PERSONNAGES SECONDAIRES
L'Ange. — Ce messager céleste, qui paraît être une particularité des sépulcres de la région lorraine, n'avait pas, croyonsnous, été conçu pour la place qu'il occupe aujourd'hui dans le groupe. Il donne l'impression d'un personnage au rôle mal défini, dont les continuateurs de l'œuvre, peu renseignés sur la pensée du
I. « Le bas de la robe de Véronique, sous prétexte de remplacer son socle pourri et menaçant ruine, a été refait ; ses pieds ont été supprimés au moyen de nouveaux plis à la robe, qui traîne à terre autour d'elle contre toute raison. Pour comble de témérité, elle a été exhaussée de plusieurs centimètres, sans respect des dispositions de l'auteur, en sorte qu'aujourd'hui, cette femme, devenue colossale, peut rivaliser de taille avec ses voisins qui sont des hommes de première force. » DuMONT, lib. cit., t. III, p. 330.
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maître, ou gênés par l'étroitesse du local qui leur était concédé, se seraient débarrassés en le logeant vaille que vaille — comme du reste le chef des gardes et les deux joueurs — dans un angle dont ils voulaient, au détriment de la perspective, masquer le vide à tout prix. La légende, sans aucune apparence de raison, s'en est emparée et en a fait le portrait de l'artiste.
Rien, dans cette figure, ne nous paraît justifier une pareille prétention et nous avons dit ailleurs où s'en trouvait le prototype. C'est l'agrandissement mathématique, pourrait-on dire, avec seulement une modification de la chevelure, du saint Jean du groupe de l'Ensevelissement, à Hattonchâtel. La physionomie carrée, aux lignes anguleuses, est bien, comme toutes les autres, inspirée du type local, mais son individualisme est des plus vagues. Aucun trait personnel ne peut se trouver dans ce visage doucereux et affiné à dessein. Il s'y remarque surtout un air de jeunesse que Ligier ne pouvait plus avoir vers l'époque où il tailla son groupe.
La particularité la plus curieuse de cet ange est certainement son costume. Rien, dans le long vêtement aux plis multiples et maniérés dont il est revêtu, ne rappelle le costume gracieux et simple des angelots gothiques que nous trouvons, par exemple, sur la corniche du mausolée de René II ('). Au Sépulcre de Saint- Martin de Pont-à-Mousson, dont la date est indécise, mais certainement antérieure à celui de Saint-Mihiel, et les auteurs inconnus, les anges, porteurs comme le nôtre des instruments de la Passion, sont encore habillés selon la mode gothique : tunique longue à collet rabattu, légèrement serrée à la taille, cou enve-
I. Un ange porte-enseigne, sculpté sur le linteau de la porte d'une vieille maison de Toul, nous fournit à ce sujet un exemple très typique. Nous en donnons la reproduction en tête du chapitre IV, p, 47. Il n'est pas antérieur aux dernières années du quinzième siècle.
loppé d'une sorte d'amict. Il en va tout autrement ici et, à vrai dire, l'accoutrement est si bizarre qu'il est aussi difficile à déterminer qu'à décrire.
C'est bien, à la rigueur, une robe ou tunique, mais rien jusqu'ici, dans aucune des œuvres de l'artiste, ne nous a fourni semblable modèle. On remarque au col une sorte de bourrelet ; le vêtement, très plissé sur la poitrine et sous les bras, est muni de manches à crevés. Une cordelière le serre à la ceinture
et je ne sais quel artifice le fait largement bouffer à la hauteur des hanches. De là jusqu'aux pieds, une coupure latérale le partage en deux pans qui forment une série d'envolements et de complications étranges. Des boutons, placés de distance en distance, rapprochent ces pans à des intervalles à peu près égaux et, aux travers des fentes ainsi formées, on aperçoit les jambes nues('). Ce costume très compliqué mais lourd, en dépit de la multitude de ses plis longs et maniérés, est, de toute évidence, un emprunt fait à quelque œuvre italienne. Si le travail n'était pas identiquement le même que celui des autres figures, si la draperie, quelle qu'en soit la bizarrerie, ne conservait pas toujours une rigoureuse logique, on serait presque tenté d'attribuer ce morceau à une main étrangère. A qui Richier a-t-il emprunté son modèle ? Très probablement à l'atelier de Dominique Florentin, durant son séjour à Joinville. Certaines des figures conservées du mausolée de Claude de Guise nous offrent des draperies presque analogues, bien que plus compliquées encore.
I. Dans l'église Saint-Jean, de Joigny (Yonne), on remarque, sur la face du sarcophage d'un groupe de la Mise au tombeau, des anges porteurs d'écussons dont le costume rappelle de très près celui de l'ange du Sépulcre de Saint-Mihiel. C'est l'œuvre de quelque atelier italien, classé par M. P. Vitry parmi les ateliers secondaires qui rayonnaient autour de ceux de Paris, Tours et Gaillon. Voir p. 173.