LiUéralemeal : i^icrre le chevrUr
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choses si loin. Ambroise Volland, le chancelier, porte sans doute la responsabilité de bien des fautes.
— Vous pouvez avoir raison, répondit le vieux ménétrier; mais écoutez la suite. Le duc, voyant sa cause perdue, s'élança en selle, et nous nous pressâmes autour de lui; mais personne n'osa toucher le prince, qui, avec ses grands yeux étincelants, nous regardait en maître souverain, a Que vou- « lez-vous, gueux? » cria-t-il en piquant son étalon, qui se', cabra et renversa trois hommes. Cela excita notre fureur; ils saisirent la bride du cheval , levèrent leurs piques sur le duc, et moi je m'oubliai au point de porter la main sur son manteau et de crier : a Abattez le coquin 1 a
— Gomment, Jean, ce fut toi? s'écria Georges en le regardant avec épouvante.
— Oui, ce fut moi, dit le ménétrier d'un ton grave et lent, mais j'en fus récompensé comme je le méritais. Le duc nous échappa cette fois-là et assembla une armée; ne pouvant pas tenir longtemps, nous nous rendîmes à merci. Douze chefs de l'insurrection furent conduits et jugés à Schorndorf. Je fus du nombre. Mais pendant que j'étais au cachot et que je pensais à mon crime et à la mort qui m'attendait, j'eus horreur de moi-même, et je fus tout honteux d'être jugé avec de si misérables compagnons que mes onze complices.
— Et comment fus-tu sauvé? demanda Georges avec intérêt..
— Gomme je vous l'ai déjà dit à Ulm, par un miracle. Tous les douze nous fûmes conduits sur la place du marché pour y avoir la tète tranchée. Le duc était assis devant l'hôtel de ville, et il nous fit encore amener une fois devant lui. Mes onze complices se jetèrent à terre avec un craquement de genoux effroyable et demandèrent grâce d'une voix lamentable. Il les examina longtemps, puis il arrêta ses regards sur moi. a Pourquoi ne demandes-tu pas grâce? » me dit-il. — «Seigneur, répondis-je, je sais ce que j'ai mé- X rite. Que Dieu ait pitié de mon âme. » Il nous regarda encore une fois, puis il fit signe au bourreau. Nous fûmes placés d'après notre âge; moi, comme le plus jeune, je me trouvai le dernier. Je n'ai qu'un faible souvenir de ces terribles moments, mais jamais je n'oublierai le bruit sinistre que firent les os du cou en se brisant.
— Pour l'amour de Dieu, cesse! dit Georges, ou bien passe ces horribles détails.
— Neuf têtes de mes compagnons d'infortune étaient attachées sur des piques , quand le duc cria : « Dix doivent ce mourir, deux seront libres. Apportez des dés, et que ces « trois marauds jouent leur vie! » On apporta des dés; le duc me les présenta en premier, mais moi je lui dis : ce Ma t vie ne m'appartient plus, et je ne la joue pas ! j Le duc reprit alors : a En ce cas, je joue pour toi. » Il présenta les dés aux deux autres. Ils remuèrent en tremblant les dés dans leurs mains glacées ; en tremblant ils comptèrent les points. L'un en avait amené neuf, l'autre quatorze. Le duc prit alors les dés et les remua, et me regarda fixement. Moi je sais que je ne tremblais pas. Après avoir jeté les dés, il les couvrit de la main : « Demande grâce, il en est encore a temps I — Je vous prie de me pardonner tout le mal que je « vous ai fait, répondis-je; mais je ne demande pas ma grâce ; « je ne l'ai pas méritée et je veux mourir, d En ce moment il ouvrit la main, et je m'aperçus qu'il avait dix-huit points. J'éprouvai un singulier sentiment; il me semblait qu'il avait jugé à la place de Dieu. Je me précipitai à genoux et je promis de vivre et de mourir dorénavant à son service. Le dixième fat décapité; l'autre et moi nous recouvrâmes la liberté! »
Georges avait écouté le récit du ménétrier de Hardt avec un intérêt toujours croissant. Et quand il eut fini et que les yeux de Jean, d'ordinaire si fins et si audacieux, se remplirent de larmes, il ne put s'empêcher de lui prendre la main et de la serrer fortem.ent et avec cordialité.
a Certes, dit le jeune homme, tu t'es rendu bien coupable envers ton souverain, mais tu as cruellement expié ta faute. Voir brandir en l'air le glaive n'est rien, comparé au sentiment qu'on éprouve à voir exécuter tant d'hommes qu'on connaît et à voir approcher de plus en plus la mort! Et ne t'es-tu pas réconcilié le prince aux jours duquel tu avais attenté, par une vie pleine de fidélité et de dévouement, par des sacrifices et des périls de tout genre? Combien de fois ne lui as-tu pas sauvé la liberté, peut-être même la vie? Crois -moi, tu as acquitté largement ta dette. »
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Le pauvre homme, après avoir terminé son récit, a-^ait de nouveau regardé le feu dans une morne méditation. Il aurait paru tout à fait impassible, si les paroles de Georges n'avaient amené sur ses traits un sombre sourire.
« Vous croyez, dit-il, que j'ai expié ma faute et acquitté ma dette? Non, de telles dettes ne s'acquittent pas si vite, et il faut exposer sa vie pour qui nous a fait grâce de la vie. Courir furtivement les montagnes, porter des nouvelles du camp ennemi, indiquer des grottes pour s'y cacher, sire, ce n'est pas chose difficile et cela ne suffit pas. Je sais qu'il me faudra un jour mourir pour lui.... Alors, n'est-ce pas? vous aurez soin de ma femme et de mon enfant. »
Une larme tomba sur sa barbe; mais, comme s'il eût rougi de tant de sensibilité, il cacha son visage dans sa main et continua :
c Mais heureusement, je puis , comme tout guerrier, comme tout homme du peuple, mourir pour lui. Oh ! si je pouvais par ma mort le faire rentrer en possession du Wurtemberg, à l'heure même je mourrais avec plaisir! »
Le duc s'était réveillé; il se redressa et jeta autour de lui des regards étonnés, comme s'il avait été transporté par un pouvoir magique dans cette grotte et qu'il vît pour la première fois ces rochers et ces arbres, le maigre feu et ses compagnons éclairés par les flammes. Il mit sa main sur ses yeux, mais il l'ôta bientôt comme pour s'assurer si ces apparitions subsistaient encore. Elles étaient demeurées, et il .regarda tantôt l'une, tantôt l'autre avec douleur:
« J'ai perdu aujourd'hui un duché, dit-il; je n'en ai pas été si affecté que de ce réveil : car, en rêve, je l'avais recouvré, et je l'avais trouvé beaucoup plus beau.
~ Ne soyez pas injuste, maître, dit Max Stumpf de Bchweinsberg en se relevant ; ne soyez pas injuste envers ce bienfait de la nature. Que vous seriez malheureux si vous deviez encore être obsédé par le tourment de votre perte pendant le sommeil qui doit réparer vos forces pour vous aider à subir le malheur qui vous accable ! Vous vous êtes endormi sombre et morne ; maintenant vos traits sont plus adoucis et reposés. Ne devons-nous pas cela à votre rêve?
— Certes, j'aurais voulu ne jamais me réveiller; oh! si j'a-
vais pu continuer à rêver de la sorte pendant des siècles \ mon rêve était si beau, si consolant! d
Il appuya son front dans sa main et parut profondément ému. Le vieux chevalier de Lichtenstein avait été réveillé par les voix des interlocuteurs. Connaissant Ulrich, et sachant ïu'oa ne devait pas le laisser songer à sa perte douloureuse, il approcha de lui et lui dit :
a Eh bien ! vous ne voulez pas nous dire ce que vous avez ?êvé? Peut-être y trouverons-nous aussi une consolation: 3ar, il faut que je vous le dise, je crois aux rêves quand ils se produisent dans l'âme à un moment sérieux et fatal de notre vie; je crois qu'ils viennent d'en haut pour nous consoler. »
Le duc se tut encore un instant. Il parut réfléchir aux paroles du chevalier ; puis il commença à parler en ces termes:
« Mon beau-frère, Guillaume de Bavière, pour me prouver son amitié, m'a incendié aujourd'hui le château de mes pères. Depuis un temps immémorial, les princes de Wurtemberg y ont demeuré, et le pays que nous possédons tient son nom de ce château. Il semble avoir voulu par là allumer une torche funèbre et détruire par ces flammes nos armes, notre mémoire, et jusqu'au nom de V7ur[,emberg. Et il pourrait presque avoir raison, car mon fils unique, Christophe, encore en bas âge, est loin d'ici : pour mon frère Georges, il n'a pas encore d'enfants. Et moi, je suis battu et chassé : comment puis -je espérer recouvrer jamais mon duché? Eh bien ! pendant que, tout délaissé et malheureux, j'étais assis près de ce feu, que je songeais à mon bonheur si rapidement évanoui, et que je me disais que je n'en devais peutêtre attribuer la faute qu'a moi seul ; enfin, que je songeais sur quelles faibles bases reposaient mes espérances, et que le nom même de Wurtemberg pourrait s'éteindre comme la dernière étincelle des cendres démon château héréditaire, je succombai à la douleur, et je sentis plus amèrement que jamais les coups de ma fatale destinée. Mais, de même qu'en veillant mon âme planait avec un triste désir sur les hauteurs de la m.ontagne enflammée et autour des ruines fumantes de Wurtemberg, de même mon esprit y demeurait aussi en rêve. »
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Ulrich s'arrêta. Il seniblait qu'une image trop grande, irop belle, remplissait son âme, pour qu'il pût la décrire avec des lèvres mortelles. Une douce quiétude était répandue sur îes traits du malheureux prince, et un éclat merveilleux sortait de ses yeux élevés vers le ciel. Les hommes placés autour de lui le contemplaient avec surprise, et, suspendus à ses lèvres, ils prêtaient l'oreille à des paroles qui semblaient leur présager une importante révélation.
ce Écoutez la suite, continua-t-il; je plongeais mes regards dans la belle vallée du Neckar. La rivière coulait comme autrefois en belles ondes bleues; mais la vallée et les montagnes me parurent plus riantes, plus brillantes. Les bois sur les hauteurs avaient disparu ; on ne voyait plus de prés ; d'un coteau à l'autre, on voyait s'étendre de grands vignobles, et dans la vallée on découvrait des arbres fruitiers et de beaux et innombrables jardins en fleur, et je contemplais avec ivresse ce beau spectacle, et je ne pouvais pas me lasser de l'admirer. Le soleil était plus radieux, le ciel plus beau et plus pur, le pampre des vignes et la verdure des arbres étaient plus brillants qu'en ce jour. Et, quand j'élevai mes regards ivres de joie et que je les promenai au delà du Neckar, j'aperçus sur une éminence près de la rivière un superbe château se mirant dans l'eau à l'éclat du soleil levant. Il se présentait si beau et si calme, que son aspect fit du bien à mon âme. Ni fossés et murailles, ni tours et créneaux, ni herse et pont-levis ne rappelaient les anciennes dissensions des peuples et les destinées incertaines et changeantes des mortels. El quand, étonné de la profonde paix qui régnait dans la paisible vallée et dans le château sans défense, je regardai autour de moi, les murailles de mon château avaient aussi disparu. En cela, au moins, mon rêve ne me trompait pas, car j'avais vu la veille tomber les créneaux et crouler le donjon où jadis ma bannière flottait dans les airs. On n'apercevait plus aucune pierre de Wurtemberg; mais il y avait là un temple avec des colonnes et une coupole comme on en trouve à Rome et en Grèce. J'étais à me demander comment tout cela s'était fait si subitement, quand je vis non loin de moi des hommes vêtus d'un costume étranger qui contemplaient le pays. Un de ces hommes attira surtout mon aLten-
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tion ; il tenait un beau garçon par la main, et lui montrait la vallée à ses pieds et les montagnes d'alentour, et la rivière et les villes et les villages auprès et au loin. Je contemplai cet homme, et je reconnus en lui les traits de mon frère Georges'; il me semblait qu'il devait appartenir à ma race et être un Wurtemberg. Il descendit avec l'enfant dans la vallée, les autres hommes le suivirent a distance respectueuse. J'arrêtai le dernier du cortège et je lui demandai quel était celui qui avait montré le pays à l'enfant: a C'est le <r roi, j> répondit-il en continuant à descendre la montagne. »
Le duc se tut et regarda les chevaliers d'un air interrogateur, comme pour leur demander leur opinion; ils restèreni longtemps dans le silence; enfin le chevalier de Lichtenstein prit la parole ec dit :
« J'ai soix5inte-cinq ans, et j'ai vu et entendu bien des choses en ce monde; il y en avait plusieurs dont l'esprit pouvait être surpris, et dans lesquelles une âme pieuse reconnaissait le doigt de Dieu. Croyez-moi, les rêves aussi viennent de Dieu, car rien sur la terre ne se fait sans motif. Dans les anciens temps, il y a eu des voyants et des prophètes. Pourquoi de nos jours le Seigneur miséricordieux n'enverrait-il pas un de ses saints sur la terre pour ouvrir à un malheureux en rêve les sombres portes de l'avenir, et pour lui montrer en perspective des jours plus heureux? Soyez donc plein de confiance! L'ennemi a brûlé votre château; vous avez perdu un duché en un seul jour ; cependant votre nom ne s'éteindra pas, et votre mémoire ne s'effacera pas dans le Wurtemberg.
— Un roil... dit le duc d'un air pensif. N'est-il pas téméraire à moi, au moment où je suis obligé de m'exiler, de songer à un roi de ma race? Ne serait-ce pas l'enfer qui se jouerait ainsi de nous en rêve pour nous tromper ensuite d'une manière plus amère?
— Pourquoi douteriez-vous de l'avenir? dit Schweinsberg en souriant. Un de vos glorieux ancêtres qui siégeaijent au
<. Le comle Georges de Wurtemberg et de Monibéliard , frère d'Ulrich, est la souche de la famille de Wurtemberg actuellement régnante. Son fils fut Frtdéric, duc régnant, qui obtint le duclié lorsque Louis, fils de Christophe, mourut sans descendants màlcs.
château de Wurtemberg se serait-il jamais imaginé que ses petits-fils seraient un jour ducs et que ce vaste et beau pays porterait le nom de Wurtemberg? Regardez votre rêve comme un indice du destin qui veut que votre nom se perpétue dans ce pays, et que, dans un avenir éloigné, les souverains de Wurtemberg portent encore les traits de votre ■face.
— Eh bien, j'espère donc, répondit Ulrich de Wurtemberg, que nous rentrerons encore dans la possession de notre duché, quelque tristes que paraissent nos destinées. Puissent nos petits-fils ne jamais voir des temps comme les nôtres I puisse-t-on pouvoir dire aussi d'eux : « Ils sont intrépides! :»
— Et fidèles, dit le paysan en appuyant sur ces mots. Mais il est temps, monseigneur, ajouta-t-il en se levant, que vous partiez. L'aurore approche, et il faut que nous ayons passé le Neckar avant qu'il fasse jour. >
Ils se levèrent et s'armèrent. Les chevaux furent amenés ; les chevaliers montèrent en selle; le ménétrier alla devant pour leur montrer le chemin hors du ravin. La fuite du duc offrait de grands dangers, car la ligue cherchait par tous les moyens à se saisir de lui. Pour arriver à un chemin par lequel il pût échapper sûrement à ses ennemis, il se vit forcé de passer encore une fois le Neckar. Ce passage ne pouvait pas non plus s'effectuer sans péril. Une forte pluie d'orage ayant grossi la rivière, il ne semblait pas possible de la traverser à cheval ; quant aux ponts, ils avaient été occupés en grande partie par les troupes de la ligue. Mais Jean avait appris par des hommes sûrs que le pont de Kœngen était encore libre ; sans doute, on ne s'était pas donné la peine de l'occuper, parce qu'il était trop près du camp d'Esslingen et du camp ennemi, pour que l'on supposât que le duc y passerait. Ce chemin paraissait donc, à cause du grand danger qu'il présentait, offrir le plus de chances de sécurité. Ulrich l'ayant choisi, tous avancèrent en silence et avec précaution vers le Neckar.
Au nord, ils sortirent de la forêt et arrivèrent dans la plaine ; l'aurore bordait déjà l'horizon. Ayant devant eux un meilleur chemin, ils chevauchèrent plus vite. Bientôt ils virent briller le Neckar ; ils approchaient déjà du pont aux
hautes arches, lorsque Grsorges, en se retournant, aperçut une troupe de cavaliers débouchant de côté derrière eux. Il en avertit ses compagnons ; ceux-ci se mirent aussitôt à examiner le détachement, qui pouvait bien se composer de vingt-cinq cavaliers et semblait appartenir à la ligue, car les soldats du duc s'étaient débandés et ne marchaient pas par troupes régulières.
Les cavaliers avançaient tranquillem.ent, sans avoir Fair de prendre garde à la petite compagnie. Cependant la prudence conseillait de gagner au plus vite le pont, où se croisaient trois chemins, avant d'être atteints et interpellés par ces cavaliers. Le ménétrier marcha devant et pressa le pas tant qu'il pat. Le duc et les chevaliers le suivirent au trot, et plus ils s'éloignèrent des cavaliers, plus ils se sentaient le cœur léger ; car il n'y en avait p;is un seul qui tremblât pour sa vie. Mais tous craignaient pour la liberté d'Ulrich.
On venait d'atteindre le pont et on commençait à le passer; mais quand le duc et sa suite furent arrivés au milieu de la haute voûte, douze hommes, armés de piques, d'épées et de mousquets, débouchèrent derrière le pont et en occupèrent l'issue. Le duc, se voyant découvert, fit signe à ses compagnons de rebrousser chemin. Lichtenstein et Schweinsberg, les derniers du cortège, tournèrent leurs chevaux; mais il était déjà trop tard, car les cavaliers de la ligue, qui les avaient suivis par derrière , s'étaient mis au galop et avaient en ce moment atteint et occupé l'entrée du pont.
Il faisait encore trop sombre pour que l'on distinguât bien l'ennemi, mais il ne montra que trop tôt ses intentions hostiles.
d Rendez-vous, duc de Wurtemberg, cria une voix qui ne parut pas inconnue aux chevaliers. Vous voyez, il n'y a pas moyen de fuir.
— Qui es-tu pour croire que Wurtemberg se rendra à toi? répondit Ulrich avec un rire furieux, en tirant son épée. Tu n'es pas même à cheval; es-tu chevalier?
— Je suis le docteur Galmus, répondit la même voix, et je suis tout disposé à vous payer tous les bons offices que vous m'avez rendus. Je suis chevalier. Vous m'avez créé chevalier de l'âne; mais en échange je vais faire de vous un chevalier
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sans cheval. Descendez , vous dis-je , au nom de la trèsillustre ligue.
— Jean, fais de la place, dit le duc d'une voix étouffée au ménétrier, qui s'était porté, la hache d'armes levée, entre lui et le docteur; range-toi de côté. Vous, mes amis, joignezvous à moi, fondons tous à la fois sur eux : peut-être forcerons-nous le passage. »
Mais Georges seul entendit cet ordre du duc, car les deux autres chevaliers avaient occupé à dix pas d'eux l'entrée du pont et tenaient déjà tête aux cavaliers de la ligue, qui essayèrent en vain de se débarrasser des deux chevaliers pour arriver jusqu'au duc. Georges se serra contre Ulrich et voulut fondre avec lui sur le docteur et sa suite ; mais les chuchotements du duc n'avaient pas échappé à Galmus.
« Allons, susl soldats, dit-il; il faut prendre mort ou vif l'homme au manteau vert. »
Il avança avec les lansquenets et attaqua le premier. Son long bras était armé d'une longue pique. Il la leva sur Ulrich , et certes c'en eût été fait du duc, qui dans l'obscurité n'avait pas vu le coup qui lui était destiné, si Jean n'avait prévenu le docteur: car, pendant que celui-ci cherchait à enfoncer la pique dans la poitrine du duc, la hache du ménétrier lui fendait la tête. Calmas tomba de toute sa longueur et en rugissant sur les hommes de sa suite, qui demeurèrent consternés. Le paysan paraissait un terrible champion, car sa hache sifflait toujours dans les airs, et il l'agitait çà et là comme une plume. Ils reculèrent de quelques pas. Georges profita de ce moment pour arracher le manteau vert des épaules du duc et pour le jeter sur les siennes. Il lui dit en même temps tout bas d'éperonner son cheval et de s'élancer par-dessus le parapet du pont. Le duc jeta un regard sur les ondes impétueuses du Neckar, et puis leva ses yeux vers le ciel. Il ne paraissait pas qu'il y eût d'autre moyen de salut, et il aimait mieux risquer le saut périlleux que de tomber au pouvoir de ses ennemis. Mais l'aspect qui s'offrit à lui dans ce terrible moment l'arrêta malgré lui.
Les lansquenets avancèrent avec leurs piques. Le ménétrier tenait toujours, quoiqu'il saignât de plusieurs blessures, et abattait les piques avec sa hache. Ses yeux étincelaient,
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ses traits hardis portaient l'expression d'un véritable enthousiasme, et le sourire qui était sur ses lèvres n'était pas celui du désespoir; non, son âme courageuse ne tressaillit pas à l'approche de la mort; il la voyait venir avec une joie orgueilleuse, comme si elle était le prix du combat pour lequel il s'était exposé à tant de peines et tant de dangers. Il terrassa encore un ennemi de sa forte hache , lorsqu'un des lansquenets lui enfonça sa hallebarde dans la poitrine, dans cette poitrine fidèle qui, encore au moment de la mort, fut un bouclier pour le malheureux prince, à qui jamais cœur plus dévoué ne s'était attaché. 11 chancela, s'affaissa et fixa son œil mourant sur son maître :
a Monseigneur le duc, nous sommes quittes, d dit-il gaiement, et il baissa la tête pour mourir.
Par-dessus son corps les lansquenets avancèrent en poussant des cris de joie. A ce moment Georges se jeta au milieu des assaillants, son glaive siffla dans l'air, et, toutes les fois qu'il tomba, un des ennemis roula dans la poussière. C'était le dernier bouclier du duc Ulrich de Wurtemberg. Si celuici lui était enlevé, la captivité ou la mort devenait inévitable. Aussi eut-il recours au suprême moyen. Il jeta encore un regard voilé de larmes sur le corps de l'homme qui avait scellé sa fidélité de sa mort; puis il tira son coursier de côté en le faisant cabrer d'un coup d'éperon, et, d'un saut majestueux, le noble coursier s'élança par-dessus le parapet du pont, et emporta son cavalier à travers les flots du Neckar.
Georges suspendit le combat pour suivre des yeux son maître. Le cheval et le cavalier étaient ailes au fond, mais le puissant animal lutta avec force contre les tourbillous, revint sur l'eau, et descendit la rivière en nageant avec le duc aussi bien qu'aurait pu faire la meilleure barque. Tout cela fut l'affaire de quelques instants; quelques hommes voulurent s'élancer vers le rivage poar s'emparer du hardi cavalier, mais un de ceux qui étaient le plus près de Georges leur cria :
a Laissez-le nager, nous n'avons que faire de celui-là. Voici l'oiseau vert; saisissons l'homme au manteau vert. »
Georges leva avec reconnaissance ses regards vers le ciel. 11 baissa son glaive et se rendit aux soldats de la ligue. Ils
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formèrent un cercle autour de lui, et lui permirent d'approcher du cadavre de l'homme qui leur avait été si latal. Georges saisit la main déjà glacée, mais tenant toujours la hache sanglante. Il chercha si le fidèle cœur battait encore, mais le coup mortel de la lance n'avait que trop bien frappé. L'œil, autrefois si vif et si audacieux, était éteint; elle était close, la bouche qui, dans les moments les plus tristes, avait encore une expression mâle et enjouée. Ses traits étaient roidis; mais autour de ses lèvres errait encore le sourire qui accompagnait son dernier adieu à son maître. Les larmes de Georges tombèrent sur le corps du fidèle ménétrier; il lui serra encore une fois la main, lui ferma les yeux et s'élança sur son cheval pour suivre les soldats, comme captif, au camp ennemi.
Pour le soldat oh ! le beau jour.
Que le jour béni du retour, Qui lui rend enfin la patrie Et tous les bonheurs de la vie !
Heureux surtout qui voit s'ouvrir Porte chère à son souvenir, Et deux bras aimés qui l'enlacent Et de l'embrasser ne se lassent !
Schiller.
Après une marche de près de trois heures, la troupe des lansquenets, conduisant au milieu d'eux leur prisonnier, approcha du camp. Ils n'avaient pas osé s'entretenir à haute voix, mais leurs mines annonçaient un grand triomphe, et il n'échappa pas à l'oreille fine de Georges qu'en causant tout bas ils calculaient le gain qu'ils tireraient de la capture du duc au manteau vert. Un sentiment de joie agita la poitrine du jeune homme : il croyait pouvoir espérer que par son hardi sacrifice il avait donné au malheureux prince le temps de se sauver. Ce n'est qu'en pensant à Marie que sa joie était troublée par moments. Quel devait avoir été son chagrin
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en apprenant l'issue de la bataille ! Par des émissaires fidèles il lui avait bien fait savoir qu'il était sorti sain et sauf du combat; mais il n'ignorait pas que le triste dénoûment des destinées de Wurtemberg affecterait profondément son âme, que ses regards craintifs le suivraient au milieu des périls de la fuite, et qu'à tout instant, dans l'impatience de ses désirs, elle prononçait son nom et le rappelait auprès d'elle !
Et pouvait-il espérer que cette fois la ligue lui rendrait la liberté aussi facilement qu'à Ulm ? Fait prisonnier les armes à la maia, connu comme ami zélé du duc, ne devait-il pas s'attendre à une longue captivité et à de cruels traitements? La vue des postes extérieurs du camp interrompit ces sombres pensées. Les lansquenets dépéchèrent un des leurs auprès des chefs de la ligue pour les prévenir de leur capture , et pour demander où ils devaient conduire leur prisonnier. Il désirait rencontrer Frondsberg, car il espérait que ce noble ami de son père lui aurait gardé de Ja bienveillance, et que du moins il le jugerait avec plus d'équité que Waldbourg et tant d'autres, qui autrefois ne lui voulaient que du mal.
Le lansquenet revint dire que le prisonnier devait être amené sans bruit à la grande tente, où les chefs tenaient conseil de guerre. On prit un chemin de côté, et les hommes d'armes engagèrent Georges à baisser sa visière pour ne pas être reconnu avant de paraître devant le conseil. Ii se soumit volontiers à cette demande, car rien ne lui était plus insupportable que d'être obligé de s'exposer aux regards haineux d'hommes curieux ou méchants. Ils arrivèrent enfin à la grande tente, où se trouvaient des serviteurs de touteespèce. Les diverses couleurs et écharpes dont ils étaient ornés faisaient présager qu'il devait y avoir sous la tente une grande réunion de nobles, seigneurs et chevaliers.
Déjà la nouvelle s'était répandue' parmi eux qu'un personnage considérable avait été fait prisonnier; aussi se pressèrent-ils autour de Georges quand celui-ci s'élança de sa selle, et ils paraissaient vouloir percer d'un œil avide les ouvertures de la visière pour contempler les traits du prisonnier. Un page chercha à écarter la foule, et il fut forcé
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de recourir à l'autorité des chefs de la ligue pour fendre cette masse serrée et pour frayer au prisonnier un passage dans l'intérieur de la tente. Trois des lansquenets qui l'avaient accompagné, purent le suivre; ils brûlaient de joie» et ils croyaient qu'ils allaient recevoir aussitôt les florins d'or prorais pour la capture du duc de Wurtemberg.
; Le dernier rideau s'ouvrit. Georges entra courageusement et d'un pas ferme ; il examina les hommes qui devaient décider de son sort. C'étaient des figures bien connues, qui le contemplaient d'un air interrogateur et pénétrant. Les regards sombres et hostiles de Waldbourg n'avaient pas échappé à sa mémoire , et aujourd'hui leur expression moqueuse et presque ironique ne lui présageait rien de bon.
Sickingen, Alban de Glosen , Hutten, tous siégeaient devant lui comme autrefois, quand il dit adieu à tout jamais à la ligue. Mais que les choses avaient changé depuis !
Deux larmes remplirent ses yeux quand ils tombèrent sur ces traits respectables qui s'étaient gravés profondément dans son cœur reconnaissant. Ce n'était point l'ironie ni une joie maligne qui se peignait sur la figure de Georges de Frondsberg. Non, il vit approcher le prisonnier avec cette expression de douleur grave et digne, dont un homme noble et généreux accueille un vaillant ennemi trahi par la fortune. Quand Georges se trouva en face de ses juges, Waldbourg prit la parole et dit :
« La ligue de Souabe a donc enfin l'honneur de voir devant elle l'illustre duc de Wurtemberg. Sans doute l'invitation que nous lui avons adressée ne fut pas des plus polies ; mais....
— Vous vous trompez , d dit Georges de Sturmfeder en
, levant la visière de son casque.
I A la vue des beaux traits du jeune chevalier, les coiiseil-
I 1ers de la ligue tressaillirent comme s'ils voyaient le bouclier
, de Minerve avec la tête de Méduse.
j « Ah! traîtres, chiens, misérables et lâches coquins! cria
' Waldbourg aux trois lansquenets. Que nous amenez-vous, au lieu du duc, ce damoiseau dont l'aspect m'échauffe la bile? Vite, où est-il? Parlez! »
Les hommes d'armes pâlirent.
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« Gomment, ce n'est pas lai? demandèrent-ils avec anxiété Cependant il porte bien le manteau vert, s
WaMbourg: frémit de rage et ses yeux étincelaient. Il voulut se précipiter sur les lansquenets pour les étrangler, mais les autres chevaliers l'en empêchèrent.
Hutten, pâle de colère, mais plus calme que Waldbourg, demanda :
<c Où est le docteur Galmus? Qu'il vienne nous rendre compte de l'expédition dont il s'est chargé.
— Ahl sire, dit un des lansquenets, celui-là ne vous rendra plus compte de rien; il est étendu mort sur le pont de Kœngen.
— Mort! cria Sickiaaen. Et la duc açhappé! Et comment? parlez, coquins 1
— Nous nous tenions, par ordre du docteur, en embuscade près du pont. Il ne faisait pas encore jour, quand nous entendîmes le bruit des pas de quatre coursiers qui approchaient du pont. En même temps nous entendîmes le signal que devaient nous donner, de l'autre côté de la rivière, les cavaliers, quand les hommes du duc sortiraient de la forêt, (r Voilà le moment, » dit Galmus. Nous nous levâmes aussitôt et nous occupâmes l'issue du pont. Autant que nous pûmes distinguer dans le demi-jour, il y avait quatre cavaliers et un paysan; les deux cavaliers de derrière se retournèrent et attaquèrent nos cavaliers; les deux de devant et le paysan fondirent sur nous. Mais nous leur opposâmes nos lances , et le docteur leur cria de se rendre. Aussitôt ils nous chargèrent avec fureur. Le docteur nous dit : « G'est l'homme au manteau vert qu'il faut saisir, s et nous fûmes sur le point de le prendre. Mais le paysan, ou plutôt le diable en personne, terrassa le docteur et encore deux des nôtres. En ce moment un de nos soldats enfonça sa hallebarde dans le corps du paysan, qui tomba mort, et puis nous nous jetâmes sur les cavaliers, comme nous l'avait ordonné le docteur; nous saisîmes l'homme au manteau vert, taudis que son compagnon s'élançait avec son cheval, par-dessus le parapet du pont, dans le Neckar, et se sauvait à la nage. Nous le laissâmes partir, carnoas tenions l'homme au manteau vert qu'on nous avait dit de prendre.
— C'était Ulrich ! et personne autre, cria Albert de Glosen. Par-dessus le pont dans le Neckar! personne n'en aurait fait autant 1
— Il faut courir après lui, cria Waldbourg. Que toute la cavalerie monte à cheval et explore les rives du Neckar, Moi-même je vais....
— Ohl seigneur, répondit un des lansquenets, vous arriveriez trop tard. Il y a trois heures que nous avons quitté le pont; il a une grande avance, et il connaît le pays mieux que tous vos cavaliers.
— Maraud, tu voudrais encore me railler! Vous l'avez laissé échapper, je m'en prends à vous. Qu'on appelle la garde; je vous ferai pendre.
— Modérez -vous, dit Frondsberg, la faute n'est pas à ces pauvres diables; ils auraient bien aimé de gagner la prime offerte pour la capture du duc. C'est la faute du docteur, et vous entendez qu'il l'a payée de sa vie.
— C'est donc vous qui avez joué aujourd'hui le rôle du duc? dit alors Waldbourg à Georges, qui avait regardé cette scène en silence. Faut-il donc, blanc-bec, que vous vous trouviez toujours sur mon chemin? Le diable vous fourre partout où on n'a que faire de vous. Ce n'est pas la première fois que vous contrecarrez mes projets.
— Si c'est vous, monsieur le truchsess, répondit Georges, qui avez voulu faire assassiner le duc à Reufl'en, je me suis, en effet, trouvé sur votre chemin, et ce sont vos hommes d'armes qui m'ont renversé. j>
Les chevaliers, étonnés de ce discours, regardèrent Waldbourg d'un air interrogateur. Il rougit, on ne savait si c'était de colère ou de honte, et répondit :
« Que parlez-vous là de Reuffen? Je n'en ai pas la moindre connaissance. Mais aussi, si c'est vrai, j'aurais voulu que vous ne vous fussiez jamais relevé pour paraître aujourd'hui devant moi. Cependant tout est pour le mieux. Vous vous êtes montré ennemi acharné de ia ligue; vous avez agi secrètement et publiquement en faveur du duc proscrit : vous êtes donc complice de sa fuite, et responsable envers la ligue et envers l'Empire. D'ailleurs, vous avez été pris aujourd'hui les armes à la main. Vous encourez la jpeiue de haute tra
hison envers la très-illustre ligue du pays de Souabe et de Pranconie.
— Gela me semble une accusation ridicule , répondit Georges d'un ton courageux. Vous savez bien quand et où je me suis détaché de la ligue. Vous m'avez fait jurer de ne pas violer la paix pendant quinze jours, et, aussi vrai que Dieu 3St au-dfcssus de nous, j'ai tenu ma promesse. Ce que j'ai fait ensuite, vous n'avez pas le droit de m'en demander compte. Je n'étais plus engagé vis-à-vis de vous. Quant à avoir été pris les armes à la main, je vous demande, messeigneurs, quel est le chevalier qui, attaqué par six ou huit hommes, ne défendra pas ses jours? Je veux être traité en chevalier captif, et je vous offre de garder la paix pendant six semaines ; vous ne pouvez pas m'en demander davantage.
— Vous voudriez nous faire la loi? Vous avez été à bonne école chez l'orgueilleux duc ; je crois l'entendre parler par votre bouche. Mais vous ne ferez pas un seul pas pour joindie votre clique, que vous n'ayez indiqué où se trouve le vieux renard, voire beau-père, et quel chemin a pris le duc.
— Le chevalier de Lichtenstein a été fait prisonnier par vos cavaliers; quant au chemin que le duc a pris, je puis affirmer sur ma parole que je ne le sais pas.
— Vous demandez à être traité en chevalier captif, s'écria Waldbourg en riant d'un rire méchant ; vous vous trompez singulièrement. Montrez d'abord où vous avez gagné les éperons d'or. Non ; des gens de votre espèce, nous les jetons dans le plas profond de nos cachots; et c'est par vous que je comnitncerai.
— Je pense que c'est inutile, interrompit Frondsberg; je sais que Georges de Sturmfeder a été fait chevalier. D'ailleurs, il a sauvé la vie à un gentilhomme de la ligue: vous „ vous rappelez bien la déclaration de Dietrich de Kraft. C'est grâce à l'intervention de ce chevalier que Kraft a échappé à une mort ignominieuse et a recouvré même la liberté. Il peut demander à être traité comme Dietrich de Kraft.
— Je sais que vous avez toujours pris fait et cause pour lui, et que vous l'avez traité com-me votre Benjamin. Mais, cette fois-ci, cela ne lui sera d'aucun secours; on le mènera à la tour d'Esslingen, et à l'instant même....
— Je me porte caution pour lai, et ma parole a autant de poids que la vôtre. Nous allons décider du sort du prisonnier à la majorité des voix. En attendant, qu'on le conduise dans ma tente. »
Georges jeta un regard reconnaissant sur les respectables traits de l'homme qui, cette fois encore, le sauvait du danger dont il était menacé. Waldboarg fit signe aux lansquenets d'exécuter les ordres du capitaine, et Georges les suivit à travers les allées du camp jusqu'à la tente de Frondsberg.
Quelques instants après parut devant Georges l'homme à qui il devait tout. Il voulut le remercier et ne savait pas s'il devait lui adresser des marques de respect; mais Frondsberg le regarda en souriant et le serra dans ses bras.
« Pas de remercîmerits, pas d'excuses, dit-il. Je prévoyais tout cela quand je t'ai dit adieu à Ulm; mais toi tu ne voulais pas le croire, et tu comptais t'ensevelir dans le château de tes pères. Je ne saurais te faire des reproches ; crois-moi, le camp et la guerre ne m'ont pas assez endurci le cœur pour que je puisse oublier quel puissant attrait a l'amour.
— Mon ami, mon pèrel s'écria Georges en rougissant de plaisir.
— Oui, je le suis, l'ami de ton père, et je t'aime comme un iils. Aussi j'ai été souvent fier de toi, bien que tu combattisses dans les rangs ennemis. Malgré ta jeunesse, ton nom était prononcé avec respect, car le courage et la fidélité s'honorent aussi dans un ennemi. Et, crois-moi, la plupart d'entre nous ont été contents que le duc se soit échappé. Qu'aurions - nous fait de lui ? Waldbourg se serait peutêtre porté à un acte irréfléchi, dont nous aurions eu tous à nous repentir.
— Et quel sera mon sort ? demanda Georges. Serai-je longtemps retenu captif? Où est le chevalier de Lichtenstein ? Et ma femme ne pourra pas venir me voir? »
Frondsberg sourit d'un air mystérieux :
a Gela sera difficile, dit-il: une escorte sûre te conduira dans une forteresse, et tu seras remis entre les mains d'un gardien qui te surveillera sévèrement et qui ne te laissera pas partir de sitôt. Mais n» t^. t-ourmaiite pas, le chevalier
360 LIGHTENSTEIN.
sera conduit à la même forteresse que toi, et vous jurerez de ne pas violer la paix pendant un an. j
A ce moment, Frondsberg fut interrompu par trois hommes qui se précipitèrent dans la tente. C'étaient le commandant de Breitenstein et Dietrich de Kraft, amenant avec eus le chevalier de Lichtenstein.
.« Est-ce que je te tiens de nouveau, brave garçon 1 dit Breitenstein en lui serrant la main. Tu fais de jolis coups I Ton vieil oncle m'avait recommandé de faire de toi un vaillant champion et un noble soutien de la ligue. Et puis, tu passes à l'ennemi, tu nous frappes d'estoc et de taille, et hier, par ton hardi coup de main contre notre artillerie, tu aurais presque gagné la bataille.
— Chacun agit à sa manière, reprit Frondsberg; mais, bien que dans les rangs de l'ennemi, il nous a fait honneur.»
Le chevalier de Lichtenstein embrassa son fils.
c II est en sûreté, d lui dit-il tout bas, tandis que ses yeux brillaient de joie d'avoir contribué à la fuite du malheureux prince.
Les regards du vieux chevalier tombèrent alors sur le manteau vert toujours pendu aux épaules de Georges. 11 le regarda de plus près avec surprise, et dit ensuite d'un ton ému :
« Ah! maintenant je comprends comment tout s'est passé, et une larme de joie brilla dans ses cils gris. Ils t'ont pris pour lui. Que serait-il devenu, si ton courage avait fléchi un seul instant ? Tu as fait plus que nous tous. Tu as été vainqueur, bien qu'on nous appelle à présent les vaincus. Viens sur mon cœur, mon digne fils !
— Et Max Stumpf de Schweinsberg? demanda Georges. Est-il aussi prisonnier?
■■ — Il s'est frayé un passage à travers l'ennemi. Qui, d'ailleurs, résisterait à ses coups? Mes vieux os sont brisés ; je ne puis plus servir à grand'chose; mais lui a suivi le duc, et il lui sera d'un plus grand secours que cinquante cavaliers. Mais je n'ai pas vu le ménétrier. Dites-moi, comment est-il sorti de la lutte ?
— Comme un héros, répondit le jeune homme agité d'un douloureux souvenir. Il est étendu sur le pont, tué d'un coup de hallebarde.
LIGHTENSTEIN. 361
— Tué? dit Lichtenstein d'une voix tremblante. Cette âme fidèle ! Mais il a agi en brave; il est mort noblement, comme
iJconvient à des hommes 1 »
Frondsberg, s'étant approché des chevaliers, les interrompit par ces mots :
« Que vous me paraissez abattu 1 Soyez courageux et plein de confiance. Lichtenstein ! La fortune delà guerre est changeante, et Ulrich recouvrera probablement aussi son duché Peut-être vaut-il mieux pour lui que nous l'envoyions encore pendant quelque temps à l'étranger. Quittez votre casque et votre cuirasse. Le combat , en guise de déjeuner, ne vous aura pas ôté l'appétit pour le dîner. Asseyez-vous à côté de nous. J'attends vers midi le gardien sous la sauvegarde duquel vous devez être envoyé à la forteresse. Jusque-là, livrons-nous à table au plaisir d'être réunis.
— Voilà une proposition qui se laisse entendre, s'écria Breittenstein. A table, messieurs! Ma foi, Georges, je n'ai plus mangé en ta compagnie depuis le repas que nous avons fait dans la salle de l'hôtel de ville à Ulm. Viens, rattrapons bravement le temps perdu 1 »
Jean de Breiteustein attira Georges à côté de lui. Les autres suivirent son exemple. Les valets servirent un bon repas, et un vin généreux fit oublier à Lichtenstein et à son fils qu'ils étaient dans une fâcheuse position au milieu du camp ennemi, qu'ils allaient au devant d'une destinée incertaine, et, s'ils interprétaient bien les discours de Frondsberg, au-devant d'une longue captivité. Vers la fin du repas, on vint demander Frondsberg ; mais il ne tarda pas à rentrer, et dit à ses convives d'une voix sérieuse:
« Quelque plaisir que j'eusse eu à vous garder, mes chers amis, il faut absolument que vous partiez. Le gardien à qui je dois vous remettre est arrivé, et il faut vous hâter, si vous voulez arriver aujourd'hui à la forteresse.
— Ce gardien est-il chevalier? demanda Lichtenstein en fronçant ses sourcils d'un air sombre. J'espère qu'on aura eu égard à notre rang, et qu'on nous aura donné une compagnie convenable.
— Il n'est pas chevalier, répondit Frondsberg en souriant,
362 LIGHTENSTEIN.
mais vous aurez une compagnie convenable, vous allez vous en convaincre par vous-même. >
Il ouvrit à ces mots le rideau de la tente, et on vit apparaître les traits gracieux de Marie. Elle se jeta en pleurant de joie dans les bras de son mari , et le vieux père demeura muet de surprise et d'émotion ; il baisa sa fille sur le front et serra la main du digne Frondsberg.
« "Voilà votre gardien, dit ce noble ami, et Lichtenstein est la forteresse où elle doit vous garder prisonniers. Je vois à ses yeux qu'elle n'usera pas de trop de rigueur envers le jeune captif, et que le vieux cbevalier n'aura pas à se plaindre d'elle. Mais je vous le conseille, ma chère dame, veillez de près sur vos prisonniers , ne les laissez plus sortir du château, ne souffrez pas qu'ils renouent des intelligences avec certaines gens; vous en répondez sur votre têtel
— Mais, cher seigneur, répondit Marie en serrant Georges plus fortement sur son cœur et en regardant avec un gracieux sourire le grave guerrier , songez que c'est mon seigneur et maître; comment puis-je lui ordonner quelque chose?
— C'est pourquoi prenez garde de ne plus le perdre; attachez-le bien par des liens d'amour, pour qu'il ne vous échappe pas; il ne change que trop souvent de couleur, nous en avons des preuves.
— Je n'ai porté qu'une seule couleur, mon ami et mon père, répliqua le jtune homme en regardant les beaux yeux de sa femme et Pecharpe qui flottait autour de sa poitrine. Je n'en ai qu'une, et je lui suis fidèle!
— S'il en est ainsi, ne t'attache dorénavant qu'à elle seule, dit Frondsberg en lui tendant la main. Adieu 1 les chevaux attendent devant la tente; conduisez vos prisonniers à la forteresse, belle dame, et gardez un bon souvenir du vieux Frondsberg. > *
Marie se sépara de cet ami généreux les larmes aux yeux. Les hommes aussi lui serrèrent la main avec une vive émotion, car ils savaient bien que sans son entremise le sort qu'on leur réservait n'aurait pas été si douxl Frondsberg les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu à l'extrémité de la rue.
LIGHTENSTEIN. 363
9 II est entre bonnes mains, dit-il ensuite à Breitenstein. Vraiment la bénédiction de son père repose sur lui. Une bonne et belle femme, et un château comme on en voit peu en Souabe.
— Oui, ouil répondit Jean de Breitenstein, il a été plus heureux que sage; mais celui qui a la chance pour lui épouse une riche fiancée! Je suis arrivé à l'âge de cinquante anset je cherche toujours une femme. Et vous aussi, sire Dietrich de Kraft, n'est-ce pas ?
— Nullement, au contraire , répondit celui-ci comme sortant d'un rêve. Quand on voit un tel couple, on sait ce qu'on a à faire. A l'heure même je me mets dans ma litière, je vais à Ulm et j'épouse ma cousine. Adieu, messeigneurs. »