaule , et passer à sa ceinture un couteau qu’il tira do son pourpoint. Ils étaient arrivés à la sortie du chemin creux, et ils allaient tourner dans la vallée, quand une voix sortant du taillis s’écria :
« C’est le ménétrier de Hardt ; sus , camarades ! L’homme à cheval doit être celui que nous cherchons 1
— Fuyez! mon gentilhomme, fuyez! » s’écria le guide fidèle en s’apprêtant à se défendre avec sa hache ; mais Georges
tira son épée , et se vit aussitôt attaqué par cinq hommes, pendant que son compagnon avait déjà affaire à trois autres.
Le resserrement du chemin creux l’empêchait d’user de ses avantages et de se jeter dp çôté. Un de aee adversaires saisit les rênes de son cheval ; mais à ce moment l’épée de Georges l’atteignit au front, et il tomba sans pousser le moindre cri; les autres, rendus furieux par la chute de leur compagnon, attaquèrent ^Georges encore plus vigoureusement, en lui criant de se rendre; mais celui-ci, bien que blessé au bras et à la jambe ne répondait qu’à coups d’épée. « "Vivant ou mort , cria un des assaillants, si le sire duc ne le veut pas autrement, eh bienl il l’aura; » et au même instant Georges de Sturmfeder tomba frappé lourdement à la tête. Dans l’épuisement de la mort, il ferma les yeux et n’entendit que le rire sardonique de ses meurtriers triomphants de leur succès.
Après un court espace de temps, on le déposa sur le sol; un cavalier arriva bride abattue, descendit et s’avança vers ceux qui l’avaient porté. Georges rassembla ses dernières forces pour ouvrir encore une fois les yeux. Il vit un visage inconnu courbé au-dessus de lui? t Qu’avez-vous fait, entendit-il. Ce n’est pas lui. Tous vous êtes mépris. Sauvezvous au plus vite. Ceux de Neuffen sont sur nos talons. >
A moitié mort , Georges ferma les yeux ; des voix sauvages et le bruit d’un combat vinrent frapper son oreille; mais bientôt tout s’évanouit daps le lointain; upe froide humidité sortant du sol de la prairie roidit ses membres, un doux sommeil s’empara du blessé, et avec une dernière pensée pour sa bipn-aimée, il perdit entièrement connaissance.
Lient EHSTEItf.