LF <( SQUELETTE » DE BAR
cette macabre mise en scène que nous trouvons aujourd'hui, un corps humain frappé depuis longtemps par la mort, sur lequel la décomposition a étendu ses affreux ravages et dont on croirait qu'il vient d'entr'ouvrir le linceul. Sur le crâne, dont les pariétaux ont gardé quelques débris de peau, des mèches de cheveux, agglutinés par l'humidité de la tombe, adhérent encore. La corruption a rongé les yeux et les traits du visage, les os de la flice sont entièrement décharnés et quelques dents restent seules dans les alvéoles des maxillaires. Les muscles de la région antérieure du cou et la trachée, encore munie de ses ligaments d'attache, relient la tête au tronc. Le thorax, presque complètement dépouillé, laisse apparaître le sternum et les côtes, que recouvrent encore quelques lambeaux de chair qui s'étalent sur les interstices intercostaux. La peau du ventre, en partie consumée et dont les plis transversaux s'étendent à la façon d'une draperie, laisse apercevoir, au fond de la cavité abdominale vide de ses entrailles, les vertèbres lombaires et leurs apophyses. Un lambeau de cette peau, qui retombe savamment déchiqueté, voile aux regards ce qui pourrait paraître encore des organes génitaux. Les bras et les jambes, moins atteints par la décomposition, ont gardé leurs muscles desséchés que recouvre encore en certaines parties une peau soulevée en larges phlycténes ouvertes et purulentes.
En pleine possession de la science du corps humain, notre sculpteur semble avoir cédé à la tentation d'en reproduire tous les détails. La charpente osseuse de son cadavre est d'une remarquable exactitude ; les muscles qui y. adhérent encore sont rigoureusement vrais; leurs points d'attache sont à leur place précise, étudiés et rendus avec une justesse étonnante. La tête surtout, rejetée en arrière et levée vers le ciel, est admirable d'exécution. Ljs muscles du cou, tendus par ce mouvement, sont d'une sai-
sissante réalité. La construction anatomique est impeccable et le prosecteur le plus rigoureux n'y trouverait, croyons-nous, rien à reprendre.
Quant à la représentation de la décomposition, elle est d'un naturalisme plus apparent que réel. Richier en a, il est vrai, puisé les principes dans la nature, mais son génie les a coordonnés, transformés d'une façon savante, selon l'effet qu'il avait en vue, laissant dans leur arrangement une large place à l'art et à l'imagination. Nous en avons un exemple frappant dans ces lambeaux de peau tendus sur le ventre en forme de draperie et dont un fragment retombe sur la région pubienne en simulant presque la feuille de vigne italienne.
Se servant de la mort uniquement comme moyen d'expression, l'artiste a dressé son cadavre dans une attitude pleine de vie et le fait en quelque sorte agir et parler. A demi décomposé, rongé des vers qui se disputent les derniers débris de sa chair desséchée, il reste cependant droit, ferme, dans une attitude pleine de noblesse et de fierté. Mort depuis longtemps à la vie de la terre, il semble prendre son essor vers le ciel où l'attend une existence meilleure. « Plus je le regarde, disait Courajod dans une de ses leçons ('), plus il me fait frémir, ce spectre grandiose, obsédant et vengeur. On dirait un vaincu irréductible qui des hommes en appelle à Dieu, dans un magnifique geste de protestation, d'éloquence et d'élan vers Celui qui sonde les cœurs ! »
I. L. Courajod, ///;. cit., t. III, p. 337. L'impression de M. Gonse est toute
différente: « Ce cadavre envahi par la pourriture, dit-il, est peut-être un tour de
force de métier, mais en tant qu'œuvrc d'art il me semble absolument condamnable. Quelle distance entre cette conception faussement mélodramatique, où la laideur le di.spute à l'horrible, et l'élégant squelette du charnier des Innocents, aujourd'hui au Louvre ». Lu Sculpture française, lih. cit., p. 142. «