‹ LichtensteinChapitre 15 sur 16 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Quand la ligue de Souabe eut reconquis le Wurtemberg, elle y rétablit son autorité et gouverna le pays comme pendant l'été de l'année 1519. Les partisans du duc expulsé furent forcés de jurer qu'ils ne troubleraient pas la paix, et furent exilés dans leurs châteaux. Georges de Sturmfeder et sa famille, frappés du même sort, vécurent dans la retraite de Lichtenstein, et , dans leur paisible bonheur domestique, Marie et Georges se créèrent une existence toute nouvelle.

Souvent, quand des fenêtres du château ils contemplaient les belles campagnes de Wurtemberg, ils songeaient au malheureux prince qui autrefois avait embrassé du regard avec eux le beau pays sur lequel il régnait, et puis ils songeaient encore à l'enchaînement de ses destinées, et comme par une singulière disposition du ciel leur propre sort était lié à celui de ce prince; et, tout en s'avouant que leur bonheur n'aurait pas été assuré ni sitôt ni si bien sans cet enchaînement, leur joie était cependant troublée par la pensée que celui à qui ils devaient leur félicité, subissait, loin de son pays, les douleurs de l'exil.

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs années qu'Ulrich parvint à rentrer dans ses États; Mais quand, instruit par le malheur, il revint comme un prince sage , qu'il respecta 'es anciens droits et gagna les cœurs de ses sujets, qu'il fit prêcher à son peuple les saintes doctrines qu'il avait entendues loin de sa patrie et qui l'avaient si souvent consolé dans l'adversité, et qu'il unit une croyance réformée aux lois fondamentales de son pays, Georges et Marie reconnurent le doigt de la Providence dans les destinées d'Ulrich de Wurtemberg, et ils bénirent celui qui voile l'avenir aux mortels et qui, ici comme partout, fait succéder la lumière aux ténèbres.

Le nom de Lichtenstein s'éteignit dans le Wurtemberg avec le vieux chevalier; mais, arrivé à une haute vieillesse, il eut encore la joie de voir ses petits-fils en état de porter les armes. C'est ainsi que les hommes et les familles passent sur la terre ; les nouvelles générations succèdent aux anciennes, et, après le court espace de cinquante ou de cent ans, on a oublié des hommes honnêtes et de nobles cœurs; le torrent bruyant du temps a emporté leur mémoir*), et peu de noms surnagent sur les flots du Léthé dans une lueur incertaine. Mais heureux celui dont les actes ont cette paisible grandeur qui trouve sa récompense en elle-même, et qui, sans être apprécié de son temps et sans demander à passer à la postérité , naît , entre dans la vie et puis disparaît!

Le nom du ménétrier ne retentit plus, et il n'y a que quelques faibles souvenirs de sa vie qui viennent exciter notre attention, quand les pasteurs du pays nous montrent la grotte d'Ulrich et parlent de l'homme qui cacha son malheureux seigneur. C'est ainsi que les traits romanesques de la vie d'Ulrich sont traités de fables. L'historien les repousse comme des parties accessoires , et on ne se les représente que quand on vous parle sur les hauteurs de Lichtenstein du duc qui la nuit venait devant le château, et quand on vous montre sur le pont deKœngen l'endroit où ce prince intrépide fit ce saut périlleux dans les flots du Neckar.

Et ces traditions nous apparaissent là comme les ombres incertaines qu'une grande figure de la montagne projette

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dans les brouillards de la vallée; et le froid observateur sourit quand on veut leur prêter une vie réelle et des couleurs qui transforment leur teinte grise en une image vivante. L'ancien château de Lichtenstein a aussi disparu depuis longtemps, et sur les anciens fondements s'élève une maison de chasse presque aussi légère et aussi ancienne que ces châteaux d'Espagne que l'on construit de nos jours sur d'autiques fondements. Les campagnes fleuries et fertiles du Wurtemberg s'étendent toujours comme autrefois aux yeux ravis, comme au temps où Marie, à côté de son bienaimé, les contemplait de son château , et où le plus malheureux des princes jetait le dernier regard d'adieu sur son pays du haut des fenêtres de Lichtenstein.

Ils existent encore dans leur ancienne splendeur et leur magnificence , les appartements souterrains qui reçurent jadis le proscrit, et les eaux murmurantes qui se précipitent dans un abîme mystérieux semblent vouloir y raconter les traditions effacées depuis longtemps.

C'est une belle coutume que les habitants de ce pays se mettent en route vers la fête de la Pentecôte pour visiter Lichtenstein et la grotte d'Ulrich; des centaines de beaux enfants de Souabe, et des femmes charmantes accompagnées d'hommes et de jeunes gens, gravissent ces montagnes; ils descendent dans le souterrain , dont les parois de cristal reflètent mille et mille fois les lumières ; ils remplissent la grotte de chants et prêtent l'oreille à son écho accompagné du murmure mélodieux des eaux qui se perdent dans l'abîme. Ils admirent les œuvres de la nature, qui se montre si belle sous les doux rayons du soleil et sous la gaie verdure des champs. Puis ils remontent à la lumière, et, en revoyant la clarté du jour, la terre leur semble encore plus belle qu'auparavant. Leur chemin les conduit toujours aux hauteurs de Lichtenstein, et quand les hommes entourés de belles femmes et tenant la coupe à la main contemplent de là les vastes campagnes émaillées de fleurs et éclairées par le soleil, ils célèbrent ces riantes montagnes et leur heureux pays. Alors renaissent à Lichtenstein, comme dans les anciens temps, les chants et l'allégresse, et le choc des coupes réveille l'écho des rochers et avec lui les esprits du château pour

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qu'ils planent au-dessus des hôtes joyeux et qu'ils regardent avec eux l'ancien Wurtemberg. Si la noble demoiselle de LicbtensteiD , si Georges et le vieux chevalier s'élèvent avec ces esprits, si le fidèle ménétrier sort de sa tombe aux jours du printemps, et, comme il avait l'habitude de le faire pendant sa vie, monte au château pour embellir la fête par ses chants et sa musique : voilà ce que nous ne savons pas; mais quand, assis sur les rochers au clair de lune, nous contemplions la campagne, quand nous parlions des anciens temps et de leurs traditions, quand le soleil baissait peu à peu et que le petit château seul , riant et bienheureux dans sa solitude, reposait sur ses rochers, entouré de reflets rouges, par les derniers rayons nous croyions, au souffle de l'air de la nuit, au bruissement des arbres, au murmure des feuilles, entendre des voix connues; et il nous semblait qu'elles nous saluaient, qu'elles nous racontaient les vieilles légendes de leur vie et de leurs exploits. Nous avons appris bien des choses dans ces soirées ; bien des images se sont éveillées en nous et nous ont semblé prendre des formes réelles. Ce qui peignait , ce qui faisait flotter à nos yeux , ce qui nous murmurait tout bas leurs légendes romantiques, c'é, tait, pensons-nous, les esprits de Lichtenstein.

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