‹ Ligier RichierChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Sépulcre ou la Mise au tombeau de l'église Saint-Etienne, à Saint-Mihiel. — La Cheminée de la cure de Han-sur-Meuse. — Le Plafond de la maison des Richier, à Saint-Mihiel.

De toutes les œuvres de Ligier Richier, la Mise au tombeau ou, comme on l'appelle communément, le Sépulcre, est la plus importante, non seulement par le nombre et les proportions des figures, mais parce qu'elle témoigne au plus haut degré des efforts que, pendant au moins dix années, le statuaire lorrain dut faire pour arriver à la complète réalisation de sa pensée. Au xv-' et au wi^ siècle, ce dernier épisode du grand drame de la Passion semble avoir été désigné, plus particulièrement que tout autre, à la méditation des chrétiens et on pourrait citer, sans beaucoup s'éloigner de Saint-Mihiel, les sépulcres de Pont-à- Mousson, de Neufchâtcau, de Saint-Nicolas-de-Port et de Chaumont comme preuve de cette pieuse coutume. Hcàtons-nous de dire que celui de Saint-Mihiel les surpasse tous par l'élévation de la pensée et par le mérite artistique de l'exécution.

Ce n'est point, rigoureusement parlant, à la mise au tombeau que Ligier Richier nous fait assister, c'est au moment qui la précède immédiatement. Nicodème et Joseph d'Arimathie, porteurs du précieux fardeau, se sont arrêtés un instant, pendant que Salomé donne les derniers soins à la couche funéraire. Au second plan, la Vierge-mère, soutenue par saint Jean et Marie Cléophas, jette un suprême regard sur ce fils bienaimé qui va lui être ravi, et succombe sous le poids de sa douleur. Sainte Madeleine, agenouillée, baise respectueusement les pieds du Christ. Un ange, debout, tenant la croix, n'est là que pour remplir un vide causé par l'attitude inclinée de Madeleine. On dit que ses traits sont ceux de Ligier. Nous n'insistons pas sur cette tradition.

Tels que nous venons de les indiquer, ces personnages forment un groupe homogène, bien équilibré, dont les grandes lignes sont harmonieusement disposées, et qui tout d'abord captive l'attention. Ils sont au nombre de treize.

LIGIER RIGHIER Sg

Ce temps d'arrêt dans la marche du funèbre cortège, cette halte devant le sépulcre e'tait éminemment propre à la statuaire. Il y avait là, pour tous les personnages, un instant d'immobilité complète dont Ligier a su très habilement tirer parti.

En dehors de ce groupe, à droite, au premier plan, sainte Véronique tient entre ses mains la couronne d'épines qu'elle contemple douloureusement. Cette figure ne se lie pas avec les précédentes et il existe entre elles un vide qui n'est pas suffisamment dissimulé par le groupe de deux

MONUMENT FUNERAIRE DE WARIN DE GONDRECOURT. (Église Saint-Michel, à Saim-Miliiel.)

soldats jouant aux dés, qui occupe le fond de la crypte. Cette statue, d'une grande vérité d'expression, est de proportions moindres que celles du groupe principal. Elle a été allongée, par le bas, de 32 centimètres lorsqu'on disposa le Sépulcre et qu'on voulut la faire concourir à l'ensemble général de la composition. Selon nous, sainte Véronique devait faire suite au cortège et former pour l'œil l'équivalent, le pendant, si l'on veut, de Salomé préparant la couche funéraire. Ainsi présentée, la Mise au tombeau aurait formé un ensemble parfaitement harmonieux et telle, pensons-nous, eût été la disposition que lui aurait donnée Ligier Richier, s'il eût été présent à son installation.

Quant au centurion placé à l'extrémité de droite, dans un coin

obscur, il était probablement destiné à figurer dans un calvaire en préparation dans l'atelier, ainsi que les deux soldats qui jouent aux dés sur un tambour. C'est la place qui a été toujours attribuée à ces personnages accessoires. Remarquons que leur taille élevée dépasse de beaucoup celles des figures du groupe de l'évanouissement de la Vierge, derrière lesquelles ils se trouvent placés. La grande expérience qu'avait acquise Richier ne lui aurait pas laissé commettre de pareilles fautes de proportions. Comme nous le verrons plus loin, Richier, force de s'expatrier pour cause de religion, abandonna son œuvre, et ce ne fut pirobablement que quelques années après sa mort qu'on songea à donner à celle-ci une place dans une chapelle obscure, sorte de crypte bâtie dans le transept latéral de Téglise Saint-Etienne, en contre-bas du sol, en sorte qu'il faut s'agenouiller pour juger de l'expression des têtes. L'emplacement était mal choisi. Une humidité pénétrante envahit bientôt le 5(?/'M/o-e et causa des avaries auxquelles on dut remédier plus d'une fois. Aujourd'hui, grâce aux améliorations nombreuses qui ont été apportées à la construction de la chapielle, grâce surtout à une bouche de calorifère ouvertc en avant des statues, tout danger semble écarté.

Il y a une vingtaine d'années, une polémique très vive s'engagea, en Lorraine, sur cette question : doit-on changer Tordre des figures du Sépulcre? Une brochure de M.Justin Bonnaire, intitulée Respect au Sépulcre, semble avoir mis fin à des discussions qui ne pouvaient aboutir à aucun résultat avantageux. Ce n'est pas impunément qu'on eût déplacé toutes ces statues, si intimement liées entre elles, qu'on a longtemps cru qu'elles avaient été taillées dans un seul bloc de pierre.

Arrivons à l'examen de chacune des figures qui composent le groupe principal. Trente années d'études séparent le travail du retable d'Hattonchâtel de la Mise au tombeau de Saint-Mihiel et, en présence de la dernière de ces œuvres, nous trouvons Ligier Richier préoccupé delà même pensée, obéissant au même mobile esthétique : saisir l'esprit du spectateur par l'intensité de la vie, entraîner le chrétien par l'expression profondément sentie des émotions religieuses qui animent les personnages du drame de la Passion. Tel est le double but que s'est proposé le grand statuaire. Une longue pratique de son art lui a fourni des movens d'expression puissants, des forces nouvelles qu'il saura mettre en œuvre dans une mesure parfaite. Ce ne sont plus des figurines de 45 centimètres qu'il mettra en action, ce seront des statues de 2"',5o de hauteur.

auxquelles il communiquera le mouvement, le sentiment et la vie. Il puisera dans la connaissance profonde qu'il a acquise des éléments dont est formé le corps humain la composition de son Christ, à la fois si réel et si majestueusement cnlmc. Les souffrances de la Passion n'ont point altéré la beauté de son humaine nature. On pourrait appliquer au Christ de Richier le mnt que Michel-Ani^e adressa un jour à ceux qui lui repro-

MONUMENT KUNÉUjMRE DE LA FAMILLE DE P0URCEL1;T.

J'Xolo des Richior. (Fglisc Saint-l-'ticiiiie. à Saint-Miliicl.)

chaicnt la jeunesse de sa Vierge de Saint-Pierre de Rome : « La Vierge mère d'un Dieu a dû toujours paraître jeune. » Nicodème et .Joseph d'Arimaihie sont de robustes vieillards s'acquittant gravement des augustes fonctions qui leur ont été confiées. Leurs turbans, leurs longs vêtements orientaux contribuent à la solennité de la mise en scène.

Que dire de la Madeleine ? Est-ce parée de ces somptueux vêtements, la tête artistement coiffée d'un voile léger, que la courtisane repentie assistait à l'ensevelissement du Christ, elle qui peu de jours auparavant

se tordait de douleur au pied de la croix? Que font ces colliers précieux, cette ceinture à fermoirs en forme de coquilles, ces perles répandues à profusion sur la robe, ces manches à crevés, ces manchettes pendantes, cette aumônière finement travaillée? L'inconvenance de tels ornements, en un pareil moment, est flagrante et l'exquise délicatesse de la tetc, son expression de tendre et douloureux intérêt ne sauvent pas Richier du reproche que nous lui faisons de s'être montré peu judicieux dans le choix des attributs qu'il a donnes à la pécheresse repentie de Magdala. II l'a faite belle ; pourquoi l'a-t-il faite riche ?

Parmi toutes ces figures si vivement animées de sentiments divers, la plus remarquable est celle de Marie Gléophas soutenant la Vierge qui succombe à sa douleur. La crainte qu'elle éprouve de iléchir sous le poids de son fardeau, le désir de communiquer à la Vierge la force qui l'anime, sont autant de pensées exprimées sur son visage. L'air de sa tete, le mouvement de ses bras, tout son corps qui se dresse dans un suprême effort, concourent à l'effet puissant de cette admirable figure, une des plus belles de l'art chrétien. Dirons-nous que cette tète, entourée d'une double natte de cheveux que surmonte la coiffe lorraine, est d'une originalité charmante? Ce serait ajouter un mince éloge venant à la suite des hautes qualités que nous venons d'énumérer.

Le groupe de la Vierge et de saint Jean, dont Marie Gléophas fait partie, est une variante de celui que nous avons admiré à l'église de Saint- Michel.

Tel fut le dernier des grands ouvrages de Ligier Richier.

On connaît encore de lui la cheminée qui se trouvait au rez-dechaussée de la maison qu'il avait achetée du sieur Jean Balland, rue Haute-des-Fossés, n" 7 actuel, et que son fils Gérard habita après sa mort. Gette cheminée est actuellement à la maison curiale de Hansur-Mcuse. Le manteau en est formé par une draperie dont les plis sont imités avec une telle perfection qu'on croit voir une étoffe véritable.

Dans la maison de Richier, qui est toujours ouverte avec courtoisie aux visiteurs, on remarque le plafond du rez-de-chaussée, composé de poutrelles gravées sur lesquelles viennent s'appuyer des caissons de terre cuite assez profonds et décorés de gracieuses arabesques. Ges caissons

ont 40 ou 42 centimètres de côté. Ligier et son fils Gérard ont, tous deux, habité cette maison. Auquel faut-il attribuer cette élégante décoration ? A cet égard, le doute est permis; cependant, nous inclinons à les donner à Ligier qui, dans toutes ses œuvres, a montré une prédilection particulière pour ces ingénieuses inventions.

Le moule en pierre de ces caissons a été longtemps conservé dans la cave de cette maison, et c'est seulement depuis peu d'années qu'il a été détruit.

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